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Full text of "La Princesse Maleine : drame en cinq actes"

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FORM 109 









LA PRINCESSE MALEINE 



EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE RIVES 



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MAURICE MAETERLINCK 

LA PRINCESSE 

MALEINE 

DRAME EN CINQ ACTES 

FRONTISPICE ET ILLUSTRATIONS DESSINÉS ET GRAVÉS SUR BOIS 
PAR 

MAURICE ACHENER 




PARIS 

GEORGES CRÈS ET Ci-= 

L£ THÉÂTRE D'ART 

116, BOULEVARD SAINT- GERMAIN, I16 



f^-) 






Le présent ouvrage a été établi 
sur l'édition publiée à Bruxelles, en 1901 
(Cf. Théâtre de Maurice Maeterlinck, t. I). 
Le texte en a été, de plus, revu et légèrement 

modifié par l'auteur. - N. d. É. 




DRAMATIS PERSONNE : 



officiers de MARCELLUS. 



HJALMAR, roi d'une partie de la Hollande. 

MARCELLUS, roi d'une autre partie de la Hollande. 

LE PRINCE HJALMAR, fils du roi HJ.VL.MAR. 

LE PETIT ALLAN, fils de la reine ANNE. 

ANGUS, ami du prince HJALMAR. 

STÉPHANO ^ 

VANOX ^ 

UN CHAMBELLAN. 

UN MÉDECIN. 

UN FOU. 

TROIS PAUVRES. 

DEUX VIEUX PAYSANS, UN CUISINIER. 



SEIGNEURS, OFFICIERS, UN VACHER, UN CUL-DE-JATTE 

PÈLERINS, PAYSANS, DOMESTIQUES, MENDIANTS, 

VAGABONDS, ENFANTS, ETC. 



// « LA PRINCESSE MALEINE 

ANNE, reine de Jutland. 

GODELIVE, femme du roi MARCELLUS. 

LA PRINCESSE MALEINE, fille de MARCELLUS 

et de GODELIV^E. 
LA PRINCESSE UGLYANE, fille de la reine ANNE. 
LA NOURRICE DE MALEINE. 
SEPT BÉGUINES. 
UNE VIEILLE FEMME. 

DAMES D'HONNEUR, SERVANTES, PAYSANNES, etc. 
UN GRAND CHIEN NOIR NOMMÉ PLUTON. 

Le premier acte à Harlingen; 

les autres au château d'Ysselmonde 

et aux environs. 




ACTE PREMIER 




SCENE I 



Q 



LES JARDINS DU CHATEAU 

Entrent Stéphane et Vanox. 
VANOX. 

UELLE heure est-il ? 



STEPHANO. 

D'après la lune il doit être minuit. 

VANOX. 

Je crois qu'il va pleuvoir. 

STÉPHANO. 

Oui ; il y a de gros nuages vers l'Ouest. 



4 LA PRINCESSE MALEINE 

On ne viendra pas nous relever avant la fin de 
la fête. 

VANOX. 

Et elle ne finira pas avant le petit jour. 

STÉPHANO. 

Oh ! oh ! Vanox ! 

Ici une comète apparaît au-dessus du château. 
VANOX. 

Quoi? 

STÉPHANO. 

Encore la comète de l'autre nuit ! 

VANOX. 

Elle est énorme ! 

STÉPHANO. 

Elle a l'air de verser du .sang sur le château ! 

Ici une pluie d'étoiles semble tomber sur le château. 
VANOX. 

Les étoiles tombent sur le château ! Voyez ! 
voyez ! voyez ! 



ACTE PREMIER «- 5 

STÉPHANO. 

Je n'ai jamais vu pareille pluie d'étoiles ! On 
dirait que le ciel pleure sur ces fiançailles ! 

VANOX. 

On dit que tout ceci présage de grands 
malheurs ! 

STÉPHANO. 

Oui ; peut-être des guerres ou des morts de 
rois. On a vu ces présages à la mort du vieux 
roi Marcellus. 

VANOX. 

On dit que ces étoiles à longue chevelure 
annoncent la mort des princesses. 

STÉPHANO. 

On dit... on dit bien des choses... 

VANOX. 

La princesse Maleine aura peur de l'avenir ! 

STÉPHANO. 

A sa place, j'aurais peur de l'avenir sans 
l'avertissement des étoiles... 



6 LA PRINCESSE MALEINE 

VANOX. 

Oui ; le vieux Hjalmar me semble assez 
étrange... 

STÉPHANO. 

Le vieux Hjalmar ? Écoute, je n'ose pas dire 
tout ce que je sais ; mais un de mes oncles est 
chambellan de Hjalmar ; eh bien, si j'avais une 
fille, je ne la donnerais pas au prince Hjalmar. 

VANOX. 

Je ne sais pas... le prince Hjalmar... 

STÉPHANO. 

Oh ! ce n'est pas à cause du prince, mais 
son père !... 

VANOX. 

On dit qu'il a la tête... 

STÉPHANO. 

Depuis que cette étrange reine Anne est venue 
du Jutland, où ils l'ont détrônée, après avoir 
emprisonné leur vieux roi, son mari, depuis 
qu'elle est venue à Ysselmonde, on dit... on 
dit... enfin le vieux Hjalmar a plus de soixante- 



« ACTE PREMIER > 7 

dix ans, et je crois qu'il l'aime un peu trop 
pour son âge... 

VANOX. 

Oh ! oh ! 

STÉPHANO. 

Voilà ce qu'on dit... — Et je n'ose pas dire 
tout ce que je sais. — Mais n'oublie pas ce que 
j'ai dit aujourd'hui. 

VANOX. 

Alors pauvre petite princesse ! 

STÉPHANO. 

Oh ! je n'aime pas ces fiançailles ! — Voilà 
qu'il pleut déjà ! 

VANOX. 

Et peut-être un orage là-bas. — Mauvaise 
nuit! 

Passe un valet avec une lanterne. 

OÙ en est la fête ? 

LE VALET. 

Voyez les fenêtres. 



8 • LA PRINCESSE MALEINE — 

VANOX. 

Oh ! elles ne s'éteignent pas. 

LE VALET. 

Et elles ne s'éteindront pas cette nuit. Je n'ai 
jamais vu de fête pareille... Le vieux roiHjalmar 
est absolument ivre, il a embrassé notre roi 
Marcellus, il... 

VANOX. 

Et les fiancés ? 

LE VALET. 

Oh ! les fiancés ne boivent pas beaucoup. — 
Allons, bonne nuit ! Je vais à la cuisine, on n'y 
boit pas de l'eau claire non plus, bonne nuit ! 

Il sort. 
VANOX. 

Le ciel devient noir, et la lune est étrange- 
ment rouge. 

STÉPHANO. 

Voilà l'averse ; et pendant que les autres 
boivent, nous allons... 

Ici, les fenêtres du château, illuminées au fond du jardin, 
volent en éclats ; cris, rumeurs, tumulte. 



ACTE PREMIER • 

VANOX. 

Oh! 

STÉPHANO. 

Qu'y a-t-il? 

VANOX. 

On brise les vitres ! 

STÉPHANO. 

Un incendie ! 

VANOX. 

On se bat dans la salle ! 

La princesse Maleine, échevelée et tout en pleurs, 
passe en courant, au fond du jardin. 

STÉPHANO, 

La princesse ! 

VANOX. 

Où court-elle? 

STÉPHANO. 

Elle pleure ! 

VANOX. 

On se bat dans la salle ! 



10 LA PRINCESSE MALEINE > • 

STÉPHANO. 

Allons voir !... 

Cris, tumulte. 

Les jardins se remplissent d'officiers, de domestiques, etc. 

Les portes du château s'ouvrent violemment et le roi Hjalmar 

paraît sur le perron entouré de courtisans et de pertuisaniers. 

Au-dessus du château, la comète. La pluie 

d'étoiles continue. 

LE ROI HJALMAR, 

Ignoble Marcellus ! Vous avez fait aujour- 
d'hui une chose monstrueuse ! Allons, mes che- 
vaux ! mes chevaux ! je m'en vais ! je m'en 
vais ! je m'en vais ! Et je vous laisse votre 
Maleine, avec sa face verte et ses cils blancs! 
Et je vous laisse avec votre vieille Godelive ! 
Mais attendez! Vous irez à genoux à travers 
vos marais ! Et ce seront vos fiançailles que je 
viendrai célébrer, avec tous mes pertuisaniers 
et tous les corbeaux de Hollande à vos fêtes 
funèbres ! 

Allons-nous-en! Au revoir! au revoir! Ah! 
ah ! ah ! 

Il sort avec ses courtisans. 



ACTE PREMIER 




SCENE II 



UN APPARTEMENT DU CHATEAU 

On découvre la reine Godelive, la princesse Maleine et la 
Nourrice ; elles chantent en filant leur quenouille : 

Les nonnes sont malades. 
Malades à lenr tour ; 
Les nonnes sont malades. 
Malades dans la tour. . . 



V 



GODELIVE. 

OYONS, ne pleure plus, Maleine; essuie tes 
larmes et descends au jardin. Il est midi. 



LA NOURRICE. 

c'est ce que je lui dis depuis ce matin, 

Madame A quoi sert-il de s'abîmer les 

yeux? Elle ouvre sa fenêtre ce matin, elle 
regarde un chemin vers la forêt et se met à 
pleurer ; alors je lui dis : est-ce que vous regar- 
dez déjà le chemin vers la tour, Maleine... 



J2 " LA PRINCESSE MALEINE • 

GODELIVE. 

Ne parle pas de cela ! 

LA NOURRICE. 

Si, si, il faut en parler ; on en parlera tout à 
Theure. Je lui demande donc : est-ce que vous 
regardez déjà le chemin vers la tour où Ton a 
enfermé, dans le temps, la pauvre duchesse 
Anne, parce qu'elle aimait un prince qu'elle ne 
pouvait aimer ?... 

GODELIVE. 

Ne parle pas de cela ! 

LA NOURRICE. 

Au contraire, il faut en parler, on en parlera 
tout à l'heure. Je lui demande donc... — Voici 
le roi ! 

— Entre Marcellus. — 
MARCELLUS. 

Eh bien, Maleine ? 

MALEINE. 

Sire ? 

MARCELLUS. 

Aimais-tu le prince Hjalmar ? 



ACTE PREMIER " 13 

MALEINE. 

Oui, Sire. 

MARCELLUS. 

Pauvre enfant!... mais l'aimes-tu encore? 

MALEINE. 

Oui, Sire. 

MARCELLUS. 

Tu l'aimes encore? 

MALEINE. 

Oui. 

MARCELLUS. 

Tu l'aimes encore après ?... 

GODELIVE. 

Seigneur, ne l'effrayez pas ! 

MARCELLUS. 

Mais je ne l'effraye pas ! — Voyons, je viens 
ici en véritable père, et je ne songe qu'à ton 
bonheur, Maleine. Examinons cela froidement. 
Tu sais ce qui est arrivé : le vieux roi Hjalmar 
m'outrage sans raison ; ou plutôt, je soupçonne 
trop bien ses raisons !... Il outrage ignoblement 



J4 LA PRINCESSE MALEINE ' 

ta mère, il t'insulte plus bassement encore, et 
s'il n'avait pas été mon hôte, s'il n'avait pas été 
là, sous la main de Dieu, il ne serait jamais sorti 
de mon château ! — enfin, oublions aujourd'hui. 

— Mais, est-ce à nous que tu dois en vouloir ? 

— est-ce à ta mère ou est-ce à moi ? Voyons, 
réponds, Maleine? 

MALEINE. 

Non, Sire. 

MARCELLUS. 

Alors pourquoi pleurer? Quant au prince 
Hjalmar, il vaut mieux l'oublier; et puis, com- 
ment pourrais-tu l'aimer sérieusement? vous 
vous êtes à peine entrevus ; et le cœur à ton âge 
est comme un cœur de cire; on en fait ce qu'on 
veut. Le nom de Hjalmar était encore écrit dans 
les nuages, un orage est venu et tout est effacé, 
et dès ce soir tu n'y songeras plus. Et puis, crois- 
tu que tu aurais été bien heureuse à la cour de 
Hjalmar ? Je ne parle pas du prince, le prince est 
un enfant ; mais son père, tu sais bien qu'on a 
peur d'en parler... Tu sais bien qu'il n'y a pas une 
cour plus sombre en Hollande ; tu sais que son 



ACTE PREMIER 75 

château a peut-être d'étranges secrets. Mais tu 
ne sais pas ce que l'on dit de cette reine étran- 
gère, venue avec sa fille au palais d'Ysselmonde, 
et je ne te dirai pas ce qu'on en dit ; car je ne 
veux pas verser de poison dans ton cœur. — Mais 
tu allais entrer, toute seule, dans une effrayante 
forêt dintrigues et de soupçons ! — Voyons, 
réponds, Maleine ; n'avais-tu pas peur de tout 
cela ? et n'était-ce pas un peu malgré toi que tu 
allais épouser le prince Hjalmar ? 

MALEINE. 

Non, Sire. 

MARCELLUS. 

Soit, mais alors, réponds-moi franchement. 
Il ne faut pas que le vieux roi Hjalmar triomphe. 
Nous allons avoir une grande guerre à cause de 
toi. Je sais que les vaisseaux de Hjalmar 
entourent Ysselmonde et vont mettre à la voile 
avant la pleine lune ; d'un autre côté, le duc de 
Bourgogne, qui t'aime depuis longtemps — 

Se tournant vers la Reine, — je nC Sais Si ta mère?... 
GODELIVE. 

Oui, Seigneur. 



( LA PRINCESSE MALEINE >■ 

MARCELLUS. 

Eh bien? 

GODELIVE. 

Il faudrait l'y préparer, peu à peu... 

MARCELLUS. 

Laissez-la parler! — Eh bien, Maleine ?. 

MALEINE. 

Sire? 

MARCELLUS. 

Tu ne comprends pas? 

MALEINE. 

Quoi, Sire ? 

MARCELLUS. 

Tu me promets d'oublier Hjalmar ? 

MALEINE. 

Sire... 

MARCELLUS. 

Tu dis ? — Tu aimes encore Hjalmar ? 

MALEINE. 

Oui, Sire! 



* ACTE PREMIER » 17 

MARCELLUS. 

•« Oui, Sire ! »■ Ah ! démons et tempêtes ! Elle 
avoue cela cyniquement, et elle ose me crier 
cela sans pudeur ! Elle a vu Hjalmar une seule 
fois, pendant une seule après-midi, et la voilà 
plus chaude que l'enfer ! 

GODELIVE. 

Seigneur !... 

MARCELLUS. 

Taisez-vous ! « Oui, Sire ! >* Et elle n'a pas 
quinze ans ! Ah, c'est à les tuer sur place ! Voilà 
quinze ans que je ne vivais plus qu'en elle ! 
Voilà quinze ans que je retenais mon souffle 
autour d'elle ! Voilà quinze ans que nous 
n'osions plus respirer de peur de troubler ses 
regards ! Voilà quinze ans que j'ai fait de ma 
cour un couvent, et le jour où je viens regarder 
dans son cœur... 

GODELIVE. 

Seigneur ! 

LA NOURRICE, 

Est-ce qu'elle ne peut pas aimer comme une 



18 LA PRINCESSE MALEINE » 

autre ? Allez-vous la mettre sous verre ? Est-ce 
une raison pour crier ainsi à tue-tête après une 
enfant ? Elle n'a rien fait de mal ! 

MARCELLUS. 

Ah ! elle n'a rien fait de mal ! — Et d'abord, 
taisez-vous ; je ne vous parle pas, et c'est proba- 
blement à vos instigations d'entremetteuse... 

GODELIVE. 

Seigneur ! 

LA NOURRICE. 

Entremetteuse ! moi, une entremetteuse ! 

MARCELLUS. 

Me laisserez-vous parler enfin! Allez-vous- 
en ! Allez-vous-en toutes deux ! Oh ! je sais bien 
que vous vous entendez, et que l'ère des intrigues 
est ouverte à présent, mais attendez ! — Allez- 
vous-en ! Ah ! des larmes ! 

Sortent Godelive et la Nourrice. 

Voyons, Maleine, ferme d'abord les portes. 
Maintenant que nous sommes seuls, je veux 
oublier. On t'a donné de mauvais conseils, et je 



« ACTE PREMIER » jg 

sais que les femmes entre elles font d'étranges 
projets ; ce n'est pas que j'en veuille au prince 
Hjalmar ; mais il faut être raisonnable. Me pro- 
mets-tu d'être raisonnable ? 

iM A L E I N E . 

Oui, Sire. 

MARCELLUS. 

Ah ! tu vois ! alors tu ne songes plus à ce 
mariage ? 

MALEIXE. 

Oui. 

MARCELLUS. 

Oui ? — c'est-à-dire que tu vas oublier Hjal- 
mar? 

MALEINE. 

Non. 

MARCELLUS. 

Tu ne renonces pas encore à Hjalmar? 

MALEINE. 

Non. 

MARCELLUS. 

Et si je vous y oblige, moi? et si je vous 



20 ' LA PRINCESSE MALEINE ' 

enferme ? et si je vous sépare à jamais de votre 
Hjalmar à face de petite fille ? — vous dites ? — 

Elle pleure. 

Ah ! c'est ainsi ! — Allez-vous-en ; et nous 
verrons ! Allez-vous-en ! 

Ils sortent séparément. 




SCENE III 
UNE FORÊT 

Entrent le prince Hjalmar et Angus. 



LE PRINCE HJALMAR. 

JETAIS malade ; et Todeur de tous ces morts ! 
et l'odeur de tous ces morts! et mainte- 
nant, c'est comme si cette nuit et cette forêt 
avaient versé un peu d'eau sur mes yeux... 

ANGUS. 

Il ne reste plus que les arbres ! 



ACTR PREMIER » 21 

HJALMAR. 

Avez-vous VU mourir le vieux roi Marcellus ? 

ANGUS. 

Non, mais j'ai vu autre chose; hier au soir, 
pendant votre absence, ils ont mis le feu au 
château, et la vieille reine Godelive courait à 
travers les flammes avec les domestiques. Ils se 
sont jetés dans les fossés, et je crois que tous y 
ont péri. 

HJALMAR. 

Et la princesse Maleine ? — Y était-elle ? 

ANGUS. 

Je ne Tai pas vue. 

HJALMAR. 

Mais d'autres l'ont-ils vue ? 

ANGUS. 

Personne ne l'a vue, on ne sait où elle est. 

HJALMAR. 

Elle est morte ? 

ANGUS. 

On dit qu'elle est morte. 



22 LA PRINCESSE MALEINE " — • 

HJALMAR. 

Mon père est terrible ! 

ANGUS. 

Vous laimiez déjà ? 

HJALMAR. 

Qui? 

ANGUS. 

La princesse Maleine. 

HJALMAR. 

Je ne l'ai vue qu'une seule fois... elle avait 
cependant une manière de baisser les yeux ; — 
et de croiser les mains ; — ainsi — et des cils 
blancs étranges! — Et son regard!... on était 
tout à coup comme dans un grand canal deau 
fraîche... Je ne m'en souviens pas très bien ; 
mais je voudrais revoir cet étrange regard... 

ANGUS. 

Quelle est cette tour sur cette butte? 

HJALMAR. 

On dirait un vieux moulin à vent ; il n'a pas 
de fenêtres. 



ACTE PREMIER 23 

ANGUS. 

Il y a une inscription de ce côté. 

HJALMAR. 

Une inscription ? 

ANGUS. 

Oui, — en latin. 

HJALMAR. 

Pouvez-vous lire ? 

ANGUS. 

Oui, mais c'est très vieux. — Voyons : 

Olim incliisa 
Anna ducissa 
anno etc.. 

Il y a trop de mousse sur tout le reste. 

HJALMAR. 

Asseyons-nous ici. 

ANGUS. 

« Ducissa Anna », c'est le nom de la mère de 
votre fiancée. 



24 — ■* LA PRINCESSE MALEINE » 

HJALMAR. 

D'Uglyane ? — Oui. 

ANGUS. 

Voilà un oui plus lent et plus froid que la 
neige ! 

HJALMAR. 

Mon Dieu, le temps des oui de flamme est 
assez loin de moi... 

ANGUS. 

Uglyane est jolie cependant. 

HJALMAR. 

J'en ai peur ! 

ANGUS. 

Oh! 

HJALMAR. 

Il y a une petite âme de cuisinière au fond de 
ses yeux verts. 

ANGUS. 

Mais alors, pourquoi consentez-vous? 

HJALMAR. 

A quoi bon ne pas consentir ? Je suis malade 



ACTE PREMIER •- — 25 

à en mourir une de ces vingt mille nuits que 
nous avons à vivre, et je veux le repos ! le repos ! 
le repos ! Et puis, elle ou une autre, qui me 
dira « mon petit Hjalmar » au clair de lune, en 
me pinçant le nez ! Pouah ! — Avez-vous remar- 
qué les colères subites de mon père depuis que 
la reine Anne est arrivée à Ysselmonde ? — Je 
ne sais ce qui se passe ; mais il y a là quelque 
chose, et je commence à avoir d'étranges soup- 
çons ; j'ai peur de la reine ! 

ANGUS. 

Elle vous aime comme un fils cependant. 

HJALMAR. 

Comme un fils? — Je n'en sais rien, et j'ai 
d'étranges idées ; elle est plus belle que sa fille, 
et voilà d'abord un grand mal. Elle travaille 
comme une taupe à je ne sais quoi ; elle a excité 
mon pauvre vieux père contre Marcellus et elle 
a déchaîné cette guerre; — il y a quelque chose 
là-dessous ! 

ANGUS. 

Il y a, qu'elle voudrait vous faire épouser 
Uglyane, ce n'est pas infernal. 



26 LA PRINCESSE MALEINE > 

HJALMAR. 

Il y a encore autre chose. 

ANGUS. 

Oh ! je sais bien ! Une fois mariés, elle vous 
envoie en Jutland vous battre sur les glaçons 
pour son petit trône d'usurpatrice, et délivrer 
peut-être son pauvre mari, qui doit être bien 
inquiet en l'attendant; car une reine aussi belle, 
errant seule par le monde, il faut bien qu'il 
arrive des histoires... 

HJALMAR. 

Il y a encore autre chose. 

ANGUS. 

Quoi? 

HJALMAR. 

Vous le saurez un jour; allons-nous-en. 

ANGUS. 

Vers la ville? 

HJAL.MAR. 

Vers la ville ? — Il n'y en a plus ; il n'y a plus 
que des morts entre des murs écroulés ! 

Ils sortent. 



ACTE PREMIER 




SCENE IV 



UNE CHAMBRE VOUTEE 
DANS UNE TOUR 

On découvre la princesse Maleine et la Nourrice. 



LA NOURRICE. 

VOILA trois jours que je travaille à desceller 
les pierres de cette tour, et je n'ai plus 
d'ongles au bout de mes pauvres doigts. Vous 
pourrez vous vanter de m'avoir fait mourir. 
Mais voilà, il fallait désobéir ! il fallait vous 
échapper du palais ! il fallait rejoindre Hjalmar ! 
Et nous voici dans cette tour ; nous voici entre 
ciel et terre, au-dessus des arbres de la forêt ! 
Ne vous avais-je pas avertie, ne vous l'avais-je 
pas dit ? Je connaissais bien votre père ! — Mais 
est-ce après la guerre qu'on nous délivrera ? 



