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Full text of "Paris, ou, Le livre des cent-et-un"

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THE UNIVERSITY 


OF ILLINOIS 


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LE LIVRE 


DES CENT-ET-UN. 


TOME DOUZIÈME. 



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TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRERES, 

RUE JACOB, N° 24. 

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PARIS, 

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LE LIVRE 

DES CENT-ET-UN. 


TOME DOUZIÈME. 



V* -Athlisor** 
Sltynt. 
iYc/d : ncf. 
Golclsnu'trft 

S'Foijc, 
Jiulaure 
■Méca'eiv 


A PARIS, 

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE 

DE S. A. R. LE DUC D’ORLEANS, 

RUE DE ! CHABANNAIS , N° 2. 

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M DCCC XXXIII. 




















3\AA2>C, 

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LE LIVRE 




RANDANE ET PARIS. 



M. Ladvocat, si honorablement connu des 
hommes de lettres, étant venu me demander, pot:: 
son livre des Cent-et-Un , un article sur les con 
trastes de ma vie de Randane et de celle de Paris , 
quelques autres personnes qui ont droit à n :: 
complaisance, ayant joint leurs sollicitations aux 

Paris. XII. 



i 







2 RANDANE 

siennes, je n’ai pas su leur résister. On jugera 
d’après cela comme on voudra l’article suivant. 

i 


Le courrier de Paris arrive. Un grand person¬ 
nage a la bonté de m’annoncer que je suis dé¬ 
signé par le roi pour être pair de France; le 
Moniteur confirme bientôt cette annonce. Il ne 
s’agit pas, comme autrefois, d’aller passer quel¬ 
ques jours à un conseil de département, pour 
retourner ensuite dans ma chaumière. Chaque 
année ayant une session des chambres, et cette 
session se tenant à cent lieues de ma demeure, 
vieux et infirme, j’ai peu d’espérance de la re¬ 
voir. Adieu Randane, adieu mes beaux trou¬ 
peaux; adieu mes bois, mes prairies; adieu mes 
terres nouvellement défrichées, terres qui me 
nourrissaient, et à qui j’avais promis ma sé¬ 
pulture. 

Parti et bientôt arrivé , me voici en ce moment 
non plus au milieu des anciens volcans autrefois 
brûlants, aujourd’hui éteints et effacés comme 
moi; mais à Paris même, en face du palais du 
roi, ayant sans cesse, avec le souvenir de ses 
bontés, le spectacle de sa puissance et de sa 
grandeur. 

Un saint abbé de Clairvaux, transporté par 
l’amour de Dieu dans la solitude, se demande 


ET PARIS. 


3 

chaque jour : Bernard, qu es-tu venu faire ici ? 
Transporté de la solitude dans un tourbillon 
nouveau, j’ai à me demander de même pourquoi 
je suis venu : Bernarde, ad quidvenisti? Pour me 
répondre, il faut que je regarde fortement en 
moi, et autour de moi : en moi, pour savoir 
quelles sont mes forces ; hors de moi, pour con¬ 
naître les matières nouvelles, vives ou mortes, 
sur lesquelles j’ai à opérer. 

En 1816, dès que je m’établis à Randane, ce 
fut ma première pensée. Ce n’était pas tout 
d’avoir élevé au milieu des bruyères une bonne 
maison de bois,véritable cabane de pâtre; de ce 
quartier général j’avais des opérations assez diffi¬ 
ciles à tracer, des entreprises et de grands tra¬ 
vaux à commander. Des montagnes, du sable, 
des roches, une terre sauvage, des hommes pres¬ 
que aussi sauvages que ma terre : tels furent au 
premier abord les matériaux sur lesquels j’eus à 
travailler. 

Je savais par l’autorité d’un homme célèbre , 
le grand Frédéric, que le plus habile général à 
la guerre n’est pas celui qui ne fait pas de faute, 
mais celui qui sait les réparer. Dans mes débats 
avec les difficultés de Randane, j’eus occasion de 
l’éprouver. Combien de fois je me heurtai dans 
mes roches, je m’embarrassai dans mes sables! 
Mes serviteurs eux-mêmes, aujourd’hui si dociles 


RANDANE 


et si dévoués, ne laissèrent pas pendant long¬ 
temps de repousser mes directions. A la fin, tout 
a cédé. Il y a bien peu d’obstacles dans la vie 
qu’on ne puisse vaincre avec de la suite, de la 
patience, et de la raison. 

Dans toute espèce d’entreprise, si vous n’avez 
à faire qu’à des montagnes et à des roches, vous 
pouvez ne pas vous décourager. A la longue, 
les montagnes peuvent se laisser gravir, les ro¬ 
ches se laisser déplacer; il n’en est pas de meme 
des hommes, et surtout d’une certaine espèce 
d’hommes. A cet égard, ce ne sont pas les igno¬ 
rants qui vous donneront le plus de peine : on 
peut faire entrer quelque chose dans une tête 
vide; dans une tête pleine, rien: pleine ! j’en¬ 
tends par-là quelques têtes que je connais, rem¬ 
plies d’erreurs, de préventions, d’idées fausses. 

Parmi ces têtes ainsi remplies , figure en 
première ligne une classe particulière ^impor¬ 
tants : véritables caractères de comédie (j’en ai 
tracé quelques scènes). 

Traiter avec ces importants, c’est ce que je 
connais au monde de plus difficile. Quelque petit 
qu’on soit, quelque mince qu’on se fasse, quand 
vous arrivez, il vous faut pourtant une place. Où 
la prendre avec des hommes , qui au-dehors 
tiennent toute la rue, dans le salon tout le de¬ 
vant de la cheminée! Arrivant de mes montagnes, 


ET PARIS. 


o 

j’ai bien vu quelquefois que je dérangeais celui- 
ci, que j’importunais celui-là. Je me suis mis, 
sans m’en embarrasser, à la place que je croyais 
devoir tenir; et quand on m’a donné des coups 
de coude, je les ai rendus. 

Dans ce monde nouveau, après les suscepti¬ 
bilités, ce qui vous embarrasse le plus, c’est le 
langage. Parce qu’on parle la même langue, ii 
semblerait qu’on doit s’entendre parfaitement. 
Pas du tout. Avec le meme idiome, les mots 
n’ont plus le même sens; un accompagnement 
tantôt de sourire, tantôt de ricanement, quel¬ 
quefois de silence, tel est, au milieu du langage 
ordinaire , un autre langage de convention, dont 
foffice est d’interpréter, de modifier, quelque¬ 
fois même de contredire les paroles. 

C’est ce que connaissent à fond les merveilleux 
qui se sont mis d’eux-mêmes à la tète du pays. 
Exercés comme ils sont à toutes les nuances de 
cette pantomime, il est curieux de voir avec quelle 
dignité, se prélassant auprès de vous, ils distri¬ 
buent, comme de petits potentats, la faveur d’un 
regard complaisant, ou la rigueur d’un regard 
sérieux. Si vous voulez bien vous mettre à leur 
suite, leur servir de cortège, être auprès d’eux 
sans cesse en hommage, ils vous traiteront bien. 
Si par malheur vous vous détournez de la route 
qu’ils tiennent, si vous paraissez savoir quelque 


G 


RANDANE 


chose de ce qu’ils ignorent, ou faire peu de cas 
de ce qu’ils savent, gare à vous. 

Il ne faut rien exagérer. Parmi ces hommes 
importants, il en est qui connaissent assez bien 
les affaires. 

A cet égard il faut s’entendre. 

Dans les affaires d’état, il y a toujours deux 
espèces d’hommes à distinguer : les hommes 
d’affaires et les hommes d’état. L’homme d’affaires 
dessine bien le formulaire d’une loi ; il saura 
placer à l’article i une disposition dont un 
maladroit aurait fait l’article 3 . S’il ne s’agit que 
d’un parti à prendre dans la journée, il pourra 
avoir un bon avis. Son génie va jusqu’à l’expé¬ 
dient. JNe lui demandez rien pour le lendemain 
et le surlendemain ; sa visée ne va pas jusque-là. 

Il y a chez les importants une certaine habi¬ 
leté des choses „ il y a une plus grande habileté 
de soi. Cela s’appelle esprit de conduite. Cela 
s’appelle aussi savoir mener sa barque. Dans un 
temps calme, la barque va fort bien; à la pre¬ 
mière tempête, elle est submergée; parvenu au 
faîte des dignités, il faut voir mon habile se tré¬ 
mousser. Les petites affaires, il les conduit assez 
bien ; dès qu’il veut se mesurer avec les diffi¬ 
cultés, on est tout étonné du contraste de la ré¬ 
putation qu’il a su se faire, et de la médiocrité 
qui se dévoile ; il tombe alors, nous laissant trop 


ET PARTS. 


7 

heureux de ce qu’il n’a pas pu faire tomber l’état 
avec lui. 

L’agriculture, qui depuis quelque temps s’est 
remise en honneur, ne pouvait manquer d’avoir 
aussi ses importants ; elle a eu des hommes qui, 
ayant une teinture de la science, ont trouvé, à 
force de cette habileté cle soi , dont je parlais tout 
à l’heure, le moyen de faire croire qu’ils avaient 
Yhabileté delà chose. De cette manière, la renom¬ 
mée a retenti du fracas de nombreuses sociétés 
savantes, de l’établissement de plusieurs fermes 
modèles, ainsi que d’une multitude de grandes 
réputations. 

Heureusement pour moi, j’avais eu soin de¬ 
puis long-temps de visiter la plupart de ces éta¬ 
blissements; je m’étais mis en rapport avec un 
grand nombre de sociétés savantes. J’avais lu 
avec attention leurs journaux et leurs ouvrages; 
de cette manière, j’avais appris très-peu (j’en 
conviens) de ce qu’il faut faire, mais, par leurs 
leçons meme (que j’avais reconnues fausses et 
insuffisantes) beaucoup de ce qu’il faut éviter. 

C’est avec ces précautions que je me suis éta¬ 
bli à Randaue. 

Elles m’ont bien servi. 

Dans un temps de divisions politiques, où la 
haine s’attache à tout , mon établissement à 
Randaue avait fait la joie d’une certaine classe 


RANDANE 


d’hommes : ils ne doutaient pas que je ne suc¬ 
combasse. Mon établissement avait fait aussi la 

T ' » - 1 - “ ' * j 

louleur de mes amis, ils ne pouvaient croire à 
mes succès; il y perdra, disaient-ils, sa santé, sa 
fortune, sa vie. Je n’y ai rien perdu, j’ai conquis 
a mon fils un héritage, à mon pays un hameau. 

Parmi mes censeurs, j’en ai trouvé de sérieux : 
ils m’ont été utiles; j’en ai trouvé aussi de plai¬ 
sants. Un jour que, tout affairé,j’étais occupé à 
arranger une plaine de bruyère que je me pro- 
posais de cultiver, un voyageur à cheval s’appro¬ 
che de moi, de la manière la plus polie. «Mon- 

< sieur, me dit-il, je vous admire. » Moi, fort cou¬ 
lent de son admiration, j’allais le remercier; il 
ie m’en donna pas le temps. « L’intention de 
c monsieur,ajouta-t-il, est sans doute d’avoir ici 

< des bruyères de haute futaie. » Il met en meme 
temps son cheval au galop. 

La politique, l’histoire, l’agriculture, une cor¬ 
respondance multipliée et suivie; il semble que 
îant d’occupations dussent excéder mes forces. 
Enfermé dans un cirque de montagnes d’où 
étaient sortis de nombreux courants de lave, 
plus loin ayant sous les yeux de vastes collines, 
où se trouvent enfouis une quantité de débris 
d’animaux, lorsqu’à l’arrivée du courrier de 
Paris mon attention, absorbée par ces grands 
événements qui ont effacé,d’un seul coup les 


ET PARIS. 9 

nations et les montagnes, venait à se reporter 
vers nos prétendus grands événements politi¬ 
ques, j'étais tenté de sourire de nos petites ré¬ 
volutions de peuples et de rois. 

C’est ainsi, c’est par la diversité des impres¬ 
sions que mon esprit se reposait ; et puis venaient 
les doux soins à donner à mon fils, mes autres 
rapports intérieurs, le spectacle même de mes 
animaux. 

Dans les premiers âges du monde, ainsi que 
nous le voyons dans nos saintes Ecritures, les 
animaux n’étaient pas aussi méprisés qu’ils le sont 
au temps présent. L’homme est toujours sup¬ 
posé en société avec eux. A cet égard, ce senti¬ 
ment n’est pas tout-à-fait effacé. Demandez au 
chasseur pourquoi il a de l’amitié pour son chien; 
à un Arabe, pour son cheval. C’est surtout à 
Randane que j’ai compris cette espèce d’intérêt. 
Il est vrai que mes animaux sont doux; bien 
traités, bien nourris, ils ont un air de satisfac¬ 
tion. De plus, quoique d’une petite espèce, ils 
sont beaux. 

Messieurs les Parisiens, je suis bien aise de 
vous dire, à ce sujet, que votre bœuf gras que 
vous avez tant fait parader récemment, était une 
fort vilaine bête. Certes, si le bœuf Apis n’avait 
pas eu une autre tournure, je doute que les 
Egyptiens lui eussent voué un culte. Le taureau 


îO RANDANE 

qui enleva Europe ferait peu de figure dans la 
mythologie et dans les anciens tableaux, s'il n'a¬ 
xait pas eu de plus belles formes. De beaux 
animaux bien nourris, des prairies bien soignées, 
des champs bien cultivés, des serviteurs con¬ 
tents et amis de leurs maîtres, c’est ainsi que 
se compose le bonheur de la vie champêtre. 

Virgile, dans ses Gèorgiques , n’a pas manqué 
de le célébrer. «Agriculteurs, nous dit-il, que 
vous seriez heureux si vous connaissiez votre 
bonheur. Chez vous, ce ne sont pas, comme à 
Rome, les vastes maisons, les beaux portiques, 
et les flots de visites du matin. Mieux que ça, 
vous avez de belles grottes, de beaux lacs, des 
ruisseaux d’eau vive, et puis le mugissement 
des troupeaux, le doux sommeil du midi à l’om¬ 
bre d’un arbre touffu! enfin un doux repos et 
une vie exempte d’inquiétude et d’artifice! » 

Virgile, qui nous décrit si bien les plaisirs de 
la vie champêtre, ne nous en dit pas les peines. 
Combien de fois, au milieu de tous ces avantages 
dont on est heureux, n’est-on pas atteint de co¬ 
lère et d’impatience ! Ici, c’est un de vos beaux 
taureaux qui, pour se procurer un léger cha¬ 
touillement au front, vous déchire un jeune 
arbre delà plus belle venue; et le voilà qui court 
encore à un second pour le mettre de même en 
pièces; là, c’est votre troupeau qui, trompant la 


ET PARIS. 1 i 

vigilance de son gardien, va furtivement vous 
dévaster une belle orge de la plus belle espé¬ 
rance. Ailleurs, ce sont vos bois, vos cloisons, 
cpie vos génisses, dans les ardeurs de l'été, ou 
dans la folie des amours, brisent et détruisent 
pour s’échapper ; et puis la maladresse ou la pa¬ 
resse des ouvriers, l’intempérie des saisons, la 
sécheresse, le .froid, les pluies à contre-temps : 
c’est ainsi, quoi qu’en disent les poètes, que, 
dans la vie agricole ainsi que dans la vie du 
monde, se trouve le même amalgame de biens 
et de maux, de plaisirs et de peines. 

Dans toute cette agitation où l’esprit a tant de 
manières de s’exercer, et où le cœur a peu de 
place, il faudra bien pourtant, à quelque mo¬ 
ment, qu’il en trouve ou qu’il s’en fasse une. 

Vieux, c’est une^ chose convenue, l’amour 
vous est interdit; l’amitié vous est presque in¬ 
terdite de même. Pour peu, ne fùt-ce que par 
habitude, que vous conserviez quelque chaleur 
dans les expressions, quelque vivacité dans les 
manières, vous avez beau ne vouloir être qu’un 
ami, on ne s’y fie pas. 

Au premier moment de mon établissement à 
Randane, j’ai dû accepter cette condition. Je 
savais qu’il est défendu à tout vieillard d’avoir 
de l’avenir; à peine lui passe-t-on un peu de 


12 , RANDANE 

présent, il lui sera permis au moins de jouir du 
passé, et de vivre avec ses souvenirs. 

Je me suis mis alors à fixer, pour les personnes 
dont le souvenir m’était doux, des lieux parti¬ 
culiers que je leur ai consacrés; des allées, des 
plantations nouvelles ont été consacrées à chaque 
grand événement. La solitude de Rarulane en est 
partout animée et vivifiée. Ici, c’est la colline 
vouée, dans le temps, à une malheureuse prin¬ 
cesse , objet alors de tant de respects, aujourd’hui 
de tant de regrets; là, sont les coteaux et tous 
les lieux qu’un grand prince, aujourd’hui un 
auguste monarque, a honorés de sa présence 
et de ses bienfaits. Les rochers figurent dans 
celte consécration; on connaît, dans le pays, les 
rochers Dupin et Chateaubriand , personnages 
d’un divers talent et d’un divers caractère, mais 
que j’honore beaucoup. Je ne parlerai pas d’au¬ 
tres deux rochers, qui sont mon secret, et que 
j’affectionnais extrêmement. J’allais les voir bien 
souvent. Lorsque l’amitié à qui je les avais voués 
m’a abandonné, je les ai abandonnés aussi. Quel¬ 
quefois, dans mes promenades, si je suis amené 
à passer près d’eux, je détourne involontairement 
mes regards. Ils me sont tristes. 

Mes amis morts n’ont pas été négligés. Deux 
fois r au, à une époque précise, j’allais dans un 


ET PARIS. i 3 

lieu sombre, peu connu, et qui leur est voué. 
Malouet, Mallet du Tan, Barante, Bergasse., Dé- 
premenil, vous tous qui avez été bons pour moi, 
c'est là que je vous invoquais et que je vous 
appelais. 

Pauvre vieillard, condamné à aimer encore et 
à n’ètre plus aimé de personne, n’ayant plus pour 
société que des troupeaux, des rochers, des mon¬ 
tagnes, c’est ainsi que je cherchais à adoucir ou 
à tromper ma destinée; aujourd’hui qu’une main 
royale, s’étendant vers moi, m’a porté inopiné¬ 
ment dans une haute sphère, de grands devoirs 
me sont sans doute imposés; je les remplirai. 
Je m’attends à des obstacles; si je peux, je les 
surmonterai. Je suivrai, dans ma nouvelle car¬ 
rière, la ligne qui m’est tracée; j’y porterai l’in¬ 
struction d’une vie studieuse, et l’expérience 
d’une longue vie. Des médecins m’ont dit qu’à 
mon âge le sang se retire de nos artères. Pour 
mon pays et pour mon roi il y en a encore dans 
mes veines. 

Si je voulais, ces devoirs pourraient remplir 
ma vie; ils ne la rempliront pas. Â Paris comme 
à Randane,il ne faut pas seulement des occu¬ 
pations à ma pensée, mais encore des émotions 
à mon cœur : où les trouverai-je? 

Depuis long-temps le monde villageois m’était 
connu. Nos chants des montagnes, nos danses, 


i 4 RANDANE 

nos fêtes, tout cela m’était familier. Ce monde, 
qui a pour salon la veillée du soir, ou, les di¬ 
manches, la place devant l’église, a, tout comme 
un autre, ses modes, ses coutumes, son bon goût 
et son bon ton. A Paris même, ses chants ont 
attiré l’attention. On a pu remarquer l’impres¬ 
sion que fait quelquefois, au milieu de nos opéras, 
un chant du Tyrol ou des montagnes du Puy- 
de-Dôme. 

Ces chants, cpii ne sont point l’ouvrage de Fart 
et que la nature seule a créés, m’ont amené à 
une singulière pensée. Sait-on bien aujourd’hui 
ce que c’est que la musique? Les musiciens le 
savent-ils eux-mêmes? Un homme exécute sur 

son violon des morceaux de Yiotti ou d’Haydn: 

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il se croit musicien, il ne l’est pas plus queTalma 
n’était poète, quand il débitait avec un grand 
talent des tirades de tragédies qui n’étaient pas 
de lui. 

Si on veut y réfléchir, on verra qu’il y a un 
langage de la raison, qui ne peut s’exprimer que 
par la parole. Il y a un autre langage du coeur, 
qui cherche à s’exprimer par le chant. La poésie 
et le chant ont la même origine, ils sont fils de 
l’amour et de l’enthousiasme. 

Soit au village, soit à la ville, partout il y a 
un spectacle qui doit frapper l’observateur quand 
il y fait attention ; c’est le rapprochement conti- 


ET PARIS. 


i o 

miel, à cote F un de l’autre, de deux peuples, 
sous le nom d’hommes et de femmes, ayant tous 
les deux leurs lois, leurs coutumes, leurs goûts, 
leur langage, et, en quelque sorte, leur charte 
et leur constitution. 

Qu’on ne s’y trompe pas, la femme ne l’est 
pas seulement dans ses formes, elle l’est dans 
son cœur, dans son esprit, dans toute son âme. 
Il en est de même de l’homme. Cette loi gêné- ' 
raie des sexes paraît embrasser tous les êtres 
créés. On la trouve dans les animaux, depuis 
l’élépharît jusqu’au reptile; dans les plantes, de- 
puis le cèdre jusqu’à l’hysope. Le paganisme 
l’avait vue dans le ciel ; il avait imaginé des dieux 
femmes. 

Je pense quelquefois à un événement qui serait 
curieux: ce serait, en supposant que, pendant 
quelque temps, les deux sexes n’eussent eu au¬ 
cune idée l’un de l’autre, le rapprochement subit 
de deux troupeaux, l’un d’hommes, l’autre de 
femmes, qui viendraient à se rencontrer; con¬ 
çoit-on, au premier abord, leur incertitude, leur 
gaucherie, leur embarras! On peut prévoir en¬ 
suite comment tout cela se enhardirait, se fami¬ 
liariserait; pas aussi facilement et aussi prompte¬ 
ment qu’on le pense. 

Ce rapprochement des sexes, leurs petites 
craintes au premier contact, leurs petites ruses, 


RANDANE 


16 

la familiarité qui s’établit peu à peu , et que la 
danse et le chant facilitent, tout cela, à l’excep¬ 
tion de quelques nuances, n’a pas au village un 
autre caractère qu’à Paris. 

Un sujet d’études, qui me paraîtrait bien in¬ 
téressant, ce serait les mœurs des femmes dans 
l’Orient. D’après ce que j’apprends, elles rient 
beaucoup de notre apitoiement sur leur sujétion 
et leur esclavage. Les partisans de la liberté des 
femmes ne savent peut-être pas trop bien ce 
qu’ils désirent. On croirait qu’ils veulent, dans 
la nature, séparer la grâce de la force, l’amour 
de l’intelligence. Dans l’organisation humaine, 
si jamais le cœur demande à être indépendant 
de la tête, je commencerai à me former une idée 
de ce qu’on entend par l’indépendance de la 
femme. 

Plein de ces idées, connaissant suffisamment 
les mœurs du village, mais ayant perdu de vue 
depuis long-temps celles de la capitale, j’ai senti 
en moi un penchant singulier à m’y remettre, et 
à les observer. 

Et d’abord ce qui, dans tous les temps, m’a 
paru digne d’attention , soit à Londres, soit dans 
toutes les grandes capitales, c’est l’affectation de 
donner à certaines sociétés une dénomination 
particulière. ' 

Dans le langage exact, les communications 

DO 7 


ET PARIS. 17 

ordinaires entre les hommes pour leurs besoins, 
rappellent ce qu’011 nomme simplement la so¬ 
ciété. Des communications d’une autre nature, 
tout-à-fait frivoles, et précisément parce qu’elles 
sont frivoles, sont ce qu’on est convenu d’ap¬ 
peler pompeusement Le Monde. Les personnes 
qui se rassemblent pour des entreprises ou pour 
des affaires n’oseraient se regarder comme des 
personnes du monde. 

Malgré ma sauvagerie des montagnes, j’avais 
connu un peu l’ancien monde de Paris. C’était 
là où se faisaient les mérites, les réputations, 
les avancements, les fortunes. C’était là qu’un 
mince officier, qui avait de la grâce, était fait 
colonel, quelquefois général d’armée. C’était là 
qu’un petit abbé un peu impie, tout au moins 
philosophe, se procurait une bonne abbaye, 
quelquefois un évêché. Cet ancien monde, qui 
avait beaucoup de vices, a disparu. Le monde 
nouveau qui l’a remplacé, et qui veut quelque¬ 
fois le singer, n’a, lui, ni vertu ni vice: il n’y a 
rien à en espérer ni à en attendre; c’est comme 
une espèce de musée où tout ce qui est à la 
mode est convenu de se montrer, pour paraître 
seulement un moment et disparaître. 

Dans ces rassemblements qui semblent avoir 
pour unique objet de mettre des figures et des 
parures en exhibition, 011 pourrait retrouver 

Paris. XII. 


2 


1 


18 RANDANE 

quelque chose de ce qu’en Angleterre on ap¬ 
pelle rouis; en Italie, la conversazione, Je ne 
pourrais dire en quoi cette dernière expression 
pourrait s’appliquer. 

Larochefoucault a dit que la confiance four¬ 
nit plus à la conversation que l’esprit. L’on se 
demande quelle espèce de conversation peut 
s’établir entre des personnes qui se connaissent 
peu, qui ne s’aiment guère, et entre lesquelles 
il n’y a point d’intimité. * 

En Angleterre, dans ces cohues qu’on appelle 
routs , on ne parle pas, et c’est tout simple: on 
n’a rien à se dire. En France, c’est différent: il 
est nécessaire de parler. C’est le premier devoir 
d’un maître et d’une maîtresse de maison. Ce 
devoir a plus d’importance encore à la cour. 

Un de nos grands personnages français s’étant 
avisé, à Pétersbourg, de montrer quelque atten¬ 
tion pour un ancien ministre disgracié, en fut 
sévèrement réprimandé. «Sire, j’ai cru que je 
devais ces égards à un grand seigneur de votre 
cour. — Monsieur, sachez qu’il n’y a ici de 
grand seigneur que l’homme à qui je parle , et 
pendant que je lui parle . » 

En Angleterre, quand un gentleman va à la 
cour, et que le roi veut bien lui parler, les pa¬ 
roles du monarque, quelles qu’elles soient, sont 
retenues et inscrites, au retour, dans le grand 
livre de la maison, appelé bible . 


ET PARTS. 19 

En France, les souverains ont la bonté de 
vouloir parler à tout le monde. On frémit du 
supplice qu’ils doivent éprouver à chercher 
quelque chose d’obligeant ou meme d’insigni¬ 
fiant à dire, à une multitude souvent peu con¬ 
nue d’eux. 

Dans les petites réunions qu’on appelle le 
monde , parler est de même obligé. 11 faut voir 
avec quel art la faveur de la parole est distri¬ 
buée, On parle plus à celui qui a plus d’impor¬ 
tance ; moins à celui pour qui on a moins de 
considération. 11 y en a à qui on ne parle pas 
du tout. On comprend dans quel cas, et pour¬ 
quoi. 

Encore que dans le monde les conversations 
ne soient que de la niaiserie, je conviens, à l’é¬ 
gard des femmes, que cette conversation a sou¬ 
vent de la grâce. Je me suis arreté quelquefois 
à écouter le petit gazouillement de deux demoi¬ 
selles entre elles. 11 me rappelait celui de deux 
jolies petites linottes de mes bois, au mois de 
mai. J’étais tenté de demander quelquefois : Li¬ 
nottes, que signifient vos chants. J’aurais pu 
leur demander de meme ce que signifiaient leurs 
trémoussements continuels de rameau en ra¬ 
meau, de branche en branche: et pourtant, et 
ces trémoussements et ces chants avaient un 
charme infini. 


2. 


20 


RANDANE 


Je tenais beaucoup, à mon arrivée à Paris, 
à revoir, avec l’impression du vieil âge, ce 
monde que j’avais vu un peu dans ma jeunesse, 
un peu plus dans l’âge mûr : je l’ai vu. Vaine 
futilité, gaspillage de la vie. Jeune, on peut pro¬ 
diguer la vie; vieux, on en est économe, quel¬ 
quefois avare. On ramasse alors avec soin non- 
seulement les morceaux, mais les miettes d’un 
temps qui, dans peu, va vous échapper. 

Mon parti est pris aujourd’hui de me séparer 
de tout ce beau monde. Plus que jamais, au lieu 
de politesse, il me faut de la bonté; au lieu de 
gentillesse, de la confiance; dans les communi¬ 
cations d’affaires, de la simplicité et de la vérité. 

En me retirant du monde, je vois bien que 
cette fois je n’ai plus mes beaux troupeaux, mes 
belles prairies, mes jolis bois; n’importe. Dans la 
solitude de ma chambre, comme dans la solitude 
de mes bois, je ne prétends demeurer étranger à 
aucun de mes anciens souvenirs. Je prétends 
continuer à mes anciens amis le culte que je 
leur avais voué. Peut-être leur ajouterai-je quel¬ 
ques nouveaux alliés, objets de reconnaissance. 
Car, il faut bien le dire, tout en oubliant quel¬ 
ques petits dédains que çà et là je n’ai pas fait 
semblant d’apercevoir, il m’a été impossible de 
n’être pas touché de quelques marques de bonté, 
de quelques sourires aimables. Que grâces leur 


ET PARIS. ai 

soient rendues. Tout cela est entré et demeurera 
dans mon cœur. C’est résolu. Me voilà dans ma 
chambre, voulant m’y composer une société. 

Que si je voulais m’y faire un simple amuse¬ 
ment, j’aurais pour cela bien des moyens. Et 
d’abord je pourrais m’adresser à ce commissaire 
de police de Pétersbourg, qui, d’après les ordres 
de sa souveraine, voulait absolument empail¬ 
ler tout vivant le banquier de la cour. Je 
pourrais ainsi me procurer une belle collection 
des principaux personnages du temps. Bonne 
personne que je suis, je ne veux faire empailler 
personne, encore moins les vivants que les 
morts. Je ne veux pas même m’adresser au di¬ 
recteur du salon de Curtius, qui pourrait, si 
je voulais, meubler mes appartements en sta¬ 
tues de plâtre. 

Blumenbach a eu une singulière pensée. 
Quand j’allai le voir, en 1817, à Gœttingen, il 
me montra, dans un salon fort élégant, une 
collection de crânes qu’il me dit composer sa 
société ordinaire. Voulant me présenter à sa 
société,il me dit: «Ici, monsieur, voilà les hébé¬ 
tés; là, les hommes spirituels; de ce coté, les 
hommes faux et astucieux; plus loin, voyez les 
anthropophages. «Franchement, ceux-là me firent 
peur : il me semblait qu’ils allaient me manger. 
Revenant ensuite à sa place, il me présenta son 


22 


RANDANE 

ami intime : c’était un crâne chéri qu’il tenait 
toujours à ses côtés : «Voyez, me disait-il, c’est 
un amour.» Chaque jour, il faisait des visites à 
tous ses crânes. Il m’assura que c’était d’après 
ses observations que Gall, son disciple, avait 
construit son système. 

Tout cela n’est que singulier, et ne me plaît 
pas. Ce qui me déplairait moins, c’est ce que 
j’ai eu occasion d’observer en Italie. 

En entrant dans la galerie de Florence, vous 
trouvez dans la grande salle, étendue toute nue 
sur un canapé, une jeune femme avec les formes 
les plus belles, dont le regard caressant semble 
vous appeler. A peine osals-je, de pudeur, ap¬ 
procher, lorsqu’un honnête ecclésiastique se 
présente à moi, et, prenant sans façon dans sa 
main le sein le mieux dessiné, il me montre 
au-dessous de cette première enveloppe qu’il 
enlève, l’ensemble des veines lactées; et ainsi 
de suite toutes les parties de la femme, qui se 
déboîtent et se remboîtent sans laisser au-dehors 
la moindre apparence de leur liaison. 

A Sienne, c’est autre chose. 11 y a dans la 
sacristie un superbe groupe des trois Grâces, 
dont les chanoines ont jugé à propos de faire 
un antiphonier. J’ai trouvé là de bons vieux 
prêtres en perruque et en surplis, qui essayaient, 
sur le dos même d’une de ces Grâces, à deviner 


ET PARIS. a 3 

le plain-chant d’une hymne nouvelle qu’on leur 
avait envoyée. 

Après cela, ajoutez la ressource des collée* 
tions de médailles, de camées et de portraits, 

on verra comment il est possible, dans la soli- 

* 

tude de sa chambre, de se composer diverses es¬ 
pèces de société. 

Je n’ai pas fini sur ce sujet. 

On parle beaucoup de préjugés. Mais il y a 
des préjugés qui, sous l’enveloppe du mystère, 
ne laissent pas d’être fondés. L’instinct du cœur 
a sur cela bien plus d’intelligence que l’esprit. 
Quoi qu’en dise une prétendue philosophie, un 
ami est heureux d’avoir quelque chose qui ait 
appartenu à son ami; il ne veut pas s’en séparer. 
Dans les religions anciennes, un peu aussi dans 
les religions nouvelles, un culte a été souvent 
adressé non-seulement à une idole, mais encore 
à ce qu’on appelle une relique. Le fétichisme, 
aussi ancien cpie le monde, a conservé de la 
vogue dans une grande partie du globe. 

La haine, comme l’amour, peut avoir ses 
idoles. INotre antiquité française a été particu¬ 
lièrement remarquable à cet égard. On a regardé 
non-seulement dans la religion, mais dans notre 
législation, comme un crime au premier chef 
d’avoir sur soi, dans des desseins pervers, l’image 
ou seulement quelque chose de son ennemi; le 


RANDANE 


*4 

plus souvent, cependant, c’était une figure de 
cire. L’objet de cette pratique était pour se pro¬ 
curer une occasion continue de malédictions. 
Aux malédictions, si on ajoutait soit des pince¬ 
ments répétés, soit des piqûres d’épingle, l’effet 
était réputé immanquable. Cela s’appelait envoû¬ 
ter. La personne ainsi envoûtée déclinait, di¬ 
sait-on, peu à peu, et finissait par succomber. 
Cette pratique, qui a figuré dans l’histoire des 
sortilèges et des maléfices, a été sévèrement ré¬ 
prouvée, et toujours l’objet d’une condamnation 
à mort. 

Je n’ai pas à examiner ici si ces vœux de la 
haine peuvent avoir, comme on le croyait au¬ 
trefois , de véritables effets. Cela ne m’importe 
point. Si, dans le cours de ma vie, j’avais eu le 
malheur ou la maladresse de m’attirer quelque 
ennemi, qu’il se rassure; je 11e me propose 
point de Xenvoûter. Dans la retraite nouvelle que 
je médite, mon intention est de ne m’occuper 
que de mes amis. Sans les visiter, je ne les per¬ 
drai pas de vue. Bien souvent je les appellerai, 
et les mettrai en quelque sorte devant moi. Je 
leur parlerai alors comme s’ils étaient présents. 
Je les prierai de me donner quelquefois leur 
pensée, comme ils ont la mienne. Pour ce qui 
est des signes que je choisirai, des formes que 
j’emploierai, cela est mon secret. Si, par l’effet 


ET PARIS. 2 5 

de ces signes et de ces formes, mes vœux conti¬ 
nus peuvent porter quelque douceur dans leurs 
peines, quelque accroissement dans leurs satis¬ 
factions, j’en serai heureux. 

Devoir et sentiment : ainsi se terminera, en ai¬ 
mant mes amis, et en servant mon pays, une 
vieille et trop longue vie. 

Se terminerai est-ce que la vie a un terme! 
Eh, oui, certainement. Je l’avais oublié. J’en par¬ 
lerai une autre fois. 

Le Comte DE MONTLOSIER. 



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V 




















L’ÉGLISE SAINT-EUSTACHE. 






I. 

Au centre de Paris, dans le quartier le plus 
fangeux, le plus triste, s’élève, sur une large 
base, l’église de Saint-Eustache, admirable sou¬ 
venir, comme architecture religieuse, du règne 
de François I er .— Soji origine est fort an¬ 
cienne; les bénédictins, de Launoy et Dulaure, 
nous disent qu’à cet endroit fut un temple con¬ 
sacré à Cybèle, dont on trouva une tète colos¬ 
sale en bronze, au coin de la rue Coquillière, 
en creusant les fondements d’une maison. 







28 


L’EGLISE 

Cette tète est gravée dans Caylus; l’original 
se trouve maintenant au cabinet des antiquités 
de la Bibliothèque. 

En i 200, un certain Jean Alais, à qui la con¬ 
science reprochait d’avoir mis une taxe de ung dé¬ 
nier seur chaque punie de poiçon, y fit construire, 
pour l’absolution de sa faute, une petite cha¬ 
pelle relevant du chapitre de Saint-Germain- 
l’Auxerrois, et qui fut dédiée à sainte Agnès. 

Plus tard, le nom de Saint-Eustache prévalut 
sur celui de Sainte-Agnès; on ignore le motif de 
cette substitution de noms. Un vieil auteur, que 
nous avons consulté, suppose qu’il vient d’un 
prêtre ambitieux et plein de vanité, qui s’ap¬ 
pelait Eustache, au reste, saint très-peu connu. 

« Le docteur Jean de Launoy, surnommé te 
« dénicheur de saints , parce qu’il avait démontré 
« la fausseté de plusieurs de leurs légendes, était 
« redouté par les curés dont les églises avaient 
« des patrons suspects. Lorsque j’aperçois M. de 
«Launoy, disait le curé de Saint-Eustache, je 
« lui ôte mon chapeau bien bas, et lui tire de 
« grandes révérences, afin qu’il laisse tranquille 
« le saint de ma paroisse T . » 

L’église de nos jours fut bâtie en i 532 , sur 
les dessins de David ; Jean de la Barre, prévôt 
des marchands, posa la première pierre, et ce 


1 Dulaure, Hist. de Paris. 


SAINT-EUSTACHE. 29 

n’est réellement qu’à cette époque qu’elle prit 
le nom de Saint-Eustache, et qu’elle fut érigée 
en paroisse r . 

L’architecture de Saint-Eustache est d’un 
genre neutre; la chapelle de la Vierge et le por¬ 
tail de la face occidentale, ridicules travaux de 
Mansard, sont de deux ordres, le dorique et 
l’ionique. L’intérieur est de cette grande archi¬ 
tecture sarrasine , toute de hardiesse et de génie 
pour la pensée, et admirable de grâce, de fini 
pour les détails et l’exécution. 

La voûte de la nef est haute de près de cent 
pieds. Elle est soutenue par dix piliers carrés paral¬ 
lèles, qui s’élèvent ornés de listels et de feuilles 
d’acanthe jusqu’à soixante pieds du sol. Puis, à 
cette hauteur, une galerie élégante, rehaussée 
d’une rampe à trèfles, fait le tour de l’édifice. 
Au-dessus, les piliers s’amincissent, s’allongent, 
entourés de légers entrelacs gothiques, jusqu’à 
six toises du dôme, où viennent se réunir les 
arcs-boutants sur lesquels il est appuyé. 

Plus loin, c’est le chœur, commencé en 1624, 

A 

et achevé en 1637, sous I e règne de Louis XIII, 
morceau prodigieux, admirable d’architecture, 
admirable de forme, admirable par ses objets 
d’arts!... Placé sous l’orgue, on le voit fuir dans 
la perspective, formant un point d’ovale, que 


J Baillet, Vies des Saints. 


3o L’ÉGLISE 

terminent des piliers pins effilés, plus minces 
que ceux de la nef, et voilant à demi les seize 
autres gigantesques qui soutiennent la coupole 
sur leurs têtes. 

Immédiatement au-dessus de la galerie sont 
percées douze fenêtres cintrées, garnies de vi¬ 
traux précieux. Ils représentent les Pères de 
l’église; rien n’est plus beau comme dessin, 
comme couleur. La majeure partie est du cé¬ 
lèbre Nicolas Pinégrier, inventeur des émaux; 
le reste est attribué à Désangives et à Jean de 
Nogare. 

La chaire à prêcher fut exécutée sur les dessins 
de Le Brun, et l’œuvre est due au talent de 
Cari au d. 

En 174°? on voyait encore à Saint-Eustache 
une chapelle toute sculptée par Antoine de Hancy, 
le plus habile ouvrier de France pour les ou¬ 
vrages en bois; mais un accident qui y arriva la 
fit enlever; comme on ne la replaça point, on 
n’a jamais su où elle était passée. 

C’est surtout le soir, à la nuit tombante, que 
Saint-Eustache est remarquable par son appareil 
religieux. Là, ce sont des fidèles qui viennent 
réclamer la goutte d’eau bénite, et qui vont 
lentement murmurer des prières en latin qu’ils 
ne comprennent pas; plus loin,quelques curieux 
qui font retentir bruyamment les échos de la 


SAINT-EUSTACHE. 3 i 

voûte, qui blâment, ou qui donnent de risibles 
éloges pour attester de leur présence; et parfois 
un poète entraîné vers de célestes régions par 
cet effrayant silence, et qui vient demander à 
Dieu de nouvelles inspirations ! 

Jusqu’à la révolution de juillet, Saint-Eustache 
n’eut point d’égljse rivale pour les cérémonies 
religieuses, pour la musique sacrée. Chaque 
année, le jour de Sainte-Cécile, on y célébrait 
une messe admirable, chantée par les pre¬ 
miers artistes de l’Opéra ; toute la jeunesse 
instruite s’y trouvait; la haute aristocratie, les 
femmes de luxe, les élégants, tout était là; et 
l’abbé Le Bossu riait dans sa soutane de voir la 
rage impuissante de l’archevêque de Paris. Eh 
bien, cette messe vient d’ètre annulée; il n’y a 
plus rien que l’édifice. Artistes, écrivains, poètes, 
faites donc des révolutions. Les conséquences 
de celle de juillet ont tué l’art! 

Sous Louis XIII, et au commencement du 
règne de Louis XIV, c’était un grand honneur 
d’ètre enterré dans les églises ; Saint-Eustache 
paraît avoir eu la vogue, car, avant la révolution, 
on y comptait près de cent pierres tumulaires, 
dont nous décrirons les plus notables: 

Vincent Voiture, poète, mort en 1647 ou 

1648. 

Isaac de Benserade, poète. 


32 L’ÉGLISE 

Le grand Colbert, dont le monument y a été 
replacé depuis la restauration. Il est représenté 
à genoux sur un sarcophage de marbre noir ; 
devant lui, un génie supporte un livre ouvert. 
Aux extrémités, on remarque deux autres sta¬ 
tues, la Religion et l’Abondance. Cette dernière 
et Colbert sont dus au ciseau de Coizevox; les 
deux autres sont de Tuby. 

Vaugelas, le grammairien , mort en t 65 o. 

Bernard de Girard , historiographe de France. 

François d’Aubusson de la Feuillade, maré¬ 
chal de France. 

Le célèbre comte de Tourville. 

La Motte le Vayer, de l’académie française. 

Plusieurs femmes de grands seigneurs. 

De tous ces tombeaux, la révolution n’en res¬ 
pecta qu’un seul : je l’ai vu, il y a quelques jours, 
en visitant l’église. 

Voici l’inscription qu’on lit sur le marbre, et 
qui explique la clémence de nos iconoclastes 
révolutionnaires. 

«Ci gît François Chevert, commandeur, 
« grand’croix de l’ordre de Saint-Louis, che- 
« valier de l’aigle blanc de Pologne, gouverneur 
« de Givet et Charlemont, lieutenant-général des 
« armées. .. .du roi. » 

Ces deux derniers mots ont été mutilés. 

« Sans aïeux, sans fortune, sans appui, or- 


SAINT-EUSTACIIE. 


:>j 

« plielin dès l’enfance, il entra au service à l’âge 
« de onze ans; il s’éleva, malgré l’envie, à force 
« de mérite, et chaque grade fut le prix d’une 
« action d’éclat. Le seul titre de maréchal de 
« France a manqué, non pas à sa gloire, mais à 
« l’exemple de ceux qui le prendront pour mo¬ 
rt dèle. 

«Il était né à Verdun sur Meuse, le 2 février 
« 1699; il mourut à Paris, le 24 janvier 1769. » 

Cette épitaphe est attribuée à Dalembert. 

Il y avait un dernier tombeau dont je dois 
parler, parce qu’il sert de base à l histoire scan¬ 
daleuse que j’ai à vous raconter. C’était, dit 
Sauvai, celui de dame Marie de Jars (made¬ 
moiselle de Gournay, fille adoptive de Michel 
de Montaigne, à qui nous devons la publication 
des fameux ESSAIS). Elle mourut en i 645 , âgée 
de soixante-dix-neuf ans, neuf mois , et sept 
fours. Elle y est enterrée : 

/ 

Cy gist Alain de la rue de Grenelle 
À quy Dieu doint vie sempiternelle 
En paradis, où sont harpes et luts, 

Non en enfer où damnez sont boulots. 

Que dirons-nous de ce grand purgatoire? 

Il en est un, ouv dà, trédame voire. 



P.VRTS. XII. 


34 


L’ÉGLISE 



II. . 

LES SACRILÈGES. 

....Quid faciant, agitenîque die. Si nocte maritus 
Aversus jacuit.... 

Juvsnal, sat. vi. 

La noblesse devenait de plus en plus dévote 
et dissolue; les guerres continuelles que la 
France avait à soutenir contre l’Allemagne, 
l’Espagne et la Flandre, loin de restreindre les 
aventures scandaleuses des grandes dames d’a¬ 
lors, semblaient leur donner une nouvelle ex¬ 
tension. Les jeunes seigneurs, lorsqu’ils avaient 
guerroyé quelques mois, revenaient à la cour, 
et tout fiers cl’un courage de parade qu’ils éta¬ 
laient aux yeux des femmes avec fatuité, ils 
couraient de conquête en conquête, affichant 
la marquise qu’ils avaient connue hier, et dés- 


SAINT-EUSTACHE. 





honorant à l’avance la comtesse qui leur ac¬ 
corderait tout le lendemain. 

Les femmes savaient cela ; mais la corruption 
n’y regarde pas de si près. La honte et l’infamie 
mesurent leurs pas sur ceux du plaisir; et, 
comme à cette époque ou entendait par plaisir 
le plus grand nombre de scandales incestueux 
ou adultères, il n’y aurait point eu de volupté 
si tout Paris n’en eût pas été instruit. 

La régente gouvernait avecMazarin. LouisXIY 
avait sept ans; la vieille foi disparaissait entière¬ 
ment de tous les cœurs. Cela présageait les dé¬ 
bauches du grand règne, et les orgies, et les 
prostitutions du Parc-aux-Cerfs. 

Parmi les dames qu’on citait encore tout bas, 
était la marquise deMarny, la plus superstitieuse 

et la plus dévote de la cour de Louis XIII. Au- 

% 

çune femme ne pouvait lui être comparée pour 
la beauté; Marie de Rohan elle-même, la belle 
duchesse de Chevreuse, son amie, ne voulait pas 
sortir avec Régine, tant elle craignait qu’on 11e 
remarquât la différence qui existait entre elles. 

Cette jeune femme était en effet bien belle: 
de lonçs cheveux d’un châtain clair tombaient 
en désordre sur sou cou et sur ses épaules, qu’une 
ample robe de velours noir rendait encore plus 
éclatants de blancheur. Elle avait le front élevé, 
marque d’un esprit supérieur. Ses yeux bruns, 


9 


I. 


36 L’ÉGLISE 

très beaux, paraissaient cependant avoir été plus 
brillants; le reste de sa figure était parfait; seu¬ 
lement, on remarquait au-dessous des yeux un 
demi-cercle noir posé légèrement sur cette tète 
si blanche. On eut dit un de ces caprices du 
pinceau qu’on admire dans les dessins des grands 
maîtres. 

Et pourtant, c’étaient des signes de mort que 
ces jolies veines! Les passions avaient parlé trop 
fort à l ame de la jeune femme; un mal qui ne 
s’éteint que dans la tombe commençait à lui dé¬ 
vorer le cœur ! et sa souffrance allait devenir plus 
poignante; car, depuis deux jours, elle avait sur¬ 
pris son malheur dans les yeux du médecin 
qu’elle avait consulté. 

Comme M. de Marny avait plus de soixante 
mille livres de rente, sa femme l’obligeait à re¬ 
cevoir beaucoup de monde.On remarquait à 
ses bals Charles de l’Aubespine, garde des sceaux, 
le brillant marquis de Lontjeac, Jean-Paul de 
Gotïdy, neveu de François de Gondy, archevêque 
de Paris; le beau chevalier du Mesnil-Guillaume, 
le baron d'Orgev.d, et le comte d’Harcourt. 

De Gondy avait adoré la marquise. Pour elle 
rien ne lui coûtait; plaisirs, peines, attentes, 
voyages, présents, il avait mis tout en œuvre, 
et la marquise semblait l’oublier. Et l’on eût dit 
qu’elle méprisait toutes ses douleurs et tout so 


SAINT-EUSTACHE. 3 7 

amour !—Il ne lui manquait, après tant d’assidui¬ 
tés et de déceptions amères, qu’un affront; elle ' 
le lui fit. — Gondy reçut l’ordre de ne plus se pré¬ 
senter à son hôtel. 

Le marquis de Marny, colonel d’un régiment, 
était un homme d’environ quarante ans, fort 
bien de sa personne, mais d’un caractère froid, 
flegmatique; un de ces caractères hermaphro¬ 
dites, qui tiennent de tout, et qui ne sont rien ; 
que les femmes détestent, parce que leur nature 
voulant parfois la domination, et parfois les for¬ 
çant à une douce obéissance, avec ces hommes 
elles ne trouvent que l’uniformité maritale, qui 
est la seule chose qu’une femme ne puisse sup¬ 
porter. 

M. de Marny était profondément méprisé par 
sa femme; mais l’amour qu’il avait pour elle lui 
fermait les yeux; il l’aimait plus qu’un mari, au¬ 
tant qu’un amant. 

Il avait pris pour de la calomnie les paroles 
vagues, parvenues jusqu’à lui,sur la conduite de 
la marquise. 

—C’était de la médisance. 

Une seule fois, il avait eu quelques soupçons 
sur Gondy. Les maris trompés ont le tact si dé¬ 
licat ! 

Un soir d’hiver, sombre, pluvieux, une chaise 
à porteurs s’arrêta devant Saint-Eustache : une 


38 L’ÉGLISE 

femme en sortit avec précipitation, et s’ache¬ 
mina dans la silencieuse nef. Arrivée derrière le 
chœur, elle se mit à genoux à l’angle d’un pi¬ 
lier, et pria. Celte femme, c’était la marquise de 
Marny; elle venait seule, parce queM. de Marny 
était protestant, et qu’il ne l’accompagnait jamais 
à l’église. 

Rien n’est plus solennel que le recueillement 
de Famé au milieu d’un édifice immense. L’ob¬ 
scurité des voûles que percent, à de rares inter¬ 
valles, les reflets dévia lampe qui vacille, agitée 
par le vent, qui sans cesse menace de l’éteindre; 
ces bourdonnements lointains qui arrivent mou¬ 
rants, comme s’ils craignaient de vous arracher 
à vos méditations du ciel; tout cela imprime au 
cœur des sensations neuves, des révélations in¬ 
connues, et comme si Dieu voulait nous con¬ 
vaincre de notre petitesse, quand nous formons 
d’ambitieux projets, là, inquiets, tremblants, il 
semble que tous nos désirs s’évanouissent pour 
faire place à l’humilité et à l’épouvante! 

Régine de Marny était près de la tombe de la 
fille de Montaigne, sa vieille amie; dans un mo¬ 
ment elle crut entendre un frôlement d’etoffe 
près d’elle, une respiration étouffée, ou qu’on 
cherche à retenir. Elle fut effrayée; ses idées 
superstitieuses vinrent en foule l’assaillir, elle 
tourna la tête; mais n’ayant rien aperçu, son 


SAINT-EUSTACHE. 


3 9 

imagination lui montrait déjà quelque spectre 
menaçant qui venait lui reprocher ses amours 
adultères. 

Avant qu’elle eût songé à se retirer, une voix 
grave et forte fit lentement retentir les voûtes de 
ces étranges paroles : 

v C’est ici que le fidèle dort! Après le crime et 
« le désordre, vient l’expiation. 

« C’est ici que la prière continuelle rachète les 
« fautes. » 

Puis, quelque chose de sombre se perdit du 
coté de la nef; et la marquise, qui avait trouvé 
une grande analogie entre ces mots et elle, ne 
voulant pas rester plus long-temps seule dans 
l’église, se traîna avec peine jusqu’au portail, où 
Fatlendaient ses valets. 

La chaise se dirigea par une rue tout étroite, 
qui longeait le mur oriental de l’hôtel de Soissons, 
démoli depuis pour construire la halle au blé; 
elle s’arrêta devant une haute muraille, la mar¬ 
quise descendit, ouvrit une petite porte, et ren¬ 
voya les deux hommes. 

Là était le jardin de son hôtel ; elle voulait 
respirer un peu d’air avant de rentrer; son cœur 
battait avec violence, elle semblait livrée à une 
agitation étrange, à un combat intérieur de famé 
avec le corps. Puis, après avoir marché rapide¬ 
ment pendant une demi-heure, elle s’arrêta: 


4o 


L’ÉGLISE 

Tout finit aujourd’hui! 

Et elle monta les degrés qui conduisaient à 
son appartement. 

C’était une large pièce somptueusement or¬ 
née; Prascin , élève de Jean Goujon, avait 
sculpté toute la paroi occidentale de la muraille; 
au-dessous des quatre volutes qui soutenaient 
les sommiers, appuis de l’étage supérieur, on re¬ 
marquait les armoiries de la famille artistem.ent 
travaillées; aux autres parois, principalement à 
celle qui faisait face au jardin , étaient suspendus 
quelques tableaux précieux des maîtres d’Italie. 
Les meubles utiles répondaient à ce luxe. C’é¬ 
taient des fauteuils dorés, recouverts en tapis¬ 
series il l’aiguille, des tables sur lesquelles se 
drapaient de riches étoffes, des toiles d’argent, et 
au fond, dans une large alcôve, des tentures de 
soie se déroulaient sur un ht magnifique. 

Des candélabres en vermeil surchargés de 
bougies éclairaient cette pièce. Le marquis en 
pourpoint noir à crevés blancs, le cou entouré 
d’une fraise à trois rangs de dentelles, les jambes 
emprisonnées dans des bottines de couleur fauve, 
attendait sa femme; il ajustait le ceinturon de 
son épée quand elle entra : 

«Enfin, vous voici! s’écria le marquis; nous 
sommes en retard, ma chère amie ; sonnez vos 
femmes pour vous habiller vite, car je suis per- 


SAINT-EUSTÀCHE. 41 

suadé que si vous ne vous hâtez, on commencera 
la comédie sans nous, et il serait fort désagréa¬ 
ble qu’on jouât le premier acte, dans lequel vous 
devez remplir le rôle de la Madeleine. » 

La marquise ne répondit pas; elle détacha le 
voile noir qui lui couvrait la tête et les épaules. 

« Que vous êtes pâle, madame, mais que vous 
êtes belle ! » 

La marquise se jeta sur une chaise longue sans 
répondre. 

« Eh bien! dit le marquis, voyant sa femme 
silencieuse, faut-il sonner vos femmes?» 

Et comme il allongeait le bras pour saisir le 
ruban, elle l’arrêta: 

—Non, monsieur, asseyez-vous! 

— Mais la duchesse de Montbazon nous at¬ 
tendra. 

— Nous n’irons pas! 

La voix de cette femme était si étrange, que 
le marquis la regarda d’un air stupide, ne sa¬ 
chant ce que cela signifiait; puis il s’assit. 

Alors la marquise se frappa le front avec ses 
mains, elle se leva, fit entendre quelques pa¬ 
roles dites avec amertume; de ces paroles sans 
suite qui font tant de mal! et marchant à grands 
pas dans l’appartement, elle se mit à pleurer: 

-—Suis-je malheureuse, ô mon Dieu! toujours 



4a L’ÉGLISE 

des visions, toujours ces paroles épouvantables 
qui me glacent le cœur!.., 

-—Mais de grâce, mon amie, qu’avez-vous? 
s’écria le marquis. 

— Si vous saviez! mais...je me fais honte à moi- 
même. Je suis une femme flétrie; une femme 
perdue ! Vous voyez mon visage déjà décomposé; 
eh bien! il est pur si on le compare à mon cœur. 
Ii faut fuir, loin d'ici, loin de tout ce monde qui 
me perd : entendez-vous, marquis, il faut fuir!... 

-—Fuir! et pourquoi ? Ali ! vous arrivez de 
l’église; votre confesseur vous aura encore ef¬ 
frayée avec son enfer, avec ses supplices sans 
nombre... N’y retournez plus, marquise; venez 
avec moi chez madame deMontbazon, cela vous 
calmera. 

— Mais vous avez donc résolu de me pousser 
tout-à-faità ma perte : c’est toujours vous! Il faut 
partir, vous dis-je; car, chez cette duchesse ils y 
seront tous!... 

— Elle est dans un délire affreux, pensa le mar¬ 
quis. Refuser une si belle partie de plaisir, dit-il 
à mi-voix. 

Elle l’entendit... —Toujours le plaisir!... Mais 
vous ne savez donc pas à quels excès il porte, 
que de crimes il fait commettre! Oh! écoutez-moi, 
je veux tout vous dire ! Vous n’avez pas été heu- 


SAINT-EUSTACHE. * 43 

renx avec moi, je le sais; ma conscience me re¬ 
proche bien des torts, mais je me sens la force 
de tout réparer. Écoutez-rnoi, marquis, car c’est 
une confession terrible que j’ai à vous faire; ja¬ 
mais aucune femme n’a osé dire à son mari ce 
que vous allez entendre. Jusqu’à ce jour... je 
vous ai méprisé!... Jusqu’à ce jour, votre vue, 
votre existence m’ont obsédée comme un sonee 

- O 

cruel... Ecoutez-moi, vous dis-je!... Plus le crime 
fut horrible, plus le repentir sera grand !...Pour 
rendre plus brillante ma vie de jeune femme, 
vous avez attiré chez vous ce que Paris compte 
de plus noble et de plus gracieux. On ne parle 
que de vos bals, que des chevaliers qui les em¬ 
bellissent; eh bien! marquis, pour vous payer 
de tant de soins, de tant d’amour, je vous ai 
déshonoré !... Écoutez-moi encore!... Charles de 
l’Aubespine, cet ami qui vous est si dévoué, cet 
ami que vous avez obligé au prix de votre sang, 
eh bien!... il fut mon amant!... Ce baron d'Ürge- 
val, votre parent, c’est le premier qui me sédui¬ 
sit ! Le marquis de Lontjeac, le comte d’Harcourt, 
le chevalier du Mesnil-Guillaume, ont été mes 
amants ! 

Cet aveu si brusque, si inconcevable, anéantit 
le marquis; il fut atterré. 

— Ne vous avais-je pas dit qu’aucune femnie 



44 


L’EGLISE 


jusqu’alors n’avait osé foire de pareils aveux. 

Il parut recouvrer quelque peu d’énergie. 

—Vous voulez donc que je vous tue î A genoux, 
misérable femme ! 

— Marquis, lui dit-elle, en se levant avec fierté, 
croyez-vous que je veuille implorer votre pitié, 
vous demander merci; non: je vous ai avoué 
mes foutes, voilà tout! Une âme vulgaire vous 
les aurait cachées, je ne l’ai pas voulu, moi! 
vl’ai craint pour votre vie, qui m’est chère dès 
à présent ; car, si la bouche d’un autre vous l’eût 
appris par des sarcasmes amers, vous vous se¬ 
riez battu pour moi, et l’on vous aurait tué!... 
Mai ntenant, vous ne me refuserez plus de me 
claustrer jusqu’à ma mort dans votre vieux ch⬠
teau du Dauphiné; si je vous l’avais demandé 
hier, j’aurais essuyé un refus; aujourd’hui ma 
demande sera accordée; et là , je pourrai obtenir 
l’absolution de mes foutes par la prière! 

L’éclair de colère qui avait animé le marquis 
pendant quelques instants était déjà disparu, il 
se rapprocha de sa femme. 

—Il ne faut qu’un instant pour apprécier un 
homme, reprit la marquise , avec un son de voix 
doux et caressant; vous êtes bon ; je sens com¬ 
bien je suis indigne de vous, combien votre 
cœur a dû souffrir en me voyant si insouciante, 




S 4INT-EUSTÀCHE. 45 

si rieuse avec la foule, et si froide avec vous! 
Je sens combien cette conduite est odieuse, 
tromper un homme cpti ne voit que par vous, un 
homme qui vous a donné son nom! Eh bien! 
avec un oubli général, tout peut se réparer! 
Le feu fait disparaître l’huile qui a taché le fer; 
l’avenir sera pour nous !... Retirés loin du monde, 
loin de la cour, où la débauche vicie l’air, et, 
comme un aimant, attire tout à elle, nous pour¬ 
rons connaître encore ce que la vie a de char¬ 
mes; je vous entourerai de soins, d’affections; 
ce sera une autre âme avec le meme visage! Il y 
a tant d’amour dans le cœur d’une femme ! Vous 
me pardonnerez, marquis, et chaque instant de 
bonheur que vous goûterez, ce sera une de mes 
fautes qui s’effacera ! 

— Ah madame!... et il pleurait. 

-—Vous me pardonnerez, lui dit-elle alors en 
se jetant à ses pieds; vous me pardonnerez! Et 
je jure sur ce reliquaire, à la face de ce Christ, 
de n’être plus qu’à vous; et je demande à Dieu 
qu'il fasse retomber sur ma tète le châtiment 
réservé aux blasphémateurs, si jamais j’avais la 
pensée de devenir parjure. 

— Mon amie, marquise, s’écria le faible de 
Marny, vaincu par cette douleur réelle, et par 
cette belle tète suppliante; oh! que ne m’as-tu 
épargné tant de chagrins ! 


46 L’ÉGLISE 

Il la pressa sur son cœur, l’embrassa cent 
fois, et tout parut oublié. 

—Nous quittons Paris dans trois jours, mon 
ami, je le désire.... Je le veux. Je ne vous de¬ 
manderai plus qu’une chose avant de partir. Il 
faut m’acheter le droit d’une tombe à l'église 
Saint-Eustache. 

— Le droit d’une tombe !... Toujours vos idées 
superstitieuses. Mais, puisque vous le voulez, 
marquise, vous l’aurez.... 

Le lendemain matin, le curé reçut une lettre 
de madame de Marny, dans laquelle on lui de¬ 
mandait un rendez-vous pour le soir, à trois 
heures, et le droit de tombe y était demandé. 

Paul de Gondy se trouvait là quand le billet 
fut apporté; il reconnut la livrée de la marquise; 
alors, il lui fallut savoir ce que cette femme 
qu’il avait aimée avec si peu de succès désirait 
de son ami; le vieux curé, ignorant toutes choses 
mondaines, communiqua le billet. 

— Une pierre tumulaire! répéta Gondy plu¬ 
sieurs fois. Mes paroles de l’autre soir l’ont ef¬ 
frayée, mais cet effroi doit me servir. Monsieur 
le curé, dit-il avec beaucoup de gravité, vous 
n’ignorez pas que Saint-Eustache relève de l ar¬ 
chevêché , eh bien! je vous prie de renvoyer 
la marquise à mon oncle, qui verra s’il doit ac- 


SAINT-EUSTACHE. 47 

céder à sa demande. Je pourrai, s’il est néces¬ 
saire, être utile à madame de Marny. 

— Je vous l’adresserai, mon cher abbé. 

Et les deux amis se séparèrent. 

A trois heures, la marquise arriva au presby¬ 
tère; quand elle sut qu’il lui fallait s’adresser à 
l’archevêque de Paris, elle devint plus pale, ses 
yeux exprimèrent le découragement et la douleur. 

—Si vous pouvez lever cette objection , mes- 
sire, lui dit-elle, rien ne me coûtera ; au lieu de 
quatre ou cinq mille livres qu’on exige ordi¬ 
nairement, j’en donnerai quarante, soixante, 
s’il le faut, mais épargnez-moi la peine d’aller 
supplier l’archevêque ! 

— Mes pouvoirs ne vont pas jusque-là, ma¬ 
dame; l’archevêque de'Paris est, après notre 
saint père le pape et le roi, mon maître et mon 
seigneur. 

— Que puis-je faire ? 

—11 n’y a qu’un homme qui puisse vous 
épargner la démarche qui vous répugne. 

— Un homme, monsieur! quel est-il ? dites! 

— C’est messire Paul de Gondy, le neveu de 
l’archevêque. 

— Paul de Gondy ! mieux vaut encore l’arche¬ 
vêque, répéta-t-elle douloureusement. 

Elle fut le jour même à l’archevêché, et obtint 
une audience pour le lendemain. 


48 


L’ÉGLISE 

Mais le soir, le vieux François de Gondy avait 
été prévenu par son neveu, qui avait quelque 
chose, disait-il, à demander au marquis de 
Marny, colonel d’un régiment de cavalerie. Le 
vieillard s’était démis de tous ses pouvoirs, et le 
laissait entièrement libre; néanmoins il reçut la 
marquise avec cette politesse et cette galanterie 
qui caractérisaient le clergé du dix-septième siè¬ 
cle, l’assura que son neveu ferait tout ce qu’elle 
lui demanderait, et prétexta une visite à la ré¬ 
gente pour qu’elle se retirât. 

Alors madame de Marny vit qu’elle était à la 
merci de Paul de Gondy; elle fut trois jours sans 
faire aucune démarche, dévorant son dépit et ses 
douleurs : elle n’osait aller chez lui, parce que 
son mari ne la quittait. plus ; il l’accompagnait 
partout, et elle ne voulait point provoquer sa 
jalousie, en allant chez un homme sur qui il 
avait déjà conçu des soupçons. Comme le mar¬ 
quis était protestant, il n’y avait qu’à Saint- 
Eustache où il ne suivît pas sa femme; il attendait 
dans son carrosse la fin des offices. 

Le quatrième jour, la marquise écrivit une 
nouvelle lettre au curé, puis elle se rendit le 
soir à son confessionnal dans la chapelle fermée, 
œuvre de du Hancy. 

Ce fut Gondy qu’elle y trouva ! 

Elle parut peu surprise; d’autres femmes à sa 


SAINT-EUSTACHE. 4g 

place se seraient retirées, elle n’y songea pas. 
La superstition disait à son âme qu’elle serait 
damnée, si, après sa mort, ses restes n’étaient 
pas enfouis sous les dalles de Saint-Eustache. 
Gondy le premier rompit le silence. 

—Vous avez donc enfin consenti à revenir, 
madame. 

—C’est un devoir pénible que je remplis, 
monsieur; il est vrai que je viens en suppliante 

m’abaisser devant vous, pour obtenir, à prix 

/ 

d’or et avec honte, ce que d’autres paient une 
moindre valeur sans avoir à rougir. Mais il est 
sans doute écrit là haut que tel qui résiste au¬ 
jourd’hui cédera demain. C’est notre histoire à 
tous deux, monsieur. 

— Oui, Régine, c’est notre histoire: pendant 
deux années entières vous m’avez repoussé, hu¬ 
milié, vous m’avez brisé le cœur sans pitié, avec 
délices; vous m’avez raillé et sali par un affront; 
aujourd’hui c’est l’heure des représailles. Mais 
bien souvent le désir de la vengeance s’éteint 
quand la possibilité de frapper nous est offerte. 
Si, malgré tous vos torts.,je vous avais toujours 
aimée, si je vous aimais encore, Régine, et que 
je vous dise : Un mot de ta bouche, et tout sera 
oublié!... il y aurait plus de bonheur peut-être... 
La part du ciel doit sembler si belle et si douce 
Paris. XII. 4 



5o L’ÉGLISE 

après mille ans de purgatoire! il en serait ainsi. 

— Que me dites-vous? s’écria la marquise ef¬ 
frayée, croyant entendre encore la voix lente et 
profonde qui lui avait dit de sinistres paroles. 
Songez-vous dans quel lieu nous sommes! songez- 
vous que ce temple est celui de Dieu!... 

-—L’absolution du prêtre lave toutes les fau¬ 
tes... Mais que vous ai-je donc fait, marquise, 
pour être avare avec moi de ce que vous avez 
prodigué à tant d’autres? Peut-être mes amours 
à moi ne courraient pas la rue, et ne feraient pas 
voir au peuple les dégradations de la noblesse 
et du clergé; toutes choses dont il se vengera, 
croyez bien; peut-être n’aurais-je point fait comme 
cet abominable Lontjeac, à qui vous vous êtes 
livrée comme un enfant, et qui va partout répé¬ 
tant le charme qu’il y a de vous posséder. Je n’au¬ 
rais point fait cela moi, et pour les mœurs du 
jour je ne suis pas à la mode, j’en conviens, il . 
faut qu’une dame puisse faire parade des cheva¬ 
liers qu’elle a attachés à son char. 

— Ah! Gondy,'par pitié! 

— Mais, avec moi, vous auriez conservé votre 
réputation; le remords et l’abus des plaisirs ne 
vous auraient pas tuée; vous ne seriez pas mé¬ 
prisée ! Toutes les femmes de la cour et de la 
bourgeoisie ne vous montreraient pas au doigt, 


SÀINT-EUSTACHE. 5i 

quoiqu’elles valent moins que vous, qui êtes plus 
belle. Eh bien! un mot, un seul mot, et je dis 
demain à Lontjeac, en plein Louvre, qu’il a menti 
comme un renégat, afin que je puisse l’empê¬ 
cher immédiatement de le répéter de nouveau 
à d’autres. 

Cette fois, ce n’était plus l’amant craintif,l’a- 
' niant fasciné par la passion; c’était l’amant qui 
n’a plus rien à ménager, qui a ressaisi toute sa 
supériorité, toute son importance d’homme de 
qui on réclame un service. 

— Songez, dit-il, qu’avec moi, prêtre et par¬ 
tisan de l’épée, discret comme une jeune fille 
avant les noces, votre honneur serait à couvert. 
Songez encore que la faveur que vous sollicitez 
dépend de moi. 

— Et vous en profiteriez, monsieur? Oh ! ce se¬ 
rait bien vil, bien mal à vous, envers une femme 
faible et délaissée... qui n’a que son titre de 
femme pour lui servir d’aide et de protection!... 
Et vous, abbé, abbé de Gondy, vous ne rougi¬ 
riez pas... 

—Non, madame. 

— Je suis bien malheureuse ! 

—Vous m’avez autrefois chassé de votre maison. 

— Je le devais pour mon mari. 

— C’est de cette époque que data votre liaison 
avec de l’Àubespine. 



L’ÉGLISE 


5» 

— O mon Dieu! 

