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Full text of "Inductions morales et physiologiques"

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INDUCTIONS 

MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES 


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I.MPRIMI:R1F.  DF.  m  "f   Ve  DONDF.Y-nUPRV  , 

40,  l'iio  Sainl-I.ou  ». 


INDUCTIONS 

MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES 

PAR  H.  KÉRATRY, 


TKOISIËUE  ÉDITION, 


PARIS. 

LIBKAIRIE  DE  CHARLES    GOSBELIN, 


ta,j)^ 


mMêi, 


4^wyq5J^ 


•  •    • 
•  • . 


•  •  « 

*  • 


'  : .    •  •  ;  ••• 


PRÉFACE. 


Indépendamment  de  plusieurs  sujets  de  haute  mé- 
taphysique que  nous  allons  essayer  de  traiter  dans  ces 
pages ,  notre  désir  est  de  présenter  au  public  une  con- 
cordance de  la  physiologie  avec  la  morale.  Nous  croyons 
qu'il  est  plus  que  temps  de  rallier  Tune  à  l'autre  ces 
deox  parties  essentielles  de  nos  connoissances  et  de 
nos  devoirs.  Si  nous  échouons  dans  notre  projet,  ce 
sera  un  ouvrage  à  refaire.  Quant  à  nous,  nous  n'aurons 
garde  d'y  remettre  la  main.  Pour  être  excusable ,  la 
présomption  doit  avoir  un  terme.  Le  respectable  Bon- 
net, de  Genève,  a  donné  à  l'un  de  ses  écrits  le  titre  de 
Cmtemplation  de  la  nature.  C'était  nous  l'interdire 
pour  le  nôtre.  Le  talent  avec  lequel  il  a  traité  son  su- 
jet eût  amené  des  comparaisons  qu'il  est  dans  notre 
intérêt  d'éviter.  D'ailleurs  notre  plan  n'est  pas  le  même. 
^ous  ne  nous  sommes  attachés  qu'à  une  seule  des  par« 


Vï  PKÉFACÈ. 

lies  quLont  fixé  son  attention.  Il  est  vrai  que  pour 
rhomme ,  c'est  la  plus  importante ,  et  que  toutes  les 
autres  s'y  rattachent  naturellement  * .  Voilà  ce  que  nous 
eussions  tâché  d'annoncer  par  notre  titre ,  si  en  cela 
même  nous  n'avions  eu  la  crainte  de  lui  donner  une 
apparence  ambitieuse, 

'  Éffectivemetot,  iiotfs  cdmpfiOBï  intituler  ce  Wite  :  th  thomnte  prêtent  et  futur. 


AVIS 

MIS  EN  TÊTE  DE  LA  SECONDE  ÉDITION , 

PUBLliB  BN  1818. 


La  réimpression  d'un  ouvrage  philosophique ,  publié  depuis  peii 
de  mois ,  est  flatteuse  pour  son  auteur,  surtout  quand  le  succès 
qui  la  motive  s'est  décidé  à  une  époque  où  les  grands  intérêts  de 
la  patrie  sembloient  devoir  absorber  tout  entière  l'attention  de 
celle  partie  du  public  la  plus  capable  d'apprécier  le  travail  d'une 
composition  grave.  Il  ne  falloit  rien  moins  que  le  suffrage  de 
presque  tous  les  journaux  de  la  capitale ,  pour  détourner,  A  notre 
profit,  quelques-unes  des  méditations  des  tètes  pensantes.  En  cela 
même,  ils  nous  ont  fait  la  faveur  de  s'entendre,  faveur  dont  nous 
senloDs  d'autant  plus  le  prix ,  qu'aujourd'hui  les  gens  de  lettres 
les  plus  distingués  de  France  coopèrent  à  la  rédaction  des  feuilles 
publiques. 

Un  pareil  accueil  a  été  loin  de  nous  inspirer  une  présomptueuse 
s^urité.  Nous  avons  cru  qu'une  continuité  de  travail,  qu'une 
surveillance  sévère  de  nos  pensées ,  comme  des  expressions  qui 
nous  ont  servi  à  les  rendre,  qu'enGn  une  liaison  plus  intime  de 
^uies  les  parties  de  notre  ouvrage,  et  par  conséquent  une  évi> 
dence  plus  sentie  du  but  que  nous  nous  sommes  proposé ,  dévoient 
(si  toutefois  il  n'y  a  pas,  en  ceci,  trop  d'audace  )  enlever  au  suc- 
<^  obtenu  quelques-uns  des  motifs  puisés  dans  une  première  in- 
dulgence, et  nous  procurer  ainsi  le  plus  utile,  commele  plus  noble 
moyen  de  nous  acquitter  envers  nos  lecteurs . 

Celte  seconde  édition  des  Inductions  morale*  et  physiologiques 
parotira  encore  sous  un  titre  qui  se  ressent  de  notre  timidité , 
mais  que  le  public  nous  a  rendu  bien  cher,  en  le  couvrant  de  sa 
protection.  En  retour,  nous  avons  veillé  à  ce  qu'elle  offrit  un 
surcroît  de  rigueur  dans  le  raisonnement,  d'ordre  dans  les  idées , 
^^  propriété  dans  les  termes,  et  d'intérêt  dans  ce  qui  tient  aux 


AVIS  SUR  LA  SECONDE   ÉDITION.  IX 

notre  opiniâtreté  ne  seroit  blâmable ,  puisqu'elle  ne  procéderoit 
que  d'erreur  ou  d'ignorance.  Nous  le  disons  hardiment,  mais  sans 
orgueil,  car  notre  déclaration  doit  être  gravée  dans  le  cceur  de  tout 
homme  de  lettres  pénétré  de  la  dignité  de  son  état:  «  Nous  n'avons 
»  pas  tracé  une  ligne  qui  ne  soit  l'expression  franche  de  notre  pen- 
»  sée  personnelle.  » 

Toutefois ,  présumant  que  c'est  uniquement  à  notre  négligence 
que  nous  devons  nous  en  prendre  si,  dans  la  précédente  édition, 
nos  aperçus  sur  l'âme  n'ont  pas  brillé  de  toute  la  lucidité  exigée 
dans  ces  sortes  de  matières ,  nous  avons  ajouté  au  livre  lY,  dit  De 
VÈtre  spirituel ,  un  chapitre  écrit  dans  la  double  intention  de 
répondre  à  quelques  objections  et  de  calmer  toute  inquiétude  re- 
ligieuse ou  philosophique.  Peut-être  y  aurons- nous  indiqué  en 
quoi  consiste  la  véritable  spiritualité  de  l'âme.  Qu'importe  après 
tout  la  nature  de  cette  dernière,  pourvu  qu'il  soit  prouvé  qu'elle 
parvient  à  une  réalité  d'existence  déterminée  par  ses  propres  actes? 
et  c'est  là  ce  que  nous  avons  mis  hors  du  doute. 

Quoiqu'il  y  ait  toujours  plus  ou  moins  de  risques  pour  un  écri- 
vain a  occuper  de  soi  les  lecteur»,  oserons-nous  hasarder  une  ré- 
flexion fondée  sur  la  manière  dont  le  public  vient  d'accueillir  le 
livre  qu'il  nous  autorise  lui-même  à  replacer  sous  ses  yeux  ?  Une 
bienveillance  aussi  marquée  que  celle  dont  nous  nous  sommes  vus 
l'objet  aidera  sans  doute  l'observateur  impartial  à  repousser  le 
reproche  de  frivolité  trop  souvent  dirigé  contre  la  nation  de  l'Eu- 
rope qui,  depuis  vingt-cinq  ans,  a  publié  le  plus  d'écrits  impor- 
tans  [par  leur  sujet,  comme  par  leur  influence  sur  la  civilisation. 
Au  milieu  de  toutes  nos  agitations  politiques,  au  milieu  des  grands 
intérêts  pour  lesquels  milite  la  génération  présente,  notre  ouvrage 
eût-il  réussi  à  se  faire  lire,  si  les  questions  les  plus  ardues  sur 
l'homme  et  sa  destination  n'avoient  trouvé  en  France  des  esprits 
(\ui  ue  veulent  pas  rester  étrangers  à  la  science  des  Locke,  des 
Leibnitz,  des  Ualler  et  des  Bonnet  ? 

Tout  en  admirant  les  travaux  de  ceux  qui  nous  ont  précédés 
t^aos  la  carrière  des  observations  philosophiques,  nous  nous  sommes 
permis  de  ne  pas  adopter  toujours  leurs  vues;  nous  sommes  allés 
même  plus  d'une  fois  jusqu'à  leur  substituer  (es  nôtres.  Autre- 


L'AUTEUR  DES  INDUCTIONS  MORALES  ET  PHYSIOLOfilQUES 

AU  LECTEUR. 