MALEINE. 



Mon père l'a dit. 



28 — — LA PRINCESSE MALEINE " 

LA NOURRICE. 

Mais cette guerre ne finira jamais*! Depuis 
combien de jours sommes-nous dans cette tour ? 
Depuis combien de jours n'ai-je plus vu de lune 
ni de soleil ! Et partout où je mets les mains, je 
trouve des champignons et des chauves-souris ; 
et j'ai vu, ce matin, que nous n'avions plus 
d'eau ! 

MALEINE. 

Ce matin ? 

LA NOURRICE. 

Oui, ce matin, pourquoi riez-vous ? Il n'y a 
pas de quoi rire ! Si nous ne parvenons pas à 
écarter cette pierre aujourd'hui, il ne nous reste 
plus qu'à dire nos prières. Mon Dieu ! mon 
Dieu ! qu'ai-je donc fait pour être mise dans ce 
tombeau, au milieu des rats, des araignées et 
des champignons ! Je ne me suis pas rév^oltée, 
moi ! Je n'ai pas été insolente comme vous ! 
Etait-ce si difficile de se soumettre en appa- 
rence, et de renoncer à ce saule pleureur de 
Hjalmar qui ne remuerait pas le petit doigt pour 
nous délivrer ? 



* ACTE PREMIER ' 29 

MALEIXE. 

Nourrice ! 

LA NOURRICE. 

Oui, nourrice ! Je serai bientôt la nourrice 
des vers de terre, à cause de vous. Et dire que 
sans vous, j'étais tranquillement dans la cui- 
sine en ce moment, ou à me chauffer au soleil 
dans le jardin, en attendant la cloche du déjeu- 
ner ! Mon Dieu ! mon Dieu ! qu'ai-je donc fait 
pour... Oh! Maleine! Maleine ! Maleine ! 

iM A L E I N E . 

Quoi? 

LA NOURRICE. 

La pierre !... 

MALEINE. 

La?... 

LA NOURRICE. 

Oui, — elle a remué ! 

M A L E I N E . 

La pierre a remué ! 

LA NOURRICE. 

Elle a remué ! elle est détachée ! Il y a du 
soleil entre le mortier ! Venez voir ! Il y en a 



30 LA PRINCESSE MALEINE > 

sur ma robe ! Il y en a sur mes mains ! Il y en a 
sur votre visage ! il y en a sur les murs ! Étei- 
gnez la lampe ! il y en a partout ! Je vais pousser 
la pierre ! 

MALEINE. 

Elle tient encore ? 

LA NOURRICE. 

Oui ! — mais ce n'est rien ! c'est là, dans le 
coin ; donnez-moi votre fuseau ! — oh ! elle ne 
veut pas tomber!... 

MALEINE. 

Tu vois quelque chose par les fentes ? 

LA NOURRICE. 

Oui ! oui ! — non ! je ne vois que le soleil ! 

MALEINE. 

Est-ce le soleil ? 

LA NOURRICE. 

Oui ! oui ! c'est le soleil ! Mais voyez donc ! 
c'est de l'argent et des perles sur ma robe ! Et 
c'est chaud comme du lait sur mes mains ! 



« ACTE PREMIER 3J 

MALEINE. 

]\Iais laisse-moi donc voir aussi ! 

LA NOURRICE. 

Voyez-vous quelque chose ? 

MALEINE. 

Je suis éblouie ! 

LA NOURRICE. 

C'est étonnant que nous ne voyions pas 
d'arbres. Laissez-moi regarder. 

MALEINE. 

Où est mon miroir? 

LA NOURRICE. 

Je vois mieux. 

MALEINE. 

En vois-tu? 

LA NOURRICE. 

Non. Nous sommes sans doute au-dessus des 
arbres. Mais il y a du vent. Je vais essayer de 
pousser la pierre. Oh ! 

Elles reculent devant le jet de soleil qui s'irrue et restent un 
moment en silence au fond de la salle. 



32 — - LA PRINCESSE MALEINE " 

Je n'y vois plus ! 

MALEINE. 

Va voir ! va voir ! J'ai peur ! 

LA NOURRICE. 

Fermez les yeux ! Je crois que je deviens 
aveugle ! 

MALEINE. 

Je vais voir moi-même. 

LA NOURRICE. 

Eh bien ? 

MALEINE. 

Oh ! c'est une fournaise ! et j'ai des meules 
rouges dans les yeux. 

LA NOURRICE. 

Mais ne voj-^ez-vous rien ? 

MALEINE. 

Pas encore ; si ! si ! le ciel est tout bleu. Et la 
forêt! Oh! toute la forêt! 

LA NOURRICE 

Laissez-moi voir ! 



* ACTE PREMIER ' ■ 33 

MALEINE. 

Attends ! Je commence à voir ! 

LA NOURRICE. 

Voyez-vous la ville ? 

MALEINE. 

Non. 

LA NOURRICE. 

Et le château? 

MALEINE. 

Non. 

LA NOURRICE. 

C'est qu'il est de l'autre côté. 

MALEINE. 

Mais cependant... je vois la mer. 

LA «NOURRICE. 

Vous voyez la mer ? 

MALEINE. 

Oui, oui, c'est la mer! Elle est verte ! 

LA NOURRICE. 

Mais alors, vous devez voir la ville. Laissez- 
moi regarder. 



i LA PRINCESSE MALEINE » — 

MALEINE. 

Je vois le phare. 

LA NOURRICE. 

Vous voyez le phare ? 

MALEINE. 

Oui. Je crois que c'est le phare... 

LA NOURRICE. 

Mais alors, vous devez voir la ville. 

MALEINE. 

Je ne vois pas la ville. 

LA NOURRICE. 

Vous ne voyez pas le beffroi? 

MALEINE. 

Non. 

LA NOURRICE. 

C'est étonnant ! 

MALEINE. 

Je vois un navire sur la mer ! 



* ACTE PREMIER 35 

LA NOURRICE. 

OÙ est-il ? 

MALEINE. 

Oh ! le vent de la mer agite mes cheveux ! — 
Mais il n'y a plus de maisons le long des routes ! 

LA NOURRICE. 

Quoi ? — Ne parlez pas ainsi vers l'extérieur, 
je n'entends rien. 

MALEINE. 

Il n'y a plus de maisons le long des routes ! 

LA NOURRICE. 

Il n'y a plus de maisons le long des routes ? 

MALEINE. 

Il n'y a plus de clochers dans la campagne ! 

LA NOURRICE. 

Il n'y a plus de clochers dans la campagne ? 

MALEINE. 

Il n'y a plus de moulins dans les prairies!... 
Je ne reconnais plus rien ! 



36 « LA PRINCESSE MALEINE ^ 

LA NOURRICE. 

Laissez-moi regarder. — Il n'y a plus un seul 
paysan dans les champs. Oh ! le grand pont de 
pierre est démoli. — Mais qu'est-ce qu'ils ont 
fait du pont-levis ? — Voilà une ferme qui a 
brûlé ! — Et celle-là aussi ! — Mais celle-là 
aussi ! — Mais celle-là aussi ! — Mais !... oh ! 
Maleine ! Maleine ! 

MALEINE. 

Quoi? 

LA NOURRICE. 

Tout a brûlé ! tout a brûlé ! tout a brûlé ! 

MALEINE. 

Tout a...? 

LA NOURRICE. 

Tout a brûlé, Maleine ! tout a brûlé ! Oh, je 
vois maintenant!... Il n'y a plus rien! 

MALEINE. 

Ce n'est pas vrai, laisse-moi voir! 

LA NOURRICE. 

Aussi loin qu'on peut voir tout a brûlé ! Toute 



ACTE PREMIER » 37 

la ville n'est plus qu'un tas de briques noires. Je 
ne vois plus que les fossés pleins de pierres du 
château ! Il n'y a plus un homme ni une bête 
dans les champs ! Il n'y a plus que les corbeaux 
dans les prairies ! Il ne reste plus que les arbres ! 



Mais alors !. 



Ah !... 



MALEINE 



LA NOURRICE, 



FIN DU PREMIER ACTE 




ACTE DEUXIÈME 




SCENE I 



O 



UNE FORET 

Entrent la princesse Maleinc et la Nourrice. 
M A L E I N E . 

H, qu'il fait noir ici ! 



LA iNOURRICE. 

Il fait noir ! il fait noir ! une forêt est-elle 
éclairée comme une salle de fête? — J'en ai vu 
de plus noires que celle-ci ; et où il y avait des 
loups et des sangliers. Je ne sais d'ailleurs s'il 
n'y en a pas ici ; mais, grâce à Dieu, il passe au 



42 ^ LA PRINCESSE MALEINE - — 

moins un peu de lune et d'étoiles entre les 
arbres. 

MALEINE. 

Connais-tu le chemin, nourrice ? 

LA NOURRICE. 

Le chemin ? Ma foi non ; je ne connais pas le 
chemin. Croyez-vous que je connaisse tous les 
chemins ? Vous avez voulu aller à Ysselmonde ; 
moi, je vous ai suivie ; et voilà où nous en 
sommes depuis douze heures que vous me pro- 
menez par cette forêt, où nous allons mourir 
de faim, à moins que nous ne soyons dévorées 
par les ours et les sangliers ; et tout cela pour 
aller à Ysselmonde où vous serez bien reçue 
par le prince Hjalmar quand il vous verra venir, 
la peau sur les os, pâle comme une fille de cire 
et pauvre comme une qui n'a rien du tout. 

iMALEINE. 

Des hommes ! 

LA NOURRICE. 

N'ayez pas peur ! mettez-vous derrière moi. 

Entrent trois pauvres. 



« ACTE DEUXIÈME ' 43 

LES PAUVRES. 

Bonsoir ! 

LA NOURRICE. 

Bonsoir! où sommes-nous? 

PREMIER PAUVRE. 

Dans la forêt. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Que faites-vous ici ? 

LA NOURRICE. 

Nous sommes perdues. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Vous êtes seules ? 

LA NOURRICE. 

Oui — non, nous sommes ici av^ec deux 
hommes. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Où sont-ils ? 

LA NOURRICE. 

Ils cherchent le chemin. 



LA PRINCESSE MALETNE » 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Est-ce qu'ils sont loin ? 

LA NOURRICE. 

Non, ils vont revenir. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Quelle est cette petite ? c'est votre fille ? 

LA NOURRICE. 

Oui, c'est ma fille. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Elle ne dit rien ; est-ce qu'elle est muette ? 

LA NOURRICE. 

Non, elle n'est pas du pays. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Votre fille n'est pas du pays ? 

LA NOURRICE. 

Si, si, mais elle est malade. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Elle est maigre. Quel âge a-t-elle ? 

LA NOURRICE. 

Elle a quinze ans. 



* ACTE DEUXIEME » 45 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Oh ! oh ! alors elle commence... Où sont-ils 
ces deux hommes ? 

LA NOURRICE. 

Ils doivent être aux environs. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Je n'entends rien. 

LA NOURRICE. 

C'est qu'ils ne font pas de bruit. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Voulez-vous venir avec nous ? 

TROISIÈME PAUVRE. 

Ne dites pas de mauvaises paroles dans la 
forêt. 

M A L E I N E . 

Demande-leur le chemin d'Ysselmonde. 

LA NOURRICE. 

Quel est le chemin d'Ysselmonde ? 

PREMIER PAUVRE. 

D'Ysselmonde ? 



46 LA PRINCESSE MALEINE 

LA NOURRICE. 

Oui. 

PREMIER PAUVRE. 

Par là ! 

MALEINE. 

Demande-leur ce qui est arrivé. 

LA NOURRICE. 

Qu'est-ce qui est arrivé ? 

PREMIER PAUVRE. 

Ce qui est arrivé ? 

LA NOURRICE. 

Oui ; il y a eu une guerre. 

PREMIER PAUVRE. 

Oui ; il y a eu une guerre. 

MALEINE. 

Demande-leur s'il est vrai que le roi et la 
reine soient morts ? 

LA NOURRICE. 

Est-ce que le roi et la reine sont morts? 

PREMIER PAUVRE. 

Le roi et la reine ? 



« ACTE DEUXIEME » 47 

LA NOURRICE. 

Oui, le roi Marcellus et la reine Godelive. 

PREMIER PAUVRE. 

Oui, je crois qu'ils sont morts. 

MALEINE. 

Ils sont morts ? 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Oui, je crois qu'ils sont morts ; tout le monde 
est mort de ce côté-là dans le pays. 

MALEINE. 

Mais vous ne savez pas depuis quand ? 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Non. 

MALEINE. 

Vous ne savez pas comment ? 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Non. 

TROISIÈME PAUVRE. 

Les pauvres ne savent jamais rien. 

MALEINE. 

Avez-vous vu le prince Hjalmar ? 



( « LA PRINCESSE MALEINE » 

PREMIER PAUVRE. 

Oui. 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Il va se marier. 

MALEINE. 

Le prince Hjalmar va se marier ? 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Oui. 

MALEINE. 

Avec qui? 

PREMIER PAUVRE. 

Je ne sais pas. 

MALEINE. 

Mais quand va-t-il se marier ? 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Je ne sais pas. 

LA NOURRICE. 

OÙ pourrons-nous coucher cette nuit ? 

DEUXIÈME PAUVRE. 

Avec nous. 

PREMIER PAUVRE. 

Allez chez l'ermite. 



ACTE DEUXIEME " 

LA NOURRICE. 

Quel ermite? 

PREMIER PAUVRE. 

Là-bas, au carrefour des quatre Judas. 

LA NOURRICE. 

Au carrefour des quatre Judas ? 

TROISIÈME PAUVRE. 

Ne criez pas ce nom dans l'obscurité ! 

Ils sortent tous. 




SCENE II 



UNE SALLE DANS LE CHATEAU 

On découvre le roi Hjalmar et la reine Anne enlacés. 



M 



ANNE. 

ON glorieux vainqueur ! 

LE ROI. 



Anne !... 



Il l'embrasse. 



BO — - l-A PRINCESSE MALEINE 

ANNE. 

Attention, votre fils ! 

Entre le prince Hjalmar ; il va à une fenêtre ouverte, 
sans les voir. 

LE PRINCE HJALMAR. 

Il pleut ; un enterrement dans le cimetière : 
on a creusé deux fosses et le dies irœ. entre dans 
la maison. On ne voit que le cimetière par toutes 
les fenêtres ; il vient manger les jardins du châ- 
teau; et voilà que les dernières tombes des- 
cendent jusqu'à l'étang. On ouvre le cercueil, 
je vais fermer la fenêtre. 

ANNE. 

Monseigneur ! 

HJALMAR. 

Ha ! — Je ne vous avais pas vus. 

ANNE. 

Nous venons d'arriver. 

HJALMAR. 

Ah! 

ANNE. 

A quoi songiez-vous, Seigneur ? 



— • ACTE DEUXIEME " 51 

HJALMAR. 

A rien, Madame. 

ANNE. 

A rien ? C'est pour la fin du mois, Seigneur... 

HJALMAR. 

Pour la fin du mois, Madame ? 

ANNE. 

Vos belles noces... 

HJALMAR. 

Oui, Madame. 

ANNE. 

Mais, approchez-vous donc, Seigneur. 

LE ROI. 

Oui, approche-toi, Hjalmar. 

ANNE. 

Pourquoi donc êtes-vous si froid ? Avez-vous 
peur de moi ? Vous êtes presque mon fils cepen- 
dant ; et je vous aime comme une mère — et 
peut-être plus qu'une mère ; — donnez-moi 
votre main. 



52 * LA PRINCESSE MALEINE » 

HJALMAR. 

Ma main, Madame ? 

ANNE. 

Oui, votre main ; et regardez-moi dans les 
yeux ; — n'y voyez-vous pas que je vous aime ? 

— Vous ne m'avez jamais embrassée jusqu'ici. 

HJALMAR. 

Vous embrasser. Madame? 

ANNE. 

Oui, m'embrasser ; n'embrassiez- vous pas 
votre mère ? Je voudrais vous embrasser tous 
les jours. — J'ai rêvé de vous cette nuit... 

HJALMAR. 

De moi, Madame ? 

ANNE. 

Oui, de vous. Je vous dirai mon rêve un jour. 

— Votre main est toute froide, et vos joues 
sont brûlantes. Donnez-moi l'autre main. 

HJALMAR. 

L'autre main ? 



ACTE DEUXIÈME •■ 53 

ANNE. 

Oui. Elle est froide aussi et pâle comme une 
main de neige. Je voudrais réchauffer ces mains- 
là ! — Etes-vous malade ? 

HJALMAR. 

Oui, Madame. 

A N X E . 

Notre amour vous guérira. 

Ils sortent. 




SCENE III 



UNE RUE DU VILLAGE 

Entrent la princesse Maleine et la Nourrice. 



M A L E I X E . 
Se penchant sur le parapet d'un pont. 

E ne me reconnais plus quand je me vois 
dans l'eau ! 



54 — - LA PRINCESSE MALEINE 

LA NOU RRICE. 

Fermez votre manteau; on voit les franges 
d'or de votre robe ; — voici des paysans ! 

Entrent deux vieux paysans. 
PREMIER PAYSAN. 

Voilà la fille ! 

SECOND PAYSAN. 

Celle qui est arrivée aujourd'hui ? 

PREiMIER PAYSAN. 

Oui; avec une vieille. 

SECOND PAYSAN. 

D'où vient-elle? 

PREMIER PAYSAN. 

On ne sait pas. 

SECOND PAYSAN. 

Alors ça ne me dit rien de bon. 

PREMIER PAYSAN. 

On en parle dans tout le village. 

SECOND PAYSAN. 

Elle n'est pas extraordinaire cependant. 



* ACTE DEUXIÈME >- — 55 

PREMIER PAYSAN. 

Elle est maigre. 

SECOND PAYSAN. 

OÙ demeure-t-elle ? 

PREMIER PAYSAN. 

Au « Lion bleu *. 

SECOND PAYSAN. 

Est-ce qu'elle a de l'argent ? 

PREMIER PAYSAN. 

On dit que oui. 

SECOND PAYSAN. 

Il faudrait voir. 

Ils sortent. — Entre un vacher. 
LE VACHER. 

Bonsoir ! 

MALEINE ET LA NOURRICE. 

Bonsoir ! 

LE VACHER. 

Il fait beau ce soir. 

LA NOURRICE. 

Oui, il fait assez beau. 



5 LA PRINCESSE MALEINE " 

LE VACHER. 

C'est grâce à la lune. 

LA NOURRICE. 

Oui. 

LE VACHER. 

Mais il a fait chaud pendant le jour. 

LA NOURRICE. 

Oh ! oui, il a fait chaud pendant le jour. 

LE VACHER. 
Descendant vers l'eau. 

Je m'en vais me baigner. 

LA NOURRICE. 

Vous baigner ? 

LE VACHER. 

Oui, je vais me déshabiller ici. 

LA NOURRICE. 

Vous déshabiller devant nous ?... 

LE VACHER. 

Oui. 

LA NOURRICE. 
A Maleine. 

Venez ! 



« ACTE DEUXIEME » 57 

LE VACHER. 

Vous n'avez jamais vu un homme tout nu ? 

Entre, en courant, une vieille femme en pleurs; 
elle va crier à la porte de l'auberge du « Lion bleu ». 

LA VIEILLE FEMME. 

Au secours ! au secours ! Mon Dieu ! mon 
Dieu ! ouvrez donc ! Ils s'assassinent avec de 
grands couteaux ! 

DES BUVEURS, 

ouvrant la porte. 

Qu'y a-t-il ? 

LA VIEILLE FEMME . 

Mon fils! mon pauvre fils ! Ils s'assassinent 
avec de grands couteaux ! avec de grands cou- 
teaux de cuisine ! 

DES VOIX AUX FENÊTRES. 

Qu'y a-t-il? 

LES BUVEURS. 

Une bataille ! 

DES VOIX AUX FENÊTRES. 

Allons voir ça ! 



sa LA PRII^CESSE MALEINE >- 

LES BUVEURS. 

OÙ sont-ils ? 

LA VIEILLE FEMME. 

Derrière « V Etoile d'or », il se bat avec le for- 
geron, à cause de cette fille qui est venue au 
village aujourd'hui, ils saignent déjà tous les 
deux ! 

LES BUVEURS. 

Ils saignent déjà tous les deux? 

LA VIEILLE FEMME. 

Il y a déjà du sang sur les murs ! 

LES UNS. 

Il y a déjà du sang sur les murs ? 

LES AUTRES. 

Allons voir ! Où sont-ils ? 

LA VIEILLE FEMME. 

Derrière * l Etoile d'or », on peut les voir d'ici. 

LES BUVEURS. 

On peut les voir d'ici? — avec de grands 



ACTE DEUXIÈME ' 59 

couteaux de cuisine ? — comme ils doivent sai- 
gner ! — Attention, le prince ! 

Ils rentrent tous dans l'auberge du « Lion bleu », 

entraînant la vieille femme qui crie et se débat. — Entrent le 

prince Hjalmar et Angus. 

MALEINE, 
A la Nourrice. 



Hjalmar 



LA NOURRICE. 

Cachez-vous ! 

Elles sortent. 
ANGUS. 

Avez-vous vu cette petite paysanne ? 

HJALMAR. 

Entrevue... entrevue... 

ANGUS. 

Elle est étrange. 

HJALMAR. 

Je ne l'aime pas. 

ANGUS. 

Moi, je la trouve admirable; et je vais en 
parler à la princesse Uglyane. Il lui faut une 
suivante. Oh, comme vous êtes pâle ? 



eo LA PRINCESSE MALEINE ' 

HJALMAR. 

Je suis pâle ? 

AN G us. 

Extraordinairement pâle ! Êtes-vous malade ? 

HJALMAR. 

Non ; c'est cette journée d'automne si étran- 
gement chaude ; j'ai cru vivre tout le jour dans 
une salle pleine de fiévreux ; et maintenant, 
cette nuit froide comme une cave ! Je ne suis 
pas sorti du château aujourd'hui et cette humi- 
dité du soir m'a saisi dans l'avenue. 

ANGUS. 

Prenez garde ! Il y a beaucoup de malades 
au village. 

HJALMAR. 

Oui, ce sont les marais ; et voilà que je suis 
au milieu des marais, moi aussi ! 

ANGUS. 

Quoi? 

HJALMAR. 

J'ai entrevu aujourd'hui les flammes de 



* ACTE DEUXIÈME " 61 

péchés auxquels je n'ose pas encore donner un 
nom! 

ANGUS. 

Je ne comprends pas. 

• HJALMAR. 

Je n'ai pas compris non plus certains mots 
de la reine Anne, mais j'ai peur de comprendre ! 

A X G u s . 
Mais qu'est-il arrivé ? 

HJALMAR. 

Peu de chose ; mais j'ai peur de ce que je 
verrai de l'autre côté de mes noces... Oh ! oh ! 
regardez donc, Angus ! 