—‘Avant ne m’aviez-vous pas préféré ce fat de 
Lontjeac ? 

-—Je vous jure, monsieur... 

— Ne jurez pas, madame! ce serait un péché 
de plus... Mon duel avec d’Harcourt, c’était en¬ 
core pour vous. Eh bien! je consens à tout ou¬ 
blier, Régine ; bien plus, je tuerai le marquis de 
Lontjeac pour l’empêcher de médire davantage; 
je forcerai les plus insolents à vous respecter: 
un mot de toi, Régine, une parole, et je suis ton 
bien-aimé! et demain, tu auras le parchemin qui 
t’assure un lieu de refuge pour obtenir la rémis¬ 
sion de tes fautes. 

Il avait saisi june des belles mains de la mar¬ 
quise qu’il couvrait de baisers ; ses dernières 
paroles avaient tellement absorbé les esprits de 
Régine, quelle ne songeait pas à la lui retirer. 

Comme il voulut l’attirer sur son sein, elle 
revint à elle, songea au serment qu’elle avait 
juré sur le reliquaire, repoussa Gondy avec force, 
et sortit précipitamment de la chapelle. 

— Je n’ai pu conclure encore, dit-elle au bon 
marquis, qui l’attendait dans son carrosse... 

Les préparatifs du voyage étaient tout-à-fait 
terminés; le seul droit de tombe manquait; la 
marquise sentait son mal s’accroître, et elle ne 


SAINT-EUSTACHE. 


voulait pas quitter Paris sans avoir une certitude 
sur ce qui l’intéressait tant. Ses nuits devenaient 
de plus en plus agitées; son sommeil était trou¬ 
blé par d’horribles visions, auxquelles la voix de 
Saint-Eustache venait toujours se mêler. A quel¬ 
que prix que ce fût, elle voulut en finir. 

Elle écrivit à Gondy, et comme son mari ne 
la quittait que lors de ses visites à l’église de 
Saint-Eustache, le rendez-vous fut donné là. Elle 
l’attendait depuis long-temps lorsqu’il arriva; 
l’abbé prétexta des devoirs importants à remplir, 
puis il la fit revenir pendant trois soirs, l’humi¬ 
liant à son tour; et le dernier soir, ce ne fut pas 
dans la chapelle de du Hancy que le jeune prê¬ 
tre reçut la belle marquise, mais dans un des 
appartements du presbytère, où force lui fut 
d’oublier le serment solennel qu’elle avait juré 
sur le saint reliquaire!... 

Mais la marquise obtint l’écrit qui lui assurait 
la rémission de ses fautes. Elle ne quitta pas 
Paris, sa pulmonie s’étant déclarée après tant 
d’émotions cruelles; tous les soins furent inu¬ 
tiles, elle mourut, et comme le marquis venait 
d’être tué au siège de Lerida, où l’avait appelé 
son général, aucune épitaphe ne fut mise sur sa 
tombe, pour dire au monde à venir qu’il avait 
existé jadis une marquise de Marny. 


I 


54 L’ÉGLISE S Al NT-EUST AC1IE. 

9 

Paul de Gondy devint par la suite, comme 
chacun sait, coadjuteur, et cardinal de Retz. 

LOTTIN DE LAYAL. 








UNE JOURNÉE DE FLANEUR 


SUR 

LES BOULEVARDS DU NORD. 







Ce bon Mercier, dont il me semble encore voir 
la figure goguenarde sous un vieux et large cha- 
peau triangulaire, Mercier n’a donné d’autre 
titre à l’un des plus grands chapitres de son Ta¬ 
bleau de Paris (tableau qui, par parenthèse, ne 
ressemble presque plus à l’original ), que ces mots 
si vulgaires : promenons-nous. C’était un conseil 


t 






56 UNE .TOURNÉE DE FLANEUR 

qu’il donnait d’avance aux peintres futurs de la 
moderne Babylone, à tous les auteurs du livre 
des Cent-et-Un. 

«Hé bien ,jeme promènerai, me dis-je en m’é¬ 
veillant, un jour de cet été : comme toi, Mer¬ 
cier, je penserai dans la rue ; et si, comme toi, 
je n’écris pas sur la borne, j’écrirai dans ma main.» 

Et me voilà sortant de mon humble demeure, 
dans la ferme intention de flâner toute la jour¬ 
née. L’un de nos Cocentêuniens a fait de la vie 
du flâneur une si attrayante peinture que j’ai 
voulu essayer un peu de cette vie-là. 

I. 

Je n’avais point tracé d’avance mon itinéraire. 
Après avoir parcouru quelques rues, profondé¬ 
ment occupé de frivoles pensées, 

Nescio quiet meditans nugarum, et totus in i!lis, 

comme dit Horace, je me trouve, sans m’en 
douter, sur le boulevart en face de 1 église en¬ 
core inachevée de la Madeleine. 

Un soleil pur et brillant semble s’élancer, au 
loin, du milieu des arbres qui en bordent, 
des deux côtés, la principale allée. Elle est 
encore déserte cette longue promenade; mais 
bientôt que de bruit, quels cris, quel tu¬ 
multe, quand des voitures de toute espèce 
rouleront à la fois sur la chaussée du milieu: 

* j 


SUR LES BOULEVÀRTS DU NORD. 5 7 

quand une foule toujours renaissante d’hom¬ 
mes, de femmes, d’enfants se croisera en tout 
sens sur les bas-côtés, que n’ombragent point 
encore les jeunes arbres qui remplacent des 
ormes séculaires! Hélas! ces vieux témoins de 
tant de générations qu’ils ont abritées de leur 
ombre, faüt-il les regretter! Ils furent naguère 
coupés, et renversés sur la route pour retarder 
au moins dans leur marche les aveugles satellites 
d’un roi parjure : ils ont concouru à la victoire 
du peuple sur la tyrannie. Grandissez vite, jeu¬ 
nes arbres, grandissez, remplaçants débiles de 
végétaux géants! Qui sait si, même avant que 
notre siècle se soit écoulé, il ne faudra pas que, 
comme vos devanciers, vous serviez aussi à la 
défense de la liberté?. . . 

* 

Voilà que, sur ma droite, dans une maison 
qui a vue sur le boulevart, une petite porte 
vient de s’ouvrir sans bruit. Il en sort une jeune 
fille à la démarche vive et légère. Une robe bien 
simple, de fine mousseline, couvre une taille 
élancée que presse, par le milieu , une ceinture 
verte. Un châle, négligemment jeté, env'eloppe 
ses épaules; sous son large chapeau de soie, son 
visage ne se montre qu’à demi, et pourtant as¬ 
sez pour laisser entrevoir qu’elle est fraîche et 
jolie. Eh quoi un rang de jaunâtres papillotes, 


58 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

qui entoure son front, emprisonne sa chevelure 
d’un noir de jais. Elle n’aura point eu le temps 
déboucler ses cheveux; il est si matin! D’où 
vient-elle donc à cette heure où la plupart des 
jeunes filles reposent encore, bercées par des 
rêves d’amour? Ne devinez-vous pas? Je parie¬ 
rais, moi, qu’un jeune ami obtint d’elle, hier au 
soir, qu’elle viendrait. . . et la pauvre enfant n’a 
jamais manqué à sa parole. — La voilà qui se 
tourne d’un air inquiet. Elle n’a vu que moi sur 
le boulevart, ce qui ne l’empêche point de faire 
retomber un peu plus l’un des bords de son 
chapeau. — Ya, gentille grisette, marche sans 
crainte; je neveux point te connaître. Tu n’en¬ 
tendras de moi ni railleries, ni fadeurs, pas un 
mot injurieux ou galant. Regagne en toute hâte 
le magasin de modes où, tout le jour, il te fau¬ 
dra tordre de mille manières de la gaze et des 
rubans. Ya plus vite encore; tes compagnes 
t’attendent pour descendre de leur mansarde 
aérienne, pour reprendre avec toi le travail ac¬ 
coutumé. Elles te recevront avec bienveillance , 
j’en suis sûr. Si tu as quelque faiblesse à te re¬ 
procher, sont-elles donc des vestales? Tu pour¬ 
rais leur dire comme dans l’Évangile : « Que celle 
d’entre vous qui n’a point péché me lance le 
premier sarcasme, m’accueille seulement d’une 
mine dédaigneuse. » 


SUR LES BOULE Y ARTS DU NORD. 5 9 

J’avance.— Le boulevart est toujours à peu 
près désert. On n’est pas très matinal à Paris; et » 
il ne faut pas s’en étonner : les trois quarts des 
habitants passent la nuit presque entière dans 
le travail; les autres, dans le tumulte des fêtes. 
Profitons de ce moment de solitude et de silence 
pour observer les hôtels magnifiques qui for- 
ment la bordure de ces allées. Bientôt je serai dis¬ 
trait, assourdi par un continuel bourdonnement. 
Oh! Paris, ville de bruit, de luxe et de boue, 
il faut s’éloigner de toi si Ton veut méditer et 
rêver. Aussi, plus d’une fois ai-je dit de notre 
capitale ce qu’Horace disait de Rome : 

Omitte mirari beatæ 
Fumum et opes, strepitumque Romæ \ 

Un somptueux édifice qui s’élève à ma droite 
vient de fixer mes regards. Je lis sur la porte, 
écrit en caractères d’or : Ministère des affaires 
étrangères . Comme les temples des anciens, il 
est flanqué d’un bois sombre. C’est là sans doute 
que le nouveau dieu de ce moderne temple pré¬ 
pare les oracles qu’il doit proférer devant les 
ministres étrangers qui viendront l’interroger : 
oracles aussi obscurs, aussi énigmatiquement ex¬ 
primés que ceux dont les sibylles d’autrefois 
payaient la curiosité des rois et des peuples. 

1 Hor., 0(1., liv. III, ode xxm. 


I 


60 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

Eh! comme ces anciens oracles, les paroles des 
pontifes modernes de la diplomatie font souvent 
couler bien des larmes, des flots de sang humain. 

L’heure approche où l’on verra entrer en foule 
par cette porte, et les ambassadeurs de la Russie, 
de l’Autriche, de la Prusse, et les consuls ou 
les agents de vingt autres souverains plus ou 
moins oppresseurs dans leurs petits états. Ils 
feront de fausses confidences, d’insidieuses ques¬ 
tions, auxquelles on répondra par de perfides 
documents, d’équivoques révélations.... Ne fau¬ 
drait-il point substituer à l’inscription actuelle 
du temple, cette inscription plus juste, plus ca¬ 
ractéristique : Ministère des ruses étrangères ?— 
Je n’ai changé qu’un mot. 

IL 

U m’en souvient: j’étais à cette place, il y a 
plus de quarante ans ; je me promenais, comme 
à présent, en observateur, sur ce même boule- 
vart.— Quel spectacle il m’offrait alors! aucune 
révolution n’était venue changer les opinions, 
les mœurs, les modes du ridicule siècle de 
Louis XV. Là, j’ai vu rouler sur la chaussée, 
dans des calèches couvertes de dorures, de riches 
prostituées, des danseuses de l’Opéra aux joues 
fardées, à l’œil coquet, impudique, la tète et la 
gorge surchargées de diamants. Les nobles sei- 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 61 


gneurs de la cour qui les entretenaient, ne rou¬ 
gissaient point d’escorter, montés sur de fringants 
coursiers, les chars de leurs Phrynés. Dans les 
allées latérales circulaient de jeunes conseillers à 
l’air évaporé, à la chevelure poudrée, qui jouait 
sur un habit de soie noire ; des commis de bu¬ 
reaux, et meme des commis de marchands, à 
manchettes de dentelles, en frac étriqué, que sou¬ 
levait à gauche une petite épée, dont la garde 
éait ornée d’une bouffante rosette de rubans bro¬ 
dés; des laquais fiers de leurs habits bigarrés, 
de leurs chapeaux à larges galons d’or ; des abbés 
en manteau court, qui minaudaient devant les 
magasins des modistes; des moines de toute cou¬ 
leur au regard lascif, au visage enluminé. Le 
spectacle variait à diverses heures du jour, mais 
n’en était pas moins bizarre. C’étaient toujours 
des êtres de formes singulières, qui n’avaient 
point d’analogues dans la nature ; c’était un vrai 
kaléidoscope. 

Quelques années après, toute cette fantasma¬ 
gorie avait disparu.—La révolution était flagrante: 
mœurs et costumes, tout était changé. Plus d’ha¬ 
bits de soie, plus de perles ni de diamants, plus 
de fard sur les figures, plus de poudre sur les 
cheveux, et chacun pouvait faire impunément 
de la main le tour de sa-tète. Un long pantalon 
de drap avait remplacé la culotte courte et les bas 


Ga UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

de soie blancs; line carmagnole (qni n’était pas 
sans élégance) le frac à brandebourgs ou à bou¬ 
tons brodés. Au lieu d’épées on portait de gros 
bâtons noueux, au lieu de petits chapeaux trian¬ 
gulaires, des bonnets de poil sur une chevelure 
a la Titus , comme on disait alors; 

Et les femmes!... Oh ! ce furent les femmes qui 
surent tirer le plus d’avantage du changement 
qui s’était opéré dans les goûts et dans les modes. 
Elles empruntèrent aux statues antiques des 
Grecques et des Romaines leur coiffure et leur 
costume ; elles revêtirent la longue stola des 
Romaines, et elles agrafèrent sur leurs épaules, 
drapèrent avec goût le pcplos d’Aspasie ou la 
palla (presque de même forme) de la mère des 
Gracques. Leurs cheveux étaient contenus dans 
un réseau pourpre, ou seulement soutenus par 
des bandelettes de couleur vive. Il me semble 
encore vous voir, majestueuse T***, vive et lé¬ 
gère L**', svelte R*** (je ne vous nommerai point, 
car vous vivez encore), parcourir les Tuileries, 
les boulevarts , ainsi vêtues à l’antique. Les 
hommes s’arrêtaient, applaudissaient en vous 
voyant passer: et, dans ce temps où tout luxe 
était proscrit, le luxe que vous étaliez n’offensa 
les regards de personne , pas même des plus 
«austères et des plus sales jacobins. 

Nos femmes d’aujourd’hui ont-elles gagné à 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 63 

f 

substituer à ces vêtements commodes, élégants, 
gracieux, leurs robes d’un si mauvais goût, qui 
pour être agrafées par derrière ou lacées, exigent 
le secours d’une main étrangère; des robes dont les 
manches, d’une ampleur excessive, rappellent 
celles des mandarins (mais eux du moins n’ont pas 
recours à l’art pour les gonfler comme des bal¬ 
lons)?— Revenons, s’il est possible, à mon su- * 

jet, à la peinture des bouievarts. 

/ 

> III. 

La voilà cette large et magnifique rue que Na¬ 
poléon fit percer sur l’emplacement d’un cou¬ 
vent de capucines. C’est sans contredit la plus 
imposante, la plus belle des rues qui s’ouvrent 
sur le boulevart : elle se développe sans obsta¬ 
cles jusqu’à une place oTb longue entourée de 
grands bâtiments uniformes, et au milieu de la¬ 
quelle s’élève fièrement une haute colonne isolée. 
De là, par une rue plus belle encore, et bordée 
de portiques, elle se continue, et vient abou* 
tir f au jardin des Tuileries, dont les arbres, 
formant amphithéâtre, ferment la perspective. 
— Me détournerai-je pour aller visiter cette fas¬ 
tueuse colonne qui, je l’avoue, du point où je 
suis placé sur le boulevart, produit un effet ad¬ 
mirable? Non, je n’irai pas. Que m’apprendrait- 
elle? Les exploits de nos armées y sont retracés, 



64 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

dit-on: je le veux croire; mais quel Argus, aux 
yeux perçants, pourrait les apercevoir sur ce 
bronze déjà noirci par le temps? Pour qu’on 
pût y prendre un intérêt patriotique et vrai, il 
faudrait retourner la colonne sur elle-même; 
que les bas-reliefs se trouvassent dans l’intérieur, 
et qu’en montant vers le faîte, on pût graduel¬ 
lement en étudier les sujets dans leur ordre 
chronologique. —Fatale et inguérissable manie 
des artistes! toujours ils imitent : on dirait 
qu’ils ne savent rien inventer. Deux colonnes 
existent à Rome, couvertes de bas-reliefs, re¬ 
présentant des batailles, des passages de ponts, 
des camps, des forteresses, etc. Us n’ont point 
examiné si ces monuments étaient d’une bonne 
époque de l’art chez les anciens; si leurs au¬ 
teurs, dans l’exécution, se sont conformés aux 
éternels principes du goût et de la raison. La co¬ 
lonne Trajane est antique; elle est donc sans 
défaut. Et les voilà qui plantent au milieu de 
Paris une copie de la colonne Trajane. La co-' 
lotme romaine portait au sommet la statue de 
Trajan dans ses habits impériaux? Ici ils vou¬ 
dront être originaux : ils poseront bien au haut 
de la colonne française une colossale statue du 

c> 

petit caporal; mais ils se garderont bien de ne 
pas lui couvrir la tête de son grotesque chapeau 
à trois cornes. Sublime innovation! Pourquoi ne 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 65 

lui avoir pas mis aussi dans les mains sa taba¬ 
tière? La colonne romaine est de marbre : pour 
paraître inventer quelque chose, ils feront de 
bronze la colonne française; et ils la couvriront 
de bas-reliefs peu saillants, sans prévoir que 
tous ces tableaux si péniblement exécutés dis¬ 
paraîtront sous la rouille et la poussière. De mar¬ 
bre, elle aurait pu avoir une longue existence, 
apprendre à une lointaine postérité que dans le 
dix-neuvième siècle les Français avaient eu de 
mémorables succès dans les guerres qu’ils avaient 
entreprises; lui offrir des modèles de nos armes, 
de nos habits militaires à cette glorieuse époque : 
de bronze, elle n’existera peut-être pas à la fin 
du siècle. L'avidité île nos neveux, le besoin 
peut-être où l’on se trouvera d’armer une grande 
multitude d’hommes, livreront à la destruction, 
aux fourneauxdes fondeurs, cette masse immense 
de métal, avant même qu’elle ait acquis la patine 
de l’antiquité. 

IV. 


Je m’arrêterai quelque temps au carrefour qui 
se présente devait moi. A quels lugubres sou¬ 
venirs il me ramène! Combien de fois (il n’y a 
pas trois mois encore) il m’a fallu suspendre ma 
marche, dans mes promenades du matin, pour 
laisser passer une longue file de chars funèbres 
Paris. XU. 5 ( 


66 UNE JOURNÉE DE FLANEUR , 

qui transportaient à leur dernière demeure les 
morts de la veille! Il résonne encore tristement 
à mon oreille le bruit monotone de ces chars, 
roulant sur la chaussée, et que suivait, en gé¬ 
missant, une foule de mères et d’enfants. 

.Corpora luce carentum 

Exportant tectis, et tristia funera ducunt *. 

Qu’elle fut douloureuse cette époque de l’an¬ 
née où un fléau, presque inconnu jusque-là, 
menaça de décimer Paris! J'avais vu des champs 
de bataille après le combat, et je n’avais point 
éprouvé cette poignante impression que je res¬ 
sentais au spectacle de toutes ces châsses en¬ 
tassées sur des voitures couvertes d’un drap 
noir, roulant lentement devant moi comme ces 
longues files de caissons qui portent les bagages 
à la suite des armées. Ils me revenaient sans 
cesse à l’esprit ces sombres vers du Dante, de 
ce chantre de XEnfer: 

Corne d’autunno si levan le foglie 
L’una appresso dell’ altra infin che’l ramo 
Rende alla terra tutte le sue spoglié; 

Similmente il mal seme d’Adamo 
Gittansi di quel lilo ad una ad una 

1 Voyez leur troupe en deuil, et sortant des murailles, 

Àccompaguer des morts les tristes funérailles. 

Virg. . Géorg.j IV» 



SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 67 

Per cenni, corne augel per suo riehiamo. 

Cosi sen vanno su per Fonda bruna ; 

Ed avanti che sien di là discese, 

Anche di quà nuova schiera s’aduna T . 

Laissons là ces tristes images. Pour que îa 
génération actuelle connût bien tous les plus 
grands maux qui peuvent affliger l’espèce hu¬ 
maine, peut-être qu’après plusieurs révolutions 
politiques et deux invasions de la France par des 
armées étrangères, la Providence nous réservait 
le choléra. 11 faut se soumettre, sans murmurer, 
à ses décrets. 

Un grand écriteau, placé de l’autre côté du 
boulevart, excite ma curiosité. J’y lis : Église 
catholique française . Je désirais depuis long¬ 
temps d’apprendre comment le célèbre abbé 
Chatel avait traduit en français nombre de pas¬ 
sages de l’Éeriture-Sainte et nos vieilles hymnes. 


1 « Comme on voit, dans l’automne, tomber une à une les 
feuilles des arbres, jusqu’à ce que les branches aient rendu 
toutes leurs.dépouilles à la terre; ainsi se jettent, les uns après 
les autres, dans la fatale barque, les enfants maudits d’Adam. 
Us obéissent au rappel, comme l’oiseau chasseur à celui du 
fauconnier. Les voilà voguant sur l’onde noire; et, avant qu’ils 
soient descendus sur l’autre bord, une nouvelle foule, se pres¬ 
sant sur la première rive, attend le retour du nautonier. 

Le Daiste, Enfer y III, v. 112 et suiv. 

S. 


68 UNE JOURNÉE 1JE FLANEUR 

dont le moindre défaut est d’être écrites en mau¬ 
vais latin, et surtout le très-sacré canon de la 
messe. L’occasion est belle : entrons... Mais on m’a¬ 
vertit que l’église est déménagée, et que M. l’abbé 
Cbâtel exerce en un autre quartier son ministère. 
J’ajournerai le passe-temps que je me promettais. 
En attendant, je regarderai toujours comme une 
entreprise difficile et anti-chrétienne de traduire 
en langue vivante la plupart des livres que l’on 
appelle sacrés . Je ne suis donc nullement sur¬ 
pris que le pape proscrive comme hérétique le 
chef de la nouvelle église française, et quiconque 
tentera de rendre intelligibles les paroles, par 
exemple, qui, dans le divin sacrifice, appellent, 
dans une hostie, Dieu, le créateur des mondes. 
L’Église veut que l’on admire sans comprendre: 
elle a raison ; si l’on comprenait, on n’admirerait 
plus. Pour moi, j’aime mieux que ma fille, en 
disant ses prières en latin, croie adresser au 
ciel de sublimes vœux, que de l’entendre pro¬ 
férer en français des paroles absurdes ou niaises, 
et dont parfois sa pudeur pourrait être alarmée. 

y. 

Un petit édifice circulaire, qui se fait à peine 
remarquer parmi les maisons qui l’entourent, 
mériterait peu sans doute que je m’arrêtasse à 
l’observer, si je ne savais que c’est l’unique reste 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 69 

du fameux Pavillon de Hanovre ; que là venaient 
aboutir les fastueux hôtels et les jardins de l’Al¬ 
cibiade prétendu du dix-huitième siècle, du li¬ 
bertin maréchal de Richelieu. Pavillons et jardins, 
tout a péri comme la gloire usurpée de leur maî¬ 
tre. Les louanges que lui prodiguait Voltaire ne 
rendront pas à sa mémoire des respects, un culte 
dont il fut toujours indigne. Dans ces lieux qu’il 
avait consacrés à des fêtes, à des orgies, on a 
percé des rues; d’utiles édifices remplacent ces 
voluptueux boudoirs à l’établissement desquels 
il employa tout l’argent qu’il avait volé aux mal¬ 
heureux Hanovriens. Digne héros d'un siècle 
corrompu, quelle place le poète de X Enfer eût-il 
assignée à ton ombre? il n’aurait pu te mettre 
que dans le cercle où gémissent les Sardanapale 
et les Luculius. 

' » 

Tandis que je marche lentement et rêveur, le 

boulevart s’est peuplé. Uue foule industrieuse 
circule dans les allées latérales; les marchands 
ambulants élèvent à la hâte ces tréteaux où ils 
vont étaler des marchandises de toute espèce, 
rebut des magasins en réputation. Les saltim¬ 
banques, les joueurs de violon, les joueurs de 
gobelets dressent leurs précaires établissements 
hors des trottoirs formés de larges dalles. 

A propos de ces trottoirs, je dois, au nom de 


7 o UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

tout le peuple parisien, exprimer de la recon¬ 
naissance pour le préfet qui eut l'heureuse idée 
de donner à la capitale cet utile embellissement. 
M. de Chabrol, quelles que soient les calomnies 
dont on ait voulu flétrir votre administration, 
rien ne m’empêchera de vous rendre grâce d’un 
si grand bienfait. D’après les lacunes que je 
trouve presque à chaque pas dans cette longue 
file de trottoirs, je présume que votre succes¬ 
seur n’est pas très-disposé à continuer et termi¬ 
ner votre glorieuse entreprise. Que les Parisiens 
doivent regretter de ne plus vous voir occuper 
ce petit trône municipal où l’on peut faire tant 
et de si bonnes choses, quand on est, comme 
vous, instruit, juste et bien intentionné ! 

* Les nombreux et brillants cafés qui bordent 
les allées latérales, étalent déjà le luxe de leurs 
comptoirs d’acajou, rehaussés de sphinx dorés, 
de leurs tables de marbres rares, de leurs cafe¬ 
tières d’argent, de leurs riches porcelaines. Us se 
remplissent de commis qui se hâtent de dévorer 
un substantiel déjeuner tout en lisant le journal 
du matin. Quoi qu’ils fassent, ils n’arriveront pas 
avant midi dans leurs bureaux, où ils devraient 
être assis depuis deux heures au moins. 

Au nombre de ces cafés qui, chaque jour, se 
multiplient, il en est un célèbre où les déjeuners 
sont succulents, où les mets ne sont servis que 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 71 

dans des plats d’un grand prix, et les vins les 
plus rares qu’en des verres du cristal le plus pur 
et le plus artistement travaillé. Là viennent pren¬ 
dre leur repas du matin les riches financiers de 
la Chaussée-d’Antin, et causer sur la hausse et 
la baisse en attendant l’heure de la bourse. De¬ 
vant le café se réunissent des groupes de joueurs 
sur les rentes, et de gobe-mouches qui écoutent 
attentivement les nouvelles vraies ou fausses que 
l’on y débite. Iis croient alternativement à la 
paix, à la guerre, à tels ou tels changements 
dans le ministère, aux bonnes ou mauvaises in¬ 
tentions de la Prusse et de l’Autriche,’ à une 
lettre de commerce tout fraîchement arrivée 
d’Amsterdam, à un article menaçant de la Ga¬ 
zelle (VA us bourg. Des que l’heure de la bourse 
a sonné, les groupes se dissipent; les banquiers 
sortent du café et font avancer leurs élégants 
cabriolets stationnés dans les rues voisines. Tous 
s’empressent de voler vers le temple de la finance 
où ils joueront la fortune de quelques centaines 
d’imbéciles qui ont eu confiance dans leur génie 
spéculatif. 

VI. 

De longues voitures remplies de décorations de 
théâtres, d’énormes châssis,roulent sur le boule- 

t i 

vart. Voici l’heure où les directeurs des spectacles 


72 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

préparent les représentations du soir, où se font 
les répétitions. Déjà de lestes cabriolets s’arrêtent 
devant la porte de cette Académie de musique que 
l’on a si ridiculement construite, non sur le 
boulevart, dans ces vastes jardins où l’on aurait 
pu si facilement l’isoler, l’entourer de portiques, 
mais dans une rue adjacente, d’assez peu de lar¬ 
geur, et où elle paraît comme engloutie dans un 
groupe de maisons particulières. Et puis, confiez 
au gouvernement le soin d’élever des monuments 
publics !... 

Dans l’une de ces voitures qui se rendent à 
l’Opéra, j’aperçois une jeune et belle femme 
qui, un papier de musique à la main, semble 
étudier un rôle. Ah! je la reconnais: c’est elle 
qui, trois fois la semaine, charme les oreilles des 
Parisiens par des accents qui feraient pâmer de 
plaisir, même les ddettanîi du pays dove il si 
suo/ia. Ses modulations sont si pures, ses fiori¬ 
tures de si bon goût! Je na pouvais souffrir au¬ 
trefois ces ornements que Ton ajoute au chant 
et qui me semblaient nuire à l’expression que 
le compositeur avait voulu y mettre; mais dans 
sa bouche ils me paraissent ajouter à l’expres¬ 
sion. Sans doute elle va répéter en ce moment 
un rôle de quelque opéra nouveau. Puissent le 
poète et le compositeur avoir écrit, l’un des pa¬ 
roles, l’autre des airs dans lesquels elle puisse 
déployer tout son beau talent! 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 73 

Mais aujourd'hui quels sont les opéras que 
l’on offre aux Parisiens ébahis! vous ne verrez 
plus dans la nouvelle salle un OEclipe conduit 
par son Antigone, ni Orphée rappelant Eurydice, 
ni Phèdre déclarant son incestueuse passion au 
pudique Hippolyte. Astaroth et Belzébuth ont 
chassé les dieux de l’antique Olympe; les sei¬ 
gneurs féodaux, les ducs, les comtes du moyen 
âge remplacent sur cette scène les Hercule, les 
Thésée, tous les héros-de l’antiquité. On n’y 
chante plus les madrigaux du doucereux Qui- 
nauit, mais des prières à la Vierge et des chan¬ 
sons de taverne; et ces airs d’église et de guin¬ 
guette sont fabriqués sur des vers aussi plats 
pour le moins que ceux de feu Sédaine : de vul¬ 
gaires idées y sont exprimées dans un style exo¬ 
tique qu’auraient réprouvé les plus indulgents 
grammairiens du siècle dernier, mais qui a reçu 
rie notre nouvelle école des lettres de naturali¬ 
sation. 

Il est vra*i que l’on court aujourd’hui à l'Opéra 
bien moins pour juger le poème et en goûter 
la musique que pour voir les décorations et les 
danses. Ce n’est plus qu’un spectacle pour les 
yeux, un spectacle d’enfants. Et c’est pourtant 
le seul qui attire la foule! Vous y trouverez tous 
les soirs des ministres, des législateurs, de graves 
magistrats. 


f 


7 4 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

Assez près de ce r grand théâtre d’enchante¬ 
ments se trouve un théâtre où du moins on sait 

chanter, ou la prima donna n’est souvent pas 

* 

très-inférieure à la virtuose française à qui je 
viens de rendre un hommage mérité. Les poèmes 
que nous apportent ces rossignols d'Italie ap¬ 
pelés à grands frais parmi nous, sont, j’en con¬ 
viens, encore plus insipides que les nôtres. Le 
jeu de ces acteurs étrangers est plus gauche, 
moins naturel que le jeu de nos acteurs, meme 
de ceux de l’Opéra. Mais que leurs chants sont 
purs, leur mélodie suave! C’est dans les//zo/- 
ceaux d’ensemble, surtout dans les choeurs, que je 
reconnais leur supériorité. Là point de voix dis¬ 
sonantes, point de cris déchirants. Vous qui vous 
destinez à monter sur nos théâtres lyriques, 
venez prendre leçon de ces étrangers. Ils sont 
aujourd’hui nos maîtres. Je dis aujourd’hui; car, 
cpii le croirait! nous Français qui passons pour 
avoir des oreilles insensibles aux charmes de l’har¬ 
monie, nous à qui la nature a refusé, dit-on, 
une voix flexible et douce, nous avons brillé 
parmi les nations par la mélodie de nos chants. 
Il fut un temps (c’était aux douzième et treizième 
siècles) où l’Italie admirait la douce expression 
de notre langage, où nos trouvères allaient 
chanter,dans les palais et dans les rues de Milan, 
de Florence et de Rome, tantôt les hauts faits 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 7 5 

de nos chevaliers dans les croisades, tantôt des 
légendes de saints, ou les comiques et grave- 
' leuses aventures des personnages de nos fa¬ 
bliaux. Faut-il regretter cette prééminence que 
nous avons perdue? Oh, non. Devenons les mo¬ 
dèles, les maîtres des autres peuples en poli¬ 
tique, en sciences, en industrie, et laissons-les 
sans regret nous surpasser dans les arts frivoles. 
Nous devons, selon moi, nous enorgueillir et 
non rougir d’être obligés de nous pourvoir à 
l’étranger de ce qui peut contribuer à nos plai¬ 
sirs; de chercher en Allemagne des Mozart, s’il 
en surgit encore, et des Sontag; en Italie, des 
Rossini et des Pasta. 

Eh! quoi, voici encore un théâtre, tout près 
de ceux que j’ai rapidement désignés. Trois ou 
quatre théâtres dans une circonférence de mille 
pas au plus! et j’en trouverais encore en me 
transportant un peu plus loin. Paris est vraiment 
la ville des spectacles, un vaste séminaire de 
comédiens en tout genre. 

O 

Le théâtre que j’ai sous les yeux est petit et se 
distingue à peine au milieu des grands bâti¬ 
ments qui l’embrassent, le serrent de tous côtés: 
c’est une parodie de théâtre; et ce sont aussi 
des parodies que souvent on y joue. Les calern- 
bourgs, les équivoques, les grosses bêtises y 


7 6 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

trouvent des admirateurs, des enthousiastes. Là 
se forme la jeune France ; elle transporte ensuite 
dans nos salons l’instruction qu’elle y puisée. 
Mais quoique l’on y chante des vaudevilles, c’est 
un spectacle fort au-dessous de celui où l’on 
jouait autrefois les farces de Le Sage, de Piron, 
de Colié. Leurs parades étaient libres, je le sais, 
mais elles étaient spirituelles; et malgré mon 
respect pour les auteurs du théâtre des Variétés, 
j’oserai (hre que je préfère La Vérité clans le vin , 
et même Léanclre grosse, aux dames Jngot et 
Gibou , aux Jocrisse de toute espèce dont ils ont 
encanaillé leurs tréteaux. 

Mais convenons aussi, pour la défense de ces 
auteurs de nos modernes farces, qu’ils sont bien 
moins récompensés de nos jours qu'ils ne l'é¬ 
taient autrefois. Oh! messieurs ** et ***, mes¬ 
sieurs * * * et **(je vous réunis, comme vous 
voyez, car vous travaillez toujours de compa¬ 
gnie; aucun de vous ne peut faire un vaudeville 
à lui seul), que n’avez-vous vécu au temps de 
Collé! vous auriez eu l’insigne honneur de voir 
vos chefs-d’œuvre grivois joués à la cour par 
de hauts personnages, vos grossières équivoques 
répétées par des bouches augustes, par des prin¬ 
ces, des princesses du sang. La Vérité clans le 
vin, jouée à Villers-Coterets par le duc de Char¬ 
tres, valut à Collé deux sous dans les sous-fer- 


SUR LES BOU LEVA RTS DU NORD. 77 

mes; ce qui, d’après l’aveu qu’il en fait dans son 
Journal historique (page 1 53 ), lui procura plus 
de 100,000 francs. Hélas! messieurs les fabri¬ 
cants de vaudevilles, le métier est bien tombé: 
on ne récompense plus si grassement vos ver- 
sicules et vos flon-flons r . 

1 Au théâtre des Variétés, plus que dans les autres théâtres 
encore, le public saisit certaines plaisanteries, certains passages 
des pièces que l’on y joue, et en (ait des applications injurieuses 
aux ministres, à la magistrature, aux chambres. Mais c’était 
bien autre chose à l’époque où les Français n’avaient pourtant 
ni les mêmes droits, ni la même liberté. 11 est peu de pièces 
anciennes dans lesquelles le malin public de Paris ne trouvât 
alors à faire quelque application offensante pour l’autorité. Que 
dis-je? la cour elle-même se donnait le plaisir, au théâtre, de se 
moquer du maître en sa présence. Voici ce qu’on lit dans le 
Journal historique de Collé (p. 3 ôo) : 

« Le a 3 février (17)1), jour de mardi-gras, on joua à Bellevue 
l’acte de Pourceaugnac , mis en musique par Lully, et les Trois 
Cousines, suivies d’un ballet pantomime de la composition de 
De h esses... 

« On a fait sur les Trois Cousines des applications malignes à 
quelques grands personnages qui y jouaient des rôles. Celui de 
M. Delorme était rempli par le duc de Chartres; et comme la 
fureur du duc d’Orléans, son père, est de croire et de vouloir 
persuader que son lils est impuissant, et que les enfants de sa 
femme ne sont pas de lui, on rit beaucoup quand on entendit 
dire au duc de Chartres : Queul esprit , monsieur le bailly ! est-ce 
moi qui ai fait ca ? D’un autre côté, quand madame de Pompa- 
dour, qui faisait le rôle de Colette, chanta, en fixant le roi : 

« Mais pour un amant chéri, 

« Tromper tuteur ou mari, 

« La bonne aventure, etc. 

On devine aisément ce que tout le monde pensait en ce moment. 


7 8 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

VIL 

• 

Pendant que je rêvais théâtres et musique, la 
physionomie du boulevart a changé. Quels nou¬ 
veaux personnages ont apparu sur la scène? Ce 
sont d’abord des gardes nationaux en assez grand 
nombre, qui, s’ennuyant dans leur corps-de- 
garde, ont cru pouvoir, sans manquer à la con¬ 
signe, se promener en attendant l’heure du dî¬ 
ner. Comme ils sont fiers et graves sous leurs 
hauts bonnets de grenadiers! fiers de leur large 
baudrier blanc, de leurs moustaches souvent 
postiches! on les prendrait pour des vétérans 
d’Austerlitz ou de Waterloo, si leurs mains trop 
blanches, leur visage frais et rosé n’indiquaient 
combien sont douces et paisibles leurs journa¬ 
lières occupations, combien leur caractère est 
pacifique et prudent. 

Au milieu d’eux circulent, en simple parure 
du matin, de jeunes femmes qu’une ombrelle de 
couleurs variées met à l’abri des rayons trop 
ardents du soleil. Vers midi, elles ont osé quitter 
leur lit, ont bouclé, san 3 * trop de soin, leurs 
cheveux; et les voilà qui vont visiter les magasins 
des modistes, des ébénistes, des marchands de 
musique : ce sont là leurs musées. Ne faut-il pas 

Il y a encore, clans celte pièce, d’autres traits qui ont fourni 
matière à d’autres applications malignes. » 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 79, 

qu’elles s’enquièrent de la mode nouvelle, qu’elles 
sachent si l’on n’a point donné depuis hier une 
autre forme aux chapeaux, s’il ne s’est point 
fabriqué un meuble qu’elles ne possèdent pas 
encore dans leur boudoir; si leur compositeur 
favori a publié quelque œuvre ou quelque album 
nouveau. Graves soins, importantes affaires! Et 
n’allez pas croire que je désapprouve ici, que je 
censure les goûts de nos opulentes citadines. 
Qu’elles achètent toujours, et beaucoup, de ces 
charmants riens que tant de mains industrieuses 
s’occupent à fabriquer. Elles pourraient faire de 
leur or un emploi bien moins utile. 

Mais je ne saurais pardonner à ces jeunes 
gens oisifs, qui braquent sur elles avec impu¬ 
dence leurs lorgnons, qui les suivent quelque¬ 
fois et les accostent avec effronterie. À les voir, 
on ne devinerait pas que ce ne sont là cpie des co¬ 
pies de nos fats d’autrefois. Ils portent tous 
d’épais favoris et des moustaches qui dérobent 
aux yeux une partie de leurs joues. Ce n’est 
point là l’indice d’un corps débile et d’une âme 
efféminée. 

Nous rasions autrefois, et de fort près, nos 
mentons et nos joues : on eût dit qu’elle était 
toujours en vigueur la loi d’Auguste qui, dès 
qu’il eut ceint son front du laurier des empe¬ 
reurs, ordonna aux Romains de se raser tous 


80 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

les jours. Etait-ce pour ressembler davantage au 
sexe à qui nous cherchions tant à plaire que , 
meme dans notre première jeunesse, nous fai¬ 
sions disparaître jusqu’au moindre vestige du 
dur crin dont la nature a voulu que nos bou¬ 
ches fussent entourées? Je crois, en vérité, que 
nos fils sont mieux avisés que nous en laissant 
croître, en montrant avec orgueil ce qui carac¬ 
térise le sexe fort. C’est des contrastes que naît 
l’harmonie. Hommes et femmes, répondez: 
N’est-ce pas parce qu’il existe entre vous de très- 
sensibles différences que vous vous recherchez 
mutuellement? Au reste, je compte, un jour, de¬ 
mander à la naïve Sydonie si la moustache et la 
barbette de chèvre de son jeune cousin, biesi 
qu’elles soient rousses et que les poils en soient 
rigides, lui ont jamais semblé disgracieuses et 
laides. 

Mais tous nos jeunes gens, grâces au ciel, bar¬ 
bus ou non barbus, ne passent pas leur vie sur 

* 

les boulevarls, à la suite des élégantes prome¬ 
neuses. J’en ai vu, en très-grand nombre, dans les 
cabinets de lecture, si multipliés depuis deux 
ans; dans ces cabinets que l’on trouve le long 
des boulevarts à cinq à six toises an plus l’un de 
l’autre. Cette autre classe de jeunes gens en 
sont les habitués assidus : ils y lisent avec une 
attention, vraiment édifiante, les journaux tant 


SUR LES BOULEVÀRTS DU NORD. 81 

littéraires que politiques, les nouveaux pam¬ 
phlets, des ouvrages historiques, et aussi les 
drames et les romans qui ont paru dans la se¬ 
maine. Rangés sur les bancs du cabinet, ou en 
dehors, sous la tente ordinairement dressée à la 
porte du sanctuaire, tous paraissent absorbés 
dans leur lecture : rien ne les distrait, ni le 
brouhaha du boulevart, ni les regards furtifs de 
la courtisane qui passe devant eux. Et de quoi 
sont-ils donc si profondément occupés? ce n’est, 
croyez-moi, ni d’une comédie de M. Scribe, ni 
d’un drame bizarre de M. Victor Hugo, mais des 
derniers discours, par exemple, que viennent 
de prononcer, dans les tribunes des deux cham¬ 
bres, ou le légitimiste Dreux-de-Brézé, ou le rail¬ 
leur Dupin, ou l’orateur cicéronien Odilon- 
Barrot. — C’est de là, je le prédis, c’est de .ces 
humbles cabinets de lecture que surgiront nos 
futurs hommes d'état, nos orateurs, et meme nos 
ministres. 

Un de ces asiles de la jeunesse occupée, stu¬ 
dieuse, me paraît présenter quelques places vi¬ 
des. Sous cette tente élégante je pourrai lire, 
une heure au moins, en respirant le frais que 
procurent les arbres voisins. C’est là que je me 
placerai pour attendre que le soleil moins ar¬ 
dent me permette de continuer ma course d’ob¬ 
servateur. 

£ 


Paris. Xlk 


82 


UNE JOURNEE DE FLANEUR 


VIII. 

Assis sur une chaise de bois un peu dure, et 
les jambes étendues sur une autre chaise, je vais 
parcourir les journaux des différents partis; et, 
ensuite, juge impartial, je déciderai qui d’entre 
eux a mieux rempli le rôle qu’il s’est donné. 

Mais je viens de me rappeler, je ne sais pour¬ 
quoi, que l’on m’attribue dans le monde, et 
aussi dans quelques journaux, un roman histo¬ 
rique (l’Évêque Gozun) qui vient de paraître. 
Voyons un peu le jugement qu’en ont porté cer¬ 
taines feuilles que j’estime, que je sais rédigées 
par des hommes d’un vrai mérite. L’auteur du 
roman m’a affirmé que, contrevenant à l’usage, 
il avait bien recommandé à son libraire de ne 
payer l’insertion d’aucun article apologétique. Il 
pourra donc être jugé avec sévérité. Tant mieux: 
il fera son profit des critiques. 

— Je me suis fait apporter les journaux de tout 
le mois.— Bon ! en voilà un, en voilà deux, trois 
même dont l’auteur sera content. Ils ont trouvé 
de l’intérêt dans son ouvrage, en louent le style, 
et prétendent que là, sous les fleurs, il y a des 
fruits à cueillir. Faut-il qu’il s’enorgueillisse de 
ces éloges? non; car voici un autre journal qui 
le traite avec rigueur. C’est, il est vrai, un jour- 


SUR LES BOULEVÀRTS DU NORD. 83 

nal qui a succédé à cet infâme Universel , que 
soudoyait Charles X, et qui, comme son prédé¬ 
cesseur, est soudoyé par une autre liste civile. 
N’importe, lisons. Voici ce qu’on reproche à fau¬ 
teur du roman, et j’aurai soin de l’en informer. 

« Il n’a respecté ni la religion, ni la morale. » 

L’accusation est grave, et je ne crois pas 
qu’elle soit fondée. Je demanderai à ses amis ce 
qu’ils en pensent, s’ils jugent que l’auteur est 
immoral, irréligieux. 

On lui dit aussi très-crûment qu’il a tous les 
principes des philosophes du dernier siècle. Sur 
ceci il aura plus de peine à se défendre. Je sais 
qu’il a toujours professé une grande admiration 
pour Montesquieu, Condillac, Rousseau, et meme 
Voltaire. — Eh! monsieur le censeur, quels sont 
les philosophes de ce siècle-ci que vous voudriez 
qu’il préférât? Serait-ce le philosophe Cousin, 
qu’il n’a pu parvenir à comprendre, ou les phi¬ 
losophes Saint-Simoniens, qu’il a trop bien 
compris ? 

Passons maintenant à la politique, et lisons 
d’abord le journal officiel, le Moniteur , autre¬ 
fois le plus grand des journaux, et qui n’est 
plus qu’un nain, comparé à plusieurs autres. 
Je viens de dévorer (admirez mon courage!) 
quatre colonnes de la feuille officielle. Il m’en 


6 . 


84 UNE JOURNÉE DE FLÂNEUR 

reste dix autres â parcourir, si je veux savoir ce 
qui s’est passé la veille dans les deux chambres. 
Commençons par ce long rapport d’un hono¬ 
rable... Je voudrais en vain lire encore : mes 
yeux se troublent, s’appesantissent... Je m’en¬ 
dors. 

IX. 

Jusqu’ici, consciencieux observateur, j’ai tâché 
de peindre tout ce qui se présentait à mes yeux, 
et je n’ai point fait grâce aux lecteurs des ré¬ 
flexions que faisaient naître en moi les lieux et 
les circonstances Mais un nouveau personnage 
va paraître sur la scène, et interrompre mon 
long soliloque. J’aurai des faits à raconter; je ne 
serai plus qu’historien. 

Vous m’avez laissé endormi sur les pages d’un 
ennuyeux journal. 

Je me sentis éveillé par un coup sur l’épaule. 
Je me tourne brusquement, et je vois derrière 
moi un homme assez proprement velu, mais qui 
semblait sortir de maladie, tant son visage était 
hâve et décharné. Sa barbe grisonnante venait 
se joindre à des favoris touffus et hérissés. Je le 
considérais avec étonnement.—« Quoi ! me dit-il, 
tu ne reconnais pas ton ancien ami, ton con¬ 
disciple au collège de...! » 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 85 

I] n’est pas donné à tout le monde de garder 
le souvenir d’hommes que l’on n’a pas revus 
depuis l’adolescence. Par un heureux hasard, je 
me souvins non pas du nom, mais du sobriquet 
que portait un de mes camarades de college. 
« Ne seriez-vous point Alopex 1 ? — Eh ! c’est 
moi-même; moi, qui dois être tout étonné de 
me trouver encore dans ce monde après avoir 
couru tant de dangers, et éprouvé tant de misère 
dans des pays inhospitaliers. — Eh! d’où ar¬ 
rives-tu? que viens-tu faire dans notre capitale? 
— Je te dirais bien mon histoire; mais elle est 
un peu longue; et sommes-nous bien ici pour... » 
Je l’interrompis. « C’est l’heure du dîner, lui 
dis-je; entrons chez le restaurateur voisin. Là, 
comme Ulysse à Alcinoüs, tu me conteras tes 
aventures inter pocula et mensas. » 

Il ne demandait pas mieux. A trois pas du ca¬ 
binet de lecture était un restaurateur où nous 
dûmes espérer de trouver un bon repas; car il 

i II faut dire d’où lui venait ce sobriquet. — Notre professeur 
nous expliquait un jour les fables d’Ésope; s’apercevant qu’un 
élève n’avait point écouté la traduction littérale qu’il venait de 
faire du texte grec de la première de ces fables, il lui demande 
brusquement ce que signifiait Alopex (renard). L’élève répond 
étourdiment: « Alopex... Alopex , c’est une alouette. » A ces mots, 
la classe entière et notre professeur lui-même de rire aux éclats. 
Le nom d 'Alopex resta à l’élève; et peut-être ce nom ne lui fut-il 
pas injustement appliqué; car, à cet âge, il était audacieux et 
rusé. 


86 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

venait de s’établir, et il avait à se faire une ré¬ 
putation. Nous voilà tous deux assis à une petite 
table, dans une grande salle ornée de riches 
peintures arabesques. Dix autres tables au moins, 
à la suite de la nôtre, étaient entourées de con¬ 
vives qui, pour la plupart, dévoraient silencieu¬ 
sement les mets de très-belle apparence que 
leur servaient des garçons empressés et préve¬ 
nants, vêtus avec propreté et même élégance. 
Un léger murmure produit par quelques cau¬ 
series à voix basse, et les mots : Des huîtres , un 
bifteckdu Champagne , etc., très-fortement ar¬ 
ticulés, voilà tout ce qui interrompait de temps 
en temps le calme de la salle, a Eh! quoi, disait 
Alopex, on m’avait annoncé qu’à Paris je trou¬ 
verais les partis furieux, et .toujours près d’en 
venir aux mains. Certes, dans les cent personnes 
ici réunies, il y a bien un sixième de républicains, 
quatre sixièmes de juste-milieu, le reste de car-? 
listes; et voyez comme ils se tiennent paisibles 
les uns près des autres, et n’entament pas même 
une discussion sur la question à l’ordre du jour! 

-—C’est un résultat, lui répondis-je, de la liberté 
de la presse. A quoi bon se quereller, s’injurier 
chez les restaurateurs, dans les cafés, quand 
chacun peut donner une bien plus grande pu¬ 
blicité à son opinion? Mais d’où viens-tu donc, 
Alopex, pour paraître ainsi stupéfait de tout ce 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 87 

qui se passe à Paris? —Ali! tu me rappelles 
que je te dois le récit de mes aventures. Écoute.» 

Et alors il me raconta, durant une heure au 
moins, ce que je vais tâcher de vous rendre en 
quelques pages. 

Alopex, après s’être fait quelque réputation 
clans la carrière du barreau, avait épousé une 
femme qu’il aimait, mais qui n’avait point de 
fortune. Il y a dix ans à peu près qu’un riche 
négociant vint lui proposer de se charger d’une 
affaire qui devait lui procurer d’immenses bé¬ 
néfices. Il ne s’agissait que d’aller en Sicile ré¬ 
clamer, par toutes les voies de droit, 5 oo,ooo fr. 
que des correspondants infidèles refusaient de 
payer. Alopex, qui s’était toujours senti du goût 
pour les voyages, accepte avec empressement. 
Il part. Le voilà à Palerme, poursuivant avec 
énergie les débiteurs de son commettant. 

Pour mieux connaître les mœurs du pays qu’il 
habitait, Alopex avait cru devoir prendre une 
maîtresse. Et qui avait-il choisi? une courtisane, 
célèbre par mille aventures galantes. Sa maison 
était le rendez-vous de tous les jeunes libertins. 
Elle était à Palerme ce qu’avait été Aspasie à 
Athènes, plus de vingt siècles auparavant. 

Un jour, la belle signora Cornelia Pottanera 
(c’était le nom de la moderne Aspasie) invita 
Alopex à une fête qui devait se donner sur la 


88 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

mer, à deux milles au plus du rivage. Une telle 
partie de plaisir ne se refuse point. Alopex 
s’empressa de se rendre à l’heure indiquée sur 
le port: c’était le lieu du rendez-vous. 11 y trouva 
doua Cornelia et toutes ses amies accompagnées 
de leurs amants en titre. 

En Sicile, et surtout à Palerme, c’est la nuit 
que l’on consacre aux fêles, aux promenades sur 
la mer. Alors seulement on peut jouir de la fraî¬ 
cheur de l’air, et de ce calme dont on ne sent 
bien le prix qu’en s’éloignant d’une ville où 
roulent incessamment d’innombrables voitures. 

Aussi toute l’aimable et joyeuse société que 
doua Cornelia avait réunie n’entra-t-elle que le 
soir dans la grande barque qu’elle avait fait 
préparer .et orner avec luxe. Une tente de drap 
écarlate couvrait, dans toute sa longueur, la 
barque éclairée, dans l’intérieur, par dix lustres 
du plus grand prix. 

Lorsque l’on fut un peu loin du port, on s’a¬ 
musa à contempler la ville, qui paraissait comme 
un seul et immense palais illuminé de toutes 
parts. Après les chants et les ris, on se place le 
long d’une table où étaient étalés de larges pâtés 
de macaronis entremêlés de foies gras, des ver- 
7 'ines (tétines de truies), et les plus beaux fruits 
de la Sicile. Les vins chaleureux des collines de 
l’Etna ne tardent pas à échauffer les têtes.... Mais 


SUR LES BOULE VA RTS DU NORD. 89 

lin coup de canon se fait entendre; et déjà le siffle¬ 
ment d’un boulet, qui avait passé sur la barque, 
avait jeté l’effroi dans toutes les âmes. Au même 
moment se précipitent sous la tente tous les ra¬ 
meurs en poussant des cris. Ils venaient de voir > 
à quelques toises de la barque, un de ces bri- 
gantins barbaresques qui se cachent derrière les 
rochers de la plage , pour ensuite fondre à l’im- 
proviste.sur leur proie. 

Quel trouble-fête! La fuite était impossible. 
— Barque et convives, tout fut pris; et le bri- 
gantin, déployant ses larges voiles, eut bientôt 
rejoint les côtes d’Afrique. 

x\lopex, conduit devant le capitaine du bri- 
gantin, eut l’imprudence de se déclarer Français, 
et de lui faire sentir qu’avec la protection du 
consul d’Alger il n’aurait pas de peine à se tirer 
de ses mains. Aussitôt le capitaine, au lieu de 
suivre sa route vers Alger, se dirige vers une 
petite anse de la côte, débarque notre Français, 
et le vend à un Arabe. Puis il transporte les 
Siciliennes et leurs cavalieri à Alger, sur le 
marché public. Tous ceux-ci étaient de bonne 
prise. 

Alopex fut emmené par l’Arabe qui l’avait 
acheté, dans l’intérieur des terres, et employé à 
l’arrosage d’un vaste jardin. Toute communica¬ 
tion avec une cité, un village seulement, lui 


9 o UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

était interdite. Pendant cinq longues armées, il 
ne fut occupé qu’à tirer de l’eau d’un puits très- 
profond et à tailler des arbres. Son maître n’é¬ 
tait pas cruel : on le nourrissait bien, on le 
battait rarement; et le maître, qui savait un peu 
de mauvais italien, lui faisait quelquefois l’hon¬ 
neur de s’entretenir avec lui. Il lui demandait, 
par exemple, si Buonaparte vivait toujours; si 
ce n’était pas un géant d’une force extraordi¬ 
naire : il remarquait très-religieusement que si 
Buonaparte ne se fût pas fait Musulman au 
Caire, il n’eût jamais été un héros si formidable, 
mais que Mahomet l’avait visiblement protégé. 

Àlopex ne pouvait plus supporter la malheu¬ 
reuse vie qu’il traînait en Afrique, et s’éfait dé¬ 
cidé à se donner la mort, lorsqu’un Bédouin 
vint un jour le trouver en secret, et lui apprit 
que les Français venaient de se rendre maîtres 
d’Alger. Il lui promit de le tirer de servitude, et 
de le conduire au général français, pourvu qu’il 
s’engageât à lui faire remettre une forte récoin-- 
pense. Alopex promit tout ce que voulut le Bé¬ 
douin. 

Une nuit, à une heure convenue entre eux, 
Alopex le vit entrer dans le jardin , par une 
brèche qu’il avait pratiquée dans le mur; et il 
suivit, non sans crainte, ce guide dans lequel 
il n’avait pas une parfaite confiance. Et cepen- 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. qr 

dant, après trois jours de marche par des che¬ 
mins détournés, mais bien connus du Bédouin , 
ils se trouvèrent tous deux à Alger. Le général 
français fit donner une forte somme au Bédouin 
libérateur, et, mettant à profit les connaissances 
qu’Alopex avait acquises de la langue du pays, 
il lui confia un poste important et lucratif. 

Je laisserai parier, à présent, Alopex lui-même ; 

« Dès que je me vis dans Alger, au milieu de 
mes compatriotes, je m’empressai d’écrire à ma 
femme, de lui retracer mes périls passés, de lui 
apprendre quelle était, après tant de malheurs, 
ma situation actuelle. Je lui demandais aussi, 
avec anxiété, des nouvelles de ma petite Ernes- 
tine, de notre fille bien-aimée, qui comptait à 
peine dix printemps quand je partis pour la Si¬ 
cile. 

«Ne recevant point de réponse, j’écrivis une 
seconde, une troisième fois. Tout bâtiment qui 
partait du port emportait une lettre de moi, ou 
pour ma femme, ou pour quelque ancien ami. 
Désespéré du silence et de mes amis, et surtout 
de ma femme, j’ai demandé, il y a deux mois, 
au général la permission de revenir à Paris. J’y 
suis depuis trois jours à la recherche de ma Pé¬ 
nélope. Mais quel changement s’est opéré dans 
la capitale! La maison que j’occupais a été pres¬ 
que en entier reconstruite; je n’ai retrouvé ni 


92 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

l’ancien porlier, ni les mêmes locataires. J’ai 
couru chez deux ou trois amis; ils étaient morts 
du choléra. Tu es le premier visage connu que 
j’aie rencontré depuis mon retour. » 

Je le consolai par des paroles d’espérance, et 
lui promis bien de l’aider dans ses recherches. 
Mais je l’entendais toujours répéter entre ses 
dents: «Maudite Corneliaî... Comment, dans 
une ville policée, souffre-t-on des courtisanes! » 

X. 

La nuit était venue. Nous sortîmes, les der¬ 
niers à peu près, des salons du restaurateur. 

Déjà le gaz enflammé rayonnait de toutes 
parts. Les réverbères qui éclairaient la princi¬ 
pale allée, les innombrables lumières placées sur 
les tréteaux des marchands ambulants, qui oc¬ 
cupent, des deux côtés, les allées latérales, tout 
cela produisait une vive et brillante illumina¬ 
tion qui se prolongeait au loin, et jusqu’où la 
vue pouvait s’étendre. Alopex aurait cru que ce 
jour-là c’était fête publique, si je ne lui eusse 
dit que tous les jours, à la même heure, ce spec¬ 
tacle se renouvelait. 

Mais comme il fut douloureusement affecté 
de trouver, presque à chaque pas, au milieu de 
la foule bruyante qui circulait sur les trottoirs, 
des hommes, des femmes, des enfants en sales 


SUR LES BOULEYARTS DU NORD. 9 3 

haillons, qui imploraient la pitié publique, qui 
demandaient du pain;d’autres indigents, perclus 
de leurs membres, ou qui étalaient des plaies 
hideuses; des aveugles qui, à genoux sur de la 
paille, un vieux chapeau devant eux, chantaient 
d’une voix fausse et cassée des chansons d’amour, 
ou jouaient sur des violons criards d’antiques 
airs de danse. Oh! qu’ils font mal, qu’ils at¬ 
tristent, les accents de la joie, de la volupté, 
quand ils sortent de bouches d’où l’on ne s’at¬ 
tend à voir s’échapper que les gémissements de 
la misère ou les cris de la douleur! — M. de 
Belleyme, vous nous aviez promis tle débarrasser 
à jamais la capitale de ces hordes de Parias, si 
incommodes et si dégoûtantes , qui pullulent sur 
nos places publiques, encombrent nos prome¬ 
nades. Pourquoi ne vous vois-je plus occuper 
une place dans l’exercice de laquelle vous aviez 
trouvé le secret de vous faire bénir ! 

Une maison d’une grande apparence, ou plu¬ 
tôt un hôtel fixa l’attention d’Alopex. La porte 
d’entrée était splendidement éclairée, ainsi que 
la longue suite des appartements du premier 
étage. De riches voitures en file sur le bouie- 
vart attendaient les opulents personnages dont 
on voyait les ombres se dessiner sur les grandes 
vitres des hautes croisées de l’hôtel. Je prévins 


9 4 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

les questions d’Alopex en l’avertissant que c’était 
là une maison de jeu. « Là, du moins, lui dis-je, 
mon vieux camarade, c’est l’or des étrangers 
qui vient s’engouffrer; dans les autres, c’est l’or 
et souvent l’existence de nos concitoyens. Dans 
ces salons qui t’étonnent par leur éclat, tu ne 
trouverais que de riches voyageurs de toutes les 
nations : d’orgueilleux lords, par exemple, qui, 
pour se dérober, pendant quelques mois, aux 
brouillards de la Tamise, visitent annuellement 
Paris, et s’en retournent un peu plus légers de 
guinées; des ambassadeurs, des ministres de 
cours étrangères, nobles espions, revêtus de 
titres imposants, qui ont toujours à la bouche 
les noms des rois leurs maîtres. Sur les tapis verts 
de cette maison s’évaporent souvent, dans une 
seule soirée, leurs traitements de tout un se¬ 
mestre. Puis, ils font des dettes, et s’échappent 

quelquefois sans les payer. » 

, ' *■ 

Alopex avait remarqué que l’un des côtés du 
boulevart (le côté du nord) était préféré à l’au¬ 
tre par la bonne compagnie , c’est-à-dire par les 
femmes qui ont des robes de soie et des châles 
de cachemire, et par les jeunes gens qui ont du 
linge plus fin, des moustaches mieux peignées. 
Je m’empressai de le conduire dans ce lieu de 
prédilection. 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. <j5 

Déjà des femmes charmantes , dans les plus sé¬ 
duisantes toilettes, étaient assises à droite et à 
gauche, sous les arbres , et occupaient plusieurs 
rangs de chaises. Au milieu de l’allée se prome¬ 
naient, leur lorgnon à la main, tous ces jeunes 
dandys que j’ai déjà signalés. La foule était si 
grande, que nous ne pouvions avancer qu’à pas 
lents. Si les femmes viennent se placer là pour 
être vues, examinées de la tête aux pieds, elles 
ne perdent pas leur temps; mais si c’est pour y 
respirer le frais de la nuit, elles s’abusent étran¬ 
gement. Alopex m’avoua qu’il n’avait jamais 
éprouvé en Afrique une telle chaleur. L’atmo¬ 
sphère, au moment qui précède un orage, n’est 
pas chargée de vapeurs plus lourdes, plus étouf¬ 
fantes. 

J’ai parlé des hommes qui se promènent là 
pour voir et être vus : j’aurais dû dire que pêle- 
mêle avec eux se trouvent aussi des promeneuses, 
aussi bien vêtues, mais peut-être avec un peu 
moins de goût que les grandes dames qui sont 
assises et prennent des glaces autour du café 
Tortoni. L’œil hardi, la parole haute, elles savent 
se faire jour dans les groupes les plus com¬ 
pactes, coudoient effrontément les hommes, 
leur sourient, quelquefois les prennent sous le 
bras, et les invitent à les suivre. Alopex, cou¬ 
doyé plus d’une fois par elles, n’eut pas de peine 


96 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

à deviner à quelle classe de la société elles ap¬ 
partenaient; quelles étaient, dans le monde, les 
importantes fonctions qu’elles s’étaient attri¬ 
bu ées. Il s’étonnait de leur luxe, de leur audace, 
et surtout de leur grand nombre. « J’avoue, 
dis-je, que, depuis quelque temps, elles se sont 
remarquablement multipliées dans ce quartier-ci. 
C’est qu’elles ont été cruellement expulsées d’un 
palais qu’elles devaient regarder comme leur 
domaine, leur propriété. Force leur a été de re¬ 
fluer sur ce boulevart. Mais comme on doit les 
regretter dans le chef-lieu de leur industrie ! Le 
Palais-Royal, sans filles publiques, est comme 
la cour de François I er sans filles d’honneur, 
un printemps sans roses . » 

Et Alopex de s’écrier: 

«Ah! puisse-t-on les expulser non-seule¬ 
ment des promenades, mais de la capitale elle- 
même ! 

— Je le vois, Alopex, depuis le mauvais tour 
que t’a joué la signora Cornelia, tu gardes ran¬ 
cune à ces pauvres créatures, bien moins cou¬ 
pables pourtant qu’elles ne te le paraissent. La 
plupart ont été contraintes, soit par la misère, 
soit par quelques fâcheuses circonstances de leur 
vie, à prendre un métier qu’elles détestent peut- 
être. 

— Oh! oui, quelles détestent: tu les con» 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 97 

nais bien peu. » Et alors il me retrace toutes 
leurs perfidies, rappelle les crimes dont quel¬ 
ques-unes se rendent coupables. « C’est un goût 
inné pour le libertinage, c’est la mauvaise éduca¬ 
tion qu’elles reçoivent dans les classes ignobles 
d’où elles sortent pour l’ordinaire, qui, dès leur 
adolescence, en font des êtres si dégradés, si 
méprisables... » 

11 s’échauffait tellement dans ses diatribes; il 
réfutait avec tant d’ironie et quelquefois d’amer¬ 
tume, les réflexions toutes naturelles qui m’é¬ 
taient d’abord échappées, que je me sentis piqué, 
et que, sans y avoir pensé, sans le vouloir, je 
devins l’avocat des courtisanes de Paris. 

«Tu prétends, lui disais-je, qu’elles sont cor¬ 
rompues dès l’enfance. Eh bien, je t’avouerai 
que, pénétré d’une juste pitié pour quelques- 
unes que j’ai rencontrées sur mon chemin, je 
les ai interrogées, je leur ai demandé comment 
elles étaient descendues à ce degré d’abjection. 
Et de leurs réponses j’ai conclu qu’elles étaient 
plus à plaindre qu’à blâmer. 

— Comme tu étais dupe! As-tu pu croire 
qu’elles te parlaient avec franchise, sincérité? 
Elles voulaient t'intéresser, voilà tout. C’était 
pour elles une jouissance d’abuser un homme 
grave, un homme à la parole honnête, dont elles 
n’attendaient pas des plaisirs, mais de l’or. Et 

Paris. XII. 7 


98 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

puis, sais-tu les interroger, toi? Il est un art de 
les faire parler que tu ignores. Crois-tu, par 
exemple, que cette grande U1 le qui passe là, 
près de nous, dont la parole est si hardie, les 
gestes indécents, voudrait nous faire accroire 
qu’un jour fut où l’honneur lui était cher, où 
elle était vertueuse et pure?... Parbleu! il me 
vient une idée. Rejoignons la belle. Tu aimes à 
observer: viens...» 

Et aussitôt il hâte le pas pour atteindre la 
grande fille; et je le suivis en haussant les 
épaules. Elle nous avait déjà aperçus, et s’était 
arretée, devinant notre intention. 

«Arrive donc plus vite, mon vieux, dit-elle 
en prenant le bras d’Alopex. J’ai bien vu, quand 
j’ai passé près de toi tout à l’heure, que tu ne 
me laisseras pas rentrer seule chez moi... Ah! 
tu as avec toi un ami, ajouta-t-elle en m'aper¬ 
cevant près d’Alopex. Tant mieux_» Alopex 

l’interrompit : « Conduis-nous promptement 
chez toi, ma toute belle: nous avons peu de 
temps à te donner. Ta demeure est-elle éloi¬ 
gnée?— Eli! non, cher ami; vois-tu, tout près 
de ce grand orme qu’ils ont épargné en juillet, 
une petite porte peinte en vert? Là est mon pa¬ 
lais, le palais de Flore (c’est mon nom de guerre): 
en trois enjambées nous y serons... » Elle avait 
pris un bras d’Alopex; et moi, je marchais de 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 99 

l’autre côté, un peu humilié de me trouver en 
telle compagnie. 

XL . 

La chambre où nous introduisit notre sirène 
était à l’entresol d’une assez belle maison, et 
elle était meublée avec assez d’élégance. Ce qui 
me fit voir que mademoiselle Flore tenait un rang 
distingué dans son ordre. Une lampe du dernier 
goût, placée sur un guéridon en acajou, jetait 
partout une vive clarté. Une guitare était sus¬ 
pendue aux murs ornés d’estampes bien enca¬ 
drées. Sur une console à dessus de marbre on 
voyait un plateau couvert de carafes de li¬ 
queurs et de jolis verres en cristal. « Allons, 
dit Flore en jetant sur un canapé son châle et 
son chapeau, il ne faut rien entreprendre sans 
boire. » Et elle remplit de liqueur trois petits 
verres, et d’un seul trait en avale un en nous in¬ 
vitant à l’imiter. Puis elle se met à fredonner 
quelques lestes refrains de nos vaudevilles nou¬ 
veaux. En contemplant cette espèce de bac¬ 
chante, je commençai grandement à craindre 
pour le succès de la cause que , jusque-là , j'avais 
défendue. « Il n’est pas possible, me disais-je, 
qu’il reste dans cette âme-là une étincelle d'hon¬ 
neur. Une femme parvenue à ce degré d’impu¬ 
dence, d’audace, a dû se livrer au vice par goût, 


» 


roo UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

Son état, loin de lui déplaire, est pour elle le 
bonheur; et pour le continuer, je pense qu’elle 
refuserait même une brillante fortune. » 

Ennuyé de toute cette scène, bien plus tôt 
qu’Alopex qui commençait à trouver Flore 
très-séduisante, je dis d’un ton grave, impé¬ 
rieux : « Malheureuse hile, cesse de jouer un 
rôle qui m’est insupportable. Nous ne sommes 
point venus ici pour chercher de vains plaisirs, 
mais la vérité, si tu veux nous la dire. Promets- 
tu de répondre franchement à toutes nos ques¬ 
tions? » Un nuage se répandit sur le visage de 
Flore : elle trembla de tous ses membres. « Quoi, 
dit-elle d’une voix humble, le préfet de police 
vous enverrait-il?.. Je vous assure que je n’ai 
jamais fait du mal; que jamais, chez moi, aucun 
bruit, aucune dispute... » Je l’interrompis. « Ras- 
sure-toi, Flore : nous ne tenons en rien à l’au¬ 
torité que tu parais tant redouter... Nous ne vou¬ 
lons que te bien connaître, que recevoir de toi 
une confession exacte, sincère. Tiens, dis-je en 
jetant sur la table une pièce d’or, nous récom¬ 
pensons d'avance la confiance que nous te de¬ 
mandons. » La sérénité reparut sur ses beaux 
traits. Ce n’était plus la courtisane audacieuse, 
la Messaline des boulevarts : son masque était 
tombé. Elle nous considérait avec attention, avec 
intérêt. « Je le vois, dit-elle, vous êtes des ob- 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 101 

servateurs , de ces philosophes qui, pour pein¬ 
dre les mœurs de notre temps dans leurs écrits, 
se glissent (mes compagnes m’en ont avertie) 
jusque dans les repaires du vice et de la débau¬ 
che. lié bien, je puis vous fournir un chapitre à 
l'ouvrage que vous méditez sans doute. Écou¬ 
tez... » Puis, d’une voix altérée et presque gémis¬ 
sante : « Oh! si vous pouviez m’arracher à l’o¬ 
dieuse vie que je mène!.. » Elle avait levé les 
mains au ciel, et une larme roulait dans ses 
yeux. 