Il  y  aura  bientôt  vingt-trois  ans  que  la  seconde  édition  de 
cet  ouvrage  a  paru.  Il  étoit  le  fruit  de  dix  ans  de  réflexions 
et  d'études  solitaires,  faites  au  fond  d'une  habitation  de 
campagne.  Ainsi  voilà  bien  du  temps  écoulé,  depuis  que 
nous  conçûmes  la  pensée  d'un  livre,  pendant  la  confection 
duquel,  au  défaut  de  bibliothèques  et  de  communication 
avec  les  savans  de  la  capitale,  pour  ne  pas  rester  trop  au- 
dessous  dés  connoissances  acquises,  il  nous  falloit  demander 
à  une  méditation  opiniâtre  ce  que  d'autres  avoient  à  leur 
portée  et  presque  sous  la  main.  Notre  but,  ainsi  que  nous 
le  dirons  tout-à-l'heure ,  étoit  honnête;  le  ciel  bénit  nos  ef- 
forts, et  la  belle  cause  de  notre  avenir,  fondée  sur  la  moralité 
humaine  comme  sur  la  justice  toute  puissante  du  Créateur, 
n'a  pas  répudié  notre  zèle. 

D^uis  lors,  nous  nous  sommes  livrés  à  plusieurs  autres 
publications,  moins  sérieuses  et  moins  ardues,  dans  les- 
quelles pourtant  nous  avons  eu  le  dessein  de  développer  ou 
de  mettre  en  action  une  pensée  principale  de  quelque  va- 
leur; mais,  à  plus  d'un  titre,  les  Inductions  seront  toujours 
pour  nous  notre  ouvrage  de  prédilection.  Elles  sont,  en  eflet, 
celui  qui,  après  le  déplacement  de  nos  modestes  pénales 
transportés  à  Paris,  nous  a  mérité  le  mandat  politique  de 
nos  compatriotes  du  Finistère,  quand  ils  rentrèrent  dans  le 
droit  d'une  véritable  reprc^senlation  par  l'ordonnance  du 
^septembre  1816,  bienfait  immense  rendu  à  nos  libertés 
pendant  le  ministère  de  M.  le  duc  Decazes,  et  dont  nous 
croyons  que  le  souvenir  honorera  la  mémoire  de  cet  homme 
d'État. 

Nous  avons  deux  mots  à  dire  encore  sur  l'origine  de  notre 
travail.  Presque  tous  les  ouvrages  de  physiologie  publiés  de 


INDUCTIONS 

MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES. 


LIVRE  PREMIER. 


DE  l'Être  proprement  dit. 


CHAPITRE  PREMIER. 

Plan  de  TouTrage. 

Nous  avons  formé  un  vaste  projet  philosophique,  et  nous 
lui  consacrons  ce  volume,  non  sans  la  crainte  de  succomber 
dans  l'exécution.  A  peine  avons-nous  eu  mis  la  main  à  l'œu- 
vre, que  nous  avons  jugé  notre  entreprise  téméraire.  Poui^ 
quoi  vous  y  engager?  dira-t-on.  Parce  qu'après  avoir  médité 
pendant  plusieurs  années,  nous  ne  croyons  pas  avoir  pris 
de  simples  conjectures  pour  des  vérités;  parce  que  nous 
afons  pensé  qu'il  serait  beau  de  rattacher  Thomme  au  ri- 
che spectacle  de  la  création  et  au  système  général  des  mon- 
des ;  parce  qu'enfin  nous  nous  abusons  peut-être  au  point 
de  nous  croire  en  possession  de  quelques  matériaux  qui  » 
s'ils  ne  suffisent  pas  à  la  construction  d'un  édifice  imposant, 
présenteront  au  moins  des  fondations  sur  lesquelles  des  mains 
plus  heureuses  ou  plus  habiles  assiéront  le  temple  dont  nous 
aurons  fourni  le  premier  trait. 
Noire  entreprise  est  donc  justifiée. 
Dans  le  premier  livre  nous  parlerons  de  l'être  proprement 
dit;  le  suivant  traitera  du  néant,  qui  sera  à  sa  place,  puis- 
que la  création  en  est  sortie  ;  nous  entretiendrons  ensuite 
\    ^e  lecteur  de  l'être  matériel  ;  de  ce  que  Ton  peut  entendre 

l 


MORALES  Et  MitMÔiOGIQUES.  3 

dé  poUToii  totlrmenter  Tcsprit  de  Thommë.  Il  rie  lei^lt  pas 
en  sa  puissance  d'appeler  dans  son  cerveau  une  seule  percep- 
tion dont  les  élétnens  fussent  étrangers  à  sa  nature  :  par  quel 
hasard  se  feroit-il  donc  que  son  intelligence  donnât  Tôtre  à 
deë  notions  morales  et  d'un  ordre  relevé  auquel  il  ne  dût 
participer  jatuaisP  Nous  concevons  le  rapport  d'un  parfum 
atec  nos  nerfîs  olfactif^;  mais  quel  est  le  rapport  d'une  fibrille 
Aerveiise  avec  l'infini?  Il  faut  que  certaines  données  nais- 
sent de  l'essence  dés  Choses,  puisque  aucune  création  n'est 
possible,  si  ce  n'est  à  DtEU  lui-même.  C'est  ce  que  nous  tâ- 
cherons de  démontrer. 

loin  de  nous  l'idée  téméraire  d'avoir  saisi  l'ensemble,  od 
ihéme  de  nous  être  approprié  quelques  parties  de  l'œttvre 
divine!  Nous  l'avons  seulement  observée,  et  toujours  avecUrt 
nouveau  sentiment  de  respect  et  d'admiration.  Des  recher- 
ches entreprises  dahs  cet  esprit,  des  conjectures  (fussent-elles 
hasardées  sans  s'en  écarter],  ne  sauroient  être  des  crimes. 
CTesl  aussi  dans  ce  sentiment  que  nous  avons  donné  h  notre 
dttVrage  le  titre  avec  lequel  il  se  présente,  en  toute  ihnocettcej 
aux  yeux  du  public. 

Quoiqtt'il  nous  semble  quelquefois  permis  de  comparer 
l'ftnalyse  au  voyageur  qui  pénétreroit  nuitamment  dans  les 
rues  d'une  villes  et  l'expérience  fi  ces  conquêtes  répétées  qui 
finissent  ptir  ruiner  le  vainqueur,  nous  croyons  que  l'ana- 
lyse et  l'expérience,  ces  filles  de  la  vie  et  de  la  réflexion,  ont 
Mleé  le  droit  de  guider  l'homme  dans  ses  recherches.  Là  oh 
elles  he  peutent  pénétrer,  la  vraie  philosophie  s'arrête  et  se 
jêlie  entre  les  bras  de  la  foi,  dont  alors  seulement  commence 
te  ministère;  car  ce  âeroit  offenser  Dieu  lui-même,  qui  noud 
ai  fkit  le  beSu  présent  de  la  raison,  que  de  la  traiter  avec  mé- 
pHs.  Autant  vaudroit  que  l'animal  dédaignât  l'instinct  <  et 
ïethèrubin  l'intelligence  dont  les  a  gratifiés  la  bonté  céleste. 

i^KoQinotis  Berrons  ici  d'un  teot  usité  pour  désigner  une  Térltablo  opération  spiri- 
IMIIb  et  otianiqde  lur  laquelle  nous  nous  proposons  de  6xer  l'attention  dn  lecteur. 
I  l|cKartes  a  cru  trancher  nne  grande  difficulté  en  niant  la  spiritualité  animale,  et  il 
1  a'i  bit  que  desservir  la  cause  delà  spiritualité  humaine.  Au  reste,  la  dénomination  de 
I  i^titMi)  tMr  il  lour  adinfle  et  proscrite  dans  la  science,  est  certainement  à  con- 
J  Mnei,  de  même  qu'en  dépit  de  Locke  et  de  ses  partisans,  il  faudra  en  rerenir  à  l'in- 
^  wté  de  certaines  idées,  c'est-à-dire  de  certaines  propensions  natives  qui  ne  dcman- 
I   m,  qae  des  motifs  occasiohttell  de  développement. 


MORALES  ET   PHYSIOLOGIQUES.  S 

Le  plus  sûr  moyen  de  desservir  les  intérêts  de  noire  avenir 
seroit  de  dissimuler  ou  d'altérer  la  vérité.  Plus  nous  appro- 
cherons de  celle-ci,  plus  nous  assurerons  nos  destinées  contre 
la  faux  du  temps.  Les  lumières  du  siècle,  bien  dirigées,  ne 
feroient  que  mettre  nos  droits  dans  leur  jour.  Si  Cicéron 
ècrivoit  parmi  nous  ses  livres  philosophiques,  nous  pensons 
que  Vétat  des  connoissances  auxquelles  on  s'est  élevé,  à  quel- 
ques égards^  rendroit  sa  croyance  moins  douteuse  dans  des 
matières  d'une  haute  importance,  et  Tempécheroit  de  se  je- 
ter dans  la  route  tracée  par  la  troisième  académie,  à  laquelle 
appartenoient  les  philosophes  dont  il  reçut  les  leçons  ^ 

Nous  osons  nous  promettre  que  nul  ne  sortira  de  la  lecture 
de  notre  livre  avec  un  sentiment  moins  profond  des  perfec- 
tions divines  que  celui  avec  lequel  il  l'aura  commencée. 
Nous  ne  craignons  pas  d'afflrmer  que,  nourrissant  des  idées 
plus  nobles  de  sa  propre  nature,  il  sera  porté  à  respecter  da- 
vantage en  lui-même  l'être  réservé  aux  grands  desseins  que 
nous  lui  aurons  fait  entrevoir. 