Ici l'on voit le Roi et la reine Anne qui s'embrassent 
à une fenêtre du château. 

A X G U S . 

Attention ! ne regardez pas, ils vont nous voir. 

HJALMAR. 

Non, nous sommes dans l'obscurité et leur 
chambre est éclairée. Mais voyez donc comme 
le ciel devient rouge au-dessus du château ! 

ANGUS. 

Il y aura une tempête demain. 



62 — - LA PRINCESSE MALEINE — — 

HJALMAR. 

Elle ne l'aime pas cependant... 

ANGUS. 

Allons-nous-en ! 

HJALMAR. 

Je n'ose plus regarder ce ciel-là ; et Dieu sait 
quelles couleurs il a pris au-dessus de nous 
aujourd'hui ! Vous ne savez pas ce que j'ai 
entrevu cette après-midi dans ce château que je 
crois vénéneux, et où les mains de la reine 
Anne m'ont mis en sueur plus que ce soleil de 
septembre sur les murs ! 

ANGUS. 

Mais qu'est-il donc arrivé ? 

HJALMAR. 

N'en parlons plus ! — où est-elle cette petite 
paysanne ? 

Cris dans l'auberge du " Lion bleu >'■ 
ANGUS. 

Qu'est-ce que c'est? 

HJALMAR. 

Je ne sais; il y a eu toute l'après-midi une 



ACTE DEUXIÈME 



étrange agitation dans le village. Allons-nous-en, 
vous comprendrez un jour ce que j'ai dit. 

Ils sortent. 



UN BUVEUR, 
ouvrant la porte de l'auberge. 



Il est parti ! 



TOUS LES BUVEURS, 
sur le seuil. 



Il est parti ? — Maintenant nous pouvons 
voir ! — Comme ils doivent saigner ! — Ils sont 
peut-être morts ! 



ils sortent tous. 




SCENE IV 



UN APPARTEMENT DU CHATEAU 

On découvre la reine Anne, la princesse Uglyane, la princesse 
Maleine, vêtue comme une suivante et une suivante. 



A 



ANNE. 

ppoRTEZ un autre manteau. — Je crois que 
le vert siéra mieux. 



64 — - LA PRINCESSE MALEJNE " 

UGLYANE. 

Je n'en veux pas; — un manteau de velours 
vert paon, sur une robe vert d'eau ! 

ANNE. 

Je ne sais pas,.. 

UGLYANE. 

* Je ne sais pas! je ne sais pas! » Vous ne 
savez jamais quand il s'agit des autres ! 

ANNE. 

Voyons, ne te fâche pas ! J'ai cru bien faire en 
te disant cela ; tu vas arriver toute rouge au 
rendez-vous. 

UGLYANE. 

Je vais arriver toute rouge au rendez-vous ! 
Ah ! c'est à se jeter par les fenêtres ! Vous ne 
savez plus qu'imaginer pour me faire souffrir ! 

ANNE. 

Uglyane ! Uglyane ! Voyons, voyons. — 
Apportez un autre manteau. 

LA SUIVANTE. 

Celui-ci, Madame ? 



ACTE DEUXTÈME 65 

UGLYANE 

Oui ? — oh, oui ! 

ANNE. 

Oui ; — tourne-toi ; — oui, oui, cela vaut infi- 
niment mieux. 

UGLYANE. 

Et mes cheveux ? — ainsi ? 

ANNE. 

Il faudrait les lisser un peu sur le front. 

UGLYANE. 

OiJ est mon miroir ? 

ANNE. 

Où est son miroir ? 

A Maleine. 

Vous ne faites rien, vous? Apportez son 
miroir! — Elle est ici depuis huit jours et elle 
ne saura jamais rien! — Est-ce que vous venez 
de la lune ? — Allons ! arrivez donc ! Où êtes- 
vous ? 

MALEINE. 

Ici, Madame. 

5 



06 ■ — - LA PRINCESSE MALEINE " — 

UGLYANE. 

Mais ne penchez pas ainsi ce miroir ! — J'y 
vois tous les saules pleureurs du jardin, ils ont 
l'air de pleurer sur votre visage. 

ANNE. 

Oui, ainsi ! — mais laisse-les s'étaler sur le 
dos. — Malheureusement il fera trop noir dans 
le bois... 

UGLYANE. 

Il fera noir ? 

ANNE. 

Il ne te verra pas, — il y a de gros nuages 
sur la lune. 

UGLYANE. 

Mais pourquoi veut-il que je vienne au jardin ? 
Si c'était au mois de juillet, ou bien pendant le 
jour ; mais le soir, en automne ! il fait froid ! il 
pleut ! il y a du vent ! Mettrai-je des bijoux ? 

ANNE. 

Évidemment. — Mais nous allons... 

Elle lui parle à l'oreille. 



* ACTE DEUXIEME 67 

UGLYANE. 

Oui. 

A X X E . 

A Maleine et à la suivante. 

Allez-vous-en, et ne revenez pas avant qu'on 
vous appelle. 

Sortent la princesse Maleine et la suivante. 




SCENE V 



UN CORRIDOR DU CHATEAU 

Entre la princesse Maleine. 
Elle va frapper à une porte au bout du corridor 



Q. 



ANNE. 
A l'intérieur. 



est là? 

MALEIXE. 

Moi ! 

ANNE. 

Qui, vous ? 



68 * LA PRINCESSE MALEJNE ' 

HALEINE. 

La princesse Ma... la nouvelle suivante. 

ANNE, 
entre-bâillant la porte. 

Que venez-vous faire ici? 

MALEINE. 

Je viens de la part... 

ANNE. 

N'entrez pas ! eh bien ? 

MALEINE. 

Je viens de la part du prince Hjalmar... 

ANNE. 

Oui, oui, elle vient ! elle vient ! un moment ! 
Il n'est pas encore huit heures, — laissez-nous ! 

MALEINE. 

Un officier m'a dit qu'il était absent. 

ANNE. 

Qui est absent ? 

MALEINE. 

Le prince Hjalmar. 



ACTE DEUXIÈME ' 

ANNE. 

Le prince Hjalmar est absent ? 

MALEINE. 

Il a quitté le château... 

ANNE. 

OÙ est-il allé ? 

UGLYANE, 

— de l'intérieur. — 

Qu'est-ce qu'il y a? 

ANNE. 

Le prince a quitté le château ! 

UGLYANE, 

par l'cntre-bâillement de la porte. 

Quoi? 

ANNE. 

Le prince a quitté le château ! 

MALEINE. 

Oui. 

UGLYANE. 

Ce n'est pas possible ! 

ANNE. 

OÙ est-il allé ? 



70 LA PRINCESSE MALEINE » 

MALEINE. 

Je ne sais pas. Je crois qu'il est allé vers la 
forêt; et il fait dire qu'il ne pourra pas venir 
au rendez-vous. 

AXNE. 

Qui vous a dit cela? 

MALEINE. 

Un officier. 

ANNE. 

Quel officier ? 

MALEINE. 

Je ne sais pas son nom. 

ANNE. 

Où est-il, cet officier ? 

MALEINE. 

Il est parti avec le prince. 

ANNE. 

Pourquoi n'est-il pas venu lui-même ? 

MALEINE. 

J'ai dit que vous vouliez être seules. 



ACTE DEUXIEME 



71 



ANNE. 

Qui vous avait chargée de dire cela ? Mon 
Dieu ! mon Dieu ! qu'est-il donc arrivé ? Allez- 
vous-en ! 

La porte se referme. Maleine sort. 




SCENE VI 



UN BOIS DANS UN PARC 



H J A L M A R . 

ELLE m'a dit de l'attendre auprès du jet d'eau. 
Je veux la voir enfin en présence du 
soir... Je veux voir si la nuit la fera réfléchir. 
— Est-ce qu'elle aurait un peu de silence dans 
le cœur ? — Je n'ai jamais vu ce bois d'automne 
plus étrange que ce soir. Je n'ai jamais vu ce 
bois plus obscur que ce soir ; à quelles clartés 
allons-nous donc nous voir ? Je ne distingue 
pas mes mains ! — Mais qu'est-ce que toutes 



72 ■ l'A. PRINCESSE MALEINE 

ces lueurs autour de moi ? Tous les hiboux du 
parc sont donc venus ici ! Allez-vous-en ! Allez- 
vous-en ! au cimetière ! auprès des morts ! 

Il leur jette de la terre. 

Est-ce qu'on vous invite aux nuits de noces ? 
Voilà que j'ai des mains de fossoyeur à pré- 
sent. — Oh ! je ne reviendrai pas souvent ! — 
Attention ! elle vient ! — Est-ce que c'est le vent ? 
— Oh ! comme les feuilles tombent autour de 
moi ! — Mais il y a là un arbre qui se dépouille 
absolument ! Et comme les nuages s'agitent sur 
la lune ! — Mais ce sont des feuilles de saule 
pleureur qui tombent ainsi sur mes mains ! — 
Oh ! je suis mal venu ici ! — Je n'ai jamais vu 
ce bois plus étrange que ce soir ! — Je n'ai 
jamais vu plus de présages que ce soir ! — Elle 
est là ! 

Entre la princesse Maleine. 
MALEINE. 

OÙ êtes-vous, Seigneur ? 

HJALMAR. 

Ici. 

MALEINE. 

OÙ donc? — Je ne vois pas. 



ACTE DEUXIEME * 73 

HJALMAR. 

Ici, près du jet d'eau. — Nous nous entre- 
verrons à la clarté de l'eau. Il fait étrange ici 
ce soir. 

MALEINE. 

Oui ; — j'ai peur ! — ah ! je vous ai trouvé ! 

HJALMAR. 

Pourquoi tremblez-vous ? 

MALEINE. 

Je ne tremble pas. 

HJALMAR. 

Je ne vous vois pas. — Venez ici ; il fait plus 
clair, et renversez un peu la tète vers le ciel. — 
Vous êtes étrange aussi ce soir ! — On dirait 
que mes yeux se sont ouverts ce soir. — On 
dirait que mon cœur s'est entr 'ou vert ce soir... 

— Mais je crois que vous êtes vraiment belle ! 

— Mais vous êtes étrangement belle, Uglyane ! 

— Il me semble que je ne vous aie jamais 
regardée jusqu'ici. — Mais je crois que vous 
êtes étrangement belle ! — Il y a quelque chose 



74 < LA PRINCESSE MALEINE ' 

autour de vous ce soir... — Allons ailleurs, à 
la lumière ! Venez ! 

MALEINE. 

Pas encore. 

HJALMAR. 

Uglyane ! Uglyane ! 

Il l'embrasse ; ici le jet d'eau, agité par le vent, 
se penche et vient retomber sur eux. 

MALEINE. 

J'ai peur! 

HJALMAR. 

Allons plus loin... 

MALEINE. 

Quelqu'un pleure ici... 

HJALMAR. 

Quelqu'un pleure ici?... 

MALEINE. 

J'ai peur. 

HJALMAR. 

Mais n'entendez-vous pas que c'est le vent ? 

MALEINE. 

Mais qu'est-ce que tous ces yeux dans les 
arbres? 



* ACTE DEUXIÈME ' 75 

HJALMAR. 

OÙ donc ? Oh ! ce sont les hiboux qui sont 
revenus ! Je vais les chasser. 

Il leur jette de la terre. 

Allez-vous-en ! allez-vous-en ! 

MALEINE. 

Il y en a un qui ne veut pas s'en aller ! 

HJALMAR. 

Où est-il? 

MALEIXE. 

Sur le saule pleureur. 

HJALMAR. 

Allez-vous-en ! 

MALEINE. 

Il ne s'en va pas ! 

HJALMAR. 

Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! 

Il lui jette de la terre. 
MALEINE. 

Oh ! vous avez jeté de la terre sur moi ! 



76 ' LA PRINCESSE MALEINE 

HJALMAR. 

J'ai jeté de la terre sur vous ? 

MALEINE. 

Oui, elle est retombée sur moi ! 

HJALMAR. 

Oh ! ma pauvre Uglyane ! 

MALEINE. 

J'ai peur ! 

HJALMAR. 

Vous avez peur auprès de moi ? 

MALEINE. 

Il y a là des flammes entre les arbres. 

HJALMAR. 

Ce n'est rien ; — ce sont des éclairs, il a fait 
très chaud aujourd'hui. 

MALEINE. 

J'ai peur! oh! qui est-ce qui remue la terre 
autour de nous ? 

HJALMAR. 

Ce n'est rien ; c'est une taupe, une pauvre 
petite taupe qui travaille. 



ACTE DEUXIEME 
HALEINE. 



J'ai peur 



HJALMAR. 

Mais nous sommes dans le parc... 

MALEINE. 

Y a-t-il des murs autour du parc ? 

HJALMAR. 

Mais oui ; il y a des murs et des fossés autour 
du parc. 

HALEINE. 

Et personne ne peut entrer ? 

HJALMAR. 

Non ; — mais il y a bien des choses incon- 
nues qui entrent malgré tout. 

— Un silence. — 

Uglyane ! regardez-moi... 

MALEINE. 

Oui. 

— Un silence. — 
HJALMAR. 

A quoi songez-vous? 



TS LA PRINCESSE MALEINE " 

MALEIXE. 

Je suis triste ! 

HJALMAR. 

Vous êtes triste ? à quoi songez-vous^ 
Uglyane ? 

MALEINE. 

Je songe à la princesse Maleine. 

HJALMAR. 

Vous dites ? 

MALEINE. 

Je songe à la princesse Maleine. 

HJALMA R. 

Vous connaissez la princesse Maleine ? 

MALEINE. 

Je suis la princesse Maleine. 

HJALMAR. 

Quoi? 

MALEINE. 

Je suis la princesse Maleine. 



ACTE DEUXIÈME 79 

HJALMAR. 

Vous n'êtes pas Uglyane ? 

MALEIXE. 

Je suis la princesse Maleine. 

HJALMAR. 

Vous êtes la princesse Maleine ! Vous êtes la 
princesse Maleine ! Mais elle est morte ! 

MALEINE. 

Je suis la princesse Maleine. 

HJALMAR. 

Ici la lune passe entre les arbres et éclaire 
la princesse Maleine. 

Oh ! Maleine ! — Mais d'où venez-vous ? et 
comment êtes-vous venue jusqu'ici ? Mais com- 
ment êtes-vous venue jusqu'ici ? 

MALEINE. 

Je ne sais pas. 

HJALMAR. 

Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! 
d'où me suis-je évadé aujourd'hui ! Et quelle 



80 — - LA PRINCESSE MALEINE >- — 

pierre vous avez soulevée cette nuit ! Mon Dieu! 
mon Dieu ! de quel tombeau suis-je sorti ce soir! 
— Maleine ! Maleine ! qu'allons-nous faire ? — 
Maleine!... Je crois que je suis dans le ciel 
jusqu'au cœur !... 

MALEINE. 

Oh ! moi aussi ! 

Ici le jet d'eau sanglote étrangement et meurt. 

TOUS DEUX, 
se retournant. 

Oh! 

MALEINE. 

Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a main- 
tenant ? 

HJALMAR. 

Ne pleurez pas ; n'ayez pas peur. C'est le jet 
d'eau qui sanglote... 

MALEINE. 

Qu'est-ce qui arrive ici ? qu'est-ce qui va 
arriver? Je veux m'en aller! je veux m'en 
aller ! je veux m'en aller ! 

HJALMAR, 

Ne pleurez pas ! 



« ACTE DEUXIÈME " 

MALEINE. 

Je veux m'en aller! 

HJALMAR. 

Il est mort; allons ailleurs. 

Ils sortent. 
- FIN DU DEUXIÈME ACTE — 




ACTE TROISIExME 




SCENE I 
UN APPARTEMENT DU CHATEAU 

On découvre le Roi. — Entre le prince Hjalmar. 



M 

Hjalmar ? 



HJALMAR. 

ON père ? 

LE ROI. 



HJALMAR. 

J'aurais à vous parler, mon père. 

LE ROI. 

De quoi voulez-vous me parler ? 



86 — « LA PRINCESSE MALEÏNE " — 

HJALMAR. 

Vous êtes malade, mon père ? 

LE ROI. 

Oui ; je suis malade, et voyez comme je 
deviens vieux ! Presque tous mes cheveux sont 
tombés ; voyez comme mes mains tremblent ; et 
je crois que j'ai toutes les flammes de l'enfer 
dans la tête ! 

HJALMAR. 

Mon père ! mon pauvre père ! Il faudrait vous 
éloigner; aller ailleurs, peut-être... je ne sais 
pas... 

LE ROI. 

Je ne puis pas m'éloigner ! — Pourquoi êtes- 
vous venu? J'attends quelqu'un. 

HJALMAR. 

J'avais à vous parler. 

LE ROI. 

De quoi ? 

HJALMAR. 

De la princesse Maleine. 



ACTE TROISIÈME » 87 

LE ROI. 

De quoi? — Je n'entends presque plus. 

HJALMAR. 

De la princesse Maleine. La princesse Maleine 
est revenue. 

LE ROI. 

La princesse Maleine est revenue ? 

HJALMAR. 

Oui. 

LE ROI. 

Mais elle est morte ! 

HJALMAR. 

Elle est revenue. 

LE ROI. 

Mais je l'ai vue morte ! 

HJALMAR. 

Elle est revenue. 

LE ROI. 

Où est-elle? 

HJALMAR. 

Ici. 



88 LA PRINCESSE MALEINE * 

LE ROI. 

Ici, dans le château? 

HJALMAR. 

Oui. 

LE ROI. 

Montrez-la ! Je veux la voir ! 

HJALMAR. 

Pas encore. — Mon père, je ne peux plus 
épouser Uglyane. 

LE ROI. 

Vous ne pouvez plus épouser Uglyane ? 

HJALMAR. 

Je n'ai jamais aimé que la princesse Maleine. 

LE ROI. 

Ce n'est pas possible, Hjalmar ! . . . Hjalmar ! . . . 
Mais elle va s'en aller!... 

HJALMAR. 

Qui? 

LE ROI. 

Anne ! 

HJALMAR. 

Il faudrait Ty préparer peu à peu. 



ACTE TROISIEME » 89 

LE ROI. 

Moi? — l'y préparer? — Écoutez... je crois 
qu'elle monte l'escalier. Mon Dieu !... Mon Dieu! 
que va-t-il arriver ? — Hjalmar, attendez ! . . . 

Il sort. 
HJALMAR. 

Mon père ! mon pauvre père ! — Elle le fera 
mourir avant la fin du mois ! 

Rentre le Roi. 
LE ROI 

Ne lui dites rien aujourd'hui ! 

Il sort. 
HJALMAR. 

Mon Dieu ! mon Dieu ! — Je crois que je 
l'entends dans l'oratoire. — Elle va venir ici. — 
Depuis quelques jours elle me suit comme mon 
ombre. 

Entre la reine Anne. 

Bonsoir, Madame. 

ANNE. 

Ah ! c'est vous, Hjalmar. — Je ne m'attendais 
pas... 



90 LA PRINCESSE MALEINE " — 

HJALMAR. 

J'avais à vous parler, Madame. 

ANNE. 

Vous n'aviez jamais rien à me dire... Sommes- 
nous seuls ? 

HJALMAR. 

Oui, Madame. 

ANNE. 

Alors venez ici. Asseyez-vous ici. 

HJALMAR. 

Ce n'est qu'un mot, Madame. — Avez-vous 
entendu parler de la princesse Maleine ? 

ANNE. 

De la princesse Maleine ? 

HJALMAR. 

Oui, Madame. 

ANNE. 

Oui, Hjalmar ; mais elle est morte. 

HJALMAR. 

On dit qu'elle vit peut-être. 



•* ACTE TROISIEME • 91 

ANNE. 

Mais c'est le roi lui-même qui l'a tuée. 

HJALMAR. 

On dit qu'elle vit peut-être. 

ANNE. 

Tant mieux pour elle. 

HJALMAR. 

Vous la verrez peut-être. 

ANNE. 

Ah ! ah î ah ! dans l'autre monde alors ? 

HJALMAR. 

Ah!... 

— Il sort. — 
ANNE. 

OÙ allez-vous, Seigneur ? et pourquoi fuyQz- 
vous ? — Mais pourquoi fuyez-vous ? 

Elle sort. 



LA PRINCESSE MALEINE 




SCENE II 

UNE SALLE D'APPARAT 
DANS LE CHATEAU 

On découvre le Roi, la reine Anne, Hjalmar, 

Uglyane, Angus, des dames d'honneur, des seigneurs, etc. 

On danse. Musique. 



V 



ANNE. 

ENEZ, ici, Monseigneur ; vous me semblez 
transfiguré ce soir. 



HJALMAR. 

Ma fiancée n'est-elle pas près de moi ? 

ANNE. 

Laissez-moi mettre un peu la main sur votre 
cœur. Oh ! il bat déjà des ailes comme s'il vou- 
lait voler vers je ne sais quel ciel ! 

HJALMAR. 

C'est votre main qui le retient, Madame. 



ACTE TROISIEME 93 

ANNE. 

Je ne comprends pas... je ne comprends pas. 
Vous m'expliquerez cela plus tard. 

Au Roi. 

Vous êtes triste, Seigneur ; à quoi songez- 
vous? 

LE ROI. 

Moi ? — Je ne suis pas triste, mais je deviens 
très vieux... 

ANNE. 

Voyons, ne dites pas cela un soir de fête ! 
Admirez plutôt votre fils ; n'est-il pas admirable 
ainsi en pourpoint de soie noire et violette ? et 
n'ai-je pas choisi un bel époux pour ma fille ? 

HJALMAR. 

Madame, je m'en vais retrouver Angus. Il 
jettera de Teau sur le feu, tandis que vous n'y 
versez que de l'huile... 

ANNE. 

Mais ne nous revenez pas tout transi de la 
pluie de ses sages paroles... 



94 LA PRINCESSE MALEINE »■ 

HJALiMAR. 

Elles tomberont en plein soleil ! 

ANGUS. 

Hjalmar ! Hjalmar ! 

HJALMAR. 

Oh ! je sais ce que vous allez dire ; mais il 
n'est pas question de ce que vous croyez. 

ANGUS. 

Je ne vous reconnais plus ; — mais que vous 
est-il donc arrivé hier soir ? 

HJALMAR. 

Hier soir? — Oh, il est arrivé d'étranges 
choses hier soir ! — Mais j'aime mieux ne pas 
en parler à présent. Allez une nuit dans le bois 
du parc, près du jet d'eau ; et vous remarquerez 
que c'est à certains moments seulement, et 
lorsqu'on les regarde, que les choses se tiennent 
tranquilles comme des enfants sages et ne 
semblent pas étranges et bizarres ; mais dès 
qu'on leur tourne le dos, elles vous font des 
grimaces et vous jouent de mauvais tours. 



ACTE TROISIEME » 95 

AXGUS. 

Je ne comprends pas. 

HJALMAR. 

Moi non plus; mais j'aime mieux être au 
milieu des hommes ; fussent-ils tous contre moi. 

AXGUS. 

Quoi ? 

HJALMAR. 

Ne vous éloignez pas. 

ANGUS. 

Pourquoi ? 

HJALMAR. 