Je regardai Alopex; il était interdit, ses yeux 
exprimaient la surprise, et presque le mécon¬ 
tentement. 

Flore nous lit asseoir sur un large canapé, et 
se plaçant devant nous : 

« Oui je vous dirai par quelles fatales circon¬ 
stances je suis tombée dans l’abîme où vous me 
voyez plongée. 

« Je suis née de parents honnêtes ; mais à peine 
avais-je atteint ma huitième année, que mon 
père nous abandonna ma mère et moi. Je n’ai 
jamais su par quels motifs : avait-il à se plaindre 
de ma mère? elle était vertueuse, sensée, et belle 
encore. 

«Ma mère prit un soin tout particulier de mon 
éducation : j’eus les meilleurs maîtres en tout 


102 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

genre, et je fis d’étonnants progrès dans la mu¬ 
sique, le chant et ia danse. Peut-être ne songea- 
t-elle point assez à me faire instruire en des arts 
moins frivoles, plus utiles. 

« Elle s’était résignée à de grands sacrifices 
pour me procurer des talents, pour faire de moi 
une fille aimable, intéressante. Il ne nous resta 
plus pour vivre qu’une très-petite rente sur 
l’état : elle sentit qu’il ne lui était plus possible 
de demeurer à Paris, et se décida à aller habiter 
une chétive maison qu’elle possédait encore dans 
un village à vingt lieues de la capitale. II me 
fallut abandonner ce Paris qui m’était devenu 
plus cher depuis que j’étais entrée dans l’âge des 
passions. Que d’ennui j’éprouvai au milieu de 
ces villageois uniquement occupés d’intérêts ma¬ 
tériels, et très-insensibles aux talents que je 
croyais posséder, dont j’avais été si fière! 

« Je tombai assez dangereusement malade. Ma 
mère appela, pour me donner des soins, un 
jeune élève en médecine, qui était venu passer 
le temps des vacances près de son père, le plus 
riche habitant du village. La vue d’Adolphe (c’é¬ 
tait son nom) me guérit bien plus que les remè¬ 
des qu’il me prescrivait; car, je l’avouerai, je l’ai¬ 
mai bientôt avec passion, avec fureur. Nous 
parlions, pendant des heures entières, de Paris, 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. io 3 

de ses promenades, de ses spectacles, de la 
liberté dont on y jouit : comme il peignait sous 
de séduisantes couleurs la douce vie qu’y peut 
mener une jeune femme lorsqu’elle a un peu de 
beauté, quelque esprit et des grâces. « Là, disait- 
il, elle sait se mettre au-dessus de ces sots pré¬ 
jugés qui asservissent la province. A-t-elle des 
talents? elle est recherchée dans les meilleures 
sociétés; on ne lui demande point ce qu’elle a 
été, ni quelle est encore sa conduite... » Il n’a¬ 
vait pas besoin d'employer toute cette éloquence 
pour m’exciter à quitter la maison de ma mère : 
j’y mourais de regrets et d’ennui. 

« Le terme des vacances était arrivé. U lui fal¬ 
lut retourner à Paris. Nous étions convenus que 
je ne tarderais pas à le suivre; et, en effet, huit 
jours après, j’étais auprès de lui. 

«Oh! qu’elle passa rapidement l’année ou je 
vécus avec mon Adolphe dans la plus douce in¬ 
timité! il était si empressé, si tendre; il préve¬ 
nait tous mes goûts, et même mes fantaisies ! 

« Adolphe avait fini tousses cours; il était reçu 
docteur. Son père, qui voulait le forcera revenir 
dans son pays, ne lui envoya plus d’argent; et 
nous commençâmes à sentir des besoins dans 
notre petit ménage. 

« Ce fut; dans ces pénibles circonstances qu’on 


io 4 UNE JOURNÉE I)E FLANEUR 

lui proposa une place de médecin dans un régi¬ 
ment que l’on expédiait aux îles : il accepta. Le 
cruel! il eut le courage de m’abandonner. Il m’a¬ 
vait laissé, il est vrai, assez d’argent pour vivre 
avec économie pendant une année; et il ne pen¬ 
sait pas que son voyage fût de plus longue 
durée. 

« Mais, soit que je ne fusse pas économe, soit 
qu’Adolphe eût mal calculé njes dépenses pré¬ 
sumées, six mois s’étaient à peine écoulés depuis 
son départ que je me trouvai sans ressources. 

* Je vendis d’abord quelques bijoux, et ensuite les 
meubles qui m’étaient le moins nécessaires. Une 
dame qui demeurait dans notre maison s’aper¬ 
çut de ma détresse, et me proposa de venir vivre 
avec elle. Je n’avais garde de refuser; mais je 
me repentis bientôt quand je me trouvai dans la 
société qui, chaque soir, se réunissait chez elle. 
C’étaient, et je n’eus bientôt plus aucun doute à 
ce sujet, des joueurs déterminés ou plutôt des 
escrocs,une troupe de libertins de tout âge, mais 
de classes riches et distinguées. » 

Ici Flore nous raconta, presque en gémissant, 
comment, par les conseils et l’exemple de cette 
abominable femme , elle avait successivement 
passé dans les bras d’un conseiller d’état, d’un 
banquier, de quelques jeunes pairs; comment, 


SUR LES BOULEVARTS DU NORD. io 5 

abandonnée bientôt par ces amants de quelques 
jours, elle avait été obligée d’en aller chercher 
de nouveaux, tous les soirs, dans les promena¬ 
des publiques; comment, dans cet infâme mé¬ 
tier, elle avait acquis une espèce de célébrité, de 
la vogue, et, sinon de la fortune, quelque ai¬ 
sance. 

(M. Paul de Rock et vous tous, successeurs 
et imitateurs de notre grand romancier Pigault- 
Lebrun, je vous retracerai, si vous le désirez, 
toutes les scènes plus que galantes, les scènes 
ignobles, indécentes, qu’elle fit passer sous nos 
yeux. Vous pourrez, mieux que je ne le ferais, 
les reproduire dans le premier roman qu’enfan¬ 
tera votre fécond génie.) 

Flore termina ainsi un récit qui paraîtra peut- 
être un peu long, quoique je l’aie beaucoup 
abrégé : 

O \ 

« Mes chers philosophes, accablez-moi à pré¬ 
sent de réprimandes, d’insultes même. Dites-moi 
que j'aurais dû retourner près de ma mère, plu¬ 
tôt que de me consacrer à la vie la plus abjecte. 
Hélas! si j’ai failli, j’en suis cruellement punie! 
Des hommes qui ne m’inspirent que du dégoût 
et souvent de la haine, que mon cœur et mes 
sens repoussent indignés, il me faut les accabler 
de caresses, il me faut feindre la joie, le bonheur, 


i o6 UNE JOURNÉE DE FLANEUR 

quand mon âme est déchirée d’inquiétude et de 
remords. Cruel Adolphe! tu es la première cause 
de mes peines, de mes continuels tourments. Et 
pourtant, si tu revenais , si je te revoyais encore, 
j’irais te demander de me reprendre, non plus 
comme une compagne, mais comme une ser¬ 
vante, la plus humble des esclaves. Pourrais-tu 
refuser Ses services de cette Ernestine que tu ap¬ 
pelais l’âme de ta vie, ta maîtresse adorée!.. » 

A ce nom d’ Ernestine , Alopex leva la tète, 
comme s’il fut sorti d’un songe. 

« Quoi! vous vous appelez Ernestine? 

— C’est mon véritable nom. Mes compagnes 
m’ont donné celui de Flore. 

— Et le nom de votre mère, quel est-il? 

— Aloïse de Yalincourt. » 

Alopex, se levant brusquement, s’écria : 

— «Tu es ma fille!... et c’est ici que je te re¬ 
trouve ! » 

Il se couvrit les veux de ses deux mains, et, 
dans une extrême agitation, il parcourait rapi¬ 
dement la chambre. 

Bientôt il reprit, du moins en apparence, son 
calme accoutumé; et, revenant vers sa fille, il 
lui saisit le bras. 

«Viens, suis-moi, Ernestine. Je ne veux pas 
que tu restes une nuit de plus dans ce lieu in- 



SUR LES BOULEVARTS DU NORD. 107 

famé. Demain nous partirons, nous irons rejoin¬ 
dre ma chère Aloïse qui, sans doute, te pleure 
et t’appelle. » 

Permettez, lecteur, que ce soit ici la fin de 

mon long article et de mon petit voyage. 

\ 

.Longæ finis chartæque viæqne \ 

Amaury DUVAL. 


1 Horat., lib. i sat. v, in fine. 





\ 





I 











« 











/ 








( 


I 
















PARIS ILLUMINÉ. 


Qu’on ne prenne pas l’épithète titulaire de cet 
article dans un sens figuré. Qu’on ne s’imagine 
pas que je veuille peindre la grâce efficace du 
saint-simonisme ou du néochristianisme agissant 
sur la grande cité, la touchant au cœur, et épu¬ 
rant celte moderne Ninive. Non, notre capitale, 
trop dure à catéchiser, fera long-temps encore 
le désespoir des utopistes religionnaires ; et, dé¬ 
couragés de leurs efforts stériles, MM. Enfantin, 





J IO 


PARIS ILLUMINÉ. 

Gustave Drouineau, et le réformiste Chatel, iront 
sans doute, sous d’autres climats, chercher des 
peuples moins endurcis, plus malléables, plus 
ductiles, dont la foi toute neuve puisse adopter 
des croyances nouvelles. Illuminé est ici dans 
son sens le plus grammaticalement positif. Je 
vais parler de Paris en toilette, de Paris radieux, 
éblouissant, adonisé, paré comme pour un bal. 

Notre ville a ses grands jours d’étiquette. La 
fête d’un roi, la naissance d’un enfant de la cou¬ 
ronne, un baptême, un mariage de prince, cer¬ 
taines éphérnérides, telles sont ordinairement les 
occasions où elle déploie toute sa. coquetterie, 
où elle revêt ses joyaux noctiiuques. 

Et d’abord, dès le matin d’un pareil jour, Paris 
est tout entier livré aux mains de mille camé¬ 
ristes. Chacun de ses monuments est entouré, 
surchargé de la base au sommet d’un nombre in- 
fini de bijoux auxquels la main de l’allumeur 
donnera le soir l’éclat qui leur manque. Ses 
.places, ses promenades publiques sont nettoyées 
avec u-n soin minutieux; les balayeurs eux-mêmes, 
gens à lenteur proverbiale, déploient de l'activité. 
A quatre heures tout est prêt, et cependant rien 
n’est encore changé. Vous apercevez seulement 
des rangées interminables de tuiles rondes placées 
sur les corniches des maisons, des hôtels et des 
édifices publics. Celte perspective n’a rien jus- 


PARIS ILLUMINÉ. 


qn’alors de bien séduisant; mais attendez en¬ 
core: ainsi que les grandes coquettes qu’il ren¬ 
ferme, Paris ne se montrera qu’à la nuit close, 
car il comprend tous les avantages qu’on retire 
de l’éclat des lumières, et Dieu sait s’il en man¬ 
quera î 

Il est l’heure! voici la foule qui se dirige vers 
les boulevarts. Suivez-la à travers un chemin 
bordé de haies de feu jusqu’à la place Louis XV, 
centre de là fête, où se déroule un tableau vrai¬ 
ment magique , et où doit partir le feu d’artifice, 
point d’attraction autour duquel va graviter un 
bon tiers de la population parisienne, en dépit 
de l’exîçuité des lieux. 

O 

• 

Il serait trop long de visiter en détail toutes 
les illuminations, d’explorer avec minutie l’effet 
qu’elles produisent sur tel ou tel monument. 
Cela nécessiterait trop de courses, la soirée n’y 


suffirait pas. C’est pourtant dommage, car on 
aurait, en parcourant les rues, l’agrément de 
saisir l’opinion sur le fait, d’additionner le nom¬ 
bre des lampions, et de juger, après avoir trouvé 
le total approximatif, de l’amour que le peuple 
porte à son souverain. Ici, des fenêtres obs¬ 
cures, comme en deuil au milieu de la fête, 
décèlent le républicanisme du locataire. Là, 
des hôtels ruisselants de lampions, pavoises 
de mille drapeaux, attestent avec éclat le dé- 


I 12 


PARIS ILLUMINÉ. 

vouement incontestable à la monarchie, du no¬ 
ble opulent, du riche financier, et de l’homme 
qui occupe les sommités administratives. Non 
loin, dans les quartiers d’ouvriers, le royalisme 
prolétaire se montre sans faste, sous la modeste 
forme de chandelles des six , qu’on rallume avec 
empressement aussitôt que le vent les éteint. Et 
parmi tout cela, messieurs les inquisiteurs de 
prendre des notes! Mais vous, en vous amusant 
à remarquer les inégalités disparates de la for¬ 
tune et de l’opinion, vous n’auriez pas comme 
eux un but d’utilité sociale, et de plus vous 
perdriez le spectacle de la fête; comme c’est le 
plus important, dirigez-vous donc, ainsi que je 
vous l’ai dit, vers la place Louis XV; et, dé¬ 
bouchant par la rue Saint-Denis, tournez à 
gauche, non sans donner un coup d’œil à l’arc- 
de-triomphe de Louis XIV, qui se découpe étin¬ 
celant sous un ciel sombre, puis, efforcez-vous 
de prendre place dans cette foule épaisse et 
compacte qui coule lentement vers la Madeleine, 
ensuite laissez-vous entraîner par le courant; 
vous arriverez peut-être un peu tard, mais enfin 
vous arriverez. 

Par exemple, rendez-vous maître de ce qu’on 
nomme vertiges. Tâchez d’affermir vos yeux 
contre les éblouissements ; cuirassez vos oreilles 
contre le tumulte incessant qui va les assiéger, 


PARIS ILLUMINÉ. n 3 

/ 

et ne soyez pas d’une complexion faible et dé¬ 
licate, car vous aurez de rudes assauts à sou« 
tenir. 

En avançant, regardez d’arbre en arbre, là 
où les barricadeurs de juillet en ont laissé, ces 
guirlandes embrasées, dont les contours ondu¬ 
leux présentent l'aspect de la mer, quand à sa 
surface mollement agitée se balancent, la nuit, 
les vagues phosphorescentes. Si vous êtes d’une 
taille élevée, contemplez ce bizarre pêle-mêle, 
ces flots bariolés de corps humains, encaissés 
dans les boulevarts comme dans le lit d’un 
fleuve étroit; voyez comme ils épaississent à cha¬ 
que pas, grossis par le trop plein des.rues laté¬ 
rales qui vient les rejoindre. Regardez tout cela 

sans daigner remarquer que l’on vous écrase les 

« —’ 

orteils, c’est un des moindres inconvénients que 
l’on puisse éprouver à pareille fête. Demandez 
d’ailleurs à cet honnête marchand de bas qui est 
là devant vous, suant sang et eau, distribuant 
courageusement force coups de coude pour 
fendre la presse, et gagner, s’il est possible, 
quelques minutes d’avance, tant il a crainte de 
ne pas arriver à temps pour assister au feu d’ar¬ 
tifice; demandez-lui combien, en cas semblable, 
le sort lui a été fatal, et admirez, après l’avoir 
entendu, l’intrépidité qui le pousse à se confier 
de nouveau à tant et de si périlleuses chances! 

Paris. XII. 8 


n 4 PARIS ILLUMINÉ. 

Courage ! vous voici bientôt à la hauteur de la 
rue Richelieu. Mais qui donc arrête ainsi tout-à- 
coup la foule, qu’on dirait qu’elle vient de ren¬ 
contrer une muraille impénétrable? Grandis¬ 
sez-vous un peu, vous distinguerez sans peine 
un de ces gardes municipaux à cheval, jalonnés 
dans les quartiers populeux, pour maintenir le 
bon ordre et empêcher les équipages de passer. 
Voyez comme celui-ci caracole, comme il fait 
voltiger son sabre sur le front de la multitude 
inoffensive, et semble la défier; comme il suit 
exactement les gracieuses traditions du gendarme 
son prédécesseur de glorieuse mémoire ! On di¬ 
rait un ancien chevalier bravant seul une armée 
ennemie. Survienne une légère agitation, naisse 
la plus petite émeute, et vous verrez tomber 
soudain cet air belliqueux. Mais enfin vous avez 
doublé l’obstacle qu’il vous présentait, vous voilà 
reparti de votre première allure, bien heureux 
si mille autres temps d’arrêt ne viennent encore 
la ralentir. C’est que ces haltes fréquentes ont 
de grands inconvénients; entre autres, vous pou¬ 
vez être arrêté sous le degré de latitude d’une 
de ces brillantes devises en verres de couleur, 
dont les boulevarts sont enjolivés, et recevoir 
sur vos vêtements le contenu des godets dont le 
vent dérange l’équilibre. Si le hasard vous a 
choisi pour une telle faveur, vous exhalez toute 


PARIS ILLUMINÉ. x 2 5 

la soirée un parfum oléagineux qui chatouille 
très agréablement le sens olfactif de vos voisins, 
sans oublier le votre, et de plus, en rentrant 
chez vous, c’est un habit à mettre au rebut. Mais 
qu’importe, vous avancez, c’est le principal. 
Déjà vous avez atteint la rue de la Paix; déjà ce 
monument envié de l’Europe, l’orgueil de notre 
patrie, vous apparaît entouré de l’élément qui 
lui donna naissance. Arrêtez vos regards avec un 
respectueux enthousiasme sur cette pyramide 
d’airain; svelte et élancée, sa taille déroule en 
spirales les plus glorieuses pages de notre histoire, 
et garde au lointain avenir des chroniques impé¬ 
rissables. Sublime colonne, qu’un autre Hercule 
a plantée là de son bras puissant et fort, comme 
pour marquer des limites à la gloire, et dire aux 
conquérants.futurs: Vous n'irez pas plus loin!... 
Voyez : sa tète, radieuse sous le cercle de feu qui 
la décore, ressemble au front d’un saint en» 
vironné de nimbes! Si l’un de vos bras est libre, 
si tous vos membres ne sont pas tenus captifs 
par la compression, vous vous découvrez en 
l’apercevant, tant elle vous paraît noble et belle. 
Oui, saluez, c’est le lar^e écusson clés armoiries 

9 9 <D 

de l’empereur !... 

Bon espoir! vous entrevoyez îa cime inachevée 
de la Madeleine, édifice auquel,si cela continue, 
trois générations auront mis la main. Elle reluit 

8 . 


116 PARIS ILLUMINÉ. 

tristement sous des milliers de lampions, et semble 
implorer l’aide d’un architecte habile, et payé 
pour l’être. Espérons que nos enfants la verront 
terminée. Vous n’avez plus que la rue Royale à 
passer : patience donc, le ternie de votre course 
approche. 

Enfin, vous voici sur la place Louis XV. 
Quelle profusion de feu, quelle prodigalité de 
lumière, quel luxe de clarté ! Fermez un instant 
les yeux afin de les reposer, et mieux voir ensuite 
ce site éblouissant. Vous les rouvrez, et l’aspect 
qui s’offre à vos regards vous semble une féerie : 
ces palais, ces jardins, ces longs serpents de 
flamme qui les enveloppent de leurs étincelants 
replis, tout cela vous paraît la création d’un coup 
de baguette. Vous croyez être sous l’empire 
d’une illusion, sous l’influence d’un songe, ou 
bien lire une page des Mille et une Nuits. Il vous 
semble suivre les grands poètes dans le domaine 
de l’imagination, repasser leurs descriptions de 
points de vue sans originaux , d’aspects sans mo¬ 
dèles, et vous rappelant le palais d’Armide, vous 
craignez qu’une ombre subite ne succède à ces 
lueurs éclatantes. Quelle perspective en effet! 
Près de vous le Garde-Meuble; à votre droite, les 
Champs-Elysées festonnés de lampions; à votre 
gauche les Tuileries ornées de fantaisies ignées, 
la rue de Rivoli chamarrée de dessins étince- 


PARIS ILLUMINÉ, 117 

lants; en face le,. Corps-Législatif, derrière le¬ 
quel apparaît l’hôtel des Invalides, au dôme res¬ 
plendissant de dorures. Et tout cela brillant, en¬ 
flammé, scintillant comme le château d’Aladin! 
Quelques pas au-dessous du polit Louis XV, vous 
voyez, sur un support invisible, et comme natu- 
rellemept suspendue dans l’espace, une immense 
croix d’honneur en feux multicolores. Puis, en 
avançant vers le pont, par-dessus les maisons des 
quais, oùles illuminations courent éparses et sans 
symétrie, en obliquant la vue vers la gauche, 
Saint-Sulpice vous montre ses tours et ses longs 
télégraphes; tout auprès vous apercevez le Pam 
théon qui, gracieux et léger dans sa masse ar¬ 
chitecturale, s’élance de dôme en dôme, portant 
la lumière jusqu’aux deux, étonnés d’en recevoir 
à pareille heure. Ensuite votre regard, en lon¬ 
geant la Seine et les quais, rencontre l’Institut, 
palais de l’aristocratie littéraire, temple des lu¬ 
mières, quand il est illuminé, et s’arrête aux 
tours gigantesques de Notre-Dame; elles com¬ 
plètent le site en le terminant. Ce tableau, ma¬ 
gnifique de jour, vu le soir à la lueur des illu¬ 
minations , et répété par les flots de la Seine 
comme par un vaste miroir, est d’un effet im¬ 
possible à décrire. Afin d’en donner l’idée, il 
faudrait, au lieu de plume, le pinceau d’un 
peintre habile * en place d’encrier sa palette, pour 


118 PARIS ILLUMINÉ. 

cahier une grande et large toile, pour pupitre un 
chevalet; car ici la poésie doit céder le pas à la 
peinture. Les accidents de la lumière vive, écla¬ 
tante dans certains endroits, dans d’autres va¬ 
cillante, incertaine, y répandent une teinte fan¬ 
tastique qui frappe l’imagination. C’est là, sans 
contredit , le plus beau point de vue de Paris, 
son aspect le plus avantageux, et certes, en le 
faisant admirer aux étrangers de toutes les na¬ 
tions, nous n’avons pas à craindre qu’ils en aient 
un semblable à nous opposer. 

Trois fusées partent des Tuileries. C’est le si¬ 
gnal du feu d’artifice. Dressez-vous sur vos pieds, 
et vous verrez le pont Louis XV chargé d’un écha¬ 
faudage artificiel d’où vont s’élancer des jets de 
flamme qui feront pâlir les illuminations. Cette 
foule qui vous presse de tous côtés, que vous 
sentez épaissir à chaque instant, voilà l’appât 
qui l’attire, voilà le spectacle dont elle est avide. 
La plupart de ceux qui la composent ont déjà 
vu peut-être trente représentations de ce qui va 
se passer; eh bien, ils n’en sont que plus achar¬ 
nés; depuis la première fusée jusqu’à la der¬ 
nière étincelle, ceux-là ne perdront rien. Notre 
marchand de bas, que le hasard, par un caprice 
singulier, vient de remettre devant vous, est de 
ce nombre. C’est un intrépide amateur de ce 
genre de plaisir; et pourtant, pour le goûter, 


PARIS ILLUMINÉ. 119 

quelle situation est la sienne! Voyez sa femme 
qu'il traîne à sa suite comme un navire à la re- 
marque, et cet enfant qu’il porte à califourchon 
sur ses épaules paternelles pour lui faire domi¬ 
ner les tètes circonvoisines. Encore, si, en de 
semblables occasions, il en avait été quitte pour 
s’atteler à sa femme et porter son enfant, passe! 
mais cpie d’autres tribulations! N’importe, en 
dépit de mille désagréments de tout genre, il est 
resté fidèle aux fêtes publiques. Ses habits ta¬ 
chés et déchirés, maints chapeaux mis hors de 
service, maints foulards évaporés, sa montre 
disparue; son épouse à moitié incendiée par une 
baguette artificielle, et qu’il ne parvint à éteindre 
qu’aux dépens de ses mains; la luxation de l’hu- 
méro-clavicule gauche qu’il eut presque broyée 
contre les parois de l’Orangerie, tant la foule le 
comprimait, toutes ces calamités réunies n’ont 
pu le faire renoncer à son amusement de pré¬ 
dilection. Au contraire, il semble jouir en rai¬ 
son de ce qu’il a souffert. Mais laissez-Ie regar¬ 
der les chandelles romaines à travers les tibias 
de monsieur son fils, qui lui entourent le visage 
comme les plis d’un boa, et jetez aussi votre 
coup d’œil. 

Voyez ces feux qui se croisent, qui sillonnent 
l’air en tout sens comme l’éclair dans un orage; 
ces gerbes enflammées qui montent en bruis- 


ISO PARIS ILLUMINÉ. 

sant, brillent, pâlissent, et retombent en une 
pluie d’étincelles; ces fusées qui serpentent et 
frissonnent; ces soleils qui tournoient et éblouis¬ 
sent; ces pétards qui bondissent et éclatent; ces 
pots à feu qui se succèdent et inondent le ciel 
d’une lueur ardente, couleur d’argent liquéfié. 
Examinez aussi la foule en extase devant tant 
de merveilles pyrotechniques; contemplez les 
visages sur lesquels vient tomber une clarté bla¬ 
farde comme la flamme du punch, On dirait du 
festin de Bahhazar en plein air, de l’enfer du 
Dante, du sénat diabolique de Milton, ou mieux 
d’un peuple d’ignicoles célébrant les mystères 
de sa religion; puis, par-dessus, le bruit des 
baguettes qui craquent, des matières combus¬ 
tibles qui déchirent l’atmosphère en s’enflam¬ 
mant, du salpêtre qui pétille, vous entendez les 
cris d’admiration de la populace. 

Peut-être cet étau de chair humaine qui vous 
presse les flancs et l’estomac vous empêche d’é¬ 
prouver le plaisir que vous ressentiriez sans 
doute à contempler ces tableaux animés, assis 
dans l’embrasure d’une fenêtre du pavillon de 
Flore. Mais ne vous plaignez pas, votre martyre 
va cesser; le bouquet a jeté son dernier éclat; 
dans moins d’une heure la place sera assez éclair¬ 
cie pour que vous puissiez vous mettre en mou¬ 
vement et regagner votre logis. Pendant ce temps, 


PARIS ILLUMINÉ. lai 

afin de diminuer ou d’augmenter l’ennui qui pa¬ 
raît vous gagner, cela dépendra de la situation 
de votre esprit, et non de ma manière de con¬ 
ter, écoutez le récit d’un fait qui se passa pen¬ 
dant une fête comme celle-ci : toutes les réjouis¬ 
sances publiques, ou soi-disant telles, ont été 
plus ou moins marquées d’accidents fâcheux et 
de sinistres catastrophes; dans toutes, à partir 
de 1187, où, sous Philippe-Auguste, Paris fut 
pour la première fois illuminé, jusqu’à 1 833 in¬ 
clusivement, il arriva de ces malheurs qu’on peut 
prévoir, mais non empêcher. Il y aura toujours 
des victimes inévitables toutes les fois que la cu¬ 
riosité générale portera les masses vers un seul 
point; toujours des drames sanglants suivront la 
populace ameutée, soit qu’elle ait quitté ses fau¬ 
bourgs à l’appel du tocsin , et quelle vienne aux 
Tuileries, furieuse, irrésistible, pour briser un 
trône et défaire un roi, soit que, bruyamment 
joyeuse, elle se rende à une distribution, à un 
feu d’artifice, ou à tel autre spectacle gratis. 

Or, pour en revenir au fait dont je veux vous 
parler, ce fut sous l’empire. L’empire!... quelle 
magie dans ce mot! quelle puissante évocation 
de souvenirs brillants et pénibles! L’empire! il 
atteignait alors son glorieux apogée. C’était bien 
grandiose, bien inouï, bien haut, c’était à éblouir 
- un tout autre homme ! Le trône impérial égalait 


t22 PARIS ILLUMINÉ. 

en élévation la profondeur encore ignorée du 
cachot de Sainte-Hélène. Marie-Louise venait de 
donner à Napoléon un fils qui semblait pro¬ 
mettre d’asseoir pour des siècles une dynastie 
commençante. En célébration de cet heureux 
événement, l’empereur ordonna des fetes magni¬ 
fiques dont Paris fut le théâtre. 

Jamais l’enthousiasme, qui présidait dans ce 
temps-là à toutes les réjouissances publiques, ne 
fut plus vif, plus ardent, et plus emporté. L’ef¬ 
frayante population de Paris semblait s’ètre 
donné rendez-vous autour des Tuileries. Un 
jeune homme qui tenait à son bras une jeune 
personne, sur laquelle il veillait avec la sollici¬ 
tude la plus tendre, les soins les plus prévenants, 
s’efforcait de fendre la multitude, et de remon- 
ter les quais vers le pont des Arts. C’était plaisir 
que de le voir attentif, inquiet, préserver sa 
compagne des atteintes brusques et des mou¬ 
vements subits imprimés à la fouie. C’est qu’aussi 
c’était son bien le plus précieux au monde, son 
Anna adorée depuis long-temps, qui lui était 
promise depuis peu, et qu’il allait bientôt épou¬ 
ser. Chez lui,.l’amour n’était pas le fruit d’un 
caprice, ni du calcul des convenances, une de 
ces passions soi-disant inextinguibles qui s’éva¬ 
porent après trois mois de mariage, qui s’usent 
dans des caresses non refusées, que la posses- 


PARIS ILLUMINÉ. taS 

sion tue et change en indifférence; c’était un 
sentiment profond, inaltérable, fortement enra¬ 
ciné dans son âme, inhérent à son cœur, enté 
sur son existence. Pauvre et sans nom , il lui 
avait fallu, pour obtenir Anna riche et titrée, 
acquérir illustration et fortune. Deux ans lui 
avaient suffi pour vaincre des obstacles qui pa¬ 
raissaient insurmontables; et, riche, cité parmi 
nos littérateurs les plus distingués, il s’était de 
nouveau présenté chez les parents de son amante, 
qui cette fois l’avaient agréé. Un désir capricieux 
de la jeune fiancée les amenait tous deux au mi¬ 
lieu de ce nombre infini de personnes, et iis fai¬ 
saient mille efforts pour joindre le pont des Arts, 
point d’où ils pensaient voir fort à leur aise, 
comme d’un balcon commode, le brillant feu 
d’artifice qu’on allait tirer. Ils arrivèrent au but 
qu’ils désiraient atteindre, et n’attendirent pas 
long-temps le spectacle pour lequel ils étaient 
venus. 

Et d’abord ils admirèrent. Anna, toute cu¬ 
rieuse et jeune, regardait le feu d’artifice avec 
un plaisir d’enfant, tandis que lui contemplait 
avec ravissement le charmant visage de son amie, 
qui rayonnait par intervalle sous les jets de lu¬ 
mière, comme une tfète d’ange sous sa divine au¬ 
réole. Et puis, quel charme, quel plaisir n’éprou- 
vait-il pas à protéger contre la multitude toujours 


124 PARIS illuminé. 

croissante cette créature frêle et délicate, cet 
être mignon et joli; à opposer son corps comme 
un rempart pour conserver et agrandir l’espace 
qu’elle occupait, pour que personne, excepté 
lui, ne pût la toucher; à recevoir de temps en 
temps, en paiement de ses soins, en récompense 
de ses peines, un regard doux et suave comme 
une caresse, un coup d’œil enivrant comme un 
baiser ! 

"Voici que tout-à-coup le vent s’élève avec vio¬ 
lence. Opposé au cours de la Seine, il entraîne 
les baguettes artificielles, et les disperse en pluie 
de feu sur les spectateurs. On commence par 
rire de l’incident ; de joyeuses comparaisons 
volent de bouche en bouche : Sodome, Go- 
morrhe , l'aspersion métallique de Danaë, les 
baptêmes de l’empereur sous le feu des ennemis, 
les batailles de l’époque et d’autres faits histori¬ 
ques et fabuleux servent de texte aux plaisante¬ 
ries, et font allusion à la situation présente. Bien¬ 
tôt, cependant, l’hilarité tombe devant l’évidence 
du péril. Déjà plusieurs vêtements de femme se 
sont enflammés. Rien de plus contagieux que le 
feu. En peu d’instants l’incendie s’est accru, il 
s’est agrandi, gagnant de proche en proche avec 
une vitesse alarmante; et le pont des Arts, où 
il s’est déclaré, présente l’image d’un de ces hi¬ 
deux actes de foi de la superstition espagnole. 


PARIS ILLUMINÉ. i *5 

Jusqu’ici, notre jeune amant a su préserver sa 
maîtresse de l’orage igné ; mais un autre danger 
la menace. La foule, épouvantée des progrès de 
l’incendie, veut en fuir le théâtre, et se précipite 
vers les issues du pont, qu’une foule plus impé¬ 
nétrable encore ne lui permet pas de franchir. 
Les efforts qu’elle fait tournent contre elle. On 
se bouleverse, on s’élance l’un sur l’autre, on 
se pousse , on se rue , on s’écrase... Malheur au 
plus faible! il étouffe dans la mêlée , broyé sous 
les pieds de ses voisins! 

Dans les bras protecteurs qui l’entourent et 
se roidissent autour d’elle de toute la puissance 
de leurs nerfs, près d’un homme qui n’a plus 
qu’elle pour pensée, dont l’amour a centuplé 
les forces physiques, Anna trouve encore un 
refuge. Plusieurs fois néanmoins, tous deux, 
entraînés par les mouvements brusques et irré¬ 
sistibles des masses, se sont vus ballottés cà et 
là comme un frêle esquif, jouet des vagues irritées; 
mais alors, dans ces moments terribles où la plu¬ 
part des femmes, horriblement pressées, étouf¬ 
faient en poussant des cris affreux et déchirants, 
la jeune fille, enlevée de terre par son ange gar¬ 
dien , dominait de la moitié du corps les flots 
resserrés de la foule, et respirait encore à l’aise. 

Il espérait, iui, confiant dans sa force, l’arra¬ 
cher saine et sauve de _celte horrible mêlée, 


126 PARTS ILLUMINÉ. 

quand soudain, malheur imprévu! le pont s’é¬ 
branle sous !e poids turbulent qui le surcharge. 
La pesanteur des masses qu’il supporte est aug¬ 
mentée par leur agitation tumultueuse. Sa mem¬ 
brure se disloque et craque, ses arches s’émeu¬ 
vent , tremblent et menacent d’écrouler... La 
foule cpii sent le terrain chanceler sous ses pas 
est pénétrée d’épouvante et d’effroi; la terreur 
qu’inspirait le feu a fait place à la crainte de 
l’élément contraire; et chacun , d’un mouvement 
spontané, s’élance de nouveau vers les issues 
avec toute la rage d’un hydrophobe. Cette 
fois notre jeune homme n’a pu élever sa maî¬ 
tresse assez à temps; en vain il l’enveloppe de 
ses bras qu’il arrondit en cerceaux autour de sa 
taille, les masses les compriment de tous côtés, 
les resserrent, et ces membres dont il lui veut 
faire un rempart, ne servent qu’à mieux l’étouf¬ 
fer... O douleur ! il la voit déjà qui pâlit et cher¬ 
che avec effort à reprendre l’halefue qui lui 
manque; il entend avec angoisse sortir de sa 
poitrine haletante des cris semblables au râle 
d’un mourant quand la respiration lui devient 
pénible... Il souffre mille morts; des tortures in¬ 
fernales déchirent son cœur; il se roidit avec 
rage et désespoir; il maudit Dieu qui ne l’a pas 
fait plus fort; il tend les muscles de ses bras à les 
briser, et, furieux, déploie une force surhu- 




PARIS ILLUMINÉ. ia 7 

maine... Impossible à lui de gagner deux lignes 
d’espace!... Son bel hôtel, ses riches et vastes 
fermes, sa renommée si chère, sa gloire litté¬ 
raire, vingt années de son existence même, oh! 
comme il les échangerait volontiers contre un 
terrain inoccupé de trois pieds carrés, fût-ce 
dans un horrible désert!... mais il ne s’arrête pas 
à des pensées décourageantes, à des vœux sté¬ 
riles et impuissants; il comprend que le salut 
d’Anna dépend de lui seul, qu’un effort déses¬ 
péré peut encore la sauver, et il le tente aussi¬ 
tôt. D’une secousse violente ii se dégage et abat 
à ses pieds ceux qui l’entourent; il renverse in¬ 
distinctement hommes et femmes, et les foule 
avec indifférence; puis, quand il a conquis assez 
de place, quand il s’est ouvert un espace suffi¬ 
sant, il se précipite à genoux devant Anna prête 
à défaillir : « Vite, place-toi sur mes épaules, lui 
crie-t-il, n’hésite pas un instant, c’est le seul 
moyen de te sauver! » 

Il se relève chargé d’un fardeau précieux, et 
fort à temps, car la multitude se rapprochait, 
comme une onde déplacée par la chute d’un 
corps revient combler son vide en rétrécissant 
le cercle qu’elle a décrit. Il se dispose h s’éloigner 
de nouveau du heu de cette scène affreuse, où 
l’horreur augmente, où le danger va toujours 
croissant. Dès le premier pas qu’il fait, une 


ia8 PARIS ILLUMINÉ. 

femme qui s’est laissée choir auprès de lui s’em¬ 
pare d’une de ses jambes, qu’elle s’efforce de re¬ 
tenir dans une étreinte convulsive; il s’en dé¬ 
barrasse en la repoussant violemment. Que lui 
importe la mort de cette infortunée, de mille 
autres, pourvu qu’il sauve sa maîtresse! Anna 
est sa seule inquiétude, c’est l’égoïsme de son 
cœur, c’est l’intérêt auquel il sacrifierait tout! 
Pour elle il passe impitoyablement sur le corps 
de ceux qui lui barrent le passage; pour elle il 
ranime son courage épuisé, pour elle il se crée 
de nouvelles forces, et fend, avec une agilité sur¬ 
prenante, la presse qui s’entr’ouvre devant liq 
comme l’onde devant un habile nageur. En peu 
de temps il a quitté le pont, remonté les quais, 
et trouvé un endroit où la foule éclaircie lui 
permet de déposer sur le parapet sa bien-aimée 
qu’il vient d’arracher à la mort. Il l’assied dou¬ 
cement, et, plein de joie et d’ivresse, il la couvre 
de baisers, lui adresse mille paroles confuses, 
échos de son cœur en délire, puis il s’essuie le 
visage que la sueur inonde, les yeux que trou¬ 
blent (.les larmes de bonheur! 

Au même instant, le bouquet du feu d’arti¬ 
fice monte et s’élève aux cieux qui resplen¬ 
dissent d’une lumière aussi pure que le gaz, 
aussi vive et plus durable que l’éclair. Tous les 
objets sont»inondés de clarté. 


PARIS ILLUMINÉ. 129 

Il profite de cet éclat propice pour parcourir 
les traits de son amie. — Il la contemple avec 
amour, comme fait une mère à l’enfant convales¬ 
cent que ses soins ont sauvé. — Enfer et malédic¬ 
tion! ce n’est pas elle..,. Un visage qu’il n’a jamais 
vn frappe ses regards.... Il croit rêver, il pense 
être sous le poitls de quelque horrible cauche¬ 
mar.... Il examine encore.—La figure étrangère 
le convainc de l’effrayante réalité! Cette femme, 
qu’il considère dans un morne étonnement, dans 
une stupeur muette, cette femme indigne avait 
écarté la pauvre Anna, faible et suffocante, et 
lui avait lâchement volé sa vie.... A genoux, la 
tête inclinée, il n’a pu s’en apercevoir; cela s’est 
fait si vite, et dans un tel moment! jouet d’une 
ruse infernale, abusé par une erreur funeste, il 
a repoussé sa pauvre amie qui s’attachait à ses 
pas, et sauvé une inconnue.... Cette affreuse dé¬ 
ception lui donne un accès de rage, il rejette 
avec horreur la misérable qui s’appuie encore 

sur son bras, et la précipite dans la Seine. 

Quelques instants après, les quais étaient 
déserts, le théâtre de la fête vide, et du pont 
des Arts où gisaient plusieurs corps inanimés, 
un jeûné homme, pâle, hagard, étreignant dans 
ses bras le cadavre d’une jeune fdle, s’élança 
dans les flots. 


\ 


Paris. XH. 




i 3 o PARIS ILLUMINÉ. 

Le gouffre, par un son lugubre, accusa ré¬ 
ception de la double victime ! 

Le lendemain, on repêcha trois corps aux 
filets de Saint-Cloud, la Morgue fut encombrée, 
et les journaux de l’empire vantèrent la ma¬ 
gnificence de la fête ! 

A. BAUDIN. 



















L’HOTEL DES INVALIDES. 



Cet établissement, qui a été décoré du titre 
d’hôtel par la vanité des architectes qui Font 
construit, et pour la satisfaction des grands sei¬ 
gneurs qui Font habité , est la garnison des 
mortes-payes qui ont vieilli au service, et la 
caserne des militaires grièvement blessés à la 
guerre. 

La loi attique entretenait aux frais du trésor 


9 - 



13 * . L’HOTEL 

les hommes mutilés à la guerre; l’histoire fait 
honneur de cette institution à PLsistrate; mais 
ces hommes ne vivaient point en communauté. 
Quelques auteurs, pourtant, prétendent que les 
Grecs avaient des établissements d’invalides nom¬ 
més Prytariées. 

Les Romains n’avaient pas de lois fixes à l’é¬ 
gard des invalides; ils leur accordaient des se¬ 
cours temporaires; quelquefois ils leur décer¬ 
naient des emplois publics; quelquefois ils les 
appelaient ail partage des terres dans les co¬ 
lonies. 

Philippe-Auguste eut le projet de fonder un 
hôtel des invalides, pour remédier à l’insuffisance 
des asiles ouverts aux moines-lais ou religieux 
laïques; il eut la faiblesse de demander au pape 
Innocent III la permission de soustraire cet 
établissement à la juridiction de l’évèque ; cette 
vaine difficulté s’opposa à la réussite du projet. 

Depuis le quatorzième siècle, surtout, les rois 
de France pourvurent au sort de quelques 
hommes de guerre hors de service, caducs, mu¬ 
tilés; ils les placèrent dans des monastères, dans 
des prieurés de fondation royale. Un petit nom¬ 
bre d’élus obtenaient, à titre de bénéfice, une 
place de valet, et prenaient la qualification 
d’oblats, ou frères lais; ils balayaient l’église et 
sonnaient les cloches : c’étaient de bien faibles 


DES UN VALIDES. 133 

ressources pour les vieux guerriers; encore les 
obtenaient-ils avec peine: la protection seule oc¬ 
troyait ces misérables emplois. 

Les ordonnances de 1 5^8 (4 mars) et 1628 
( 12 octobre) sont les dernières sur ce sujet. 

Les abbés et les religieux exigeaient souvent 
de ces malheureux plus de services que des es¬ 
tropiés ou des fainéants n’en pouvaient ou 11’en 
voulaient rendre; il en résultait des altercations 
violentes, et quelquefois il s’élevait des plaintes 
mutuelles, dont les invalides ou les couvents fa¬ 
tiguaient la cour. 

Le clergé, pour se soustraire à ce genre d’im¬ 
pôt en nature et de tracasseries, proposa à la 
couronne de servir des pensions annuelles, qui fu¬ 
rent aussi nommées oblats : ces prestations,fixées 
d’abord à un taux qui variait de cent à cent 
cinquante livres, se grossirent ensuite; les établis¬ 
sements religieux les acquittaient dans une pro¬ 
portion calculée sur les revenus dont ils jouis¬ 
saient. 

De Lanoue, qui écrivait en i 55 g, proposa 
d’imiter la noble charité athénienne; ainsi, chez 
les modernes, la création du corps des invalides 
est une pensée française. 

Henri IV réunit à Paris quelques invalides 
tant protestants que catholiques, rue des Cor- 


J/HOTEL 


134 

deliers-Saint-Marcel ; mais cette institution n’ayant 
pas été dotée, s’éteignit en 1596. Il plaça des 
militaires, devenus inhabiles au service, dans ie 
local d’un hôpital désert, situé à Paris, rue de 
l’Oursine. Louis XIII transféra au château de 
Bicêtre les frères de l’Oursine ; mais il exclut du 
droit à tous secours ceux de la religion ré¬ 
formée. 

En 1 633 , il établit à Saint-Germain-en-Laye, 
sur un système à peu près pareil, la comman- 
derie de Saint-Louis. 

Le besoin de centraliser les prestations des 
oblats, quelques idées plus saines en administra¬ 
tion, mais surtout un mouvement d’ostentation, 
et la passion que Louis XIV avait pour la b⬠
tisse, donnèrent naissance au projet de fonder 
un palais pour la demeure des invalides. Paris 
fut le lieu choisi par Louvois, quoique tout au¬ 
tre point du royaume eût mieux convenu à cet 
objet; on aurait dû surtout préférer les pro¬ 
vinces où il y avait des terres à défricher, des 
landes à fertiliser. 

De magnifiques cénacles furent consacrés à 
un vain apparat ; de vastes locaux devinrent des 
habitations fastueuses où s’établirent des pro¬ 
tégés. 

L’Hôtel qui, y compris le bâtiment neuf, peut 


DES INVALIDES. i 35 

à peine contenir cinq mille hommes, occupa un 
terrain suffisant aux habitations d’un nombre 
une fois plus fort. 

L’édit de création fut promulgué en 1664, et 
l’Hotel s’ouvrit en 1670. 

Il suffisait, dans l’origine, d’avoir vingt ans de 
services effectifs ou d’avoir été grièvement blessé, 
pour y être admis. 

Nul ne pouvait y entrer comme officier, à 
moins qu’il n’eût commandé deux ans a ce titre, 
ou qu’il 11’eût été estropié au service, depuis son 
élévation au rang d’officier. 

Le corps des invalides devait être de quatre 
mille officiers et soldats; les moins infirmes de¬ 
vaient en être détachés dans des places frontières, 
pour y faire un service de paix : ces compagnies 
d’invalides prenaient rang avec l’infanterie. C’était 
une injustice: des invalides doivent avoir la tête 
des troupes; il en est ainsi dans les milices du 
Nord. 

Les oblats furent le principe de la dotation 
des invalides, comme le témoigne un arrêt du 
conseil de 1672 (28 avril); l’insuffisance de cette 
subvention nécessita une retenue de deux de¬ 
niers pour livre sur toutes les dépenses de la 
guerre, et sur les paiements que faisaient aux 
troupes les trésoriers généraux de l’ordinaire et 


136 L’HOTEL 

de l’extraordinaire des guerres; ainsi le voulait 
l’édit de 1674 (avril). 

L’arrêt du conseil de 1682 (17 février) porta 
à un denier de plus la retenue. 

Telle fut l’origine du système des retenues 
sur le solde des dépenses ; système mal imaginé, 
ressource oblique qui n’économise rien au pro¬ 
fit de l’état, embrouille la comptabilité, et n’est 
qu’une fraude fiscale, un mensonge administratif. 

Tous les comestibles, tout le combustible qui, 
pour les Parisiens, étaient soumis à des droits 
d’entrée ou autres, arrivèrent, en franchise, à 
l’Hôtel; ce fut une autre source d’abus. 

L’administration des Invalides, conduite à la 
manière conventuelle, bonifia les revenus, en 
concédant des terrains à des individus, ou en 
bâtissant des maisons qui furent louées utile¬ 
ment. Cette gestion intelligente avait produit en 
1764 une thésaurisation de deux millions; ils 
furent convertis en rentes sur la ville. 

À cette époque le nombre des invalides s’était 
considérablement accru ; cette circonstance ame¬ 
na l’institution des pensions à l’extérieur; les 
conditions de l’admission devinrent, plus diffi¬ 
ciles; la faveur y eut moins de part; les âbus 
diminuèrent; la solde des officiers fut restreinte. 

L’ordonnance de 1776 (17 juin) 11e permit 


DES INVALIDES. 1^7 

d’admettre que les estropiés, les hommes affligés 
de cécité, ceux qui avaient subi des amputa¬ 
tions, les militaires de plus de soixante-dix ans. 
Par là, Saint-Germain espérait réduire les dé¬ 
penses et simplifier l’administration. 

Mais à peine ces mesures sévères étaient pro¬ 
mulguées, que de nouveaux abus prirent racine. 

U11 état-major inutile et dispendieux fut créé 
par Môntbarrey ; il n’y eut plus à espérer d’éco¬ 
nomie; la dilapidation y avait succédé. 

Le revenu de l’Hôtel était, en 1789, d’un million 
sept cent mille francs. 

En 1790, la prestation des oblats s’éteint, et 
le trésor public subvient à ce déficit. 

Le décret de 1792 ( 3 o avril) dénomme Hôtel 
national et militaire de l’armée, l’établissement 
des Invalides. L’accès n’en est ouvert qu’aux 
militaires estropiés pendant leur service, ou aux 
militaires arrivés à l’âge de caducité. 

De nouvelles règles d’administration sont po¬ 
sées par cet arreté; les invalides, propres encore 
à quelque service militaire, commencent à être 
désignés sous le nom de vétérans, à être distraits 
de l'Hotel, à faire corps à part. 

La loi de 1792 (16 mai) supprima le fastueux 
état-major de l’IIôtel ; l’établissement passa dans 
les attributions du ministère de l’intérieur, sous 
la surveillance du corps départemental. 


t 


138 I/HOTEL 

A l’abolition des ministères, en l’an II, d’au¬ 
tres mesures furent prises; elles n’ont été que 
transitoires. 

Dans le cours de cette même armée, les im¬ 
munités furent abolies et les rentes éteintes;les 
propriétés foncières furent diverties du propre 
de l’Hôtel. La loi de 1792 mit au compte du tré¬ 
sor public toute la dépense que l’établissement 
entraînait; elle était soldée mensuellement. 

Une loi de l’an VI (28 ventôse) établit un 
budjet de l’Hôtel. 

Une loi de l’an VII (26 fructidor) fit revivre 
les retenues et les fixa à deux centimes par 
franc sur toutes les dépenses du matériel de la 
guerre; c’est exactement comme si l’on eût dit 
aux entrepreneurs et aux fournisseurs du mi¬ 
nistère et des corps : Vous exigerez du gouver¬ 
nement et des régiments que, par chaque franc 
qu’ils vous payeront, ils vous allouent deux cen¬ 
times de plus, pour que vous les rétrocédiez à 
l’état, au profit des Invalides. 

En effet, un gouvernement qui exige d’un 
créancier une remise sur le montant du compte 
soldé, n’a pas puissance d’abaisser d’autant la 
valeur vénale des matières livrées, ou de réduire 
arbitrairement le bénéfice que le commerce croit 
légitime; en définitive, l’état débourse ce qu’il 
se paie à lui-même, et il y a logomachie en 
comptabilité. 


DES INVALIDES. 13 9 

L’arrêté de l’an IX (27 messidor) arrachait 
aux officiers en retraite un vingtième de leur 
pension ; celles qui montaient à neuf cents francs 
et au-dessus furent frappées d’une retenue de 
cinq pour cent; les pensions de moins de neuf 
cenls francs subirent une retenue de deux pour 
cent : c’était un renversement de tous les prin¬ 
cipes. Autrefois les fonds de l’association des 
Invalides avaient dû pourvoir aux pensions des 
vieillards ou des infirmes, qui ne pouvaient pas 
jouir de la faveur d’être admis dans l’établisse¬ 
ment, et qu’on appelait compagnies détachées 
ou vétérans ; le nouvel édit bursal prit le contre- 
pied; il pressura les invalides les moins favori¬ 
sés, ceux qui étaient inadmis ou inadmissibles 



qui menaient une vie douce et assurée au sein de 


l’Hôtel. 

Un arrêté de l’an VIII (9 fructidor), considé¬ 
rant la grande augmentation du nombre des in 
valides, avait établi une succursale dans le ch⬠
teau de Versailles; elle y resta peu de temps; il 
en fut ensuite institué une à Avignon, et une 
à Louvain ; cette dernière, transférée à Arras, a 
été abolie; il ne reste que celle d’Avignon ; un 
maréchal de champ la commande. 

Deux arrêtés de l’an XI (19 fructidor) reconsti¬ 
tuèrent les règles administratives de l’Hôtel. 

O 


i 4 o ‘ L’HOTEL 

Un décret de i 811 (a 5 mars) asseoit sur de 
nouvelles bases les dotations, l'administration , 
la police de l’Hôtel; il fait revivre tout le faste 
d’un état-major ruineux; il y reconnaît un inten¬ 
dant et un sous-intendant, un trésorier et un 
sous-trésorier, un archiviste et un sous-archi¬ 
viste , trente pharmaciens,une fois plus d’officiers 
de santé que sous Louis XIV, des nuées d’em¬ 
ployés civils, et des sinécures sans nombre. 

La création de diverses succursales, sur plu¬ 
sieurs points, et sous la direction d’un seul gou¬ 
verneur résidant à Paris, avait fait juger nécessaire 
de confier ce gouvernement à un maréchal de 
France; usage jusque-là inconnu et qui eût dû 
cesser depuis qu’une seule succursale est con¬ 
servée , et ne dépend, ou ne devrait dépendre que 
du ministère : ainsi s’enracinent les abus. 

Des routines et de vieilles lois, sans harmonie 
avec les usages actuels, se sont long-temps per¬ 
pétuées à l’Hôtel ; ainsi les ventes des effets des 
décédés y étaient faites, jusqu’à la fin du dernier 
siècle , sans l’intervention de l’autorité civile. 
Cette mesure était une application de l’ordon¬ 
nance de 1768 ( 1 e1 août). 

L’admission à l’Hôtel était, pour des militaires 
de certains grades ou de certaines classes, comme 
une déchéance, parce qu’on ne connaissait pas, 
chez les invalides, dégradés assimilés à ceux 


DES INVALIDES. i/ji 

d’adjudant, de fourrier, de sous-lieutenant, d’of¬ 
ficier de santé, d’officier d’artillerie; cette ano¬ 
malie provenait de ce qu’en 1670, époque de la 
création de l’Hôtel, ces grades 11’existaient pas, 
ou que ces emplois n’étaient pas précisément 
militaires : aussi les adjudants y redevenaient-ils 
sergents-majors; aussi les chirurgiens-majors des 
corps n’y pouvaient-ils, dans le dernier siècle, 
être admis qu’à titre de bas officiers; encore 
était-ce par faveur. Le maintien de ces formes 
gothiques de l’Hôtel et cette législation apathique 
au milieu des inévitables révolutions des cou¬ 
tumes, étaient l’engourdissement de l’incurie, la 
routine de l’ignorance. 

L’Hôtel, c’est-à-dire le bâtiment, a eu, à diverses 
époques, un genre d’utilité à laquelle les lois de 
sa fondation n’avaient pas songé; il a, pendant 
quelque temps, reçu dans son enceinte l’insti¬ 
tution nommée dépôt de la guerre; il a renfermé 
les plans en relief des forteresses, exécutés pour 
et par le génie; il a été le lieu d’entrepôt des mo¬ 
dèles des vieux engins de guerre; enfin il a été 
comme le temple de la gloire nationale, puisque 
les tombeaux de Turenne et de Vauban ont dé¬ 
coré son sanctuaire, et que les voûtes de l’église 
ont été long-temps pavoisées d’une quantité de 
drapeaux étrangers. 


T 4 a L’HOTEL 

Mieux eût valu, en 1792, quand toutes les ins¬ 
titutions se refondaient, changer l’hôtel des 
Invalides, monument de luxe et de profusion, 
en une grande école militaire ; non que Paris soit 
une ville propre aux établissements de ce genre, 
mais parce que le local était tout prêt ; on eût 
pu composer d’invalides le personnel et l’état- 
major de l’école ; on eût tiré parti de vétérans 
jusque-là inutiles, on leur eût assuré les dou¬ 
ceurs de la vie de la capitale, comme un dédom¬ 
magement des services que la jeunesse et la 
patrie eussent attendu de leur vieillesse. N’y a- 
t-il pas en effet, à l’Hôtel, quantité d’officiers qui 
auraient tout le savoir convenable pour être chefs 
d’école? Combien de sergents voués à un repos 
précoce, à une fainéantise forcée, sont capables 
encore d’enseigner l’exercice ? Les hommes illet¬ 
trés n’eussent-ils pas pu être les surveillants su¬ 
balternes d’une telle institution ? Ceux dont l’état 
de santé exige des soins de tous les instants, des 
pansements journaliers, on les eût, seuls, tenus 
réunis dans un établissement ad hoc; les inva¬ 
lides hors d’état d’être utiles, mais pour qui la 
clinique de l’Hôtel n’eût pas été une nécessité, 
on les eût répartis dans des départements où 
l’on vit à bas prix ; ils y auraient joui d’une pen¬ 
sion suffisante, mais moins onéreuse au trésor; 


DES INVALIDES, s i/ 4 3 

ceux qui auraient eu encore de l’activité et des 
forces auraient pu y occuper leurs bras, et de¬ 
mander au sol d’utiles produits. 

Quant à ceux qui auraient été capables défaire 
des professeurs,des précepteurs, des répétiteurs, 
des économes, des maîtres d’escrime ou de tac¬ 
tique , des garçons de salle, des frères servants, 
des portiers, des gardiens de l’École Militaire, 
des charretiers, des palefreniers,des fabricateurs 
de tout ce qui devrait y être mis en service et 
consommé, on les y eût utilement employés pour 
eux, pour le pays, pour l’établissement, pour 
l’esprit militaire, pour l’honneur de la France, 
pour l’émulation de l’armée. Au lieu de ces utiles 
modifications, le gouvernement a continué à assi¬ 
miler la vie de l’invalide à celle d’un moine. Le 
régime de la restauration travaillait même à plon¬ 
ger cette classe d’infortunés dans l’idiotisme de 
la vie dévote, et hâtait le temps où le guerrier 
tombe en enfance. 

» 

Les citadins qui se retirent des affaires, vont 
ordinairement, par esprit d’économie, et pour 
jouir d’un air plus pur, finir leurs jours à la cam¬ 
pagne; on agglomère, au contraire, dans des 
villes trop populeuses, des hommes peu fortunés 
et habitués à Fair des champs ; l’esprit de faste 
et la puissance des vieilles habitudes les entasse 
dans une capitale, tandis qu’ils vivraient plus 


T 4/, " L’HOTEL 

heureuxet à meilleur compte clans les provinces, 
où quantité d’entre eux pourraient cultiver des 
terrains concédés. Les progrès de l’administra¬ 
tion déracineront un jour les coutumes d’au¬ 
jourd’hui; l’Hôtel et toutes les écoles militaires 
cesseront de grossir nos populations urbaines; 
les y souffrir est onéreux au trésor et préjudi¬ 
ciable au pays. Cinq ou six mille vieux soldats, 
au lieu de s’assourdir entre eux de leurs hauts 
faits, en répandraient, s’ils étaient disséminés, 
les souvenirs sur le sol français, y seraient comme 
les bardes de la vieille gloire, et y nourriraient 
l’esprit militaire. 

En outre des fonds morts, représentés par le 
matériel de l’Hôtel et par la valeur des terrains 
et de la bâtisse, ;o simple invalide coûte par jour 
trente-six sols, et l’officier quarante-quatre. 

En outre des frais généraux de premier éta¬ 
blissement et de l’état-major, un invalide, ou 
ce qu’on appelle l’homme moyen, coûte à l’état 
sept cent cinquante francs par an; le ministre 
de la guerre l’a déclaré à la chambre des députés 
en 1829 (s 3 mars). C’est une dépense énorme, 
criante, et dont le principal effet est de forcer 
un vieux soldat à croupir dans l’inaction , à vivre 
privé des douceurs de la vie de famille, et à 
consommer des denrées une fois plus chères 
qu’en province. 


DES INVALIDES. i 45 

Le tiers cle la dépense de l’Hôtel s’applique à 
l’état-major et aux officiers. 

Depuis 1821, une musique, qui coûtait par 
an vingt-deux mille francs, avait été attachée 
à l’Hôtel ; il eût été aisé cependant d’en créer 
une composée d’invalides; un orgue, d’ailleurs, 
eût bien pu suffire à la pompe des cérémonies 
sacrées, qui ont été le pieux motif de cette créa¬ 
tion mondaine. 

On a vu des gouverneurs, nommés au com¬ 
mandement des Invalides, continuer à toucher 
une pension de retraite, en meme temps qu’ils 
jouissaient des émoluments de la fonction ; 011 
colorait, à cet effet, du nom de fonction civile 
l’emploi militaire qu’ils exerçaient, et on leur 
donnait, en réalité, les appointements d’activité 
en sus de la retraite. Le corps des invalides 
était-il donc, ou non, une institution militaire? 
Telles étaient cependant les déceptions que des 
budgets dévoilaient. 

Le grand état-major, compris en dehors du 
total de l’Hôtel, était une des dépenses qu’011 eût 
pu modifier. Dans un corps où des officiers de 
tout rang, de toute arme, sont plus nombreux, 
proportion gardée, que les soldats, il s’en trou¬ 
verait bien assez qui réuniraient toutes les qua¬ 
lités voulues pour prendre le commandement 

Finis. XII. 


10 


1 46 L’HOTEL 

facile d’un corps toujours en repos, ou y exer¬ 
cer les fonctions de secrétaire-général, d’admi¬ 
nistrateurs, de trésorier, de bibliothécaire, etc. 
Un maréchal de France n’y est-il pas déplacé ? 
n’est-il pas toujours prêt à rompre des lances 
avec le ministre? se soumettra-t-il à des inspec¬ 
tions, à des contrôles? N’a-t-on pas vu des gou¬ 
verneurs exiger pour eux, leurs parents, leur 
lignée, leurs gens, un local composé de soixante- 
cinq chambres? Quel est le ministre qui eût ha¬ 
sardé une représentation ou un véto? 

La bibliothèque surannée que l’établissement 
contenait a été dépouillée, pour des motifs de 
dévotion, de tous les traités que le rigorisme de 
la restauration jugeait trop mondains ; elle n’était 
pas alimentée par des acquisitions de livres mo¬ 
dernes ; le ministre, au heu de l’améliorer, a fait 
vendre à l’encan, il y a peu d’années, à titre de 
doubles ou d’inutiles, beaucoup d’ouvrages mi¬ 
litaires qui ont été cédés à vil prix, et dont il 
eût été si simple et si sage de gratifier nos grandes 
garnisons, dépourvues jusqu’ici, pour la plupart, 
de bibliothèques militaires. 

Jamais le ministère n’a osé soumettre aux 
chambres le compte détaillé des dépenses des In¬ 
valides !. 

L’établissement coûte, par le heu mal choisi 



DES INVALIDES. 147 

de la résidence, et par mille causes, le double 
de ce qu’il devrait coûter. Est-il un soldat inva¬ 
lide, sauf ceux à qui une déplorable santé 11e 
permet de vivre qu’en communauté, qui persé¬ 
vérerait à rester à l’Hôtel, si on lui accordait les 
sept cent cinquante fr. qui y sont dépensés pour 
lui? Le gouvernement économiserait, par un sys¬ 
tème différent, les frais d’administration et d’en¬ 
tretien, et annullerait les dépenses d’état-major 
et de clergé; il pourrait employer utilement 
d’immenses constructions : il y aurait de moins 
le fatras administratif et l’enrichissement des 
fournisseurs. 

Une partie des opinions qui viennent d’ètre 
énoncées 11’a rien de nouveau, elles ne nous 
appartiennent pas ; Y Encyclopédie méthodique 
(1786, tom. III, pag. 3 1, col. i re ) les proclamait 
il y a un demi-siècle; et on les retrouve en sub¬ 
stance dans le rapport qui a précédé le décret de 
1791 (28 mars, 17 avril). 

D’importantes réductions ont été faites par le 
ministre Gérard , honneur lui en soit rendu : 
les ordonnances de 1880 ( 16 et 28 octobre) ont 
diminué les frais de bureau et le traitement de 
l’état-major; les retenues infligées aux militaires 
en retraite ont cessé. Des fonctionnaires, des 
chapelains surabondants ont été abolis, la mu¬ 
sique a disparu, le service de santé a été réduit 


10. 



i 48 L’HOTEL DES INVALIDES. 

de vingt-huit à dix-huit individus ; la place d’in¬ 
tendant n’a été maintenue qu’à charge de s’étein¬ 
dre après que l’administrateur qui la gère ne 
l’exercera plus. 

Le Général BARDIN. 













PARIS FASHIONABLE 

EN MINIATURE. 



HISTOIRE DE POVEUO'. 

Sous quelle forme nouvelle animer ce que vous 
allez lire? On a tout fait. Le nouveau n’est autre 
chose que du vieux remis à neuf; et quand je 
demande à mes souvenirs ou h mes rêves ce qui 
a été ou ce qui arrivera, l’avenir ne me semble 
devoir être qu’une reproduction du passé. L’hu- 




1 5 o PARIS FASHIONABLE 

manité tourne dans le même cercle, c’est une 
ronde qui frappe toujours le même sol, sous le 
même rhythme, sous la même cadence. 

Que ce soit poème, roman, histoire, conte, 
nouvelle; antique, moyen âge ou moderne; di¬ 
dactique , épique, dramatique, ou philosophique ! 
hélas! c’est une œuvre de l’esprit humain; et, à 
ce titre, quelle pensée peut avoir la prétention 
de se classer dans un genre, encore moins dans 
une espèce; de s’affubler d’un costume spécial, 
de prendre le masque d’Aristophane, le cothurne 
de Sénèque, le manteau de Racine, la marotte 
de Désaugiers, le poignard du drame moderne; 
et tout ceci, d’une manière exclusive, en s’im¬ 
posant l’esclavage d’une règle ou d’un principe 
philosophique ou littéraire? Enfin, quelle est la 
pensée qui puisse avoir la prétention d’être la 
conséquence d’un système? Je ne crois pas que 
notre siècle s’asservisse à cette unité, à cette mo¬ 
notonie, à cette méthode. 

Quant à moi, si jamais j’étais appelé à devenir 
le chef d’une école, le prophète d’une doctrine, 
je prendrais pour âme de mes théories, pour 
principe fondamental , le Caprice : si toutefois 
on peut appeler principe ce qui est l’absence 
de tout dogme. Caprice! à ce mot viennent abou¬ 
tir tous les systèmes, toutes les abstractions de 
notre pauvre siècle. Caprice ! c’est le dieu de nos 


EN MINIATURE. i5i 

inspirations, le mobile de nos jouissances. Ca¬ 
price! c’est une philosophie tout entière, dont 
la partie sérieuse pourrait se formuler par le' 
mot éclectisme, et dont la partie bouffonne, qui 
en forme à peu près les trois quarts, devrait se 
traduire par le mot vivre. 

C’est donc à un caprice philosophique que 
vous devrez mon chapitre: cette phrase ne manque 
pas d’immodestie ; mais si je me la permets, c’est 
* qu’en vous racontant, je vous impose pour con¬ 
dition de vous ranger, à l’instant même, sous ma 
bannière; et je veux que le prétexte d’une va¬ 
peur, d’une fantaisie, que sais-je ! un rien, une 
mouche qui vole, vous fasse aussitôt jeter sur 
votre causeuse ce chapitre que le caprice vous 
aura fait prendre et commencer. 

Je pourrais, comme dit Byron, appeler à mon 
aide tous les plus beaux noms de l’histoire, pour 
en décorer mon héros. Aimez-vous César, Achille, 
Alexandre, Annibal, Frédéric, Cromwel, Napo¬ 
léon? Je préférerais chercher dans les Klowns 
anglais quelque grotesque assemblage de lettres 
et de syllabes qui composeraient ce qu’on ap¬ 
pelle un nom : pauvre et passagère combinaison 
d’alphabet, jetée à un homme par le flux et le 
reflux du calendrier. Je serais heureux que mon 
héros ne se nommât pas. Mais on l’oublierait 


i 52 paris fashionable 

trop vite, et tous les héros sont pleins d’amour- 
propre. Il se nommera donc Povero. 

Povero est un nom timide ; mon héros ne 
craignit jamais rien : Povero est un nom de dé¬ 
tresse; mon Povero devint millionnaire. Le nom 
de Povero inspire tant de pitié, qu’une âme com¬ 
patissante ferait des sacrifices pour l’égayer ; 
or, vous verrez la mort de Povero; vous verrez 
si Povero était triste, lui qui égaya jusqu’à sa 
mort. 

Lisez Gilblas , Faublas , Lovelace. Tous ces 
messieurs ont une naissance à domicile. Ils ont 
des parents qui partagent tous les privilèges des 
droits civils ; ils ont des généalogies plus ou moins 
ambitieuses. Ils sont nés. 

Mon Povero fut trouvé au coin d’une borne. 
Pour lit, il avait une botte de paille; pour vête¬ 
ment, celui de la nature; pour signe distinctif, 
de quoi faire enrager le mystérieux Lawater des 
correspondances; pour sourire d’enfant, une 
grosse larme ruisselant sur une joue pâle et ma¬ 
ladive; et pour regard, des yeux éteints. Un 
homme du peuple, arrivant de la campagne, le 
ramassa, et sur sa charrette de légumes, le jeta 
dans le pall-mall des choux, des laitues et des 
asperges. Une grosse paysanne le prit;elle devint 
sa nourrice, puis sa mère d’adoption. 


EN MINIATURE. i 53 

Povero prit des yeux, des années; Povero eut 
line jolie figure, un gracieux sourire, le regard 
d’une belle âme. Ramassé dans la campagne par 
un de ces philanthropes qui font des entreprises 
d’hommes, comme d’autres hommes font des en¬ 
treprises de philanthropie, Povero fut rnis au 
collège. Là il formula, comme tant d’autres, 
cette existence de grec et de latin, qui ne m’a 
jamais paru qu’un changement de jaquette en 
habit droit de lycéen, route que tous les enfants 
battent par tradition, pour devenir des hommes. 
Cette observation que je fais, Povero que j’ai 
beaucoup connu avant sa mort, l’avait faite pro¬ 
fondément. Lui, le boute-en-train classique, il re¬ 
gardait la série des études avec un orgueil de 
romantisme qui lui en faisait mépriser la mono¬ 
tonie. Il lui fallait de la poésie à la Byron ou à 
la Walter Scott; et, si le hasard l’avait jeté, lui 
lycéen, sur la montagne Sainte-Geneviève, il rê¬ 
vait les excursions du petit George sur le cheval 
à longs crins; les disputes des universités d’Ecosse; 
il jetait sur l’humanité ce regard dédaigneux du 
poète, qui voit les hommes comme une tourbe 
fangeuse au physique, et au moral comme un 
cliquetis d’intérêts, plus étroits, plus absurdes, 
plus stupides les uns que les autres. Il prenait 
les productions du génie humain, comme le sul- 


154 PARIS fashionable 

tan cherche au sérail la houri de son caprice du 
soir. Car Povero avait déifié le caprice. 