CHAPITRE  IL 

De  rÊTRK  proprement  dit. 

Le  mot  être  réveille  l'idée  de  l'existence,  et  dans  notre  es- 
prit il  s'applique  à  tout  ce  qui  tient  des  deux  natures  jus- 
qu'ici reconnues  dans  l'univers,  et  prises  collectivement  ou 
isolément.  Le  sentiment  de  notre  actualité  nous  porte  à  l'é- 
tendre sur  tous  les  objets  avec  lesquels  nous  soutenons  des 
rapports.  C'est  ainsi  que  de  simples  effets  qui  n'ont  rien  de 
fixe  et  d'arrêté  deviennent  des  êtres  à  nos  yeux.  En  bonne 
logique  ,  est-il  permis  de  faire  usage  de  cette  dénomination 
quand  il  s'agit  du  monde  matériel?  Les  sujets  qu'il  nous 
offre  sont  variables,  multiples,  mixtes,  soumis  à  l'action  de 
leurs  élémens  intérieurs ,  et  des  élémens  extérieurs  au  mi- 
lieu desquels  ils  ont  été  jetés.  Leurs  mutations  servent  de 
mesure  au  temps,  qui  est  aux  divers  actes  possibles  ce  que 
l'espace  est  aux  corps.  Rien  de  permanent  chez  eux,  par  con- 

'Posidonios,  Favorinos  et  Apollonius  de  Dolon. 


MORALEft  ET  PHYSIOLOGIQUES.  7 

catte  dénomination.  Il  est  geul,  et  ieul  il  vit,  parce  que 
ion  existence  et  sa  vie  ne  sont  point  des  accidens.  Il  est 
TÊTUE  unique,  il  est  I'Être  des  êtres.  Il  n'y  a  point,  il  ne 
sauroit  y  avoir  d*élre  hors  de  lui,  parce  que  les  seules  quali- 
tés positives  qu'il  nous  soit  donné  de  connottre  prennent 
leur  source  en  lui.  Le  bon,  le  beau,  le  juste,  Thonnéte,  éma- 
nent de  son  sein  et  font  partie  de  son  essenoe  ;  le  mauvais,  le 
difforme,  l'injuste,  le  déshonnéte,  sont  ses  négations.  Il  est 
VÊtrc  nécessaire,  car  sans  lui  les  mondes  eussent  éternelle- 
ment dormi  dans  le  néant.  Ce  globe  qui  me  porte  me  mon- 
tre mille  formes  changeantes  :  l'organisation  des  végétaux, 
la  mouvement  des  fluides,  les  diverses  configurations  des  so- 
lides et  le  mélange  des  uns  et  des  autres,  lui  prêtent  une  ap- 
parence de  féerie;  les  animaux  le  parcourent  en  tous  sens 
comme  des  ombres  fugitives;  l'homme  lui-même  vient  en 
tremblant  hasarder  quelques  pu  sur  ce  théâtre  d'illusions. 
Il  y  commence  un  rôle  qu'il  doit  continuer  ailleurs.  Gomme 
je  l'ai  déjà  dit ,  partout  Vétre  m'échappe ,  et  je  ne  vois  que 
Dieu  qui  en  mérite  le  titre,  parce  que  seul  il  en  possède  le 
premier  des  attributs,  qui  est  la  permanence,  figurée  ici-bas 
par  le  retour  constant  des  mêmes  merveilles.  Je  ne  saurois 
rien  expliquer  sans  lui.  La  gravitation  des  solides,  la  végé- 
tation de  la  plante,  l'assimilation  des  sucs  dans  les  corps 
animés,  la  sensibilité  qui  nait  du  jeu  de  leurs  organes,  les 
perceptions  qu'elle  laisse  dans  le  cerveau ,  les  relations  qui 
en  résultent,  la  moralité  qui  s'attache  à  celles-ci;  tous  ces 
phénomènes,  dis-je,  me  confondent,  me  tourmentent,  me 
désolent  où  il  n'est  pas  ;  tout  se  développe ,  s'explique  et 
Buurche  avec  ordre,  dès  que  Fon  fait  intervenir  sa  présence. 
Je  dirai  donc  de  lui,  et  je  dirai  de  lui  seul,  qu'iL  est. 

CHAPITRE  IIÏ. 

NéoesiUé  que  eel  Êm  eilste. 

Lorsque  je  cherche  cet  être  hors  de  moi,  si  mon  cœur  ne 
me  l'avoit  déjà  nommé,  si  ce  sentiment  intime,  qui  est  en 
laême  temps  l'œil  de  mon  âme  et  la  première  des  révéla- 
tions» DQ  me  l'avoii  montré,  je  le  reconnottroii  dans  k  mou- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  0 

Donc  elle  vient  d'ailleurs;  donc  elle  n'appartient  point  à  la 
matière  proprement  dite. 

Bériter,  c'est  ne  posséder  que  par  accident:  or,  la  vie 
n'est  qu'un  héritage,  puisque  nous  ne  pouvons  nous  la  don- 
ner à  nous-mêmes;  comme  accident,  il  faudra  qu'elle  rentre, 
dès  son  principe,  dans  la  classe  des  effets. 

Une  série  d'êtres  matériels  mus  dans  la  même  direction, 
ainsi  que  nous  l'avons  dit,  indique  une  origine.  Le  fleuve, 
il  est  vrai,  coule  sans  interruption;  mais  Bruce,  en  s'en  fon- 
çant dans  les  profondeurs  de  l'Abyssinie,  remontera  à  sa 
source.  Qu'il  creuse  encore  avec  le  naturaliste,  et  il  trouvera 
la  première  goutte  d'eau. 

Partout  où  il  se  montre,  le  mouvement  agit  sur  un  sujet. 
Un  sujet,  en  tant  que  passif,  n'a  pas  l'activité  en  propre, 
autrement  il  seroit,  dans  le  même  point  et  au  même  instant, 
la  cause  et  l'effet. 

Où  il  y  a  des  parties,  elles  sont  homogènes  ou  non  :  dans 
le  premier  cas,  aucune  n'a  le  droit  d'imprimer  le  mouvement  ; 
dans  le  second,  il  s'arrêtera  bientôt,  en  vertu  des  lois  de  l'é- 
quilibre. Le  mouvement  procède  donc  de  l'unité  d'un  prin- 
cipe agissant  sur  la  matière. 

Le  corps  que  je  viens  de  mouvoir  s'arrête,  et  son  impul- 
sion, insuffisante  pour  mouvoir  le  corps  voisin,  meurt  sans 
laisser  le  moindre  principe  d'action.  Cependant  le  mouve- 
ment subsiste  dans  la  nature;  à  chaque  instant  il  se  perd,  à 
chaque  instant  il  se  renouvelle  :  donc  il  procède  d'une  source 
inépuisable.  L'infini  matériel  est  inadmissible  :  donc  le  mou- 
vement aura  une  autre  origine,  surtout  quand  on  aura  re- 
marqué que ,  sous  la  même  forme ,  il  se  perpétue  dans  des 
masses  sur  lesquelles  agissent  des  puissances  contraires;  tels 
sont  les  grands  corps  célestes. 

Deux  forces  égales  qui,  des  deux  angles  similaires  d'un 
triangle  isocèle,  attireroicnt  un  poids  suspendu  à  son  som- 
met, finiroient  par  le  placer  au  milieu  de  sa  base.  Ici  le 
mouvement  étant  composé,  il  est  évident  qu'il  n'appartient 
pas  à  l'objet  sur  lequel  il  exerce  son  action  ;  mais  un  mou- 
vement composé  n'est  lui-même  qu'un  double  effet.  Or, 
àans  l'univers,  tout  n'est  que  mouvement  composé;  tout  y 
participe  de  la  tangente,  qui  devient  courbe  par  une  dévia- 

1. 


MORALES  BT  PHYSIOLOGIQUES.  tl 

en  «dmettast  le  résultat  le  plus  favorable  de  toutes  le«  com- 
binaisons possibles,  c'est-à-dire  la  formation  fortuite  de  Tétre 
le  plus  compliqué  et  le  plus  étonnant  qui  se  montre  ici-bas 
(de  rhomme  même),  il  eût  fallu  encore  que  cet  être  naquit 
enfant,  ou  enrichi  de  toutes  les  qualités  physiques  et  mo- 
rales dont  se  compose  le  brillant  apanage  de  la  virilité. 