Je ne sais pas encore. 

ANNE. 

Avez-vous bientôt fini, Monseigneur? On 
n'abandonne pas ainsi sa fiancée ! 

HJALMAR. 

J'accours, Madame. 

A Uglyane. 

Angus vient de me raconter une étrange 
aventure, Uglyane. 



ge « LA PRINCESSE MALEINE 

UGLYANE. 

Vraiment ?... 

HJALMAR. 

Oui. — Il s'agit d'une jeune fille ; une pauvre 
jeune fille qui a perdu tous les biens qu'elle 
avait... 

UGLYANE. 

Oh! 

HJALMAR. 

Et elle veut l'épouser malgré tout. Elle 
l'attend au jardin tous les soirs ; elle le poursuit 
au clair de lune ; il n'a plus un instant de repos. 

UGLYANE. 

Que va-t-il faire ? 

HJALMAR. 

Il n'en sait rien. Je lui ai dit de faire lever 
les ponts-levis et de mettre un homme d'armes 
à chaque porte, afin quelle ne puisse plus entrer; 
il ne veut pas... 

UGLYANE. 

Pourquoi ? 



« ACTE TROISIEME 97 

HJALMAR. 

Je n'en sais rien. — Oh ! ma chère Uglyane ! 

ANGUS, 
A Hjalmar. 

Ne grelottez-vous pas en entrant dans les 
grottes de glace du mariage ? 

HJALMAR. 

Nous en ferons des grottes de flammes ! 

LE ROI, 
très haut. 

Je ne vois pas du tout danser d'ici. 

ANNE. 

Mais vous êtes à trois pas des danseurs, Mon- 
seigneur. 

LE ROI. 

Je croyais en être très loin. 

ANGUS, 
A Hjalmar. 

Avez-vous remarqué comme votre père a lair 
pâle et fatigué depuis quelque temps ? 

HJALMAR. 

Oui, oui... 



98 LA PRINCESSE MALEJNE *— 

ANGUS. 

Il vieillit étrangement. 

LE ROI, 
très haut. 

Je crois que la mort commence à frapper à 
ma porte ! 

Ils tressaillent tous. — Silence. 
La musique cesse subitement et on entend frapper à une porte. 

ANNE. 

On frappe à la petite porte ! 

HJALMAR. 

Entrez ! 

La porte s'entr'ouvre et on aperçoit, 

dans l'entre-bâillement, la princesse Maleine 

en longs vêtements blancs de fiancée. 

ANNE. 

Qui est-ce qui entre ? 

HJALMAR. 

La princesse Maleine ! 

ANNE. 

Qui? 

HJALMAR. 

La princesse Maleine ! 



ACTE TROISIEME " 99 

LE ROI. 

Fermez la porte. 

TOUS. 

Fermez la porte ! 

HJALMAR. 

Pourquoi fermer la porte ? 

Le Roi tombe. 
ANGUS. 

Au secours ! le roi se trouve mal ! 

HJALMAR. 

Mon père ! — Aidez-moi !... 

UNE DAME D'HONNEUR. 

Allez chercher un prêtre ! 

UN SEIGNEUR. 

Ouvrez les fenêtres ! 

ANGUS. 

Écartez-vous ! Écartez-vous ! 

HJALMAR. 

Appelez un médecin ! Portons-le sur son lit ! 
Aidez-moi ! 



100 LA PRINCESSE MALEINE " 

ANGUS. 

Il y a une étrange tempête au-dessus du 
château. 

Ils sortent tous. 




SCENE III 



DEVANT LE CHATEAU 

Entrent le Roi et la reine Anne. 



LE ROI. 



M 



Aïs on pourrait peut-être éloigner la petite ? 



ANNE. 

Et la revoir le lendemain ? — ou bien faut-il 
attendre une mer de misères ? faut-il attendre 
que Hjalmar la rejoigne? — faut-il... 

LE ROI. 

Mon Dieu ! mon Dieu ! que voulez-vous que je 
fasse ? 



« ACTE TROISIEME » 101 

ANNE. 

Vous ferez ce que vous voudrez ; vous avez 
à choisir entre cette fille et moi. 

LE ROI. 

On ne sait jamais ce qu'il pense... 

ANNE. 

Je sais qu'il ne l'aime pas. Il l'a crue morte. 
Avez-vous vu couler une larme sur ses joues ? 

LE ROI. 

Elles ne coulent pas toujours sur les joues. 

ANNE. 

Il ne se serait pas jeté dans les bras d'Uglyane. 

LE ROI. 

Attendez quelques jours. — Il pourrait en 
mourir... 

ANNE. 

Nous attendrons. — Il ne s'en apercevra pas. 

LE ROI. 

Je n'ai pas d'autre enfant... 

ANNE. 

Mais c'est pourquoi il faut le rendre heureux. 



102 — « LA PRINCESSE MALEINE • 

— Attention ! il arrive avec sa mendiante de 
cire ; il l'a promenée autour des marais, et Tair 
du soir l'a déjà rendue plus verte qu'une noyée 
de quatre semaines. 

Entrent le prince Hjalmar et la princesse Maleine. 

Bonsoir, Hjalmar. — Bonsoir, Maleine ! vous 
avez fait une belle promenade ? 

HJALMAR. 

Oui, Madame. 

ANNE. 

Il vaut mieux cependant ne pas sortir le soir. 
Il faut que Maleine soit prudente. Elle me semble 
un peu pâle déjà. L'air des marais est très per- 
nicieux. 

MALEIXE. 

On me l'a dit. Madame. 

ANNE. 

Oh ! c'est un véritable poison. 

HJALMAR. 

Nous n'étions pas sortis de toute la journée; 
et le clair de lune nous a entraînés ; nous avons 
été voir les moulins à vent le long du canal. 



■ ■ ACTE TROISIÈME •^— 103 

ANNE. 

Il faut être prudente au commencement; j'ai 
été malade moi aussi. 

LE ROI. 

Tout le monde est malade en venant ici... 

HJALMAR. 

Il y a beaucoup de malades au village. 

LE ROI. 

Et beaucoup de morts au cimetière ! 

ANNE. 

Voyons ! n'effraj'ez pas cette enfant ! 

Entre le Fou. 
HJALMAR. 

Maleine, le fou ! 

MALEINE. 

Oh! 

ANNE. 

Vous ne l'aviez pas encore vu, Maleine? 
N'ayez pas peur, n'ayez pas peur ; il ne fait pas 
de mal. Il erre ainsi tous les soirs. 



104 LA PRINCESSE MALEINE » 

HJALMAR. 

Il va, toutes les nuits, creuser des fosses dans 
les vergers. 

MALEINE. 

Pourquoi ? 

HJALMAR. 

On ne sait pas. 

MALEINE. 

Est-ce moi qu'il montre du doigt ? 

HJALMAR. 

Oui, n'y fais pas attention. 

MALEINE. 

Il fait le signe de la croix ! 

LE FOU. 

Oh! oh! oh! 

MALEINE. 

J'ai peur ! 

HJALMAR. 

Il a l'air épouvanté. 

LE FOU. 

Oh ! oh ! oh ! 



Il s'en va. 



ACTE TROISIEME 



HJALMAR. 



Sort le Fou. — 



ANNE. 

A quand les noces, Maleine ? 

HJALMAR. 

Avant la fin du mois, si mon père y consent. 

LE ROI. 

Oui, oui... 

ANNE. 

Vous savez que je reste ici jusqu'à vos noces; 
et Uglyane aussi ; oh ! la pauvre Uglyane ! 
Hjalmar, Hjalmar, l'avez-vous abandonnée ! 

HJALMAR. 

Madame ! . . . 

ANNE. 

Oh ! n'ayez pas de remords, il vaut mieux vous 
le dire aujourd'hui; elle obéissait à son père 
plus qu'à son cœur ; elle vous aimait cependant ; 
mais que voulez-vous ? elle a été élevée et elle 
a passé son enfance avec le prince Osric, son 
cousin, et cela ne s'oublie pas; elle a pleuré 



106 * LA PRINCESSE MALEINE " — 

toutes les larmes de son pauvre petit cœur en 
le quittant, et j'ai dû la traîner jusqu'ici. 

MALEINE. 

Il y a quelque chose de noir qui arrive. 

LE ROI. 

De qui parlez-vous ? 

HJALMAR. 

Quoi? 

MALEINE. 

Il y a quelque chose de noir qui arrive. 

HJALMAR. 

OÙ donc? 

MALEINE. 

Là-bas ; dans le brouillard, du côté du cime- 
tière. 

HJALMAR. 

Ah ! ce sont les sept béguines. 

MALEINE. 

Sept béguines ! 

ANNE. 

Oui ; elles viennent filer pour vos noces. 

Entrent la Nourrice et les Sept Béguines. 



« ACTE TROISIEME « 

LA NOURRICE. 

Bonsoir ! Bonsoir, Maleine ! 

LES SEPT BÉGUINES. 

Bonsoir ! 

TOUS. 

Bonsoir, mes sœurs ! 

MALEINE. 

Oh ! qu'est-ce qu'elle porte ? 

HJALMAR. 

Qui? 

MALEINE. 

La troisième, la vieille. 

LA NOURRICE. 

C'est de la toile pour vous, Maleine. 

Sortent les Sept Béguines. — On entend 
sonner une cloche. 

HJALMAR. 

On sonne les vêpres; — viens, Maleine. 

MALEINE. 

J'ai froid ! 

HJALMAR. 

Tu es pâle, rentrons ! 



108 LA PRINCESSE MALEINE »■ 

MALEINE. 

Oh ! comme il y a des corbeaux autour de 
nous ! 

— Croassements. — 
HJALMAR. 

Viens ! 

MALEINE. 

Mais qu'est-ce que toutes ces flammes sur 
les marais ? 

Feux follets sur les marais. 
LA NOURRICE, 

On dit que ce sont des âmes. 

HJALMAR. 

Ce sont des feux follets. — Viens. 

MALEINE. 

Oh ! il y en a un très long qui va au cimetière ! 

HJALMAR. 

Viens ; viens. 

LE ROI. 

Je rentre aussi. — Anne, venez-vous? 

ANNE. 

Je vous suis. 

Sortent le Roi, Hjalmar et Maleine. 



ACTE TROISIÈME • 109 

Maleine m'a l'air un peu malade. Il faudra la 
soigner. 

LA NOURRICE. 

Elle est un peu pâle, Madame. Mais elle n'est 
pas malade. Elle est plus forte que vous ne le 
croyez. 

ANNE. 

Je ne serais pas étonnée si elle tombait ma- 
lade... 

Elle sort avec la Nourrice. 




SCENE IV 

UNE CHAMBRE DANS LA MAISON 
DU MÉDECIN 

— Entre le Médecin. — 



LE MÉDECIN. 

ELLE m'a demandé du poison ; il y a un mys- 
tère au-dessus du château et je crois que 
ses murs vont tomber sur nos têtes ; et malheur 



;;o — - LA PRINCESSE MALEINE 

aux petits qui sont dans la maison ! Il y a déjà 
d'étranges rumeurs autour de nous ; et il me 
semble que de l'autre côté de ce monde on 
commence à s'inquiéter un peu de l'adultère. En 
attendant, ils entrent dans la misère jusqu'aux 
lèvres ; et le vieux roi va mourir dans le lit de 
la reine avant la fin du mois... Il blanchit étran- 
gement depuis quelques semaines et son esprit 
commence à chanceler en même temps que son 
corps. Il ne faut pas que je me trouve au milieu 
des tempêtes qui vont venir, il serait temps 
de s'en aller, il serait temps de s'en aller, et 
je n'ai pas envie d'entrer aveuglément avec elle 
en cet enfer ! Il faut que je lui donne quelque 
poison presque inoffensif, qui lui fasse illusion ; 
et j'ouvrirai les yeux avant qu'on ne ferme un 
tombeau. En attendant, je m'en lave les mains... 
Je ne veux pas mourir en essayant de soutenir 
une tour qui s'écroule ! 

Il sort. 



ACTE TROISIEME 




SCENE V 



UNE COUR DU CHATEAU 



Entre le Roi. 



M 



LE ROI. 

ON Dieu ! mon Dieu ! Je voudrais être ail- 
leurs ! Je voudrais pouvoir dormir jusqu'à 
la fin du mois; et que je serais heureux de 
mourir ! Elle me conduit comme un pauvre 
épagneul ; elle va m'entraîner dans une forêt de 
crimes, et les flammes de l'enfer sont au bout de 
ma route ! Mon Dieu, si je pouvais revenir sur 
mes pas ! Mais n'y avait-il pas moyen d'éloigner 
la petite ? J'ai pleuré ce matin en la voyant 
malade ! Si elle pouvait quitter ce château véné- 
neux!... Je voudrais m'en aller n'importe où! 
n'importe où ! Je voudrais voir les tours s'écrou- 
ler dans l'étang ! Il me semble que tout ce que 



112 — " LA PRINCESSE MALEINE > 

je mange est empoisonné; et je crois que le ciel 
est vénéneux ce soir ! — Mais ce poison, mon 
Dieu, dans ce petit corps blanc !... oh ! oh ! oh ! 

Entre la reine Anne. 

Ils arrivent ? 

ANNE. 

Oui, ils viennent. 

LE ROI. 

Je m'en vais. 

ANNE. 

Quoi? 

LE ROI. 

Je m'en vais ; je ne puis plus voir cela. 

ANNE. 

Qu'est-ce que c'est ? vous allez rester. As- 
seyez-vous là. N'ayez pas l'air étrange ! 

LE ROI. 

J'ai l'air étrange ? 

ANNE. 

Oui, Ils s'en apercevront. Ayez l'air plus heu- 
reux. 

LE ROI. 

Oh ! oh ! heureux ! 



— -• ACTE TROISIÈME » 113 

ANNE. 

Voyons, taisez-vous; ils sont là. 

LE ROI. 

Mon Dieu ! mon Dieu ! comme elle est pâle ! 

Entrent le prince Hjalmar, 
Haleine et le Petit Allan. 

ANNE. 

Eh bien, Maleine, comment allez-vous ? 

MALEINE. 

Un peu mieux; un peu mieux. 

ANNE. 

Vous avez meilleure mine ; asseyez-vous ici, 
Maleine. J'ai fait apporter des coussins ; l'air est 
très pur ce soir. 

LE ROI, 

Il y a des étoiles. 

ANNE. 

Je n'en vois pas. 

LE ROI. 

Je croyais en voir là-bas. 



f4 LA PRINCESSE MALEINE - — 

ANNE. 

OÙ sont vos idées ? 

LE ROI. 

Je ne sais pas. 

ANNE. 

Êtes-vous bien ainsi, Maleine ? 

MALEINE. 

Oui, oui. 

ANNE, 

Etes-vous fatiguée? 

MALEINE. 

Un peu, Madame. 

ANNE. 

Je vais mettre ce coussin sous votre coude. 

MALEINE. 

Merci, Madame. 

HJALMAR. 

Elle est si résignée ! Oh ! ma pauvre Maleine ! 

ANNE. 

Voyons, voyons ; ce n'est rien. Il faut du cou- 



« ACTE. TROISIÈME 115 

rage ; c'est l'air des marais. Uglyane est malade 
elle aussi. 

HJALMAR. 

Uglyane est malade ? 

ANNE. 

Elle est malade comme Maleine ; elle ne 
quitte plus sa chambre. 

LE ROI. 

Maleine ferait mieux de quitter le château. 

ANNE. 

Quoi ? 

LE ROI. 

Je disais que Maleine ferait peut-être mieux 
d'aller ailleurs... 

HJALMAR. 

Je l'ai dit également. 

ANNE. 

OÙ irait-elle ? 

LE ROI. 

Je ne sais pas. 

ANNE. 

Non, non, il vaut mieux qu'elle reste ici ; elle 
se fera à l'air des marais. J'ai été malade moi 



J16 ' LA PRINCESSE MALEINE > 

aussi ; où la soignera-t-on mieux qu'ici ? Est-ce 
qu'il ne vaut pas mieux qu'elle reste ici ? 

LE ROI. 



Oh! oh! 
Quoi? 
Oui ! oui ! 



ANNE. 



LE ROI. 



ANNE. 

Ah! — Voyons, Allan; qu'as-tu donc à nous 
observer ainsi ? Viens m'embrasser ; et va-t'en 
jouer à la balle. 

LE PETIT ALLAN. 

Est-ce que Ma-aleine est ma-alade ? 

ANNE. 

Oui, un peu. 

LE PETIT ALLAN. 

Très, très, très ma-alade ? 

ANNE. 

Non, non. 

LE PETIT ALLAN. 

Elle jouera plus a-avec moi ? 



ACTE TROISIÈME '- — 117 

ANNE. 

Si, si, elle jouera encore avec toi ; n'est-ce pas, 
Maleine ? 

LE PETIT ALLAN. 

Oh ! le mou-oulin il s'est a-arrêté ! 

ANNE. 

Quoi? 

LE PETIT ALLAN. 

Le mou-oulin il s'est a-arrêté ! 

ANNE. 

Quel moulin ? 

LE PETIT ALLAN. 

Là-à, le mou-oulin noir ! 

ANNE. 

Eh bien, c'est que le meunier est allé se cou- 
cher. 

LE PETIT ALLAN. 

Est-ce qu'il est ma-alade ? 

ANNE. 

Je n'en sais rien; allons, tais-toi; va jouer. 



i 



118 • LA PRINCESSE MALEINE • 

LE PETIT ALLAN. 

Pourquoi Ma-aleine ferme les yeux ? 

ANNE. 

Elle est fatiguée. 

LE PETIT ALLAN. 

Ou-ouvrez les yeux, Ma-aleine ! 

ANNE. 

Allons, laisse-nous tranquilles maintenant; 
va jouer... 

LE PETIT ALLAN. 

Ou-ouvrez les yeux, Ma-aleine. 

ANNE. 

Va jouer; va jouer. Ah ! vous avez mis votre 
manteau de velours noir, Maleine ? 

MALEINE. 

Oui, Madame. 

HJALMAR. 

Il est un peu triste. 

ANNE. 

Il est admirable. 



« ACTE TROISIEME " 119 

Au Roi. 

L'avez-vous vu, Seigneur? 

LE ROI. 

Moi? 

ANNE. 

Oui, VOUS. 

LE ROI. 

Quoi ? 

ANNE. 

OÙ êtes-vous ? Je parle du manteau de velours 
noir. 

LE ROI. 

Il y a là un cyprès qui me fait des signes ! 

TOUS. 

Quoi? 

LE ROI. 

Il y a là un cyprès qui me fait des signes ! 

ANNE. 

Vous vous êtes endormi ? est-ce que vous 
rêvez ? 

LE ROI. 

Moi? 



J20 — - LA PRINCESSE MALEINE 

ANNE. 

Je parlais du manteau de velours noir. 

LE ROI. 

Ah ! — oui, il est très beau... 

ANNE. 

Ah ! ah ! ah ! il s'était endormi ! — Mais 
comment vous trouvez-vous, Maleine ? 

MALEINE. 

Mieux, mieux. 

LE ROI. 

Non, non, c'est trop terrible ! 

HJALMAR. 

Qu'est-ce qu'il y a? 

ANNE. 

Qu'est-ce qui est terrible ? 

LE ROI. 

Rien ! rien ! 

ANNE. 

Mais faites attention à ce que vous dites ! 
Vous effrayez tout le monde ! 



ACTE TROISIEME " 121 

LE ROI. 

Moi? J'effraye tout le monde? 

ANNE. 

Mais ne répétez pas ce que l'on dit ! Qu'avez- 
vous donc ce soir? Vous êtes malade? 

HJALMAR. 

Vous avez sommeil, mon père ? 

LE ROI. 

Non, non, je n'ai pas sommeil ! 

ANNE. 

A quoi songez-vous? 

LE ROI. 

Maleine ? 

MALEINE. 

Sire? 

LE ROI. 

Je ne vous ai pas encore embrassée ? 

MALEINE. 

Non, Sire. 

LE ROI. 

Est-ce que je puis vous embrasser ce soir ? 



LA PRINCESSE MALEINE 
M A L E I N E . 



Mais oui, Sire, 



LE ROI, 

l'embrassant. 



Oh, Maleine ! Maleine ! 

MALEINE. 

Sire ? — Qu'est-ce que vous avez ? 

LE ROI. 

Mes cheveux blanchissent, voyez-vous ! 

MALEINE. 

Vous m'aimez un peu aujourd'hui ? 

LE ROI. 

Oh ! oui, Maleine !... Donne-moi ta petite 
main ! — Oh ! oh ! elle est chaude encore comme 
une petite flamme... 

MALEINE. 

Qu'y a-t-il ? — Mais qu'est-ce qu'il y a ? 

ANNE. 

Voyons! voyons! Vous la faites pleurer... 

LE ROI. 

Je voudrais être mort ! 



« ACTE TROISIÈME ■< 123 

ANNE. 

Ne dites plus de pareilles choses le soir ! 

HJALMAR. 

Allons-nous-en. 

Ici on frappe étrangement à la porte. 
ANNE. 

On frappe ! 

HJALMAR. 

Qui est-ce qui frappe à cette heure ? 

ANNE. 

Personne ne répond. 

On frappe. 
LE ROI. 

Qui peut-ce être ? 

HJALMAR. 

Frappez un peu plus fort ; on ne vous entend 
pas ! 

ANNE. 

On n'ouvre plus ! 

HJALMAR. 

On n'ouvre plus. Revenez demain ! 

On frappe. 



4 — -« LA PRINCESSE MALEINE " 

LE ROI. 

Oh ! oh ! oh ! 

On frappe. 
ANNE. 

Mais avec quoi frappe-t-il ? 

HJALMAR. 

Je ne sais pas. 

ANNE. 

Allez voir. 

HJALMAR. 

Je vais voir. 

Il ouvre la porte. 

ANNE. 

Qui est-ce? 

HJALMAR. 

Je ne sais pas. Je ne vois pas bien. 

ANNE. 

Entrez ! 

MALEINE. 

J'ai froid ! 

HJALMAR. 

Il n'y a personne ! 

TOUS. 

Il n'y a personne ? 



« ACTE TROISIEME " 125 

HJALMAR. 

Il fait noir; je ne vois personne. 

ANNE. 

Alors c'est le vent ; il faut que ce soit le vent ! 

HJALMAR. 

Oui, je crois que c'est le cyprès. 

LE ROI. 

Oh! 

ANNE. 

Est-ce que nous ne ferions pas mieux de ren- 
trer ? 

HJALMAR. 

Oui. 

Ils sortent tous. 
— FIN DU TROISIÈME ACTE — 




ACTE QUATRlExME 




SCENE I 
UNE PARTIE DU JARDIN 

Entre le prince Hjalmar. 



HJALMAR. 

ELLE me suit comme un chien. Elle était à 
une fenêtre de la tour ; elle m'a vu passer 
le pont du jardin et voilà qu'elle arrive au bout 
de l'allée ! — Je m'en vais. 

Il sort. — Entre la reine Anne. 
ANNE. 