Ne croyez pas cependant que Povero voulût 
fournir une de ces existences béotiennes qui n’a 
ni but, ni pensée, ni philosophie. Cet homme, 
artiste dans le fond de l’âme, voulait retirer au 
balancier des années, des mois, des semaines et 
des jours toute cette uniformité dont bien des 
hommes se contentent, tourmentés qu’ils sont, 
à chaque heure, qu’une migraine ne vienne agi¬ 
ter cette digestion de minutes qu’ils appellent 
la vie. Povero, homme du dix-neuvième siècle, 
avait dans l’esprit des inspirations du moyen âge. 
Vous allez croire que ce jeune romantique pre¬ 
nait au treizième siècle sa figure hâve et pâle, 
ses yeux creux et sa barbe de bouc. Vous allez 
prêter à sa bouche la grimace de quelque djinn; 
à son organe, la cadence et le timbre d’une cloche 
de hameau le jour des funérailles; à son élo¬ 
quence, le vocabulaire admiratif des héros à 
cuissards et brassards, les par la mort-Dieu ! par 
Notre-Dame! par saint Nicolas, saint Eustache, 
saint Thomas ! par tous les saints et saintes du 
paradis! Erreur cpie tout cela. 

Povero s’habillait de noir, était blanc de linge 
et sous le linge , comme l’amant de la Duthé ; 
Povero jurait le moins possible. Cependant, il 


EN MINIATURE. 155 

tenait au moyen âge par un point. Il avait une 
devise; sa devise était toute simple : Amour et 
Travail. La vie lui paraissait devoir tout entière 
se résumer en ces deux mots. 

Il voulut donc partager son existence entre 
ces deux occupations , aimer et travailler. Mais 
pour lui, ces deux mots avaient un sens réel, 
que l’acception mondaine ne leur donne pas. Le 
charlatanisme de travail, le charlatanisme d’a¬ 
mour, étaient pour lui choses monstrueuses; tant 
son âme était candide et naïve. 

! 

Le travail, ce n’était pas cet amas de sciences 
formulées, de phrases rebattues, de contes re¬ 
faits, que Povero aurait pu reconnaître dans une 
foule de livres modernes, si Povero se fût donné 
la tâche de lire ces livres modernes. Le travail, 
ce n’était pas ce glacis de doctrines rhabillées à 
neuf, répandues sur quelques séries d’idées que 
la complaisance pour soi-mème, si naturelle aux 
philosophes, décore du nom de système. Le tra¬ 
vail, ce n’était pas pour lui ces connaissances 
d’emprunt qui ressemblent à la poésie des bouts 
rimés: mais, pour Povero, le travail, c’était cette 
application studieuse aux choses utiles, cette 
analyse de détails qui dissèque le passé, pour le 
faire servir de leçon à l’avenir, sans interpréta¬ 
tion pédantesque. Le travail, c’était la poésie de 
l’âme, cet abandon de la pensée aux choses 


/ 


PARIS FÀSHIONABLE 


i5 6 

grandes et nobles, qui peut ressembler à de l’i- 
vresse, mais qui vous fait croire au bonheur; qui 
peut donner à cet excès de confiance le caractère 
de l’illusion, mais qui, du moins, n’est pas terni 
par cette couleur d’égoïsme qui calcule sur tout, 
et rend tout personnel, jusque dans l’amour. 

Voilà donc Povero lancé dans cette foule 
qu’on appelle le monde, et qui n’a rien de com¬ 
mun avec la nature. Le voilà donc, implorant 
de ce pasticcio social quelque sentiment vrai, 
quelque réponse naïve et franche à ses boutades 
de franchise et de naïveté, qui faisaient dire 
de lui: Povero! que tu es jeune! S’il voyait 
une femme belle de corps, son âme se figurait 
que l’âme de cette femme était belle ; s’il ren¬ 
contrait, par hasard, les regards d’une jeune 
épouse de vingt ans, qui jette çà et là ses re¬ 
gards, et laisse au hasard le soin de les faire 
tomber sur un homme ou sur une toilette, 
Povero y croyait voir le reflet d’une âme, le mi- 
j'oir d’une pensée; et ce brave jeune homme don¬ 
nait à ses illusions une tournure physique si 
aimable, que l’attention de cette femme, si lé¬ 
gère qu’elle fût, soit vanité, soit fascination, se 
suspendait un instant sur cet homme empressé... 
Povero ne se sentait pas d’aise ; ses yeux brillaient 
d’espoir; et tout cela aboutissait à une invitation 
de valse ou de galop, à une conversation de for- 


EN MINIATURE. i 

mules. Le mot le plus tendre qui pût sortir de 
la bouche d’une de ces femmes du monde fut 
adressé à un ami intime de Povero : « Ce jeune 
« homme a-t-il de la fortune ?—Non, madame. » 
Et depuis ce temps, Povero ne reçut de cette fem¬ 
me du monde qu’un accueil sec et froid, qui 
semblait lui dire : « Sois riche, et je t’aimerai ; ma 
« vanité a besoin des dehors de la fortune, pour 
« que je puisse me résoudre à faire un amant. 
« Mais il faut que mon amant puisse, à Long- 
« champ , me servir d’écuyer cavalcadour ; il faut 
« qu’il croise ma calèche avec son tilbury : que 
« veux-tu que je fasse d’un amant que je pourrais 
« éclabousser de ma voiture? » Povero n’avait 
pas le sou : cette femme du monde lui tourna 
le dos. 

Autre type: 

Povero rêvait dans l’amour quelque chose 
d’idéal et d’abstrait, qui élève deux âmes au- 
dessus de ce remue-ménage terrestre qui donne 
aux sentiments toute la poésie d’un inventaire 
et tout le génie d’un compte d’intendant... C’était 
peu de chose pour lui que la vie, pour être sa¬ 
crifiée à un seul mot prononcé par une femme, 
à voix basse, sans témoin, sa main dans la main 
de son amant, ses lèvres imprimées sur les sien¬ 
nes, oubliant tout, tout au monde, pour n’avoir 
qu’une pensée au bout de laquelle se trouve un 


158 PARTS FASHIONABLE 

abîme, si Dieu le veut, mais dont une âme n’est 
pas soucieuse, parce que la mort n’est pas pour 
un tel bonheur une solde assez chère. Or Po¬ 
vero adressa ses illusions d’ainour à une femme 
qui fut d’abord son écho, et qui, une fois sa 
maîtresse, ne lui dit plus un mot d’amour. Ces 
idéales abstractions tombaient et se matériali¬ 
saient devant le désir d’une loge aux Bouffes, 
d’une course au bois, d’un bal déguisé, d’une 
partie aux Loges : Povero n’était plus un amant, 
c’était un bras,- et comme, par malheur, le pa¬ 
trimoine de Povero était une abstraction ainsi 
que son idéalisme amoureux, la passion de Po¬ 
vero devint la passion d’uji fashionable million¬ 
naire; ce dont il fut enchanté, je vous jure. 

Dans ce désert moral, où reposer son âme? 
Vous dirai-je que Povero trouva, lui quatrième, 
l’amour d’une femme sensible, nerveuse, si cons¬ 
tante, que son premier amant datait à peine 
d’une année, et que Povero s’en lassa parce que 
cette femme n’avait qu’une tète et un corps? 

Vous dirai-je que ce qu’il aima le plus, il 
ne pouvait l’avouer, parce que le monde pou¬ 
vait connaître ce secret de coulisses; et que pour¬ 
tant, cette franchise d’amour qui rompt en visière 
avec les préjugés du monde, cette indépendance 
d’affection qui se forme presqu’à vue d’œil, lui 
semblait préférable à ces petites passions de sa- 


EN MINIATURE. i5 9 

Ions ou de boudoirs, faites exprès pour les petits 
commérages de ces dames? 

Oh! que souvent Povero voulut se briser la 
tète, fatigué de ne rencontrer dans ce monde 
que fausseté, petitesse, préjugés et calculs; lui 
dont l’âme libre et fière 11e voyait que franchise 
et grandeur. Bien des fois il avait songé à toutes 
les contractions musculaires d’une cervelle que 
brise une balle de pistolet; et si cette mort n’eût 
été trop vulgaire, il aurait envoyé son âme dans 
l’autre monde, où toutes les âmes sont au meme 
niveau; 014 l’or est vraiment une chimère; où 
Povero n’eût pas été humilié près d’un fat, lui 
passionné, sans argent, sans éclat, sans magni¬ 
ficence, pour des femmes qui ne peuvent parler 
amour que sur une causeuse de soie, dans un 
boudoir parfumé de musc et d’ambre, le corps 
enveloppé d’un peignoir de Cachemire. 

Il avait toujours devant les yeux sa position 
d’homme sans fortune, obligé de se composer 
un maintien d’aisance, dont les dehors lui étaient 
devenus si nécessaires pour qu’il pût conserver 
ses hautes relations sociales ; il fallait faire le 
beau, se targuer d’une richesse imaginaire, 
en faire accroire aux autres, pour s’étourdir sur 
sa médiocrité ; et, le tout, pour ne pas briser de 
frêles liens qui le retenaient à un monde faux 
et méprisable : c’était pour lui une nécessité de 


i6o PARIS FASHIONABLE 

mentir, plutôt que de renoncer à qui lui faisait 
pitié; c’était pour Povero une nécessité d’ètre 
lâche, plutôt que de renoncer à une lâcheté. 

Ainsi, cet homme honorable, cet homme dont 
l’âme s’élevait au-dessus des âmes vulgaires, avait 
aussi ses petitesses; et Povero était plus cou¬ 
pable que les autres, car, ses blessures morales, 
il les touchait du doigt; personne plus que lui 
ne se connaissait, et cependant, personne plus 
que lui ne tenait à ses chimères. 

Ce qui faisait le malheur de Povero, c’était 
de ne pouvoir se montrer au monde riche qui 
le recevait, sans cette arrière-pensée : Je suis 
pauvre. C’était de ne pouvoir s’écrier devant 
cette foule de femmes inutiles, dont l’occupa¬ 
tion sérieuse est une dentelle ou une robe de 
bal : « Me voici, mes dames, vous m’aimerez 
maintenant; car, vous le voyez, mon groom est 
là, brillant de livrée; mon cheval anglais est à 
vos ordres; vous pouvez maintenant vous dés¬ 
honorer à votre aise; quand vous passerez avec 

/ 

moi dans les Champs-Elysées, quand vous en¬ 
trerez dans une loge à FOpéra, soyez joyeuses! 
tout le monde se tournera de votre côté; tout 
le monde vous montrera du doigt, en ajoutant : 
C’est la maîtresse de Povero! de Povero, le 
millionnaire! Quelle gloire! » 

A ce prix seul, ces femmes se seraient données 


/ 


EN MINIATURE. 161 

à Povero : ainsi ce monde le voulait; ainsi cette 
société pudibonde donnait au déshonneur un 
autre nom, si le déshonneur devenait la parure 
d’un homme titré; si le déshonneur se couvrait 
de diamants; enfin si le déshonneur était payé 
en rentes sur l’état. 

N’allez pas croire cependant que Povero s’ar¬ 
rêtât long-temps à ces regrets : son âme était 
faible, mais elle n’était pas corrompue; elle pou¬ 
vait succomber, mais elle ne pouvait se flétrir. 

Un beau jour Povero, se voyant abandonné 
de tous, allait en finir avec celte série de nuits 
et de jours, qui n’est pour tous qu’une voie plus 
ou moins longue pour arriver au tombeau; ma¬ 
chinalement, il comptait sur ses doigts toutes 
les ressources qui sont affectées à l’homme qui 
veut se tuer. Le coup de couteau ne lui souriait 
guère, et le souvenir de Caton, avec son déchi¬ 
rement d’entrailles, était trop classique pour lui. 
Néron, le type de poésie impériale, mettait à la 
disposition de Povero toutes les productions de 
son génie assassin, et ce n’était pas une mort 
sans charme, à ses yeux, que cet abandon de la 
vie qui peut se calculer par des gouttes de sang, 
dans une baignoire; et il ÿ a tout lieu de penser 
que Povero se fût coupé les veines, s’il se fût alors 
trouvé aux bains Chinois ou aux bains Vigier. 
Mais ce quil aurait préféré à toutes ces morts 

11 


Pakts. XII. 


16a PARIS FASHIONABLE 

banales, que viennent augmenter l’empoisonne¬ 
ment avec ses coliques, l’asphyxie avec son mal 
de cœur, la chute du cinquième étage avec sa 1 
dislocation et ses foulures, la mort du noyé 
avec sa boisson intempérée du liquide le plus 
insipide et le plus fade; ce qui aurait rendu la 
joie à Povero, c’eût été le bûcher de Sardanapale, 
cet étouffement d’hommes et de femmes qui 
confond toutes les cendres et toutes les âmes 
dans le même mépris de l’humanité, ce dédain 
raisonné et sublime du plaisir devant le stupide 
pouvoir qui le remplace; Povero se serait joint 
volontiers à ces morts poétiques qui fuyaient, en 
s’épurant, le contact du sabre brutal de Béleses, 
comme des roses s’effeuillent et tombent mou¬ 
rantes sur leur tige, à l’approche d’un souffle 
empoisonné. 

Pendant que Povero roulait dans sa tête toutes 
ces pensées de mort, il fut abordé par un homme: 
il leva les yeux, c’était son ami, son seul ami, 
son ami intime. Vous parlerai-je de cet homme 
qui coûta tant de larmes à Povero? Beau de 
corps, grand comme l’Apollon antique, Charles 
avait une de ces figures nobles et fières qui pré¬ 
viennent l’injure en imprimant l’estime. Ses yeux, 
pleins d’une énergique expression, avaient ce 
regard qu’on aime à regarder, parce qu’on s’y 
enivre d’honneur, et qu’on y voit briller cette 


i63 


EN MINIATURE. 

pureté qui console et donne l’espoir. Avait-il 
donc sur ses traits cette grosse gaîté, cette image 
prosaïque d’un bonheur d’embonpoint, résultat 
d’une nourriture succulente, félicité parfaite dont 
le maître-d’hôtel est en grande partie le mobile, 
et dont une cave crée toutes les inspirations? 
Oh! non, n’allez pas le croire, vous lui feriez 
injure; vous feriez injure à cette noble mélan¬ 
colie qui jetait sur le front de Charles un reflet 
de douceur semblable aux beaux nuages blancs 
qui contrastent quelquefois, et sans l’altérer, 
avec le beau ciel bleu de l’Italie. Vous qui l’a¬ 
vez connu, ce noble jeune homme, pleurez; car 
maintenant, il n’est plus ; pleurez, si vous avez 
des larmes pour une tête honorable qui tombe; 
pleurez, si vous avez au cœur le souvenir d’un 
être chéri que Dieu vous aurait enlevé. - 

Povero ne lui cachait pas ses larmes; car 
Charles connaissait aussi la tristesse : Povero ne 
craignait pas de lui montrer sa misère; car ce 
noble jeune homme, riche et d’une noble fa¬ 
mille, savait élever jusqu’à lui ceux qui ne par¬ 
tageaient pas avec lui ces privilèges de richesse 
et de naissance. «Tu souffres, mon ami, lui dit-il, 
tu souffres!. . . Je le sais depuis long-temps : il 
faut que je te guérisse. Dans trois jours je fais 
un voyage; je vais visiter ITtalie. Je connais ton 
âme d’artiste; j’aurai besoin d’épancher dans ton 

ir. 


H 


PARIS FASHIONABLE 


1 64 

cœur toutes les impressions que la terre classi¬ 
que va faire naître dans le mien. Rends-moi donc 
le service de partir avec moi. Dans trois jours 
nous partirons ensemble.» Le troisième jour, ils 
s’éloignaient de notre capitale et de son stérile 
bruissement. 

Connaissez-vous le bonheur de se voir avec 
un ami, un ami qui comprenne; un être dont 
l’ame soit accessible à de grandes pensées; et, 
auprès de lui, d’analyser la tourbe des hommes: 
tous deux, s’élançant par la pensée au milieu de 
la société moderne, l’analysant, la faisant passer 
à l’alambic pour voir quel monstre sortira de 
cette chimie morale; sans les heurter du coude, 
voir les hommes à distance; sans être assourdi 
par leurs belles paroles, les prendre à part, les 
entendre sans qu’ils se composent un langage; 
en un mot, voir leur âme à nu? C’est alors qu’on 
peut apprécier le bonheur de sentir un cœur 
battre avec le sien; c’est alors qu’on rend à 
l’amitié tout le culte que mérite cette divine 
abstraction. Or, si vous aviez connu Charles, 
vous auriez béni le sort de Povero; car il n’é¬ 
tait pas, je vous jure, d’âme plus noble, plus 
consolante du chaos social dont les ténèbres 
nous environnent; et il suffisait à Povero, pour 
croire à un bon lie ur possible, de se dire : J’ai 
trouvé l’ami que j’avais rêvé. 


EN MINIATURE. 165 

Les voilà donc tous deux sous le beau ciel 
d’Italie. Vous allez sans doute m’arrêter : la pau¬ 
vre terre classique vous fatigue, tant on Ta re¬ 
muée, tant on la remue devant vous! c’est un 
sol qui devient cendre, tant les colons de la lit¬ 
térature la tournent, la retournent et la labou- 

' s * 

rent. Aussi me hâterai-je de vous renvoyer non 
pas aux livres qui nous décrivent l’Italie, mais à 
l’Italie elle-même. C’est, selon moi, comme un 
grand artiste: on ne peut s’en donner une idée, 
qu’en le voyant. Personne ne pourra deviner 
Talma; personne, Makready; personne, Rean... 
Quelque libre que soit l’imagination, on ne peut 
se figurer le Moïse de Michel-Ange, ou son Ju¬ 
gement dernier, ou la Cène de Paul Véronèse. 
Tout cela a besoin d’être touché ou d’être vu. 

L’Italie, c’est la profaner que d’en parler, que 
de la décrire. Je ne le permettrais qu’aux pein¬ 
tres; et encore, s’ils avaient tous la palette 
chaude de Robert, ouïe coup d’œil étendu, im¬ 
mense de Gudin. 

Je connais par le monde un jeune littéra¬ 
teur qui vous parlera de Citaiie ; et vous pourrez 
l’entendre, lui, parce que vous y trouverez des 
mœurs et non de la phrase descriptive. 

Je ne rebadigeonnerai donc pas ce vieux mo¬ 
nument, gratté et recrépi tant de fois. Vous sui¬ 
vrez Charles et Povero dans leur respect cou- 


166 PARIS FASHIONABLE 

tempiatif des campagnes de la Lombardie et du 
beau ciel de Venise et de Rome, explorant en 
admirateurs-cette terre, à qui seule il pouvait 
être permis de faire naître Michel-Ange et Ra¬ 
phaël pour continuer Jésus-Christ. 

Mais si je ne vous parle pas de cette belle 
nature, il me suffira d’un mot, pour vous traduire 
l’impression qu’éprouvaient nos deux voyageurs, 
en la parcourant en tous sens. Voir Naples et 
mourir , dit le proverbe; voir l’Italie, et sentir 
que si la mort vous saisissait, elle ne vous arra¬ 
cherait à la vie que poùr vous faire passer d’un 
bonheur à un autre. C’est une terre riche en 
souvenirs et féconde en illusions; c’est un livre 
savant du passé, qui n’est du présent qu’une 
histoire triste, flétrie, vivante image de la rapi¬ 
dité avec laquelle tout tombe et nous échappe; 
les ruines qui vous entourent dans la ville 
Sainte, dans la ville Belle, ou dans la ville Riche, 
réunissent devant vous tout ce que la religion, 
le pouvoir et la liberté ont enfanté de plus grand, 
de plus large, de plus heureux, pour jeter à nos 
âmes la leçon de cette mort universelle, qui 
envahit tout, la brutale! 

Or ce voyage presque achevé entre les illu¬ 
sions et les jouissances, devait finir par le 
malheur. 

Sans doute vous qui avez le privilège d’avoir 


EN MINIATURE. 167 

parcouru l’Italie, vous avez traversé cette belle 
nature, belle clans ses charmes comme clans ses 
horreurs, qui sépare Pise de Gènes. Nos deux 
voyageurs étaient parvenus à cette immense val¬ 
lée de Borghetto, et s’étaient arretés au village 
de ce nom. Pauvre village! population de cré¬ 
tins, monceau de pierres noirâtres élevées sans 
but, et formant des maisons cpi’on prendrait 
pour des tombeaux; au milieu de ces demeures 
où se remuent des hommes de quatre pieds, 
contrefaits, grimaçant au lieu de sourire, ayant 
cet œil fauve de l’imbécile, qui ravale notre 
nature, on entend de temps à autre une cloche 
d’église, dont le timbre est encore dans mon 
oreille, et qui, soit quelle sonne un baptême, 
une naissance, un mariage, une fête de Madone 
ou celle de Pâques, semble toujours sonner un 
enterrement. Voilà le village de Borghetto. 

C’est là que nos deux voyageurs s’arrêtèrent. 

Si vous croyez aux pressentiments, à cette ré¬ 
vélation du hasard, vous ne serez pas surpris 
que Povero sentît un froid mortel glacer tous 
ses membres, à l’aspect de cette nature sauvage; 
et que la tristesse qui l’entourait ne fût pour 
lui comme un présage de mort. Le premier per¬ 
sonnage qui se présenta devant lui, fut un 
homme en qui la nature semblait avoir réuni 
tous les caprices de l’ignoble et de l’horrible. 


168 PARIS FASHIONABLE 

Pas un cheveu : une tète monstrueuse de gros¬ 
seur; pour tout œil, un trou qui semblait sortir 
d’un nez épaté et double comme celui d’un do¬ 
gue; l’autre œil, crevé et pleureur; une espèce 
d’entonnoir sans dents, toujours ouvert, qu’il 
osait appeler sa bouche, l’usurpateur! menton 
plat et fendu; un goitre énorme au cou; et 
quelle taille! Pas de bosse; mais sur deux pieds 
énormeset plats un corps débile, maigre comme 
une planche; deux fuseaux de jambes; le tout 
pouvant s’élever à un mètre de hauteur, le tout 
couvert de boutons et de pustules, le tout en¬ 
veloppé de quelques morceaux de drap déchiré, 
usé ou râpé; à sa figitre, l’expression d’une 
brute, et dans cet œil fauve, le feu d’une rage 
concentrée. 

« Voulez-vous voir le pic?» dit un assemblage 
de sons rauques et rudes comme la langue d’un 
fiévreux; « je suis le cicerone de Borghetto : ve¬ 
nez, je vous montrerai la mer, la pleine mer, au 
sommet du pic. » 

Et soit fascination, soit terreur, soit caprice, 
voici Charles et Povero, suivant machinalement 
cette architecture fantasque, ayant comme eux 
la forme et le langage d’homme. Tous les trois, 
ils gravissaient le pic, sans dire un mot. Les 
deux amis étaient absorbés dans les réflexions 
que faisait naître en eux ce corps maigre et 


. EN MINIATURE. 169 

chétif, les précédant sur la montagne, et de 
temps à autre se retournant pour leur lancer 
un éclat de rire qui les faisait trembler. 

Le voyage fut long et pénible : ils étaient 
d’abord au niveau de la mer, il fallait s’élever 
presque au niveau du ciel, et jamais, dans leurs 
excursions curieuses, ils ne s’étaient abandonnés 
à plus d’épanchement ; non de cet épanche¬ 
ment de langage dont les lèvres souvent men¬ 
teuses sont les seules interprètes, mais de cet 
épanchement de l’âme qui se livre à l’expression 
d’un geste, d’un regard, et qui n’a besoin que 
d’un mot pour résumer toutes ses pensées. 

Or, il y avait quelque chose de triste dans 
cet abandon : le chemin se resserrait; la terre 
peu solide , fangeuse, s’éboulait sous leurs 
pieds; les torrents se ruaient devant eux; les 
arbres brisés étaient autant de ponts qu’il fallait 
traverser au-dessus de ces abîmes dont l’œil ne 
peut découvrir le fond. La nature devenait ter¬ 
rible, comme 011 la connaît en Italie, offrant de 
la mort une image aussi redoutable qu’elle 
nous offre de la vie une enivrante image; elle 
avait alors pris cet aspect de terreur entraînante 
qui saisit faîne, l’enlève au-dessus de la crainte, 
et la fait jouir du danger avec autant d’ardeur 
qu’elle jouit du plaisir.... Une branche brisée, 
une pierre heurtée aurait suffi pour enrichir 


PARIS FASHIONABLE 


170 

l’abîme d’une victime de plus; il aurait mieux 
valu reculer, redescendre, abandonner ce spec¬ 
tacle hideux d’une nature furieuse; mais si vous 
avez voyagé, si vous avez cherché un beau site, 
un de ces points de vue qui vous mettent en 
extase, vous connaissez l’entraînement irrésis¬ 
tible de cette curiosité qui prend la force d’une 
passion, et ne connaît pas de fatigue, pas de 
danger. 

Cet homme brute qui précédait nos deux amis 
s’arrête tout-à-coup: lui-même, pour qui la vie 
devait être si peu de chose, refusait d’avancer : 
«— Les neiges nous font du tort, dit-il; je 
ne sache pas de chat ou d’homme capable de 
poser le pied sur ce bout de sapin que l’avalan¬ 
che a rendu brillant comme un lustre, sans rou¬ 
ler dans l’abîme; etje donnerais bien mafortune 
à celui qui tenterait ce passage. 

«— Ta fortune, vieux fou I dit Povero ; à moins 
que tu ne me donnes ta figure hideuse et ta 
culotte trouée; je fais peu de cas de ta fortune. 

«—Je suis pourtant millionnaire! dit le nain de 
Borghetto, et si vous voulez arracher à mes 
ennemis le pauvre paria, car c’est ainsi qu’ils 
m’appellent, je vous ferai voir quelque cachette 
où, si vous aimez l’or, vous pourrez vous en 
laver les mains. Mais traversez ce pont, car le 
trésor est au-delà. » 


EN MINIATURE. 171 

-Qu’à cela ne tienne», dit Charles; et,le mal¬ 
heureux jeune homme, donnant la main à Po- 
vero, lui promettant une fortune, en une se¬ 
conde, quitte son ami, pose le pied sur la solive.... 
la solive tremble; le pied glisse, et après quelques 
minutes, après quelques cris dont l’éclat dimi¬ 
nuait progressivement, Povero, la bouche béante, 
le corps tendu au-dessus de l’abîme, entendit un 
bruit sourd, qui, s’élevant par degré de ce 
gouffre, et ayant frappé les parois de la montagne 
avec fracas, fut suivi d’un silence de mort, qui 
ne put être rompu que par des cris de désespoir. 

Tuer ce monstre était un crime inutile; et il 
y eut assez d’étonnement dans la douleur de 
Povero pour que le nain n’eût pas à craindre 
un assassinat. Des sanglots, des cris, du sang 
aux ongles; des jours, des nuits de silence à la 
même place; une atonie, réveillée de temps en 
temps par des secousses nerveuses; un signe de 
la main à tout ce qui fait du bruit, pour se taire, 
à tout ce qui remue, pour ne pas bouger; des 
larmes quand on est assez heureux pour pouvoir 
pleurer ; des invocations à la mort qui ne vous 
répond qu’en doublant votre force; de ces mots : 
(i Oh! mon Dieu!... mais!... c’est impossible!» 
entrecoupés, ou sortant de la poitrine, en la 
brisant; puis une prière à Dieu, a Dieu dont 
la pensée, absente pendant la vie d’un athée, se 


PARIS FASHIONABLE 


172 

présente toujours à lui avec la mort : tout cela, 
c’est ce qu’on éprouve quand on perd un ami, 
un être que l’on aime; tout cela, c’est ce qu’é¬ 
prouva Povero, jusqu’à ce que l’épuisement de 
sa douleur s’étant répandu sur ses membres, il 
eût pu goûter quelque repos. 

A son réveil, Povero se trouva sous une tente 
creusée dans le roc, ayant pour point de vue la 
Méditerranée, le beau ciel d’Italie, la vallée de 
Raspallo, et, dans le lointain, les navires du 
Levant qui croisaient avec ceux de Marseille. 
Prés de Povero se trouvait agenouillé le misé¬ 
rable paria de Borghetto, la tète accroupie dans 
ses mains, et volant à Quasimodo l’expression 
de son regard auprès de la pauvre Esmeralda. 
Près de ce monstre étaient amoncelés des sacs 
d’or, de l’argent répandu sur le sol; enfin, auprès 
de cette créature en haillons , qu’on aurait prise 
pour le type de la détresse et de la misère, tous 
les mobiles de richesse et de magnificence. La 
nature aime les contrastes; le bruit des torrents 
auprès du silence d’un lac; les montagnes du 
Jura, et aux pieds des sapins, le canton de Ge¬ 
nève et le lac Léman ; cet homme hideux et 
pauvre, et près de lui, de l’or, ce métal qui lui 
donnerait les moyens de s’entourer de luxe et 
de passer pour beau, lui, horrible, atroce de 
laideur, à faire fuir, à faire avorter. 


.EN MINIATURE. i 7 3 

«Cela vous appartient, jeune homme, dit à 
Povero la voix de ce hideux millionnaire. Cela 
vous appartient, si vous voulez m’emmener avec 
vous. Moi aussi j’ai mes chagrins; moi aussi j’ai 
fait des rêves de bonheur; quand je compare 
ma nature à la vôtre , je ne conçois guère qu’on 
me donne le titre d’homme : mais si ma mère a 
reculé d’horreur devant l’avorton qui sortait de 
ses entrailles, si sa mort a signalé ma naissance, 
est-ce ma faute à moi? Etait-ce une raison pour 
que l’on vînt m’enterrer vif dans ce cloaque de 
Borghetto? Être le plus laid de tous les crétins 
qui m’entourent; être par eux repoussé du pied, 
si je parle; n’avoir pour tout asile que cette 
pauvre demeure que je dispute aux oiseaux de 
proie,quel supplice! Quel supplice, jeune homme, 
quand, en secret, dans ce corps difforme, on sent 
s’élancer des désirs qu’on ne peut satisfaire! J’ai 
de l’or! et je sais qu’avec de l’or on peut tout 
avoir. Je n’ose me montrer. Oh! par pitié! ca- 
chez-moi dans votre voiture, emportez avec vous 
ma richesse et ma pauvre carcasse. Vous dé¬ 
penserez ma richesse; quant à moi, je ne vous 
demande qu’une cachette auprès de vous, où 
vous pourrez me venir consulter quand vous 
serez chagrin. Vous viendrez me conter vos 
jouissances, quand vous en éprouverez : je serai 
là, toujours là, à vos ordres; aussi prompt à 


I 7 4 paris fashionable 

essuyer vos larmes qu’à bondir de joie au récit 
de vos plaisirs; trop heureux de ne pas me voir 
rebuté par des êtres qui sont eux-mêmes les 
rebuts de la nature. » 

Ce langage, cet or étalé devant les yeux de 
Povero, évoquèrent tout-à-coup à son souvenir 
le monde et ses chimères; son pauvre ami venait 
de mourir : son pauvre ami était le seul bien qui 
le retînt à la vie. Avec ce monstre, à l’aide de sa 
fortune, Povero pouvait rentrer dans le monde 
par une porte brillante qui fait ouvrir toutes les 
autres : lui aussi, il pourra toucher du doigt 
toutes les plaies du corps social; voir toutes ses 
petitesses s’incliner fièrement devant le million¬ 
naire à la mode; car désormais il sera à la mode, 
puisqu’il sera millionnaire. Tant que la vie nou¬ 
velle qu’il mènera sera son caprice, il ne la bri¬ 
sera pas; il s’en amusera: vivre, c’est observer; 
ses observations n’étaient que superficielles; elles 
deviendront sérieuses et profondes, à l’aide d’un 
hôtel, d’un cuisinier, d’une écurie de chevaux 
anglais, de ses valets de chambre et de ses 
grooms. 

Rien ne pourra lui échapper, maintenant que 
tout va venir à sa rencontre. 

Des chevaux de poste remplissent assez promp¬ 
tement les distances : en quelques jours Povero 
et son homme de contrebande entraient à Paris ; 


EN MINIATURE. i 7 5 

Povero adossé fièrement aux coussins de son 
brithky, et le monstre de Borghetlo étendu à ses 
pieds. En quelques jours, Povero avait acheté 
un hôtel et des esclaves : car, dans notre pays de 
liberté, on peut se procurer des esclaves moyen¬ 
nant quelques louis par an; esclaves avec toutes 
les illusions d’hommes libres; esclaves depuis 
le premier jusqu’au dernier échelon: vous servant 
à votre guise, à vos caprices; prenant vos idées, 
vos paroles, vos mouvements, comme des per¬ 
roquets et des singes; insolents avec les autres, 
tremblants comme chiens devant vous. 

Et ne croyez pas que je vienne ici frapper de 
mépris la domesticité : les laquais et les domes¬ 
tiques forment deux classes bien distinctes : le 
besoin des laquais est le servage; le laquais est un 
maître tombé ou un maître qui tombera. Le do¬ 
mestique peut devenir un ami; le laquais ne 
peut être qu’un esclave : Povero ne prit que des 
laquais. 

Ayez un hôtel, des chevaux, des gens; et cela 
depuis la révolution de juillet tout comme avant 
89, et demain, si vous voulez, avec un orchestre, 
des bougies, des glaces et un souper, demain 
vous recevrez tout Parais: non pas les savants, les 
poètes, les bonnes familles de la capitale; non 
pas surtout les artistes, nobles enfants de na¬ 
ture, faisant de leur indépendance la chose la 


176 PARIS FASmONABLE 

plus chère au monde; l’entourant de leur res¬ 
pect, de leur amour; ne pouvant vivre sans 
elle, et, du haut de cette liberté, regardant tout 
Paris avec ce dédain raisonné que ne peuvent 
inspirer que des caricatures; mais la haute so¬ 
ciété, les beaux fils et les dandys de la capitale: 
soyez riche, et vous serez assez heureux pour 
réunir tout cela autour de vous. 

Povero donna donc des bals, tout cela vint à 
ses bals. Povero eut un train de millionnaire; les 
escrocs de société affluèrent dans ses salons. Il 
eut une loge à l’Opéra qu’il fit arranger à l’ita- 
lienne; sa bouillote et ses petits soupers derrière 
le rideau de soie verte, aux sons de l’orchestre, 
trouvèrent leurs parasites et leurs faiseurs de 
coupe. Il eut une calèche à quatre chevaux aux 
ordres des plus jolies femmes de Paris : Povero 
eut bientôt une maîtresse, puis une seconde , 
puis une troisième : on s’arrachait le beau mil¬ 
lionnaire. 

Mais le pauvre diable! ce qu’il gagnait en ré¬ 
putation, en gloriole, en amour-propre, en mode, 
il le devait aux ridicules dont il s’était couvert, 
vêtement indispensable pour plaire dans le siècle 
où nous sommes. S’habillait-il, il imposait à son 
corps le despotisme d’un corset qui prêtât à ses 
formes masculines l’apparence d’une taille de 
femme. Parlait-il, il donnait à son organe un 


EN MINIATURE. 177 

timbre glapissant et traînard, dont la mélodie 
n’eût pas été complète sans un sifflement édenté, 
qui pouvait faire croire qu’il appelait ses chiens, 
en parlant à des hommes. 

Son esprit vif, entraînant, poétique, était 
remplacé par une lourdeur d’imagination, une 
apathie de pensée qui assassinait en lui toute ré¬ 
flexion et toute mémoire. C’était un amour de 
riens qui excluait chez lui cet amour du beau 
dont il était avide. La science n’était plus 
entourée de cette poussière, dont le fumet 
classique enivrait jadis les pores ouverts de sa 
curieuse cervelle : la science était pour lui ré¬ 
sumée dans de tout petits livres maroquinés et 
dorés, abrégés de morale , abrégés d’histoires, 
abrégés de sciences et d’arts ; en un mot, Povero 
était devenu Béotien. N’allez pas croire cepen¬ 
dant que ce fût volontiers et de son plein gré 
que Povero se frottait ainsi de ridicules. Non; 
mais il endossait le seul habit à la grande mode, 
et son but était de passer pour l’homme à la 
mode. Son amour-propre était flatté de voir at¬ 
telés à son char de fortune ces jeunes gens de 
rien, sans le sou, qui doivent leur existence à 
Boivin le gantier, à Blain le tailleur, au café 
de Paris, à Tortoni, au marchand de cigares du 
passage de l’Opéra, et jusqu’aux figurantes ca¬ 
pricieuses qui se délassent de l’amour payé d’un 

Paris. XII. 


12 


178 paris fashionable 

entreteneur dans les bras de ces fats'si brillants 
au-dehors, si ternes au-dedans. Ses rêves d’a¬ 
mour étaient réalisés dans la possession d’une 
de ces femmes qui ont une belle tête, sans idée; 
un corps noble et majestueux enveloppé de chair 
humaine, sans âme. 

Ou plutôt, son œil observateur avait creusé 
dans tous les replis de la société fashionable, et il 
n’avait trouvé qu’égoïsme et mensonge. Ce plaisir 
d’étourdissement, cet éclat passager, cet enivre¬ 
ment de frivolités, telle était la vie que Povero 
menait, au milieu d’une cohue d’amis et de maî¬ 
tresses. On l’avait méprisé quand il était sans for¬ 
tune; il était le dieu du jour depuis qu’il s’était 
annoncé millionnaire. Aussi le mépris était de¬ 
venu son arme favorite : il était gonflé de dédain 
pour les autres, et cependant, il fallait vivre au 
milieu d’eux. 

Mais cette existence fut une fièvre; tant que 
son pouls fut agité, il crut à sa force morale : 
sa fièvre se calma ; et ce fut pour lui le calme 
de la mort. Le dégoût de cette vie artificielle 
s’empara de lui. 

Il avait aimé une femme; cette femme l’avait 
trompé. 

Il avait trouvé un ami...; cet ami était mort. 
Pauvre, il avait souffert toutes les humilia¬ 
tions dont on entoure la pauvreté. 


EN MINIATURE. 


*79 

Riche, il se trouvait au milieu d’un torrent 
de ridicules, de mensonges, de vices. 

Il fallait donc en finir, mais il fallait donner 
au monde une leçon. 

Il fallait mourir, mais il fallait que sa mort 
servît à quelque chose ; pour les autres, comme 
exemple; pour lui, comme vengeance. 

Un soir donc, au sortir de l’Opéra, il ramena 
dans son hôtel tous ses amis , toutes ses maî¬ 
tresses. 

Ce devait être un joyeux souper que celui 
qui se préparait. 

Des guirlandes de fleurs comme pour un bal; 
un orchestre ; tous les préparatifs d’une brillante 
orgie ; une table chargée de ces mets somptueux 
qui ont une odeur de richesse qui enivre ; toutes 
les séductions prodiguées aux convives, comme si 
Povero avait eu besoin de séduire pour avoir. 

Toute cette bande d’amis et de maîtresses prit 
place; et bientôt ce fut un cliquetis de paroles 
joyeuses, un choc de verres, une série de pensées 
tour à tour gaies , brutales , fines , délicates, 
bruyantes , turbulentes , sublimes , sublimes 
comme le génie de l’ivresse; s’échappant de la 
cervelle, comme le bouchon des flacons de cham¬ 
pagne ; oublieuses de tout, absolues, exclusives 
dans leur abandon ; au point que Povero allait 
revenir sur lui-même, se consultait, écoutait ses 


i8o PARIS FASHIONABLE 

convives, ardent à découvrir dans leurs paroles 
quelque mot à double entente, quelque arrière- 
pensée d’égoïsme; invoquant la mort, et au mi¬ 
lieu de cette vie bruyante, armant son pistolet 
caché sur sa poitrine. 

« Au diable les peines , s’écriaient-ils de 
toutes parts. Vive Povero! Vive le Don Juan 
moderne ! » 

Et Povero jouissait de se voir enfin le point: 
de mire de leur gaîté; car alors il y retrouvait 
du calcul ; car alors, dans le sourire de ces 
femmes, il reconnaissait l’expression de cette 
cupidité qui ne lui apportait une pensée d’amour 
qu’entourée de blasphème, de profanation. 

Il fallait bien mourir, car toutes ses illusions 
étaient passées; et sa rage contre l’humanité 
augmentait encore quand il sentait les étreintes 
d’une main rude et calleuse qui, posée sur ses 
genoux, sous la table, pressait de temps en temps 
la sienne. 

C’était le nain de Borghetto, plus beau dans 
son corps hideux et sous son âme franchement 
laide, que toute cette société se ruant devant 
Povero, et se débattant avec la chimère. C’était 
le nain de Borghetto, le paria de l’humanité, 
joyeux d’avoir fait avec ses sacs d’or un misan¬ 
thrope; attendant sa proie avec volupté, le 
méchant nain ! heureux maintenant d’avoir rendu 
un être plus malheureux que lui! 


EN MINIATURE. 181 

« Allons, dit Povero, en se levant de table, il 
me prend fantaisie de savoir si vraiment vous 
m’aimez. * 

—Tu blasphèmes, s’écriaient les amis du mil¬ 
lionnaire. 

— Demandez-nous la vie, lui répondaient en 
chœur toutes ses maîtresses. 

— Non, non, reprit Povero, je ne vous de¬ 
mande pas la vie , et je ne blasphème pas; car 
un mourant n’a que faire de l’existence des au¬ 
tres, et un mourant ne blasphème jamais. 

— Un mourant! s’écria toute la bande, en 
jetant les yeux sur les guirlandes de fleurs de la 
salle, un mourant plein de santé et de joie! Par 
Dieu! vive la mort, si les habitants d’en-haut ou 
d’en-bas te ressemblent! 

— Eh bien, dit Povero, si j’allais mourir, me 
promettez-vous d’accepter mon testament, avec 
toute ma fortune et toutes ses charges ! 

—Rien de plus facile, s’écriait la bande joyeuse; 
mais tu as si mauvaise grâce à nous parler de 
mort, que nous ne t’écouterons plus si tu n’a¬ 
vales ce flacon de champagne. 

— A votre santé ! reprit Povero. 

— A ta mort ! reprirent en riant tous ces 
hommes et toutes ces femmes. 

— Rappelez-vous donc, leur dit le moribond, 
rappelez-vous que les paroles d’un homme, au 


i8a PARIS FASHIONABLE 

lit de mort, sont sacrées : vos promesses le 
seront aussi.... 

« Je vous laisse donc un million de rente : il y a 
de quoi vous réunir pour vivre ensemble de cette 
vie joyeuse que vous aimez. Mais il manque ici 
un homme qui me remplace. Or j’ai, de par le 
monde, un mien parent que j’aime, bien qu’il 
soit hideux à faire peur, et méchant à tout dé¬ 
truire. C’est le génie de la laideur et de la ruine. 
L’associer à vous serait une anomalie étrange ! 
mais cet être en souffrance, je l’aime. Cet homme 
malheureux, je veux faire son bonheur : c’est 
mon caprice. En voulez-vous ? Les millions que 
je possède paieront, vos dettes. Ma fortune est à 
vous : je vous la lègue à ce prix. 

— Est-il bien laid? dirent les femmes. 

— Horrible, répondit Povero. 

— Mais tu ne mourras pas : c’est de l’ivresse, 
c’est de la folie. 

— C’est une orgie, crièrent les hommes. 

— Si je meurs? dit Povero. 

— Les paroles d’un mourant sont sacrées, re¬ 
prit la foule. 

— Eh bien que l’on écrive. Vous vous en¬ 
gagez à l’entourer de tous vos soins.... au prix 
de ma fortune.... Vous, femmes, à l’avoir près 
de vous dans les promenades publiques, aux 
loges des théâtres, à l’aimer peut-être.... au prix 


EN MINIATURE. i83 

de ma fortune.... Vous avez tous signé...! Yos 
noms sont tous inscrits au bas du testament, 
n’est-ce pas.?.... 

— Oui ! tous.... Mais que veut dire cette farce? 

— Cela veut dire qu’il y a entre vous et moi 
un suicide et votre honte. Allons, mes légataires 
universels, bondissez de joie.... Vous êtes riches! 
Place! place aux millionnaires! Soyez heureux, 
car vous aurez bientôt auprès de vous le seul 
être qui vous convienne. Laideur physique, lai¬ 
deur morale, reconnaissez-vous dans le nain de 
Borghetto. » 

Le silence d’atonie qui suivit les paroles de 
Povero fut tout-à-coup interrompu par un rire 
infernal, sortant de dessous la table. 

Povero tomba mort : car le pistolet caché sous 
sa poitrine partit; et à la place du beau million¬ 
naire, s’assit, en éclatant de rire, l’ignoble nain 
de Borghetto, tenant à sa main le testament 
fatal, capable de couvrir de ridicule lés amis et 
les maîtresses de Povero. 

C’était une folie que cette mort, n’est-ce pas, 
mon lecteur? Eh bien, je ne la trouve pas plus 
folle que celle des enfants de Brutus, que le 
suicide de Caton , que la mort de Socrate, ou 
celle de Sardanapale. 

Toutes ces morts avaient leur principe : la 


PARIS FASHIONABLE 


ï 84 

liberté républicaine, îa philosophie de Dieu et 
de Famé, et la volupté. 

Ce suicide capricieux de Povero eut pour prin¬ 
cipe le dégoût calculé de la société fashionable. 
Povero était une pensée au milieu de corps, un 
sentiment dans îa matière. Peut-être ce misan¬ 
thrope mondain voyait-il les ridicules avec des 
verres grossissants. Peut-être eût-il donné le nom 
de crime à une de ces profanations de laissez- 
alîer, qui n’est que de l’indifférence, pour les 
choses nobles, sans blasphème. Mais que voulez- 
vous! Povero était un original. Son excès de sa¬ 
gesse est sans doute un signe de folie. Mais vous 
lui pardonnerez cette exaspération dédaigneuse, 
en faveur du mal qu’il ressentait; car, du moins, 
vous croirez à ses souffrances. 

Je ne vous dirai pas ce qu’est devenue cette 
association de l’horrible à ce qui porte l’appa¬ 
rence du beau : le nain de Borghetto et la so¬ 
ciété moderne se donnant la main, et s’affichant 
ensemble : c’est une de ces pensées dont le sens 
peut n’échapper à personne, mais dont Povero 
avait certainement le secret. 

Toujours est-il que Povero s’est tué, le pauvre 
misanthrope ; que vous trouverez dans le monde 
une foule de nains-idoles, entourés de culte, 
moyennant quittance*, qu’il y a du bon dans la 


EN MINIATURE. i 85 

société moderne; mais qu’il s’y trouve aussi des 
êtres inutiles ou cupides, qu’on doit montrer du 
doigt à ceux qui pensent que la vie, accordée 
aux hommes pour jouir de l’amour et s’élever 
par le travail, ne nous est pas donnée exclusi¬ 
vement pour prostituer l’honneur, voler au jeu, 
fumer des cigares, faire des dettes, trouver des 
dupes, et s’afficher fripons. Voilà ce que pen¬ 
sait Povero. 

Alexandre LAYA. 



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« 






-• 









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HISTOIRE D’UN PAYÉ. 



L’homme, dont l’orgueil est excessif, se sent 
toujours disposé à nier ce qu’il ne peut com¬ 
prendre. Par exemple, il n’accorde qu’un instinct 
plus ou moins borné aux animaux, attribuant à 
lui, à son espèce , seulement, les facultés de 
l’âme et de la pensée. Savez-vous sur quoi se 
fonde tant de présomption? C’est d’abord sur 
le don de la parole exclusivement réservé à 
l’homme. La parole! en vérité, voilà bien de 





188 HISTOIRE 

quoi être fier! Écoutez beaucoup, lisez beau¬ 
coup, et vous me direz, si vous êtes sincère, 
combien de sottises vous avez lues et entendues. 
Dans tout ce fatras, divisé en paquets aplatis, 
proprement recouverts de la peau de ces inno¬ 
cents quadrupèdes qu’on égorge et qu’on mé¬ 
prise, à peine quelques ouvrages survivent-ils 
au siècle qui les voit naître.^Que dis-je, survivre! 
voyez plutôt ce qui se passe de nos jours : les 
auteurs qui faisaient la gloire de la France, il y 
a trente ans, sont à présent méconnus, vilipen¬ 
dés, traités presque d’ignorants, d’imbéciles. 
Une littérature nouvelle a surgi, grande et forte, 
qui met au néant tous ces prétendus grands 
hommes d’autrefois. Il est dur de penser que, 
peut-être, dans quelques années, autant en ar¬ 
rivera à nos grands hommes d’aujourd’hui. Cha¬ 
cun son tour; ainsi va le monde , et je commence 
à croire que ce certain Omar, qui s’amusait à 
brûler quelques cent mille volumes dans Alexan¬ 
drie, avait deviné cela. D’où je conclus qu’on 
devrait lui élever à Paris une haute statue, et 
faire autour un feu de joie de tous les livres de 
nos bibliothèques. La science, les lettres, la li¬ 
brairie y gagneraient, et nous aussi probable¬ 
ment. Ainsi soit-il. 

Comme il n’est pas prouvé que les animaux 
n’ont point un idiome, une façon de parler et de 


D’UN PAVÉ. 189 

/ 

s’entendre à eux ; comme toutes les observations 
consciencieusement faites tendraient à établir le 
contraire, je ne m’arrêterai pas à si peu de chose; 
j’irai plus loin : je soutiendrai que les êtres qui 
nous semblent inanimés, parce que nous n’avons 
pas su découvrir en eux les principes de la vie, 
ont une existence qui leur est propre. Est-ce 
leur faute si les instruments scientifiques de 
l’honlme sont imparfaits comme ses perceptions? 
Il n’en est pas moins certain que les végétaux, 
les métaux, les pierres mêmes croissent, se dé¬ 
veloppent, ont plusieurs facultés visibles, sans 
compter celles qui échappent aux lumières, je 
veux dire à l’ignorance des humains. Oui, ce 
caillou, informe en apparence, a son élasticité, 
ses pores, sa couleur, son poids, ses organes. Il 
produit en roulant un son particulier, il gémit 
et crie à sa manière; il contient une sorte d’hu¬ 
midité qui s’exhale en vapeur à sa surface ; il est 
sensible aux coups qu’il reçoit, et, frappé par 
l’acier anguleux, son feu intérieur jaillit en vives 
étincelles. Qui vous a démontré qu’il ne respirait 
pas sous des conditions spéciales? N’a-l-on pas 
trouvé dans un bloc de granit des insectes, des 
animaux vivants, incrustés, pour ainsi dire, là, 
depuis nombre d’années? Ils y pouvaient au 
moins respirer, s’alimenter d’une façon quel¬ 
conque. Ah ! prosternez-vous, savants présomp- 


T 9 o HISTOIRE 

tueux qui ne savez rien, ou qui savez si peu 
quii ne vaut pas la peine d’en parler;prosternez- 
vous devant la puissance de celui qui a dit à tout 
ce qui est : Sois. Ces êtres tout matériels, selon 
vous, ces corps que vous osez appeler inanimés, 
ils existent; ils ont des propriétés, des sens, un 
organisme que vous n’avez pas su comprendre 
et expliquer. Ils se nourrissent, digèrent, s’éten¬ 
dent, décroissent, vieillissent et meurent. Ils 
étaient nés, ils ont vécu. Si leur intelligence, 
leur langage vous sont inconnus encore, qu’im¬ 
porte? cest à vous seuls qu’il faut s’en prendre. 

Un sage, plus habile que vous, un véritable 
savant a soupçonné cela. Persévérant jusqu’à 
l’obstination dans ses recherches, dans ses expé¬ 
riences v et laissant en arrière les Cuvier et beau¬ 
coup d’autres de pareille force, il est parvenu à 
découvrir qu’un pavé pouvait bien n’être pas 
plus bête qu’un homme. Dès lors, redoublant 
de soins et d’études, il a fini par s’initier à divers 
secrets de la nature, secrets occultes, profonds, 
qui sont jusqu’à ce jour un mystère pour les 
hautes classes de l’Institut. Lui n’a pas dédaigné, 
ce savant profond et modeste, de se mettre en 
communication avec l’humble pavé que votre 
arrogance foule aux pieds. Aussi quel prix de ses 
généreux travaux! Vous en jugerez par la tra¬ 
duction littérale de leur dernière conversation. 


D’UN PAYÉ. j 91 

C’est le pavé, son hôte, son ami, qu’il a recueilli, 
qu’il conserve précieusement dans son cabinet ; 
c’est le pavé lui-même qui vous va raconter son 
histoire, et l’on ne s’avisera plus maintenant de 
dire : Ah, si les pierres parlaient! 

«Pas très-loin de Châville, j’étais, moi pavé, 
en 1829, dans la propriété de M. Mérian, et 
voici comme : il y avait, à l’extrémité de son 
parc, une large pelouse, fraîche, unie, parsemée 
de bouquets de charmes et de noisetiers. Cette 
pelouse, doucement inclinée vers le midi, était 
sillonnée de sentiers tortueux qui se croisaient 
et se perdaient au loin sous l’ombrage tremblant 
des coudriers. Or, vous saurez bientôt quelle 
place j’occupais sous la verte pelouse. Vous 
saurez comme quoi M. Mérian, resté veuf avec 
un fils unique, avait fait venir Charles, âgé de 
dix-huit ans, beau jeune homme plein de force 
et d’espérance, pour passer la belle saison à 
Châville. La campagne, riche d’avenir, parée de 
fleurs, s’étendait riante aux yeux de Charles, et 
pourtant Charles poussait de profonds soupirs, 
avait souvent l’air triste et rêveur... Je n’igno¬ 
rais pas ce qui le faisait ainsi rêver. Charles 
n’était gai, vif, satisfait qu’auprès d’Henriette. 
Oh! qu’elle était jolie Henriette, avec ses quinze 
ans, quand elle traversait la pelouse, noncha¬ 
lamment appuyée sur son bras, ou lorsque tous 


i Ç )2 HISTOIRE 

deux courant, fuyant parmi les touffes de ver¬ 
dure, se retrouvaient pour s’éviter, se pour¬ 
suivre, s’atteindre de nouveau ! Alors Charles se 
sentait heureux et son Henriette ne l’était pas 
moins. 

«Un jour, Charles, à deux pas de moi, écou¬ 
tait son vieux père. Celui-ci lui disait d’un ton 
affectueux : «Henriette est fort jolie, trop jolie 
peut-être, mon fils; car le voisin Chemillau n’est 
pas riche, et quoique j’estime fort la probité de 
Chemillau, je ne voudrais pas qu’une impru¬ 
dence te mît dans la nécessité d’épouser sa fille. » 
Charles baissait les yeux. « A ton âge, mon fils, 
continuait le bon Mérian, on se livre sans dé¬ 
fiance aux besoins du coeur, aux désirs impé¬ 
tueux des sens. Ton amitié pour Henriette peut 
te mener loin! Songe, mon Charles, à l’éduca¬ 
tion que tu as reçue, à la carrière qui s’ouvre 
devant toi, et ne va pas risquer de perdre, par 
une faute, tout ce que je me promets de ta for¬ 
tune et de ton instruction. » Le ""vieillard s’était 
éloigné content des protestations de son fils; 
mais je pus remarquer, tant bien que mal, de 
ma place, que la leçon avait produit un effet 
contraire à celui qu’il en attendait. « Oui, s’écriait 
Charles à haute voix, je l’aime et j’en suis aimé! 
Je m’étais livré insouciant à l’attrait de nos jeux 
enfantins; mon cœur était pur comme nos plai- 


D’UN PAVÉ. ï 9 3 

sirs, et quelques paroles viennent de m’éclairer! 
Ce charme invincible qu’Henriette répand au¬ 
tour d’elle; le bonheur que j’éprouve à ramasser 
la fleur détachée de son bouquet; le feu qui 
court dans mes veines quand je lui dérobe un 
baiser; l’empire de son regard, la volupté de ses 
caresses naïves, c’est donc de l’amour? Oui, c’est 
de l’amour, de l’ivresse!... Oh! viens, ma bien- 
aimée, viens! Je souffre, je meurs si je ne puis 
te presser sur mon cœur!» Voilà ce que disait 
le jeune homme après avoir écouté son père. 
Faites de la morale à vos enfants. 

«Le lendemain, Henrietle revint jouer avec 
Charles dans le parc, et Charles la trouva plus 
belle. Cette fois les douces étreintes, les baisers 
fréquents jetèrent quelque trouble dans l’esprit 
de la jeune lille. « Que je t’aime!» lui répétait 
Charles à tout moment. Henriette émue lui 
échappait en riant et courait légère après les 
papillons. La nuit commençait à tomber. La 
brise du soir glissait dans le feuillage, tiède et 
embaumée du parfum des prairies. Charles venait 
d’attraper Henriette; il la serrait conlre lui, et 
son cœur battait avec violence. Un baiser brû¬ 
lant, un soupir entrecoupé avertirent la vierge 
craintive qu’il y avait là péril pour elle. La pau¬ 
vrette se dégage des bras amoureux de Charles 
et fuit de mon côté sur la pente de la pelouse. 

ï3 


Paris, XII. 


I 9 4 histoire 

Son amant, hors de lui, vole, et en peu d’instants 
va l’atteindre; mais, dans sa course, un obstacle, 
une légère éminence froisse son pied, il tombe 
en poussant un cri aigu. Henriette revient ef¬ 
frayée, se penche pour le relever; il saisit sa 
main, l’entraîne; un lit de mousse et de serpolet 
amortit la chute de la jeune fille... Charles ou¬ 
blie l’entorse qu’il s’était donnée, et... il en 
coûte quelquefois bien cher de courir après les 
papillons ! 

« M. Mérian ne s’occupa que de l’accident f⬠
cheux et ne soupçonna pas davantage. Le jour 
suivant, de bonne heure, il se rendit dans le 
parc avec son jardinier. L’endroit de la chute 
était facile à connaître : la mousse abondante y 
paraissait récemment foulée. Un morceau de roc 
arrondi et mis à nu par le pied de Charles in¬ 
diquait la cause de l’accident. « 11 faut couper 
ce rocher, égaliser ceci, dit le maître; mon fils 
aurait pu se tuer. » On se mit à l'ouvrage. Le roc 
était dur; le carrier voisin fut appelé. Cet homme 
travaille, et découvre un bloc de pierre à paver, 
de qualité supérieure. Il raconte le fait ; on sonde 
le terrain ; bref, on s’assure qu’il existe, sous le 
talus de la pelouse, aboutissant au chemin, une 
immense carrière, dont on offre au propriétaire 
soixante mille francs. 

«Les chutes sont quelquefois très-productives. 


D’UN PAVÉ. îgS 

Il ne s’agissait pour M. Mérian que de deux ou 
trois pieds de surface dans le parc, afin de pra¬ 
tiquer l’ouverture de la carrière. Le marché fut 
conclu. 

«Vous avez deviné, je pense, que c’est moi, 
ancien et paisible habitant de ce beau séjour; 
moi, jusqu’alors recouvert d’une mousse tendre 
et odorante, qui, pour avoir été dépouillé rude¬ 
ment par le talon de M. Charles, devins l’auteur 
involontaire de son entorse, de la découverte 
d’une carrière et du malheur d’Henriette. Oh! 
oui, malheur et grand malheur encore! Vous 
11’en entendrez pas le récit sans frémir. 

«Tandis que Charles, parfaitement guéri, 
achevait à Paris ses études pour l’examen de 
l’École Polytechnique, la pauvre Henriette ver¬ 
sait bien des pleurs. L’intéressante fille, au bout 
de quelques mois, s’était vue forcée d’avouer tout 
à son père. A la nouvelle de l’accident funeste, 
M. Chemillau, très-chatouilleux sur l’article de 
l’honneur, gronda, finit par se radoucir et puis 
eut une explication sérieuse avec son vieux voi¬ 
sin Mérian; mais celui-ci fut inexorable. Il y 
eut dispute, rupture définitive. Henriette, en- 
voyée à Paris chez une sage-femme, ne connut 
que les douleurs de la maternité. Le père Che¬ 
millau, s’étant laissé influencer par de mauvais 
conseils, tint sa fille éloignée pour donner moins 


196 HISTOIRE 

de prise aux propos qui circulaient dans le pays. 
Il paya pendant quelques mois la pension de sa 
fille; lancé bientôt dans de fausses spéculations, 
trompé par des personnes qui s’étaient emparées 
de sa confiance, il se vit dépouillé, ruiné, et 
mourut, ne laissant pour héritage à l’infortunée 
que le deuil et la misère. 

« Les flancs étendus de la riche carrière, dont 
je formais en quelque sorte le couronnement, 
avaient été mis en exploitation. Ce grès solide, 
d’une consistance particulière, fut destiné au 
pavage de la capitale. Extrait des lieux chéris 
de ma naissance, livré à l’action impitoyable des 
carriers, j’eus beau étinceler de colère sous le 
fer pointu, on me piqua, me tailla sans miséri¬ 
corde! et, par un jour néfaste dans mon histoire, 
je me trouvai avec quelques centaines de mes 
confrères, équarris comme moi à six pouces sur 
huit, dans un lourd tombereau qui nous déposa 
bruyamment à Paris, rue Neuve-Saint-Augustin. 

«Nous étions au commencement de i 83 o; je 
ne l’oublierai de ma vie. On nous plaça, on nous 
distribua symétriquement sur un lit épais de 
sable; et puis l’assommante demoiselle du pa¬ 
veur nous assujettit à coups redoublés. Quelle 
différence, bon Dieu! avec mon sort d’autrefois! 
ce n’était plus sous des tapis de verdure, dans 
une plaine égayée par des milliers de fleurs, par 


D’UN PAYÉ. 197 

le chant matinal de l’alouette, qu’allaient couler 
mes jours! maintenant cloué, cerné de toutes 
parts, captif sous la boue noirâtre ou couvert 
d’une poussière ignoble, c’est le piéton aux se¬ 
melles rudes qui m’écorche en passant, ce sont 
les roues frémissantes du camion, du pesant 
omnibus ou de l’énorme charrette qui me mu¬ 
tilent! 

a Je me serais pourtant résigné en philosophe, 
sans un événement affreux dont le souvenir fait 
frissonner. Un pâle soleil d’avril éclairait la rue; 
j’entendis un horrible cri, et prescjue en meme 
temps, je me sentis frappé, comme si le paveur 
laissait tomber sur moi le coup le plus d’aplomb 
de sa demoiselle. C’était une demoiselle, en 
effet, ou plutôt une fille-mère, réduite au déses¬ 
poir; c’était Henriette. Elle gisait là, étendue, 
le crâne brisé, sans vie, et moi j’étais tout inondé 
de son sang ! 

« Malgré la défense de son père,Charles avait 
continué à la voir. Pauvre Henriette, comme 
elle avait souffert! mais la vue du bien-aimé con¬ 
sole et rattache à l’existence. Un jour, ce jour 
meme, Charles vint lui annoncer qu’il partait 
pour l’Italie, dans une heure; que telle était la 
volonté absolue de M. Mérian; qu’il fallait obéir. 
Et il lui remit une forte somme, en lui recom¬ 
mandant son fils. On ne peut dire ce qui se passa 


! 


1 9 s histoire 

dans l’ame d’Henriette; il n’y a point de paroles 
pour cela. « C’est moi, répondit-elle, qui vous 
recommande notre enfant, Charles. Nous ne 
nous verrons plus.— Comment, mon Henriette! 
quel est ton projet?—Je veux mourir.—-Mou¬ 
rir! mais je t’aime.—Tu pars! Moi, Charles, je 
ne vivais que par toi, que pour toi ; je pars aussi. 

— Pourquoi ces idées sombres? Peux-tu oublier 
ton fils?—Tu l’abandonnes, toi. — Non: je re¬ 
viendrai ; nous nous reverrons, et qui sait alors... 

— Charles, c’est inutile; si tu me quittes, je ne 
puis plus vivre.—Y songes-tu, Henriette! — J’y 
songe.—Rien ne te manquera.— Toi, mon ami, 
et c’est tout.—Sois raisonnable : je dois céder 
à la volonté de mon père. —C’est juste.—Eh 
bien ! prends courage; adieu. —Adieu! —Encore 
un baiser, Henriette.—C’est le dernier que don¬ 
nera ma bouche.—Non, te dis-je. Je t’aime, et 
à mon retour, je te le prouverai. « Charles sortit. 
Au milieu de l’escalier il s’arrêta ; un poids fati¬ 
guait son cœur. Il fit un pas pour remonter ; 
mais c’eût été faiblesse, Charles, vrai dans ses 
sentiments, attendait que le temps ramenât son 
père à d’autres idées...Il continua de descendre. 
Prêt à sortir de la maison, le cri que j’avais en¬ 
tendu retentit à son oreille comme un son fu¬ 
nèbre. Henriette venait de se précipiter du troi¬ 
sième étage; elle était morte. 


D’UN PAYÉ. 199 

« Oh si j’avais pu parler, me faire entendre de 
Charles! comme il aurait maudit Fauteur de cet 
accident, qu’il avait appelé son bonheur. J’au¬ 
rais trouvé du soulagement dans sa colère. Long¬ 
temps il me sembla que j’étais imprégné du sang 
de ma victime;car c’est moi qui avais réellement 
perdu, tué la pauvre Henriette. Ma position et 
la rue Neuve-Saint-Augustin m’étaient devenues 
odieuses ; j’y éprouvais un malaise indéfinissable. 
Aussi avec quelle joie je me vis compris dans 
un remaniement de pavés! J’aurais bien voulu 
être mis au rebut, jeté à l’écart, pour me nourrir 
de ma douleur dans quelque coin silencieux. Jja 
Providence en avait décidé autrement. On me 
transporta en nombreuse compagnie dans le quar¬ 
tier le plus tumultueux de la capitale ; je fus réin¬ 
tégré en juin dans mes fonctions, à l’angle de la 
rue Richelieu et de la rue Saint-Honoré, en vue 
du magasin qui a pour enseigne Jeanne d Arc, 
la fameuse pucelie d’Orléans. Je ne sais si c’est 
un effet de mon imagination de pavé, mais en 
contemplant les traits de la vierge de Vaucou 
leurs, j’y découvrais certains rapports avec ceux 
de ma divine Henriette. Divine est le mot ; l’amante 
de Charles, dégagée de son enveloppe matérielle, 
ne m’apparaissait plus que comme un ange des 
deux, le front ceint d’une auréole de gloire et 
d’amour! 


200 


HISTOIRE 


« Quoi qu'il en soit, voici bien un autre événe¬ 
ment. Le 27 juillet iS 3 o, remarquez cette épo¬ 
que à jamais mémorable, le 27 juillet au soir, 
donc, la journée avait été magnifique, le soleil 
ardent, et je m’étalais avec sensualité de toute 
ma largeur, pour respirer le frais, si doux à sen¬ 
tir après une chaleur étouffante. Depuis midi, 
j’avais bien observé des allées et venues inac¬ 
coutumées; j’avais entendu quelques paroles 
étranges sortir des groupes qui se formaient et 
qu’on dispersait aux alentours. Bientôt des cris 
d’indignation, de rage, frappent les airs, et je 
vois déboucher par les issues du Palais-Royal, 
par le péristyle du Théâtre-Français, une fouie 
vivement agitée. Je ne comprenais rien encore 
à ce tumulte; la nuit suivante m’en découvrit la 
cause. Ici, les réverbères tombaient dispersés en 
éclats; là, l’on traînait dans le ruisseau les in¬ 
signes d’une royauté chancelante. Des torrents 
d’hommes circulaient. Je me sentis arraché par 
des ongles endurcis au travail avec une multitude 
d’autres pavés, et l’on nous amoncela plus loin, 
pêle-mêle , sous des débris de meubles et de 
voitures. Nous venions d’être élevés en barricade, 
quand le jour parut. Des forces imposantes se 
ruèrent contre nous et furent repoussées par les 
masses populaires. Des chants s’unissaient aux 
cris des vaincus; des houras se confondaient 


D'UN PAVÉ. 201 

avec le bruit du canon, le sifflement des balles. 
C’était line révolution. Je compris à ce fracas 
qu’il s’agissait d’une chute bien autrement pro¬ 
fonde que celle de la jeune Henriette: une mo¬ 
narchie de huit siècles s’écroulait. 

«Le matin du 29, jugez de ma surprise!Un 
jeune homme traverse la barricade, s’approche 
d’une porte voisine, et frappe trois rudes coups. 
Il tenait une carabine, et, à travers la poudre 
dont son visage était noirci, je le reconnus: 
c’était Charles. Celte porte s’ouvre; un vieillard 
en sort, revêtu de l’uniforme d’officier supérieur, 
et portant haut ses moustaches grises. Une jolie 
fille l’accompagne ; Charles saisit sa main , la baise, 
et s’écrie : « Amélie, voici le jour venu de vaincre 
ou de mourir. » L’émotion delà jeune personne 
était visible... Je pensai à Henriette; ce baiser me 
fit mal.Le vieillard dit à sa fille:«Je suis content 
de lui; il s’est battu hier en héros. Mon Charles, 
ajouta-t-il d’un ton solennel, fais aussi bien ton 
devoir de citoyen dans cette journée, Amélie est 
à toi!—Je vous le promets, mon colonel, répli¬ 
que Charles,» et un regard d’amour explique sa 
résolution. «Rentre, Amélie, dit le vieil officier, 
rentre, il est temps. Nous retournons à notre 
poste.» A ces mots, tous deux s’éloignent, se di¬ 
rigent vers la place du Palais-Royal, et je les 
perds de vue. 


202 


HISTOIRE 


« La jolie fille était rentrée. Je ne tardai pas à 
la voir reparaître. Quel pouvait être son dessein? 
Amélie s’approche de la barricade. Son air dé¬ 
cidé, sa tournure élégante, la beauté régulière 
de ses traits m’inspiraient une émotion respec¬ 
tueuse. Mais qu’éprouvai-je, Dieu puissant! lors¬ 
que ses mains délicates se cramponnèrent à moi... 
Un frisson de plaisir fit alors vibrer tout mon être. 
Je m’étonne qu’elle n’y prit pas garde. La coura¬ 
geuse fille me presse fortement, m’enlève... Oh, 
comme je tâchais de me rendre léger pour ne 
point rebuter Amélie, et justifier sa préférence! 
Enfin , me voilà bien enveloppé dans son tablier 
de soie noire, moi, pavé grossier et fruste, et 
la svelte amazone m’emporte chez elle, heureuse 
d’un tel fardeau. 