Dans  le  premier  cas,  ignore-t-on  que  la  foiblesse  organi- 
queet  intellectuelle  de  notre  espèce  à  son  aurore,  s'oppose  à 
tout  développement  de  l'individu  qui  ne  seroit  pas  favorisé 
par  «ne  main  étrangère?  Privé  du  sein  qui  allaite,  des  bras 
qui  réchauffent,  de  l'œil  maternel  qui  devine  le  péril,  de 
la  tendresse  qui  s'immole  pour  Fécarter,  et  de  la  prévoyance 
qui  assure  les  ressources  du  lendemain ,  ce  voyageur  d'un 
jour  eût  bientôt  succombé  dans  la  route ,  et  à  peine  allu- 
mée, l'étincelle  de  la  vie  eût  été  forcée  de  s'éteindre. 

La  supposition  d'une  maturité  absolue  dans  l'être  hiK 
main  appelé  fortuitement  à  l'existence  est  aussi  peu  admis- 
sible, puisqu'il  est  prouvé  que  le  plus  grand  nombre  de  nos 
organes  ne  peut  parvenir  à  son  développement  qu'en  paSi- 
sant  par  des  gradations  et  des  combinaisons,  véritables  con- 
aèquôices  Tune  de  l'autre.  Ainsi  la  forme  gélatineuse  des 
06  a  dà  être  dessinée  avant  de  s'imprégner  du  phosphate 
calcaire  qui  les  consolide;  ce  n'est  que  par  des  sécrétions  et 
des  résorptions  continuelles  du  sang  que  la  liqueur  sémi- 
nale deffient  prolifique;  l'air  eût  brisé  les  poumons  qui  eus- 
sent commencé  à  l'aspirer  avec  l'abondance  convenable  pour 
imprimer  le  mouvement  circulatoire  aux  fluides  ;  nul  doute 
que  le  besoin  d'alimens  solides  ne  se  fût  fait  sentir  avant 
que  le  tissu  du  tube  intestinal  eût  été  en  état  de  résister  à 
leur  action  ;  enfin  le  temps  que  le  sujet  eût  employé  à  s'a^ 
femir  sur  lui-même  en  eût  été  le  destructeur. 

£t  pourtant  l'homme  existe,  ainsi  que  plusieurs  espècet 
auxquelles  les  mêmes  observations  sont  applicables. 

Les  anciens  faisoient  descendre  les  dieux  de  l'Olympe, 
lorsque,  sans  cette  puissante  intervention,  l'intrigue  de  leurs 
^unes  ne  pouvoit  se  dénouer  :  qui  ne  voit  que  le  même 
secours  est  ici  nécessaire?  L'homme  n'a  pu  naître  enfant; 
il  H'a  pu  fMltre  homme;  il  faut  donc  qu'il  ait  été  créé 
^ttuat  avec  la  faculté  de  se  reproduire  tel  dans  des  étrea 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  18 

de  créations  inconnues  à  nos  pères  ne  devons-nous  pas  en 
attendre?  Le  premier  pas  est  franchi.  Certes,  dès  que  l'ac- 
tivité aveugle  et  spontanée  de  la  matière  est  admise,  cette 
divinité  de  celui  qui  repousse  une  cause  intelligente  se  trouve 
dans  une  position  bien  favorable  pour  faire  éclater  son  pou- 
voir. Ne  craignez  rien  moins  qu'une  confusion  de  toutes 
les  espèces.  Par  suite  d'un  désordre  qui  n'est  pas  sans  exem- 
ple, la  nôtre  verra  la  raison  humaine  se  modifier  avec  les 
appétits  d'une  chèvre  ou  d'un  orang-outang;  les  mulets,  les 
jumarts  vont  se  multiplier;  les  dégradations  descendront 
dans  les  classes  inférieures;  rien  ne  sera  plus  distinct  dans 
la  nature;  et  si  jamais  il  exista  un  type  primordial,  il  sera 
bientôt  effacé. 

Vaine  supposition!  le  désordre  s'arrête  aux  premiers  pas. 
Où  l'analogie  cesse,  les  produits  sont  nuls;  la  cause  du  ha- 
sard ne  semble  avoir  été  un  instant  servie  que  pour  mettre 
au  jour  toute  sa  nullité  et  toute  son  impuissance.  L'animal 
est  resté  distinct  dans  son  espèce;  l'homme  est  resté  homme. 
Ne  pouvant  s'élever  plus  haut  ici-bas  où  il  règne,  il  n'a  pas 
non  plus  descendu  ;  et  les  regards  ou  les  désirs  du  quadru- 
pède, de  la  motte  de  gazon  où  il  rampe,  ne  se  sont  pas  en- 
core élancés  une  seule  fois  dans  la  carrière  de  l'infini. 

CHAPITRE  IV. 

Quelques  conjeclares  sar  TÊtri  proprement  dit. 

Nous  ne  les  hasardons  qu'avec  tremblement,  et  pourtant 
nous  ne  les  croyons  pas  tout-à-fait  indignes  de  la  majesté 
suprême. 

Elle  nous  a  placés  dans  sa  sphère  d'attraction  :  s'élever 
vers  elle,  s'occuper  d'elle,  c'est  lui  rendre  encore  un  hom- 
mage. 

Les  sujets  les  plus  distingués  qui  aient  paru  dans  les  dif- 
férens  âges  et  chez  les  différens  peuples  ont  parlé  positive- 
ment de  Dieu;  en  cela  ils  ne  se  sont  pas  séparés  du  vulgaire  : 
c'est  déjik  un  argument  de  quelque  force. 

Où  la  réflexion  et  le  sentiment  concordent,  où  la  science 
ot  l'ignorance  mènent  au  même  but,  la  vérité  ne  sauroit 


MORALES  Wr  liiYSiOLOGIQUES.  16 

fWB0  que  fuiree  que  lelle  eal  ion  essence  eonttitutife^  el  que 
ce  qui  est  une  perfection  cbes  lui,  dans  Duu  seroit  une  im- 
perfeetîoo. 

Le  parcellaire  est  de  la  créature  ;  les  masses  sont  du  Créa- 
teur. C^ui-ei  n'a  donc  qu'une  pensée,  et  elle  les  embrasse 
toutes,  lie  moment  présent  est  le  point  central  de  réternitè, 
et  V£tia  principe  ne  sort  jamais  de  oe  point-là,  d'où  il  s'ap<- 
{uroprie  loua  les  modes  du  temps.  Il  oonnoit  et  il  ne  juge 
pasi  PM^  que  le  jugement  entraîne  une  succession  d'idées, 
et  procède  de  comparaisons  ee  qui  seroit  une  dérogeance  de 

Il  existe  sima  doute  dans  la  langue  du  ciel ,  ee  mot  au^ 
guste  qui  exprimeroit  d'un  seul  trait  l'acte  de  la  vue,  du 
pouvoir  et  de  ta  volonté  sans  bornes  simultanément  réunis. 
I^ous  sommes  réduits  à  bégayer  ici  notre  impuissance,  en 
adorant,  sous  les  voiles  mystérieux  dont  elle  se  couvre,  la 

lUieOH  UNtVSR&ELLXVEHT  PK&aEKTE  QUI  VEUT  ET  QUI  PBUT  ^ 

Noua  ne  saurions  l'associer  sans  crime  à  aucune  de  nos 
passions*  La  colère  vient  de  foiblessc}  Tenvie  de  partage  ou 
de  privation;  la  vengeance  d'un  sentiment  de  douleur.  L'É- 
temel est  fort;  il  n'a  point  de  rival;  il  possède  tout  eequi 
est  bons  et  ne  peut  être  atteint. 

Cependant  le  bonheur  fait  partie  de  son  essence.  C'est  ub 
bien  qu'il  a  trouvé  en  lui  avec  tous  ks  moyens  d'en  auurer 
la  durée.  Disc,  disent  les  théologiens,  eût  été  aussi  heureux 
quand  même  il  n'eût  pas  créé  l'univers  :  ils  ont  tort,  par 
ceU  même  qu'il  l'a  créé.  Le  bonheur  est  le  cachet  de  la  pw^ 
fectioii.  Toute  existence  y  tend;  toute  vie  s'en  nourrit;  la 
pensée  le  veut»  sollicitée  qu^elle  est  par  les  sens»  et  la  plante 
l'aspire  par  tous  ses  pores. 

La  justice  et  la  bonté  sont  les  plus  beaux  attributs  du 
grand  ordonnateur;  mais  elles  sont  fondées  sur  des  rela- 
tions :  pour  les  exercer,  il  a  donc  fallu  qu'il  sortit  de  sa  so- 
litude, et  qu'en  recourant  à  sa  force,  il  conçût  et  exécutât 
la  création.  Voilà  deux  perfections  qui  jaillissent  de  cet 
ac^  même.  Qui  peut  se  flatter  de  déterminer  les  autres,  de 


^ReuiieMiBMdëfoMf  que  le  gëaie  rérehiUoBBalfe  ail  proCué  cette  exprewlon; 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  17 

aacun  de  ses  attributs.  Il  n'y  a  eu,  il  n'y  a,  il  n'y  aura  jamais 
de  pur  esprit  que  Dieu. 