Il me fuit et je crois qu'il a des soupçons. Je 
ne veux pas attendre plus longtemps. Ce poi- 



130 ■ LA PRINCESSE MALEINE 

son traînera jusqu'au jugement dernier ! Je ne 
puis plus me fier à personne ; et je crois que le 
roi devient fou. Il faut que je l'aie tout le temps 
sous les yeux. Il erre autour de la chambre de 
Maleine, et je crois qu'il voudrait l'avertir. — 
J'ai pris la clef de cette chambre. Il est temps 
d'en finir ! — Ah ! voici la nourrice. Elle est 
toujours chez la petite, il faudra l'éloigner 
aujourd'hui. Bonjour, nourrice. 

— Entre la Nourrice. — 
LA NOURRICE. 

Bonjour, bonjour, Madame, 

ANNE. 

Il fait beau, n'est-ce pas, nourrice ? 

LA NOURRICE. 

Oui, Madame ; un peu chaud peut-être ; un 
peu trop chaud pour la saison. 

ANNE. 

Ce sont les derniers jours de soleil ; il faut 
en profiter. 

LA NOURRICE. 

Je n'ai plus eu le temps de venir au jardin 
depuis que Maleine est malade. 



ACTE QUATRIÈME * 131 

ANNE. 

Est-ce qu'elle va mieux ? 

LA NOURRICE. 

Oui, un peu mieux peut-être ; mais toujours 
faible, faible ! et pâle, pâle ! 

ANNE. 

J'ai vu le médecin ce matin; il m'a dit qu'il 
lui faut, avant tout, le repos. 

LA NOURRICE. 

Il me l'a dit aussi. 

ANNE. 

Il conseille même de la laisser seule, et de ne 
pas entrer dans sa chambre à moins qu'elle 
n'appelle. 

LA NOURRICE. 

Il ne m'en a rien dit. 

ANNE. 

Il l'aura oublié ; on n'aura pas osé vous le 
dire de peur de vous faire de la peine. 

LA NOURRICE. 

Il a eu tort, il a eu tort. 



132 « LA PRINCESSE MALEINE > 

ANNE. 

Mais oui ; il a eu tort. 

LA NOURRICE. 

J'avais justement cueilli quelques grappes 
de raisin pour elle. 

ANNE. 

Il y a déjà des raisins ? 

LA NOURRICE. 

Oui, oui, j'en ai trouvé le long du mur. Elle 
les aime tant... 

ANNE. 

Ils sont très beaux. 

LA NOURRICE. 

Je croyais les lui donner après la messe, 
mais j'attendrai qu'elle soit guérie. 

ANNE. 

Il ne faudra pas attendre longtemps. 

On entend sonner une cloche. 
LA NOURRICE. 

Mon Dieu, on sonne la messe ! J'allais oublier 
que c'est dimanche. 



ACTE QUATRIEME 

ANNE. 

J'y vais également. 

Elles sortent. 




SCENE II 



UNE CUISINE DU CHATEAU 

On découvre des servantes, 

des cuisiniers, des domestiques, etc. — Les Sept Béguines filent 

leur quenouille dans le fond de la salle, en chantant à mi-voix 

des hymnes latines. 



I 



UN CUISINIER 

L va tonner. 



UN DOMESTIQUE. 

Je viens du jardin; je n'ai jamais vu de ciel 
pareil ; il est aussi noir que Tétang. 

UNE SERVANTE. 

Il est six heures, et je n'y vois plus. Il fau- 
drait allumer les lampes. 



134 * LA PRINCESSE MALEINE » • 

UNE AUTRE SERVANTE. 

On n'entend rien. 

UNE TROISIÈME SERVANTE. 

J'ai peur. 

UN CUISINIER. 

Il ne faut pas avoir peur. 

UNE VIEILLE SERVANTE. 

Mais regardez donc le ciel ! J'ai plus de 
soixante-dix ans et je n'ai jamais vu un ciel 
comme celui-ci ! 

UN DOMESTIQUE. 

C'est vrai. 

UNE BÉGUINE. 

Y a-t-il de l'eau bénite ? 

UNE SERVANTE. 

Oui, oui. 

UNE AUTRE BÉGUINE. 

OÙ est-elle? 

UN CUISINIER. 

Attendez qu'il tonne. 

Entre une servante. 



« ACTE QUATRIÈME 135 

LA SERVANTE. 

La reine demande si le souper du petit 
Allan est déjà prêt ? 

LE CUISINIER. 

Mais non ; il n'est pas sept heures. Il soupe 
toujours à sept heures. 

LA SERVANTE. 

Il soupera plus tôt ce soir. 

LE CUISINIER. 

Pourquoi ? 

LA SERVANTE. 

Je n'en sais rien. 

LE CUISINIER. 

En voilà une histoire ! Il fallait me pré- 
venir... 

Entre une deuxième servante. 
LA DEUXIÈME SERVANTE. 

OÙ est le souper du petit Allan ? 

LE CUISINIER. 

« Où est le souper du petit Allan? » Mais je ne 



J36 LA PRINCESSE MALEINE 

puis pas préparer ce souper en faisant le signe 
de la croix! 

LA DEUXIÈME SERVANTE. 

Il suffit d'un œuf et d'un peu de bouillon. Je 
dois le mettre au lit immédiatement après. 

UNE SERVANTE. 

Est-ce qu'il est malade ? 

LA DEUXIÈME SERVANTE. 

Mais non, il n'est pas malade. 

UNE AUTRE SERVANTE. 

Mais qu'est-il arrivé ? 

LA DEUXIÈME SERVANTE. 

Je n'en sais rien. 

Au Cuisinier. 

Elle ne veut pas que l'œuf soit trop dur. 

Entre une troisième servante. 
LA TROISIÈME SERVANTE. 

Il ne faut pas attendre la reine cette nuit. 

LES SERVANTES. 

Quoi? 



■* ACTE QUATRIEME >■ 137 

LA TROISIÈME SERVANTE. 

Il ne faut pas attendre la reine cette nuit. Elle 
se déshabillera toute seule. 

LES SERVANTES. 

Allons, tant mieux ! 

LA TROISIÈME SERVANTE. 

Il faut allumer toutes les lampes dans sa 
chambre. 

UNE SERVANTE. 

Allumer toutes les lampes ? 

LA TROISIÈME SERVANTE. 

Oui. 

UNE SERVANTE. 

Mais pourquoi? 

LA TROISIÈME SERVANTE. 

Je n'en sais rien ; elle l'a dit. 

UNE AUTRE SERVANTE. 

Mais qu'est-ce qu'elle a ce soir ? 



138 * LA PRINCESSE MALEINE 

UN DOMESTIQUE. 

Elle a un rendez-vous. 

UN AUTRE DOMESTIQUE. 

Avec le roi. 

UN AUTRE DOMESTIQUE. 

Ou avec le prince Hjalmar. 

Entre une quatrième servante. 
LA QUATRIÈME SERVANTE. 

Il faut monter de l'eau dans la chambre de la 
reine. 

UNE SERVANTE. 

De l'eau ! Mais il y en a. 

LA QUATRIÈME SERVANTE. 

Il n'y en aura pas assez. 

UN DOMESTIQUE. 

Est-ce qu'elle va se baigner ? 

UN CUISINIER. 

Est-ce vous autres qui la baignez ? 

UNE SERVANTE. 

Oui. 



" ACTE QUATRIÈME 

LE CUISINIER. 

Oh la, la ! 

UN DOMESTIQUE. 

Elle est toute nue alors ? 



Évidemment. 



Sacrebleu ! 



Un éclair! 



UNE SERVANTE. 

LE DOMESTIQUE 

— Un éclair. — 
TOUS. 



Ils se signent. 
UNE BÉGUINE. 

Mais taisez-vous donc ! Vous allez attirer la 
foudre ! Vous allez attirer la foudre sur nous 
tous ! Moi, je ne reste pas ici ! 

LES AUTRES BÉGUINES. 

Moi non plus ! — Moi non plus ! — Moi non 
plus ! — Moi non plus ! — Moi non plus ! — Moi 
non plus ! 

Elles sortent précipitamment en faisant le signe de la croix. 



LA PRINCESSE MALEINE 




SCENE III 



LA CHAMBRE 
DE LA PRINCESSE MALEINE 

On découvre la princesse Maleine étendue sur son lit. 
Un grand chien noir tremble dans un coin. 



MALEINE. 

ICI Pluton ! Ici Pluton ! Ils m'ont laissée toute 
seule ! Ils m'ont laissée toute seule dans 
une nuit pareille ! Hjalmar n'est pas venu me 
voir. Ma nourrice n'est pas venue me voir; et 
quand j'appelle, personne ne me répond. Il est 
arrivé quelque chose au château... Je n'ai pas 
entendu un seul bruit aujourd'hui ; on dirait 
qu'il est habité par des morts. — Où es-tu, mon 
pauvre chien noir? Est-ce que tu vas m'aban- 
donner aussi ? — Où es-tu, mon pauvre Pluton ? 



< ACTE QUATRIÈME • Ï4I 

— Je ne puis te voir dans l'obscurité ; tu es 
aussi noir que ma chambre. — Est-ce toi que je 
vois dans le coin ! — Mais ce sont tes yeux qui 
luisent ainsi!... Mais ferme les yeux pour 
l'amour de Dieu ! Ici Pluton ! Ici Pluton ! 

Ici commence l'orage. 

Est-ce toi que j'ai vu trembler dans le coin ? 

— Mais je n'ai jamais vu trembler ainsi ! Il fait 
trembler tous les meubles ! — As-tu vu quelque 
chose ? — Réponds-moi, mon pauvre Pluton ! 
Y a-t-il quelqu'un dans la chambre ? Viens ici, 
Pluton, viens ici ! Mais viens près de moi, dans 
mon lit! — Mais tu trembles à mourir dans ce 
coin ! 

Elle se lève et va vers le chien qui recule et se cache 
sous un meuble. 

OÙ es-tu, mon pauvre Pluton ! — Oh ! voici 
que tes yeux sont en feu!... — Mais pourquoi 
as-tu peur de moi cette nuit ? 

Elle se recouche. 

Si je pouvais m'endormir un moment... — 
Mon Dieu ! Mon Dieu ! comme je suis malade ! 



J42 — ' LA PRINCESSE MALEINE *■ 

Et je ne sais pas ce que j'ai ; et personne ne sait 
ce que j'ai... 

Ici le vent agite les rideaux du lit. 

Ah ! on touche aux rideaux de mon lit ! Qui 
est-ce qui touche aux rideaux de mon lit ? Il y 
a quelqu'un dans ma chambre ? — Il doit y avoir 
quelqu'un dans ma chambre ! — Oh ! voilà la 
lune qui entre dans ma chambre ! — Mais 
qu'est-ce que cette ombre sur la tapisserie ? — 
Je crois que le crucifix balance sur le mur ! 
Qui est-ce qui touche au crucifix ? Mon Dieu ! 
mon Dieu ! je ne puis plus rester ici ! 

Elle se lève et va vers la porte, qu'elle essaye d'ouvrir. 

Ils m'ont enfermée dans ma chambre ! — 
Ouvrez-moi pour l'amour de Dieu ! Il y a 
quelque chose dans ma chambre ! — Je vais 
mourir si l'on me laisse ici ! Nourrice ! nour- 
rice ! où es-tu ? Hjalmar ! Hjalmar ! Hjalmar ! 
où êtes-vous ? 

Elle revient vers le lit. 

Je n'ose plus sortir de mon lit. — Je vais me 
tourner de l'autre côté. — Je ne verrai plus ce 
qu'il y a sur le mur. 

Ici des vêtements blancs, placés sur un prie-Dieu, 
sont agités lentement par le vent. 



ACTE QUATRIEME » 143 

Ah ! il y a quelqu'un sur le prie-Dieu ! 

Elle se tourne de Tautre côté. 

Ah ! l'ombre est encore sur le mur ! 

Elle se retourne. 

Ah ! il est encore sur le prie-Dieu ! Oh ! oh ! 
oh ! oh ! oh ! — Je vais essayer de fermer les 
yeux. 

Ici on entend craquer les meubles et gémir le vent. 

Oh ! oh ! oh ! qu'y a-t-il maintenant ? Il y a 
du bruit dans ma chambre ! 

Elle se lève. 

Je veux voir ce qu'il y a sur le prie-Dieu ! 
— J'avais peur de ma robe de noces ! Mais, 
quelle est cette ombre sur la tapisserie ? 

Elle fait glisser la tapisserie. 

Elle est sur le mur à présent ! Je vais boire 
un peu d'eau ! 

Elle boit, et dépose le verre sur un meuble. 

Oh ! comme ils crient les roseaux de ma 
chambre ! Et quand je marche tout parle dans 
ma chambre ! Je crois que c'est l'ombre du 
cyprès ; il y a un cyprès devant ma fenêtre. 

Elle va vers la fenêtre. 



J44 • LA PRINCESSE MALEINE •— 

Oh, la triste chambre qu'ils m'ont donnée ! 

11 tonne. 

Je ne vois que des croix aux lueurs des 
éclairs ; et j'ai peur que les morts n'entrent par 
les fenêtres. Mais quelle tempête dans le cime- 
tière ! et quel vent dans les saules pleureurs ! 

Elle se couche sur son lit. 

Je n'entends plus rien maintenant; et la lune 
est sortie de ma chambre. Je n'entends plus 
rien, maintenant. Je préfère entendre du bruit. 

Elle écoute. 

Il y a des pas dans le corridor. D'étranges 
pas, d'étranges pas, d'étranges pas... On chu- 
chote autour de ma chambre; et j'entends des 
mains sur ma porte ! 

Ici le chien se met à hurler. 

Pluton ! Pluton ! quelqu'un va entrer ! — 
Pluton ! Pluton ! Pluton ! ne hurle pas ainsi ! 
Mon Dieu ! mon Dieu ! je crois que mon cœur 
va mourir ! 



ACTE QUATRIÈME 




SCENE IV 



UN CORRIDOR DU CHATEAU 

Entrent, au bout du corridor, le roi et la reine Anne. 
Le Roi porte une lumière, l'orage continue. 



ANNE 



JE crois que l'orage sera terrible cette nuit; 
il y avait un vent effrayant dans la cour, 
un des vieux saules pleureurs est tombé dans 
l'étang. 



LE ROI. 



Ne le faisons pas. 

ANNE. 

Quoi? 

LE ROI. 

N'y a-t-il pas moyen de faire autrement ? 

ANNE. 

Venez. 

LE ROI. 

Les sept béguines ! 

On entend venir les Sept Béguines qui chantent des litanies. 



146 * LA PRINCESSE MALEINE " — 

UNE BÉGUINE. 
Au loin. 

Propitius esto ! 

LES AUTRES BÉGUINES. 

Parce nobis, Domine ! 

UNE BÉGUINE. 

Propitius esto ! 

LES AUTRES. 

Exaudi nos, Domine! 

UNE BÉGUINE. 

Ab omni malo ! 

LES AUTRES. 

Libéra nos, Domine ! 

UNE BÉGUINE. 

Ab omni peccato ! 

LES AUTRES. 

Libéra nos, Domine ! 

Elles entrent à la file ; 
la première porte une lanterne, la septième un livre de prières. 

UNE BÉGUINE. 

Ab ira tua ! 



ACTE QUATRIÈME - — 

LES AUTRES. 

Libéra nos, Domine ! 

UNE BÉGUINE. 

A subitanea et improvisa morte ! 

LES AUTRES. 

Libéra nos, Domine ! 

UNE BÉGUINE. 

Ab insidiis diaboli ! 

LES AUTRES. 

Libéra nos, Domine ! 

UNE BÉGUINE. 

En passant devant le Roi et la Reine. 

A spiritu fornicationis ! 

LES AUTRES. 

Libéra nos. Domine ! 

UNE BÉGUINE. 

Ab ira, et odio, et omni mala voluntate ! 

LES AUTRES. 

Libéra nos. Domine ! 

Elles sortent et on continue de les entendre 
dans l'éloignement. 



ifl LA PRINCESSE MALEINE - — 

UNE BÉGUINE. 

A fulgure et tempestate ! 

LES AUTRES 

Libéra nos, Domine ! 

UNE BÉGUINE. 

Très loin. 

A morte perpétua ! 

LES AUTRES. 

Libéra nos, Domine ! 

ANNE. 

Elles sont parties. — Venez. 

LE ROI. 

Oh ! ne le faisons pas aujourd'hui ! 

ANNE. 

Pourquoi ? 

LE ROI. 

Il tonne si terriblement ! 

ANNE. 

On ne l'entendra pas crier. Venez. 

LE ROI. 

Attendons encore un peu. 



ACTE QUATRIEME > • 149 

ANNE. 

Taisez-vous ! c'est ici la porte... 

LE ROI. 

Est-ce ici la porte ? Mon Dieu ! mon Dieu ! 
mon Dieu ! 

ANNE. 

OÙ est la clef? 

LE ROI. 

Allons jusqu'au bout du corridor; il y a peut- 
être quelqu'un. 

ANNE. 

OÙ est la clef? 

LE ROI. 

Attendons jusqu'à demain. 

ANNE. 

Allons ! la clef ! la clef ! 

LE ROI. 

Je crois que je l'ai oubliée. 

ANNE. 

Ce n'est pas possible. Je vous l'ai donnée. 



50 LA PRINCESSE MALEINE - — 

LE ROI. 

Je ne la trouve plus. 

ANNE. 

Mais je l'ai mise dans votre manteau... 

LE ROI. 

Elle n'y est plus. Je vais la chercher... 

ANNE. 

OÙ donc? 

LE ROI. 

Ailleurs. 

ANNE. 

Non, non, restez ici ; vous ne reviendriez plus. 

LE ROI. 

Si, si, je reviendrai 

ANNE. 

J'irai moi-même. Restez ici. Où est-elle ? 

LE ROI. 

Je ne sais pas. Dans ma chambre à coucher... 

ANNE. 

Mais vous vous en irez ? 



« ACTE QUATRIEME > 151 

LE ROI. 

Oh ! non, je resterai !... je resterai ici! 

ANNE. 

Mais il faut que vous l'ayez. Je l'ai mise 
dans votre manteau. Cherchez. Nous n'avons 
pas de temps à perdre. 

LE ROI. 

Je ne la trouve pas. 

ANNE. 

Voyons... — Mais elle est ici ! Voyons, sois 
raisonnable, Hjalmar ; et ne fais pas l'enfant ce 
soir... Est-ce que tu ne m'aimes plus ? 

Elle veut l'embrasser. 

LE ROI, 

la repoussant. 

Non, non, pas maintenant. 

ANNE. 

Ouvrez ! 

LE ROI. 

Oh ! oh ! oh ! J'aurais moins peur de la porte 
de l'enfer ! Il n'y a qu'une petite fille là der- 
rière; elle ne peut pas... 



LA PRINCESSE MALEINE 



ANNE. 

Ouvrez ! 

LE ROI. 



Elle ne peut pas tenir une fleur dans ses 
mains ! Elle tremble quand elle tient une pauvre 
petite fleur dans ses mains; et moi... 

ANNE. 

Allons; ne faites pas de scènes, ce n'est pas le 
moment. — Nous n'avons pas de temps à perdre ! 

LE ROI. 

Je ne trouve pas le trou de la serrure. 

ANNE. 

Donnez-moi la lumière ; elle tremble comme 
si le corridor allait s'écrouler. 

LE ROI. 

Je ne trouve pas le trou de la serrure. 

ANNE. 

Vous tremblez? 

LE ROI. 

Non; — oui, un peu, mais je n'y vois plus! 



ACTE QUATRIEME » 153 

ANNE. 

Donnez-moi la clef ! 

Entr'ouvrant la porte. 

Entrez ! 

Le chien noir sort en rampant. 
LE ROI. 

Quelque chose est sorti... 

ANNE. 

Oui. 

LE ROI. 

Quelque chose est sorti de la chambre !... 

ANNE. 

Taisez-vous ! 

LE ROI. 

Mais qu'est-ce qui est sorti de la chambre ? 

ANNE. 

Je ne sais pas ; — entrez ! entrez ! entrez ! 

Ils entrent dans la chambre. 



LA PRINCESSE MALEINE 




SCENE V 

LA CHAMBRE 
DE LA PRINCESSE MALEINE 

On découvre la princesse Maleine 

immobile sur son lit, épouvantée et aux écoutes ; 

entrent le Roi et la reine Anne. 

L'orage augmente. 



LE ROI. 

%J E veux savoir ce qui est sorti de la chambre !... 

ANNE. 

Avancez, avancez ! 

LE ROI. 

Je veux aller voir ce qui est sorti de la 
chambre... 

ANNE. 

Taisez-vous. Elle est là... 

LE ROI. 

Elle est morte ! — Allons-nous-en ! 



« ACTE QUATRIEME • 155 

ANNE. 

Elle a peur. 

LE ROI. 

Allons-nous-en ! J'entends battre son cœur 
jusqu'ici ! 

ANNE. 

Avancez ; — est-ce que vous devenez fou ? 

LE ROI. 

Elle nous regarde, oh ! oh ! 

ANNE. 

Mais c'est une petite fille ! — Bonsoir, Maleine, 
— Est-ce que tu ne m'entends pas, Maleine ? 
Nous venons te dire bonsoir. — Es-tu malade, 
Maleine ? Est-ce que tu ne m'entends pas ? 
Maleine ! Maleine ! 

Maleine fait signe que oui. 
LE ROI. 

Ah! 

ANNE. 

Tu es effrayante ! — Maleine ! Maleine ! As-tu 
perdu la voix ? 

MALEINE. 

Bon... soir !... 



156 ■ LA PRINCESSE MALETNE » 

ANNE. 

Ah ! tu vis encore ; — as-tu tout ce qu'il te 
faut? — Mais je vais ôter mon manteau. 

Elle dépose son manteau sur un meuble et s'approche du lit. 

Je vais voir. — Oh ! cet oreiller est bien dur. 

— Je vais arranger tes cheveux. — Mais pour- 
quoi me regardes-tu ainsi, Maleine ? Maleine ? 

— Je viens te dorloter un peu. — Où est-ce 
que tu as mal ? Tu trembles comme si tu allais 
mourir. — Mais tu fais trembler tout le lit! — 
Mais je viens simplement te dorloter un peu. — 
Ne me regarde pas ainsi ! Il faut être dorlotée 
à ton âge ; je vais être ta pauvre maman. — Je 
vais arranger tes cheveux. — Voyons, lève un 
peu la tête ; je vais les nouer avec ceci. — Lève 
un peu la tête. — Ainsi. 

Elle lui passe un lacet autour du cou. 

MALEINE. 
sautant à bas du lit. 

Ah ! qu'est-ce que vous m'avez mis autour du 

cou ? 

ANNE. 

Rien ! rien ! ce n'est rien ! ne criez pas ! 



ACTE QUATRIÈME " 757 

MALEINE. 

Ah ! ah ! 

ANNE. 

Arrêtez-la ! arrêtez-la ! 

LE ROI. 

Quoi ? Quoi ? 

ANNE. 

Elle va crier ! elle va crier ! 

LE ROI. 

Je ne peux pas ! 

MALEINE. 

Vous allez me!... oh! vous allez me !... 

ANNE, 

saisissant Maleine. 