« Pour le coup, et quoique Amélie m’eût dé¬ 
posé tout doucement sur sa fenêtre, il y avait 

dans ce voyage un but mystérieux que je ne 

» 

pouvais pas m’expliquer. Etait-ce pour se dé¬ 
fendre, en cas d’attaque? Voulait-elle conserver 
un souvenir mémorable de cette époque, un 
fragment des glorieuses barricades? Le mot 
de l’énigme me fut donné d’une façon bien 
singulière, bien funeste. Une vive fusillade ve¬ 
nait de s’engager dans la rue. La jeune fille s’é¬ 
lance à la croisée; son agitation était extrême. 
Les vociférations, le carnage semblaient redou- 


D’UN PAYÉ. üo 3 

bler. Soudain, j’entends Amélie s’écrier :« Des 
Suisses! » et son bras soyeux m’entoure molle¬ 
ment, m’incline par une contraction involontaire. 
Dans cette situation, je pouvais contempler à mon 
aise la scène désolante qui avait lieu devant moi. 
D’abord parvenus au-delà de la barricade, ces 
hommes nombreux et déterminés, en habits 
rouges, sont, en peu d’instants, forcés à la re¬ 
traite. Au milieu de la foule qui s’avançait contre 
eux, faisant feu de toutes parts et poussant des 
cris d’enthousiasme, Charles, la carabine d’une 
main, et de l’autre brandissant une épée, entraî¬ 
nait ce torrent de braves, qui paraissaient fiers 
de lui obéir. A sa vue l’agitation d’Amélie re- 
doubla; elle trépignait d’admiration et d’impa¬ 
tience. Je craignis un instant qu’elle ne me laissât 
échapper... Cependant les coups de feu devin¬ 
rent plus rares. Un engagement à la baïonnette, 
au sabre, s’effectua sur plusieurs points. Alter¬ 
nativement maîtres du terrain, ou obligés de 
céder au nombre, Charles et les siens chargeaient 
impétueusement les Suisses, ou reculaient devant 
eux, disputant l’espace pied à pied, et opposant 
une vigoureuse résistance. Ces flux et reflux de 
groupes animés, ces flots onduleux de tètes iné¬ 
gales, ces murmures de chocs, de voix, d’explo¬ 
sions, offraient un spectacle inouï, impossible à 
décrire. Dans ce moment, il se formait comme 


204 histoire 

un cercle autour de deux combattants acharnés; 
leurs fers scintillaient en éclairs, tant les coups 
se précipitaient drus et rapides. C’étaient un offi¬ 
cier suisse et le jeune chef populaire, mon cou¬ 
rageux ami, qui, dans la lutte sanglante, s’atta¬ 
quaient brusquement. Auprès d’eux les bouches 
restaient béantes, les bras demeuraient oisifs; 
leur audace intrépide fixait l’attention de tous. 
Amélie venait de concevoir sans doute la pensée 
de terminer ce terrible duel; résolution fatale! 
Elle me saisit des deux mains, me balance un 
moment au-dessus de la rue, et me lance vers le 
but qu’elle espérait atteindre, en criant: Vive 
la liberté! J’étais libre aussi, mais non pas assez 
pour me soustraire à l’impulsion reçue, et je 
tombai de tout le poids de ma vitesse sur la tête 
de Charles, qui fut tué du coup. 

« C’était au redoutable adversaire de son amant 
qu’Amélie me destinait; les positions venaient 
de changer à l’instant de ma chute. Pourquoi la 
force d’action ne m’a-t-elle pas été donnée! Char¬ 
les existerait. 

« Restée immobile , anéantie , n’en pouvant 
croire ses yeux, Amélie semblait méditer un pro¬ 
jet sinistre. Elle n’entendait pas les hurlements 
d’indignation qui la signalaient à la fureur du peu¬ 
ple. « Vengeance ! c’est elle !» criaient des milliers 
de voix; « vengeance ! vengeance !» Vingt coups 


D’UN PAVÉ. 2 o 5 

de feu partent; le sang jaillit, son crâne est fra¬ 
cassé; Amélie est renversée morte. Elle n’a pas 
souffert long-temps. 

« Fille héroïque et infortunée, vous aviez 
voulu faire de moi un instrument sanguinaire : 
vous avez réussi; mais qu’il vous en a coûté 
cher! Oh, la vengeance immédiate des citoyens a 
été votre meilleur recours, le trépas votre plus 
sûr asile. Peut-on survivre à tout ce qu’on aime, 
quand on a détruit de sa main tout ce qui nous 
attachait à la vie ! 

« Et moi, misérable pavé, qu’ai-je fait pour 
subir une si cruelle prédestination! moi, cause 
innocente d’un accident qui donna le jour à 
l’orphelin, je devais lui en ravir les auteurs! Pour¬ 
quoi suis-je né! pourquoi n’ai-je pas vécu ignoré, 
du moins, dans les entrailles de la terre! 

«Ces réflexions amères je les faisais, tandis 
qu’on plaçait le corps de Charles et d’Amélie sur 
une civière, pour les conduire, le soir, à leur 
dernière demeure. Le malheureux père d’Amélie 
suivait ces restes chéris, le cœur oppressé, con¬ 
tenant avec effort des émotions poignantes. 
Le vieillard, sous son uniforme, ne voulait pas 
pleurer... 

« Et tandis que le cortège funèbre s’éloignait 
lentement: «Qu’est-ce que la vie de ceux qu’on 
nomme des êtres raisonnables? me disais-je. Avec 


so6 HISTOIRE D’UN PAYÉ. 

tant de facultés pour sentir, pour exprimer le 
bonheur; avec des sens si délicats pour jouir des 
bienfaits de la nature, périr ainsi, abreuvés de re¬ 
grets, avides de plaisirs qu’on a goûtés à peine, 
et qui échappent sans retour! Hommes pleins 
d’orgueil et de misères, je vous le dis, moi, qui 
ai vu tomber Henriette pour la tuer, moi qui ai 
frappé de mort le brave Charles, qu’Amélie a 
suivi au cercueil, qu’est-ce que la vie?...Oh certes, 
il y a moins à gagner et beaucoup plus a perdre 
à être homme que pavé ! » 

Eugène de PRADEL. 





JACQUES BONHOMME. 



Jacques Bonhomme, M. Jacques Bonhomme 
est d’une famille ancienne. Depuis qu’il est de¬ 
venu important, des flatteurs et des savants lui 
ont même fait une belle généalogie; ils lui don¬ 
nent une origine celtique. A les croire, sa race 
s’en va se perdre dans la nuit des temps qui 




ao8 JACQUES BONHOMME, 

précèdent les histoires écrites. Ils retrouvent 
en lui je ne sais quelle physionomie gauloise, 
un peu semblable aux descriptions de César. 
Ils disent qu’ensuite ces Jacques Bonshommes 
de la vieille Gaule firent assez bonne société 
avec les Romains leurs conquérants : ils se mê¬ 
lèrent aux vainqueurs du monde par mariage ou 
autrement, finirent par parler la même langue 
et prirent ensemble des habitudes municipales; 
tâchant de se tirer au moins mal du gouverne¬ 
ment du bas-empire, ou, ce qui fut pire encore, 
de sa décrépitude expirante. 

Vinrent alors les barbares, Goths, Visigoths, 
Bourguignons, enfin les Francs plus vaillants et 
plus barbares que les autres. A ce point, grande 
discorde entre les historiographes de la famille 
Bonhomme et les généalogistes des maisons qui 
ne veulent pas être Bonshommes. Les uns s’en 
vont disant : Ceux-là sont les gens du sol, de la 
vieille patrie, de la bonne France; ceux-ci, ar¬ 
rivés le fer et la flamme à la main, se sont établis 
par le droit du plus fort, et depuis n’ont jamais 
voulu connaître un autre droit; conquérants et 
envahisseurs ils furent : tels ils ont toujours 
voulu rester. Les vainqueurs et leurs partisans 
ne se défendent pas trop de semblables griefs, 
qui flattent leur vanité; ils veulent bien être la 


JACQUES BONHOMME. 209 

race forte, la race année, les gens à cheval 
parmi !a gent à pied, et 11e se désavouent rien 
de ce qu’on leur impute. Mais ils ajoutent que 
quand le droit du plus fort est bien vieux, bien 
vermoulu, quand il ne peut plus se soutenir, 
alors il devient respectable, prend le nom de 
légitimité et doit subsister sous cë beau titre, 
sans rien perdre de ses privilèges, même quand 
il ne peut plus les défendre. « De telles choses, 
le partage se fait au ciel,» comme dit Comines. 
Ce sont questions que l’événement résout. 

«r 

En- ces temps-là elles furent bien complète¬ 
ment résolues; et quand commença la monar¬ 
chie française; quand chacun, Romain, Gaulois 
ou Franc, selon qu’il fut fort, hardi ou habile, 
eut pris sa part au milieu du désordre universel; 
Hugues Capet, la couronne; les uns, de grandes 
seigneuries; les autres, de petites; il resta aux 
ancêtres de Jacques Bonhomme la servitude 
dans toutes ses nuances et variétés. Voilà ce qui 
est sur; par-delà ce sont plus ou moins systèmes 
d’érudits, vanteries de généalogistes. 

La chose aurait paru fort dure à Jacques Bon¬ 
homme, n’était qu’il était déjà assez abruti. On 
lui avait pris tout son avoir ; il se résigna à ne 
pas même posséder sa propre personne. D’ail¬ 
leurs tous les souverains îles grands et petits 
domaines étaient si querelleurs et si cruels, qu’il 

Paris. XIT. 14 


/ 


210 


JACQUES BONHOMME. 

faisait bon être protégé et défendu par quelqu’un 
d’eux, ne fût-ce qu’à titre de bète de somme. 
Tout avait été saccagé et incendié. Les terres 
n’étaient plus cultivées. Alors on rendit géné¬ 
reusement à Jacques Bonhomme le champ qu’on 
lui avait pris, sous la condition qu’après avoir 
défriché de nouveau ce terrain abandonné, re¬ 
planté sa vigne arrachée, il paierait des droits 
de toute sorte. Jacques se contenta de ces con¬ 
ditions. En outre, il lui fallait trouver le temps 
de bâtir, à la sueur de son front, de fortes tours, 
avec des créneaux, des mâchicoulis, des en¬ 
ceintes de murailles et des fossés, pour loger 
son maître, de façon à le garer des attaques de 
ses voisins de campagne. Quand on voyait venir 
de loin avec ses gens quelque châtelain avec 
qui on était en mauvaise intelligence, la cloche 
du château sonnait; vite Jacques faisait rentrer 
dans la cour les bœufs, les moutons et tout 
l’attirail champêtre. Le voisin arrivait et trouvait 
pont levé et portes fermées. Pour lors il passait 
son dépit à brûler la cabane du pauvre Bon¬ 
homme, qui était de bois et de chaume, dressée 
au bas du château sur le revers du fossé. 

Ce régime était cruel. On a beau dire, il est 
difficile de se faire à ces choses-là. Jacques n’était 
pas content. Dans ses petites lumières, il ne 
trouvait pas cela conforme à l’Évangile, que les 


JACQUES BONHOMME. an 

bons prêtres prêchaient, à lui, tout comme aux 
seigneurs. De temps en temps il se révoltait et 
prenait d’horribles vengeances; mais il n’y ga¬ 
gnait rien : il n’était pas de force à lutter. 

Quand par bonheur la passion de s’aller sancti¬ 
fier aventureusement à la croisade et de gagner 
le ciel à grands coups de lance eut pris les che¬ 
valiers, ce fut un bon soulagement pour la fa¬ 
mille Bonhomme; elle respira enfin. En l’absence 
de ses maîtres, elle prit courage à travailler, à 
vendre, à gagner quelque argent. Ce fut profit 
pour tout le monde. Les seigneurs commen¬ 
çaient à avoir besoin de beaucoup de choses, 
qu’il fallait payer pour les avoir; quand le sujet 
avait fait de bonnes épargnes, sou maître en 
pouvait tirer une portion par impôt ou d’autre 
sorte. 

Pendant ce temps-là, la famille de Hugues 
Capet, comme la famille de Jacques Bonhomme, 
avait un peu secoué le joug des seigneurs. Les 
voyant puissants sur leurs sujets, elle eut le 
dessein de les traiter, eux aussi, en sujets de la 
couronne. De là un commencement de bonne 
amitié entre les deux familles : amitié bien sou¬ 
veraine d’une part, bien humble de l’autre. 

Il en arriva que, lorsque les Bonshommes, 
qui habitaient les villes et bourgs, se voyant 
toujours taxés et maltraités, eurent battu et 


aia JACQUES BONHOMME. 

chassé les hommes d’armes de leurs seigneurs, 
le roi ne prit pas la chose en mauvaise part et 
l’approuva par bonnes ordonnances. Ainsi ils se 
trouvèrent ou se retrouvèrent maîtres chez eux, 
bourgeois de leurs villes, n’ayant pour maîtres 
que le roi : et comme tous les barbares germains 
avaient apporté de leurs forets la belle maxime, 
qu’un homme libre ne se soumet qu’aux obliga¬ 
tions consenties librement, on commença à ap¬ 
peler de temps en temps Jacques Bonhomme et 
à lui demander son avis et son consentement. 

Lui et les siens étaient donc quelque chose 
dans l’état, mais encore placés bien bas, comp¬ 
tant pour peu, assez méprisés, et sans grands 
recours contre les gens puissants. Ses libertés, 
à lui, consistaient à ne pas être soumis à toutes 
leurs volontés et fantaisies; la liberté des gens 
puissants était de faire leurs volontés et fantai¬ 
sies. Tout cela était difficile à bien régler. 

Alors commencèrent d’effroyables guerres, 
non plus de voisin à voisin, de seigneur à sei¬ 
gneur, mais de roi à roi, de suzerain à grand 
vassal. Les grandes compagnies formées de gens 
de tous pays, les armées d’Angleterre coururent 
tout le royaume. Jacques Bonhomme apprit un 
peu le métier de la guerre; il défendait les 
villes, il tirait de lare et de l’arbalète; il se met¬ 
tait à la suite d’un chef de son choix. Les che- 


JACQUES BONHOMME. ai3 

% 

valiers étaient vaillants, et lui aussi. De plus 
qu’eux, il aimait toujours le pays, il tenait au 
sol. Un seigneur était vassal du roi d’Angleterre 
et du roi de France; il pouvait choisir, il était 
sûr de trouver un fief et une fortune, lorsque 
mécontent il s’alliait aux étrangers. Tous les 
chevaliers de la chrétienté étaient comme frères 
d’armes, ils formaient une sorte de nation. 
Jacques Bonhomme et sa bourgeoise famille ne 
pouvaient porter ailleurs leur petit champ ou 
leur boutique; c’étaient de vrais et bons Fran¬ 
çais , détestant à mort l’Anglais et le Bourgui¬ 
gnon, les exterminant tant qu’ils pouvaient; 
grands amis du roi français, quand meme il 
n’était que roi de Bourges, combattant vaillam¬ 
ment sous la bannière des bons et loyaux gentils¬ 
hommes, les Lahire et les Saintrailles. Jeanne 
d’Arc, la pucelle d’Orléans, était cousine de 
Jacques Bonhomme. 

Après toutes ces guerres, il commença à y 
avoir un peu de bon ordre en France. Les 
grands vassaux étaient détruits, leurs fiefs étaient 
rentrés au royaume; le roi gouvernait; il avait 
des compagnies de gens de guerre payés sur 
l’argent des impôts, afin de repousser les enne¬ 
mis et tenir le pays en repos. Le roi Louis XI 
abusa grandement de ce pouvoir royal naissant. 
Il fut dur et cruel pour tous; mais il y avait tant 


ai4 JACQUES BONHOMME. 

de haine des faibles contre les puissants, que les 
uns lui pardonnaient presque leurs souffrances 
en le voyant impitoyable pour les autres. D’ail¬ 
leurs il était familier avec Jacques Bonhomme, 
savait prendre son langage et ses façons, le nom¬ 
mait son compère : ce qui fait pardonner bien 
des choses. 

Mainlenant la France était tout autre : chacun 
y était sujet; pas tous égaux, tant s’en fallait, 
mais tous serviteurs du roi, sauf à lui obéir avec 
orgueil ou avec humilité. Le'gouvernement se 
régla d’une façon nouvelle; il n’y eut plus de 
seigneurs, de vassaux et de serfs, mais une cour, 
une armée, des gentilshommes, des gouver¬ 
neurs de province, tous brillants, importants; 
c’était la France militaire, riche, puissante, 
glorieuse, chevaleresque; et en même temps une 
autre France plus modeste et plus laborieuse, 
vêtue non pas d’or et de soie, mais de laine et 
de bure, la France de Jacques Bonhomme. 

Cette France-là avait son parlement, ses éche- 
vins, ses corps de ville; c’était son aristocratie 
à elle; en même temps les gens d’affaires du 
royaume, gens de bon sens et de sage conseil 
dans leur humble condition, que le roi appelait 
même autour de lui dans'les grandes occasions. 
Sous cette aristocratie, et apparenté avec elle^ 
était le tiers-état, la vaste famille de Jacques 


JACQUES BONHOMME. 21 5 

Bonhomme, ces riches marchands, ces grands 
avocats du seizième siècle, ces hommes de livres 
et de liberté, comme ils s’appelaient eux-mêmes. 

Courageux à défendre la justice, humble, et 
pourtant ferme; respectueusement obstiné de¬ 
vant le pouvoir royal, d’une bourgeoise rudesse 
pour tout ce qui n’était pas le roi; cherchant 
ses libertés sous la protection du souverain, 
l’aimant et voulant se fier à lui comme à la loi 
vivante, feignant de ne le plus reconnaître quand 
son langage n’était pas légal : tel était Jacques 
Bonhomme à l’époque où commençait la seconde 
monarchie française. 

s 

Quand vint la réforme, Jacques resta bon ca¬ 
tholique, mais il se prit de déplaisance contre 
les jésuites dès leur origine; il n’a jamais voulu 
d’eux. D’ailleurs il a eu de tout temps quelques 
préjugés contre la cour de Rome. Il ne voulait 
pas les persécutions, et encore moins les mas¬ 
sacres; la Saint-Barthélemi ne fut pas de son 
fait. 

La guerre religieuse était nécessairement une 
guerre politique. Jacques Bonhomme commença 
par se laisser un peu enjôler par les Guise. Il 
était sensible à la flatterie, surtout «à la flatterie 
des grands seigneurs. Ça été long-temps un dé¬ 
faut héréditaire dans la famille ; d’ailleurs il avait 
en grand dégoût les mignons de Henri III. 


216 JACQUES BONHOMME. 

Quand le duc de Guise se mit à faire du mouve¬ 
ment, à pousser aux émeutes, à recruter les 
maîtres d’armes et les batteurs de pavés, Jacques 
Bonhomme, en bourgeois sensé et tranquille, 
se dégoûta des ambitieux; mais il s’en avisa trop 
tard. Il fallut endurer le joug des Seize, voir 
pendre Brisson et Larcher, et se réduire à mur¬ 
murer un peu bas contre l’assemblée des états 
de la ligue. 

Aussi était-il affamé de voir un roi, et l’entrée 
de Henri IV fut une grande joie pour lui. C’était 
son homme; jamais souverain ne lui convint 
mieux; vaillant, facile, familier, de bon sens, 
ferme sans qu’il y parût, et, pour achever, 
Gascon, ce qui a toujours eu un certain charme 
pour Jacques Bonhomme, qui aime mieux qu’on 
se moque un peu de lui que si l’on prenait la 
parole haute. 

Il joua un grand rôle dans cette parodie de 
de la ligue qu’on appelle la fronde; c’était tout 
simple; peu à peu il était venu à tenir beaucoup 
plus de place en France, et les courtisans beau¬ 
coup moins. On le rechercha, on le caressa, on 
se servit de lui; il eut ses jours de souveraineté; 
en définitive, il se trouva moins libre qn’aupara- 
vant; mais en meme temps ceux qui étaient 
au-dessus de lui perdirent toute liberté et pas¬ 
sèrent à l’état de domesticité : c’était une grande 


JACQUES BONHOMME. 217 

consolation pour Jacques Bonhomme, un con¬ 
tentement pour ses vieilles rancunes. 

Sous Louis XIV, ou du moins dans la pre¬ 
mière partie de son règne , Jacques se trouva 
heureux et ne regretta rien. 11 avait un goût in¬ 
variable pour le bon ordre, qui semblait la pre¬ 
mière de toutes les libertés. Or, jamais on ne lui 
avait si bien procuré cet avantage. Pour la 
première fois le faible put avoir complète et 
forte justice contre le puissant. D’ailleurs Jacques 
Bonhomme a toujours été grand ami de la gloire 
française. Les batailles gagnées, les Te Deum, 
les drapeaux appendus aux églises le ravissent. 
Une autre gloire le trouvait aussi fort sensible; 
encore qu’il 11e fût pas alors grand connaisseur, 
la poésie, les arts étaient pour lui une source de 
jouissances et d’orgueil national; puis ces il¬ 
lustres hommes dont on répétait le nom, que le 
roi honorait, et Molière, et La Fontaine, et 
ilacine, et Boileau, tous étaient de la famille de 
Jacques Bonhomme; il se sentait glorifié en eux. 

Le roi était hautain et absolu; il tranchait de 
la divinité. Mais il avait la volonté d’ètre grand 
et de faire la France grande et puissante. Puis il 
était un homme grave; si Jacques aime la fami¬ 
liarité, il respecte beaucoup la gravité : aussi on 
a beau dire; ce fut, c’est encore, pour lui, le 
grand règne de Louis XIV. 


ai8 JACQUES BONHOMME. 

Ces beaux temps ne durèrent guère; il put 
apprendre qu’il n’y a pas beaucoup à se fier au 
bonheur et à la gloire d’un pays qui ne se mêle 
en aucune façon de ses affaires. Jacques Bon¬ 
homme, qui n’avait jamais eu l’habitude de se 
gouverner lui-même, ne songeait guère à un tel 
remède; seulement il était mécontent; les guerres 
inutiles et malheureuses, les profusions de la 
cour, le pouvoir des jésuites, les persécutions 
religieuses, les mauvais ministres et madame de 
Maintenon lui inspiraient haine ou mépris. Mais 
il n’aurait su comment s’y prendre pour faire 
aller les choses plus à son gré. 

La régence lui donna pour consolations et 

pour enseignements des scandales, qui n’étaient 

plus graves et solennels, comme ceux du grand 

* 

roi. Le pauvre Jacques Bonhomme avait encore 
gardé ses mœurs bourgeoises, sa vie de famille, 
son train économe et modeste : on lui fit voir 
toute autre chose et assister à d’étranges spec¬ 
tacles. Cette cour et ces grands seigneurs, de¬ 
vant qui il était encore humble et respectueux, 
lui firent alors grand marché de leur considéra- 
tion. Il vit déménager la religion, la morale, la 
dignité. Le fond et la forme s’en allaient ensem¬ 
ble, et puis l’envie de s’enrichir aussi vite qu’on 
se ruinait; et les changements soudains de for¬ 
tune; et les jeux de bourse et de banque, qui 



JACQUES BONHOMME. 219 

confondaient les joueurs, grands et petits, dans 
une ignoble égalité : tel fut le règne de ce bon 
régent qui gâta tout en France. 

Cela gâta beaucoup, en effet, le caractère de 
cet excellent Jacques Bonhomme. Il devint lé¬ 
ger, méprisant, se vengeant de ce qui lui dé¬ 
plaisait ou lui faisait tort, par des épigrammes 
ou des chansons; frondant tout, sans bien savoir 
ce qu’il aurait voulu. N’ayant rien à faire pour 
régler ou défendre ses propres intérêts, il s’en 
remit aux beaux et grands esprits du temps, qui 
furent ses amis, ses patrons, ses flatteurs, et 
firent passer à un examen public toutes les lois, 
coutumes, autorités, puissances, auxquelles il 
fallait encore obéir par un reste d’habitude. Si 
Jacques avait eu quelques bons vieux titres à 
faire valoir, quelque ancienne charte un peu 
déchirée ou oubliée à produire pour réclamer 
un meilleur gouvernement, il aurait chargé des 
avocats ou des magistrats de sa confiance. Faute 
de droits, il se fit enseigner les droits de l’homme 
par des poètes et des philosophes, qu’il honora 
et adora par-dessus tout; à juste titre, puisqu’il 
11e pouvait guère porter reconnaissance ni res¬ 
pect aux autres puissances. 

Cependant il s’enrichissait, et tout lui prospé¬ 
rait; encore qu’on ne songeât guère à ses in¬ 
térêts, encore que le roi lui fit banqueroute 


220 JACQUES BONHOMME. 

quand il lui empruntait son argent. Ses mœurs, 
son langage, jusqu’à son habillement, deve- 
naienLplus élégants. Il avait des parents qui se 
poussaient dans le beau monde, et qui y étaient 
assez bien venus quand ils avaient beaucoup 
d’argent ou beaucoup d’esprit. Il n’y avait plus 
moyen de le traiter du liant en bas, comme don 
Juan traite M. Dimanche. Les airs de dédain 
avaient pris quelque chose de plus délicat et de 
mieux ménagé. Jacques Bonhomme, pour un 
rien , se sentait prêt à se fâcher; il se trouvait 
parfois mécontent, et même jaloux. Quand 
l’égalité approche, la jalousie commence. 

Bientôt on voulut réparer le vieil édifice de la 
monarchie française ; chacun s’y trouvait mal 
logé, et Jacques Bonhomme plus mal que les au¬ 
tres. C’était à qui mettrait la main à l’œuvre pour 
tout démolir. Le roi et les courtisans prirent peur, 
et malgré leur goût pour la nouveauté, voulurent 
maintenir ce qu’ils avaient promis de changer. 
Un jour, ce fut un grand et redoutable jour, Jac¬ 
ques Bonhomme se leva tout à coup, s’en alla 
prendre la Bastille, et l’on vit qu’il était le plus 
fort. Ce fut une bien autre nouveauté que celles 
auxquelles on avait songé. 

Le voilà vainqueur, le voilà redoutable ; ses 
ennemis ont pris la fuite; tout cède devant lui; 
le roi de France, le petit-fils de Louis XIV de- 


JACQUES BONHOMME. 221 

vient sujet de Jacques Bonhomme. La monarchie 
est là devant lui par terre. C’est à lui à en reb⬠
tir une autre à sa guise. 

Par malheur, Jacques n’y avait pas encore 
beaucoup pensé. Ce grand triomphe était venu 
trop vite et lui avait porté à la tête. D’ailleurs il 
n’était pas accoutumé aux affaires. Le temps qui 
venait de finir l’y avait mal préparé. Ce ne fut 
pas lui, à proprement parler, qui se mit à la be¬ 
sogne. Ce fut dommage, car il a beaucoup de 
bon sens, quand il se donne le temps de la ré¬ 
flexion, et qu’il ne se laisse pas aller à l’impres¬ 
sion du moment, ce qui est son grand défaut. 

Plein de joie et d’espérance,‘il se mit donc à 
voir arranger toutes choses par de jeunes sei¬ 
gneurs qui aimaient généreusement la liberté 
comme une mode, et courtisaient Jacques Bon¬ 
homme comme un roi; par des hommes qui, 
dans leur intempérance de rhétorique, traitaient 
les intérêts du pays comme le programme d’un 
prix académique, et couraient au succès et à 
l’effet ; il y en avait d’autres pleins d’imagination, 
qui ne cherchaient qu’à s’émouvoir et à éprouver 
de fortes sensations, comme à la représentation 
d’un drame farouche; puis venaient les gens qui 
11e s’inquiètent pas de l’absurde ni de l’atroce, 
pourvu qu’on y arrive avec un certain arrange¬ 
ment de paroles qu’ils appellent la logique; enfin 


222 JACQUES BONHOMME. 

les passions bonnes ou mauvaises, dévouées ou 
intéressées, généreuses ou ignobles. 

Parmi tout ce bruit, ce grand spectacle, ces 
magnifiques talents, ces caractères énergiques, 
cette habile activité, comment le pauvre Jacques 
Bonhomme n’aurait-il pas perdu la tète? lui sur¬ 
tout que depuis cinquante ans on avait tenu à 
un régime théorique et littéraire, lui à qui on 
répétait, à chaque chose qui étonnait sa raison 
ou blessait son bon naturel, qu’il devait accep¬ 
ter les conséquences du principe, sans lui per¬ 
mettre de répondre qu’il y a plus d’un principe 
dans ce monde, et qu'il faut tâcher de faire vivre 
‘ en paix leurs conséquences. 

Ainsi on lui flétrit sa victoire, onia souilla de 
crimes et de sang. Cette tranquillité qu’il aime 
tant fut perdue. La liberté 'de la vie privée, qu’il 
préfère à toute autre, se changea en un horrible 
esclavage. Plus de comm erce, plus de richesse, 
plus de bien-être; des ma.îtres cruels, durs, pleins 
de brutalité et d’orguei'i ; des échafauds, où cou¬ 
lait à grands flots bien plus encore le sang des 
braves et honnêtes pa rents de Jacques, que le 
sang de ceux qu’on ap) pelait ses ennemis. L’envie 
et la peur, une certaii\e exaltation aveugle et stu¬ 
pide, l’ivresse féroce du sang répandu, se cou¬ 
vrirent du nom de s alut public. Jacques Bon¬ 
homme avait laissé ven ir jour à jour cette horrible 


JACQUES BONHOMME. ^3 

domination. 11 s’était laissé persuader que le len¬ 
demain était la suite nécessaire de la veille. Puis 
tout cela était si terriblement étrange, si con¬ 
traire aux mœurs douces et amollies du siècle, 
que notre excellent personnage se trouva pris 
comme à l’improviste. Il supporta une rude épo¬ 
que, pliant silencieusement les épaules. Ce n’est 
pas le plus beau de son histoire, et depuis il en 
a toujours été assez honteux. 

Cependant il acquérait d’un autre côté un bien 
grand honneur; jamais il n’avait cessé d’ètre bon 
Français, d’avoir cette sainte horreur de l’étran- 
ger, qui est un trait de son caractère. Voyant 
que les rois de l’Europe voulaient châtier la 
France, il fit partir au plus vite ses enfants pour 
la frontière. Alors on peut admirer le noble spec¬ 
tacle de tant de bravoure, de patience, de zèle 
patriotique, récompensés par la victoire et le 
salut du pays: c’est l’éternelle gloire de Jacques 
Bonhomme. On a voulu la* lui ravir; on a tenté 
de la flétrir par je ne sais quelle alliance avec de 
lâches crimes, de la présenter comme liée né¬ 
cessairement à la sanguinaire tyrannie qu’on 
érige en habileté. Ils ne se doutaient pas, ces 
braves hommes, d’avoir de telles obligations.Ils 
n’avaient vu, eux, nul rapport nécessaire entre 
les massacres des prisons et les victoires de 
Valmy et de Jemmapes, entre les échafauds où 


a q >4 JACQUES BONHOMME. 

périssaient leurs parents et les champs de ba¬ 
taille où ils versaient leur sang; il a fallu leur 
apprendre ce dont ils ne se doutaient pas; c’est 
que les gens qui envoyaient leurs généraux au 
supplice, et qui ne savaient leur donner ni vê¬ 
tements ni pain , avaient organisé leurs victoires. 

Enfin, las de tant d’horreurs, Jacques Bon¬ 
homme intervint un jour dans une querelle qui 
s’éleva parmi ses cruels dominateurs , et pour ob¬ 
tenir son appui il fallut renoncer aux échafauds. 
De ce moment, il montra une aversion et un 
dégoût profond de tous ces hommes de sang. Ils 
furent poursuivis les uns après les autres par la 
haine publique qui s’attacha à leurs noms, 

Cependant il fallait composer un gouvernement 
pour le pays, et lui donner d’autres magistrats 
que le bourreau, il s’était formé une sorte d’aristo¬ 
cratie révolutionnaire, pour qui le pouvoir était 
une place de sûreté qu’elle ne voulait pas livrer. 
Plus prévoyante peut-être que Jacques, elle se 
cantonna dans le gouvernement nouveau, dont 
il'aurait bien voulu la chasser. Sans trop de ré¬ 
flexion, par instinct d’honnête homme, il se 
mêla même un peu à ceux qui se firent mi¬ 
trailler pour expulser la convention. 

Il fallut encore subir cette souveraineté nou¬ 
velle, léguée par de tristes et récents souvenirs. 
On commença à en faire le siège et à la miner, 


JACQUES BONHOMME. ^5 

en y employant ce qu’elle donnait de liberté. Jac- 
ques Bonhomme aime à honorer ceux qui le gou¬ 
vernent, et ceux-là il les méprisait beaucoup. 
C’était un ensemble de toutes les médiocrités, 
tant avait été moissonné ou chassé ce qui était 
élevé par le talent, la vertu, la richesse ou la 
position. Le gouvernement directorial se défen¬ 
dit de son mieux. Sous l’abri des victoires dont 
nos armées effrayaient l’Europe, il détruisit les 
libertés publiques. N’osant plus verser le sang, 
il envoya périr dans les déserts de l’Amérique 
les élus que Jacques Bonhomme avait honorés 
de sa confiance. 

Il n’y en eut pas pour long temps. Un pouvoir 
jaloux, mesquin, malhabile, ignoble, ne saurait 
subsister même par la tyrannie. Le désordre se 
mit partout; la gloire militaire s’éclipsa. Alors 
revint de l’Orient celui qui, deux ans auparavant, 
avait déjà saisi toutes les imaginations par ses 
victoires, qui avait laissé entrevoir en lui comme 
une sorte de grandeur mystérieuse, se plaçant 
hors de pair avec les autres gagneurs de batailles; 
qui, dans la crainte de voir s’amoindrir le pres¬ 
tige, avait fui tout cet entourage vulgaire du di¬ 
rectoire, pour aller en Égypte, se revêtir encore 
plus de l’éclat du merveilleux. 

A peine avait-il mis le pied sur le rivage, que 
Jacques se jeta à ses pieds, le conjurant deren- 

Paris. XII. ï5 


2*6 JACQUES BONHOMME. 

dre à la France la grandeur, la puissance, le bon 
ordre, la sécurité. Sans aucun soin de l’avenir, 
tout préoccupé de ce qui l’affligeait et l’offensait, 
il fit bon marché des libertés du pays, les sacri¬ 
fiant joyeusement à celui qui renversait tout au- 
dehors et réglait tout an-dedans. Jamais homme 

O 

ne fut plus content et plus glorieux que Jacques 
Bonhomme à cette époque. Il retrouvait tout ce 
qu’il aurait pu regretter dans le passé , et ne 
craignait point de voir revenir ce qui lui déplai¬ 
sait. Tout lui semblait pour le mieux; il s’était 
donné un maître, mais c’était le maître du monde. 
Il se sentait, non pas humilié, mais fier; non pas 
esclave, mais dominateur. 

Lorsque toute cette gloire se décora des pom¬ 
pes de la souveraineté, lorsque le général devint 
un empereur, Jacques n’eut pas d’abord grand 
goût à cette représentation théâtrale : il s’en rail¬ 
lait, mais bien bas; car il avait peur et respect. 
Il eut de la peine à prendre au sérieux ceux de 
ses cousins qui devenaient comtes ou barons. 
Mais il le leur pardonnait, précisément parce 
qu’il s'en moquait. 

A force de victoires merveilleuses, de royaumes 
conquis et distribués, à force de succès et de 
génie, ce clinquant et ces oripeaux prenaient 
pourtant un éclat plus réel, et semblaient se 
changer en or véritable. Par malheur il en cou- 


JACQUES BONHOMME. 227 

tait cher à Jacques Bonhomme. Tout séduit qu’il 
pouvait être par la gloire, la guerre perpétuelle 
lui était fort dure. Cette dévorante conscription, 
qui lui enlevait tousses enfants, et semait leurs 
ossements dans toute l’Europe, pour faire des 
rois de Joseph ou Jérôme, devenait chaque jour 
plus odieuse. Bailleurs il ne fallait pas moins 
qu’un joug de fer pour tenir en respect et en 
silence cet univers vaincu, et pour extorquer de 
la France les forces nécessaires au maintien d’un 
régime si extraordinaire. Donc, plus de liberté; 
des prisons d’état; la parole et la presse esclaves; 
partout et pour tout l’obéissance passive. Puis le 
commerce 11’allait pas; on prenait à Jacques ses 
percales et ses mousselines pour les brûler; on 
lui faisait payer le sucre cher, ou augmentait les 
impôts, et les créanciers étaient soldés par des 
banqueroutes. 

De la sorte le grand empire n’était nullement 
le fait de Jacques Bonhomme. Il eût volontiers 
pris patience, s’il eût vu un terme à tant de gloire 
et de souffrance, mais c’était toujours à recom¬ 
mencer: une victoire de plus, c’était une guerre 
de plus; il avait complètement perdu son goût 
pour les Te Deum. Une fois il crut pourtant que 
le héros et lui allaient prendre quelque repos. 
C’était après ce pompeux mariage avec l’archi¬ 
duchesse. A la naissance de cet enfant roi, Jac- 


228 JACQUES BONHOMME. 

ques, en bon père de famille, trouvait qu’il y avait 
là de quoi satisfaire un homme, si grand qu’il 
fût. Mais c’était une idée bourgeoise; ce n’était 
pas de cela qu’il s’agissait: la passion du jeu ne 
s’apaise point, lors meme que des empires et des 
armées sont les enjeux. Tant fut risqué que tout 
fut perdu. Jacques apprit un jour, par un bulle¬ 
tin, que pour avoir cru que les saisons aussi de¬ 
vaient obéir à sa volonté , le grand homme avait 
fait périr cinq cent mille soldats. Nouveaux efforts, 
nouveaux sacrifices, nouveaux désastres. Le dé¬ 
vouement de Jacques Bonhomme ne se ralentit 
pas ; il eût donné la dernière goutte de son sang 
pour fournir, à celui qui avait perdu la France, 
les moyens de la sauver. Génie du capitaine, cou¬ 
rage des soldats, tout fut inutile. Paris vit défiler 
dans ses murs les armées étrangères. C’est le plus 
cruel moment qu’ait jamais eu Jacques Bon¬ 
homme ; lui, si bon Français, lui, si glorieux de 
tant de victoires, lui, tout à l’heure maître de 
l’Europe, voir les Cosaques bivouaquer dans sa 
bonne ville de Paris! Il a encore le cœur serré 
quand il pense à cet affront et à ce chagrin. 

La victoire était la condition du contrat passé 
avec le grand empereur; il y manquait, le contrat 
était rompu. Jacques se sentait peu de penchant 
pour l’ancienne race de ses rois. D’abord il l’avait 
un peu oubliée. Elle revenait avec les armées 


JACQUES BONHOMME. 229 

étrangères,et c’était un terrible grief; puis il avait 
un certain pressentiment que ces princes avaient 
la main malheureuse. Bourbon et révolution 
étaient deux idées attachées ensemble dans son 
instinct; de plus habiles auraient expliqué pour¬ 
quoi ; lui, il en jugeait comme d’un mauvais sort. 
Pourtant, comme il est homme de bon sens, qui 
ne s’obstine pas aventureusement contre la né¬ 
cessité, il accepta ceux que lui donnait le destin, 
bien résolu de s’arranger avec eux, à sa guise, 
non à la leur. 

Les princes légitimes furent assez surpris en 
retrouvant leur ancien compatriote Jacques Bon¬ 
homme. Il avait fort changé durant leur longue 
séparation. Ce n’était plus ce bon bourgeois, par¬ 
fois hargneux et difficile, mais retournant en¬ 
suite, après un moment passé, cultiver son champ 
ou aimer son drap. Il avait pris une large assiette 
dans le pays et s’y était mis d’aplomb. On ne 
l’intimidait plus; on ne lui imposait guère, et il 
était bien au-dessus d’une quantité de cajoleries, 
avec quoi on l’apaisait autrefois. Le roi n’était 

plus pour lui un Dieu sur la terre, entouré de 

* 

ses demi-dieux; c’était l’homme de la nation , 
exerçant un pouvoir utile, revêtu d’une majesté 
tout humaine, non plus religieuse et mystique. 
La jalousie de Jacques était surtout singulière¬ 
ment éveillée sur le chapitre de l’égalité. Il était 


ü 3 o JACQUES BONHOMME. 

là-dessus plus chatouilleux que sur nulle autre 
chose. Lui et les siens avaient été ennoblis de la 
façon qui ennoblit le mieux, à la pointe de l'épée. 
Autrefois,étant soldats, ilsavaientgagné Laufeld 
ou Fontenay; maintenant officiers ou généraux,ou 
maréchaux de France, ils avaient remporté des 
victoires de Jemmapes, de Marengo, d’Austerlitz; 
ils avaient conquis l’Europe. Quel moyen de ra¬ 
mener aujourd’hui Jacques Bonhomme à son an¬ 
cienne place? Il fallait compter avec lui et le bien 
ménager. En outre il avait toujours son vieux 
levain contre les jésuites, et son éducation phi¬ 
losophique le disposait trop mal pour le clergé. 

Si l’on avait su, ou si l’on avait pu prendre 
garde à tout cela, on aurait fait très bon ménage 
avec Jacques: on lui avait donné la paix qu il 
avait tant souhaitée; le commerce était en réelle 
prospérité; il y avait à la fois liberté et repos. 
C’était de quoi vaincre de grandes préventions; 
elles seraient allées diminuant, n’était une incu¬ 
rable méfiance de part et d’autre. Jacques ima¬ 
ginait sans cesse qu’on voulait lui ôter ses liber¬ 
tés, lui manquer de foi, le remettre en roture et 
infériorité, le livrer tout garrotté au gouverne¬ 
ment des prêtres. D'autre part, ceux qui avaient 
été, ou qui croyaient devoir être restaurés, s’é¬ 
pouvantaient et s’irritaient dès que Jacques Bon¬ 
homme voulait user un peu librement de ses droits. 


JACQUES BONHOMME, s 3 i 

On lui imputait toujours de mauvais desseins, 
ou un funeste aveuglement. On lui reprochait 
les crimes et les malheurs du passé, l’accusant 
de vouloir les recommencer, lui qui les détestait. 
Puis on entreprenait de réformer ses mœurs et 
de refaire son éducation, ce qui l’offensait beau¬ 
coup. On l’appelait impie et sacrilège; on vou¬ 
lait qu’il fut père de famille, non pas à sa mode 
et selon sa situation, mais à la façon du temps 
passé. Enfin, au lieu d’honorer, comme il eût été 
juste, son bon sens, son expérience si chèrement 
acquise,son goût pour le bon ordre, son respect 
des lois, on s’inquiétait et on l’inquiétait. Il ne 
savait jamais sur quoi compter, toujours menacé 
d’ètre châtié, s’il n’était sage, et mis en dure 
tutelle, s’il contrôlait de trop près ses affaires. 

Pourtant cela dura plus long-temps qu’on au¬ 
rait pu le croire. Les uns comme-les autres 
étaient devenus plus sages, moins passionnés, 
plus amis du repos. Ce n’étaient plus les an¬ 
ciennes ardeurs, les convictions absolues, les 
folles espérances. Les gouvernants de la restau¬ 
ration furent timides, et Jacques Bonhomme fut 
patient. Cette conduite honorable et prudente 
lui fit un extrême honneur; il devint plus raison¬ 
nable, plus éclairé*, moins livré au premier vent 
des impressions, plus honnèle homme encore 
que par le passé. Ce n’était ni faiblesse, ni timi- 


2 3 a JACQUES BONHOMME. 

dite, c’était sagesse, c’était crainte de trouver pire 
en cherchant mieux. 

Aussi rien ne fut plus grand et plus beau que 
le moment où, attaqué dans ses droits, il se mit 
à les défendre. Jamais si merveilleuse force ne 
fut employée à justice plus évidente ; jamais peu¬ 
ple n’eut tant raison. L’événement fut aussi 
prompt et décisif que la cause était bonne. En 
outre quel courage! quel vaillant souvenir de la 
gloire militaire! quelle modération dans la vic¬ 
toire! quelle humanité envers les vaincus! quelle 
sagesse à laisser s’accomplir le seul dénoùment 
raisonnable! 

Maintenant Jacques Bonhomme est le maître, 
le seul maître : maître chez lui, qui aurait droit 
de le trouver mauvais ? C’est à lui d’aviser à 
l’usage qu’il pourra faire de sa souveraineté. S’il 
en jouit sagement, il s’honorera encore plus que 
par ses glorieuses journées. S’arrêter après une 
révolution accomplie d’une telle sorte, refaire 
tranquillement un gouvernement après avoir 
écrasé l’autre dans la rue, voilà ce qui sera nou¬ 
veau , imprévu, admirable. L’aristocratie anglaise 
assura le repos et la liberté de son pays en 1688. 
Elle congédia les Stuart, sans tumulte et sans 
convulsion; les libertés écrites dans les lois, de¬ 
vinrent réelles et inattaquables ; du reste, l’ordre 
social demeura le même. Jacques n’a cherché 


/ 


JACQUES BONHOMME. ^33 

non plus qu’une sécurité et des garanties qui lui 
manquaient. Il a combattu pour conserver ce 
qu’on lui disputait, non pour conquérir ce qu’il 
a déjà! Lui, qui est devenu une sorte d’aristo¬ 
crate, il a voulu faire aussi son 1688. Mais ce 
n’est pas si facile. Sa famille est nombreuse, quel¬ 
quefois désunie, souvenjf mal disciplinée. Au- 
dessus, au-dessous de lui, il a des ennemis, qui 
veulent aussi tenter la fortune des voies de fait; 
ils trouvent que c’est le vrai moyen de résoudre 
toutes les questions. Une fois la force a eu raison ; 
ils en concluent qu’il n’y a pas au monde d’au¬ 
tre raison que la force. Ils tiennent ainsi Jacques 
Bonhomme en alerte continuelle; il est bien loin 
du repos qu’il a voulu. 

A travers tant de tracas et de périls, son grand 
bon sens se manifeste pourtant en presque toute 
occasion. Il a choisi un roi, et il y tient beau¬ 
coup; c’est son roi à lui; ce n’est plus le sei¬ 
gneur du pays , le premier gentilhomme du 
royaume, comme disait François 1 er ; son pou¬ 
voir ne vient plus de lui-même; son lustre ne 
tient plus à quelques-uns. Il est tout à tous; il 
ne dit plus : « L’état, c’est moi. » Au contraire, 
l’état dit : « Le roi, c’est nous. » 

Mais, précisément pour cela, Jacques le veut 
grand, noble, respecté; il veut que son roi ait 
autant de jnajesté, et une majesté plus solide 


2 34 JACQUES BONHOMME. 

que les autres rois. Il lui plaît qu’il soit d’aussi 
grande maison qu’aucun souverain d’Europe. 
Jacques n’est pas assez abstrait pour croire qu’il 
a choisi Louis-Philippe, à part sa situation de 
prince, et comme le propriétaire le mieux mé¬ 
ritant de la banlieue. 

Ce n’est pas lui qui se prendrait de haine et 
d’envie contre une grandeur dont il s’honore; 
qui outragerait celui qu’il a élevé, qui lui mar¬ 
chanderait l’éclat de la royauté, qui lui refuserait 
la faculté de secourir le malheur et d’encourager 
les arts. Sa logique à lui, c’est de bien savoir ce 
qu’il veut; il n’ignorait pas que les rois ont une 
couronne, des palais, un nombreux cortège, un 
luxe obligé. Il a cru un roi v nécessaire et n’ira 
point le découronner et le flétrir. Il a fait une 
révolution d’homme libre, et non pas une satur- 
nale d’esclave. 

Sa foi en la royauté est ferme, sans être su¬ 
perstitieuse. Il croit l’institution bonne, indis¬ 
pensable même. Elle est conforme à ses habi¬ 
tudes, à ses penchants. Il aime à crier: « Vive 
le roi ! » Dans les anciens temps, il a du souvent 
du bonheur et de la gloire à la puissance royale, 
qui lui servit de refuge contre ses oppresseurs. 

Mais surtout il a en répugnance et mépris les 
souvenirs de république; il est prêt à se prendre 
de belle colère contre ceux dont l’imagination 


JACQUES BONHOMME. 2 35 

dépravée et les passions ignobles mettent à l’é¬ 
tude un mélodrame révolutionnaire, pour y 
essayer le rôle de Robespierre et de Danton. 
Quant aux rêveries américaines, il ne les com¬ 
prend pas, et pense en gros que des peuples si 
différents ne peuvent pas avoir le meme gouver¬ 
nement. 

Il est chatouilleux sur tout ce qui touche 
l’honneur national, et aurait bien vite repris sa 
vieille épée, si le pays était attaqué ou offensé; 
mais il ne se soucie nullement de verser son 
sang et de ruiner la France pour arrondir les 
périodes ronflantes de tel ou tel orateur, ou pour 
vérifier les prédictions des politiques de café. 
Quand on promet de prendre son dernier écu 
et son dernier enfant, on n’exerce sur lui au¬ 
cune séduction. 

Il commence à hure moins de compte des 
conseils et des commandements des publicistes 
quotidiens. La liberté de la presse et des jour¬ 
naux n’a plus pour lui les charmes du fruit dé¬ 
fendu, de la jouissance menacée. Il trouve ces 
messieurs trop présomptueux et hautains; ils le 
régentent d’une façon trop absolue. Ils se sont 
trompés si souvent que Jacques apprend peu à 
peu à estimer son bon sens plus que leur bel 
esprit. Il a envie de se tirer de la politique litté¬ 
raire qui deux ou trois fois lui a gâté ses affaires. 


2 36 JACQUES BONHOMME. 

Quand il entend dire que la presse est un qua¬ 
trième pouvoir, une magistrature suprême, il se 
prend à rire et réfléchit qu’au fait un article de 
journal n’est que la façon de penser de quel¬ 
qu’un; comme il n’écoute pas la conversation de 
toutes sortes de personnes et la laisse là quand 
elle est ennuyeuse, bruyante ou absurde , il peut 
bien en faire autant lorsque cette conversation 
lui arrive en caractères moulés, rangés par co¬ 
lonnes, sur un papier humide. 

Mais ce qu’il est avant tout, c’est grand ami 
de l’ordre public; les émeutes excitent son cour¬ 
roux, on l’a toujours trouvé prêt à obéir au 
rappel, et à son grand dépit, ce qu’il a été avant 
tout, c’est garde national zélé. De tous ses de¬ 
voirs de citoyen, c’est presque le seul qu’il ait 
eu à remplir. H a pourchassé devant sa baïon¬ 
nette ceux qui troublaient son repos et son 
commerce; mais soit légèreté, soit faiblesse, il 
ne sait pas montrer assez d’indignation ni de 
répugnance aux sophistes ou aux rhéteurs de 
l’émeute; il les a réprimées, mais pas'encore 
suffisamment découragées; de sorte qu’il a fallu 
souvent recommencer. Son opinion a plus d’ins¬ 
tinct que de raisonnement, plus de vivacité que 
de constance. A un jour donné, il est vaillant 
et animé; le reste du temps il a trop d’indiffé¬ 
rence et de laisser-aller; il aime le bien et ne se 


JACQUES BONHOMME. a 3 7 

garde pas assez du mal. Peu à peu l’expérience 
lui apprendra que ses devoirs ont augmenté avec 
ses droits, et qu’il lui faut être plus grave, plus 
ferme, plus prévoyant que par le passé. Plus 
tard, s’il reste ce qu’il fut autrefois, s’il aime 
mieux jouir de la liberté de fait sans se donner 
de la peine, que d’en prendre beaucoup pour 
avoir la liberté de droit, il pourra retomber dans 
sa douce insouciance. En ce moment elle le per¬ 
drait; il faut qu’il prête secours aux défenseurs 
du bon ordre et de la raison ; il ne doit pas être 
médiocrement de leur avis, qui est le sien. Qu’il 
les sache reconnaître, les choisisse, les encou¬ 
rage, se mette avec eux de tout cœur. 

Ses ennemis comptent beaucoup sur un vieux 
défaut qu’ils lui connaissent et qu’ils flattent de 
leur mieux. Us espèrent égarer sa passion d’éga¬ 
lité, le rendre envieux, méfiant, l’exciter contre 
tout ce qui s’élève, l’empêcher d’accorder pleine 
confiance à qui que ce soit de peur de le gran¬ 
dir. Jacques aurait tort de les écouter. Quelque 
grand que fût son préjugé contre l’aristocratie, 
il a touché le but et peut se tenir pour satisfait. 
Sa volonté est faite ; ceux dont la vanité blessait 
sa vanité ne sont plus en scène. Dès long-temps 
condamnée à ne pas enfoncer ses racines dans 
le sol, à ne pas siéger sur elle-rnème, l’aristo¬ 
cratie française était devenue un appendice de 


238 JACQUES BONHOMME. 

la personne royale. Elle croissait et florissait 
selon la fortune de la dynastie. Leur sort sem¬ 
blait être enchaîné. Charles X abdique la cou¬ 
ronne; l’aristocratie abdique la cité. L’amour de 
la patrie a été remplacé par la fidélité domes¬ 
tique; au coup qui a renversé l’ancienne royauté, 
l’aristocratie se disperse, comme des serviteurs 
effarés, qui n’ont plus leur maître. Leurs intérêts 
semblent tellement à part du pays, qu’encore 
une fois c’est en ses ennemis qu’ils mettent leur 
recours. U y a quarante ans, ils allèrent se mêler 
aux armées qui voulurent envahir la France; au¬ 
jourd’hui que l’Europe reste froide à de telles 
plaintes, l’impuissante aristocratie émigre vers 
l'anarchie. Ce n’est plus l’étranger cpii nous me¬ 
nace, c’est l’esprit de désordre; elie lui arrive en 
auxiliaire; elle lui apporte ses passions et ses 
sophismes. La France est en péril, qu’elle s’en 
tire comme elle pourra; ces Français-là ne vien¬ 
dront pas à son aide. Ils lui souhaiteront mal¬ 
heur, contribueront de leur mieux à ses em¬ 
barras, mettront leur espoir dans ses misères; 
sauf, quand elle aura triomphé, à venir récla¬ 
mer leur part de la prospérité ou de la gloire 
nationales. 

Jacques Bonhomme a peut être encore trop 
de préventions pour voir que c’est un des incon¬ 
vénients de la situation, et qu’il vaudrait mieux 


JACQUES BONHOMME. 2 3 g 

pour tous voir finir cette scission dénaturée. 
Quoi qu’il en soit, aucune supériorité ne peut 
lui être imposée; mais il n’en faut pas conclure 
que toute supériorité doit être à jamais menacée 
d’ostracisme; seulement une aristocratie large, 
mobile, ouverte à tous, née des entrailles du 
pays, recevra, jour à jour, par habitude,'par 
confiance, par progrès de temps, une investiture 
nationale, non de la loi, qui serait insuffisante, 
choquante ou ridicule, mais des mœurs et du 
cours naturel des choses. Ce n’est pas d’une 
institution qu’il s’agit, mais d’un esprit général, 
qui préférera le repos à l’agitation, l’ordre aux 
perturbations, la durée au changement: condi¬ 
tions qui ne peuvent guère s’accomplir dans une 
vieille société toute pleine de souvenirs, lorsque 
rien n’est honoré, lorsqu’aucune existence n’est 
entourée d’égards, lorsqu’il n’y a nulle solidité 
dans la précieuse possession de la confiance et 
de l’estime publiques. 

Ainsi Jacques Bonhomme se rassurera peu à 
peu; cette aristocratie, plus personnelle que 
sociale, ne peut être que son œuvre. Il n’y en 
aura pas d’autre que celle qu’il reconnaîtra de 
son plein gré et pour son plus grand avantage. 
Services rendus, capacité, talent, richesses, 
souvenirs; c’est à lui de choisir les titres qui lui 
agréeront le plus, de les peser, de les balancer, 


a4o JACQUES BONHOMME. 

de les combiner, afin d’accorder sa confiance et 
ses égards, comme il l’entendra. Mais s’il ne 
voulait rien élever et rien honorer; s’il trouvait 
plaisir à ne rien reconnaître au-dessus de l’uni¬ 
versel niveau; s’il se préoccupait d’une perpé¬ 
tuelle jalousie ; si, sans écouter sa droite raison, 
il ne voulait point voir que toute la puissance 
de l’état ne pouvant être concentrée dans la per¬ 
sonne royale, il faut aussi entourer de considé¬ 
ration ceux qui se trouvent dotés d’avantages 
naturels ou sociaux et ne les point traiter en 
ennemis du pays; si son ambition était de tout 
rabaisser et non point de s’élever à tout; alors 
la liberté et l’ordre public seraient en grand 
péril. Jacques Bonhomme peut déjà entendre 
comment, lui aussi, est appelé privilégié et aristo¬ 
crate; déjà sa boutique est traitée de fief et son 
héritage d’usurpation; déjà on lui impute la 
misère du pauvre : on ameute contre lui ceux 
qui manquent de revenus ou de travail. 

Il y a aussi une égalité au-dessous de lui, et 
c’est là qu'on voudrait le faire descendre. Qu’au- 
ra-t-il à répondre si de son côté il ne veut au¬ 
cune inégalité, s’il veut nier ou détruire celles 
qui existent réellement? Donc, plus de société 
et guerre civile, jusqu’à ce qu’arrive le despo¬ 
tisme, ce grand niveleur qui confond, dans la 
condition commune d’obéissance, les grands et 


JACQUES BONHOMME. 2^1 

les petits, comprimant les supériorités dont il 
s’inquiète ou se chagrine. 

Est-ce l’avenir de Jacques Bonhomme ? Beau¬ 
coup le disent ainsi. Il peut avoir de meilleures 
espérances. C’est toujours un grand ^danger que 
d’avoir son sort uniquement dans ses propres 
mains; mais il a beaucoup souffert, passé par 
bien des éprevues; il a gagné une coûteuse sa¬ 
gesse ; il a le sentiment de sa situation et de sa 
force. Nous verrons. 

GIBERT. 




Paris. XII. 





DE LA BLAGUE PARISIENNE. 



Qui ne sait en France ce que l’on entend par 
le mot blague? Et cependant le dictionnaire de 
l’académie ne l’a pas encore adopté; il est tou- 
jours un peu arriéré le bon dictionnaire. Com¬ 
ment se passer d’un mot qui exprime tant, et qui 
explique tout en France, principalement à Pa¬ 
ris? Beaumarchais a dit que le goddam était le 
fond de la langue anglaise, et il a dit la une 


16. 



244 DE LA. BLAGUE 

bêtise, ce qui ne lui arrivait pas souvent; mais 

\ 

enfin, c’en était une. Le mot blague est d’une 
bien autre importance dans notre langue. Je ne 
dirai pas qu’il en est le fond ; ce serait une ex¬ 
pression vide de sens, appliquée à un mot; mais 
je dirai que le mot blague exprime ce qui est le 
fond à peu près de tout ce qui se dit et se fait 
en France. La blague, c’est l’art de se présenter 
sous un jour favorable, de se faire valoir, et d’ex¬ 
ploiter pour cela les hommes et les choses: on 
s’en sert plus ou moins adroitement ; mais tels 
sont sa tâche, son but, et la définition à peu près 
de ce qu’elle exprime. 

La blague fait le politique de toutes les 
nuances ; c’est l’amour de la blague qui a fait 
les révolutions de toutes les couleurs ; l’empire 
même lui dut une partie de sa gloire; l’em¬ 
pire lut l’âge d’or de la blague. Quel vaste champ 
Napoléon ouvrait à tous les blagueurs! On ne 
retrouvera jamais un homme comme celui-là; 
aussi a-t-il été regretté par les hommes les plus 
opposés, par les amis de la liberté, de l’égalité, 
du despotisme, du privilège, etc., etc.? Un légi¬ 
timiste retrouverait Napoléon avec assez déplai¬ 
sir ; le républicain prend un air religieux en jetant 
une couronne d’immortelles au pied de la colonne 
de la place Vendôme; le favorisé du système 
juste-milieu voudrait que Louis-Philippe se napo- 


PARISIENNE. 245 

léonisât lin peu plus. Je le répète, cela vient de 
l’amour de la blague. Le Français est essentielle¬ 
ment blagueur, et le Parisien surtout; il n’est 
pas précisément menteur; ainsi il lui faut un 
thème, un canevas, un quelque chose sur quoi il 
puisse travailler sa blague. Qu’on lui procure ce 
quelque chose, et le voilà content. Pour pre¬ 
mière condition, il a fallu au blagueur l’égalité; 
sans égalité, point de blague possible > l’égalité, 
c’est le pain de la blague, aussi en veut-on dans 
toutes les classes, chacun à sa manière, il est 
vrai. L’homme est imprégné en France de l’a¬ 
mour de l’égalité depuis les pieds jusqu’à la 
tète, témoin le décrotteur et le perruquier, qui 
veulent être artistes. Si je vous disais que le grand 
seigneur, le vrai, selon lui, celui d’autrefois, en , 
veut comme le décrotteur et le perruquier, vous 
ne le croiriez pas. Eli bien! interrogez-le, de- 
mandez-lui ce qu’il pense du roi, des princes, il 
vous répondra froidement qu’ils ne sont que les 
premiers gentilshommes français, et même, pour 
être plus clair, il ajoutera, les premiers entre les 
égaux. Yous ne soupçonniez pas les grands sei¬ 
gneurs d’autrefois d’aimer l’égalité? Quelle injus¬ 
tice ! ils l’aiment comme vous, comme nous, 
comme tous, comme les républicains nous ont 
prouvé qu’ils l’aimaient, lorsque, sous l’empire, 


246 DE LA BLAGUE 

pour être les égaux des grands seigneurs passés, 
présents et à venir, ils ont voulu être grands di¬ 
gnitaires, grand’croix, grands quelque chose enfin. 
L’égalité a donc été nécessaire à la blague ; nous 
l’avons maintenant; nous en jouissons; nous 
l’avons conquise, c’est-à-dire celle de la blague: 
l’égalité de la blague confère la faculté de pou¬ 
voir s’escrimer sur le : Nous pouvons être . Ce qui 
a perdu l’ancienne dynastie, c’est qu’il existait 
de son temps, surtout avant la première révolu¬ 
tion , une grande masse de gens qui ne pouvaient 
pas blaguer sur ce qu’ils auraient pu être, car 
il était notoire qu’on n’en aurait pas voulu. 
Elle n’a pas su, à la restauration, rassurer la 
blague sur tout ce qu’elle avait à craindre. Na¬ 
poléon seul eut le bon esprit de la satisfaire, et 
de l’exploiter habilement à son profit : c’est qu’un 
grand génie est propre à tout. De son temps de 
qui aurait-on pu dire : Il ne peut pas être ? 
Voilà mon égalité, la vraie, la possible, et la 
nécessaire, celle de la blague. Quant à l’autre, 
qui en veut dans le fait? personne. Ceux qui 
crient le plus sont peut-être ceux qui s’en sou¬ 
cient le moins; ils ne la prônent tant que parce 
qu’ils apprécient beaucoup, mais beaucoup, la 
supériorité; sans quoi ils se tiendraient tran¬ 
quilles; on ne se donne pas tant de peine pour 


PARISIENNE. 247 

être comme tout le monde. Restons-en donc à 
l’égalité de la blague, et maintenonS-la tout en¬ 
tière, elle a bien ses avantages, et les gouverne¬ 
ments mêmes peuvent y trouver le leur. Si j’étais 
gouvernement, suivant lajuste expression du ga¬ 
min de la caricature, par le secours de la blague 
je saurais contenter tout mon monde en le ran¬ 
geant en trois catégories, qui toutes pourraient 
avoir leur blague. Une première catégorie se¬ 
rait composée de ceux qui ont été; une seconde, 
de ceux qui sont; et une troisième, de ceux qui 
auraient pu être. Je ne laisserais jamais cumuler 
les avantages de deux catégories par un même 
individu, ou du moins autant que possible; car 
chaque individu se trouve fort heureux par une 
de ces trois conditions, pour peu qu’il ait de 
quoi manger avec cela. Prenons notre première 
catégorie; il reste toujours quelque chose maté¬ 
riellement après avoir été, et c’est un excellent 
terrain pour la blague. Comme on peut se faire 
valoir en disant : J’étais ! quand on n’est plus. Que 
de bien on a fait! combien on en aurait fait! 
O11 a à sa disposition le passé, le présent et le 
futur pour se poser grand homme, d’autant plus 
que la politesse française, qui respecte assez la 
blague en général, par esprit de corps, accorde 
beaucoup à celle d’un déchu ; on y sourit, on y 


DE LA BLAGUE 


*48 

paraît croire, on y croit même; elle n’est sur le 
chemin de personne. Le blagueur qui a été, ren¬ 
tre chez lui après sa journée faite, plein de con¬ 
tentement de lui-même et des autres par consé¬ 
quent, et tout à fait réconcilié avec sa chute, 
qui dans son opinion n’a fait que relever son 
mérite. Vous voyez que voilà notre première ca¬ 
tégorie qui n’est pas mal partagée, qui peut fort 
bien cheminer, et qui ne charge même pas le 
budget. Quant à notre seconde, c’est différent, 
elle le charge, et même beaucoup. Vous concevez 
que ceux qui la composent, les hommes qui 
sont , attendent patiemment de faire partie de la 
première; vous concevez aussi que leur partici¬ 
pation au budget ne les empêche pas d’avoir à 
leur disposition une blague fort convenable ; 
vous concevez encore ce que vaut la possession ; 
ainsi vous concevrez facilement que je me dis¬ 
pense de faire rénumération de tout ce qui peut 
les rendre satisfaits: ils le sont, ou il faut con¬ 
venir qu’ils auraient l’esprit mal fait; mais ils le 
sont en général ; ils applaudissent à tout ce qui 
vient du gouvernement, c’est le centre, la partie 
ventrue de l’ordre social; c’est pour cela que je 
l’ai mise dans le juste-milieu. De mes catégories, 
il me reste à parler de la troisième, composée 
de ceux qui doivent vivre sur le : f aurais pu 


PARISIENNE. a 4 9 

être ; eh bien! c’est la faute des gouvernants si 
ceux-là ne sont pas tout aussi satisfaits que les 
autres, c’est la classe la plus nombreuse, mais 
aussi la plus facile à contenter, à partir du point 
où nous sommes, du point où l’égalité de la bla¬ 
gue est consacrée. Nos gens de la troisième ca¬ 
tégorie doivent être traités avec la plus grande 
distinction ; toute la sagacité gouvernementale 
devrait s’exercer à connaître ceux qui sont pro¬ 
pres à faire partie de cette catégorie, à leur pro¬ 
diguer toutes les petites attentions , tous les 
égards dont les gouvernants sont susceptibles. 
On peut les contenter et n’en faire jamais rien. 
Ne sont-ce pas là des gens précieux pour les gou¬ 
vernants, s’ils savaient en tirer parti. D’abord il 
ne faut pas avoir l’air de remarquer leur inapti¬ 
tude gouvernementale, quin’est pas toujours un 
effet de leur mauvaise volonté ou de leur inca¬ 
pacité, mais souvent celui du hasard qui ne les 
a pas mis en position d’être quelque chose ; en¬ 
suite il ne faut pas les écouter avec une appa¬ 
rence de distraction quand ils viennent pour 
vous parler en public, à vous, gouvernants; il 
faut au contraire vous arranger de manière à ce 
que leur blague puisse jouer son jeu. Un regard, 
un sourire de ministre sera si bien exploité , 
coûte si peu et rapporte tant! Une grande faute 
des gouvernants, on 11e saurait trop le répéter. 


2 5 o DE LA BLAGUE 

est de ne bien traiter que ceux dont les intérêts 
se trouvent liés aux leurs, c’est une sottise ; ceux- 
là leur sont acquis de droit, de fait, leur intérêt 
vous répond deux , dirait Figaro. Il n’y a 
donc pas à s’en occuper. Il ne serait pas digne 
non plus de caresser ses ennemis, et d’ail¬ 
leurs on ne les ramène jamais. C’est donc la 
masse flottante, si je puis m’exprimer ainsi, qu’il 
faut cajoler, et c’est là notre troisième catégorie, 
celle de nos blagueurs sur le : f aurais pu être; 
c’est elle qui fait l’opinion, ou plutôt c’est en 
elle qu’elle réside. On se méfie d’un opposant, 
on se méfie d’un partisan par état; eelui à qui 
on entend dire: Si j’avais voulu être, je serais; 
celui-là est l’oracle, on ne va pas chercher scru¬ 
puleusement l’exactitude de son dire, il faut seu¬ 
lement que l’on puisse y croire, qu’il y ait quel¬ 
que apparence de vrai. Secondez-le donc de tout 
votre pouvoir, vous, gouvernants, ce bon bla¬ 
gueur; qu’il puisse faire ses dupes, il vivra là- 
dessus; il sera presque dupe lui-même de ce 
qu’il dira; et, s’il vous doit la réussite de quel¬ 
que blague, il vous sera dévoué; et ce n’est pas 
peu de chose que le dévouement d’un blagueur, 
il rapporte beaucoup. Mais laissons là la blague 
politique, on en est rebattu, et puis j’ai peu 
d’espace, et je veux vous démontrer que la bla¬ 
gue s’exploite dans tous les genres. Je ne veux 


PARISIENNE. a 5 i 

qu’appeler votre attention sur les succès qu’elle 
a produits dans tous les genres,en peinture, en 
musique, en médecine, en science même, enfin 
en tout. Le charlatanisme est étranger, et la bla¬ 
gue est française, vous comprenez la différence; 
mais le charlatanisme étranger trouve un puis¬ 
sant auxiliaire dans la blague française. Le char¬ 
latan et le blagueur se font valoir mutuellement; 
vous sentez toutefois que l’avantage appartient 
au blagueur, qui n’est mu par aucun vil inté¬ 
rêt; tout est délicat et poli dans le blagueur; 
le charlatan, au contraire, n’a en vue que son vil 
et grossier intérêt ; mais la politesse française ne 
conçoit jamais le charlatanisme, elle ne le soup¬ 
çonne même pas, elle ne l’accueille et ne l’admet 
que comme blague, et le protège en conséquence ; 
aussi pourrions-nous citer tel médecin, tel pein¬ 
tre, tel musicien, voire même tel savant, arrivé 
par la diligence à Paris, dépisté par la blague, 
et bientôt mis en état de retourner dans son pays 
en voiture de poste à quatre chevaux, ou restant 
à Paris, et y roulant carrosse à nos dépens. Si 
ces heureux charlatans étaient restés dans leur 
pays, dans ces pays arriérés où la blague n’a pas 
cours comme en France, ils auraient toujours 
vécu pauvres et ignorés ; mais ils viennent à Paris, 
et leur fortune est faite. Comment se refuser à 


DE LA BLAGUE 


se faire valoir soi-même, en produisant des in¬ 
dividus dont les noms finissent en eff en oJf y 
en en th, etc., etc., qui peuvent fournir à des 
blagues d’une certaine importance? C’est im¬ 
possible, aussi nous voyons MM.Ah! qu’est- 

ce que j’allais faire, moi? Fi donc! j’allais nom¬ 
mer; Dieu m’en garde, même de désigner par des 
initiales, c’est si commun, de si mauvais goût. 
Je me tais ; d’ailleurs, mes lecteurs sont déjà 
convaincus que, sans la blague,on n’est rien chez 
nous ; que si on y est quelque chose, il y a tout 
à parier que la blague s’en est mêlée. On peut, 
à la rigueur, être homme de mérite et blagueur, 
cela s’est vu; mais, règle générale, soyez bla¬ 
gueur d’abord pour parvenir, et puis homme de 
* mérite si vous pouvez, cela ne gâtera peut-être 
rien; quelquefois l’un a mené à l’autre; on a eu 
quelquefois du talent en France pour justifier sa 
blague. Nous pourrions prendre la blague dans 
ses détails, mais cela nous mènerait trop loin, 
attendu que chaque état a la sienne particulière, 
indépendante de la blague en général. 11 est 
même fort curieux de l’observer ainsi dans ses 
détails; j’invite donc mes lecteurs, si j’en ai, à 
se livrer à cette observation, qui pourrait tour¬ 
ner à leur profit; je n’ai fait que les mettre sur 
la voie d’une étude plus approfondie, il faudrait 



PARISIENNE. a 53 

plus d’espace que je ne puis en avoir dans ce 
livre pour traiter complètement la matière; mais 
j’ai espéré que cet article pourrait être utile à 
quelque pauvre diable qui se casse la tète con¬ 
sciencieusement à travailler pour parvenir, et 
qui néglige un moyen plus commode et plus 
certain. 