Ce  sera  le  sujet  des  derniers  chapitres  de  notre  quatrième 
livre.  Nous  avons  lieu  de  croire  qu'ils  resteront  sans  réponse. 
Que  l'on  se  garde  pour  cela  de  supposer  que  nous  rejetions  la 
doctrine  des  substances  intermédiaires.  Ce  n'est  pas  seule- 
ment la  foi ,  mais  toutes  les  probabilités  qui  militent  en  sa 
faveur.  Il  entre  même  dans  le  plan  de  notre  ouvrage  de  la  dé- 
montrer. 

CHAPITRE  V. 

Omni-science  et  manirestalion  de  I'Êtrè  proprement  dit. 

Comme  vil  le  Seigneur,  disoient  les  Hébreux.  Cette  an- 
tique formule  de  serment,  adoptée  par  une  famille  qui  avoit 
de  belles  traditions^  prouveroit  que  la  vie  est  inhérente  à 
Dieu. 

Intime  à  la  fois  et  répandue  au  dehors,  elle  est  en  lui  la 
perfection  d'un  mouvement  qui  ne  peut  ni  décliner  ni  s'ac- 
croître. Elle  s'étend  incommensurablement  et  retourne  tou- 
jours à  son  principe.  Imaginez  un  cercle  infini  réagissant  du 
centre  à  la  circonférence,  et  de  la  circonférence  au  centre  : 
ainsi  tout  mouvement  prend  sa  source  en  Dieu  et  retourne 
vers  lui.  Père  de  la  nature,  il  existe  encore  dans  chacun  des 
êtres  qui  en  font  partie.  11  nous  pénètre;  il  dirige  l'activité 
de  notre  mécanisme;  il  vit  en  nous,  et  c'est  là  ce  qui  expli- 
que son  omni-science.  11  ne  nous  est  pas  plus  difficile  de 
nous  LE  représenter  au  centre  du  mouvement  moral  qu'au 
centre  du  mouvement  physique,  dès  qu'il  y  a  connexion. 
Les  fils  de  tous  les  deux  sont  dans  sa  main.  Il  nous  semble 
voir  cet  insecte  inscrit  dans  un  réseau  dont  les  soies,  pres- 
que imperceptibles,  ne  sont  point  effleurées  par  l'aile  d'un 
moucheron  sans  qu'il  en  acquière  à  l'instant  la  connoissance. 
C'est  mieux  :  celui  qui  a  tendu  les  cieux  comme  une  toile, 
celui  qui  y  a  semé  les  mondes,  a  suivi  de  l'œil  le  vol  du  mou- 
cheron, avant  même  qu'il  daignât  l'appeler  à  la  vie. 

Certains  individus  ont  semblé  faire  un  reproche  au  Tout- 
Puissant  de  ce  qu'il  ne  se  manifeste  pas  d'une  manière  écla- 


MORALES  PT  PHYSIOLOGIQUES.  19 

tK^x,  PU  en  s'exergani  sur  le  mémo  objet,  ils  aeerottront  I'ib- 
tensiti  de  nos  jouissances.  Qui  sait  si  les  parfums  n'auront 
pas  leur  harmonie,  si  les  sons  n'offriront  pas  un  spectacle, 
elk  si  le  clavecin  des  couleurs  ne  sera  pas  réalisé?  Pourquoi 
ce#Ganan:(  de  communication  avec  la  nature  ne  se  décuple- 
roientr-ils  pas?  Dans  le  cas  très-probahlc  où  la  matière  seroit 
lusoeptible  d'être  autrement  modifiée  et  conçue  qu'elle  ne 
Vest  dans  Téconomie  présente,  de  nouvelles  perspectives  wt^ 
r<Heni nécessairement  ouvertes.  Dieu,  cet  être  simple»  ne 
saurqjt  être  poêi^é  par  sa  créature;  mais  en  manières  in- 
liomi>i^le|  il  peut  être  $mti  par  ^Ue. 

CHAPITRE  VI. 

Caarta  rêponiie  à  quelques  ot^tenUoiu. 

Un  homme  s'égare  pendant  la  nuit  ;  à  la  lueur  d'un  ciel 

étoile}  il  découvre  un  palais;  il  y  entre.  Des  serviteurs  de 

Umte^  espaces  s'empressent  sur  ses  pas,  et  lui  témoignent, 

çliaeuQ  dans  son  langage,  qu'ils  ont  reçu  Tordre  de  pourvoir 

k  ses  besoins*  Quelquea-runs  se  taisent  et  n'en  remplissent 

pas  inoins  leur  ministère.  Partout  le  mouvement  règne  au^ 

tour  de  lui.  On  attache  aux  lambris  des  lampes  étincelantet; 

m  réebaufTe  les  foyers  ;  on  lui  apporte  des  fourrures  en 

Uver,  des  fruits  dtiieieut  et  rafraichissans  en  été.  Les  désirs 

ne  lui  semblent  permis  que  pour  devenir  à  son  profit  des 

aoeasions  de  bienisits.  Une  horloge  magnifique,  visible  de 

tous  les  appartemens,  sonne  les  heures  et  donne  le  signal  de 

travaux  qui  rentrent  enoore  dans  la  classe  des  jouissances. 

Im  moovemens  de  ee  régulateur  sont  si  bien  oalculés,  que 

Qreimliam  lui-^èwe  eftt  désespéré  d'atteindre  à  oette  prè- 

eision« 

A  peine  le  voyageur  a-t->il  senti  la  douce  invasion  du  som- 
meili  qu'un  sombre  rideau  s'abaisse  devant  lui ,  et  que  le 
ttlenee  est  ordonné  autour  de  sa  couche.  Son  réveil  est  mar- 
faé  par  de  nouvelles  attentions  dont  il  est  l'objet.  Les  mai- 
Ueidn  palais  ne  se  montrent  pas;  mais  il  les  suppose  oc- 
cupés dans  le  secret  de  leurs  appartemens.  Il  s'éloigne,  et  il 
V^WUivn  U  route  «aua  les  avoir  personneUament  vus«  Mais 


MORALES  KT  fBYMOLOGIQUES.  U 


LIVRE  DEUXIÈME. 


DU  NEANT. 


CHAPITRE  PREMIER. 

Ce  qM  l'on  peut  entendre  par  ee  moU 

n  y  a  peutr^tre  plus  que  de  la  hardiesse  à  écrire  sur  le 
nèanU  Ici  le  titre  et  le  chapitre  devroient  se  confondre^  ou 
plutôt  il  semble  que  le  premier  devroit  être  le  chapitre  lui- 
même. 

Nous  allons  pourtant  nous  enfoncer  dans  ces  routes  téné-^ 
breuses  où  les  traces  sont  nulleSf  mais  avec  Tespoir  d'y  faire 
pénétrer  quelques  lueurs. 

Ce  n'est  pas  sans  motifs  que  notre  esprit  s'est  arrogé  la 
droit  de  confondre  le  néant  et  le  vide^  et  emploie  indistine- 
tementi  et  dans  le  même  sens,  ces  deux  expressions.  La  pre- 
mière s'applique  plus  particulièrement  aux  êtres  intelleo- 
tttelsi  la  seconde  aux  objets  qui  tiennent  d'une  nature  phy- 
sique. Ainsi  on  dit^  seulement  par  métaphorei  le  vide  d'uil  * 
cœur  que  l'égoîsme  a  ravagé  sans  y  laisser  un  seul  souvenir 
consolant  ou  amical^  et  on  parle  du  néant  auquel  le  maté- 
rialiste condamne  sans  pitié  rintelligenoe  humaine.  Geé  dé- 
finitions,  basées  sur  un  ientiment  intime  qui  accorde  quel- 
que chose  de  terrestre  à  nos  affections,  et  d'immatériel  à 

notre  âme,  sont  jusqu'à  un  certain  point  indicatires  d'une 

double  nature.  Le  contesteroitK)n  s  il  est  toujours  vrai  qu'il 

eiiste  une  analogie  frappante  entre  ces  deux  motit,  qu'ils 

présentent  les  mêmes  idées,  et  que  le  néant  suppose  le  Yide# 

loin  de  l'exclure* 
Or,  le  yidé  n'estril  pas  lui-même  l'espace?  Assurément^ 

Vun  ne  saurait  exister  sans  l'antre,  surtout  si  nous  appli-' 

quons  l'idée  dé  l'espace  à  celle  de  la  matière < 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  35 

bres  de  la  nuit,  qu'ils  ne  le  sont  présentement  en  plein 
jour,  à  rheure  où  le  soleil  Vient  transformer  en  désert  et  en 
solitude  lumineuse  la  vaste  étendue  des  cieux.  Comparés  à 
Tcspace  au  milieu  duquel  ils  ont  été  semés,  les  astres  ne 
sont  donc  que  des  points  et  des  atomes.  Moins  positifs  que 
le  navire  et  ses  passagers  errans  dans  Timmensilé  des  mers, 
ils  sillonnent  à  peine  un  océan  sans  bornes  et  sans  rivages. 
Réduisons-les  maintenant  à  leur  plus  simple  expression; 
employons  à  cet  effet  la  puissance  qui  les  a  consolidés;  sup- 
posons, par  exemple,  que  Dieu  fasse  cesser  tout-à-coup  une 
des  lois  dont  la  combinaison  les  retient  sur  la  tangente  de 
leur  orbite,  et  que  toute  la  création  soit  livrée  à  la  force 
centrifuge  :  qu'en  arrivera-t-il  ?  La  décomposition  des  masses 
et  leur  dispersion  dans  le  vide.  Quelles  traces  y  laisseront- 
elles?  aucune,  puisque  la  matière  est  bornée  et  que  l'espace 
est  infini. 