Non ! non ! 

MALEINE. 

Maman ! Maman ! Nourrice ! Nourrice ! Hjal- 
mar ! Hjalmar ! Hjalmar ! 

ANNE, 

— au Roi. — 

OÙ êtes-vous ? 

LE ROI. 

Ici ! ici ! 



158 LA PRINCESSE MALEINE » • 

HALEINE, 

suivant Anne sur les genoux. 

Attendez ! Attendez un peu ! Anne ! Madame ! 
roi ! roi ! roi ! Hjalmar ! — Pas aujourd'hui ! — 
Non ! non ! pas maintenant ! . . . 

ANNE. 

Vous allez me suivre autour du monde à 
genoux ? 

Elle tire sur le lacet. 

MALEINE, 
tombant au milieu de la chambre. 

Maman ! . . . Oh ! oh ! oh ! 

Le Roi va s'asseoir. 

ANNE. 

Elle ne bouge plus. C'est déjà fini. — Où 
êtes-vous ? Aidez-moi ! Elle n'est pas morte. — 
Vous vous êtes assis ! 

LE ROI. 

Oui ! oui ! oui ! 

ANNE. 

Tenez-lui les pieds ; elle se débat. Elle va se 
relever... 



ACTE QUATRIÈME » 759 

LE ROI. 

Quels pieds ? quels pieds ? Où sont-ils ? 

ANNE. 

Là ! là ! là ! Tirez ! 

LE ROI. 

Je ne peux pas ! Je ne peux pas ! 

ANNE. 

Mais ne la faites pas souffrir inutilement ! 

Ici la grêle crépite subitement contre les fenêtres. 
LE ROI. 

Ah! 

ANNE. 

Qu'est-ce que vous avez fait? 

LE ROI. 

Aux fenêtres ! — On frappe aux fenêtres ! 

ANNE. 

On frappe aux fenêtres ? 

LE ROI. 

Oui ! oui ! avec des doigts ! oh ! des millions 
de doigts ! 

Nouvelle averse. 



760 ' LA PRINCESSE MALEINE 



C'est la grêle ! 
La grêle? 
Oui. 



ANNE. 



LE ROI. 



ANNE. 



LE ROI. 

Est-ce que c'est la grêle ? 

ANNE. 

Oui, je l'ai vu. — Ses yeux deviennent 
troubles. 

LE ROI. 

Je veux m'en aller ! Je m'en vais ! Je m'en 
vais ! 

ANNE. 

Quoi ? Quoi ? Attendez ! Attendez ! Elle est 
morte. 

Ici une fenêtre s'ouvre violemment 

sous un coup de vent, et un vase posé sur l'appui 

et contenant une tige de lys tombe bruyamment 

dans la chambre. 

LE ROI. 

Oh! oh!... maintenant!... Qu'y a-t-il main- 
tenant ? 



* ACTE QUATRIÈME /6/ 

ANNE. 

Ce n'est rien, c'est le lys; le lys est tombé. 

LE ROI. 

On a ouvert la fenêtre. 

ANNE. 

C'est le vent. 

Tonnerres et éclairs. 
LE ROI. 

Est-ce que c'est le vent ? 

ANNE. 

Oui, oui, vous l'entendez bien. — Enlevez, 
enlevez l'autre lys ; — il va tomber aussi. 

LE ROI. 

Où ? où ? 

ANNE. 

Là ! là! à la fenêtre. Il va tomber, il va tom- 
ber ! On l'entendra ! . . . 

LE ROI. 
Prenant le lys. 

OÙ faut-il le mettre? 

ANNE. 

Mais OÙ vous voudrez ; à terre ! à terre ! 



162 LA PRINCESSE MALEINE » 

LE ROI. 

Je ne sais pas où... 

ANNE. 

Mais ne restez pas avec ce lys dans les 
mains ! Il tremble comme s'il était au milieu 
d'une tempête ! Il va tomber ! 

LE ROI. 

Où faut-il le mettre? 

ANNE. 

Où vous voudrez ; à terre ; — n'importe où... 

LE ROI. 



Ici? 






ANNE. 


Oui, 


oui. 










Ici 


Maleine fait un mouvement. 
LE ROI. 


Ah! 






ANNE. 


Quoi 


? quoi 


? 








LE ROI, 








imitant le mouvement. 


Elle 


a!.. 


, 





— - ACTE QUATRIÈME 163 

ANNE. 

Elle est morte; elle est morte. Venez ! 

LE ROI. 

Moi? 

ANNE. 

Oui. Elle saigne du nez. — Donnez-moi votre 
mouchoir. 

LE ROI. 

Mon... mon mouchoir? 

ANNE. 

Oui. 

LE ROI. 

Non, non ! pas le mien ! pas le mien ! 

Ici le Fou apparaît à la fenêtre restée ouverte 
et ricane tout à coup. 

ANNE. 

Il y a quelqu'un! Il y a quelqu'un à la 
fenêtre ! 

LE ROI. 

Oh ! Oh ! Oh ! 

ANNE. 

C'est le Fou! Il a vu de la lumière. — Il le 
dira. — Tuez-le ! 



J64 — -■ LA PRINCESSE MALEINE » ■ 

Le Roi court à la fenêtre et frappe le Fou 
d'un coup d'épée. 

LE FOU, 
tombant. 

Oh! oh! oh! 

ANNE. 

Il est mort ? 

LE ROI. 

Il est tombé. Il est tombé dans le fossé. Il 
se noie! Écoutez ! Écoutez!... 

On entend des clapotements. 
ANNE. 

Il n'y a personne aux environs ? 

LE ROI. 

Il se noie ; il se noie. Écoutez ! 

ANNE. 

Il n'y a personne aux environs? 

Tonnerres et éclairs. 
LE ROI. 

Il y a des éclairs ! il y a des éclairs ! 

ANNE. 

Quoi? 



ACTE QUATRIÈME 



LE ROI. 



Il pleut ! il pleut ! Il grêle ! il grêle ! Il tonne ! 
il tonne ! 

ANNE. 

Que faites-vous là, à la fenêtre ? 

LE ROI. 

Il pleut, il pleut sur moi ! Ils versent de l'eau 
sur ma tête ! Je voudrais être sur la pelouse ! 
Je voudrais être en plein air ! Ils versent de 
l'eau sur ma tête ! Il faudrait toute l'eau du 
déluge pour me baptiser à présent ! Le ciel entier 
écrase de la grêle sur ma tête ! Le ciel entier 
écrase des éclairs sur ma tête ! 

ANNE. 

Vous devenez fou ! Vous allez vous faire fou- 
droyer ! 

LE ROI. 

Il grêle ! il grêle sur ma tête ! Il y a des grê- 
lons comme des œufs de corbeaux ! 

ANNE. 

Mais vous devenez fou ! Ils vont vous lapi- 



Ï66 * LA PRINCESSE MALEÏNE 

der!... — Vous saignez déjà. — Fermez la 
fenêtre. 

LE ROI. 

J'ai soif. 

ANNE. 

Buvez. Il y a de l'eau dans ce verre. 

LE ROI. 

Où? 

ANNE. 

Là; il est encore à moitié plein. 

LE ROI. 

Elle a bu dans ce verre ? 

ANNE. 

Oui; peut-être. 

LE ROI. 

Il n'y a pas d'autre verre ? 

Il verse l'eau qui reste et rince le verre. 
ANNE. 

Non, — que faites-vous ? 

LE ROI. 

Elle est morte. 



— - ACTE QUATRIÈME » — 167 

Ici on entend d'étranges frôlements et un bruit de griffes 
contre la porte. 

Ah! 

ANNE. 

On gratte à la porte. 

LE ROI. 

Ils grattent ! ils grattent ! 

ANNE. 

Taisez-vous. 

LE ROI. 

Mais ce n'est pas avec une main ! 

ANNE. 

Je ne sais ce que c'est. 

LE ROI. 

Prenons garde ! Oh ! oh ! oh ! 

ANNE. 

Hjalmar ! Hjalmar ! qu'est-ce que vous avez ? 

LE ROI, 

Quoi ? quoi ? 

ANNE. 

Vous êtes effrayant! Vous allez tomber! 
Buvez, buvez un peu. 



J68 • LA PRINCESSE MALEINE " — 

LE ROI. 

Oui ! oui ! 

ANNE. 

On marche dans le corridor. 

LE ROI. 

Il va entrer î 

ANNE. 

Qui? 

LE ROI. 

Celui... celui... qui ! 

11 fait le geste de gratter. 
ANNE. 

Taisez-vous. — On chante... 

VOIX, 

dans le corridor. 

De profundis clanuwi ad te, Domine ; Domine, 
exaudi vocem meam ! 

ANNE. 

Ce sont les sept béguines qui vont à la cha- 
pelle. 

VOIX. 
Dans le corridor. 

Fiant auras lux intendentes, in vocem deprecationis 
meœ! 

Le Roi laisse tomber le verre et la carafe. 



" ACTE QUATRIÈME *■ 769 

ANNE. 

Qu'avez-vous fait ? 

LE ROI 

Ce n'est pas ma faute... 

ANNE. 

Elles auront entendu le bruit. Elles vont 
entrer... 

VOIX 
s'éloignant dans le corridor. 

Si iniquitates observaveris, Domine : Domine, quis 
sustinebit ? 

ANNE. 

Elles sont passées; elles vont à la chapelle. 

LE ROI. 

Je veux m'en aller ! Je veux m'en aller ! Je 
veux aller avec elles ! Ouvrez-moi la porte ! 

Il va vers la porte. 

ANNE, 

le retenant. 

Qu'est-ce que vous faites ? Où allez-vous ? 
Vous devenez fou ? 



170 * J-A PRINCESSE MALEINE " — 

LE ROI. 

Je veux aller avec elles ! Elles sont déjà sur 
la pelouse... Elles vont au bord de l'étang... Il 
y a du vent ; il pleut ; il y a de l'eau; il y a de 
l'air! — Si du moins vous l'aviez fait mourir en 
plein air ! Mais ici dans une petite chambre ! 
Dans une pauvre petite chambre ! — Je vais 
ouvrir les fenêtres... 

ANNE. 

Mais il tonne ! Vous devenez fou ? J'aurais 
mieux fait de venir seule... 

LE ROI. 

Oui ! oui ! 

ANNE. 

Vous vous en seriez lavé les mains, n'est-ce 
pas ? Mais maintenant... 

LE ROI. 

Je ne l'ai pas tuée ! Je n'y ai pas touché ! 
C'est vous qui l'avez tuée ! C'est vous ! c'est 
vous ! c'est vous ! 

ANNE. 

Bien, bien; taisez-vous. — Nous verrons après. 
Mais ne criez pas ainsi. 



ACTE QUATRIEME ' 171 

LE ROI. 

Ne dites plus que c'est moi ou je vous tue 
aussi ! C'est vous ! c'est vous ! 

ANNE. 

Mais ne criez pas comme un possédé! On va 
vous entendre au bout du corridor. 

LE ROI. 

On m'a entendu ? 

On frappe à la porte. 
ANNE. 

On frappe ! Ne bougez pas ! 

On frappe. 
LE ROI. 

Que va-t-il arriver ? Que va-t-il arriver main- 
tenant ? 

On frappe. 
ANNE. 

Éteignez la lumière. 

LE ROI. 

Oh! 

ANNE. 

Je vous dis d'éteindre la lumière. 



J72 « LA PRINCESSE MALEINE » 

LE ROI. 

Non. 

ANNE. 

Je réteindrai moi-même. 

Elle éteint la lumière. On frappe. 

LA NOURRICE, 
dans le corridor. 

Maleine ! Maleine ! 

ANNE, 

dans la chambre. 

C'est la nourrice... 

LE ROI. 

Oh ! oh ! la nourrice ! la bonne, la bonne nour- 
rice ! Je veux voir la nourrice ! Ouvrons ! 
Ouvrons ! 

ANNE. 

Mais taisez-vous donc; pour Dieu, taisez- 
vous ! 

LA NOURRICE, 

dans le corridor. 

Maleine ! Maleine ! Est-ce que vous dormez ? 



* ACTE QUATRIÈME • 173 

LE ROI, 

dans la chambre. 

Oui ; oui; oui; oh ! 

ANNE. 

Taisez-vous. 

LA NOURRICE, 

dans le corridor. 

Maleine... ma pauvre petite Maleine... Vous 
ne répondez plus ? Vous ne voulez plus me 
répondre? — Je crois qu'elle dort profondé- 
ment. 

LE ROI, 
dans la chambre. 

Oh ! oh ! profondément ! 

On frappe. 
ANNE. 

Taisez-vous! 

LA NOURRICE, 

dans le corridor. 

Maleine! — Ma pauvre petite Maleine ! Je 
vous apporte de beaux raisins blancs et un peu 
de bouillon. Ils disent que vous ne pouvez pas 
manger ; mais je sais que vous êtes très faible ; 



J74 LA PRINCESSE MALEIHE - — 

je sais bien que vous avez faim. — Maleine, 
Maleine ! Ouvrez-moi ! 

LE ROI, 

dans la chambre. 

Oh ! oh ! oh ! 

ANNE. 

Ne pleurez pas ! elle s'en ira. 

LA NOURRICE, 

dans le corridor. 

Mon Dieu ! voilà Hjalmar qui arrive avec le 
petit Allan. Il va voir que je lui apporte des 
fruits. Je vais les cacher sous ma mante. 

LE ROI, 

dans la chambre. 

Hjalmar arrive ! 

ANNE. 

Oui. 

LE ROI. 

Et le petit Allan... 

ANNE. 

Je sais bien ; taisez-vous.. 

HJALMAR, 
dans le corridor. 

Qui est là ? 



ACTE QUATRIEME » 775 

LA NOURRICE. 

C'est moi, Seigneur. 

HJALMAR. 

Ah ! c'est vous, nourrice. Il fait si noir dans 
ce corridor... Je ne vous reconnaissais pas. Que 
faites-vous ici ? 

LA NOURRICE. 

J'allais à la cuisine; et j'ai vu le chien devant 
la porte... 

HJALMAR. 

Ah ! c'est Pluton ! — Ici Pluton ! 

ANNE, 

dans la chambre. 

C'était le chien ! 

LE ROI. 

Quoi? 

ANNE. 

C'était le chien qui grattait... 

LA NOURRICE, 
dans le corridor. 

Il était dans la chambre de Maleine. Je ne 
sais pas comment il est sorti... 



176 « LA PRINCESSE MALEINE * 

HJALMAR. 

Elle n'est plus dans sa chambre ? 

LA NOURRICE. 

Je ne sais; elle ne répond pas. 

HJALMAR. 

Elle dort. 

LA NOURRICE, 

Il ne veut pas s'éloigner de la porte. 

HJALMAR. 

Laissez-le; les chiens ont d'étranges idées. 
Mais quelle tempête, nourrice ! quelle tem- 
pête !... 

LA NOURRICE. 

Et le petit Allan n'est pas encore couché ? 

HJALMAR. 

Il cherche sa mère ; il ne trouve plus sa mère. 

LE PETIT ALLAN. 

Petite mère est pe-erdue ! 

HJALMAR. 

Il veut absolument la voir avant de s'endor- 
mir. Vous ne savez pas où elle est? 



ACTE QUATRIEME 177 

LA NOURRICE. 

Non. 

LE PETIT ALLAN. 

Petite mère est pe-erdue ! 

HJALMAR, 

dans le corridor. 

On ne la trouve plus. 

LE PETIT ALLAN. 

Petite mère est pe-erdue ! pe-erdue ! pe-erdue ! 
oh ! oh ! oh ! 

LE ROI, 
dans la chambre. 

Oh! 

ANNE. 

Il sanglote ! 

LA NOURRICE, 

dans le corridor. 

Voyons, ne pleure pas; voici ta balle. Je Tai 
trouvée dans le jardin. 

LE PETIT ALLAN. 

Ah! ah! ah! 

On entend des coups sourds contre la porte. 



178 • LA PRINCESSE MALEINE 

LE ROI, 

dans la chambre. 

Écoutez! Écoutez! 

ANNE. 

C'est le petit Allan qui joue à la balle contre 
la porte ! 

LE ROI. 

Ils vont entrer. — Je vais la fermer ! 

ANNE. 

Elle est fermée. 

LE ROI, 
allant à la porte. 

Les verrous ! les verrous ! 

ANNE. 

Doucement, doucement ! 

H J A L M A R , 
dans le corridor. 

Mais pourquoi le chien renifle-t-il ainsi sous 
la porte? 

LA NOURRICE. 

Il voudrait entrer; il est toujours près de 
Maleine. 



ACTE QUATRIEME 



HJALMAR. 

Croyez-vous qu'elle puisse sortir demain ? 

LA NOURRICE. 

Oui, oui. Elle est guérie. — Eh bien, Allan, 
que fais-tu là ! — Tu ne joues plus ? Tu écoutes 
aux portes ! Fi ! le vilain petit qui écoute aux 
portes ! 

LE PETIT ALLAN. 

Il y a un petit ga-arçon derrière la porte !... 



Que dit-il ? 



ANNE, 

dans la chambre. 



HJALMAR, 
dans le corridor. 



Il ne faut jamais écouter aux portes. Il 
arrive malheur quand on écoute aux portes. 

LE PETIT ALLAN. 

Il y a un petit ga-arçon derrière la porte. 

ANNE, 
dans la chambre. 

Il vous a entendu ! 



180 — - LA PRINCESSE MALEINE " 

LE ROI. 

Oui! oui! Je crois que oui ! 

ANNE. 

Il entend votre cœur ou vos dents ! 

LE ROI. 

On entend mes dents ? 

ANNE. 

Je les entends jusqu'ici ! Fermez la bouche ! 

LE ROI. 

Moi? 

ANNE. 

Mais ne vous couchez pas contre la porte! 
Allez-vous-en ! 

LE ROI. 

Où? Où? 

ANNE. 

Ici! Ici! 

LE PETIT ALLAN, 
dans le corridor. 

Il y a un petit ga-arçon derrière la porte. 

HJALMAR. 

Viens ; tu as sommeil. 



ACTE QUATRIEME *■ lel 

LA NOURRICE. 

Viens ; c'est un méchant petit garçon. 

LE PETIT ALLAN, 

Je veux voir le petit ga-arçon ! . . . 

LA NOURRICE. 

Oui, tu le verras demain. Viens, nous allons 
chercher petite mère. Ne pleure pas, viens ! 

LE PETIT ALLAN. 

Je veux voir le petit ga-arçon ! oh ! oh ! Je 
dirai à petite mère ! oh ! oh ! 

LA NOURRICE. 

Et moi, je dirai à petite mère que tu as éveillé 
Maleine. Viens, Maleine est malade. 

LE PETIT ALLAN. 

Ma-aleine est plus ma-alade. 

LA NOURRICE. 

Viens; tu vas éveiller Maleine. 

LE PETIT ALLAN, 
s'éloignant. 

Non, non, j'éveillerai pas Ma-aleine ! j'éveil- 
lerai pas Ma-aleine ! 



182 ' LA PRINCESSE MALEINE » 

ANNE, 
dans la chambre. 

Ils sont partis ? 

LE ROI. 

Oui ! oui ! Allons-nous-en. Je vais ouvrir la 
porte ! la clef! la clef! où est la clef ! 

ANNE. 

Ici. — Attendez un peu. — Nous allons la 
porter sur son lit. 

LE ROI. 

Qui? 

ANNE. 

Elle... 

LE ROI. 

Je n'y touche plus! 

ANNE. 

Mais on verra qu'on Ta étranglée ! Aidez- 
moi! 

LE ROI. 

Je n'y touche plus! Venez ! venez ! venez ! 

ANNE. 

Aidez-moi à ôter le lacet ! 



ACTE QUATRIÈME » 183 

LE ROI. 

Venez ! venez ! 

ANNE. 

Je ne puis pas ôter le lacet! un couteau! un 
couteau ! 

LE ROI. 

Oh ! qu'est-ce qu'elle a autour du cou? Qu'est- 
ce qui brille autour de son cou? Venez avec 
moi ! venez avec moi ! 

ANNE. 

Mais ce n'est rien ! C'est un collier de rubis ! 
votre couteau ! 

LE ROI. 

Je n'y touche plus ! je n'y touche plus, vous 
dis-je ! Mais le bon Dieu serait à genoux devant 
moi!... je le renverserais! je le renverserais! 
Je n'y touche plus ! Oh ! il y a !.. , Il y a ici !.. . 

ANNE. 

Quoi? quoi? 

LE ROI. 

Il y a ici!... Oh! oh! oh! 

Il ouvre la porte en tâtonnant et s'enfuit. 



J84 LA PRINCESSE MALEINE »— 

ANNE. 

OÙ est-ii? Il s'est enfui... Qu'a-t-il vu?... Je 
ne vois rien... Il chancelle le long des murs du 
corridor... Il tombe au bout du corridor... — 
Je ne reste pas seule ici. 

Elle sort. 
- FIN DU QUATRIÈME ACTE - 




ACTE CINQUIEME 



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SCENE I 



UNE PARTIE DU CIMETIERE 
DEVANT LE CHATEAU 

On découvre une grande foule. 
La tempête continue. 

UNE VIEILLE FEMME. 

JLrfA foudre est tombée sur le moulin! 

UNE AUTRE FEMME. 

Je l'ai vue tomber ! 

UN PAYSAN. 

Oui! oui! un globe bleu ! un globe bleu! 



188 • LA PRINCESSE MALEINE *■ — 

UN AUTRE PAYSAN. 

Le moulin brûle ! ses ailes brûlent ! 

UN ENFANT. 

Il tourne ! il tourne encore ! 

TOUS. 

Oh! 

UN VIEILLARD. 

Avez-vous jamais vu une nuit comme celle- 
ci? 

UN PAYSAN. 

Voyez le château ! le château ! 

UN AUTRE. 

Est-ce qu'il brûle ? — Oui. 

UN TROISIÈME PAYSAN. 

Non, non ! ce sont des flammes vertes. Il y 
a des flammes vertes aux crêtes de tous les 
toits ! 

UNE FEMME. 

Je crois que le monde va finir! 

UNE AUTRE FEMME. 

Ne restons pas dans le cimetière ! 



« ACTE CINQUIÈME 189 

UN PAYSAN. 

Attendons! attendons un peu! Ils éclairent 
toutes les fenêtres du rez-de-chaussée ! 

UN PAUVRE. 

Il y a une fête ! 

UN AUTRE PAUVRE. 

Ils vont manger ! 

UN VIEILLARD. 

Il y a une fenêtre du rez-de-chaussée qui ne 
s'éclaire pas. 

UN DO.MESTIQUE DU CHATEAU. 

C'est la chambre de la princesse Maleine. 

UN PAYSAN. 

Celle-là ? 

LE DOMESTIQUE. 

Oui; elle est malade. 

UN VAGABOND, 

entrant. 

Il y a un grand navire de guerre dans le 
port. 



790 — - LA PRINCESSE MALEINE 

TOUS. 

Un grand navire de guerre ? 

LE VAGABOND. 

Un grand navire noir ; on ne voit pas de ma- 
telots. 

UN VIEILLARD. 

C'est le jugement dernier. 