Comte J. A. de MAUSSION. 





MONTMARTRE 


AYANT ET DEPUIS LE DÉLUGE, 



I. 

Les Parisiens donnent généreusement le nom 
de montagnes aux collines gypseuses qui domi¬ 
nent au nord et au midi le bassin de la Seine ; 
dans la direction du nord, celle de Montmartre 
s'élève comme la reine de ces Gordilières lilipu- 
tiennes, c’est le Chimboraco de l’Ile-de-France. 
De son sommet, couronné par un télégraphe et 
un moulin à vent, la vue se perd de toutes parts 




MONTMARTRE. 


2 56 

sur un horizon nuageux, après avoir parcouru 
d’immenses plaines, dont quelques buttes peu 
élevées rompent çà et là l’uniformité monotone. 
Ces accidents de terrain semblent déposer en 
faveur des appréciations de la science, et conser¬ 
ver ainsi l’empreinte des vagues capricieuses de 
la mer, qui a long-temps roulé sombre et solitaire 
sur ces champs aujourd’hui verdoyants et sur 
le sol qu’occupe cette grande cité maintenant si 
populeuse et si fièrë! 

Si, par une belle journée d’été, suivant au 
hasard cette foule rieuse qui s’échappe dès l’au¬ 
rore des jours fériés du sein de Paris, vous avez 
gravi la chaussée des Martyrs, et si vous êtes par¬ 
venu sur le sommet de Montmartre, vous n’avez 
pu sans doute vous défendre d’un sentiment d’ad¬ 
miration en voyant briller à vos pieds les hardies 
coupoles de Sainte-Geneviève et des Invalides; 
vous avez dû être frappé surtout de l’aspect triste 
et mélancolique de cette ville immense dont les 
bruits ne parviennent pas jusqu’à vous; ils ont 
expiré à mi-côte. C’est ainsi que du haut d’un pro- 
• montoire on voit la vague se briser contre les 
rescifs qui en bordent la base. Ces blanches fa¬ 
çades et ces toitures rougeâtres qui vous appa¬ 
raissent comme des masses confuses, ressemblent 
dans cet éloignement à de vastes ruines : c’est 
l’avenir peut-être qui vous révèle une page de 
son histoire. 


\ 

MONTMARTRE. 2 5 ? 

Mais tandis que votre imagination rêveuse 
plane sur ce tableau, comme un grand oiseau 
aime à déployer ses larges ailes sur le site qu’il 
a choisi pour sa patrie, les sombres cavernes^ 
dont l’entrée déchire les flancs de la colline, viem 
nent vous appeler à de graves méditations. Les 
sons discordants mais joyeux des instruments 
qui animent les jeux et les danses de la foule in¬ 
souciante , les rondes gracieuses des jeunes filles 
sous les ombrages voisins, les cris de joie des 
jeunes écoliers dont le cerf-volant se perd dans 
les nuages, tout cela disparaît devant la pensée 
mystérieuse que fait surgir en vous l’aspect de 
ces cryptes. Ces abîmes ouverts par l’industrie 
de l’homme conservent en effet les traditions de 
plusieurs mondes, sur les débris desquels la 
main du Créateur a récemment jeté le nôtre ! 

N’est-ce pas qu’il y a en nous un sentiment 
secret, mais énergique et exigeant, un désir 
triste qui tient à la fois du vague instinct de la 
curiosité et de la mélancolie d’une idée religieuse, 
qui nous transporte dans le passé et nous fait 
chercher avec inquiétude les traces de notre 
berceau ? C’est que l’homme n’est pas une oeuvre 
du hasard, qu’il a de grandes destinées à accom¬ 
plir sur cette terre où il est étranger et voyageur. 
C’est que ce pressentiment l’agite dans toutes 
les conditions comme dans tous les instants de 


Paris. XIÏ. 


x 7 


MONTMARTRE. 


a 58 

sa vie, et que sa raison prophétique clément les 
illusions de ses sens et lutte sans cesse contre les 
erreurs de son orgueil. Suivez-moi donc dans les 
cryptes de Montmartre, dont je vous ferai l’his¬ 
toire moderne quand j’aurai satisfait à cette aus¬ 
tère pensée et que j’aurai dévoilé devant vous 
le secret de ses traditions antédiluviennes. 

Il n’y a pas plus d’un demi-siècle qu’une phi¬ 
losophie railleuse, sur le point d’accomplir sa 
mission funeste et de livrer la société à la légis¬ 
lation de ses théories insensées, proclamait avec 
l’audace de l’ignorance l’antiquité presque im¬ 
mémoriale de l’homme, dans le seul but de con¬ 
vaincre de mensonge son histoire religieuse. Les 
Français, doués d’une vive intelligence,mais dé¬ 
pourvus de toute aptitude pour les travaux sé¬ 
rieux de la raison; les Français, spirituels, mais 
légers, enthousiastes, corrompus par les mœurs 
adultères d’une monarchie mourante de désor¬ 
dres et d’abus, accueillirent avec empressement 
un système qui refaisait le passé et l’avenir de 
l’homme, d’après des principes nouveaux en har¬ 
monie avec leur caractère frqndeur. Le patriarche 
de cette école qui a jeté parmi nous de si pro¬ 
fondes racines, Voltaire fit servir son prodigieux 
talent au but essentiel qu’elle se proposait, l’a¬ 
néantissement du sentiment religieux. Alors cet 
homme, dont l’esprit ne peut excuser la mauvaise 


MONTMARTRE. 


2 5g 

foi ni la légèreté inconcevable avec laquelle il a 
traité la philosophie de l’histoire, se rua sur la 
Genèse comme sur une proie facile à dévorer, 
et interpréta de la manière la plus ridicule et la 
plus extravagante les faits et la chronologie con¬ 
servés dans ce vénérable document des âges an¬ 
ciens. Quelle est la folie qui ne réussirait pas en 
France? Celle de Voltaire et des encyclopédistes 
eut un succès qui devait même dépasser leurs 
tristes espérances! 

M. de Voltaire s’est agréablement moqué du 
physicien de la Genèse qui s’est permis de faire 
la lumière indépendante du soleil; le déluge et 
le pauvre Noé avec son arche n’ont pas été mieux 
traités. Mais ce qui vraiment est impardonnable 
et vaut bien d’exciter la bile du grand philosophe , 
c’est de faire dater le monde de six mille ans, 
c’est-à-dire d’hier! Pour le coup l’auteur de la 
Genèse n’a jamais su même compter sur ses doigts, 
et l’ère des Babyloniens et celle des Égyptiens, 
des Indiens, des Chinois, nations antiques pour 
qui le déluge universel n’a probablement été 
qu’un accident sans importance, puisqu’elles ont 
tenu registre, jour par jour, de quarante mille 
ans durant lesquels elles ont eu des villes de 
marbre, des rois, des prêtres et même des phi¬ 
losophes? Cette période de quarante mille ans 
( on voulait bien nous faire grâce des périodes 


a(io MONTMARTRE. 

précédentes dont les journaux s’étaient égarés ) 
la Genèse avait voulu brutalement nous en pri¬ 
ver, nous qui ne savons pas bien le nom de nos 
ancêtres !... On conçoit combien était absurde 
une religion qui s’appuyait sur un pareil docu¬ 
ment , une religion qui ne faisait pas remonter 
à plus de six mille ans la venue de l’homme sur 
la terre! Aussi la religion succomba-t-elle : les 
quarante mille ans des Babyloniens, des Égyp¬ 
tiens, des Indiens, des Chinois, éclaircirent tous 
les doutes, M. de Voltaire fut proclamé un grand 
homme et un savant, et l’auteur de la Genèse ne 
fut plus qu’un misérable Juif, qui avait peut- 
être vendu de vieux habits dans quelque carre¬ 
four de la grande Babylone. 

Encore une réflexion à ce sujet, je vous prie, 
et nous commencerons aussitôt notre voyage 
antédiluvien. La philosophie du dix-huitième 
siècle, qui est encore, à peu de modifications près, 
celle de la France au dix-neuvième, avait rejeté 
l’intervention de la raison dans l’explication des 
problèmes qu’elle posait, elle n’avait admis que 
l’expérience et le témoignage des sens à faire la 
preuve de ses spéculations. Mais telle est la puis¬ 
sance et l’unité divine de la vérité quelle devait 
triompher de cette philosophie avec l’emploi 
de ses propres amies et rendre leur caractère 
de certitude aux traditions religieuses, en se ser- 


/ 


MONTMARTRE. *61 

vaut des analyses d’une science toute de faits. 
Ainsi les progrès de la géologie ont ruiné sans 
ressource le système de l’antiquité de l’homme, 
et il est à craindre que la chronologie de la Genèse 
ne soit aussi exacte que sa physique. 

Depuis long-temps les recherches, même les 
plus superficielles, faites dans le sol de notre 
continent, avaient attesté une invasion de la mer 
qui a laissé partout, dans les bas-fonds et sur les 
hauteurs, des dépôts de ses productions. La dé¬ 
couverte si fréquente de bancs d’huîtres ou d’au¬ 
tres couches coquillières, demeurés dans le sein 
de la terre après le phénomène qui les y a dé¬ 
posés , avec l’ordre régulier où on les trouve dans 
leur élément générateur, ne laisse aucun doute 
sur l’existence historique d’un récent cataclisme, 
à la suite duquel l’ordre physique du globe a été 
bouleversé et le règne animal complètement 
détruit. 

Mais l’esprit investigateur de la science ne pou¬ 
vait se contenter de ces premiers résultats, et 
bientôt de nouveaux travaux et des recherches 
plus importantes amenèrent de précieuses dé¬ 
couvertes, entièrement d’accord avec les tradi¬ 
tions rationnellement historiques de toutes les 
nations et avec les documents religieux de celle 
à qui il a plu à Dieu de révéler le grand mystère 
de son unité. Les couches variées qui forment 


262 MONTMARTRE. 

l’enveloppe de la terre ont été explorées sur les 
points les plus opposés, et ces explorations ont 
donné partout des résultats identiques. Une 
masse indestructible de faits est venue démontrer 
que d’immenses et subites révolutions ont chan¬ 
gé plusieurs fois, et durant une période incalcu¬ 
lable, la forme et les propriétés de ce monde 
où l’homme s’agite avec ses passions sur un 
terrain secondaire, un dépôt d’alluvion, qu’une 
catastrophe peut-être prochaine doit rendre un 
jour à la mer qui l’a jadis occupé. . . 

Des mammifères gigantesques, des animaux 
inconnus, ont été retrouvés dans les glaces du 
pôle au milieu des palmiers et des végétaux de 
l’équateur. Dans les climats aujourd’hui tempé¬ 
rés , les ossements de quadrupèdes et d’annulaires 
sans analogues avec les espèces vivantes, des 
poissons et de grands coquillages tels qu’on est 
fondé à croire que la mer n’en contient plus de 
semblables, ont été tirés du sein des abîmes, où 
ils n’avaient peut-être été plongés par la main 
du Tout-Puissant que pour exercer un jour l’in¬ 
telligence de l’homme, et concourir dans le si¬ 
lence de leurs tombes profondes à la manifesta¬ 
tion de la vérité. Mais nulle part ni dans le nord, 
ni au midi, ni dans les régions tempérées, la 
science étonnée n’a pu retrouver le moindre 
débris d’êtres humains qui auraient ainsi été 


MONTMARTRE. 


contemporains de l’une de ces grandes catas¬ 
trophes. Tout ce qu’on peut supposer de plus 
favorable à l’antiquité de notre race, c’est que 
l’Océan couvre aujourd’hui les continents qu’elle 
avait fertilisés, et que les ossements de nos pères 
dorment au fond de ses abîmes. Mais cela prou¬ 
verait seulement que l’homme a été témoin de 
la dernière révolution du globe, et c’est un fait 
que les traditions de tous les peuples ne per- 
mettent pas de révoquer en doute. 

Les dispositions spéciales du sol de Mont¬ 
martre ont facilité la vérification des grands té¬ 
moignages historiques dont je viens de parler. 
Les couches gypseuses qui s’y rencontrent par 
masses considérables ont dû être exploitées par 
l’industrie, dont les travaux ont précédé ceux de 
la science. C’est ainsi que se sont formées peu à 
peu ces cryptes, dont les plus remarquables et les 
plus profondes se trouvent à l’est de la colline. 

On retrouve, à la base des excavations poussées 
à leur dernier terme, ces durs granits qui for¬ 
ment aussi les crêtes des plus hautes montagnes 
du globe. Là s’arrête le mineur, et il n’est guère 
permis à l’homme, quelle que soit la perfection 
de ses instruments, de pénétrer fort avant dans 
ces couches primitives, à la surface comme dans 
les entrailles de la terre. 

* 

Nous sommes arrivés aux confins du plus an- 


264 MONTMARTRE. 

✓ 

cien des mondes, création antique dans la con* 
templationde laquelle s’égare notre raison,comme 
on a des vertiges quand on regarde au-dessous 
de soi d’un point très-élevé. Il y a donc eu un 
monde où la nature était inerte , une terre froide 
et stérile où nul être animé ne respirait et qui ne 
nourrissait aucuns végétaux! En présence de ce 
monde plus silencieux et plus triste que la tombe, 
où l’on retrouve du moins quelque souvenir de 
la vie, je me suis toujours senti profondément 
ému et je me suis souvenu de ces grandes et sim¬ 
ples paroles : « Dieu créa au commencement les 
« ci eux et la terre. — Et la terre était sans forme et 
« vide ; les ténèbres couvraient la face de l’abîme 
« et l’esprit de Dieu était porté sur les eaux. » 
Cependant la stratification de ces terrains pri¬ 
mitifs, leurs déchirements, leurs formes capri¬ 
cieuses , démontrent encore qu’ils ont aussi été 
ensevelis sous les eaux, et qu’avant d’être mis à 
découvert, ils ont été sujets à de violentes révo¬ 
lutions. Mais cette mer vagabonde, qui a tant 
de fois remué le globe et qui seule a une fois élevé 
sa voix terrible dans sa vaste étendue, elle n’a 
point laissé sur le plus ancien de ses lits de traces 
d’aucune production animalisée ou seulement 
végétale; la mer aussi n’avait donc point de vie 
dans son sein, elle était inerte comme ces granits 
sur lesquels s’exerçait quelquefois la colère de* 
ses vagues . . . 

O 


v 


MONTMARTRE 


*65 


Continuons notre voyage au travers de ces 
mondes détruits. Au-dessus des terrains primitifs, 
que ia science a divisés par classes, on entre 
dans cette création qui a reçu le nom de terrains 
intermédiaires. Là se trouvent de loin en loin 
quelques restes d’une animation douteuse, des 
coquillages et des coraux dépouillés de mollus¬ 
ques et de zoophytes, êtres misérables dont la 
vie est semblable à l’action végétative. Ce n’est 
que dans les couches supérieures des terrains 
secondaires, que nous n’examinerons pas dans 
leurs nombreuses variétés, que les traces d’une 
création plus vaste, plus active et plus féconde, 
nous apparaissent. 

Les cryptes de Montmartre ont fourni à cette 
profondeur du sol des découvertes d’un grand 
intérêt. La vie ne se manifeste d’abord sur le 
globe que par des productions marines, les 
poissons commencent pour ainsi dire la chaîne 
des êtres; c’est peut-être ce qui a fait dire à je 
ne sais quel phvsionomane que l’espèce humaine 
provenait évidemment des grenouilles. Les ser¬ 
pents et les animaux à écailles, les tortues et les 
crocodiles sont ensuite les premiers qui parais¬ 
sent avoir habité les continents délaissés par la 
mer et envahis ensuite par elle. C’est dans Tune 
des couches gypseuses ou calcaires alternative¬ 
ment, appartenant à cette création, qu’on a trouvé 


<i66 MONTMARTRE. 

à Montmartre des ossements fossiles, recon- 

* 

nus d’abord pour des ossements humains, mais 
qui appartenaient en effet à une salamandre dont 
l’espèce a disparu à l’époque de l’une de ces ré¬ 
volutions. Les débris de mammifères terrestres 
et d’animaux, qui se rapprochent de ceux qui 
existent, ne se sont rencontrés que parmi les 
couches les plus récentes des terrains tertiaires, 
assez voisins des terrains d’alluvion sur lesquels 
nous vivons. 

Mais pour retrouver l’homme, il faut suivre 
le conseil que me donne peut-être en secret mon 
compagnon de voyage et passer au déluge. Re¬ 
venons donc sur la terre et sortons de ces cryptes 
qui recèlent tant de mystères et dont les couches 
se déroulent au loin dans le sein de la terre 
comme les pages d’un livre où l’histoire du passé 
est écrite en caractères éternels. 

II. 

Le nom de Montmartre, imposé à la colline 
dont nous venons de visiter l’intérieur, au village 
qui en occupe le sommet et à la chaussée qui 
y conduit, est évidemment la corruption ou la 
contraction de quelque vieux mot dont la pre¬ 
mière partie est empruntée à la langue romaine. 
Peut-être l’étymologie de ce mot n’eùt-elle pas été 
difficile à trouver si les savants antiquaires, fort 


I 


MONTMARTRE. 267 

/ 

sujets à distraction dans tous les temps et dans 
tous les pays , n’avaient singulièrement em¬ 
brouillé la question. 

M. Dulaure, qui est un savant bien avisé quand 
il ne parle ni des prêtres ni des nobles, ne se 
prononce pas entre les partisans du Mont de 
Mars, du Mont de Mercure et de celui des Mar¬ 
tyrs. Quant à moi, j’avoue humblement m’en te¬ 
nir au vieux Frodoart et adopter cette dernière 
interprétation. Il est probable que les raisons qui 
m’y déterminent n’égayeraient pas le lecteur, 
c’est bien assez du voyage dans les cryptes et je 
m’en tiens comme un sage quaker à cette affir¬ 
mation. 

L’histoire de Montmartre, comme celle des 
plus grandes nations, a des commencements 
fort obscurs; on ignore absolument si cette col¬ 
line, dont la base et les flancs étaient couverts de 
bois épais, eut une destination spéciale durant 
J’ère gauloise. La tribu des Parisii qui avait dans 
line petite île de la Seine un camp retranché 
appelé Lutèce, ne commence à être nommée que 
vers l’an 700 de la fondation de Rome, dans un 
bulletin de César. Mais Montmartre, ou du moins 
le lieu qui porte aujourd’hui ce nom, n’est pas 
même indiqué dans le récit des mouvements 
stratégiques de Labiénus. La bataille que ce gé¬ 
néral romain livra aux Gaulois confédérés, à peu 


\ 


MONTMARTRE. 


268 

de distance de la Lutèce des Parisii, eut lieu sur 
la rive gauche de la Seine, et l’éloignement 
de Montmartre de ce point ne permettait pas en 
effet d’en faire une position militaire. Cependant 
si, comme 011 l’a présumé , la colline de Mont¬ 
martre eût été alors consacrée à la religion, il 
est probable qu’on retrouverait quelque part 
dans l’histoire les traces de cette destination. Il 
faut donc s’en tenir aux conjectures. 

Montmartre 11e se trouve désigné pour la pre¬ 
mière fois que dans les légendaires, d’après les¬ 
quels saint Denis, prétendu apôtre des Gaules, y 
aurait été décapité. Malheureusement on ne peut 
accorder aucune confiance à cesrécitsde moines 
ignorants; il est triste qu’un événement aussi 
grave que celui de l’établissement du christia- 

0 

nisme dans les Gaules, se trouve accompagné 
dans nos premiers historiens de tant de fables 
ridicules et de contradictions, qu’on ne puisse 
aujourd’hui en déterminer historiquement l’épo¬ 
que. Les légendaires placent en effet le martyre 
de saint Denis tantôt à la fin d»u premier siècle, 
tantôt au milieu du troisième, et il résulte des 
lettres de Julien qu’un siècle encore après cette 
dernière époque les Parisii 11’avaient d’autre culte 
que celuideVénus et de Bacchus. Au reste, plu¬ 
sieurs ordonnances des premiers rois francs, 
conservées par Baluze, prouvent évidemment 


MONTMARTRE. 269 

que le peuple gaulois, 11’avait point encore en¬ 
tièrement renoncé à l’idolâtrie, même au sixième 
siècle. On me permettra de ne point chercher à 
éclaircir ici cette question, malgré le puissant 
intérêt qu’elle présente. 

Vers la fin du neuvième siècle, l’empereur 
Charles-le-Gros accourut avec une armée au 
secours des Parisii assiégés par les Normands, et 
l’on sait qu’il campa sur les hauteurs de Mont¬ 
martre. Au lieu de battre ces étrangers, l’empereur 
conclut avec eux un traité honteux; au surplus, 
cette circonstance n’offre rien de remarquable 
pour l’histoire spéciale de cette localité. 

En 978, l’empereur O thon faisait la guerre à 
Lothaire, roi de France; à la tête d’une nombreuse 
armée , il pénétra jusqu’aux portes de Paris, 
dans l’une desquelles il planta bravement sa 
lance. Après cet exploit chevaleresque, le César 
germain s’en alla à Montmartre, où il fit chanter 
un Alléluia. Ce fait est important à consigner, 
car il prouve jusqu’à un certain point qu’il exis¬ 
tait alors une église à Montmartre et par consé¬ 
quent un village. 

Mais l’histoire de Montmartre ne devient bien 
certaine qu’au onzième siècle, époque à laquelle 
il résulte de plusieurs actes authentiques que 
c’était un fief ecclésiastique dépendant de la su¬ 
zeraineté des seigneurs de Montmorency. 11 fut 


MONTMARTRE. 


270 

cédé en 1096 aux religieux de Saint-Martin-des- 
Champs parle sire dePayen et la dame Hodierne, 
son épouse, qui, suivant la coutume du temps, 
étaient seigneurs laïques de l’église. 

Les habitants de Montmartre, qui n’étaient 
alors que des pauvres serfs de main-morte , chan¬ 
gèrent de maîtres en 11 33 , sans changer de con¬ 
dition, à la suite d’une; transaction faite entre le 
roi Louis-le-Gros et Alix ou Adélaïde de Mau¬ 
rienne, sa femme; le fief fut donné par ce prince 
aux religieuses d’un monastère qu’il y fonda. 
Telle est l’origine de l’abbaye de Montmartre, 
qui fut long-temps célèbre par ses richesses et 
malheureusement par la conduite souvent peu 
chrétienne de ses recluses. 

Il paraît néanmoins que les désordres de 
quelque abbesse, et les malheurs que les guerres 
civiles entraînent à leur suite, avaient étrange¬ 
ment diminué la prospérité de la communauté, 
vers la fin du seizième siècle, au point qu’en 
i5q8, elle 11e possédait plus que deux mille 
livres de rente et avait contracté des dettes con¬ 
sidérables. 

Durant cette période, la plupart des abbayes 
de femmes voisines du théâtre de la guerre, et 
surtout celles des environs de Paris, furent ex¬ 
posées aux violences des gens de guerre et des 
protestants, qui ne se piquaient pas de respecter 


MONTMARTRE. 


27 i 

les vœux des religieuses. L’abbaye de Montmartre 
ne pouvait échapper aux douloureuses consé¬ 
quences de ces troübles civils. 

Claudine de Beauvilliers, jeune femme d’une 
beauté remarquable, était, en i 5 qo, abbesse de 
Montmartre. Les troupes de Henri IV, qui dirigeait 
alors le siège de Paris, occupaient la colline, où 
des batteries avaient été établies. Les soldats du 
Béarnais s’emparèrent de l’abbaye, et il paraît 
qu’ils triomphèrent facilement de la pudeur des 
religieuses. Alors le chœur retentit de chansons 
profanes, le réfectoire et le dortoir furent consa¬ 
crés à des usages auxquels les pieux et augustes 
fondateurs du monastère n’avaient nullement son¬ 
gé. Il faut dire aussi que le roi Henri qui, dans les 
jours de bataille, montrait son panache blanc à 
ses compagnons, se garda bien dans cette cir¬ 
constance de ne pas se mettre au premier rang 
des combattants. La belle Claudine lui avait ins¬ 
piré une de ces passions extraordinaires, comme 
ce prince en a éprouvé plusieurs; la pauvre 
abbesse n’avait ni canons, ni soldats pour la 
défendre, elle avait un cœur tendre, Henri 
était séduisant, elle céda. Tandis que les sombres 
ligueurs se livraient dans Paris aux actes les 
plus frénétiques et mouraient de faim en chan¬ 
tant des litanies, le roi Henri et les huguenots 
menaient joyeuse vie à Montmartre, faisaient 


MONTMARTRE. 


272 

l’amour et transformaient le saint lieu en maison 
de débauche. 

Cette invasion des protestants et la conduite 
de l’abbesse, qui suivit le roi à Senlis, où Gabrielle 
d’Eslrées la détrôna, eut une fâcheuse influence 
sur les destinées de l’abbaye, qui depuis lors ne 
recouvra jamais son ancienne splendeur. Henri IV, 
paisible possesseur du trône et bon catholique, 
venait souvent à Montmartre, il allait entendre 
la messe à l’abbaye et déjeuner avec l’abbesse. 
Ces visites qui, d’après le caractère connu du 
monarque, n’étaient pas de nature à rétablir la 
réputation du couvent, ont laissé à Montmartre 
de profondes traces , et aujourd’hui meme le 
nom de ce roi est encore donné au moulin qui 
domine la colline et dont le voyageur aperçoit 
de très-loin les grandes ailes tournoyantes. 

III. 

La commune de Montmartre, ce petit fief 
ecclésiastique du moyen âge, a aujourd’hui une 
population beaucoup plus nombreuse que l’an¬ 
tique tribji des Parisii tout entière, à l’époque 
où son nom fut pour la première fois prononcé 
dans l’histoire. Des raisons d’intérêt local, qu’on 
voudra bien me dispenser d’examiner, ont jus¬ 
qu’ici fait diminuer le chiffre officiel de sa 
population , qui s’élève approximativement à 


MONTMARTRE. a 73 

8000 âmes. On comprend que le hameau qui 
occupe le faîte de la colline ne pourrait contenir 
un aussi grand nombre d’habitants, et que des 
hameaux voisins ont dû successivement y être 
annexés. 

Si vous avez parcouru les Alpes, vous avez dû 
rencontrer quelquefois dans des bas-fonds un 
misérable petit village, aux rues étroites, sillon¬ 
nées par des flaques profondes et d’un aspect 
triste et désolé : tel est Montmartre, ou du moins 
la partie de cette commune qui porte spéciale¬ 
ment ce nom. On ne peut s’imaginer qu’à si peu 
de distance du mur d’enceinte de Paris, il existe 
un pareil cloaque. Les porcs et les poules se 
partagent avec les passants des rues étroites, 
obscures et dont le sol est jonché d’immondices. 
Montmartre a conservé sa triste physionomie 
féodale. Je ne tarderai pas à en expliquer les 
causes. A l’extrémité est de la colline s’élève 
une vieille église dédiée à saint Pierre, qui est le 
patron du pays. Ge n’est point au hasard que 
j’ai ainsi qualifié ce monument. Il n’a rien de la 
grave régularité de l’antique, rien non plus de 
la mélancolique beauté de l’architecture gothique. 
C’est une ruine badigeonnée à l’intérieur et dont 
les lourdes assises rappellent seulement l’ère 
saxonne, c’est-à-dire la domination de la race 
Franke qui les a sans doute jetées en terre. On 

P .VKIS. XII. l8 


MONTMARTRE. 


274 

a superposé sur une tourelle massive qui appar¬ 
tient à la même époque, et qui terminait jadis 
de ce coté le mur de clôture de l’abbaye, la 
construction moderne du télégraphe qui dessert 
la ligne du nord-est. 

O11 arrivait autrefois à Montmartre par une 
côte rapide, après avoir gravi la chaussée des 
Martyrs et traversé l’ancienne place de l’abbaye. 
Depuis quelques années un chemin tournant, 
qui suit d’abord cette direction et sillonne ensuite 
la colline à l’ouest et au nord, y conduit d’une 
manière plus commode. 

A gauche de cette chaussée on trouve la fon¬ 
taine du Bue, qui verse le superflu de ses eaux 
dans un réservoir où viennent s’abreuver les 
bestiaux , ce qui en fait une mare infecte et 
d’un aspect désagréable. Le chemin neuf com¬ 
mence à se border d’élégantes constructions; 
parmi les plus récentes on distingue une petite 
maison d’une forme originale qui a été élevée 
par M. Théaulon et sur ses dessins. Cet homme 
de lettres, dont une maladie grave est venue 
briser à la fleur de l’âge la verve spirituelle et 
féconde, a habité long-temps Montmartre, où il a 
laissé d’agréables souvenirs, qui ne peuvent ce¬ 
pendant consoler ses amis d’avoir vu s’éteindre 
sitôt en lui les espérances d’un beau talent. Sur 
le haut de la colline et avant de pénétrer dans 


MONTMARTRE. ^ 

la principale ruelle du 'village, est une vaste et 
belle maison, située, comme disent les notaires, 
entre cour et jardin et dont une haute grille en 
fer décore la façade méridionale. On y trouve 
des bains et un jardin délicieux. Cette maison 
est l’établissement justement renommé du doc¬ 
teur Blanche, dont la généreuse hospitalité, la 
cordialité franche et le savoir n’ont pas peu con¬ 
tribué à donner une vogue justement méritée 
à cet établissement si heureusement situé. 

Le revers de la colline de Montmartre est 
planté de vignes et de jolis jardins attenants 
à des pavillons de construction moderne, où 
dans la belle saison se retirent quelques artistes 
en réputation et où le dimanche seulement vien¬ 
nent së délasser des fatigues de la bourse des 
banquiers et de riches industriels. Ce sont les 
petites maisons des grands seigneurs de notre 
siècle épicier et rossiniste! 

Au sortir de la barrière des Martyrs et en sui¬ 
vant la chaussée, on entre dans Fune des annexes 
de Montmartre : c’est le hameau ou, si Fou veut, 
le quartier de l’abbaye. Après avoir gravi une 
rue large et escarpée, peuplée de cabarets sur 
ses deux rives, on arrive à mi-côte en face de Fune 
des anciennes entrées du monastère; la porte 
principale se trouvait un peu plus loin sur la 
place meme où ses restes dégradés servent en- 

18. 


27 6 MONTMARTRE. 

core d’ouverture à une espèce de maison de 
ferme. 

L’abbaye de Montmartre, si l’on en juge par 
les murs restés debout et la disposition du sol, 
devait avoir la forme d’un polygone dont la fa¬ 
çade principale regardait Paris. Ce monument, 
dont les dégradations éprouvées du temps des 
guerres civiles n’avaient point été rétablies, a dû 
être entièrement rasé à l’époque de la révolution. 

Le sol qu’il occupait a été converti en chan¬ 
tiers de bois dans une partie, et sur plusieurs 
autres points on a ouvert des carrières à plâtre, 
dont l’exploitation poursuivie avec peu de dis¬ 
cernement menace le village de Montmartre 
d’une affreuse catastrophe. Les éboulements 
considérables qui arrivent journellement et qui 
ont presque coupé à pic tout le flanc sud et sud- 
est de la colline, sont les signes avant-coureurs 
d’un événement que l’administration publique, 
en luttant contre l’égoïsme des intérêts privés, 
aura de la peine à prévenir. Déjà les jardins 
agréables qui couronnaient l’ancien territoire de 
l’abbaye ont disparu. Les Parisiens chercheraient 
vainement aujourd’hui ce Tivoli où ils allaient 
admirer le gigantesque poirier dont les branches 
antiques, recourbées en arceaux, formaient un 
cabinet de verdure au-dessus du tronc de l’arbre 
et sur lequel on trouvait une table et des sièges 


MONTMARTRE. 


277 

pour une société nombreuse. La colline est en¬ 
tièrement dépouillée de verdure, l’entrée des 
cryptes qui s’agrandit toujours l’en valut jusqu’au 
sommet, et elle ne présente plus à l’œil attristé 
qu’une grève stérile et dangereuse, où la chèvre 
même ne peut plus aller brouter les plantes 
grimpantes qui jaunissent dans les interstices du 
sol diluvien, que le vent a parsemé d’un peu de 
terre végétale. 

Les jardins de l’abbaye s’étendaient fort loin 
au sud et à l’ouest de la colline; ce sol et les 
terrains vagues qui en dépendaient, et que l’ab¬ 
besse de Montmartre défendit en 1786 contre le 
fisc, lors de l’établissement du mur d’enceinte 
de Paris, furent acquis par M. Orsel, homme de 
finance et d’industrie. Il conçut le projet de 
joindre par un passage transversal la chaussée des 
Martyrs à celle de Rochechouart. Ce plan a été 
exécuté avec bonheur par M. Lambin, son héri¬ 
tier, et maintenant le village Orsel, l’un des 
annexes de Montmartre, présente à mi-côte, sur 
le versant méridional de la colline, un aspect 
riant et qui révèle quelque chose de la civilisa¬ 
tion moderne. Ses constructions sont en général 
d’un assez bon goût; mais ce qui donne à ce 
village de la vie et presque de l’importance, c’est 
le théâtre situé sur une jolie place où l’on par¬ 
vient par deux allées grimpantes et plantées d’a- 


27B MONTMARTRE. 

cacias. Un parterre dessiné avec goût sert en été 
de rendez-vous aux promeneurs et aux habitués 
du théâtre. 

Le village Orsei conduit à la chaussée de Roche- 
chouart, dont les constructions font partie du 
village de Ciignancourt, situé à l’extrémité nord- 
est de la colline de Montmartre. C’est encore une 
annexe de cette commune. La chaussée est habi¬ 
tée en général, comme celle des Martyrs qui lui 
est parallèle, par des marchands de vins, et Cli- 
gnancourt proprement dit se compose de quel¬ 
ques maisons de campagne et d’habitations affec¬ 
tées aux exploitations rurales d’une partie de la 
plaine de Saint-Denis où se trouvent les limites 
de la commune de Montmartre. 

Tels sont les changements que le temps a ap¬ 
portés dans cette localité. Les révolutions hu¬ 
maines, on le voit, n’ont pas moins agité son sol 
à la surface que les grandes révolutions du globe à 
l’intérieur. Ce fut sur la colline de Montmartre 
qu’en 1814 vint s’abattre l’aigle impériale toute 
sanglante. Comme au dixième siècle, les hommes 
du Qord, maîtres de la France, purent insulter du 
haut de cette butte la capitale de l’empire. Mais 
cette fois leurs cris sauvages annoncèrent le der¬ 
nier jour d’une ère glorieuse, et la lance du Cosa¬ 
que plantée aux portes de Paris, comme celle de 
l’empereur Othon, accomplit un grand décret de 
la Providence. 


MONTMARTRE. 


*79 

A cette époque désastreuse l’honneur natio¬ 
nal fit du moins quelques efforts pour repousser 
l’invasion et sauver Paris de la souillure que 
l’étranger allait lui imprimer. Une poignée de 
conscrits et de vétérans défendirent Montmartre 
contre les masses russes et prussiennes. On au¬ 
rait dit que les vieux souvenirs de la gloire fran¬ 
çaise venaient se réunir à ses dernières espérances 
pour mourir au meme champ d’honneur, afin que 
les beaux rêves de la République et de l’Empire 
finissent en meme temps ! . . On avait essayé en 
181 5 de fortifier la position - de Montmartre, 
dont les événements militaires de la première 
invasion avaient fait reconnaître l’importance ; 
mais cette inutile manifestation d’une puissance 
déchue se perdit comme le dernier soupir d’un 
soldat sur le champ de bataille, et ne retarda pas 
d’une heure le dénoûment funeste du drame 
de l’empire. C’est ainsi qu’après un violent orage, 
quelques vagues tardives viennent encore inon¬ 
der la grève, tandis que la voix menaçante de la 
tempête expire dans les échos lointains et que 
la mer sombre et calme rejette sur son rivage 
les fragments des navires qu’elle a brisés dans 
sa colère. 

IV. 

Si j amais l’envie reprenait à Asmodée de dé¬ 
couvrir à quelque nouveau Cléofas les mystères 


MONTMARTRE. 


280 

d’amour, d’ambition, les plaisirs, les douleurs 
et les misères qui se cachent sous les toits de 
Paris, c’est sans doute à Montmartre qu’il trans¬ 
porterait son protégé. La tour du télégraphe 
serait un lieu très-convenable aux observations 
du malin démon, se fît-il poète, peintre ou mo¬ 
raliste, car nos hommes d’état n’ont pas seuls 
le privilège de changer suivant l’exigence des 
circonstances. 

De la plate-forme qui couronne cet édifice, 
où je vous prie de supposer que le spirituel dé¬ 
mon de Lesage, ou l’imagination, non moins 
puissante, vous a transporté, on jouit d’un point 
de vue merveilleux. De toutes parts se déroule 
devant vous un immense tableau, dont les plans 
les plus éloignés semblent se confondre avec la 
voûte du ciel, parsemée, durant les plus beaux 
jours, de nuages grisâtres qui forment le dernier 
rideau de cette belle scène. Au nord s’étend à vos 
pieds la plaine de Saint-Denis ; ces champs cul¬ 
tivés, vus de cette hauteur, ressemblent à un 
riche tapis dont la verdoyante uniformité est va¬ 
riée heureusement par les fleurs rouges du coque¬ 
licot, l’azur du bluet et le jaune d’or du colza et 
des roquettes sauvages qui envahissent souvent 
les champs de froment. Les collines boisées dans 
lesquelles est encadrée la vallée de Montmorency 
ferment l’horizon de ce côté. A l’ouest, le bois 


MONTMARTRE. 


a81 

de Boulogne, Neuilly avec ses îles riantes, les 
verts coteaux de Saint-Cloud et de Meudon, 
offrent une longue suite de scènes variées et de 
sites charmants au milieu desquels le cours ca¬ 
pricieux de la Seine est indiqué par les blan.ches 
vapeurs qui s’élancent de son sein. Au sud ce 
sont encore des plaines et des collines dont le 
sol marneux et rougeâtre forme un contraste re¬ 
marquable avec la verdure de l’ouest et du nord. 
À l’est vous apercevez Belleville, Saint-Chaumont 
et ce coteau peuplé de cyprès où vont s’endor¬ 
mir pour toujours les joies et les douleurs qui 
ont surgi dans cette grande cité placée au centre 
du bassin de la Seine et qui occupe plusieurs 
plans du vaste panorama où votre œil a décou¬ 
vert mille accidents qui échappent au pinceau 
de l’artiste et à l’analyse de l’art descriptif. 

Revenons à Montmartre. Nous entendons dans 
le lointain le bruit des orchestres de XÉlysée et 
de XHermitage, i! monte au faîte de la tour où 
nous sommes placés, plus harmonieux en se 
dilatant dans les airs, qu’il ne doit l’ètre pour la 
folle et riante jeunesse dont il anime les jeux. 
Nous distinguons aussi les sons moins agréables 
des instruments à l’aide desquels les ménétriers 
font sauter une autre classe du peuple sur le 
plancher poudreux des guinguettes qui occupent 
le bouievart et les deux chaussées. 


282 MONTMARTRE. 

Chaque jour de fête, Montmartre reçoit de 
Paris un surcroît de population qu’on ne peut 
évaluer à moins de trente mille âmes. Mais il y 
a dans ces foules qui vont chercher le plaisir à 
bon marché des nuances de mœurs et de rangs 
que l’observateur doit savoir saisir. \] Élysée et 
XHermitage sont des établissements à la porte 
desquels veille un vétéran le sabre au coté pour 
en ^carter ceux qui, suivant le programme du 

t 

restaurateur, n’ont pas une mise décente. Eloi¬ 
gnez-vous, laborieux jeune homme, dont les six 
jours de durs travaux suffisent à peine aux besoins 
de votre famille pauvre et honorable comme 
vous. Loin d’ici, humble fille de l’ouvrier, qui 
n’êtes encore que vertueuse et jolie, vous 11e 
pouvez vous promener sous ces frais ombrages, 
ni savourer cette musique plus douce à votre 
oreille que l’orchestre des Italiens pour un riche 
paresseux qu’on appelle dilettante. Entrez,belles 
nymphes en cachemires, aux frais chapeaux or¬ 
nés de rubans et de fleurs; entrez, heureuses 
grisettes, qui dépensez gaîment vos beaux jours, 
et qui sur un lit de paille vous plaisez à trouver 
le duvet des riches boudoirs; vous qui rêvez 
d’amours et vivez de plaisirs, suivez ces rieuses 
beautés, étudiants, clercs de notaires, enfants 
de l’antique basoche; et vous aussi poursuivants 
d'armes des modernes châtelains, nobles cheva- 


MONTMARTRE. 


*83 

liers de la demi-aune et du comptoir, dont la 
vie semble être tenue en partie double comme 
vos livres de commerce, entrez avec vos habits 
à boutons dorés, avec vos cravates empesées et 
vos airs de petits-maîtres, c’est pour vous seuls 
que ce temple est ouvert. 

Détournons nos regards de certaines petites 
maisons qui bordent les boulevarts. C’est là que 
la misère et le vice dans leurs joies abjectes pa¬ 
raissent encore plus ignobles et plus dégradés. 
Dans ces infâmes tripots le soldat sans expé¬ 
rience, l’ouvrier sans mœurs, le fripon de bas 
étage se livrent pêle-mêle à des plaisirs crapuleux 
avec d’horribles mégères. . . 

Entendez ces sons monotones, mais dont l’har¬ 
monie imitative est si puissante sur l’âme du 
montagnard , c’est la musette d’Auvergne qui 
rassemble dans un local moins élégant que X E- 
lysêe , mais aussi moins repoussant que ces ca¬ 
barets enfumés dont je viens de vous parler, une 
population honnête et laborieuse, qui se livre 
bruyamment aux plaisirs du dimanche. Ce sont 
des Auvergnats, des forts, des porteurs d’eau, 
des ouvriers pères de famille qui dansent la 
bourrée et se moquent des airs de Rossini dont 
on berce les pas plus recherchés des habitués de 
XÉlysée et de XHermitage. 

Ces jours de fête durant lesquels on danse, on 


MONTMARTRE. 


284 

s’enivre, on chante à tue-tète, ne finissent pas 
toujours d’une manière paisible. Dans ce mélange 
de ce qu’il y a de plus aimable, de plus probe et 
de plus infâme dans la population d’une grande 
ville, il est rare que quelques rixes violentes ne 
viennent pas troubler les plaisirs delà guinguette. 
Aussi le soir, quand l’heure du départ a sonné, 
les barrières offrent-elles un spectacle fort bizarre. 
Des ivrognes battent les murs, des tapageurs 
peu fermes sur leurs jambes se retirent avec une 
compresse sur l’œil; on chante dans ce groupe, 
on pleure dans celui-ci ; c’est un enfant à la voix 
criarde qui’refuse de marcher et à qui la mère 
administre d’une main libérale une correction 
que vous savez bien; c’est une femme au vaste 
bonnet de dentelle, qui, le poing sur la hanche 
et l’œil enflammé, montre à ses compagnes qui 
rient aux éclats sa belle robe blanche souillée de 
taches de vin. Mais grâces au ciel, il y a à Mont¬ 
martre des gendarmes pour modérer la joie pu¬ 
blique et une garde nationale qui a des bonnets 
à poil, du dévouement, et un corps-de-garde, 
temple consacré à l’ordre public. 

Au reste, à Montmartre comme ailleurs, tous 
les jours ne se ressemblent point. Ces bruits tu¬ 
multueux, ces foules qui encombrent les rues et 
les chemins ne s’y montrent que par intervalles. 
C’est peut-être le moment de vous parler de la 


MONTMARTRE. a 85 

population habituelle du pays, qui a une phy¬ 
sionomie toute spéciale et qui se ressent dans 
sa composition des révolutions successives dont 
le sol a été le théâtre. Rien ne ressemble moins 
à l’habitant du vieux Montmartre que celui du 
village d’Orsel; il y a entre eux la différence qui 
existe entre l’homme du faubourg Saint-Marcel 
et celui de la Chaussée-d’Antin, entre la lourde 
voiture du brasseur de bière et l’élégant tilbury 
de l’agent de change. 

Ne vous figurez point que les gens de la col¬ 
line, les gens du vieux Montmartre, aient vu 
avec joie la prospérité et l’agrandissement de 
leur commune; point du tout; il existe entre 
les quatre hameaux dont elle est aujourd’hui 
formée une rivalité vivace et irritable, dont 
monsieur le maire, flanqué de deux adjoints, 
ne pourrait mettre d’accord les prétentions, 
lors meme que ce digne magistrat aurait fait des 
vaudevilles comme le sous-préfet de Saint-Denis. 

C’est que les paysans de Montmartre ne sont 
pas gens à venir chanter en chœur, comme ceux 
du Gymnase, des couplets en faveur de qui que 
ce soit. Les descendants des serfs de l’abbaye 
ont conservé quelque chose du moyen âge; c’est 
la ténacité de l’église pour ses immunités et 
privilèges; il y a encore dans leur caractère du 
bedeau et du manant. Ils sont grossiers, querel- 


si 8(3 MONTMARTRE. 

leurs et intéressés comme le sont malheureuse¬ 
ment les gens de banlieue de toutes les grandes 
villes. Mais je crois que ceux de Montmartre 
possèdent ces heureuses qualités à un degré émi¬ 
nent. Ils regardent comme des usurpateurs de 
leur sol les habitants de l’Abbaye, d’Orsel et de 
Clignancourt, et prétendent avec fierté que le 
véritable Montmartre est là où se trouve l’église. 
C’est là, je pense, une tradition irrécusable de 
leur ancien servage. 

Le village d’Orsel est peuplé de petits rentiers 
et d’employés qui s’y sont fixés par des raisons 
d’économie dont leur vanité a profité. C’est l’a¬ 
ristocratie bourgeoise du pays, ils ont des habits 
et ils s’appellent messieurs. Mais l’aristocratie 
territoriale, qui fait les électeurs et les officiers 
municipaux, a évidemment son siège au vieux 
Montmartre. Aussi les chantres et les marchands 
de vin ont-ils leur part de l’autorité, et le second 
magistraC.de la commune, qui chante au lutrin, 
dit en frappant sur son ventre : — Je suis-f ad¬ 
joint, j’ai-t’été z’au département. 

Les habitants de Montmartre n’ont pas sous 
le rapport de l’esprit une réputation à l’épreuve 
de tous les sarcasmes, et je ne crois pas qu’ils 
aient à cet égard aucun reproche à se faire dans 
les quatre divisions de la commune. Voici une 
anecdote qui pourra vous donner une idée de 


MONTMARTRE. 287 

leur intelligence et de la douceur de leurs mœurs. 

Un de ces jeunes hommes, fashionables du 
quinzième siècle, qui portent une longue barbe, 
se serrent la taille et font des livres dont le style 
est aussi étrange que leur accoutrement, enfin 
un de ces élégants et heureux privilégiés de la 
mode, que dans la phraséologie des journaux on 
appelle communément Vun de nos plus spirituels 
écrivains , s’était avisé d’aller habiter Montmartre, 
le vieux Montmartre ! Tant qu’il se borna à tailler 
sa barbe en pointe et à effacer la poitrine comme 
un Hidalgo de l’Aragon, les dignes habitants de 
Montmartre ne firent aucune attention à lui. 
Or ce jeune homme était l’un des collaborateurs 
du Figaro , journal où l’on sait ce que vaut l’es¬ 
prit, et les Montmartrois ne s’inquiétèrent nulle¬ 
ment de ce dernier fait. Seulement, en sa qualité 
d’homme de talent, ils n’en voulurent pas meme 
faire un caporal de la garde nationale. Le jour¬ 
naliste se trouvant dans un moment de disette, 
imâgina d’envoyer à son journal un article inti¬ 
tulé : Le tambour de Montmartre ! 

Le sujet était fort simple. U11 tambour, qui 
joignait à l’industrie des baguettes l’honorable 
profession de remplaçant, porte un billet de ser¬ 
vice à l’auteur de l’article, qui promet de satis¬ 
faire à ce devoir légal. «— Comment, monsieur, 
vous monterez votre garde vous-même? . . — 


»88 MONTMARTRE. 

Parbleu! certainement. — Mais , monsieur, per* 
sonne ne monte plus sa garde, les épiciers eux* 
mêmes prennent des remplaçants. . . 11 n’y a plus 
que les pauvres diables, les banqueroutiers et 
les clercs d’huissiers qui aillent eux-mêmes au 
corps-de-garde. » 

L’éloquence du tambour était peut-être un 
peu vive, mais enfin elle remplissait le but de 
l’orateur, qui recevait cinq francs pour passer la 
nuit en remplacement de son auditeur épou¬ 
vanté. 

Cette idée originale était exposée avec esprit 
et accompagnée de plaisanteries fort piquantes. 
Mais Figaro se fût-il encore une fois mis une pierre 
au cou, plutôt que d’essayer à faire rire la garde 
nationale de Montmartre! A peine le malencon¬ 
treux article a-t-il franchi le mur d’enceinte de 
Paris , que tout Montmartre frémit dans ses os et 
dans sa chair. Grand émoi sur la colline, grand 
émoi partout; les divisions cessent, et dans une 
aussi grave circonstance on se réunit pour la pre¬ 
mière fois contre l’ennemi commun. Vous eus¬ 
siez dit que chaque habitant était attaqué dans son 
honneur et même dans sa fortune, et bientôt un 
cri formidable et unanime de vengeanee s’élève 
contre l’audacieux écrivain. Une troupe furieuse 
se jette sur lui et délibère si elle l’assommera sur 
la place ou si on se bornera à le précipiter dans 


MONTMARTRE. 389 

mie carrière. Ce dernier parti qui devait conve¬ 
nir aux lâches réunit le plus de voix, et sans la 
louable assistance du maire et de quelques 
hommes raisonnables, car on en trouve même à 
Montmartre, on ne peut songer sans frémir aux 
conséquences d’une plaisanterie dont malheu¬ 
reusement les susceptibles Montmartrois 11’a- 
vaient pas compris le sens. 

Est-ce dans l’espoir d’adoucir ces mœurs vio¬ 
lentes qu’a été construit le théâtre du village d’Or- 
sel? Je l’ignore. Heureusement pour ses habiles 
directeurs, les fils de Séveste, dont le nom doit 
être cher aux artistes, les Parisiens ne dédaignent 
point de fréquenter ce temple ouvert aux jeunes 
desservants du culte de Thalie. Ce théâtre est 
devenu une institution depuis que le Conserva¬ 
toire de déclamation a été supprimé. Sous ce 
rapport, messieurs Séveste fils méritent les en¬ 
couragements et l’approbation de tous ceux qui 
voient avec douleur la dégénérescence de l’art 
dramatique. . . 

La nuit a enveloppé de ses sombres voiles la 
colline de Montmartre et le monument au haut 
duquel je vous ai conduits. Que de choses il me 
resterait à vous montrer!... Je voulais vous intro¬ 
duire dans un salon du village d'Orsel et vous ra¬ 
conter une foule d’anecdotes beaucoup plus vraies 
que les hardies assertions du tambour. Mais pour 

P.UU8. XII. ip 


MONTMARTRE. 


* 9 ° 

peindre les ridicules, les petites passions, la va¬ 
niteuse sottise des ignorants, qu’est-il besoin de 
franchir la barrière? Les rigoureux surveillants 
de l’octroi ne les empêchent pas d’entrer. 

Adieu donc à cette colline célèbre dans l’his¬ 
toire de la science et dans celle de nos revers. Un 
jour peut-être je vous engagerai à y faire une 
nouvelle promenade, et nous terminerons alors 
cette ébauche d’un tableau digne d’un vif intérêt. 
J’ai peut-être été sévère envers une partie des 
habitants de Montmartre, mais on comprend que 
ces appréciations physiologiques des masses sont 
toujours susceptibles de beaucoup d’exceptions; 
je suis très-disposé à en faire. . . 

A. BARGINET (de Grenoble). 


Ci 


LA MORT DE CARÊME. 



Carême est mort en janvier dernier, à l’âge de 
cinquante ans. Il a mérité sa grande réputation. 
Je crois même à la durée de sa gloire, et mes 


raisons pour cela sont exposées dans les piquants 
commentaires dont il a déjà été l’objet. Ceux qui 
les écrivirent sont des habiles. Je trouve à leur 
tète M. Grimod de la Reynière, mangeur si dé¬ 
licat, écrivain si spirituel, et d’une conversation 


! 9 * 



LA MORT 


292 

si riche de souvenirs ; lady Morgan , très-digne 
d’apprécier Carême. C’est elle qui a écrit, dans 
un enthousiasme de connaisseur,« que la science, 
« comme Carême l’a pratiquée, est une nécessité , 
« un signe de civilisation, et l’une des plus douces 
a conséquences de la richesse. » Carême et La- 
guipière, son maître, ont introduit dans J’art les 
changements délicieux. — Nops mangeons de¬ 
puis eux des choses plus délicates, et nous bu¬ 
vons à petits coups et frais. Pour le boire, c’est 
un retour aux préceptes d’Horace. Ces modifica¬ 
tions étaient commandées par notre constitution 
actuelle frêle et fatiguée; et puis Carême leur 
fait une belle part d’influence sous le système 
représentatif: «Par suite de ces changements, 
« dit-il, notre art escorte la diplomatie, et tout 
a premier ministre est son tributaire. Voyez un 
« peu : présider une chambre politique ou remplir 
« une ambassade , c’est faire un cours de gaslro- 
« nomie l . » 

La vie de Carême, si nous la considérons dans 
ses plus jeunes années, offre déjà un intérêt très- 
vif; nous voyons des efforts touchants au sein de 
la pauvreté et de l’isolement, et des études d’une 
singulière sagacité. — J'ai sur les circonstances 
qui l’ont remplie des détails ignorés, et je vais 
en rapporter quelques uns. 

1 Traité de la cuisine du dix-neuvième siècle. 


DE CARÊME. a 9 3 

C’est à lui, à sa volonté de connaître et de 
travailler, que Carême a dû ce qu’il était devenu. 
Il a dit seulement: Qu il s'était senti de bonne 
heure appelé à marquer dans sa profession , 
et que ce sentiment l'avait soutenu . C’est en 
. grand qu’il a songé à travailler dès son début; 
et quel début que celui qui renverse tous les 
obstacles ! ! 

Carême se forme très vite comme homme et 
artisan. Ses pauvres parents n’ayant pas pu lui 
donner les notions de la première éducation, il 
les acquiert lui-même avec patience et réflexion. 
De treize ans à quatorze ans, il passe les nuits 
à copier différents ouvrages. Trois ans plus tard, 
Carême est assez instruit pour embrasser en 
grand sa profession. Je cite ses paroles. 

Carême est né à une extrémité de la rue du 
Bac, dans un chantier où travaillait son père. 
Sa mère y accoucha; elle y fut surprise par le 
mal. — Son père, chargé de quinze enfants, était 
la proie d’une bien douloureuse pauvreté. Cet 
homme s’enivrait fréquemment, peut-être par 
dégoût de la vie, et ses irrégularités de conduite 
augmentaient la misère et les chagrins de ceux 
qu’il avait à nourrir. Un jour qu’il rentra avant 
l’heure du dîner, il emmena avec lui son jeune 
fils; ils allèrent dans les champs. Après la pro¬ 
menade , ils revinrent dîner à la barrière du 


2 9 4 LA'MORT 

Maine. Le repas fini, le père parla d’avenir au 
pauvre enfant, et l’engagea à se séparer de sa 
famille : « Va, petit, va bien; dans le monde il 
y a de bons métiers; laisse-nous languir; la mi¬ 
sère est notre lot; nous devons y mourir; ce 
temps-ci est celui des belles fortunes; il suffit 
d’avoir de l’esprit pour en faire une, et tu en as.... 
Ya, petit, et peut-être que, ce soir ou demain, 
quelque bonne maison s’ouvrira pour toi; va 
avec ce que Dieu t’a donné! » Ces paroles pres¬ 
que remarquables dans la bouche de ce simple 
ouvrier, retentirent toujours aux oreilles de 
Carême. Quarante années après les avoir enten¬ 
dues, il avait encore devant les yeux la figure 
souffrante et amère de son père. Le jeune Ca¬ 
rême fut laissé dans la rue : c’est à la lettre ; il 
ne revit plus ses parents ; son père et sa mère 
moururent jeunes; ses frères et sœurs furent 
dispersés. — 

Dieu n’abandonna pas Carême : la nuit venue, 
il demanda la couchée à un pauvre gargotier de 
la banlieue qui le recueillit, et le lendemain il 
s’engagea à son service. C’est de ce cabaret , offi¬ 
cine de la fricassée de lapin , comme il l’a écrit, 
que partit ce cuisinier des empereurs et des rois 
du dix-neuvième siècle.— 

A seize «ans il finit, chez les bonnes gens où il 
s’était réfugié, le premier degré de l’appren- 


DE CAREME. a 9 5 

tissage. Alors les paroles de son père lui revin¬ 
rent à l’esprit : « Va avec ce que Dieu t’a donné ! » 
Il les quitta les larmes aux yeux pour essayer de 
s’avancer, et débuta en qualité d’aide chez un 
restaurateur. On y remarqua très vite son intel¬ 
ligence. Quelques mois après, Carême était un 
des ouvriers brillants du moment. — 

A dix-huit ans, il entra chez M. Bailly, rue 
Vivienne, et depuis long-temps un des pâtissiers 
renommés de Paris. Il fournissait la maison nais¬ 
sante de M. de Talleyrand, maison déjà pleine 
de luxe et de savoir-vivre. C’était vers 1800. La 
cuisine reparaissait avec sa splendeur dans la 
maison de cet ancien grand seigneur, remonté 
à une position princière, sous les restes du sys¬ 
tème républicain. Ce qui reparaissait valait mieux 
que le luxe surabondant, la sensualité sans dé¬ 
licatesse du directoire ; c’était, ici, le vieux savoir- 
vivre, et il se remontrait dans sa plus spirituelle 
élégance.—Lejeune Carême marcha à pas rapides. 

Chez M. de Talleyrand, l’art n’était déjà plus 
ce que savaient les habiles. — C’était quelque 
chose de plus raffiné, de plus approfondi, 
quelque chose d’essentiellement rajeuni. — Les 
succès de Carême dans cette grande maison le 
firent connaître d’un homme près de qui il avait 
désiré s’exercer, d’un esprit curieux, et d’un 
cœur ferme, M. Laguipière, premier cuisinier 



29b LA MORT 

de Napoléon, qui est mort gelé dans sa voiture, 
durant la retraite de Moscou. Carême n’a jamais 
appelé ce praticien, que Napoléon aima, « que 
son maître, l’illustre, le grand Laguipière. » Les 
éloges de cet artiste enflammaient Carême d’un 
zèle nouveau. D'ailleurs, ce suffrage était de la 
gloire dans les cuisines impériales, et l’on aurait 
pu s’enflammer à moins. 

Carême acquit sous M. Laguipière le talent 
d’exécuter très facilement des choses difficiles; 
avec le même zèle, il lut, durant les nuits et les 
intervalles que lui laissaient ses divers services, 
des livres de sciences; il les analysa, suivit des 
cours pour éclairer ses recettes , et rendre son 
travail plus certain; on le voyait tous les jours 
à la bibliothèque copiant des dessins, ou lisant 
des ouvrages relatifs à sa profession et à son 
histoire. Notre ignorance au sujet de l’art culi¬ 
naire lui donnait des dépits bien piquants et 
des colères charmantes. Nous n’avions que peu 
de renseignements précis, et il s’en irritait. Il 
appelait donc de ses vœux Y Histoire de la Table 
romaine. Cette histoire lui paraissait essentielle, 
et il discutait pour prouver que sans elle nous 
11e connaissions pas les parties intéressantes de 
la vie privée des vieilles sociétés de l’Italie, ni 
leur médecine, ni leurs cultures. Il rechercha et 
étudia, lui personnellement, tous les détails qui en 


UE CAREME. 297 

étaient restés. Plusieurs manuscrits retrouvés par 
M. l’abbé Ange May, du Vatican, lui présentèrent 
des faits précieux; il en fit son profit: ses idées 
sur ce sujet devinrent vraiment intéressantes. Il 
rédigea alors ses conjectures; puis ses crayons les 
figurèrent par un trait précis. Il ressuscita, comme 
cela, pour l’intimité, les repas de Lucullus, de 
Pompée, de César 1 . Il prouva à ses amis que 
« la cuisine si renommée de la splendeur ro¬ 
te maine était foncièrement mauvaise et atroce- 
« ment lourde. » Tout ce qu’il retrouva fut ana¬ 
lysé et condamné au nom du goût. Il n’a excepté 
que l’ordonnance et la décoration des tables, un 
luxe simple avec magnificence; par conséquent, 
les coupes, les vases d’or, les amphores, la vaisselle 
d’argent ciselée, les bougies d’Espagne si blan- 
ch es et si pures, les tapis de soie, quelques tissus 
fins venus d’Afrique et imitant la plus belle neige, 
les fleurs et la musique. Carême ne vit pas que 
les receltes présentassent rien de pratique; et, 
suivant lui, sous ce rapport, la partie utile de 
ces recherches chéries finissait à ces constata¬ 
tions. Mais après cela venait la question histo¬ 
rique, que ces recherches éclairaient sans aucun 
doute. Laguipière suivit ces suppositions, com¬ 
posées de science et d’imagination , avec un 


1 Voir le Maître a hôtel français et ses Mémoires inédits que pu» 
bliera un élève chéri et très-habile, M. Jay, restaurateur à Rouen. 


298 LA. MORT 

grand intérêt. Il n’eût pas su faire ces recher¬ 
ches lui-même, ni les écrire, mais il savait aussi 
bien que personne en saisir l’intérêt. — 

Carême ne sacrifiait pas à ces investigations 
le dur travail des fourneaux ; il y revenait avec 
plus de zèle quand il avait dépensé quelques 
heures dans ces discussions.... Une sobriété cons¬ 
tante, mais pénible pour lui, né mangeur, et 
cloué du signe distinctif , la grosse lèvre infé¬ 
rieure, et par suite de cette sobriété, une consti¬ 
tution de fer, exercée par l’habitude de la fatigue, 
le rendirent propre au travail le plus épuisant. 
— Quand on lui disait: « Ce sera difficile, peut- 
être impossible, » il répondait : « Rayez ce mot.» 
—Nous sommes en i 8oo et 1801, et sur un ter¬ 
rain de ce monde où il n’y avait bruit que de son 
mérite; malgré ses succès, Carême cherchait en¬ 
core à apprendre, et était plus occupé de ses re¬ 
cherches que de sa gloire. Voyez ce qu’il a écrit: 
« Dans ce temps M. Lasnes me perfectionna dans 
« la belle partie du froid; MM. Richaut frères, 
« dans celle des sauces, et ce fut sous le bon 
« et habile M. Robert que mes idées sur la dé- 
« pense et la comptabilité s’arrêtèrent. Dans les 
« grands extra , M. Laguipière me révéla ce que 
« notre travail a de plus délicat, de plus diffi- 
« ci le. J’appris à improviser sous ce grand maî- 
« tre. Les années suivantes, j’eus la joie et l’hon- 


/ 




DE CARÊME. ' 299 

« neur de l’aider. La création des grandes maisons 
« de l’empire donna des jours d’or à notre art. 
« On créa des choses parfaites. C’est seulement 
« à ce moment que quelques maisons surent dé- 
« penser juste et assez. Les sauces devinrent plus 
«veloutées, plus suaves; les excellents potages 
« et fonds pour braiser furent adoptés. Les nou- 
« veautés les plus judicieuses parurent de toutes 
« parts , et nos bonnes cuisines embaumèrent 
« les beaux et riches quartiers de Paris. Les pre- 
« miers thés furent donnés dans ces moments; 
« innovations charmantes! » 

Le chef de l’État appelait ces innovations char¬ 
mantes dans les fêtes qu’il donnait à ses com¬ 
pagnons d’Égypte, à ces incomparables géné¬ 
raux des armées d’Orient et d’Italie, les Murat, les 
Junot, les Bessières, les Lannes, les Duroc, les 
Reynier, les Eugène, alors à peine âgés de vingt- 
cinq à vingt-huit ans, et malgré ce petit nombre 
d’années, les plus clairvoyants esprits de l’Eu¬ 
rope ; et aux savants qui les avaient suivis dans 
les déserts de la basse et haute Égypte, dans la 
Syrie; et à ses hommes d’état du jB brumaire , 
qui alors gouvernaient la France. 

« Le génie de Laguipière s’élevait chaque jour 
« par l’impulsion qu’il recevait de la confiance 
« de ce maître adoré, si juste, si grand, bien 
« qu’économe. » 


LA MORT 


3 oo 

Nous ne sommes encore à ce moment, je ne 
l’oublie pas, que clans les cuisines des Tuileries; 
mais nul ne peut dédaigner ces souvenirs de zèle 
et d’intelligence de quelques hommes utiles. 
C’est sur le grand patron que tout se formait 
à cette époque. Carême a raconté x , avec des ex¬ 
pressions animées, en parlant de cet âge héroïque 
et trop rapide, que vers i 8o4, un fait seul le dé¬ 
tachait irrésistiblement du travail, l’activité de son 
maître.—11 l’avait vu levé avant le jour; ses gran¬ 
des affaires étaient faites et expédiées avant que 
son déjeuner fût servi. Il était à peine neuf 
heures. « Qui eût osé croire créer, disait-il à la 
meme personne, quand on voyait Bonaparte faire 
et reconstruire à sa manière. » Que n’avez-vous 

* 

vu les revues du consul ! — Quels jeunes hommes ! 
quel temps! Au point du jour, à quatre heures 
et demie, en été, le consul était à cheval; il était 
rentré à sept heures et demie; alors il recevait 
ses ministres, qui étaient souvent congédiés avant 
neuf heures. A dix heures accouraient ses sa¬ 
vants, ses compagnons d’armes, et ses intimes. 
Après toutes ces audiences venaient la revue, 
l’inspection des travaux, le conseil d'état, etc. 

Mais ne nous éloignons pas de Carême. 

Il ne se bornait pas dans ce temps à des tra¬ 
vaux théoriques; il bouleversait la pâtisserie, 


1 Ses Mémoires inédits. 


' DE CARÊME. 3 or 

brisait le vieux moule, et offrait au Paris friand 
des perfectionnements précieux, et en particu¬ 
lier ces pâtes feuilletées, légères, dorées, qui 
font aujourd’hui les délices de nos tables. — En 
jetant à ce moment un coup d’œil sur l’ensemble 
de la vie de Carême, nous voyons qu’il a travaillé 
depuis dix ans tous les jours à la Bibliothèque im¬ 
périale et au cabinet des estampes, qu’il a composé 
les cent cinquante dessins qui accompagnent son 
Pâtissierpittoresque , et qu’il est allé chaque jour 
les exécuter sur les premières tables.— Ces dessins 
contiennent à peu près tout ce que la pâtisserie 
peut représenter 1 . « C’est le mardi et le vendredi 
« que je m’y rendais 2 . La collection des estampes 
« me fit sortir du néant intellectuel; mon tra¬ 
ce vail devint meilleur et mon ignorance fit place 
cc au plus précieux des dons, rinstruction ! Je sus 
« enfin ce qui avait été fait avant moi, et je pus 
« l’imiter ou l’étudier. Je pus devenir créateur à 
« mon tour. Cette soif d’apprendre me transporta 
cc d’un pôle à l’autre. Malgré mes patients efforts, 
<c je saisissais assez difficilement les textes, mais 
cc l’objet des dessins venait à moi d’une manière 
cc parlante. J’y compris tout de suite même 
c< ce qui n’était qu’imparfaitement représenté; 
cc comme cela, j’étudiai Tertio, Palladio, Vi- 

* Pâtissier pittoresque, troisième édition. 

a Ses Mémoires, 


LA MORT 


3o2 

« gnole, etc. Je vis de l’esprit et de lame l’Inde, 
« la Chine, l’Égypte, la Grèce, la Turquie, l’Ita- 
« lie, l’Allemagne, la Suisse. Ces études marque¬ 
nt rent d’une forme nouvelle mon travail conscien¬ 
te cieux; j’avançai rapidement comme pressé par 
« une force irrésistible, et je vis crouler sous mes 
« coups l’ignoble fabrication de la routine. Un 
« rival me dit un jour:-— Je ne suis pas étonné 
« que votre travail soit si varié , vous êtes tou¬ 
te jours fourré à la Bibliothèque de l’empereur, 
« où vous dessinez.—Eli bien ! que n’en faites- 
« vous autant? lui répondis-je; mon privilège est 
« public. » 

En racontant ce fait dans un de ses ouvrages, 
il porte lui-même ses regards sur les premières 
années de sa profession. «A dix-sept ans, j’étais 
chez M. Bailly son premier tourner. Ce bon maî¬ 
tre s’intéressait vivement à moi ; il me* facilita 
des sorties pour aller dessiner au cabinet des 
estampes. Quand je lui eus montré que j’avais 
une vocation particulière pour son art, il me 
confia la confection des pièces montées destinées 
à la table du consul. La paix d’Amiens (1801) ve¬ 
nait; d’être signée. I^e consul l’avait dictée! —J’em¬ 
ployai au service de M. Bailly mes dessins et mes 
nuits: ses bontés, il est vrai, payèrent bien mes 
peines. Chez lui je me fis inventeur.' Alors flo- 
rissait dans la pâtisserie l’iliustre A vice: son tra- 


DE CARÊME. 3 o 3 

vail m’instruisit. La connaissance de ses procé¬ 
dés m’enhardit, et je fis tout pour le suivre, mais 
non pour l’imiter; et devenu capable d’exécuter 
toutes les parties de l’état, j’exécutai des extraor¬ 
dinaires uniques. Mais pour parvenir là, jeunes 
gens, que de nuits passées sans sommeil!—Je ne 
pouvais m’occuper de mes dessins et de mes cal¬ 
culs qu’après neuf ou dix heures; je travaillais 
donc les trois quarts de la nuit. J’eus bientôt 
composé douze dessins, vingt-quatre, cinquante, 
cent, puis deux cents, tous soignés, tous fondés 
sur des choses nouvelles. Je vis que j’étais arrivé! 
—Alors, et les larmes aux yeux, je quittai le bon 
M. Bailly; j’entrai chez le successeur de M. Gen- 
dron, où je fis mes conditions: j’obtins que quand 
je serais appelé pour un extra, il me serait per¬ 
mis de me faire remplacer.—Quelques mois après, 
je sortis définitivement des maisons pâtissières 
pour suivre mes seuls grands dîners. C’était bien 
assez.—Je m’élevai de plus en plus, et je gagnai 
beaucoup d’argent. Les envieux affluaient autour 
. de moi, pauvre enfant du travail ! « Quel bon¬ 
heur il a ; voyez, il avance toujours. » Et ils 
voyaient cela, abstraction faite de toutes mes 
veilles, de mon sang brûlé! C’est depuis ce temps- 
là que je suis en butte à la jalousie de quelques 
petits pâtissiers qui ont, je ne crains pas de le 
dire, bien à travailler avant d’avoir fait ce que 


\ 


LÀ MORT 


3o4 

j’ai fait. Aux plus infimes, je ne puis répondre; 
aux habiles, je réponds par mes travaux.» 