CIUPITRE  III. 

De  la  divisibilité  admissible  de  la  maUéro. 

La  divisibilité  des  corps  est  indéfinie,  mais  non  infinie. 
Attaqués  dans  leurs  dernières  retraites,  réduits,  après  des 
milliers  de  dissections  qui  épuiseroicnt  la  somme  de  dissec- 
tions possibles,  réduits,  dis-jc,  à  leurs  derniers  élémens,  ils 
n'ofiriroient  plus  que  des  substances  simples.  Mais  des  sub- 
stances simples  ne  sauroient  tomber  sous  les  sens;  la  méta- 
physique seule  les  réclame,  la  matière  les  méconnoit,  et  le 
néant  les  dévore. 

Le  néant,  en  efiet,  seroit-il  autre  chose  que  la  fusion  de 
la  matière  qui  est  finie  dans  le  vide  qui  ne  le  seroit  pas? 
Quoiqu'il  en  ait  fait  une  fausse  application,  Pascal  étott 
fondé  à  dire  que  le  fini  s'anéantit  en  présence  de  l'infini,  et 
devient  un  pur  néants  Une  heure  ajoutée  ou  retranchée  à 


'Pensées de  Pascal,  cbap.  VU,  pag.  1,  après  ces  mots,  lo  m^me  penseur  njoulo  : 
'Ainsi  notre  esprit  devant  Dieu,  ainsi  notre  jusliœ  devant  la  justice  divine.  Il  n'y  a 
'pasnnesi  grande  dispro^rartion  entre  l'unité  et  l'inlini  qu'entre  notre  justice  et  celle 
■«le Dieu.  - 

Qai  ne  voit  qu'ici  l'application  est  fautive?  Certes  mon  esprit  no  s'anëantil  pas  de- 

2 


I 

I 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  9T 

jpnenHlé  de  Tfispace  et  Vunivers  invisible  qui  y  étoit  ren- 
fermé >  a  pa  leul  concevoir  la  possibilité  de  la  création. 
Ainsi  la  matérialité  n'a  reçu  Têtre  et  n'a  produit  de  corps 
positif  qu'i  Tépoque  précise  où  un  grand  moteur  Ta  fixée 
dans  un  espace  circonscrit.  De  ce  seul  moment,  elle  a  vrai- 
ment occupé  un  local  ;  de  ce  seul  moment,  elle  a  revêtu  les 
qualités  avec  lesquelles  elle  apparoit  à  nos  regards  ;  nous 
louions  dire  l'étendue  et  l'impénétrabilité.  Les  propriétés 
dépendantes  de  ses  affinités  et  de  ses  répulsions  d(^rivent  de 
Vwte  même  qui  Ta  soumise  au  mouvement,  et  qui  a  dà 
précéder  la  formation  des  corps  organiques.  Combien  de 
temps  les  globes,  vierges  de  créatures,  ont-ils  voyagé  en  si- 
lence dans  les  plaines  célestes,  seroit  une  question  difficile 
à  résoudre,  si,  comme  nous  serons  bientôt  dans  le  cas  de  l'é- 
tablir, les  premiers  attributs  de  la  volonté  productrice  n'en 
donnoient  la  belle  solution. 

Pe  ce  que  la  matière  étoit  bornée  résulte  donc  sa  nullité 
(Inexistence  positive.  Perdue  dans  le  sein  dévorant  de  l'es- 
pace,  d'elle-même  elle  n'eftt  aspiré  à  se  produire.  Fille  du 
néant,  elle  tend  encore  à  s'y  replonger  sans  cesse;  elle  y 
trouveroît  à  la  fois  sa  tombe  et  son  berceau.  C'est  dans  ce 
gouffre  sans  fond  qu'il  falloit  la  chercher  et  qu'on  même 
temps  elle  sembloit  insaisissable  ;  mais  Dieu,  qui  est  ici  » 
qui  est  là,  qui  est  grand  devant  l'espace  même,  s'étoit  résoin 
à  la  poursuivre  dans  ses  retraites  les  plus  sombres  et  les 
plus  mystérieuses. 

CHAPITRE  IV. 

Abdueiioos  de  la  matière. 


f'\  Vabime  qui  avoit  englouti  les  élémens  avoit  seul  qualité 
^  pour  les  rendre,  Il  n'est  point  resté  sourd  à  la  voix  d'un  Dieu. 
c^'  U  a  écouté  les  seuls  sons  qui  pussent  arriver  jusqu'à  lui, 
\^  Vësphit  a  pressé  le  vide  immense,  et  la  matière  a  paru.  Une 
iiH  forée  majeure  pouvoit  seule  la  soustraire  au  néant,  avec  le- 
quel il  nous  a  été  permis  de  la  croire  identifiée.  Cette  force 
^  été  unique,  comme  nous  l'avons  démontré  au  livre  de 
VBtre  proprement  dit, 
iioA  souffle  impélueui^  «  parcouru  ai  la  fois  les  profondeurs 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  f  0 

l'intelligence.  La  perpétuité  des  espèces  natt  de  Tamour  qui 
agit  sur  des  élémens  susceptibles  de  se  prêter  à  l'organisa- 
tion ;  ainsi  Tamour  d'un  Dieu  a  donné  Tétre  à  la  matéria- 
lité, sur  laquelle  il  avoit  de  nobles  projets. 

Nous  n'aurons  pas  besoin  d'observer  qu'il  ne  s'agit  ici  que 
de  l'ensemble  de  la  création,  et  non  en  particulier  du  sys- 
tème auquel  notre  globe  appartient.  11  scroit  en  effet  incon- 
sidéré de  rapporter  toutes  les  dispositions  secondaires  ou 
partielles  à  la  même  époque  que  le  grand  jet,  dont  elles  ne 
sont  peut-être,  dans  les  desseins  éternels,  qu'un  développe- 
ment prévu.  Nous  déclarons  donc  expressément  n'inûrmer 
en  rien  le  récit  de  Moïse.  Qu'il  nous  suffise,  après  avoir  jeté 
nos  regards  sur  le  magnifique  ensemble  de  l'univers,  d'avoir 
abattu  les  bornes  que  l'on  prétendroit  opposer  à  son  auteur. 
11  nous  sera  doux  bientôt  de  rattacher  dès  ici-bas  à  cette 
riche  conception  la  pensée  de  l'homme,  qui  ne  cessera  sû- 
rement pas  d'en  faire  partie,  même  après  qu'il  aura  disparu 
de  sa  planète  terraquéc. 

On  croiroit  à  tort  qu'en  limitant  la  matière  nous  avons 
également  limité  les  facultés  divines;  nous  ignorons  s'il  a 
plu  à  Dieu  de  l'employer  sans  réserve,  ou  d'en  laisser  dor- 
mir une  partie  dans  les  secrètes  obscurités  du  néant  :  dans 
le  dernier  cas,  nous  aurions  répondu;  dans  l'autre,  plus 
voisin  de  notre  sentiment,  où  seroit  donc  l'atteinte  donnée 
à  la  suprême  puissance?  Par  des  moyens  de  dilatation  ou 
de  compression,  ne  lui  est-il  pas  permis  d'étendre  son  œuvre 
ou  de  la  resserrer  à  son  gré?  Au  surplus,  quand  tous  les 
mondes  possibles  existcroient  déjà,  le  Créateur  n'auroit-il 
pas  la  faculté  d'y  faire  paroître  successivement  tous  les  êtres 
possibles?  Ne  pourroit-il  pas  dans  l'année  révolue  leur 
imprimer  le  sentiment  d'une  période  séculaire,  en  pressant 
sur  leurs  têtes  tous  les  actes  qui  signalent  la  carrière  d'une 
substance  animée? 

Il  y  a  des  impossibilités  qui  résultent  de  la  seule  essence 
des  choses.  Celles-là  ne  sauroient  contrarier  les  desseins  de 
Dieu,  qui  seront  toujours  conformes  aux  essences.  Un  pou- 
voir infini  n'embrasse  que  les  possibilités  :  le  reste  est  un 
pur  néant  qui  n'agit  sur  rien,  et  sur  lequel  rien  n'agit.  Ne 

cberchons  donc  pas  à  affranchir  l'Éternel  de  lois  qui  sem- 

2. 


MORALES  ST  PliTSIQLOGIQUES.  ;il 

CHAPITRE  V. 

PéyçloppçfliçDs  dii  préç^4eA(  çbapUrç,  ei  coDcordanco  avec  la  tien^t. 