Ici la lune apparaît au-dessus du château. 
TOUS. 

La lune! la lune ! la lune! 

UN PAYSAN. 

Elle est noire; elle est noire... Qu'est-ce 
qu'elle a ? 

UN DOMESTIQUE. 

Une éclipse ! une éclipse ! 

Eclair et coup de foudre formidables. 
TOUS. 

La foudre est tombée sur le château. 

UN PAYSAN. 

Avez-vous vu trembler le château ? 



* ACTE CINQUIEME » 291 

UN AUTRE PAYSAN. 

Toutes les tours ont chancelé ! 

UNE FEMME. 

La grande croix de la chapelle a remué... 
Elle remue ! elle remue ! 

LES UNS. 

Oui ! oui ; elle va tomber ! elle va tomber. 

LES AUTRES. 

Elle tombe ! elle tombe ! avec le toit de la 
tourelle ! 

UN PAYSAN. 

Elle est tombée dans le fossé. 

UN VIEILLARD. 

Il y aura de grands malheurs. 

UN AUTRE VIEILLARD. 

On dirait que l'enfer est autour du château. 

UNE FEMME. 

Je vous dis que c'est le jugement dernier. 

UNE AUTRE FEMME. 

Ne restons pas dans le cimetière. 



192 LA PRINCESSE MALEINE ' 

UNE TROISIÈME FEMME. 

Les morts vont sortir ! 

UN PÈLERIN. 

Je crois que c'est le jugement des morts ! 

UNE FEMME. 

Ne marchez pas sur les tombes ! 

UNE AUTRE FEMME, 
aux enfants. 

Ne marchez pas sur les croix ! 

UN PAYSAN, 
accourant. 

Une des arches du pont s'est écroulée ! 

TOUS. 

Du pont? Quel pont? 

LE PAYSAN. 

Le pont de pierre du château. On ne peut plus 
entrer dans le château. 

UN VIEILLARD. 

Je n'ai pas envie d'y entrer. 

UN AUTRE VIEILLARD. 

Je ne voudrais pas y être en peinture !... 



« ACTE CTNQUÏÈME 793 

UNE VIEILLE FEMME. 

Moi non plus ! 

LE DOMESTIQUE. 

Regardez les cygnes ! Regardez les cygnes ! 

TOUS. 

Où? où sont-ils? 

LE DOMESTIQUE. 

Dans le fossé ; sous la fenêtre de la princesse 
Maleine ! 

LES UNS. 

Qu'est-ce qu'ils ont? Mais qu'est-ce qu'ils 
ont? 

LES AUTRES. 

Ils s'envolent ! ils s'envolent ! ils s'envolent 
tous ! 

UN PÈLERIN. 

Il y en a un qui ne s'envole pas ! 

UN DEUXIÈME PÈLERIN. 

Il a du sang sur les ailes ! 

UN TROISIÈME PÈLERIN. 

Il flotte à la renverse ! 



194 ■ — - LA PRINCESSE MALEINE — — 

TOUS. 

Il est mort ! 

UN PAYSAN. 

La fenêtre s'ouvre ! 

LE DOMESTIQUE. 

C'est la fenêtre de la princesse Maleine ! 

UN AUTRE PAYSAN. 

Il n'y a personne ! 

Un silence. 
DES FEMMES. 

Elle s'ouvre. 

D'AUTRES FEMMES. 

Allons-nous-en ! allons-nous-en ! 

Elles fuient épouvantées. 
LES HOMMES. 

Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il ? 

TOUTES LES FEMMES. 

On ne sait pas ! 

Elles fuient. 
QUELQUES HOMMES. 

Mais qu'est-il arrivé ? 



— - ACTE CINQUIEME 195 

D'AUTRES HOMMES. 

Il n'y a rien ! Il n'y a rien ! 

TOUS. 

Mais pourquoi vous enfuyez-vous ? Il n'y a 
rien ! Il n'y a rien ! 

Ils fuient 
UN CUL-DE-JATTE. 

Une fenêtre s'ouvre... une fenêtre s'ouvre... 
Ils ont peur... Il n'y a rien ! 

Il fuit épouvanté, en rampant sur les mains. 




SCENE II 

UNE SALLE PRÉCÉDANT LA CHAPELLE 
DU CHATEAU 

On découvre une foule de seigneurs, 

de courtisans, de dames, etc., dans l'attente. 

La tempête continue. 

UN SEIGNEUR, 
à une fenêtre. 



-T-ON jamais vu une pareille nuit ! 



796 — LA PRINCESSE MALEINE " — 

UN AUTRE SEIGNEUR. 

Mais regardez donc les sapins ! Venez voir la 
forêt de sapins, de cette fenêtre ! Elle se couche 
jusqu'à terre à travers les éclairs ! — On dirait 
un fleuve d'éclairs ! 

UN AUTRE SEIGNEUR. 

Et la lune ! Avez-vous vu la lune ? 

DEUXIÈME SEIGNEUR. 

Je n'ai jamais vu de lune plus épouvantable ! 

TROISIÈME SEIGNEUR. 

L'éclipsé ne finira pas avant dix heures. 

PREMIER SEIGNEUR. 

Et les nuages ! Regardez donc les nuages ! 
On dirait des troupeaux d'éléphants noirs qui 
passent depuis trois heures au-dessus du châ- 
teau! 

DEUXIÈME SEIGNEUR. 

Ils le font trembler de la cave au grenier ! 

HJALMAR. 

Quelle heure est-il ? 



— -• ACTE CINQUIÈME - — 197 

PREMIER SEIGNEUR. 

Neuf heures. 

HJALMAR. 

Voilà plus d'une heure que nous attendons 
le roi ! 

TROISIÈME SEIGNEUR. 

On ne sait pas encore où il est? 

HJALMAR. 

Les sept béguines l'ont vu en dernier lieu 
dans le corridor. 

DEUXIÈME SEIGNEUR. 

Vers quelle heure ? 

HJALMAR. 

Vers sept heures. 

DEUXIÈME SEIGNEUR. 

Il n'a pas prévenu?... 

HJALMAR. 

Il n'a rien dit. Il doit être arrivé quelque 
chose ; je vais voir. 

Il sort. 



198 « LA PRINCESSE MALEINE » 

DEUXIÈME SEIGNEUR. 

Les dieux mêmes ne savent pas ce qui se 
passe pendant de telles nuits ! 

TROISIÈME SEIGNEUR. 

Mais la reine Anne, où est-elle ? 

PREMIER SEIGNEUR. 

Elle était avec lui. 

TROISIÈME SEIGNEUR. 

Oh ! oh ! alors ! 

DEUXIÈME SEIGNEUR. 

Une pareille nuit ! 

PREMIER SEIGNEUR. 

Prenez garde ! Les murs écoutent... 

Entre un chambellan. 
TOUS. 

Eh bien ? 

LE CHAMBELLAN. 

On ne sait où il est. 

UN SEIGNEUR. 

Mais il est arrivé un malheur ! 



« ACTE CINQUIÈME - — 199 

LE CHAMBELLAN. 

Il faut attendre. J'ai parcouru tout le châ- 
teau ; j'ai interrogé tout le monde; on ne sait 
où il est. 

UN SEIGNEUR. 

Il serait temps d'entrer dans la chapelle ; — 
écoutez, les sept béguines y sont déjà. 

On entend des chants lointains. 

UN AUTRE SEIGNEUR, 
à une fenêtre. 

Venez; venez; venez voir le fleuve... 

DES SEIGNEURS, 

accourant. 

Qu'y a-t-il ? 

UN SEIGNEUR. 

Il y a trois navires dans la tempête ! 

UNE DAME DHONNEUR. 

Je n'ose plus regarder un fleuve pareil ! 

UNE AUTRE DAME D'HONNEUR. 

Ne soulevez plus les rideaux ! ne soulevez 
plus les rideaux ! 



200 • LA PRINCESSE MALEJNE *■ — 

UN SEIGNEUR. 

Toutes les murailles tremblent comme si 
elles avaient la fièvre ! 

UN AUTRE SEIGNEUR, 
à une autre fenêtre. 

Ici, ici, venez ici ! 

LES UNS. 

Quoi? 

LES AUTRES. 

Je ne regarde plus ! 

LE SEIGNEUR, 
à la fenêtre. 

Tous les animaux se sont réfugiés dans le 
cimetière ! Il y a des paons dans les cyprès ! Il 
y a des hiboux sur les croix ! Toutes les brebis 
du village sont couchées sur les tombes ! 

UN AUTRE SEIGNEUR. 

On dirait une fête en enfer ! 

UNE DAiME D'HONNEUR. 

Fermez les rideaux ! fermez les rideaux ! 



— -« ACTE CINQUIÈME »■ — 201 

UN VALET, 
entrant. 

Une des tours est tombée dans l'étang ! 

UN SEIGNEUR. 

Une des tours ? 

LE VALET. 

La petite tour de la chapelle. 

LE CHAMBELLAN. 

Ce n'est rien. Elle était en ruine. 

UN SEIGNEUR. 

On se croirait dans les faubourgs de l'enfer. 

LES FEMMES. 

Mon Dieu ! mon Dieu ! que va-t-il se passer ? 

LE CHAMBELLAN. 

Il n'y a pas de danger ! — Le château résis- 
terait au déluge ! 

Ici un vieux seigneur ouvre une fenêtre, on entend 
un chien hurler au dehors. — Silence. 

TOUS. 

Qu'est-ce que c'est ? 



2 — - LA PRINCESSE MALEINE 

LE VIEUX SEIGNEUR. 

Un chien qui hurle ! 

UNE FEMME. 

N'ouvrez plus cette fenêtre ! 

Entre le prince Hjalmar. 
UN SEIGNEUR. 

Le prince Hjalmar ! 

TOUS. 

Vous l'avez vu, Seigneur ? 

HJALMAR. 

Je n'ai rien vu î 

DES SEIGNEURS. 

Mais alors ?... 

HJALMAR. 

Je n'en sais rien. 

Entre Angus. 

A N G U S . 

Ouvrez les portes ! le roi vient ! 

TOUS. 

Vous l'avez vu ? 



— - ACTE CINQUIEME 
ANGUS. 

Oui! 

HJALMAR. 

OÙ était-il ? 

ANGUS. 

Je ne sais pas. 

HJALMAR. 

Et la reine Anne ? 

ANGUS. 

Elle est avec lui. 

HJALMAR. 

Lui avez-vous parlé ? 

ANGUS. 

Oui. 

HJALMAR. 

Qu'a-t-il dit? 

ANGUS. 

Il n'a pas répondu. 

HJALMAR. 

Vous êtes pâle ! 



204 • LA PRINCESSE MALEINE » 

ANGUS. 

J'ai été étonné ! 

HJALMAR. 

De quoi ? 

ANGUS. 

Vous verrez ! 

UN SEIGNEUR. 

Ouvrez les portes ! Je l'entends ! 

ANNE, 

derrière la porte. 

Entrez, Sire... 

LE ROI, 

derrière la porte. 

Je suis malade... Je ne veux pas entrer... 
J'aimerais mieux ne pas entrer dans la cha- 
pelle... 

ANNE, 
— à la porte. — 

Entrez ! entrez ! 

Entrent le Roi et la reine Anne. 
LE ROI. 

Je suis malade... Ne faites pas attention... 



ACTE CTNQUrEME - — 205 

HJALMAR. 

Vous êtes malade, mon père ? 

LE ROI. 

Oui, oui. 

HJALMAR. 

Qu'avez-vous, mon père ? 

LE ROI. 

Je ne sais pas. 

ANNE. 

C'est cette épouvantable nuit. 

LE ROI. 

Oui, une épouvantable nuit ! 

ANNE. 

Allons prier. 

LE ROI. 

Mais pourquoi vous taisez-vous tous ? 

HJALMAR. 

Mon père, qu'y a-t-il là sur vos cheveux ? 

LE ROI. 

Sur mes cheveux ? 



S06 — -« LA PRINCESSE MALEINE >^- 

HJALMAR. 

Il y a du sang sur vos cheveux ! 

LE ROI. 

Sur mes cheveux ? — Oh ! c'est le mien ! 

On rit. 

Mais pourquoi riez-vous ? Il n'y a pas de quoi 
rire ! 

ANNE. 

Il a fait une chute dans le corridor. 

On frappe à une petite porte. 
UN SEIGNEUR. 

On frappe à la petite porte... 

LE ROI. 

Ah ! on frappe à toutes les portes ici ! Je ne 
veux plus qu'on frappe aux portes ! 

ANNE. 

Voulez-vous aller voir, Seigneur? 

UN SEIGNEUR, 
ouvrant la porte. 

C'est la nourrice, Madame. 

LE ROI. 

Qui? 



« ACTE CINQUIEME > 207 

UN SEIGNEUR. 

La nourrice, Sire ! 

ANNE, 
— se levant. — 

Attendez, c'est pour moi... 

HJALMAR. 

Mais qu'elle entre ! qu'elle entre ! 

— Entre la Nourrice. — 
LA NOURRICE. 

Je crois qu'il pleut dans la chambre de Ha- 
leine. 

LE ROI. 

Quoi? 

LA NOURRICE. 

Je crois qu'il pleut dans la chambre de Ma- 
leine. 

ANNE. 

Vous avez entendu la pluie contre les vi- 
tres. 

LA NOURRICE. 

Je ne peux pas ouvrir? 

ANNE. 

Non ! non ! il lui faut le repos ! 



208 — - LA PRINCESSE MALETNE *■ — 

LA NOURRICE. 

Je ne peux pas entrer?... 

ANNE. 

Non! non! non ! 

LE ROI. 

Non ! non ! non ! 

LA NOURRICE. 

On dirait que le roi est tombé dans la neige. 

LE ROI. 

Quoi? 

ANNE. 

Mais que faites-vous ici? Allez-vous-en! 
Allez-vous-en ! 

Sort la Nourrice. 
HJALMAR. 

Elle a raison; vos cheveux me semblent tout 
blancs. Est-ce un effet de la lumière? 

ANNE. 

Oui, il y a trop de lumière. 



* ACTE CINQUIÈME 209 

LE ROI. 

Mais pourquoi me regardez-vous tous? — 
Vous ne m'avez jamais vu? 

ANNE. 

Voyons, entrons dans la chapelle; l'office 
sera fini, venez donc. 

LE ROI. 

Non, non, j'aimerais mieux ne pas prier ce 
soir... 

HJALMAR. 

Ne pas prier, mon père ? 

LE ROI. 

Si, si, mais pas dans la chapelle... je ne me 
sens pas bien, pas bien du tout! 

ANNE. 

Asseyez-vous un instant. Seigneur. 

HJALMAR. 

Qu'avez-vous, mon père ? 

ANNE. 

Laissez, laissez, ne l'interrogez pas; il a été 

14 



210 LA PRINCESSE MALEINE •■ 

surpris par l'orage ; laissez-lui le temps de se 
remettre un peu, — parlons d'autre chose. 

HJALMAR. 

Ne verrons-nous pas la princesse Uglyane ce 
soir? 

ANNE. 

Non, pas ce soir, elle est toujours souffrante. 

LE ROI. 

Je voudrais être à votre place! 

HJALMAR. 

Mais ne dirait-on pas que nous sommes ma- 
lades nous aussi? — Nous attendons comme 
de grands coupables... 

LE ROI. 

Où voulez-vous en venir? 

HJALMAR. 

Plaît-il, mon père ? 

LE ROI. 

Où voulez-vous en venir? Il faut le dire fran- 
chement... 

ANNE. 

Vous n'avez pas compris. — Vous étiez dis- 



ACTE CINQUIÈME »■ 211 

trait. — Je disais qu'Uglyane est souffrante, 
mais elle va mieux. 

ANGUS. 

Et la princesse Maleine, Hjalmar?... 

HJALMAR. 

Vous la verrez ici avant la fin de... 

Ici la petite porte que la Nourrice 

a laissée entr'ouverte se met à battre sous un coup 

de vent qui fait trembler les lumières. 

LE ROI, 

— se levant. — 

Ah! 

ANNE. 

Asseyez-vous ! asseyez-vous ! C'est une petite 
porte qui bat... Asseyez-vous; il n'y a rien! 

HJALMAR. 

Mon père, qu'avez-vous donc ce soir? 

ANNE. 

N'insistez pas; il est malade. 

A un seigneur. 

Voudriez-vous aller fermer la porte ? 



2J2 — -« LA PRINCESSE MALEINE ' 

LE ROI. 

Oh ! fermez bien les portes ! — Mais pourquoi 
marchez-vous sur la pointe des pieds? 

HJALMAR. 

Y a-t-il un mort dans la salle ? 

LE ROI. 

Quoi? Quoi? 

HJALMAR. 

On dirait qu'il marche autour d'un cata- 
falque ! 

LE ROI. 

Mais pourquoi ne parlez-vous que de choses 
terribles, ce soir?... 

HJALMAR. 

Mais, mon père... 

ANNE. 

Parlons d'autre chose. N'y a-t-il pas de sujet 
plus joyeux? 

UNE DAMEDHONNEUR. 

Parlons un peu de la princesse Maleine... 



• « ACTE CINQUIÈME • 213 

LE kOI, 

— se levant. — 

Est-ce que? est-ce que?... 

ANNE. 

Asseyez-vous ! asseyez-vous ! 

LE ROI. 

Mais ne parlez pas de la... 

ANNE. 

Mais pourquoi ne parlerions-nous pas de la 
princesse Maleine? — Il me semble que les 
lumières brûlent mal ce soir. 

HJALMAR. 

Le vent en a éteint plusieurs. 

LE ROI. 

Allumez les lampes ! oui, allumez-les toutes! 

On rallume les lampes. 

Il fait trop clair maintenant! Est-ce que vous 
me voyez? 

HJALMAR. 

Mais mon père?... 



214 LA PRINCESSE MALEINE 

LE ROI. 

Mais pourquoi me regardez-vous tous ? 

ANNE. 

Éteignez les lumières. Il a les yeux très fai- 
bles. 

Un des seigneurs se lève et va pour sortir. 
LE ROI. 

OÙ allez-vous? 

LE SEIGNEUR. 

Sire, je... 

LE ROI. 

Il faut rester ! il faut rester ici ! Je ne veux 
pas que quelqu'un sorte de la salle! Il faut 
rester autour de moi! 

ANNE. 

Asseyez-vous, asseyez-vous. Vous attristez 
tout le monde. 

LE ROI. 

Quelqu'un touche-t-il aux tapisseries? 

H J A L M A R . 

Mais non, mon père. 



—^ ACTE CINQUIEME >- — 215 

LE ROI. 

Il y en a une qui... 

HJALMAR. 

C'est le vent. 

LE ROI. 

Pourquoi a-t-on déroulé cette tapisserie? 

HJALMAR. 

Mais elle y est toujours! c'est le Massacre des 
Innocents. 

LE ROI. 

Je ne veux plus la voir! je ne veux plus la 
voir! Écartez-la! 

On fait glisser la tapisserie et une autre apparaît, 
représentant le Jugement dernier. 

LE ROI. 

On l'a fait exprès ! 

HJALMAR. 

Comment ? . . . 

LE ROI. 

Mais avouez-le donc ! Vous l'avez fait exprès, 
et je sais bien où vous voulez en venir!... 



216 — -« LA PRINCESSE MALEINE 

UNE DAME D'HONNEUR. 

Que dit le roi? 

ANNE. 

N'y faites pas attention; il a été épouvanté 
par cette abominable nuit. 

HJALMAR. 

Mon père; mon pauvre père... qu'est-ce que 
vous avez? 

UNE DAME D'HONNEUR, 

Sire, voulez-vous un verre d'eau ? 

LE ROI. 

Oui, oui, — ah, non ! non ! — enfin tout ce 
que je fais ! tout ce que je fais ! 

HJALMAR. 

Mon père!... Sire!... 

UNE DAME D'HONNEUR. 

Le roi est distrait. 

HJALMAR. 

Mon père!... 



' ACTE CINQUIÈME 217 

ANNE. 

Sire ! — Votre fils vous appelle. 

HJALMAR, 

Mon père, — pourquoi tournez-vous toujours 
la tête? 

LE ROI. 

Attendez un peu! attendez un peu!... 

HJALMAR. 

Mais pourquoi tournez-vous la tête? 

LE ROI. 

J'ai senti quelque chose dans le cou. 

ANNE. 

Mais enfin, n'ayez pas peur de tout! 

HJALMAR. 

Il n'y a personne derrière vous. 

ANNE 

N'en parlez plus... n'en parlez plus, entrons 
dans la chapelle. Entendez-vous les béguines? 

Chants étouffés et lointains ; 
la reine Anne va vers la porte de la chapelle, 
le Roi la suit, puis retourne s'asseoir. 



218 LA PRINCESSE HALEINE " — 

LE ROI. 

Non! non! ne l'ouvrez pas encore! 

ANNE. 

Vous avez peur d'entrer? — Mais il n'y a pas 
plus de danger là qu'ici, pourquoi la foudre 
tomberait-elle plutôt sur la chapelle ? Entrons. 

LE ROI. 

Attendons encore un peu. Restons ensemble 
ici. — Croyez-vous que Dieu pardonne tout? Je 
vous ai toujours aimée jusqu'ici. — Je ne vous 
ai jamais fait de mal — jusqu'ici — jusqu'ici, 
n'est-ce pas? 

ANNE. 

Voyons, voj''ons, il n'est pas question de cela. 
— Il paraît que l'orage a fait de grands ra- 
vages. 

ANGUS. 

On dit que les cygnes se sont envolés. 

HJALMAR. 

Il y en a un qui est mort. 



« ACTE CINQUIEME 219 

LE ROI, 
— sursautant. — 

Enfin, enfin, dites-le, si vous le savez! Vous 
m'avez assez fait souffrir! Dites-le tout d'un 
coup! Mais ne venez pas ici... 

ANNE. 

Asseyez- vous ! asseyez-vous donc ! 

HJALMAR. 

Mon père! mon père! qu'est-il donc arrivé? 

LE ROI. 

Entrons ! 

Éclairs et tonnerres. 
Une des sept béguines ouvre la porte de la chapelle 
et vient regarder dans la salle ; on entend les autres chanter les 
litanies de la Sainte Vierge x Rosa mystica, — ora pro nobis. — 
Turris davidica »,etc., tandis qu'une grande clarté rouge, provenue 
des vitraux et de l'illumination du tabernacle, inonde subitement 
le Roi et la reine Anne. 

LE ROI. 

Qui est-ce qui a préparé cela? 

TOUS. 

Quoi? quoi? qu'y a-t il? 

LE ROI. 

Il y en a un ici qui sait tout! il y en a un ici 



220 LA PRINCESSE MALEINE *■ 

qui a préparé tout cela! mais il faut que je 
sache... 

ANNE, 
l'entraînant. 

Venez ! venez ! 

LE ROI. 

Il y en a un qui l'a vu ! 

ANNE. 

Mais c'est la lune, venez ! 

LE ROI. 

Mais c'est abominablement lâche ! Il y en a 
un qui sait tout! Il y en a un qui l'a vu et qui 
n'ose pas le dire!... 

ANNE. 