Carême se peint dans ces fragments. C’est 
sérieux sans doute ; mais vous imaginez-vous 
qu’un homme aille si avant dans une profession, 
s’il ne l’a pas regardée comme cela, en face et 
avec ce sérieux de raison ? Carême avait aussi en 
vue cet objet qui établissait à ses yeux la hau¬ 
teur de sa profession : c’était de rendre la cui¬ 
sine non seulement plus délicate, plus variée, 
mais plus saine: s’il a trouvé cette solution-là, il 
a rendu un service, et il ne peut pas le regarder 
comme étant de peu d'importance. 

Le voilà dans les cuisines de l’empire; il en 
suit les plus beaux services dans des fêtes à ja¬ 
mais mémorables; il est adjoint au travail de La- 
guipière, des frères Robert, illustres praticiens, 
deM. Boucher, contrôleur de la maison du prince 
de Talleyrand, « praticien qui a rappelé en France 
(suivant Carême) le talent administratif des con¬ 
trôleurs d'autrefois. » Carême a travaillé douze 
ans pour le plus spirituel et le plus gourmand 
des princes de l’empire, l’un des plus habiles de 
la droite de Bonaparte. Nul personnage ne lui a 
inspiré plus d’enthousiasme que le prince de 
Talleyrand. Ça été chez lui un sentiment vif et 
constant, et voici pourquoi. « C’est que M. de 
Talleyrand entend le génie du cuisinier; c’est 


DE CARÊME. 3 o 5 

qu’il le respecte, et qu’il est le juge le plus com¬ 
pétent de ces progrès délicats et que sa dépense est 
sage et grande tout a la fois. »—Le charme atta¬ 
ché aux succès cîe ses premiers travaux, qui 
avaient eu lieu dans cette maison opulente, influait 
peut-être sur ce jugement, et le colorait de quel¬ 
que poésie. Qui de nous sait se défendre, quand il 
juge les choses passées, de ce prestige exercé sur 
nos opinions par nos belles années et nos pre¬ 
miers succès? N’aimons-nous pas surtout la gloire 
dont le souvenir nous revient avec celui de la 
jeunesse? — Enfin, ces sentiments de Carême 
étaient si profonds, qu’ils ont résisté à tout: 
nulle séduction étrangère de rang et de richesses 
11e lui a montré un meilleur connaisseur que 
M. de Talleyrand.— 

Carême travailla chez M. de Talleyrand avec 
un cuisinier célèbre, M. Riquette. Tous deux 
furent employés aux dîners donnés par le prince 
dans les belles galeries de l’ancien hôtel des 
Affaires-Étrangères.—Voici à ce sujet une anec¬ 
dote assez piquante. Quelques années après, à 
l’époque de Tilsitt, Riquette, appelé en Russie, y 
introduisit la cuisine française. Sa réputation 
était grande alors: on ne l’appelait « des cuisines 
de Paris à celles de Saint-Pétersbourg que Xlia- 
bile homme et le beau parleur 1 . » Depuis M. Ri- 


i Carême. 
Paris. XII. 


20 


LA MORT 


3oG 

quette fit loyalement une grande fortune. Le 
3 i mars 181 4 , Riquette devint, chez M. de Talley- 
rand, rue Saint-Florentin, où était descendu le 
czar, le sujet de quelques moments d’entretien, 
malgré la nature très-grave des circonstances; 
quelques paroles en sont curieuses, nous les répé¬ 
terons. M. deTalleyrand ayant questionné le czar 
sur son cuisinier, celui ci répondit: «Mais c’est le 
plus habile homme! » Quelqu’un ayant ajouté : 
« Oui, et il a fait une bien grande fortune au 
service de votre Majesté.—Mais, répondit l’em¬ 
pereur, c’est juste. Riquette nous a appris à man¬ 
ger, nous ne le savions pas. » Voilà, répondit Ca¬ 
rême, un souverain qui comprend les bénéfices 
de son serviteur, et qui estime assez haut le 
talent. 

Carême, enlevé par réquisition , fut obligé 
d’exécuter l’immense dîner royal et impérial 
donné en 181 4 dans la plaine des Vertus. — Il fut 
appelé l’année suivante à Briglon comme chef de 
cuisines du prince régent. Il resta près de deux 
ans dans ce service, et pour parler exactement, 
auprès de ce régent spirituel, instruit, gourmand 
et usé, avec sa confiance et son oreille. Carême 
était appelé chaque matin dans l’appartement 
du prince de Galles; il rédigeait le menu, et lui 
expliquait la vertu, le danger, ou la négation ali¬ 
mentaire de chaque mets. C’était un cours que 



DE CARÊME. 3 o7 

Georges faisait quelquefois durer plus d’une 
heure. 

On a trop long-temps dit, « le style c’est 
l’homme. » Carême a écrit pour prouver que 
V ho mine même, cétait V estomac. Et sérieuse¬ 
ment Carême ne le voyait que là; et c’est cela, 
peut-être, ce qui lui a fait croire si puissante 
l’influence de son art sur nos facultés. Par cette 
idée il croyait toucher à la phrénologie, dont il 
s’occupait particulièrement depuis plusieurs an¬ 
nées. Il y avait dans tout cela une plaisanterie 
piquante et de la science. 

Le prince de Galles dit un jour à celui qui 
couvrait sa table de plats exquis : « Carême, le 
dîner d’hier était succulent; je trouve excellent 
tout ce que vous m’offrez ; mais vous me ferez 
mourir d’indigestion.—Mon prince, répondit 
Carême, mon devoir est de flatter votre appétit, 
et non de le régler.» Carême,'qui était bien per¬ 
suadé qu’une bonne cuisine peut prolonger la 
vie , assainit celle du prince régent ; il l’épiça 
moins en lui conservant sa saveur; aussitôt les 
attaques de goutte cessèrent. Il introduisit sur 
cette belle table anglaise un travail plus délicat 
qu’auparavant et plus salutaire. Ce résultat était 
très grand. Malgré les bontés que le prince té¬ 
moigna en retour à Carême , malgré de beaux 
traitements, et le charme bien senti par lui d’une 


30 . 


LA MORT 


3o8 

sorte de royale amitié, il s’éloigna de Brigton.— 
Le ciel noir de l’Angleterre l’accablait. En vain 
le prince peiné lui offrit une pension viagère 
représentant son traitement; Carême ému répon¬ 
dit qu’il ne pouvait pas rester, qu’il mourrait en 
Angleterre, sous ce vilain ciel gris. Il s’éloigna, 
et revint à Paris où il avait à continuer des étu¬ 
des, à reprendre le travail de ses ouvrages com¬ 
mencés. Dix ans après, Carême fut redemandé 
par le prince, devenu roi de la Grande-Bretagne, 
et aussitôt son avènement. « Quel souvenir pour 
ma vieillesse et ma vie! Le roi de la Grande- 
Bretagne daigne conserver le souvenir de mon 
Art \ » Lady Morgan consacrait dans le même 
temps un chapitre de ses ouvrages à célébrer ce 
modeste, ce rare cuisinier, qui lui répondait : 
« Quel généreux sentiment vous inspire, quand 
vous dites que le talent du cuisinier devrait être 
encouragé par des couronnes comme celles que 
l’on jette sur la scène aux Sontag, aux Taglioni ! ! 
Je vous remercie, madame, au nom de tous les 
talents de la cuisine française. » — Des circon- 

a 

stances assez piquantes, comme on voit, ont 
rempli cette existence d’un artisan habile. Je ne 
puis m’étendre davantage; d’ailleurs ces anec¬ 
dotes de la partie active de la vie de Carême se 
ressemblent; peut-être même que l’intérêt cesse 

1 Art de la Cuisine française au 19 e siècle; a e édition, 




DE CARÊME, 3 og 

ici, car Carême ne travaille plus pour créer; il 
exerce simplement sa profession. 

Je vais abréger l’exposé des faits. — Il alla à 
Saint-Pétersbourg, et y accepta la fonction de Fun 
des chefs des cuisines de l’empereur Alexandre; 
il y brilla, parce qu’il ne pouvait que briller. Mais 
fat igné par le froid russe, il les quitta et alla à 
Vienne, escorté de sa brillante réputation. Il y 
exécuta quelques grands dîners de l’empereur; 
puis il s’attacha à lord Stewart 1 , ambassadeur 
d’Angleterre, et l’un des premiers gourmands 
du monde. Il le suivit à Londres, mais pour peu 
de temps; il le quitta au bout de quelques se¬ 
maines, reprit sa liberté et le chemin de Paris, 
pour écrire et publier. L’année suivante, « la no¬ 
blesse étrangère lui fit l’honneur de le rappe¬ 
ler. » A sa voix, on le vit accourir aux congrès 
d’Aix-la-Chapelle , de Laybach , de Vérone. A 
"Laybach, l’empereur de Russie, qui l’aimait, lui 
fit remettre une bague étincelante de diamants. 
— Les congrès dissous, Carême vint reprendre 
la plume en France. —Il passa encore au service 
du prince de Wurtemberg, de la princesse de 
Bagration, dont « il a célébré la bonté, l’esprit 
brillant,» et de M. Rotschild. Une sorte de muni¬ 
ficence royale l’a fixé chez ce dernier. U y a tra¬ 
vaillé cinq ans « pour les illustres gastronomes 

r Aujourd’hui marquis de Londonderry. 


LA MORT 


3io 

français et étrangers qui visitent cette maison, 
la sœur de la maison Talleyrand. » Carême loue 
sans cesse la dignité et la justice des hôtes: il a 
écrit : « On ne sait plus vivre que là ! et madame 
la baronne Rotschild ,qui fait les honneurs de 
cette magnifique hospitalité, mérite d’être comp¬ 
tée parmi les femmes qui font le plus aimer la 
richesse, à cause du charme et du bonheur qu’elles 
en tirent pour les autres, de la dignité des habi¬ 
tudes et du luxe délicat de sa table. » Ces paroles 
sont sorties plusieurs fois de sa plume. Ses lèvres 
mourantes en murmurèrent quelque chose. 

Maintenant croyez-vous sa vie assez remplie, 
sa profession assez élevée? On peut dire aux 
personnes qui sourient : « Mais cet homme va¬ 
lait bien un faiseur de poème épique et dix éru¬ 
dits de l’Académie en service ordinaire. — Ses 
facultés étaient supérieures ; c’est un fait incon¬ 
testable. » Après cela, si l’on répond : « Que de 
simples fusions alimentaires ont été le résultat 
atteint par ces facultés, par cette vie d’idées;» 
je n’ai rien à répliquer. Seulement si vous dites 
cela, vous n’êtes pas gourmand, et vous ne croyez 
pas que certaine cuisine puisse servir la santé. 
Je me retranche alors dans ces conclusions : 
a C’est que cette dépense d’activité, d’idées, cette 
variété de connaissances, cette spontanéité de 
travail ont composé un mérite très-remarquable 


DE CAREME. 3 1 r 

que le temps ne ramène pas plus vite que les 
autres. — Carême a été - un homme rare en 
son genre, une intelligence féconde et propre 
avec supériorité à plusieurs choses. » M. Broussais, 
attiré près cle Carême par l’intérêt de ses recher¬ 
ches, et par son esprit, n’a point dédaigné, il y 
a peu de jours, de se livrer sur sa tête à des re¬ 
cherches philosophiques. 

Bien que la dernière maladie de Carême ait 
été très longue et très douloureuse, sa tête a été 
jusqu’au dernier moment remplie d’idées de re¬ 
cherches curieuses, d’opinions scientifiques; des 
hommes distingués venaient les débattre auprès 
de son lit. Il n’a pas senti constamment le froid 
mortel de cette maladie.-—Il dictait de son lit à sa 
fille, et l’épuisement mettait seul un terme à sa 
dictée. D’inexprimables douleurs et de bien 
tristes nuits affaiblissaient par intervalles ses es¬ 
pérances; mais la clarté du jour revenue, une 
conversation les lui rendait. Cet homme modeste 
a vu près de son lit, chaque jour de sa maladie, 
les hommes marquants de sa profession, les amis 
de toute sa vie, des gens de lettres, et des gens 
du monde ; j’ai vu un jardinier célèbre lui appor¬ 
ter des essais , des especes ; un autre jour, il dé¬ 
battait avec un chimiste une difficulté de con¬ 
servation.— Nous l’avons vu causer de botanique 
avec un savant botaniste, M. le docteur Duval 


LA MORT 


31 2 

habile encore dans la science de guérir; de cham¬ 
pignons avec M. Roques; écouter M. Broussais 
avec l’attention d’un esprit supérieur, et lui- 
même expliquer Spurckcim devant l’un de ses 
plus savants disciples, M. Gaubert. — Il croyait 
à l’avenir de cette phrénologie, qui vient d’essayer 
d’expliquer ses facultés. 

Je dois ajouter ces derniers traits à tous les 
détails que je viens de donner. Carême fut plein 
de bonté et de fermeté dans sa vie, et assez sévère 
pour les infractions. Il se retirait quand il voyait 
d’autres principes que les siens. — Ses études, le 
lent travail de la rédaction de ses livres, ses cal¬ 
culs, ses expériences, quelques amis distingués 
à Paris, qu’il aimait et qu’il visitait, voilà le 
cercle où s’enferma sa vie; il n’aimait pas la 
campagne, trait assez frappant chez cet homme 
expansif. 

J’ai à raconter un dernier fait qui donne une 
idée de la passion qu’il portait à son art. Quel¬ 
ques heures avant d’expirer, la partie gauche de 
son corps se paralysa ; il perdit connaissance. 
Sa jeune fille, l’objet de toutes ses pensées, après 
avoir été celui de tous ses soins paternels, parut 
elle-même s’être effacée dans ses idées. Son es¬ 
prit était mort pour les siens. Dans cet état, il 
eut encore, en se réveillant un instant à la vie, un 
souvenir très-lucide de sa profession. — On était 


DE CAREME. 


313 

à la fin de la soirée. Un de ses élèves les pins 
aimés voulut le voir et lui parler. Après quelques 
questions faites avec force et douleur, le mou¬ 
rant rouvrit les yeux, et reconnut cette voix. 
«C’est toi, dit-il, merci, bon ami!—Demain, 
envoie-moi du poisson; hier, les quénelles de 
soles étaient très-bonnes, mais ton poisson n é- 
taitpas bon ; tu ne l’assaisonnes pas bien. Écoute, 
et à voix basse, avec faiblesse, mais nettement, 
il lui rappela la prescription de ses livres, «et il 
faut secouer la casserole, » ajouta-t-il, et sa main 
droite imitait, par un faible mouvement sur le 
drap, le mouvement qu’il voulait indiquer. — Il 
n’a plus reparlé, ni reconnu personne une de¬ 
mi-heure après: tout était fini. 

Frédéric FAYOT. 




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LA TOUR 

SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE, 



Qui que vous soyez, dites-moi, lecteur, savez- 

vous où est la rue du Petit-Crucifix? — Non.— 

\ 

J’en étais sûr, je l’aurais parié; moi qui vous en 
parle, il y a bien peu de temps que j’ai fait con¬ 
naissance avec elle , et voici comment. 

Il faut savoir d’abord que c’est un grand plai¬ 
sir pour moi, par une belle soirée d’été, de me 







LA TOUR 


3i6 

promener sur ce passage élégant qui joint le 
Louvre à l’Institut; c’est là, là seulement, que 
je jouis à mon aise du beau spectacle que pré¬ 
sente notre Paris. Partout ailleurs on est foulé, 
heurté, coudoyé, inquiété par les voitures; sur 
le pont des Arts, pour un sou on est libre, on 
est chez soi, à son balcon. Qu’importe que rentré 
dans son hôtel, on ne puisse, en se mettant à la 
fenêtre, étendre sa vue au-delà de vingt pas, ou de 
moins encore, quand on peut se procurer le plai¬ 
sir de respirer à son aise, aussi long-temps qu’on 
veut, sur le pont des Arts? 

Un soir donc, l’été dernier, après m’être ébloui 
les yeux à contempler un des plus magnifiques 
couchers du soleil de la saison, j’avais vu mon 
astre disparaître entièrement derrière l’arc de 
triomphe de l’Étoile ; j’étais assis sur un des bancs 
du pont des Arts, et pour me délasser la vue, 
j’avais tourné mes regards sur le vieux Paris, 
qui se déploie d’une manière si pittoresque der¬ 
rière le pont de Henri IV. « Combien peu de 
« Parisiens connaissent les beautés que renferme 
« leur ville! » (me dit un de mes amis, comme 
moi grand admirateur des plaisirs du pont des 
Arts, et qui en savourait en ce moment les dou¬ 
ceurs avec moi) «combien y en a-t-il, par exem- 
« pie, qui sachent apprécier le trésor qu’ils pos¬ 
te sèdent dans ce magnifique clocher carré de 


i 


SAINT-JACQUES. 317 

« Saint-Jacques-la-Boucherie, si bien surmonté 
« par ces quatre monstres qui, perchés aux en¬ 
te coignuresde son toit, ont l’air de quatre sphinx 
« qui donnent à deviner au nouveau Paris Tê¬ 
te nignie de l’ancien! comme a si bien ditM. Victor 
« Hugo. Misérables Welches! à peine s’ils ont jeté 
« un coup d’œil sur ce précieux débris de la 
« vieille église Saint-Jacques, même après avoir 
te lu dans Notre - Dame de Paris , que le 
« sculpteur qui posa ces quatre monstres n’eut 
« que vingt livres pour sa peine. Ils ne savent 
« pas admirer la pureté du style de cette char- 
« mante tour! ils ne se sont jamais approchés 
« d’elle pour contempler les riches dentelles dont 
«ses angles sont ornés. — Et toi-même, lui dis- 
« je, as-tu jamais vu la base de ce monument 
« que tu célèbres avec tant d’enthousiasme. — 
«Jamais, et toi?-—Ni moi non plus. — Cepen- 
« dant, si tu ne m’avais pas interrompu, j’allais 
« t’en faire une bien belle description.—Tu 11’au- 
« rais fait en cela que suivre l’exemple de mille 
« gens de talent qui, sans avoir jamais quitté leur 
« ville natale, nous ont raconté les merveilles du 
« nouveau monde. Mais veux-tu aller en pèle- 
« rinage à cette tour, afin d’en pouvoir parler en 
« connaissance de cause? — Volontiers, quoiqu’il 
« soit bien classique et bien peu à la mode 
« d’avoir examiné les choses avant d’en parler: 


LA TOUR 


3*8 

« mais pour une fois cela 11e tire pas à couse- 
'< quence. » 

Quinze jours environ après cette conversa¬ 
tion, mon ami vint me chercher pour mettre 
notre projet à exécution. Après avoir étudié notre 
route sur un plan de Paris, nous nous dirigeâmes 
vers le quai de la Mégisserie. Si vous êtes curieux, 
venez avec nous, lecteur; jetez un instant les 
yeux sur la carte du pays que nous allons par¬ 
courir, et mettons-nous tous trois en voyage: je 
vous conterai, chemin faisant, la chronique de 
l’église dont nous allons visiter les débris. 

Sous le règne de Lothaire 1 er , en q 54 ? sur le 
bord de la Seine, vis-à-vis l’île de la Cité, il 
existait une chapelle sous l’invocation de sainte 
Anne, qui jouissait déjà d’une certaine célébrité. 
Pourquoi dans la suite le patronage de sainte 
Anne lui fut-il enlevé? Quelles raisons eut-on de 
préférer saint Jacques à la mère de Marie? C’est 
ce que je n’ai pu découvrir. Mais, en iijq, la 
petite chapelle est détruite, un édifice plus vaste 
la remplace; c’est une église, c’est Une paroisse, 
ainsi que nous l’apprend le pape Callixte II, par 
une des premières bulles qu’il publia après son 
exaltation : « In suburbio Parisiacæ urbis ecclesia 
« SanctirJacobi cum parochiâ. » C’est donc à tort 
que Sauvai prétend que l’église de Saint-Jacques- 
de*la-Boucherie, ainsi surnommée à cause du voi* 


SAINT-JACQUES. 3 19 

sinage de la grande boucherie, ne fut érigée en 
paroisse que sous le règne de Philippe-Auguste. 

En I2o5, Christophe Malcion, chambellan du 
roi, laissa par son testament, à l’église de la Ma- 
« deleine cinq sous, à l’église de Saint-Leuffroy 
autant, à celle de Saint-Jacques autant. » Eudes, 

évêque de Paris, présenta ce testament au roi, 

* 

et le cita comme un exemple pieux que devaient 
.imiter les fidèles de son diocèse. 

Vers l’an 1240, on commença à rebâtir cette 
église, et les travaux ne furent terminés qu’en 
1 5 20, sous le règne de François 1 er , temps où fut 
élevée la tour que nous allons visiter; ainsi cet 
édifice resta deux cent quatre-vingts ans en con¬ 
struction; encore les charniers 11e furent-ils bâtis 
qu’en i 6 o 5 , et les rues du côté de la chapelle 
Saint-Fiacre ne furent-elles percées qu’en 1607, 
temps auquel furent aussi faites les rues de la 
route de la chapelle Notre-Dame et les deux 
lanternes qui étaient au bas de la nef de ladite 
chapelle, « dont l’une se trouvait au-dessus de 
« l’ancien œuvre, appelé Xœuvre tortu , et où il 
« fallait auparavant de la chandelle pour lire en 
« un livre en plein midi. » (Malingre, Hist. de 
Paris.) Ce qui faisait beaucoup d’honneur à l’ar¬ 
chitecte. 

Pendant ces deux cent quatre-vingts ans,la fa¬ 
brique de la paroisse manqua souvent d’argent, 


LA TOUR 


320 

ce qui fît plusieurs fois interrompre les travaux. 
Cependant le zèle des paroissiens était vif, ils 
avaient fort à coeur la construction de leur église; 
car beaucoup d’entre eux firent des donations 
pour aider à l’élever. Un certain Flamingher 
donna de quoi bâtir une chapelle; en i 33 o, 
Hugues de Restaure en fonda une en l’honneur 
de la Vierge; en i 38 o, Jaqueline, bourgeoise, 
donna vingt-deux livres pour la construction 
d’un des piliers du chœur, qui portait une in¬ 
scription à ce sujet. Alors le sac de plâtre ne 
coûtait qu’un sou, et un manœuvre recevait dix- 
neuf sous huit deniers pour neuf journées de tra¬ 
vail; mais le marc d’argent ne valâit guère que 
sept à huit livres : il ne faut donc pas s’étonner 
de voir les matériaux et la main d’œuvre à si 
bas prix. 

Voici une générosité d’un genre bien plus ex¬ 
traordinaire ; c’est Saint-Foix qui rapporte le 
fait. En 1 ^ 43 , Charles de Tarenne et ses frères 
cédèrent à la fabrique de Saint-Jacques une ta¬ 
pisserie représentant le dieu d’amour et plusieurs 
autres personnages, pour en jouir au profit de 
l’église; et aux grandes fêtes on ne manquait pas 
d’exposer ce tapis profane aux regards des fi¬ 
dèles : ce spectacle attirait un grand concours 
du peuple, et les revenus augmentaient. 

Mais, qu’est-ce que tous ces dons auprès des 


« 


SAINT-JACQUES. 3i r 

* libéralités de Nicolas Flamel? cet homme mer¬ 
veilleux, qui, d’après le témoignage de La Croix 
du Maine, était à la fois poète, peintre, phi¬ 
losophe, mathématicien, et surtout grand al¬ 
chimiste, Flamel est le plus généreux de tous les 
bienfaiteurs de cette église; aussi son image se 
voyait-elle partout, sur les vitraux, sur la cor¬ 
niche de la chapelle des Éperonniers, sur un des 
piliers à l’entrée de l’église, sur la porte qui don¬ 
nait du côté de la rue des Écrivains ; une inscrip¬ 
tion annonçait aux curieux que « feu Nicolas 
« Flamel, jadis écrivain, avoit laissé par son testa- 
« ment, à l’œuvre de l’église, certaines rentes et 
« maisons qu’il avoit acquestées et achetées de 
« son vivant, pour faire certain service divin et 
« distribution d’argent, chacun un paraumosne, 
« touchant les Quinze-Vingts, Hôtel-Dieu, et au- 
« très églises de Paris. » Son corps et celui de sa 
femme Pétronnelle reposaient dans le caveau 
de l’église; ou du moins on a bien voulu dire 
qu’ils y reposaient; mais des gens éclairés et bien 
informés, Paul Lucas, entre autres, qui voyagea 
tant aux frais de Louis XIV, ont toujours assuré 
que Flamel et sa femme n’étaient pas morts. Ce 
savant alchimiste avait trouvé la pierre philoso¬ 
phale, et c’est à cette précieuse découverte qu’on 
doit attribuer les grandes richesses dont on le 
vit tout à coup possesseur. Mais persuadé qu’on 

Parts. XII. 21 


I 


LA TOUR 


32 9 . 

le ferait arrêter s’il passait pour avoir trouvé le 
grand œuvre, il résolut de quitter la France. Sa 
femme feignit une maladie, prit la fuite, et alla 
l’attendre en Suisse; pendant ce temps Flamel 
publia sa mort, et fit enterrer une bûche à sa 
place. Ensuite il eut recours au même expédient 
pour lui-même, et comme on fait tout pour de 
l’argent, dit Paul Lucas, il n’eut pas de peine à 
gagner les médecins et les gens d’église; puis il 
alla rejoindre sa femme, et ils s’en allèrent tous 
deux aux grandes Indes, où ils demeurent pro¬ 
bablement encore aujourd’hui. 

Parmi les maisons qu’il laissa à Saint-Jacques, 
était celle qu’il avait habitée, et qui faisait le coin 
de la rue des Ecrivains et de la rue Marivault. 
Plusieurs fois,dans les caves de cette maison, on 
trouva des fioles, des lingots, des limes, des 
tuyaux de fer; souvent il s’y faisait des appari¬ 
tions; on y entendait des bruits surnaturels; en¬ 
fin, cette habitation fut toujours regardée par 
les gens du quartier avec une terreur respec¬ 
tueuse; on était persuadé qu’il y existait un tré¬ 
sor, et cette opinion subsista jusqu’en 1706, 
année fatale ,où le trésor fut enlevé. Voici comme 
la chose se passa. 

La maison avait besoin de réparations; un 
homme qui avait reçu, disait-il, de l’argent d’un 
de ses amis pour le dépenser en œuvres pies, 


SAINT-JACQUES. 3*3 

proposa à la fabrique de faire les travaux néces¬ 
saires, on accepta; bientôt les maçons se mi¬ 
rent à l’œuvre; on fil des fouilles, on ôta avec 
soin plusieurs pierres gravées qui ornaient la 
maison, le trésor fut enlevé, et le particulier 
charitable disparut, laissant à qui voudrait s’en 
charger le soin de payer la dépense. 

On voyait encore dans cette église plusieurs 
autres tombeaux. Dans la chapelle Saint-Nicolas , 
c’était Pierre Boulai t, écuyer de cuisine du roi, 
qui trépassa le '28 juillet 1899, et Jeanne Dupuis, 
sa femme. A la chapelle de Saint-Michel, c’était 
Simon Dammartin, valet de chambre du roi, 
changeur et bourgeois de Paris, en compagnie de 
sa femme Marguerite; une inscription faisait con¬ 
naître que ces deux époux «meus de grande dé vo- 
« tion à la gloire et louange de Dieu, et à l’honneur 
« et révérence de la benoiste vierge Marie, firent 
« édifier cette chapelle, en laquelle ils fondèrent 
« une messe perpétuelle chaque jour, célébrée 
« de requiem pour leurs âmes, à l’heure de la 
« grand’messe, etc.» Derrière le chœur on trou¬ 
vait la sépulture de Jean Fernel, médecin de 
Henri II, qui mourut, Bayle l’assure, dix-huit 
jours après sa femme, un peu du chagrin que 
lui causa celte perte, et beaucoup d’un mal de' 
rate qu’il n’avait pu parvenir à guérir. Ce monu¬ 
ment lui avait été élevé par Philibert Barjot, 


3^4 LA TOUR 

maître des requêtes au conseil du roi, l’un de ses 

gendres. 

D’autres objets étaient encore offerts à la cu¬ 
riosité : au-dessus de la porte du chœur on voyait 
un crucifix de bois, ouvrage de Sarazin ; dans 
une chapelle à droite était un tableau de sainte 
Catherine, par Cazes, qui avait peint aussi un 
saint Jacques sur la bannière; dans la chapelle 
suivante on trouvait une sainte Anne de Claude 
Hallé , ce qui prouve que sainte Anne avait con¬ 
servé un pied à terre dans son ancienne propriété ; 
on admirait enfin un saint Charles, peint par 
Yarin, et des sculptures remarquables dans la 

chapelle Saint-Fiacre, qui terminait le bas côté 

# 

de droite. 

S’il y avait beaucoup de chapelles dans cette 
église, elles n’étaient pas toutes sous la même 
administration. L’archevêque de Paris et le prieur 
de Saint-Martin-des-Champs nommaient alterna¬ 
tivement aux deux chapelles fondées par Fla- 
mingher et Hugues Restaure; le chœur et l’aile 
du côté gauche étaient en la censive des religieux 
de Saint-Martin-des-Champs, qui avaient aussi la 
présentation des curés de Saint-Jacques. Le che- 
vecier partageait le luminaire et les cierges avec 
le curé, qui de son côté payait deux cents livres 
à l’abbaye de Saint-Martin. Mais la chapelle Saint- 
Roch, et celle de Notre-Dame, n’étaient en la cen¬ 
sive de personne. 


SAINT-JACQUES. 3 s 5 

Le curé de Saint-Jacques était ainsi véritable¬ 
ment vassal des prieurs de Saint-Martin; aussi 
était-il obligé d’aller, aux Rogations, chercher 
l’abbé de Saint-Martin-des-Champs, de l’accom¬ 
pagner à la procession , et de le reconduire 
ensuite chez lui. On sent qu’une semblable com¬ 
plication d’intérêts devait faire naître des diffé¬ 
rents ; c’est aussi ce qui arriva ; l’archevêque de 
Paris eut procès avec le prieur de Saint-Martin 
au sujet de la nomination aux chapelles. Les 
curés de Saint-Jacques cherchèrent sans cesse à 
se soustraire aux charges qui pesaient sur eux, 
et depuis Guy, archiprêtre de Paris, curé de cette 
paroisse, qui entama le procès au commence¬ 
ment du treizième siècle, jusqu’en 1626, où in¬ 
tervint un arrêt du parlement, la querelle fut 
renouvelée par presque tous ses successeurs. 

ÏÀm d’eux eut un procès plus singulier, et qui 
honore beaucoup le clergé d’alors. Il y avait à 
Saint-Jacques plusieurs confessionnaux que la fa¬ 
brique louait aux prêtres non attachés à la pa¬ 
roisse , qui voulaient s’en servir pour écouter 
leurs pénitents; l’usage était que l’on payât une 
confession comme nous payons une messe, un 
mariage, un enterrement; il y avait dans la sa¬ 
cristie un tronc, où chaque confesseur devait 
déposer une partie des honoraires qu’il recevait 
au tribunal de la pénitence. En 1476, le curé de 


LA TOUR 


Saint-Jacques soutint un procès contre les prê¬ 
tres qui confessaient dans son église, et qui fai¬ 
saient semblant de mettre dans le tronc le prix 
de la location du confessionnal. 

Jusqua Louis XII, qui abolit en France le ri¬ 
dicule droit d’asile, l’église Saint-Jacques en fut en 
possession. En i 358 , l’assassin de Jean Baillet, 
chancelier de France, s’y réfugia; i! en fut arra¬ 
ché, et envoyé au gibet par l’ordre du dauphin, 
depuis Charles V, qui, plus d’une fois, ne se mon¬ 
tra pas fort respectueux pour les privilèges des 
gens d’église. Mais Jean de Meuian, évêque de 
Paris, s’empara du corps du meurtrier, et lui lit 
faire des funérailles honorables dans l’église 
Saint-Jacques. En i/jo6, un autre criminel fut 
encore enlevé de cet asile, et conduit à la Con¬ 
ciergerie; l’évêque d’Orgemont suspendit l’exer¬ 
cice du service divin, et, malgré les prières du 
parlement, ne consentit à lever l’interdit qu’a près 
la punition des coupables, qui avaient osé porter 
une main sacrilège sur le pécheur réfugié dans 
la maison de Dieu. 

Mais nous voici parvenus à la rue Planche- 
Mibray; quelques pas encore, et nous touchons 
au terme de noîre voyage. Voyez-vous d’ici le 
coin de la rue des Arcis et de la rue Saint-Jac- 
ques-de-la-Boucherie ? Ces maisons sont bâties sur 
le terrain qu’occupaient l’église et ses charniers. 


SAINT-JACQUES. 3 a? 

Passons vite devant ce bâtiment de construction 
moderne fermé par des grilles, au-dessus des¬ 
quelles on lit: Cour Saint-Jacques ; échappons- 
nous fies mains de ces fripières agaçantes qui 
saisissent les passants par leurs habits, et leur 
font remarquer impitoyablement ce qui manque 
à leur toilette, pour les engager à venir la com¬ 
pléter dans leurs magasins; bâtons-nous de tour¬ 
ner le coin de la rue des Écrivains, l’église Saint- 
Jacques avait sur ce coté une porte qui donnait 
en face la rue Marivault. Saluez avec moi la mai¬ 
son qui fait le coin de cette dernière rue, elle 
est bâtie sur l’emplacement de celle du grand 
Nicolas Flarnel, et gagnons la place Saint-Jac¬ 
ques, puis ensuite la rue du Petit-Crucifix. 

La voilà donc cette charmante rue, dont je 
vous parlais en commençant; peut-être a-t-elle 
tiré son nom du crucifix de bois qu’avait sculpté 
Sarazin. Ne me savez-vous pas bon gré, lecteur,, 
de vous avoir fait connaître ce délicieux endroit? 
Regardez-moi ces maisons sales, ces allées ob¬ 
scures, ce linge suspendu pour sécher à de lon¬ 
gues perches horizontales; enfoncez vos pieds 
dans celte boue-noire et épaisse; jetez les yeux 
sur ces femmes, dont le costume équivoque ap¬ 
partient à tous les siècles; prêtez l’oreille à ce 
jargon naïf dans lequel on retrouve tous ces 
vieux mots de nos aïeux, rayés du langage de 


LA TOUR 


3^8 

nos salons ; levez vos regards enfin jusqu’au som¬ 
met de ce magnifique clocher qui est devant 
vous, et, si vous n’ètes pas entièrement sous la 
puissance de Fillusion, si vous ne vous croyez 
pas transporté au quatorzième siècle, arrière, 
profane ! allez vous promener sur la place de la 
Bourse, et n’entrez pas dans la tour Saint-Jac- 

4 

ques-de-la-Boucherie. 

Mais vous sentez comme moi, mieux peut-être, 
toutes les émotions que réveille l’aspect des en¬ 
droits du vieux Paris qui conservent encore leur 
beauté primitive; venez donc demander la per¬ 
mission d’entrer au directeur de la fabrique de 
plomb qui est établie dans la tour ; c’est un 
homme qui connaît le prix du monument dans 
lequel il exerce son industrie, il se fera un plai¬ 
sir de satisfaire votre curiosité. Car nous ne 
sommes que-des curieux, nous, c’est l’amour 
des arts, l’admiration pour une architecture élé¬ 
gante, dont le secret est perdu, qui nous a 
conduits ici; d’autres viennent aussi quelquefois 
demander la permission de visiter ce précieux 
débris, ce ne sont pas des savants, des artistes, 
mais de simples vieillards, ils se souviennent, 
après deux révolutions, qu’ils ont été baptisés 
dans le vieux temple qui n’existe plus, et ils de¬ 
mandent comme une grâce d’entrer dans la tour; 
ils viennent tristement interroger les échos qui, 


SAINT-JACQUES. 329 

le jour de leur naissance, répétaient les accents 
de la cloche, annonçant au quartier que l’église 
comptait un chrétien de plus dans son sein. 

Ce n’est pas moi qui dirai jamais que les idées 
philosophiques dessèchent l’âme plutôt qu’elles 
ne l’éclairent, que les superstitions sont quel¬ 
quefois utiles: non, il n’y a de véritable lumière 
que celle qui ne pâlit pas devant le flambeau de 
la raison; mais il y a quelque chose de poétique, 
de touchant, de sublime dans ce sentiment reli¬ 
gieux du chrétien, qui demande la faveur de re¬ 
voir le lieu où il reçut le baptême; et ce vieillard 
qui, après avoir vécu dans un temps agité par 

des passions politiques si violentes, si terribles, 

/ 

si sanguinaires, retrouve des larmes d’attendris¬ 
sement en contemplant les restes de la paroisse 
de son père, quelque superstitieux qu’il soit 
d’ailleurs, me paraît un bien profond philosophe. 

Regardez à vos pieds: les dalles sur lesquelles 
vous marchez sont brisées, on voit qu’elles ont 
souffert un choc violent; c’est que quand la na¬ 
tion battait monnaie avec les sonneries catho¬ 
liques, on se servit des cloches dé Saint-Jacques, 
et que les citoyens chargés de les enlever trou¬ 
vèrent plus commode de les laisser tomber que 
de les descendre. 

Mais ouvrez la porte qui est à votre gauche, 
montez quelques marches : vous voici mainte- 


LA TOUR 


33o 

nant dans une grande pièce, vos regards peu¬ 
vent s’élever à la hauteur de cent vingt-cinq 
pieds, et vous voyez l’intérieur de la tour dans 
toute son étendue. Deux plafonds divisaient au¬ 
trefois cet espace en trois parties; maintenant 
rien ne sépare le sol de la terrasse qui termine 
la tour. Ces hautes murailles sont percées de plu¬ 
sieurs jours et de deux portes qui, par le moyen 
de balcons extérieurs , donnent sur l’escalier 
construit dans la colonne qui est à l’un des an¬ 
gles de la tour. Quel bel effet produisent les 
rayons du soleil qui pénètrent par toutes ces ou¬ 
vertures! quelle magnifique décoration! Cette 
cuve de bois remplie d’eau, qui est au milieu de 
la pièce où vous êtes, est destinée à recevoir le 
plomb que l’on fait fondre dans la baraque de 
plâtre qui est sur la terrasse. 

Gardez-vous bien de vous distrairedes réflexions 
qui vous occupent, par le soin fastidieux de comp¬ 
ter les marches; il y en a trois cent douze, le 
compte est fait sur le mur, vous n’avez pas be¬ 
soin de vous en occuper. N’est-on pas heureux 
de monter un pareil escalier? Faites attention à 
la fraîcheur de ces murailles, au jour tantôt bril¬ 
lant, tantôt sombre, tantôt presque nul, dont 
vous êtes éclairé, et dites que cela n’est pas dé¬ 
licieux? 

Mais nous avons déjà beaucoup monté, il nous 


331 


\ 

SAINT-JACQUES. 

reste encore du chemin à faire pour arriver au 
sommet de la tour, reposons-nous un instant. 
C’est ici qu’étaient placés une sonnerie fort har¬ 
monieuse et un carillon fort musical y qui annon¬ 
çaient les fêtes, les morts et les mariages. Au 
bruit de ces cloches, la veille de l’Ascension, 
pendant les vêpres, on descendait de dessus 
de l’autel, où elle était placée, la châsse de bois 
doré et sculpté, qui contenait les reliques de 
saint Jacques et de saint Christophe, « et le len- 
« demain ladite chasse étoit portée en solennelle 
<( procession par les rues de la Hanmerie et de la 
« Vieille-Monnoie, qui pour ce étoient tapissées 
« comme au jour de la Feste-Dieu; puis après, elle 
« étoit remise en son lieu. » 

A propos de fêtes, je vais vous parler d’une 
inscription qu’on lisait sur un des piliers de Saint- 
Jacques; écoutez bien ceci, la chose en vaut la 
peine: voici des prêtres qui reconnaissent que 
la multiplicité des fêtes religieuses peut entraîner 
des inconvénients, et qui veulent y remédier; il 
faut croire que l’on cherchait à se soustraire au 
chômage, que l’on se cachait pour travailler, et 
surtout que les recettes de l’église s’en trouvaient 
mal, puisqu’enfin les prêtres eux-mêmes inter¬ 
cèdent auprès de l’évêque en faveur des travail¬ 
leurs : voici cette inscription: « De l’autorité de 
« révérend père en Dieu, M. François, évêque 


LA TOUR 


332 

« de Paris, et à la supplication de vénérable et 
« scientifique personne M c Jean Bolu, docteur 
« en théologie, curé de ceste église, la feste et 
« solennité de la translation de M. saint Jacques 
« le maïeur, patron de ceste église, qui estoit 
« célébrée par chacun an, le pénultième jour 
« de décembre, a esté translatée au dimanche 
« d’après la feste des Rois, pour subuenir à 
ce l’indigence des pauvres, eu égard à la multi- 
« piieité des festes qui sont après le iour de Noël, 
a Ce fut faict le dix-huitième iour de décembre 
ce 102 2.» 

Maintenant que nous avons repris haleine, con¬ 
tinuons; on peut remarquer, en montant, que le 
nombre des noms écrits au couteau sur la mu¬ 
raille augmente en raison inverse du nombre des 
degrés qui vous restent à franchir. Aussi regar¬ 
dez quelle multitude de noms sur les pierres de 
la balustrade qui entoure la terrasse , en voilà 
de 1 564 , he 1617, de i 83 o; voici des lettres en¬ 
trelacées sur le flanc de ce sphinx ; mais regardez 
sur le mur de cette baraque, dont je vous ai dit 
l’usage avant de monter, lisez ces lettres profon¬ 
dément creusées dans le plâtre : Vive la charte. 
.1 83 o ! Et là aussi on rencontre ces paroles si ter¬ 
ribles dans les grands jours; ces mots sont en¬ 
tourés d’une foule de noms vulgaires ; mais ceux- 
ci sont gravés sur la pierre, ils font partie du 


SAINT-JACQUES. 333 

monument, et les autres sont creusés dans une 
muraille de plâtre qui appartient à une construc¬ 
tion sans solidité, sans avenir!... 

Sur cette petite colonne, qui s’élève encore de 
quelques pieds au-dessus de la terrasse, et qui 
est surmontée d’un drapeau tricolore, était la 
statue du patron de la paroisse de M. saint Jac¬ 
ques. Je ne parlerai pas du spectacle qui s’offre 
aux regards de l’observateur placé au sommet 
de cette tour, « d’où l’on voit, dit Sauvai, la 
« distribution et le cours des rues, comme les 
« veines dans le corps humain. » Voyez seule¬ 
ment l’espace compris entre les rues Saint-Jac- 
queS'de-la-Bouclierie, des Àrcis, des Écrivains, 
et du Petit-Crucifix; l’église occupait tout ce ter¬ 
rain. A la grande révolution, je parle de celle 
qui commença en 89, l’église fut débâtie, et les 
marchands de chiffons s’emparèrent de la place; 
car vous le savez, le marchand de chiffons et le 
marchand de ferraille sont deux êtres éminem¬ 
ment envahissants. Ne les avez-vous pas vus de¬ 
puis deux ans disputer le quai aux Fleurs à ses 
légitimes propriétaires, et plus dernièrement 
encore, s’établir ensemble sur les débris d’une 
maison qu’on vient d’abattre sur le quai de la 
Mégisserie? Pour moi je déteste le marchand de 
chiffons et le marchand de ferraille. 

If église abattue, on vendit la tour, à condi- 


/ 


LA TOUR 


33/, 

tion que l’acquéreur la conserverait, et l’in¬ 
dustrie en prit possession. Les marchands de 
chiffons bâtirent des baraques, et finirent par 
former une brillante colonie. Leur établissement 
était dans l’état le plus prospère, quand un in¬ 
cendie détruisit, il y a une dixaine d’années , 
toutes les échoppes, qui n’étaient construites 
qu’en bois. Le marchand de chiffons ne céda 
pas; il est tenace, le fer et le feu ne peuvent lui 
faire abandonner le sol auquel il s’attache; il re¬ 
vint, et à la place des constructions de bois, il 
en fit de pierre, il s’entoura de grilles élégantes, 
étendit sou commerce, devint frippier, et l’in¬ 
cendie qui avait dévoré ses possessions fut ainsi 
pour lui le commencement d’une existence nou¬ 
velle, plus glorieuse que la première. 

J’ai entendu dire qu’il était question d’un projet 
vaste, d’une rue qui doit joindre le Louvre à la 
Grève; la tour Saint - Jacques se trouverait 
au milieu, et l’on ferait une place à l’entour; 
enfin on embellirait ce quartier. Ce mot d’em¬ 
bellissement m’a fait trembler; il me semble déjà 
voir ma tour environnée de maisons toutes blan¬ 
ches, entendre crier ces outils des ouvriers occu¬ 
pés à la gratter; je me figure ma rue 'du Petit- 
Crucifix détruite... Ah ! détournons nos idées de 
ce triste tableau; peut-être, par hasard, les tra¬ 
vaux qu’on se propose seront-ils exécutés avec 


SAINT-JACQUES. 335 

goût ! Descendons avec cette espérance de la 
terrasse, où je vous ai retenu trop long-temps; 
remercions ensemble celui qui nous a permis de 
visiter la tour Saint-Jacques-de-Ia-Boucherie, et 
vous, lecteur, adieu, au revoir. 

Auguste de SANTEUL. 



\ 






L’HOTEL-DE-VILLE, 

ou 


PARIS MUNICIPE, 

DEPUIS 1789 jusqu’à. i 83 o . 



(deuxième partie.) 

, , ' I 

L’ordonnance de M. Neeker divisa la ville eu 
soixante districts, pour procéder à la nomina¬ 
tion d’un électeur sur cent individus payant un 
cens de deux journées de travail, sorte d’assem¬ 
blée primaire cpii ne devait se réunir qu’un jour, 
et pour line seule opération, mais qui bientôt 
Paris. XII. 





L’HOTEL-DE-VILLE 


33o 

se constitua permanente. Les électeurs nommés 
ainsi devaient se rendre à l’Hôtel-de-Ville pour 
procéder à la rédaction des cahiers ou remon¬ 
trances, et à la nomination des députés, fixée, 
pour Paris, à quarante. On voit qu’il allait naître 
ainsi de nouveaux rapports entre les habitants; 
qu’il allait se présenter dans chaque subdivision 
locale des notabilités autour desquelles les masses 
se réuniraient, et créeraient une force qu’il se¬ 
rait difficile de contenir. C’était une sorte de 
nouveauté que d’être quelque chose;; et cette 
première concession de puissance fut accueillie 
avec satisfaction, et exercée avec ordre. Par une 
raison qu’il n’est pas facile d’expliquer, les opéra¬ 
tions électorales de Paris avaient été différées 
jusqu’à la nomination entière des députés du 
royaume, et l’assemblée était au moment de se 
réunir le L\ mai, qu’aucune disposition n’avait été 
prise pour Paris. Les districts furent convoqués 
tout à coup le ao avril, et durent terminer leurs 
opérations en vingt-quatre heures, c’est-à-dire 
nommer un électeur et rédiger les bases d’un 

•*<c* 

cahier de remontrances ou de vœu. La ville de 
Paris fit ouvrir l’assemblée dans chaque district 
par un échevin ou un conseiller de ville; mais 
dans la plupart des localités on ne reconnut pas 
ce droit, et on procéda par scrutin à la nomina¬ 
tion du président et du commissaire, pour la 


DE PARIS. 33 g 

rédaction des cahiers, et enfin des électeurs qui 
devaient se rendre le lendemain à l’Hôtel-de-Ville. 
Ils se trouvèrent en effet réunis au nombre de 
quatre cents dans cet antique édifice qui, depuis 
plus d’un siècle, n’entendait plus résonner les 
mots de liberté, de pouvoir populaire. Ce fut un 
beau spectacle de les y voir prêter serment, non 
plus seulement au prince, mais à la patrie, non 
plus seulement sur la part qui devait leur re¬ 
venir dans le paradis comme jadis, mais sur leur 
conscience, et les élans de patriotisme qui les ani¬ 
maient. 

Les premiers articles du cahier qu’ils rédigè¬ 
rent portaient la renonciation à tous les privi¬ 
lèges de noblesse, de droits féodaux accordés 
aux autorités municipales de la ville, et le voeu 
de voir créer bientôt une municipalité élective 
se renouvelant tous les trois ans, pour gérer les 

revenus communaux et aviser à toutes les amé- 

» 

liorations dont la, ville était susceptible. 

Après la nomination des députés, et au mo¬ 
ment de se séparer, le 10 mai 1789, les élec¬ 
teurs, par une sorte de prévision prophétique, 
s’étaient promis de se réunir périodiquement 
pour correspondre avec leurs députés; une salle 
dans l’Hôtel-de-Ville leur ayant été accordée à 
cet effet, ils s’y trouvèrent tous portés, tous 
établis au moment où les événements graves qui 


34a L’HOTEL-DE-VILLE 

commencèrent la révolution rendirent nulle Fac¬ 
tion du gouvernement, et appelèrent l'interven¬ 
tion de citoyens respectables et amis du peuple 
pour modérer ses passions et maintenir l’ordre 
dans l’absence de toutes les autorités. 

Elles avaient en effet disparu, et on vit alors 
sur quelles faibles bases reposait le pouvoir. Les 
fonctions de prévol des marchands, d’écbevins, 
de conseillers de ville, données, les unes à la 
faveur,d’autres à la vénalité, n’inspiraient aucun 
respect, aucune considération. L’intendant de 
Paris, M. Berthier, le lieutenant de police, M. de 
Crosne, étaient en fuite. Le châtelet avait cessé 
de juger; le parlement lui-même, si puissant ja¬ 
dis, si populaire en l’absence de tout autre contre¬ 
poids, n’était plus rien du moment où le peuple 
lui-même se faisait justice. L’assemblée des élec¬ 
teurs qui, les premiers jours, n’avait fait que 
délibérer sur la situation des affaires, se trouva 
donc former bientôt un point général de rallie¬ 
ment, un gouvernement de l’opinion vers lequel 
tous les voeux, toutes les espérances se portèrent. 
Le prévôt des marchands, les échevins, se réu¬ 
nirent à eux ; les cours de justice leur envoyaient 
les prisonniers après leur interrogatoire; les dis¬ 
tricts réunis leur demandaient des ordres. Ces 
hommes courageux et zélés se déclarent en per¬ 
manence, se partagent les fonctions, affrontent 


• DE PARIS. 34i 

tous les dangers pour parer à, tous les besoins. 
Dès six heures du matin, le \l\ juillet, l’IIôtel- 
de-Ville était rempli de députés des districts, de 
citoyens de toutes les classes, venant réclamer 
les charrettes cjui avaient été arretées aux bar¬ 
rières, venant demander des fusils, des instruc¬ 
tions, ou faire des offres de service. Paris présen¬ 
tait l’aspect d’un camp dont l’Hôtel-de-Ville aurait 
été le quartier-général. 

Qui pouvait penser que quarante-un ans après, 
à la meme époque, la même scène devait se re¬ 
produire, et que le peuple y viendrait replacer ce 
même drapeau tricolore, ce premier et dernier 
signal de son élan vers la liberté! 

Entre ces deux époques enfermant dans un 
cadre près d’un demi-siècle, l’administration de 
Paris éprouve de notables changements. L’assem- 
bléedes électeurs, spontanée pendant les premiers 
jours de juillet, avait été remplacée, le ^5 du 
même mois, par une municipalité provisoire com¬ 
posée de cent vingt députés des districts, sous le 
titre de représentants de la commune , qui eux- 
mêmes devaient céder leurs places à des auto¬ 
rités constituées par la loi. Un décret de l’assem¬ 
blée constituante, du \f\ décembre 178 c), abolit 
toutes les municipalités du royaume, et les re¬ 
composa sur une base nouvelle. 

On avait senti les inconvénients de la centra- 


34$ L’HOTEL-DE-VILLE 

lisation des intendances et on se jeta peut-être 
dans l’excès contraire. Comme tout avait été mal 
autrefois, on crut que l’opposé était le mieux; de 
là cette disposition à placer l’exécution dans les 
corps délibérants et à laisser l’interprétation des 
lois à chaque localité. La ville de Paris eut sur¬ 
tout à souffrir de cette mesure dans les premiers 
moments. Nous avons vu qu’elle était divisée en 
soixante districts, qui formèrent autant de centres 
d’autorité et l’image bientôt d’autant de petites 
républiques fédératives. Chaque district avait un 
conseil, dont il nommait le président et le vice- 
président, qui décidait de toutes les affaires de 
police administrative. Dans ce district il y avait 
un état militaire composé de cinq compagnies 
de cenfchommes chacune, dont quatre de volon¬ 
taires et une soldée; les officiers étaient nommés 
par les districts. Cette multitude d’administra¬ 
tions particulières causait un grand désordre. Ce 
qu’un district demandait était désapprouvé par 
un autre ;' enfin de tous côtés il se manifesta le 
vœu de voir créer une municipalité définitive à 
Paris. L’assemblée des représentants de la com¬ 
mune confia ce soin à un comité de vingt-quatre 
membres, composé des citoyens les plus recom¬ 
mandables, tels que MM. Thuriot, Fouché, Con¬ 
dorcet, Sémonville,Mollien, etc. Leurs premières 
délibérations concernèrent les fonctions du pou- 


DE PARIS. 



voir municipal qui devaient consister, sous la 
surveillance et l’inspection du département, 
i° A régir les biens et revenus communs de 
la ville; 

2 ° A régler et acquitter les dépenses locales 
qui devaient être payées des deniers communaux; 

3° A diriger et faire exécuter les travaux pu¬ 
blics qui sont à la charge de la ville; 

4° A administrer les établissements de bien¬ 
faisance qui appartenaient à la commune; 

5° A veiller à l’exercice d’une police bien diri¬ 
gée; 


6° A exercer une police immédiate sur les 
subsistances et approvisionnements, de créer ou 
de conserver les établissements destinés à les 
assurer, etc. 

7 ° Tout le contentieux de la police, des sub¬ 
sistances et approvisionnements, et autres objets 
du ressort de la municipalité, rentrait dans les 
attributions d’un tribunal à ce destiné, et désigné 
sous le nom de tribunal de la ville . 

8° La force militaire, désignée sous le titre de 
garde nationale, fut subordonnée au pouvoir 
civil de la commune. 

On proposa de la mettre aussi à la disposi¬ 
tion des tribunaux pour prêter main forte à l’exé¬ 
cution de leurs jugements : cette proposition fut 
écartée. Après avoir établi les attributions, le 


344 L’HOTEL-DE-VILLE 

comité régla les devoirs des administrateurs, et 
voulut que ceux d’entre eux qui auraient signé 
les délibérations ou les arretés en fussent les 
seuls responsables; 

Que ceux qui auraient refusé leur signature 
seraient tenus de les exécuter provisoirement en 
ce qui les concernait, avec la réserve d’en réfé¬ 
rer au corps ou au conseil municipal; faute par 
eux de recourir à ce référé, à la plus prochaine 
séance de l'assemblée municipale, les délibéra¬ 
tions ou arretés leur devenaient personnels, et 
ils en assumaient la responsabilité. , 

Les administrateurs ne devaient avoir aucun 
maniement de deniers ni en recettes, ni en dé¬ 
penses : les recettes étaient fai tes et les dépenses 
acquittées par le trésorier de la commune. Ils 
rendaient, tous les trois mois, le compte som¬ 
maire de leur administration au conseil munici¬ 
pal, et leurs comptes définitifs, chaque année. 

Ces comptes devaient être imprimés, et cha¬ 
que citoyen actif pouvait en prendre connais¬ 
sance, et même des pièces justificatives, au greffe 
de la ville sans déplacement et sans frais. 

Les administrateurs étaient de plus astreints, 
en tout temps, à donner connaissance de leurs 
opérations au maire, au corps municipal, au 
conseil général de la commune, lorsqu’ils en se¬ 
raient requis; le procureur de la commune avait 


DE PARIS. 3 /p 

egalement le droit d’exiger d’eux toutes les in¬ 
structions qu’il jugerait nécessaires. 

Le conseil général de la commune était com¬ 
posé de 216 membres, au moins, compris les 
membres du conseil municipal, et non compris 
le maire. Les assemblées de ce conseil étaient 
présidées par le maire; en son absence, par le 
président ou le vice-président élus dans le con¬ 
seil général parmi les notables seulement, et en 
leur absence, par le doyen d’âge des notables 
présents à l’assemblée. 

Le corps municipal était forcé de convoquer 
le conseil général, lorsqu’il s’agissait de délibérer 
sur des acquisitions ou aliénations d’immeubles ; 
sur des impositions extraordinaires pour dépenses 
locales; sur des emprunts; sur des travaux à 
entreprendre; sur l’emploi du prix des ventes, 
des remboursements ou des recouvrements; sur 
les procès à intenter; et enfin sur des procès à 
soutenir, dans les cas où le droit serait contesté. 

Tel fut le fond du projet de loi .d’abord d’une 
municipalité provisoire, et enfin d’une munici¬ 
palité définitive, tel qu’il fut arreté par la loi du 
21 mai 1 790, qui régit la matière, sans exception, 
pendant deux années. Aux termes de cette loi 
la municipalité de Paris fut composée d’un maire, 
de seize administrateurs, de trente-deux cou- 


346 l’hotel-de-ville 

seillers, de quatre-vingt-seize notables, et d’un 
procureur de la commune. 

Iæ maire, les administrateurs, les conseillers, 
les notables, et le procureur de la commune, 
étaient élus par les citoyens actifs, et ne pou¬ 
vaient être destitués que pour forfaitures préala¬ 
blement jugées. 

Le maire et les seize administrateurs compo¬ 
sant le bureau, les trente-deux conseillers réunis 
au bureau, formaient le conseil municipal. On 
donnait la dénomination de conseil gênerai à la 
réunion du conseil municipal et des quatre-vingt- 
seize notables. 

Lorsqu’il s’agissait de délibérer sur des objets 
d’une importance majeure, ces circonstances 
étaient indiquées par la loi avec une précision 
qui ne laissait rien à désirer. 

Le travail du bureau était divisé en cinq dépar¬ 
tements : i° celui des subsistances; 2° celui de 
la police; 3 ° celui des finances; 4 ° celui des éta¬ 
blissements publics; 5 ° celui des travaux pu¬ 
blics. 

Chaque département rendait compte de ses 
opérations au conseil municipal, et le maire les 
surveillait tous. 

Enfin la loi établissait une force militaire, sous 
le nom de garde nationale parisienne , dont elle 


DE PARIS. 347 

donnait la direction et le commandement au con¬ 
seil municipal. 

Par l’effet de cette organisation, la police, jus¬ 
qu’alors dans la justice, en sortait et passait 
dans les attributions de la municipalité. Le maire 
et la section du bureau, dite de la police, en 
étaient chargés, et l’exerçaient sous la surveil¬ 
lance du conseil municipal. 

Cette organisation était vraiment municipale 
et le produit complet de l’élection. Pendant les 

deux années qu’elle fut en vigueur, la ville de 

/ 

Paris fut administrée avec ordre, justice et éco¬ 
nomie; les hommes les plus respectables et les 
plus éclairés ne dédaignèrent point d’en faire 
partie; et si jamais on veut revenir à un ordre de 
choses vraiment émané de la communauté, c’est 
aux lois et institutions de ce temps qu’il faudra 
revenir. 

Cette forme d’administration dura jusqu’au 
10 août 1792, époque de tristes et importantes 
innovations qui détruisirent la monarchie con¬ 
stitutionnelle, comme le 14 juillet avait anéanti 
l’ancien régime, qui finirent même le pouvoir 
municipal; car on ne peut appeler de ce nom 
l’envahissement de ces fonctions par quelques 
hommes violents qui dans chaque section surent 
imprimer la terreur à la masse des citoyens pai¬ 
sibles et industrieux. 


348 LHOTEL-DË-VILLE 

Un plan d’insurrection contre ce qui restait 
de la monarchie est habilement conçu; un co¬ 
mité insurrectionnel, semblable à la faction des 
Seize, établit comme elle un foyer d’action dans 
chaque quartier, et les chefs connus ou cachés 
de l’attaque du 10 août veulent exploiter leur 
sanglante victoire. 

Des commissaires des sections, au nombre de 
cent quatre-vingts, se rendent à l’Hotel-de-Ville, 
y suspendent la municipalité, cassent les juges 
de Paris, nomment de leur pleine autorité San- 
terre au commandement de la garde nationale, 
et l’assemblée législative, obéissant à cette nou¬ 
velle autorité, ordonne que les quarante-huit sec¬ 
tions nommeront chacune un membre pour 
remplir la charge d’administrateur du départe¬ 
ment. C’est de cette nomination et de la loi du 
3 o août et a septembre qu’est née la trop célèbre 
commune de Puris y <\\\\ gouverne non seulement 
la capitale, mais le royaume, et ne se soumet déjà 
plus aux ordres de l’assemblée. Elle s’arroge le 
droit de donner seule les passe port ; elle envoie 
aux armées des commissaires plus puissants que 
les généraux memes. Elle ordonne que Louis XVI 
occupera le Temple au lieu du Luxembourg, où 
l'assemblée l'avait envoyé. Sur la proposition de 
Robespierre, l’ancienne administration est ré¬ 
duite au seul recouvrement des impositions; la 


DE PARIS. 3^9 

ville tont entière est déclarée en état de suspi¬ 
cion. Des visites domiciliaires s’exécutent dans 
chaque maison; les prisons sont encombrées d’in¬ 
nocentes victimes; enfin la police, qui du gou¬ 
vernement était passée, en 89, à la municipalité, 
passe alors de celle-ci aux sections, et des sec¬ 
tions dans chacun des clubs qui les dirigent. Mais 
de plus sanglantes résolutions devaient sortir du 
nouveau pouvoir; la populace et les hommes qui 
l'entraînent s’asseyent au pouvoir, ils s’y eni¬ 
vrent. L’approche des étrangers excite toutes les 
passions; elle est pour les uns la cause, pour 
d’autres le prétexte d’attentats horribles. 

Les massacres de septembre, pour lesquels 
un crédit est ouvert à la ville sous le nom de 
justice dupeuple, sont le prélude à ces sanglantes 
orgies. Bientôt ce parti meme, considéré comme 
trop modéré, est renversé par un plus violent, 
par les assassins du 3 i mai. Tout ce que la capi¬ 
tale renferme de respectable, d’éclairé, est jeté 
dans les prisons et traîné de là sur l’échafaud; 
la jeunesse, le talent, la beauté sont immolés à 
la fois; jusqu’à ce que les excès meme du crime 
obligent Robespierre à retourner contre ses 
odieux complices les armes qu’ils employèrent 
pour lui. Hébert, Chaumette, Pache, Ronsin 
tombent à leur tour 1 ; Danton et Marat ne sont 

* Les procès-verbaux des décisions prises par la commune 


3 5 o L’HOTEL-DE-VILLE 

» 

plus là pour défendre la commune, qu’ils avaient 
érigée en puissance ; et si Robespierre parvient à 
renverser un reste de force dans la convention , 
rien ne s’opposera plus à sa sanglante dictature : 
mais là se trouvent des hommes plus habiles et 
plus hardis; on le devine, on le prévient, on 
l’attaque; il se réfugie à l’Hôtel-de-Ville, siège 
éternel de la puissance populaire, à l’Hôtel-de- 
Ville qui devient sa citadelle. La convention et 
la commune présentent aux deux extrémités de 
Paris les deux pouvoirs rivaux dont la malheu¬ 
reuse France doit subir le joug. « Mon royaume 
« pour un cheval, » s’écriait Macbeth; et un 
cheval que Robespierre eût monté dans ce jour 
terrible lui eût peut-être alors valu un royaume; 
mais il délibère lorsqu’il fallait agir ; il mécon¬ 
naît l’élément de sa puissance : autour de lui, 
sur la place même de la Grève, sont rangés les 
canons qui ont renversé, au io août, une mo¬ 
narchie de douze siècles; les mêmes hommes qui 
les gardent n’attendent que la présence d’un 
chef hardi qui veuille les conduire; il ne s’en 
présente point, et le mouvement des affûts qui 
retourne les pièces contre l’Hôtel-de-Ville, a dé¬ 
cidé le système qui va prévaloir. 

sont un monument singulier de barbarie et d’absurdité; on y 
trouve décrétée la destruction des portes Saint-Denis et Saint- 
Martin et d’une grande partie des autres monuments de Paris. 


DE PARIS. 


35 t 

Sans doute ce système ne sera plus celui de la 
terreur, sans doute l’antique édifice populaire ne 
sera plus le théâtre d’atroces complots ; mais la 
république et le pouvoir municipal sont détruits 
à la fois. La convention , sur le rapport des comi¬ 
tés de sûreté générale, de salut public et de légis¬ 
lation , décrète, d’après l’avis de la majorité des 
sections, que la commune de Paris sera admi¬ 
nistrée par des commissions nationales 1 nom¬ 
mées par la convention, et ces commissions se 
partagent les différentes fonctions, et il en fut 
ainsi jusqu’en l’an IV, époque de la création du 
directoire. 

La ville de Paris fut alors divisée en douze 
municipalités, dont l’administration fut confiée 
au département de la Seine, composé de sept 
administrateurs, parmi lesquels trois furent spé¬ 
cialement chargés de l’administration de la com¬ 
mune : le premier pour les contributions; le 
deuxième pour les travaux, les secours publics, 
l’enseignement public; le troisième pour la po¬ 
lice administrative 5 civile et militaire , et les sub¬ 
sistances. 

La loi de pluviôse an VIII substitue à ces 
administrateurs deux préfets, l’un du départe¬ 
ment, remplissant à peu près les fonctions du 


i 14 fructidor an a ; voy. le tableau ci-joint. 


35 * L’HOTEL-DE-VILLE 

prévôt des marchands, et l’autre de la police, 
représentant ce qu’était alors le lieutenant-gé¬ 
néral de police; ces deux fonctions, dépendantes 
de l’autorité supérieure, firent disparaître les der¬ 
niers vestiges du régime municipal \ 

Un retour progressif vers la concentration de 
l’autorité commença, et il ne cessa point à tra¬ 
versée directoire, l’empire et la restauration. Au 
mode électoral succèdent les nominations arbi¬ 
traires; les meilleurs esprits, frappés des maux 
qu’ils ont soufferts, méconnaissent le principe 
par crainte de l’abus, et l’action de la commu¬ 
nauté disparaît entièrement sans laisser de re¬ 
grets. Le génie de Napoléon, jaloux de tous les 
bienfaits comme de tous les pouvoirs, entreprend 
de procurer au peuple le bien-être et la richesse 
pour le dédommager de la liberté; il veut acca¬ 
parer la reconnaissance comme la gloire : aussi 
les plus grands travaux, les plus grandes entre¬ 
prises ne l’effraient point pour parvenir à ce but, 
et jamais les intérêts matériels de la ville de 
Paris n’ont été si étudiés ni si protégés. 

Paris, tel que le concevait Napoléon, tel qu’il 


» « Ainsi ont disparu, dit le respeclablc Henri de Pansey, dans 
la ville de Paris, jusqu’aux traces du régime municipal, et cette 
reine des cités se trouve aujourd’hui absolument étrangère à 
l’administration de son patrimoine et à la disposition de ses re¬ 
venus. » (Du Pouvoir municipal et des Biens communaux.) 


DE PARIS. 353 

fût parvenu à le créer, aurait surpassé, en peu 
de temps, ce qu’il faudra demandera un avenir 
peut-être très-éloigné. Monuments, gloire, im¬ 
menses constructions d’utilité publique, mar¬ 
quent la durée si courte de ce règne. 

Ici c’est un nouveau fleuve qui arrive soutenu 
à quatre-vingts pieds au-dessus de la rivière 
pour joindre la haute et la basse Seine, le com¬ 
merce du nord à celui du midi, et répandre ses 
eaux sur toutes les places, près de toutes les mai¬ 
sons. Là ce sont des abattoirs semblables à des 
casernes, ailleurs des casernes semblables à des 
palais. Les rues s’élargissent, les marchés se dé¬ 
veloppent, s’abritent ; de nouveaux ponts unis¬ 
sent de nouveaux quais; des arcs de triomphe, 
des colonnes monumentales décorent les diffé¬ 
rents quartiers en retraçant les différentes vic¬ 
toires. 