Bi  Ton  insistoit  sur  ce  qu'en  expliquant  ainsi  la  créalion, 
l'on  èUblii  une  anlériorilé  quelconque  à  cet  acte,  on  per- 
AtoU  de  vue  qu'il  nous  a  suffi  d'admettre  une  simple  possi- 
bilité de  la  matière,  à  laquelle  une  force  incomparable  ètoit 
seule  dans  le  cas  de  donner  une  réalité  d'existence.  Ses  élé- 
men$,  perdus  dans  le  vide ,  n'y  avoient  que  le  rapport  du 
6ni  Avec  Finfini  dans  lequel  leur  dispersion  indéfinie  les 
iiaéai^tissoit.  Nul  doute  quç  la  même  volonté  ne  pût  les 
faire  retourner  à  ce  point  de  départ.  Peut-être  y  seroient-ils 
vmeaèê  p^r  leur  seule  tendance  essentielle ,  et  ce  seroit , 
dans  ce  cas,  le  dernier  résultat  du  mouvement  abandonné  à 
lai-même,  si  le  mouvement  ctoit  admissible  en  cette  qualité. 
Au  reste,  Pieu  est  la  première  des  forces  vives.  Son  do- 
maine étoit  vaste;  c'étoit  l'infini,  dont  seul  il  connoit  les 
ia^puisables  ricbesses.  Il  pouvoit  y  puiser  à  pleines  mains, 
et  i)  Va  fait  par  des  procédés  qui  échappent  à  notre  raison» 
mai^  qui  ne  sont  pas  en  opposition  avec  certaines  essences 
souveraines. 

Le  second  verset  du  chapitre  premier  de  la  Genèse  est  en 
rapport  avec  notre  idée.  L'imparfait  qui  y  est  employé  ^  in- 
dique une  sorte  de  fusion  des  élcmens  dans  le  vide. 

Si  Ton  prend,  avec  plusieurs  interprètes,  le  mot  cr^'a'  du 
premier  verset  dans  un  sens  rigoureux,  c'est-à-dire,  si  on 
admet  une  création  absolue,  nul  doute  que,  dès  le  moment, 
cette  création  n'ait  eu  une  forme  quelconque,  et  alors  pour- 
quoi dire  deux  lignes  plus  bas  que  la  terre  étoit  vide  et 
<aiu  forme;  car  le  mot  or,  auquel  on  a  attaché  quelque 
importance,  ne  se  trouve  ni  dans  le  texte  hébraïque,  ni  dans 
U  traduction  des  Septante. 


'  Terra  antem  erat  îDaois  et  vacua,  et  tcncbrœ  cranl  super  façiem  abyssi,  et  spiritai 
I)«i  ferebator  super  tquas.  Gênesis^  c.  I,  v.  3. 
*Io  priodpio  Pe«s  ereavU  cœlma  et  lerram.  (7<n.,  c  !,>.  i. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  3  S 

sont  devenus  les  pères  d*un  grand  peuple ,  mais  ce  n*esl  pas 
en  jetant  des  pierres  par-dessus  leurs  tôles  :  et  ne  scroit-il 
pas  plus  beau  pour  Gadmus  d'avoir  formé  des  guerriers  in- 
trépides, que  de  les  avoir  fait  sortir  de  terre  revêtus  de  leurs 
armures? 


U' 


6 

V 


'  • 


MORALES  fet  PHYSIOLOGIQUES.  J5 

qti'elle  s'ofiVe  à  nos  regards,  nous  lui  accorderions  beaucoup 
trop. 

Qui  sait  même  si,  dans  la  disposition  présente  des  èlé^ 
mens,  il  existe,  quant  à  nous,  autre  chose  qu'un  ordre  rf^ 
latif  ?  1)e  secrètes  notions  me  disent  qu'il  seroit  possible  aU 
Créateur  de  nous  rétablir  dans  ce  même  monde,  dont  nous 
sommes  les  hôtes,  avec  d'autres  sens  qui  nous  le  feroient 
saisit  sous  un  autre  aspect  ;  raisonner  sur  la  matière  ne  se^ 
toit  dès  lors  que  disserter  sur  nos  organes  et  les  aperçus 
qu'ils  nous  fournissent. 

^insi  nous  déciderons-nous,  autant  que  le  permettrotit 
nos  moyens,  à  la  suivre  dans  ses  effets  généraux  quant  à 
l'ensemble,  tel  qu'il  nous  apparottj  et  particuliers  quant  à 

BOUS. 

Après  avoir  donné  un  coup  d'œil  conjectural  an  riche  tft- 
bleatt  delà  création,  qu'embrassent  nos  regards,  nous  occtt- 
(Mint  plus  spécialement  du  globe  où  notre  destinée  dessine 
iwn  premier  trait,  nous  soumettrons  à  notre  examen  cette 
partie  de  la  matière  dans  laquelle  un  mouvement  spontané 
ne  se  manifeste  pas. 

Cette  marche  semble  la  plus  naturelle,  si  on  veut  prendre 
terre  quelque  part  ;  car  il  seroit  difficile  de  déterminer  le 
point  précis  où  V Esprit  donne  un  caractère  distinct  au  mou- 
tement  organique  :  et  pourtant  serons-nous  obligés  d'em^ 
pièter  sur  le  domaine  de  la  vie,  en  nous  occupant  des  tégè=- 
Uax,  qui  sont  évidemment  soumis  à  ses  lois. 


I  CHAPITRE  II. 

C^iyeetotet  mr  remploi  de  te  natlére  dam  la  rotteaUon  M  globes. 

L'homme»  accoutumé  à  porter  dans  ses  jugemens  le  aeiH 
Ument  de  sa  personnalité ,  est  tenté  d'exercer  sa  critique 
sur  tout  ce  qui  lui  paroît  s'écarter  de  ses  relations  ordi«- 
naires.  C'est  une  règle  qu'il  applique  indifféremment  à  tout 
Itt  objets.  Anaxagore  croyoit  être  allé  fort  loin  en  suppo* 
Mintle  soleil  plusieurs  fois  aussi  grand  que  le  Péloponnèse  h 

'Réradite  ne  Va  t-il  pas  jag6  de  la  largeur  du  pied  d'jin  homme;  et  AQaximènef, 
^.      Pbl  eoinme  une  lame  t 


/ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  37 

Nous  faisons  évidemment  partie  d'un  système  planétaire 
dont  le  soleil  est  le  centre,  peut-elre  le  mobile.  L'énormité 
de  la  masse  ignée  donneroit  lieu  de  croire  à  cette  seconde 
opinion.  Ce  système  est  sans  doute  dans  la  dépendance  d'un 
autre  plus  important  auquel  il  se  rattache.  Il  est  bien  pro- 
bable que  Dieu  n'a  pas  isolé  les  diverses  parties  de  son  œuvre, 
et  qu'il  ne  Ta  pas  renfermée  non  plus  dans  les  étroites  li- 
mites où  s'arrêtent  nos  regards. 

ISous  n'oserions  la  circonscrire  même  en  esprit;  qu'il  l'ait 
rendue  infinie  en  exerçant  sa  puissance  dans  la  plénitude 
de  son  être,  et  lui  ait  communiqué  par  là  un  caractère  d'im- 
mensitéy  ou  que,  s'abstenant  de  développer  tous  ses  moyens 
(car  il  ne  convenoit  peut-être  pas  que  la  force  créatrice  se 
saisit  de  la  totalité  des  matériaux  que  le  néant  met  à  sa  dis- 
position),  sa  pensée  profonde  se  soit  ménagé  des  réserves  aux- 
quelles il  se  proposeroit  de  nous  faire  participer  un  jour, 
l'univers,  par  sa  seule  perpétuité,  devient  un  témoignage 
irrécusable  d'ordre  et  d'intelligence.  Notre  planète  occupe 
une  place  presque  imperceptible  dans  ce  vaste  ensemble. 
Elle  roule  probablement  inconnue  à  la  majorité  des  masses 
contemporaines  appelées,  comme  elle,  à  parcourir  ce  champ  de 
rapides  évolutions.  C'est  une  chose  qu'il  n'est  plus  permis  de 
révoquer  en  doute,  et  notre  orgueil  ne  sauroit  en  êtrehumilié« 
Si  le  spectacle  d'un  beau  ciel  étoile  avoit  été  dérobé  aux 
yeux  de  l'homme;  si  de  tous  les  astres  qui  peuplent  les 
plaines  azurées  nous  n'apercevions  jamais  que  celui  qui  dis- 
pense à  notre  globe  la  lumière  et  la  chaleur,  il  nous  seroit 
permis  de  croire,  tout  en  accueillant  une  erreur,  que  la  terre 
foulée  par  nos  pas  seroit  le  seul  théâtre  de  la  création  ;  si 
l'œil,  armé  du  télescope,  ne  découvroit  pas  de  nouveaux  so- 
leils dans  ces  espaces  incommensurables,  où  la  simple  vue 
se  perd  sans  rencontrer  rien  qui  la  repose,  un  esprit  rétréci 
pourroit  encore  n'admirer  dans  la  voûte  céleste  qu'un  bril- 
lant appareil.  Peu  familiarisé  avec  la  chaîne  des  rapports 
^^*t'  décidément  analogiques,  il  se  borneroit  à  voir  un  aliment 
^'^^  de  surprise  ou  un  objet  d'utilité  très-secondaire,  là  où  l'œil 
contemplateur  du  sage  s'arrête  sur  des  centres  de  systèmes, 
M  asiles  de  l'organisation  et  de  l'intelligence.  Il  est  certain  que 
'^'^  le  champ  de  la  création,  agrandi  par  les  lunettes  d'approche, 

3 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  39 

usant  de  sa  faculté  locomotive,  s'éloigne  ou  se  rapproche. 
Un  langage  accentué,  ou  au  moins  composé  de  signes,  fixe 
sans  doute  les  idées  que  robservalion  a  fait  naître,  en  même 
temps  qu'il  sert  à  les  transmettre. 