Mais c'est le tabernacle !... — Allons-nous-en! 

LE ROI. 

Oui! oui! oui ! 

ANNE. 

Venez ! venez ! 

Ils sortent précipitamment par une porte opposée 
à celle de la chapelle. 

LES UNS. 

Oij vont-ils? 

LES AUTRES, 

Qu'y a-t-il ? 



ACTE CINQUIEME « 221 

UN SEIGNEUR. 

Toutes les forêts de sapins sont en flamme ! 

ANGUS. 

Les malheurs se promènent cette nuit. 

Ils sortent tous. 




SCENE III 



UN CORRIDOR DU CHATEAU 

On découvre le grand chien noir qui gratte a une porte. 
Entre la Nourrice avec une lumière. 



LA NOURRICE. 

IL est encore à la porte de Maleine! — Plu- 
ton ! Pluton ! qu'est-ce que tu fais là ? — 
Mais qu'a-t-il donc à gratter à cette porte ? — 
Tu vas éveiller ma pauvre Maleine! Va-t'en! 
va-t'en ! va-t'en ! 

Elle frappe des pieds. 

Mon Dieu ! qu'il a l'air effrayé ! Est-il arrivé 



222 — > LA PRINCESSE MALEINE 

un malheur? A-t-on marché sur ta patte, mon 
pauvre Pluton? Viens, nous allons à la cuisine. 

Le chien retourne gratter à la porte. 

Encore à cette porte ! encore à cette porte ! 
Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte? Tu 
voudrais être auprès de Maleine? — Elle dort, 
je n'entends rien! Viens, viens; tu l'éveille- 
rais. 

Entre le prince Hjalmar. 
HJALMAR. 

Qui va là? 

LA NOURRICE. 

C'est moi, Seigneur. 

HJALMAR. 

Ah! c'est vous, nourrice! Encore ici? 

LA NOURRICE. 

J'allais à la cuisine, et j'ai vu le chien noir 
qui grattait à cette porte. 

HJALMAR. 

Encore à cette porte ! Ici Pluton ! ici Pluton ! 

LA NOURRICE. 

Est-ce que l'office est fini? 



• ACTE CINQUIEME 223 

HJALMAR. 

Oui... Mon père était étrange ce soir! 

LA NOURRICE. 

Et la reine de mauvaise humeur!... 

HJALMAR. 

Je crois qu'il a la fièvre ; — il faudra veiller 
sur lui; il pourrait arriver de grands malheurs. 

LA NOURRICE. 

Enfin; les malheurs ne dorment pas... 

HJALMAR. 

Je ne sais ce qui arrive ce soir — ce n'est 
pas bien ce qui arrive ce soir. Il gratte encore 
à cette porte!... 

LA NOURRICE. 

Ici Pluton ! donne-moi la patte. 

HJALMAR. 

Je vais un moment au jardin. 

LA NOURRICE. 

Il ne pleut plus ? 

HJALMAR. 

Je crois que non. 



224 LA PRINCESSE MALEINE « 

LA NOURRICE. 

Il gratte encore à cette porte ! Ici Pluton ! 
ici Pluton! Fais le beau! voyons, fais le beau! 

— Le chien aboie. — 
HJALMAR. 

Il ne faut pas aboyer. Je vais l'emmener. Il 
finirait par éveiller Maleine. Viens ! Pluton ! 
Pluton! Pluton! 

LA NOURRICE. 

Il y retourne encore ! 

HJALMAR. 

Il ne veut pas la quitter... 

LA NOURRICE. 

Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte ? 

HJALMAR. 

Il faut qu'il s'en aille. Va-t'en! va-t'en! va- 
t'en! 

Il donne un coup de pied au chien, qui hurle, 
mais retourne gratter à la porte. 

LA NOURRICE. 

Il gratte, il gratte, il renifle. 



" ACTE CINQUIEME 2; 

HJALMAR. 

Il flaire quelque chose sous la porte. 

LA NOURRICE. 

Il doit y avoir quelque chose... 

HJALMAR. 

Allez voir... 

LA NOURRICE. 

La chambre est fermée; je n'ai pas la clef. 

HJALMAR. 

Qui est-ce qui a la clef? 

LA NOURRICE. 

La reine Anne. 

HJALMAR. 

Pourquoi a-t-elle la clef? 

LA NOURRICE. 

Je n'en sais rien. 

HJALMAR. 

Frappez doucement. 

LA NOURRICE. 

Je vais l'éveiller. 

HJALMAR, 

Écoutons. 

15 



26 LA PRINCESSE MALEINE " 

LA NOURRICE. 

Je n'entends rien. 

HJALMAR. 

Frappez un petit coup. 

Elle frappe trois petits coups. 
LA NOURRICE. 

Je n'entends rien. 

HJALMAR. 

Frappez un peu plus fort. 

Au moment où elle frappe le dernier coup, 

on entend subitement le tocsin, comme s'il était sonné 

dans la chambre. 

LA NOURRICE. 

Ah! 

HJALMAR. 

Les cloches! le tocsin!... 

LA NOURRICE. 

Il faut que la fenêtre soit ouverte. 

HJALMAR. 

Oui, oui, entrez ! 

LA NOURRICE. 

La porte est ouverte ! 



« ACTE CINQUIEME 227 

HJxVLMAR. 

Elle était fermée? 

LA NOURRICE. 

Elle était fermée tout à l'heure ! 

HJALMAR. 

Entrez ! 

La Nourrice entre dans la chambre. 

LA NOURRICE, 

sortant de la chambre. 

Ma lumière s'est éteinte comme j'ouvrais la 
porte... Mais j'ai vu quelque chose... 

HJALMAR. 

Quoi? quoi? 

LA NOURRICE. 

Je ne sais pas. La fenêtre est ouverte. — Je 
crois qu'elle est tombée... 

HJALMAR. 

Maleine? 

LA NOURRICE. 

Oui. — Vite! vite! 

HJALMAR. 

Quoi? 

LA NOURRICE. 

Une lumière! 



228 « LA PRINCESSE MALEINE »— 

HJALMAR. 

Je n'en ai pas. 

LA NOURRICE. 

Il y a une lampe au bout du corridor. Allez 
la chercher. 

HJALMAR. 

Oui. 

Il sort. 

LA NOURRICE, 
à la porte. 

Maleine! où es-tu, Maleine! Maleine! Ha- 
leine! Maleine! 

Rentre Hjalmar. 
HJALMAR. 

Je ne peux la décrocher. Où est votre lampe? 
J'irai l'allumer. 

Il sort. 
LA NOURRICE. 

Oui. — Maleine! Maleine! Maleine! Es-tu 
malade? Je suis ici! Mon Dieu! Mon Dieu! 
Maleine! Maleine! Maleine! 

Rentre Hjalmar avec la lumière. 
HJALMAR. 

Entrez ! 

Il donne la lumière à la Nourrice qui rentre dans la chambre. 



Ah! 



ACTE CINQUIÈME 

LA NOURRICE, 

dans la chambre. 

HJALMAR, 

à la porte. 



Quoi? quoi ? qu'y a-t-il ? 



LA NOURRICE, 

dans la chambre. 



Elle est morte! Je vous dis qu'elle est morte! 
Elle est morte ! elle est morte ! 



HJALMAR. 

à la porte. 

Elle est morte! Maleine est morte? 

LA NOURRICE, 

dans la chambre. 

Oui ! oui ! oui ! oui ! Entrez ! entrez ! entrez ! 



HJALMAR, 
entrant dans la chambre. 

Morte? Est-ce quelle est morte? 

LA NOURRICE. 

Maleine! Maleine! Maleine! Elle est froide! 
Je crois qu'elle est froide ! 

HJALMAR. 

Oui! 



Oh! oh! oh! 



LA PRINCESSE MALEINE 



LA NOURRICE. 



La porte se referme. 




SCENE IV 

LA CHAMBRE 
DE LA PRINCESSE MALEINE 

On découvre Hjalmar et la Nourrice. 
Durant toute la scène, on entend sonner le tocsin au dehors, 



LA NOURRICE. 

-/jLidez-moi! aidez-moi! 

HJALMAR. 

Quoi? à quoi? à quoi? 

LA NOURRICE. 

Elle est raide! Mon Dieu! mon Dieu! Ma- 
leine! Maleine! 

HJALMAR. 

Mais ses yeux sont ouverts!... 



— -« ACTE CINQUIEME " 231 

LA NOURRICE. 

On l'a étranglée! Au cou! au cou! au cou! 
voyez ! 

HJALMAR. 

Oui! oui! oui! 

LA NOURRICE. 

Appelez ! appelez ! criez ! 

HJALMAR. 

Oui! oui! oui! Oh! oh! 

Dehors. 

Arrivez! arrivez! Etranglée! étranglée! Ha- 
leine! Haleine! Haleine! Étranglée! étranglée! 
étranglée! Oh! oh! oh! Étranglée! étranglée! 
étranglée! 

On l'entend courir dans le corridor et battre 
les portes et les murs. 

UN DOMESTIQUE, 

dans le corridor. 

Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? 

HJALMAR, 

Étranglée! étranglée!... 



<2 — - LA PRINCESSE MALEINE - — 

LA NOURRICE, 
dans la chambre. 

Maleine ! Maleine ! Ici ! ici ! 

LE DOMESTIQUE, 
entrant. 

C'est le fou! On Ta trouvé sous la fenêtre! 

LA NOURRICE. 

Le fou? 

LE DOMESTIQUE. 

Oui ! oui ! Il est dans le fossé ! Il est mort ! 

LA NOURRICE. 

La fenêtre est ouverte! 

LE DOMESTIQUE. 

Oh ! la pauvre petite princesse ! 

Entrent Angus, des seigneurs, des dames, 

des domestiques, des servantes et les Sept Béguines, 

avec des lumières. 

TOUS. 

Qu'y a-t-il? Qu'est-il arrivé? 

LE DOMESTIQUE. 

On a tué la petite princesse !... 



« ACTE CINQUIEME 233 

LES UNS. 

On a tué la petite princesse? 

LES AUTRES. 

Maleine ? 

LE DOMESTIQUE. 

Oui, je crois que c'est le fou! 

UN SEIGNEUR. 

J'avais dit qu'il arriverait des malheurs... 

LA NOURRICE. 

Maleine! Maleine! Ma pauvre petite Ma- 
leine!... Aidez-moi! 

UNE BÉGUINE. 

Il n'y a rien à faire ! 

UNE AUTRE BÉGUINE. 

Elle est froide! 

LA TROISIÈME BÉGUINE. 

Elle est roide! 

LA QUATRIÈME BÉGUINE. 

Fermez-lui les yeux! 



234 -• LA PRINCESSE MALEINE " 

LA CINQUIÈME BÉGUINE. 

Ils sont figés! 

LA SIXIÈME BÉGUINE. 

Il faut joindre ses mains! 

LA SEPTIÈME BÉGUINE. 

Il est trop tard ! 

UNE DAME, 

— s'évanouissant. — 

Oh! oh! oh! ' 

LA NOURRICE. 

Aidez-moi à soulever Maleine! Aidez-moi! 
mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi donc! 

LE DOMESTIQUE. 

Elle ne pèse pas plus qu'un oiseau! 

On entend de grands cris dans le corridor. 

LE ROI, 
dans le corridor. 

Ah ! ah ! ah ! ah ! ah ! Ils l'ont vu ! ils Tont vu ! 
Je viens ! je viens ! je viens ! 



— < ACTE CINQUIEME *■ — 235 

ANNE, 

dans le corridor. 

Arrêtez ! arrêtez ! Vous êtes fou ! 

LE ROI. 

Venez ! venez ! Avec moi ! avec moi ! Mordez ! 
mordez! mordez! 

Entre le Roi entraînant la reine Anne. 

Elle et moi ! Je préfère le dire à la fin ! Nous 
Tavons fait à deux! 

ANNE. 

Il est fou! Aidez-moi! 

LE ROI. 

Non, je ne suis pas fou! Elle a tué IMaleine. 

ANNE. 

Il est fou ! Emmenez-le ! Il me fait mal ! Il 
arrivera malheur! 

LE ROI . 

C'est elle! c'est elle! Et moi! moi! moi! j'y 
étais aussi!... 

HJALMAR. 

Quoi? quoi? 



236 — • LA PRINCESSE MALEINE » 

LE ROI. 

Elle l'a étranglée ! Ainsi ! ainsi ! Voyez ! voyez ! 
voyez ! On frappait aux fenêtres ! Ah ! ah ! ah ! 
ah! ah! Je vois là son manteau rouge sur Ha- 
leine ! Voyez ! voyez ! voyez ! 

HJALMAR. 

Comment ce manteau rouge est-il ici ? 

ANNE. 

Mais qu'est-il arrivé? 

HJALMAR. 

Comment ce manteau rouge est-il ici ? 

ANNE. 

Mais vous voyez bien qu'il est fou!... 

HJALMAR. 

Répondez-moi! comment est-il ici?... 

ANNE. 

Est-ce que c'est le mien ? 

HJALMAR. 

Oui, le vôtre ! le vôtre ! le vôtre ! le vôtre ! 



— ■" ACTE CINQUIÈME » 237 

ANNE. 

Lâchez-moi donc ! Vous me faites mal! 

HJALMAR. 

Comment est-il ici? ici? ici? — Vous l'avez?... 

ANNE. 

Et après?.., 

HJALMAR. 

Oh! la putain! putain! putain! monstru... 
monstrueuse putain!... Voilà! voilà! voilà! 
voilà ! voilà ! 

Il la frappe de plusieurs coups de poignard. 
ANNE. 

Oh ! oh ! oh ! 

— Elle meurt. — 
LES UNS. 

Il a frappé la reine! 

LES AUTRES. 

Arrêtez-le! 

HJALMAR. 

Vous empoisonnerez les corbeaux et les vers. 

TOUS. 

Elle est morte ! 



238 * LA PRINCESSE MALEINE " 

ANGUS. 

Hjalmar! Hjalmar! 

HJALMAR. 

Allez-vous-en! Voilà! voilà! voilà. 

Il se frappe de son poignard. 

Maleine ! Maleine ! Maleine ! — Oh ! mon père ! 
mon père. 

— Il tombe. — 
LE ROI. 

Ah! ah! ah! 

HJALMAR. 

Maleine! Maleine! Donnez-moi, donnez-moi 
sa petite main. — Oh ! oh ! ouvrez les fenêtres ! 
Oui! oui! oh ! oh! 

Il meurt. 
LA NOURRICE. 

Un mouchoir! un mouchoir! Il va mourir! 

ANGUS. 

Il est mort! 

LA NOURRICE. 

Soulevez-le! Le sang l'étouffé! 



ACTE CINQUIÈME » 239 

UN SEIGNEUR. 

Il est mort ! 

LE ROI. 

Oh! oh! oh! Je n'avais plus pleuré depuis le 
déluge! Mais maintenant je suis dans l'enfer 
jusqu'aux yeux ! Mais regardez leurs yeux ! Ils 
vont sauter sur moi comme des grenouilles! 

ANGUS. 

Il est fou. 

LE ROI. 

Non, non, mais j'ai perdu courage!... Ah! 
c'est à faire pleurer les pavés de l'enfer!... 



ANGUS. 

Emmenez-le, il ne peut plus voir cela!... 

LE ROI. 

Non, non, laissez-moi ; — je n'ose plus rester 
seul... où donc est labelle reine Anne? — Anne!... 
— Anne!... — Elle est toute tordue!... — Je ne 
l'aime plus du tout!... Mon Dieu! qu'on a l'air 
pauvre quand on est mort!... Je ne voudrais 
plus l'embrasser maintenant!... Mettez quelque 
chose sur elle. 



240 — -• LA PRINCESSE MALEINE » 

LA NOURRICE. 

Et sur Maleine aussi... Maleine ! Maleine... 
oh! oh! oh! 

LE ROI. 

Je n'embrasserai plus personne dans ma vie, 
depuis que j'ai vu tout ceci!... Où donc est notre 
pauvre petite Maleine ? 

Il prend la main de Maleine. 

Ah ! elle est froide comme un ver de terre ! 
— Elle descendait comme un ange dans mes 
bras... Mais c'est le vent qui l'a tuée! 

ANGUS. 

Emmenons-le! pour Dieu, emmenons-le! 

LA NOURRICE. 

Oui! oui! 

UN SEIGNEUR. 

Attendons un instant! 

LE ROI. 

Avez-vous des plumes noires? Il faudrait des 
plumes noires pour savoir si la reine vit en- 



« ACTE CINaUltME - — 241 

core... C'était une belle femme, vous savez! — 
Entendez-vous mes dents? 

Le petit jour entre dans la chambre. 
TOUS. 

Quoi? 

LE ROI. 

Entendez-vous mes dents? 

LA NOURRICE. 

Ce sont les cloches, Seigneur... 

LE ROI. 

Mais, c'est mon cœur alors!... Ah! je les ai- 
mais bien tous les trois, voyez-vous! — Je vou- 
drais boire un peu... 

LA NOURRICE, 
apportant un verre d'eau. 

Voici de l'eau. 

LE ROI. 

Merci. 

Il boit avidement. 
LA NOURRICE. 

Ne buvez pas ainsi... Vous êtes en sueur. 

i6 



242 — * LA PRINCESSE MALEINE " — 

LE ROI. 

J'ai si soif! 

LA NOURRICE. 

Venez, mon pauvre Seigneur! Je vais es- 
suyer votre front. 

LE ROI. 

Oui. — Aïe! vous m'avez fait mal! Je suis 
tombé dans le corridor... j'ai eu peur! 

LA NOURRICE. 

Venez, venez. Allons-nous-en. 

LE ROI. 

Ils vont avoir froid sur les dalles... — Elle a 
crié « Maman! w et puis, -« oh! oh! oh! >»^ — 
C'est dommage, n'est-ce pas? Une pauvre petite 
fille... mais c'est le vent... Oh! n'ouvrez jamais 
les fenêtres! — Il faut que ce soit le vent... Il 
y avait des vautours aveugles dans le vent 
cette nuit ! — Mais ne laissez pas traîner 
ses petites mains sur les dalles... Vous allez 
marcher sur ses mains! — Oh! oh! prenez 
garde ! 



— -« ACTE CINQUIÈME - — 243 

LA NOURRICE. 

Venez, venez. Il faut se mettre au lit. Il est 
temps. Venez, venez. 

LE ROI. 

Oui, oui, oui, il fait trop chaud ici. Éteignez 
les lumières; nous allons au jardin; il fera frais 
sur la pelouse, après la pluie! J'ai besoin d'un 
peu de repos... Oh! voilà le soleil! 

Le soleil entre dans la chambre. 
LA NOURRICE. 

Venez, venez; nous allons au jardin. 

LE ROI. 

Mais il faut enfermer le petit Allan! Je ne 
veux plus qu'il vienne m'épouvanter! 

LA NOURRICE. 

Oui, oui, nous l'enfermerons. Venez, venez. 

LE ROI. 

Avez-vous la clef? 

LA NOURRICE. 

Oui, venez. 



244 — - LA PRINCESSE MALEINE 

LE ROI. 

Oui, aidez-moi... J'ai un peu de peine à mar- 
cher... Je suis un pauvre petit vieux... Les 
jambes ne vont plus... Mais la tête est solide... 

S'appuyant sur la Nourrice. 

Je ne vous fais pas mal? 

LA NOURRICE. 

Non, non, appuyez hardiment. 

LE ROI. 

Il ne faut pas m'en vouloir, n'est-ce pas? 
Moi qui suis le plus vieux, j'ai du mal à 
mourir... Voilà! voilà! à présent c'est fini! Je 
suis heureux que ce soit fini; car j'avais tout le 
monde sur le cœur. 

LA NOURRICE. 

Venez, mon pauvre Seigneur. 

LE ROI. 

Mon Dieu ! mon Dieu ! elle attend à présent 
sur les quais de l'enfer ! 

LA NOURRICE. 

Venez ! venez ! 



ACTE CINQUIÈME 



LE ROI. 



Y a-t-il quelqu'un ici qui ait peur de la ma- 
lédiction des morts? 

ANGUS. 

Oui, Sire, moi... 

LE ROI. 

Eh bien! fermez les yeux alors et allons-nous- 
en ! 

LA NOURRICE. 

Oui, oui, venez, venez. 

LE ROI. 

Je viens, je viens! Oh! oh! comme je vais 
être seul maintenant!... — Et me voilà dans le 
malheur jusqu'aux oreilles! — A soixante-dix- 
sept ans! Où donc êtes-vous? 

LA NOURRICE. 

Ici, ici. 

LE ROI. 

Vous ne m'en voudrez pas? — Nous allons 
déjeuner; y aura-t-il de la salade? — Je vou- 
drais un peu de salade... 

i6. 



246 « LA PRINCESSE MALEINE " — 

LA NOURRICE. 

Oui, oui, il y en aura. 

LE ROI. 

Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu triste 
aujourd'hui. — Mon Dieu! mon Dieu! que les 
morts ont donc l'air malheureux!... 

Il sort avec la Nourrice. 
A N G U S 

Encore une nuit pareille et nous serons tout 
blancs! 

Ils sortent tous, 

à l'exception des Sept Béguines, qui entonnent 

le '< Miserere ». en transportant les cadavres sur le lit. 

Les cloches se taisent. On entend les rossignols 

au dehors. Un coq saute sur l'appui 

de la fenêtre et chante. 

— FIN DU CINQUIÈME ACTE - 




TABLE 




TABLE DES SCENES 



ACTE PREMIER 

I. — Les jardins du château 3 

II. — Un appartement du château 11 

III. — Une forêt 20 

IV. — Une chambre voûtée dans une tour . . 27 



ACTE DEUXIÈME 



I. — Une forêt 41 

II. — Une salle dans le château 49 

III. — Une rue du village 53 

IV. — Un appartement du château 63 

V. — Un corridor dans le château 67 

VI. — Un bois dans un parc 71 



ACTE TROISIEME 

I. — Un appartement du château 85 

II. — Une salle d'apparat dans le CHATEAU. . 92 

III. — Devant le château 100 

IV. — Une chambre dans la maison du médecin. 109 

V. — Une cour du château m 

ACTE QUATRIÈME 

I. — Une partie du jardin 129 

II. — Une cuisine du château 133 

III. — La chambre de la princesse .maleine . 140 

IV. — Un corridor du château 145 

V. — La chambre de la princesse maleine . 154 

ACTE CINQUIÈME 

I. — Une partie du cimetière devant le CHATEAU 187 

II. — Une salle précédant la chapelle du châ- 

teau 195 

III. — Un corridor du château 221 

IV. — La cha.mbre de la princesse maleine . . 230 




CE LIVRE, LE DEUXIEME DE LA 

COLLECTION DU « THEATRE 

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AD. VAN BEVER. TIRÉ A MILLE CENT Q^UATORZE EXEMPLAIRES, 

SOIT : 6 EX. SUR VIEUX JAPON IMPERIAL, NUMÉROTES 

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LE XXVII JUILLET MCMXVIII, LES ORNEMENTATIONS 

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ONT ÉTÉ DESSINÉES ET GRAVÉES 

SUR BOIS PAR MAUR. ACHENER. 



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