Le Louvre, cet antique chef-lieu de notre his¬ 
toire, forteresse de Philippe-Auguste et palais 
de Louis XIV, sort d’un amas de décombres et 
d’ignobles masures, et une rue immense, partant 
de sa colonnade à l’Hotel-de-Ville, va joindre les 
deux Paris , assurer leur communication, et ren¬ 
dre impossible toute action séparée tendant à 
compromettre ou à diviser l’autorité; idée grande 
en politique, importante pour la salubrité, ma¬ 
gnifique sous le rapport des arts. Mais au milieu 
Pauts. XII. a 3 


354 L’H OTEL-DE-VILLE 

* \ 

de toutes ces grandes créations, ne demandez 
point quels sont les progrès qu’aura faits le peu¬ 
ple eu lumières et dans l’exercice de ses droits. 
Rien de ce qui tient à sa vie morale, intellec¬ 
tuelle, n’a été encouragé, n’a même été admis. 
Comme un grand enfant, il est soigné dans la 
maison paternelle ; mais l’administration lui en 
est interdite ; ses affaires sont conduites par des 
hommes que la volonté seule d’un ministre dé¬ 
signe, qui n’ont aucun compte à rendre à leurs 
concitoyens, aucune obligation de s’occuper de 
leurs intérêts, et qui ne jouissent parmi eux 
d’aucun crédit pour obtenir les sacrifices néces¬ 
saires à l’achèvement des travaux commencés. 

Aussi, à la chute de Napoléon, ses grandes 
entreprises sont-elles tout d’un coup suspen¬ 
dues , ses monuments sont encore à peu près 
dans l’état où il les a laissés, et l’intérêt le plus 
général n’a point de centre d’autorité, ni même 
d’organe pour se faire entendre des autorités. 

La loi du 28 pluviôse an VIII, qui recompose 
tout le système départemental de la France, ren¬ 
ferme à peine quelques articles pour l’organisa¬ 
tion municipale de Paris : elle établit, art. 16 : 

« A Paris, dans chacun des arrondissements mu¬ 
te nicipaux, un maire et deux adjoints seront char¬ 
te gés de la partie administrative et des fonctions 
« relatives à l’état civil. 


DE PARIS. 355 

« Un préfet de police sera chargé de ce qui 
« concerne la police , et aura sous ses ordres des 
« commissaires distribués dans les douze muni- 
« cipalités. 

«Art. 17. A Paris, le conseil du département 
« remplira les fonctions de conseil municipal.» 

L’article 2 de la même loi, qui borne à vingt- 
quatre le nombre des membres du conseil mu¬ 
nicipal, se trouve contraire à l’art i 5 , qui déter- 
mine que le conseil municipal des villes au-dessus 
de cinq mille âmes, serait de trente membres. 

Ces dispositions brièvement énoncées laissè¬ 
rent un vaste champ à l’interprétation et à l’ex¬ 
tension des pouvoirs dans les autorités supé¬ 
rieures 1 . Ainsi les attributions mal fixées des 
maires diminuèrent progressivement, et se trou¬ 
vèrent réduites à peu près aux registres de l’état 
civil et à la présidence des bureaux de bienfai¬ 
sance 2 . Napoléon, en les annulant ainsi, chercha 
cependant à les en dédommager par des faveurs 
personnelles; il décida que les maires et adjoints 
de Paris, après cinq ans d’exercice, recevraient la 
légion-d’honneur, et le doyen du corps municipal 
était appelé au sénat. 

Le conseil municipal fut également restreint 
et dans son nombre et dans ses attributions; il 

i Décret explicatif du 4 juin 1806. 

a Ordonnance du 8 août 182t. 


356 L’HOTEL-DE-VILLE 

ne fut composé que de vingt-quatre membres 
présents, et bientôt réduit à seize 1 , tandis que 
toute ville au-dessus de cinq mille âmes eut trente 
conseillers, et que la loi de 1790 portait pour 
Paris ce nombre à cent quarante-six. Ses attri¬ 
butions étaient bornées à délibérer et voter sur 
les questions qui lui étaient soumises, sans 
aucune initiative ni contrôle des opérations de 
l'administration. Les membres de ce conseil, nom¬ 
més d’ailleurs par le chef de l’État sur la présen¬ 
tation du préfet 2 , se trouvaient entièrement sous 
sa dépendance; et d’un autre côté, la juridiction 
du préfet de police tendait à s’accroître indéfi¬ 
niment par l’importance que l’empereur atta¬ 
chait à ses fonctions et à l’action directe qu’il 
était bien aise d’exercer par lui. 

Cet ordre de choses convenait trop à la restau¬ 
ration pour qu’on pût espérer d’y voir apporter 
quelques changements; aussi l’administration de 
la ville de Paris fut-elle envahie comme toutes 
les autres, et le conseil municipal livré à l’in¬ 
fluence de la cour et du système dominant; on 
vit alors les revenus de la ville employés à bâtir 


» Arrêté ilu a 5 vendémiaire an IX. 

2 Le sénatus-consulle de thermidor an X apporta un change¬ 
ment à ce mode, mais qui ne fut point suivi pour Paris; il con¬ 
sistait à nommer les membres des conseils sur une liste de can¬ 
didats présentés par les assemblées cantonales. 


DE PARIS. 


357 

des chapelles, des monuments expiatoires, à don¬ 
ner des subventions au domaine de Chambord. 
Les mots de nation, de patrie, de liberté, dispa¬ 
rurent des discours prononcés au nom de cette 
capitale du monde civilisé réduite à l’état de la 
bonne ville de Paris dans toute l’acception ser¬ 
vile de ce mot. Les abus de cette administration 
auraient pu meme s’étendre plus loin; car ils n’a¬ 
vaient pour contrôle, pour limite, ni la publicité, 
ni l’examen des Chambres dans les dépenses de 
l’État; et s’ils n’ont pas été plus multipliés, il faut 
en rendre grâce au caractère intègre et aux lu¬ 
mières de M. le comte de Chabrol J , qui sans 
doute n’eut pas la force de lutter contre le sys¬ 
tème prépondérant, mais qui en adoucit, autant 
que possible, les effets, et profita de son influence 
pour un grand nombre d’utiles améliorations. 

Alexandre DE LABORDE. 


T C’est k lui qu’on doit la conservation et le perfectionnement 
de l’enseignement mutuel dans la capitale, l’établissement des 
trottoirs, et de notables améliorations dans les hôpitaux et les 
prisons. 




\ 


LA MAISON DE MALHEUR 

DES FLAMANDS. 







Si vous voulez voir la Maison de malheur 
des Flamands , il vous faut suivre la ligne du 
boulevart, traverser la solitude du passage 
Vendôme, entrer dans la rue Dupuis, vous ris¬ 
quer entre l’avenue des deux rotondes de bou¬ 
tiques qui forment le Temple, et arriver jusqu’à 
l’extrémité delà rue de la Corderie, en face de la 


v 





36 o LA MAISON DE MALHEUR 

porte cochère surmontée d’un n° i presque ef¬ 
facé. 

Là , autorisé par de nombreux écriteaux d’ap¬ 
partements à louer qui se balancent aux ais dis¬ 
joints de cette porte, vous monterez au troi¬ 
sième étage, par un escalier qui se trouve à gau¬ 
che dans la cour: une fois au quatrième étage, 
vous ouvrirez une des fenêtres intérieures, et 
vous vous trouverez nez à nez avec la Maison 
de malheur des Flamands ; maison enfouie au 
milieu deculs-de-sacs, de ruelles étroites, et qui, 
basse et toute petite, ne s’aperçoit distinctement, 
au milieu de ses voisines à quatre étages, que 
des fenêtres indiquées. 

Si ki Maison de malheur des Flamands n’a 
qu’un étage, en revanche elle a deux toits : l’un, 
en tuiles couvertes de mousse, et dont la pluie 
et le vent ont arrondi les angles et angulé la 
surface plane; l’autre, moderne, eu égard au 
premier, étale prétentieusement ses petites ar¬ 
doises brunes. Malgré cinquante années au moins 
d’alliance, ces deux toits grimacent entre eux 
et ne savent point s’iiarmonier. Il y a entre les 
fétissures de terre cuite et les fétissures miné¬ 
rales, une ligne de démarcation bien distincte, 
que, dans le temps peut-être, a bouchée un peu 
de mortier, mais qui, devenue depuis lors le 
domaine de la pluie, forme une manière de ruis- 


DES FLAMANDS. 361 

seau, probablement le Rnbicon des deux toits. 

Deux toits constituent deux mansardes: il y en 
a une aristocratique, avec les fenêtres à grandes, 
vitres; avec la barre transversale pour appuyer 
les bras du locataire, lorsqu’il veut regarder 
dans la rue, et appeler le marchand de légumes 
qui passe. La seconde, petite, comme l’infortuné 
Ragotin au spectacle, s’efforce de lever la tête 
derrière le dos de son arrogante rivale, et de 
prendre de la sorte sinon un peu de vue, du 
moins un peu d’air et de jour. Mais en déses¬ 
poir de cause, le locataire de cette mansarde en 
a garni l’étroite ouverture avec des hautes tiges 
de capucines, des débris de pots où végètent 
des rosiers et un pommier nain qui montre 
successivement de mois en mois des fleurs 
grêles et des fruits avortons. Ces fruits tombent 
tous rongés de vers, excepté quelquefois une 
pauvre pomme pâle, ridée, biscornue, sans sa¬ 
veur, et devant laquelle s’extasie pourtant du 
matin au soir un vieux homme à l’air vénérable. 

La maison dont je vous parle, la plus laide et 
la plus pauvre du quartier, en était, au quinzième 
siècle, l’une des plus belles et des plus riches. Il 
fallait voir sa façade de bois, sculptée de figures 
bizarres, ses pignons pointus, ses portes de chêne, 
et son enseigne peinte aussi bien qu’un missel, 
sur la tablette de laquelle on voyait un cygne dont 


362 LA MAISON DE MALHEUR 

le cou s’enlaçait à une croix d’or : le tout sur¬ 
monté de cette légende : Au signe de la croix. 
C’est là que demeurait Michel Watremetz, venu 
de Flandre, le plus riche et le plus habile ru- 
bricateur qui se trouvât dans la ville de Paris. 
Il n’y avait que lui pour fabriquer comme il faut 
les volumes de la sainte Bible, et quinze appren¬ 
tis passaient toute la journée à peindre et à 
écrire des copies du livre saint; copies que re¬ 
voyait soigneusement Michel, pour l’exactitude 
du texte. 

Il était aidé à cela par sa jeune et jolie fille, 
Odette, laquelle, tandis que son père collation¬ 
nait des yeux le manuscrit, le lisait, elle, à haute 
voix, afin qu’il ne pût y avoir ni de mots oubliés, 
ni de passages tronqués. Odette faisait la joie 
de son père et la passion de tous les jeunes ru- 
bricateurs, qui plus d’une fois en la regardant fai¬ 
saient par megarde des taches à leur vélin, et ou¬ 
bliaient de transcrire exactement les mots de la 
Bible. Quant à Odette, elle ne prenait point 
garde à eux, par une bonne raison : c’est qu’elle 
avait pris trop garde à un jeune Allemand, ar¬ 
rivé depuis peu à Paris, et qui était venu deman¬ 
der de la besogne au rubricateur. Il y avait mis 
pour condition, néanmoins, qu’il travaillerait 
chez lui; et il laissa, en garantie du vélin qu’il 
emportait, une riche chaîne d’or dont il ornait 
son chaperon. 


DES FLAMANDS. 363 

Gaspard Hantz, ainsi nommait-on l’Alle¬ 
mand, au lieu de passer assidûment les journées 
à peindre des bibles, ne songeait qu’à se pro¬ 
mener et à jouir de la vie. Fastueusement paré, 
on le rencontrait du matin au soir, le poing 
sur la hanche, et faisant les yeux doux aux 
belles. Souvent même il venait dans l’atelier 
de maître Michel, et là, s’asseyant sur le coin 
d’une table, il souriait à Odette, il lui murmu¬ 
rait à l’oreille des paroles qui la troublaient, 
et il finissait toujours par emmener avec lui 
quelques uns des apprentis, qu’il hébergeait 
galamment à souper. Cela n’arrangeait point 
maître Michel, et il se félicitait tout bas d’avoir 
pris en gage la chaîne de Gaspard, tant le vélin 
lui semblait aventuré. 

Point du tout. Un mois s’était à peine écoulé, 
que Gaspard arriva, par un beau matin, avec sa 
bible terminée. Jamais caractères n’avaient pré¬ 
senté une régularité semblable; jamais il n’y 
avait eu moins d’erreurs dans la copie. Aussi, 
Michel dit-il en avenant ses écus d’or, et en 
hochant la tête : 

— Ce n’est point vous, garçon, qui avez peint 
cette bible : un an n’aurait point suffi à pareil 
travail, et vous l’apportez complet au bout d’un 
mois! 

— Je l’ai si bien fait, que j’offre de recom¬ 
mencer semblable chose en quinze jours.. 



364 LA MAISON DE MALHEUR 

— J’accepte, répliqua maître Michel. 

Quinze jours se passèrent durant lesquels 
Gaspard ne changea rien à sa vie joyeuse : au 
bout des quinze jours il apporta la bible. 

Maître Michel la collationna, et quand il eut 
fini, c’est-à-dire une semaine après, il compli¬ 
menta Gaspard, en lui disant : Je n’ai trouvé 
que trois fautes, les trois mêmes que j’avais 
trouvées dans la première bible. 

Le vieillard ne trouva pourtant rien de bien 
étonnant à cela : ce pouvait être après tout une 
de ces manies qui viennent aux personnes faisant 
des métiers d’habitude, et ce que l’on appelle 
en termes d’art des tics. De nos jours, les 
compositeurs d’imprimerie, entre autres, en 
contractent de semblables, et il est des fautes 
dans lesquelles ils retombent constamment, quoi¬ 
qu’ils sachent qu’ils commettent une faute et 
qu’ils aient l’habitude de la commettre. 

Au bout d’une année, Gaspard avait fourni à 
maître Watremetz quinze bibles; c’est-à-dire, 
plus que n’auraient pu en écrire trente rubrica- 
teurs. Maître Watremetz renvoya donc plusieurs 
de ses apprentis, qui, mécontents et jaloux ' me¬ 
nacèrent Gaspard de leur vengeance. 

Sur ces entrefaites, maître Michel proposa à 
Gaspard de venir demeurer en son logis. Gaspard 
céda d’autant plus volontiers à cette demande, 
qu’il aimait éperdument Odette, et qu’Odette, 


DES FLAMANDS. 365 

nous l’avons dit, le payait d’un tendre retour. 
Le bon jeune homme ne comprit pas que le 
vieux Flamand ne l’attirait chez lui que pour 
l’épier : car il était évident que Gaspard ne tran¬ 
scrivait point les bibles qu’il fournissait à Watre- 
metz : il y avait lii-dessous quelque mystère. Il 
importait au rubricateur de le pénétrer, et il 
s’était dit qu’il fallait qu’il le pénétrât. 

A toutes ces réclamations du père d’Odette, 
Gaspard alléguait toujoursqu’il travaillait la nuit; 
et en effet, la nuit, une lampe brillait sans 
cesse dans sa chambre. Mais quand le vieillard 
vint écouter à la porte, ii entendit le ronfle¬ 
ment sonore du jeune homme, témoignage 
irrécusable d’un sommeil de bon aloi. 

Enfin ne parvenant à rien découvrir, il adressa 
des questions si pressantes à Gaspard que celui- 
ci lui répliqua : 

— Eh ! bien, oui, cela est un secret, un secret 
qui peut faire la fortune d’un homme, et meme 
de deux. Donnez-moi en mariage votre fille 
Odette, et je vous dirai, mon secret, et nous de¬ 
viendrons riches à bientôt nous passer de vendre 
des bibles. 

Alors, il lui apprit qu’un art merveilleux ve¬ 
nait d’ètre inventé en Allemagne, et que cet art 
permettait de reproduire avec une rapidité in¬ 
concevable des bibles et d’autres livres; que grâce 


366 LA MAISON DE MALHEUR 

à la mobilité des caractères employés, la cor¬ 
rection la plus sévère devenait chose facile : « J’ai 
encore trente bibles en dépôt chez un ami dévoué, 
ajouta Gaspard; je puis m’en procurer cent, si je 
le veux. J’aurais pu les vendre moi-même, mais 
cela aurait éveillé l’attention. On est assez porté, 
dans votre pays, à expliquer par la magie ce 
que l’on ne comprend pas, et je ne me soucie 
point de démêlés avec lahart et le bûcher. Voilà 
pourquoi je me suis présenté chez vous comme 
clerc rubricateur. » 

Malgré les explications de Gaspard, le vieux 
Watremetz ne se sentit tout-à-fait à l’aise qu’a- 
près avoir reçu du jeune homme le nom et l’a¬ 
dresse de Schœffer, le vendeur et le fabricant de 
bibles, et une note détaillée sur les moyens de 
correspondre avec lui. 

Pendant ce temps-là se faisaient ïes apprêts 
de mariage de Gaspard et d’Odette. Les noces 
étaient fixées à huit jours , quand un matin, l’un 
des anciens clercs de maître Michel entra chez lui 
magnifiquement vêtu, et lui apprit que, grâce à 
la mort d’un parent éloigné, il se trouvait des 
plus riches, et que son père venait d’être nommé 
prévôt des marchands : amoureux d’Odette, il 
mettait à ses pieds sa nouvelle fortune. 

La figure de Watremetz s’allongea de se voir 
dans la nécessité de renoncer à l’alliance d’une 


i 


DES FLAMANDS. ' 36 7 

famille si fortunée ! Maudit Gaspard, qui le prive 
de l’honneur de marier sa fille au fils du prévôt 
des marchands ! 

— Gaspard! Quoi, j’ai pour rival Gaspard, ce 
misérable qui a vendu son âme au diable, en 
échange du secret de fabriquer lorsqu’il veut des 
manuscrits ! La justice tient la main levée sur lui, 
et le frappera bientôt. Cette affaire a pensé vous 
devenir funeste à vous-même ; on vous accusait 
d’ètre son complice. Heureusement par le crédit 
de mon père j’ai fait taire de semblables soup¬ 
çons. Pour Gaspard, rien au monde ne pourrait 
l’ôter à la liart qui l’attend. » 

Hélas ! tout cela ne se trouvait que trop réel. 
Le malheureux Gaspard fut jeté en prison : en 
vain il invoqua le témoignage de maître Michel, 
en vain il voulut donner des éclaircissements 
pour prouver son innocence, on le jeta dans des 
instruments de torture, on lui fit avouer, à force 
de douleurs, son association imaginaire avec le 
diable, et il fut condamné au feu, à faire, avant 
le supplice, amende honorable sous le porche 
Notre-Dame et devant la maison du rubricateur. 
Toutes les bibles que l’on avait trouvées chez lui 
furent données au couvent des Bénédictins, qui 
les bénirent, les exorcisèrent et les vendirent à 
leur profit. 

Arrivé devant le logis du rubricateur, le pa- 


LA MAISON DE MALHEUR 


368 

tient, ail lieu de réciter les paroles de l’amende 
honorable, agita ses fers les uns contre les au¬ 
tres, et se dressant, montra son visage pâle et 
son œil étincelant de menace : 

— Je suis victime de la trahison et de l’ingra¬ 
titude , s’écria-1-iI ; tu le sais bien, Michel, qui 
es là à m’écouter, et qui tâches de faire bonne 
contenance. Tu aurais bien voulu , n’est-ce pas, 
que mes juges ne t’obligeassent point à cette 
dernière entrevue. Eh! bien, merci, adieu, et 
malheur! Malheur,car quiconque né en Flandre 
viendra reposer sa tète sous le toit de cette mai¬ 
son prendra de l’infortune pour toute sa vie, 
à commencer par toi, Michel. Maintenant, vous 
autres , me nez-moi au bûcher. 

Trois mois après, maître Michel pleurait et 
s’arrachait les cheveux sur le tombeau rie sa fille. 
Six mois après, un incendie dévorait la maison 
et toute la fortune de maître Michel. Un an après, 
maître Michel, devenu fou, errait demi-nu, dans 
les carrefours de Paris, tendant la main, pour 
obtenir de quoi manger , et amusant par des pro¬ 
pos sans suite la canaille et les enfants. 

Déjà si terriblement vraie à l’égard de maître 
Michel Watremetz, la prédiction de Gaspard ne 
se réalisa que trop par la suite. Est-ce hasard, 
est-ce l’effet de la malédiction d’un mourant? 
C’est hasard, nous ne pouvons admettre d’au- 


DES FLAMANDS. 3 69 

très causes, et néanmoins, il faut le dire, ce ha¬ 
sard a quelque chose de bien étrange. 

Onze Flamands, à ce que raconte la tradition 
du Temple et de la rue de la Corderie, vinrent 
habiter la Maison de malheur, et des onze, pas 
un seul ne put échapper au sort funeste dont l’a¬ 
vait menacé la prédiction de Gaspard. L’un fut 
assassiné par des brigands, l’autre se jeta dans la 
Seine ; il y en eut que l’on étendit en place de 
Grève, sur une roue : les moins à plaindre suc¬ 
combèrent à d’horribles maladies, et s’éteignirent 
après avoir supporté ce que la misère a de plus 
âpre. -— Je ne veux vous conter que les aven¬ 
tures des deux derniers Flamands qui habitè¬ 
rent la Maison de malheur. 

L’un, Jean-Paul Labadie, arriva un beau jour 
de Flandre avec une somme assez ronde, dont 
il acheta un magasin de mercerie fort achalandé, 
et dans lequel un Alsacien avait fait une fortune 
rapide. Ce magasin était établi à la Maison de 
malheur des Flamands. Malgré les menaces de 
la tradition, Jean-Paul fit marché avec l’Alsa¬ 
cien, et deux années se passèrent, au bout des¬ 
quels, s’applaudissant des succès de ses affaires, 
il épousa une jeune et jolie fille du quartier du 
Temple, à laquelle sa beauté devenue popu¬ 
laire valait le nom de la Belle du Temple. Un 
soir que Jean-Paul s’en revenait chez lui, on 


Pakis. XII. 


34 


370 LA MAISON DE MALHEUR 

l’arrêta de par le roi; on lui montra une lettre 
de cachet, et il fut jeté dans un cachot de la 
Bastille. 

Jugez de son désespoir!... Ce désespoir dura 
vingt années. Vingt années, Jean-Paul ébranla 
de ses mains les barreaux de fer de sa prison ; 
vingt années il resta là, ignorant pour quels mo¬ 
tifs on l’avait plongé dans un cachot. A la fin, 
un jour on le rendit à la liberté, grâce à la visite 
que fit par. hasard à la Bastille je ne sais quel 
personnage qui le prit en pitié. 

Ce fut alors seulement qu’il connut la vérité; 
c’était à la demande du marquis de Beaufremont 
qu’il avait été mis à la Bastille. Le marquis, vou¬ 
lant se débarrasser d’un mari importun et se 
trouver tout à fait à l’aise pour faire sa maîtresse 
de la belle du Temple , avait obtenu sans peine 
une lettre de cachet contre Jean-Paul. Une fois 
sa victime oubliée et jetée là, dans la fange et 
dans la misère, le séducteur avait oublié le 
mari, et le mari était demeuré vingt ans à la 
Bastille. 

Voici maintenant l’histoire de la dernière 
personne de Flandre qui habita la Maison de 
malheur. 

C’était une jeune fille, une parente de celui 
qui trace cette notice sur la Maison de mal¬ 
heur des Flamands; une jeune fille, belle et 


DES FLAMANDS. 3 71 

douce; un ange qu’un mauvais sort vint jeter 
dans ce lieu de malédiction. 

Héloïse Pennequin pouvait, comme André 
Chénier, poser un doigt sur sa tète défaillante, 
et dire en soupirant : T avais là quelque chose. 
Comme lui, elle est morte à l’âge des illusions, 
à cet âge où l’on croit encore à l’amitié, à l’amour, 
au bonheur; à cet âge où les prestiges de l’es¬ 
prit, de la beauté et de la jeunesse, peuvent 
jeter sur la vie qui échappe un long regard de 
regret et de douleur. 

Hélas! de tous ceux qu’elle chérissait avec une 
tendresse si vive, un bien petit nombre a con¬ 
servé quelque souvenir de la pauvre Héloïse. On 
peut sans crainte aujourd’hui dire son nom de¬ 
vant eux, pas une larme ne coulera ; on n’exha¬ 
lera point un soupir.... Il y a dix-huit ans qu’elle 
est morte; et quel regret survit à dix-huit an¬ 
nées? Son père était un homme d’une imagina¬ 
tion ardente, mais désordonnée. Employé dans 
les fournitures de l’armée de Russie, il gagna 
des sommes considérables qu’il dissipa en folies 
dépenses. Les événements de 181 5 le laissèrent 
sans emploi. Il lui fallut revenir, presqu’aussi 
pauvre qu’il en était parti, au sein d’une famille 
nombreuse. 

Habitué au superflu et à la prodigalité, déjà il 
ne supportait que péniblement des veilles pro- 


372 IA MAISON DE MALHEUR 

longées bien avant dans la nuit par le travail* 
Exténuée de fatigue et de misère, sa femme vint 
à succomber.... Alors un découragement absolu 
s’empara de l’infortuné, que minait sourdement 
une maladie d’épuisement et de langueur. 

L’aînée de quatre enfants, et atteinte elle- 
même d’une phthisie pulmonaire , Héloïse ou¬ 
bliait ses propres souffrances pour consoler son 
père. Ni l’aigreur de ses plaintes, ni les brusque¬ 
ries que lui arrachait le désespoir, ne purent dé¬ 
courager le zèle de cette angélique créature. Elle 
était toujours là, devançant les désirs du malade, 
adoucissant l’excès de sa douleur, et sachant par 
de tendres caresses le soustraire aux remords de 
sa folle conduite. 

Mais les forces de la jeune fille trahirent son 
courage; il lui fallut renoncer au travail qui nour¬ 
rissait toute une famille nombreuse; il lui fallut 
succomber sous le poids de la maladie : quand 
son père , avant d’expirer, imposa des mains 
défaillantes sur le front de l’enfant dont la piété 
avait adouci ses derniers moments, elle-même 
n’avait plus à vivre que peu de jours. 

Héloïse avait toujours cultivé en secret la 
poésie. Rarement elle communiquait, même à 
l’amitié la plus intime, ces émanations d’une âme 
douce et passionnée ; car le génie a aussi sa pu¬ 
deur. Et puis, en écrivant, elle cédait au besoin 


DES FLAMANDS. 3 7 3 

d’exprimer ce qu’elle éprouvait, et non pas à 
un vain désir de gloire. Ce n’est point pour être 
écoutée que la fauvette chante dans les bois? 

Mais lorsque la jeune fille se vit en face de la 
mort, sa voix devint moins timide et plus har¬ 
monieuse. Le front pâle, appuyé sur une main 
à demi glacée par le froid du trépas, elle traçait 
de l’autre, avec une rapidité merveilleuse, des 
vers imparfaits, sans doute, mais où se révélait 
à chaque instant une sensibilité extrême, une 
imagination rêveuse, une poésie pleine de 
rhythme et de mélodie. 

On éprouve je ne sais quel charme douloureux 
à lire ces fragments, premier jet d’une pensée 
incomplète, et que la mort n’a point laissé ache¬ 
ver. On ne reste point froid devant l’idée d’une 
adolescence flétrie si vite, d’une voix suave si 
précocement étouffée. 

La veille de sa mort, le 20 décembre 1816, 
elle avait commencé une élégie, dont elle 11’a 
tracé que les premiers vers. Je vais transcrire 
ici ces dernières paroles d’une mourante; elles 
semblent réaliser la tradition antique qui donne 
au cygne expirant des soupirs harmonieux et des 
chants pleins de douceur. 

CLAIRE. 

La nuit, dans un hospice, une vierge pieuse , 

Seule, près d’im mourant, veillait silencieuse. 


3 7 4 LA MAISON I)E MALHEUR 

Du rosaire ses doigts parcouraient les saints nœuds; 
Pour le pauvre malade elle formait des vœux, 

Et le regard fixé sur sa couche grossière 
Attendait qu’il ouvrît sa débile paupière. 

Mais il a soupiré; son front pâle et flétri, 

Lentement soulevé, retombe appesanti. 

La fille du Seigneur doucement l’encourage, 

De ses lèvres approche un pur et'doux breuvage. 
Immobile, sur elle il attache les yeux : 

«Oh! ne fuis pas, dit-il, bel envoyé des cieux! 

J’aime tant les accents de ta voix consolante! 

Ces traits qu’a desséchés une lièvre brûlante, 

Les cris d’un malheureux qui ne sait que gémir, 

Ange consolateur, ne te font pas frémir ? 

Tes pleurs mouillentmon front...N’es-tu pas comme un rêve 
Que suit un long regret, qu’un léger bruit enlève? 

Oh , ne fuis pas ! Ou bien que tes ailes d’azur 
M’emportent avec toi, loin de ce monde impur. » 

Sur le pudique front de la vierge ingénue, 

Une douce rougeur soudain s’est répandue. 

«Je 11e suis pas, dit-elle, un ange du Seigneur. 
Orpheline, en naissant condamnée au malheur, 

On m’admit par pitié dans cette humble retraite; 

Un funèbre linceul fut posé sur ma tète; 

On récita pour moi les hymnes du trépas, 

J’abjurai les mortels que je ne connus pas... 

Et pourtant leur aspect a pour moi bien des charmes: 

Si d’un infortuné je puis sécher les larmes; 

Oubliant les douleurs dont il est accablé, 

S’il sourit à ma voix et s’endort consolé, 

Claire est heureuse alors comme une sœur chérie 
Qui près du lit d’un frère, à genoux veille et prie. » 


I 



DES FLAMANDS. 



Le nom d’Héloïse ne lui survivra point; mais 
peut-on s’empêcher de donner un regret à tant 
de jeunesse, de vertus et de génie frappés avant 
le temps? Peut-on ne pas lui appliquer ces paroles 
de Bossuet : « Elle a passé comme l’herbe des 
« champs. Le matin, elle fleurissait, avec quelle 
« grâce! vous le savez, et le soir elle a été flétrie 
« et foulée aux pieds?» 

Voilà l’histoire de la Maison de malheur des 
Flamands . 


S. Henry BERTHOUD. 





LE 

JARDIN DO LUXEMBOURG. 



Est iler in sylvis, ubi cœlum coudidit umbra.... 

In medio ramos annosaque braccliia pandit 
Ulmus opaca, ingens : quam sedem Somnia vulgo 
Vana tenere ferunt, foliisque sub omnibus hærent. 

Virgile, Æneid. , 1 . VI. 

Salut, profondes allées, épais et verts ombra¬ 
ges, arbres chenus, retraite silencieuse , les Tui¬ 
leries de la jeunesse et de l’enfance, où mon * 
enfance a tant de fois promené ses jeux, et ma 
jeunesse ses douleurs, salut! Beau jardin des 


V 




LE JARDIN 


3 7 8 

Médicis, j’habite près de tes murs, et combien 
il y a d’années que mes pas ne s’étaient détour¬ 
nés jusqu’à tes portes? C’est que tu n’es plus la 
ville, et tu n’es point la campagne encore. Point 
la campagne!... pourquoi m’aurais-tu attiré? Plus 
la ville! et, quand je suis emprisonné dans ses 
barrières, comme le tisserand fait sa toile, comme 
le manœuvre fait sa tâche, ainsi je fais la mienne, 
me pressant alin de retourner où l’air est abon¬ 
dant et pur, l’horizon vaste et paisible, la nature 
libre et féconde. Là, elle est la compagne et la 
muse de l’homme. Ici, elle est son esclave; com¬ 
me l’esclave, inanimée, limette, flétrie, mon¬ 
trant partout les stygmates de la servitude. Pour 
horizon, des murailles de tous côtés, de tous 
côtés des maisons à six étages, en qui la ville 
semble se dresser à nos yeux avec son entasse¬ 
ment d’hommes , et nous poursuivre jusque 
dans cet asile! Pour parterre, quelques rangées 
méthodiques de fleurs qu’on est réduit à voir 
captives et voilées, comme les femmes espagno¬ 
les, derrière des grilles de fer! Pour tapis, du 
sable, de la poussière, et rien de plus! Car pas 
un brin d’herbe n’est souffert aux pieds de ces 
arbres citadins. Ce n’est point le park Saint-James 
avec ses chênes superbes et ses vaches pittores¬ 
ques, également jetés çà et là sur une verte pe¬ 
louse, prairie vivante qui semble la campagne 


DU LUXEMBOURG. 379 

demeurée, avec son abandon et sa richesse 
comme une protestation de la nature, au milieu 
même de la cité. Ici, 11e cherchons de verdure 
que sur nos têtes. Mais enfin cette tente est belle , 
plus belle que ne me le rappelaient mes souve¬ 
nirs. Il y a de la majesté dans ces dômes sécu¬ 
laires; il y a de l’émotion dans ces épaisses om¬ 
bres. Nos ancêtres avaient raison : Dieu se révèle 
dans la profondeur des bois. 

Vieux arbres, combien de générations de 
jeunes hommes avez-vous vu passer à vos pieds! 
Combien d’âmes adolescentes ont fermenté sous 
l’abri de ces paisibles avenues, sur cette terre où 
tous les enfants de nos provinces, ceux du nord 
et du midi, avec leur génie divers et leur inquié¬ 
tude semblable, viennent, chaque jour, repo¬ 
ser du joug des écoles leur pensée impatiente 
et leur cœur bouillonnant! Les frères y succè- 

V 

dent aux frères, les fils aux pères; tous y ont 
passé, tous y passeront. Voici déjà long-temps 
que ma fille y roule après moi son cerceau, et 
mon fils court avec elle! Oh! si leurs pas pouvaient 
faire sortir de la poussière toutes les chimères 
qui ont été poursuivies là, cerceaux d’un autre 
âge, hochets de l’adulte qui se croit un homme, 
et qui souffre comme s’il l’était!.... Que de songes 
divers se sont élancés à travers ces impénétrables 
voûtes, et semblent, comme dit le poète,rester 



LE JARDIN 


38o 

s 

attachés partout au feuillage ! Que de tendres 
et doux rêves ces rameaux touffus pourraient 
nous redire! Que d’hymnes d’amour ont été pro¬ 
menés là ! Que d’épopées y ont été conçues, que 
de drames médités, que de chefs-d’œuvre en¬ 
trepris, que d’utopies caressées, que de lois 
débattues, que de trésors promis à l’orgueil de la 
France et à sa fortune ! Mais aussi, que de larmes 
y ont coulé, à l’insu du monde! Le sol que nous 
foulons en est trempé. Oui, trempé!... C’est en 
effet une erreur étrange de considérer toujours 
comme un âge d’or, et en quelque sorte comme 
un Éden perdu, le premier période de la vie. Il 
en est de la jeunesse ainsi que du printemps. 
Notre imagination n’y voit que fleurs, beaux 
jours, atmosphère embaumée, ciel brillant et 
radieux horizons. Nous laissons de côté dans nos 
souvenirs la foule des jours tristes et orageux. 
C’est parmi nous la dernière des superstitions 
de croire, sur la foi des poètes, à l’éternelle beauté 
du printemps. C’est partout la dernière des illu¬ 
sions de l’homme qui a vécu de croire au bon¬ 
heur de ses jeunes années. Parce qu'il était doué 
alors de forces infinies pour jouir de l’existence, 
et qu’il les apprécie ce qu’elles valaient depuis 
qu’elles sont épuisées, il ne considère point qu’il 
en fit usage la plupart du temps pour souffrir. Il 
oublie ces tourments de l’âme et du cœur, ces 


DU LUXEMBOURG. 


381 

vœux impuissants, ccs espérances détruites, ces 
amours déçus. Ah! il y a une ivresse de la dou¬ 
leur que le commun des hommes ne connaît qu a 
vingt ans, ivresse dévorante, pleine de trans¬ 
ports, de déchirements, de fantômes. Dante 

Alighieri, évoque-les ces fantômes sans nombre; 
détruis et refais ton ouvrage; recommence tes 
poèmes. Tu as beaucoup deviné de tout ce qu’il 
peut y avoir de peines infernales; et, si le monde 
hésita autrefois à prononcer où tu excellais da¬ 
vantage, dans le tableau du bonheur, ou bien 
dans celui du désespoir; si, moi, j’ose t’admirer 
plus encore dans ton vol vers le ciel, sur les 
pas de Béatrix, que dans ta course au milieu des 
supplices éternels, bien que tu manies en maître 
le rameau d’or de Virgile, ce n’est pas ainsi qu’en 
juge l’arbitre suprême, la postérité : c’est ton en¬ 
fer qui l’emporte dans l’admiration des derniers 

siècles.Toujours ne peux-tu être comparé 

qu’à toi-même : tu as élevé le plus beau monu¬ 
ment qui existât jamais, quoiqu’il y ait l’Iliade, 
les Pyramides, Saint-Pierre, et le pont de Ban- 
gor, heureux mortel! et c’est à celle que tu aimas 
qu’il te fut donné de dédier ton triple temple!... 
Eh bien ! il y a dans le lieu où nous sommes de 
quoi humilier ta gloire. La poussière qui roule à 
nos pieds en sait plus que toi en fait de dou¬ 
leurs. Poète, tu as deviné avec l’enthousiasme; 




382 LE JARDIN 

chrétien, tu as vu avec la foi; artiste, tu as 
peint avec le génie. Mais ici passent d’année en 
année des flots d’une jeunesse brûlante, qui ne 
devine point: elle sait! qui n’observe point : elle 
sent! et le génie que tu employais à peindre, 
elle le dépense à sentir encore. 

Dans tes chants, ô Dante! il n’est qu’un senti¬ 
ment : sans Réatrix, l’enfer; le ciel avec elle. 
Dans tes chants, tout roule sur une pensée : le 
ciel, ce sera l’espérance accomplie ; l’enfer, c’est 
l’espérance perdue. Ainsi, tes poèmes, cette 
création, la plus belle du génie de l’homme, ne 
sont que la paraphrase sublime d’une parole et 
d’un sentiment, où se résume, il est vrai, l’his¬ 
toire entière de l’humanité. Mais toi, tout ce que 
tu as pu faire, ce fut de trouver, ce fut d’écrire, 
ce fut de commenter l’inscription terrible de 
l’enfer : Vous qui entrez ici, laissez là l’espé¬ 
rance. Vois ces jeunes hommes à l’air sombre et 
abattu; ils ont fait mieux, ils ont obéi. 

Aux portes de la vie, combien, en effet, dans 
cette tempête, qu’on appelle la jeunesse, lais¬ 
sent là l’espérance! Tous les génies et tous les 
vices les convient tour à tour à plier sous cette 
loi fatale. On pourrait rencontrer dans ce pré 
aux clercs nouveau, tous les désespoirs de ton 
enfer, et plus. Senza speme, vivemo in disio, 
disent les tristes habitants du premier des cer- 


DU LUXEMBOURG. 


383 

clés que tu décris. C’est aussi l’état le plus 
commun de la jeunesse, alors que le nuage bril¬ 
lant des illusions se dissipe, et que les difficultés 
se découvrent tout à coup. Alors' aussi le dé¬ 
couragement grandit dans nos âmes, autant que 
l’obstacle à nos regards. On n’espère plus; on 
désire encore. Des succès qui échappent, une 
carrière qui se ferme, des rivaux qui l’empor¬ 
tent, la jeune amie de notre premier âge qui 
dispose d’elle sans attendre que nous ayons con¬ 
quis les trésors dans lesquels se devaient trans¬ 
former quelque jour nos trésors de tendresse et 
de constance,.... il en faut moins pour briser 
sans retour ces âmes effervescentes et crédules. 

À cet âge, on est comme l’enfant, qui, lors¬ 
qu’un breuvage amer lui est présenté, s’en épou¬ 
vante et le rejette, sans rien entendre, dès les 
premières gouttes. On détourne la tète, on re¬ 
pousse le calice; ce qu’on sent d’absinthe le rend 
insupportable. On a si peu dépensé delà vie, qu’on 
n’y met pas de prix; on la prend en dégoût tout 
entière pour un mécompte. Combien de pensées 
de mort ont été promenées là, dans des cœurs 
qui n’étaient pas ouverts à l’existence ! O pères 
qui vous enorgueillissez de votre unique fils! 6 
mères qui, dans le fond de nos provinces, comp¬ 
tez avec espoir le peu de jours que vous avez 
encore à souffrir de son absence, que deviendriez- 


LE JARDIN 


384 

vous, si vous le voyiez là, aux pieds de ces arbres, 
l’œil ardent, le visage flétri par la douleur, errant 
comme une ombre déjà dans l’autre séjour, et 
balançant son avenir entier contre un chagrin. 
Les douceurs du foyer paternel, les soins qui 

ont formé son enfance, les bras de sa mère ten- 

/ 

dus vers lui, il a tout oublié. Une barrière se ren¬ 
contre, il s’y brisera. Cette vie, dont vit le cœur 
maternel, ne tient qu’à un fil, qu’à un hasard. 
Aussi, que n’avez-vous quelquefois prononcé à 
son oreille les seuls mots qui, dans la conscience, 
s’élèvent au-dessus des peines les plus terribles, 
ceux par lesquels elles ne sont pas le désespoir? 
Vous ne lui avez pas appris à révérer le seul père 
qui ne s’oublie jamais, quand une foison l’a connu. 
Dieu, le devoir, il ne sait pas ces choses sur les¬ 
quelles roulent l’univers, ou il les sait comme de 
vains noms qui ne lui ont jamais été sérieusement 
expliqués. Pauvre esquif lancé sur les mers sans 
avirons, à la première ancre qui se brise, il s’a¬ 
bîme dans la tempête; il n’a point l’ancre qui ne 
rompt jamais. 

Quelquefois le suicide est consommé, suicide 
vivant, ruine animée, squelette dont l’âme est 
morte. C’est par la coupe empoisonnée du vice 
que le malheureux a goûté la vie. Il est là, 
errant aussi comme une ombre douloureuse; il 
traîne, au milieu de ce vert printemps, son prin- 


DU LUXEMBOURG. 


385 

temps dévoré. Mais pour celui-là son œil est 
éteint. Toutes les forces de Famé et du corps 
sont épuisées en lui. Seulement, il porte avec 
horreur le poids de sa jeune vieillesse; il me¬ 
sure, comme le suicide du poète, l’abîme où il 
est tombé. Il voudrait se rattraper aux branches; 
sa main énervée ne peut les saisir. Il se voit avec 
épouvante rouler, rouler toujours plus bas. 
Comme il a fait par le désordre l’apprentissage 
de la vie, il fait celui de la douleur par le re¬ 
mords. 

D’autres promènent de plus nobles souffrances; 
mais ce sont des souffrances encore. Celui-ci 
succombe au fardeau; celui-là y égaie sa force, 
et le monde ignorera quels combats douloureux 
ont été rendus. Il s’agit de la vieillesse d’un père 
à soutenir, de jeunes sœurs à doter, ou simple¬ 
ment de frayer pour soi un avenir, de se créer 
dans le monde, où toutes les places sont prises 
et toutes les fortunes faites, une place et une 
fortune. Il s’agit de trouver un rang qui réponde 
à l’éducation exorbitante que l’amour-propre 
d’un père a donnée, en y consumant le prix 
de tous ses labeurs, et toutes les ressources de 
sa vieillesse. Aveugles parents, venez voir votre 
ouvrage. Vous vous êtes sacrifiés, dites-vous, 
pour votre enfant ! vous l’avez sacrifié avec vous, 
et bien plus que vous-mêmes. Prométhée imberbe, 
Paris. XII. *5 


LE JARDIN 


386 

il a un vautour qui lui ronge le sein : c’est l’en¬ 
vie des autres biens que lui refusa le sort, et 
qu’on l’a instruit à discerner. C’est la vue des 
peines et des dégoûts qui l’attendent, s’il tente 
d’y atteindre. Il voudrait fuir ; il redemande à 
grands cris le sillon paternel. C’est avec des ac¬ 
cents de rage qu’il accuse l’orgueil cruel qui l’a 
déshérité de sa place à la charrue de ses pères. 
Que ne pouvez-vous la lui rendre? Mais non! il 
est trop tard : le voilà enchaîné où la colère de 
Dieu l’a mis. Si les passions mauvaises rempor¬ 
tent dans son âme, entendez-le blasphémer le 
ciel, maudire la terre, prendre en haine tout 
cet ordre social au sein duquel il est obligé de 
s’ouvrir une route, dans la roche vive, avec le 
fer. Disons avec la torche! il voudrait tout in¬ 

cendier devant lui. S’il le peut, il le fera; c’est 
Érostrate qui mûrit. Il n’a qu’une ambition, 
celle de se venger, sur la société innocente, du 
mal qui lui a été fait, et d’y marquer du moins 
son passage par des ruines. Ou bien, est-il équi¬ 
table et sensé, pardonne-t-il aux heureux de ce 
monde d’ètre ce que furent leurs pères, se ré- 
signe-t-il à l’alternative de s’élever par son travail, 
ou de retomber de tout son poids par sa médio¬ 
crité, plaignez-le encore! C’est un martyr. Il 
accepte le calice, mais non sans éprouver com¬ 
bien il est amer. Sous le chaume, par un paisible 



DU LUXEMBOURG. 38 7 

labeur, par une instruction proportionnée à ses 
besoins, par des connaissances et des vertus en 
harmonie avec l'état de sa famille, il eût grandi 
naturellement de quelques échelons; il se serait 
applaudi d’avoir réussi à fixer le berceau de ses 
fils à un degré plus haut que le sien n’avait été. Il 
eût été heureux par son orgueil. On l’a jeté loin 
de l’aire natale, en butte à tous les soleils et à tous 
les vents; on l’a établi sans appui dans la vie ; on 
lui a donné des précipices à combler; on lui a 
imposé des efforts surhumains ; on a exalté dans 
son âme une seule faculté, celle de souffrir. Vi¬ 
cieux , on le vouait au crime; honnête homme, 
on l’a voué au malheur. 

La société ne sait pas de quel poids elle pèse 
tout à coup sur ces jeunes esprits, cpie l’éduca¬ 
tion a préparés trop peu au-joug de ses lois, de 
ses préjugés, de ses croyances, de ses devoirs. 
La puberté s’écoule dans un monde à part. Tous 
les périls et toutes les difficultés que le monde 
véritable lui réserve, elle les ignore. De là vient, 
au jour où il faut revêtir la robe virile, la sur¬ 
prise et la douleur de tant de découvertes qui 
sont autant de désenchantements mortels. Ce 
jeune homme, élégant et triste, qui contemple 
d’un air découragé le simple uniforme cpie l’ɬ 
cole Polytechnique a illustré, s’étonne de recon¬ 
naître que, dans le monde où il entre, la fortune 

' a5. 


388 LE JARDIN 

de son père ne fera pas tout pour lui. Cet autre, 
héritier d'un nom illustre, avait grandi en s’ap¬ 
prêtant à l’illustrer encore, et voilà qu’un ca¬ 
price de nos discordes voue à l’inaction son 
bras et son âme! Cet autre encore, mille ser¬ 
pents le dévorent; il y a du sang dans son pa- 
trimçine, et il se décide à ne pas le répudier; 
il en tirera vanité; il ira dans les feuilles publi¬ 
ques, devant les tribunaux peut-être, se pa¬ 
rer, par droit de succession, de la robe du cen¬ 
taure; et, en jouant de sang-froid l’ivresse du 
crime, il a beau faire, il ne prend pas le crime, 
Dieu merci; il n’a pris que la honte, en attendant 
les remords. Un autre se sent séparé du monde par 
son douloureux héritage comme par une barrière 
fatale, comme par une armée ennemie. Mais il pré¬ 
tend en triompher. C’est Guillaume-le-Conqué- 
rant à son premier pas dans la vie, ou bien quand, 
plus tard, il mesure de l’œil les abîmes qui le sépa¬ 
rent de l’Angleterre. Il pourrait encore fuir le 
combat, cacher sa tête, s’enfouir dans une éter¬ 
nelle obscurité. Point! Il accepte le cartel, il mar¬ 
chera en avant. Il a décidé de vaincre; il mettra 
de son coté des travaux et des services. Il aura 
de la fierté sur le front, et il en a le droit. Mais 
ce qu’il a dans le cœur, à ce moment même où 
il a résolu de relever le gant que la fatalité lui 
jeta, demandez-le à ces arbres, témoins et con- 


DU LUXEMBOURG. 389 

fidents de ses pensées! Dans les autres combats, 
on donne tout son sang: ici, ce sont les larmes. 
Le coeur en est gonflé! l’athlète a beau se parer 
la tète de fleurs , et oindre d’huile tous ses mem¬ 
bres. Il ne s’aveugle pas sur le sort qui l’attend; 
il se voit d’avance blessé, déchiré, sanglant; tout 
son être crie contre lui.... Oh! si on fouillait ce 
sol sur lequel tant de destinées se sont fixées 
tour à tour, où se sont enfouies tant d’angoisses 
ignorées à jamais des hommes, que de révéla¬ 
tions et d’enseignements ! 

Il n’est pas jusqu’au supplice de la faim qui 
se retrouve dans ce lieu où nous sommes. Mais au 
moins l’Ugolin du Dante est entouré de som¬ 
bres aspects. Rien autour de lui ne rit à ses yeux 
et à sa pensée. Un air parfumé, un soleil radieux, 
une verte forêt, un peuple paré ne le convient 
point à vivre et à jouir. Pauvre jeune homme, qui 
le soir,quand le temps de l’étude est passé, viens 
aux derniers rayons du soleil réchauffer tes mem- 
bres engourdis, à cette verdure éclatante réjouir 
ta pauvre âme accablée, à cet air pur et em¬ 
baumé compléter ton repas qu’un morceau de 
pain noir compose, tu vois s’étaler devant toi, 
en colonne pressée qui monte et redescend cette 
large avenue, tout ce que les quartiers d’alentour 
peuvent posséder de luxe, ou tout celui que ces 
dômes de lilas y appellent des quartiers opulents. 


3 9 o LE JARDIN 

Tu ne l’envies point, mais tu le convoites; tu 

te dis : Quand j’en serai là! et, en attendant, tu 

/ 

te caches avec douleur dans l’ombre épaisse, parce 
qu’un regard de jeune fille s’est fixé sur tes vê¬ 
tements délabrés et sur ta pâle figure. Ce regard, 
tu aurais tant aimé à le retenir, comme un hôte 
bienveillant, comme l’atni qui charme et qui 
console! Ton cœur te crie qu’il pourrait, messa¬ 
ger de félicités infinies, allumer le flambeau cé¬ 
leste de pures, d’ineffables espérances au sein 
d’un autre que toi. Mais toi, il t’a fallu en re¬ 
douter la rencontre; ton amour-propre le com¬ 
mande. Tu rougis de toi, tu fuis fièrement, 
tu marches avec courage à l’avenir que tu comp¬ 
tes te créer.... C’est à l’hôpital de Gilbert, peut- 
être ! Sois au moins un homme de talent comme 
lui. Tu laisseras quelque chose à tes contempo¬ 
rains, de qui tu n’aurais rien voulu recevoir.Tu 
n’as point voulu leur montrer ton indigence. 
Tu la montreras à la postérité. 

L’âge mûr a une prétention étrange. Il se croit 
le monopole des tourments de l’ambition. Non, 
non! on les a tous sur les bancs des écoles; on 
les a avec des nuances insaisissables pour l’œil 
de l’observateur. lié! quel est celui des tour¬ 
ments de la vie qu’on n’y trouve pas? La vie 
s’escompte, avec toutes'ses misères, dans les 
rêves de l’étudiant, qui, en bâtissant, détruisant, 


DU LUXEMBOURG. Sgi 

refaisant sans cesse l’avenir, en fait du présent 
pour lui. L’homme ne souffre que des maux 
réels. L’adolescent a de plus ceux qu’il devine, 
ceux qu’il prévoit, ceux qu’il invente. Hélas ! il 
a de plus encore ceux qui comptent parmi les 
privilèges de son âge. Privilèges cruels ! Privi¬ 
lèges dévorants! Pour lui est fait cet orage du 
Dante, dans lequel vivent ceux qui ont aimé; 
car pour lui la vie est tout amour. Et tandis qu’il 
n’en sait les délices que par cette poésie d’un 
cœur de vingt ans , qui suppose l’univers peuplé 
des enivrements dont il est altéré, il en connaît, 
il en épuise toutes les tortures. La jalousie, les 
trahisons, les mécomptes, les repoussements dé¬ 
daigneux qui révoltent, les repoussements com¬ 
patissants qui déchirent, les repoussements si¬ 
lencieux qui écrasent, ce sont là autant de 
régions douloureuses qu’il a toutes parcourues, 
non pas avec le rameau d’or à la main, mais avec 
la foudre au cœur, avec le poison à la bouche, 
avec le délire dans l’esprit, avec le désespoir 
dans l’âme; il y a là tout un enfer. Et cet enfer 
nous environne. Ces Sisyphe, ces Tantale, ces 
Ixion viennent de vingt ans ici rouler leurs mi¬ 
sères, éperdus et seuls, dans les parties écartées 
du parc sous ce bois jeune et sombre comme eux. 

Hic quos dnrus araor crudeli tabe peredit, 


392 LE JARDIN 

Secreti celant calles, et myrtea circum 

Sylva tegit; curæ non ipsa in morte relinquunt. 

\ 

Pauvres jeunes gens dont j’ai troublé la prome¬ 
nade solitaire, ne vous détournez pas à ma vue! 
Si je devine le tourment qui vous désole, si je 
comprends pourquoi votre main soutient avec 
effort votre tête fatiguée, pourquoi sur votre 
joue flétrie roulent les larmes que vous tentez de 
dérober au passant, moi, je ne rirai pas de vous. 
Et si j’entends, si je reconnais le nom qui s’ex¬ 
hale de votre poitrine haletante, je serai discret 
comme ces dieux et ces héros de marbre qui vous 
écoutent. Je ne suis pas insensible comme eux. 
Je sais cpie vous plongez sur un gouffre dévorant. 
Je sais aussi que sans doute celle qui vous désole a 
le sourire à la bouche; elle est légère de soucis. 
Que dis-je? peut-être à cette heure encourage- 
t-elle quelque amour sans prestige et sans foi, 
en riant, avec le froid rival qu’elle vous pré¬ 
fère, du roman douloureux de votre candeur 
juvénile et de votre poétique dévouement! Elle 
pouvait vous tendre la main , vous donner des 
forces, vous rappeler à vous-même, vous parler 
d’avenir et d’honneur, vous dicter vos devoirs 
en vous opposant les siens, faire, de cet 
amour, qui vous perd, le génie heureux de votre* 
jeunesse, se rendre votre ange protecteur et 


DU LUXEMBOURG. 3 9 3 

celui de votre vieille mère. Au lieu de cela, 
qu’est pour elle une vie d’homme et une âme 
de vingt ans ? Elle brise en passant toute une 
destinée qui pouvait être belle et grande, comme 
on écrase un vermisseau sans l’apercevoir ou sans 
le plaindre. Ah! je la maudis!. . Vous, ne m’i¬ 
mitez pas. Ce vous serait une douleur de plus. 

Mais que fais-je ? toujours de la douleur! Ne 
sonl-ce pas ici les enfers des anciens? Les Champs- 
Elysées ne s’y rencontrent-ils pas auprès du Tar- 
tare? Ab, sans doute, les voilà! 

Devenere locos lætos , et amœna vireta 
Fortunatorum nemorum, sedesque beatas. 

Ah, sans doute, la jeunesse est une fée toute- 
puissante. Sa baguette recule les bornes de la féli¬ 
cité comme celles de la douleur. Ab, sans doute, 
c’est une muse inépuisable. Elle est tour à tour 
Milton et le Tasse : elle crée des Armide comme 
elle fait des Satan. Elle est le Camoëns : elle 
découvre des mondes. Elle est le Dante : elle 
ouvre le paradis aussi bien que l’enfer. L’illu¬ 
sion est la Eéatrix de ce poème de la vie; l’illu¬ 
sion, qu’alors on appelle l’espérance. C’est plus 
tard qu’on apprend à la connaître. Mais alors, 
on va où son vol dirige, sans s’inquiéter de se 
briser avec elle au premier choc, de se perdre avec 


3 9 4 LE JARDIN 

elle dans le premier nuage. Qu’importe! elle pro¬ 
met à l’amour le bonheur, au travail la gloire: ce 
sont ses deux marottes brillantes. Elle les agite 
dans ses mains; elle les fait reluire à tous les 
feux du jour; elle tire de leurs grelots d’or 
mille harmonies qui font vibrer lame jusque 
dans ses plus profonds replis. On la suit, on se 
précipite. Allez, jeunes gens! il y a plaisir à voir 
sur vos fronts, à écouter dans vos discours vos 
pures joies. Entendons-les, artistes, jurisconsultes 
gens de guerre, gens de lettres qui ont encore 
la robe prétexte. Ce sont des Pétrarque pour 
qui Laure sera tendre et immortelle. Ce sont des 
Michel-Ange, qui ont aussi des coupoles à sus¬ 
pendre dans les cieux. Ce sont des Bonaparte 
qui conquerront la terre pour la rendre for¬ 
tunée. Ce sont des Lycurgue qui préparent le 
bienfait de la république à l’univers. Ce sont 
des Cincinnatus qui revendiquent l’égalité du 
genre humain, en se voyant pères conscrits de 
Rome ou archontes d’Athènes. La Révolution, 
l’Empire, la Restauration ont été pétris et repétris 
là de mille manières. Cette Iliade, cette Odyssée 
de toutes les générations successives de la jeu¬ 
nesse française ne sera jamais achevée; elle re¬ 
naît sans cesse d’elle-meme. Voilà le livre où 
je voudrais lire! voilà les poèmes dont tous les 


DU LUXEMBOURG. 3g5 

échos de ce lieu retentissent sans fin , comme du 
chant des oiseaux que chaque printemps trans¬ 
met au printemps à venir, double hymne inter¬ 
rompu par l’été qui dévore, par l’hiver qui tue, 
pour recommencer toujours; deux grandes lyres 
ici rapprochées, celle de l’humanité et celle de 
la nature, toujours brisées et immortelles, qui 
ont commencé à résonner aux premiers jours de 
l’univers, pour 11 e se taire que devant le clairon 
qui arrêtera les mondes dans leur cours, et les 
mandera, comme des justiciables soumis, aux 
pieds du souverain tribunal! ' 

Cependant, de tous ces rêves fortunés que 
demeure-t-il bientôt? Pourquoi à tous ces 
Raphaël manquerait-il une main obéissante, à 
tous ces Napoléon des armées, à tous ces Ro¬ 
mains un Capitole? peut-être, parce que leurs 
forces se seront perdues dans le découragement 
qui suit les premiers efforts trompés, parce que 
leurs imaginations se seront usées dans la pour¬ 
suite de folles chimères, parce que le désordre 
aura envahi ces âmes ardentes et détruit l’avenir 
en corrompant le présent. Le bonheur leur 
sera-t-il plus fidèle que le génie? non! Les rêves 
passeront, et la douleur restera. Il y aura double 
avortement. Les joies du cœur seront brisées 
pour la plupart de cent manières comme celles 


3 9 6 LE JARDIN 

de l'orgueil. Telle est la vie. Dieu l’a voulu. 

Jeunes gens, regardez ce corps - de-garde 
et ce palais! Ici, les vétérans; là, -les pairs du 
royaume: la vie à son extrémité, dans ses deux 
vicissitudes, l’obscurité et la puissance. Demandez 
des deux cotés ce qu’elle a donné de biens réels, 
ce qu’elle a tenu des promesses magiques de la 
jeunesse , ce qu’elle a offert de bonheur enfin , ce 
qu’y ont été ces deux grands ressorts, l’amour 
et l’ambition. Le vétéran et le pair du royaume 
pourront vous faire la meme réponse; leur car¬ 
rière a été marquée des mêmes jalons ; s’il y a 
une différence, c’est peut-être que sous l’habit 
le plus grossier, on a moins senti les peines, en 
jouissant davantage des plaisirs. Du reste, sur 
le lit de camp comme dans la demeure des grands 
et des heureux du monde, on rêve de femmes 
et d’honneurs. Il y a dans le corps-de-garde des 
Gessner aussi bien que'des César. J’ai vu dans 
mon régiment un soldat, qui aimait, mourir de 
douleur; et ne sait-on pas que le galon de laine 
suscite autant de passions que les broderies d’or 
elle tabouret, quand le tabouret était debout ? Ce 
qu’on veut, c’est s’élever au-dessus de ses pareils, 
c’est dominer à son horizon.—Et après ?—Interro¬ 
gez encore une fois ces Cynéas blanchis. Après! 
le corps-de-garde ou le Luxembourg. — Et puis 



DU LUXEMBOURG. * 397 

au-delà?—La croix de bois ou la croix de mar¬ 
bre, voilà tout. Cette croix pèsera sur soixante, 
sur quatre-vingts ans de calculs trompés, d’espé¬ 
rances trahies, de prestiges dissipés. Cette croix 
couvrira une soif de soixante ans, qui ne fut pas 
étanchée, ... qui ne pouvait pas l’étre; càr 
elle était immortelle. Les Pyrrhoniens disaient 
que ce monde n’existe pas : ils avaient raison. 
Ce monde n’est pas; il 11’est qu’un mensonge, 
qu’une illusion, qu’une ombre; ailleurs sont les 
réalités. La vie n’en contient pas; elle n’est quel¬ 
que chose pour l’homme que par ce qui est en 
dehors de l’homme. Ce qu’il y a de plus solide 
dans ses affections, c’est le sentiment paternel; 
dans la fortune, c’est la bienfaisance; dans l’am¬ 
bition , c’est la gloire ; tout ce qui est en dehors 
de nous, tout ce qui n’est pas nous. 

Les biens les plus chers peuvent être brisés par 
la foudre. L’unique lot qui soit durable, c’est la 
gloire. Hé bien, prenons la gloire, cet apanage de 
l’élite des humains, cette manière sublime de faire 
vivre dans l’avenir les esprits et les âmes su¬ 
blimes; faudra-t-il lui demander le bonheur? 
Allez à une petite et simple maison qui se dé¬ 
couvre du fond de cette longue avenue, entre 
deux hospices ; c’est le palais de Lemnos. Il 
y a été trempé bien des foudres. Frappez à la 


3 9 8 LE JARDIN 

la porte, demandez si le bonheur habite là? Oui, 
le génie et ses tourments; oui, la politique et ses 
vicissitudes; oui, les honneurs et leur fragilité; 
oui, la renommée et son bruit tyrannique. Mais 
le bonheur, nulle part; mais la gloire même? on 
l’ignore; nul homme ne l’a su de son vivant. 
C’est une maîtresse que l’on poursuit toute la 
vie et qui ne se rend que sur le tombeau. 
Comme toutes les maîtresses , quand on les 
poursuit, on souffre; comme beaucoup, quand 
on les dompte, on n’y tient plus. 

Et cependant voilà le bien le plus élevé de ce 
monde! Ce qu’il y a de plus réel dans la vie de 
l’homme, c’est la statue de quelques privilégiés 
du sort qui se dressera sur une place publique et 
traversera les siècles. Tout le reste est illusion, 
misère, néant. 

Encore y a-t-il une condition : c’est que la statue 
soit élevée par la reconnaissance des hommes ; 
c’est que le nom qu’elle consacre soit plus grand 
qu’elle, et qu’il puisse lui survivre. C’est que ce 
soit vraiment la gloire, qu’elle se lie au souvenir 
de services rendus, de biens opérés, de devoirs 
remplis. Autrement, on aura eu beau laisser un 
long retentissement après soi. Tout ce bruit re¬ 
tombe sur votre mémoire et l’écrase. Vovez 

4 / 

ce qui reste à Napoléon de ses empires détruits, 


DU LUXEMBOURG. 


de ses dynasties créées, de cet égoïsme désastreux 
qui s’incorpora l’univers. Les dynasties ont dis¬ 
paru; les empires se sont relevés. La France s’est 
affaissée sous le poids de ses égoïstes victoires. À 
quoi ont servi ces torrents d’hommes poussés 
des colonnes d’Hercule aux pieds du Kremlin, 
pour balayer la place où il dresserait sa tente, 
quand le rocher de Sainte-Hélène suffisait à le 
contenir ? Ces caravanes d’armées ont été balayées 
à leur tour par un souffle de la fortune. Mais ce 
qui reste de lui, ce qui le fait grand autant 
qu’immortel, ce sont les Alpes vaincues , les rou¬ 
tes ouvertes, les codes promulgués, la monarchie 
reconstruite , les autels rétablis. C’est par là 
qu’il mérite que la France reconnaissante pro¬ 
cède à la restauration de sa statue, et lui restitue 
le piédestal de ses cent victoires. 

Qu’est-ce donc à dire? C’est que la jeunesse 
est abusée dès ses premiers pas dans l’existence; 
et abusée par qui? sinon par ceux qui devraient 
la guider. Elle court après de trompeuses images. 
Elle voit Ithaque où Ithaque n’est point. Elle 
cherche le bonheur où Dieu ne l’a pas mis. Il 
est peu sur la terre. Il n’est pas dans l’esprit et 
ses triomphes; il n’est pas dans les passions et 
leurs tempêtes. 11 est dans la conscience. 11 y est 
tel qu’un germe déposé à notre naissance, que 


LE JARDIN 


4oo 

le vice risque (l’étouffer, ou bien qui, grandissant 
par nos soins religieux, portera ses fruits un jour, 
mais sous un autre soleil, dans un autre univers, 
pendant une autre vie. Cette vie promise est en 
réalité Tunique affaire de celle-ci. À notre insu, 
tout en nous s’y rapporte. Êtres périssables, il 
nous faut de la durée. Êtres grossiers, il nous faut 
une attente divine. Nous sommes sur la terre 
comme le navire qui a rompu ses câbles et 
cherche le rivage avec effort pour y jeter ses 
ancres. Nos enfants nous sont chers, parce qu’ils 
sont une ni été m psychose vivante dans laquelle 
nous nous sentons renaître, et qui réalise pour 
nous la perpétuité, dès ce monde. La gloire nous 
est chère au même titre ; elle nous fait embrasser 
tous les lieux et vivre dans tous les siècles. La 
patrie nous est chère, parce que, séparés d’une 
patrie plus haute, il nous faut attacher quel¬ 
que part nos racines; la femme aimée nous est 
chère, parce qu’elle multiplie, qu’elle agrandit 
sans fin notre existence, et que dans ses per¬ 
fections, nous trouvons à la fois un emblème 
et un modèle, dans ses dons un appui et une 
promesse. En présence de la Béatrix mysté¬ 
rieuse du Dante, les commentateurs cherchent 
en vain s’il faut voir en elle une maîtresse adorée, 
ou bien, la foi, ou bien la vertu, ou bien la 


DU LUXEMBOURG. 4 oi 

patrie. Elle est tout cela ensemble. Elle est 
l’étoile qui marque la route et qui mène au port. 
Jeunes gens, Dieu vous envoie une Béatrix ainsi 
inspirée; cherchez cette étoile des Mages, qui 
dans les rayons de sa lumière vous donnera Tu¬ 
nique bien de ce monde auquel puissent aspi¬ 
rer tous les hommes; c’est le phare brillant qui 
dirige notre esquif ballotté par les orages, et 
nous donne la force d’aller jusqu’au bout, en 
nous montrant plus loin un terme, un but et 
une récompense. 

Voilà ce qui devrait être dit partout et tou¬ 
jours à la jeunesse. Pourquoi, des lieux où elle 
agite ses rêves insensés de joie ou de douleur, 
ne s’élève-t-il pas des voix qui l’instruisent de ces 
grandes vérités, reléguées dans les dogmes reli¬ 
gieux, comme dans des vases antiques où nous 
les oublions? C’est ainsi que je comprendrais 
la mission de diriger à la fois et d’enseigner les 
hommes, d’écarter d’eux les chimères, de leur 
présenter des espérances qui ne trompent 
point, de leur demander des efforts qui puis¬ 
sent être couronnés, de leur apprendre que 
dans les devoirs accomplis résident Tunique bon¬ 
heur comme Tunique supériorité dignes d’envie. 
— Cette mission, oserai-je le dire, un seul livre, 
à mon avis, Ta entendue et remplie. C’est un 


Paris. XIT. 


26 



4 oa LE JARDIN DU LUXEMBOURG. 

roman; une jeune femme Ta tracé; il est intitulé 
Thomas Morus. 

N. A. DE SALVANDY. 








% 


/ 


NOTE DE L’ÉDITEUR. 

Dans un chapitre intitulé Une descente de Courtille en 
i833, que contient la précédente livraison de cet ouvrage, 
lord Seymour s’étant cru personnellement désigné par les 
initiales lord S***, a repoussé, dans une lettre adressée à l’é¬ 
diteur des Cent-et-Un, toute allégation tendant à lui attri¬ 
buer une part quelconque dans les faits dont ce chapitre 
fait mention. 

L’auteur d’une Descente de Courtille, M. Luchet, à qui 
M. Ladvocat a soumis la réclamation de lord Seymour, 
trompé par quelques bruits généralement répandus, avait 
en effet cru le reconnaître. Convaincu de son erreur, trop 
tard , puisque le XI e volume des Cent-eUUn était déjà pu¬ 
blié, M. Luchet s’empresse du moins de la rectifier publi¬ 
quement aujourd’hui. 


* 


TABLE. 



RANDANE ET PARIS, 

par M. le comte de Montlosier.. Page i 

L’ÉGLISE SAINTE-EUSTACHE, - 

par M. Lottin de Laval. 27 

UNE JOURNÉE DE FLANEUR SUR LES BOULEVARTS 
DU NORD, par M. Amaury Duval*. 55 

PARIS ILLUMINÉ, par M. A. Baitdin. 109 

L’HOTEL DES INVALIDES, parM. le général Bardin. i3r 
PARIS FASHIONABLE EN MINIATURE, 

par M. Alexandre Laya. i/ f 9 


HISTOIRE D’UN PAVÉ, par M. Eugène de Pradel. 187 
JACQUES BONHOMME, par M. Gibert. 207 

DE LA BLAGUE PARISIENNE, 

par M. le comte J. A. de Maussion. 2 /,3 

MONTMARTRE, par M. A. Barginet (de Grenoble). 255 
LA MORT DE CAREME, par M. Frédéric Fayot. 291 
LA TOUR SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE, 
par M. Auguste de Santeul. 3i5 

I/HOTEL-DE-VILLE, ou PARIS MUNICIPE 

(2 e partie),par M. le comte Alexandre deLaborde. 329 
LA MAISON DE MALHEUR DES FLAMANDS, 
par M. S. Henry Berthoud. 

LE JARDIN DU LUXEMBOURG, 
par M. N. A. de Salvandy. 


359 

377 


FIN DE LA TABLE DU TOAIE DOUZIEME. 




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