Il  est  certain  que  de  ce  que  nous  apercevons  dans  l'espace 
des  soleils  répandus  avec  une  profusion  qui  en  accroît,  d'une 
manière  presque  effrayante  pour  l'esprit,  l'étendue  visible 
pour  les  yeux,  nous  devons  y  supposer  un  nombre  propor- 
tionnel de  planètes  soumises  à  leur  influence  ;  de  ce  que 
celles-ci  jouissent  du  bienfait  de  la  lumière,  qui  leur  par- 
vient directement  ou  par  la  réflexion  des  lunes,  des  anneaux 
et  des  satellites,  nous  sommes  autorisés  à  les  croire  habitées 
par  des  êtres  pour  lesquels  la  douce  clarté  des  cieux  n'est 
pas  un  présent  sans  valeur.  Leur  mouvement  de  rotation  sur 
leurs  axes,  et  l'inclinaison  de  leurs  sphéroïdes,  nous  appren*» 
nent  que  leurs  jours,  comme  les  nôtres,  doivent  être  coupés 
d'ombres,  dont  l'effet  est  de  partager  le  temps  et  d'établir 
des  repos  en  faveur  des  espèces  animées. 

Nous  ne  suivrons  pas  plus  loin  ces  inductions,  auxquelles 
la  présence  du  seul  et  admirable  phénomène  de  la  lumière 
communique  une  forte  probabilité.  Il  seroit  hasardeux  de 
\^%  les  étendre  sans  mesure  ;  car  l'Éternel,  tout  en  donnant  à  ses 
M  grands  ouvrages  cette  majestueuse  uniformité  qui  décèle  le 
011.I  produit  d'une  seule  conception,  en  a  distingué  les  parties 
ym  par  des  caractères  privatifs,  frappés  eux-mêmes  au  coin  d'une 
qttti  lichesse  inépuisable. 

ntf4  Les  astres  sont  sûrement  coordonnés  à  une  variété  de  vues 
plè^el  de  desseins.  Sans  prononcer  sur  leur  constitution  inté- 
ïieure,  nous  sommes  fondés  à  conjecturer  qu'ils  ne  sont  pas 
.ir?.^^^ régis  par  les  mêmes  lois  de  détail.  Les  substances  ani- 
ilTiiiinèes  ou  végétantes  de  l'Amérique  diffèrent  d'une  manière 
la  p:jïiolablc  de  celles  qui  sont  affectées  à  notre  continent  :  de  tel 
(lobe  à  tel  globe,  les  produits  doivent  varier  encore  plus  que 
aouS'^'^'ttn  hémisphère  à  l'autre.  L'influence  de  la  lune  est  sentie 
^^^  la  planète  qui  nous  porte  :  l'influence  de  la  terre,  à  rai- 
de  la  supériorité  de  sa  masse,  doit  être  bien  plus  posi- 
;xooii^^swrce  satellite.  11  ne  circule  pas  à  nos  côtés  sans  attendre 
\a  cT>1r^^  Phases  des  alternatives  d'ombres  et  de  lumière,  et  une 
imii^T^^^"  PÏus  ou  moins  marquée.  Nous  jouons  à  son  égard  un 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  41 

célèbres  astronomes  ^  est  descendu  dans  la  tombe  sans  avoir 
',u  le  sentiment  de  ces  vérités  :  s'il  en  est  ainsi,  semblable 
i  l'enfant  sans  réflexion,  il  aura  lu  long-temps  dans  un  livre 
ju^il  ne  comprenoit  pas. 

Par  son  volume  et  par  la  place  qu'elle  occupe,  notre  pla- 
nète tient  un  rang  moyen  dans  le  système  solaire.  Il  seroit 
possible  que  ses  rapports  avec  les  êtres  qu'elle  nourrit  don- 
nassent la  mesure  proportionnelle  des  êtres  qui  appartien- 
nent au  reste  du  système.  Ceux  qui  ont  prétendu  que  Dœu 
pouvoit  réaliser  tout  un  monde  dans  un  espace  de  quelques 
pouces  carrés,  et  qui  de  ces  propositions  ont  tiré  des  consé- 
quences applicables  soit  à  la  vie  présente,  soit  à  la  vie  future, 
n'ont  fait  éclore  de  leur  cerveau  qu'une  subtilité  oiseuse. 
Ces  sortes  de  discussions  contrastent  trop  avec  la  majesté 
suprême,  qui  nous  a  tracé  sa  marche  en  promenant  un  pin- 
ceau large  et  fier  dans  le  tableau  de  la  création. 

Dans  les  productions  de  chaque  globe,  il  y  a  lieu  de  croire 
que  tout  est  relatif  à  l'étendue  et  à  la  densité  du  sol  qui  les 
porte.  L'espèce  pensante  n'y  aura  été  sacriûée  nulle  part 
aux  espèces  secondaires.  Telle  plante  et  tel  animal  donnés 
d'une  sphère  habitée  par  des  êtres  analogues  à  l'homme, 
mettroient  le  philosophe  dans  le  cas  de  déterminer,  sinon 
la  forme  précise,  au  moins  la  stature,  les  besoins  et  les 
forces  physiques  de  ces  êtres.  L'intelligence  en  tête  de  cha- 
que échelle,  quelque  part  qu'elle  ait  été  placée,  de  quelque 
^tric  qu'elle  soit  l'indigène  ou  l'exilée,  aura  toujours  une 
Mprématie  de  fait.  L'Éternel  s'est  emparé  de  l'espace  ;  comme 
créateur,  il  lui  a  donné  de  riches  développemens,  et  ce  n'est 
pas  uniquement  pour  y  faire  croître  des  mousses  et  des  la- 
taniers,  des  cirons  et  des  dromadaires.  Il  ne  réduira  pas  au 
Il  minimum  matériel  celui  qui ,  par  un  rapport  direct  avec 
les  autres  œuvres  sorties  de  sa  main,  doit  être  le  plus  à  portée 
de  les  admirer.  Et  quel  plus  digne  emploi  la  suprême  sa- 
gesse pourroit-elle  faire  des  élémens  palpables?  Gardons- 
nous  d'un  spiritualisme  outré.  L'intelligence  est  merveil- 
leuse, mais  c'est  principalement  dans  son  action  sur  la  ma- 
%e.  Ainsi  Dieu  lui-même  se  manifeste.  Ne  voulant  pas 

*  Lalande. 


42  INDUCTIONS 

être  cherché  dans  les  squIs  espaces  accessibles  à  la  pensée,  il 
se  montre  à  travers  le  voile  diaphane  de  ses  œuvres  ;  il  nous 
a  établis  sur  cette  terre  avec  des  moyens  d'action  conve- 
nables, et  par  divers  contacts  il  nous  y  a  ouvert  des  sources 
abondantes  de  ravissemens  et  de  surprises. 

Pour  que  de  l'examen  réfléchi  d'une  riche  nature  les 
idées  du  beau  et  de  l'harmonique  vinssent  saillir  dans  nos 
esprits,  ne  falloit-il  pas  qu'il  existât  une  proportion  entre 
le  spectateur  et  les  chefs-d'œuvre  offerts  à  ses  regards?  Vu 
de  trop  près  ou  de  trop  loin,  un  Raphaël  même  perdroitde 
son  mérite.  Quand  je  parcours  un  musée,  je  veux  y  trouver 
des  figures  en  rapport  avec  la  mienne.  Dans  le  nôtre,  1'^ 
norme  Thalie  et  le  petit  tireur  d'épine  d'airain  fixoient 
moins  les  regards  que  le  gladiateur  ou  la  Vénus  pudique; 
encore  regrettoit-on  que  cette  dernière  semblât  au-dessous 
d'une  stature  ordinaire  de  femme  *.  Les  colosses  et  les  pyg- 
mées  n'excitent  qu'un  intérêt  de  curiosité;  car  le  Jupiter 
olympien  et  la  Minerve  de  Phidias  paroissoicnt  descendus 
d'une  autre  région.  Puisqu'il  n'y  a  ni  grandeur  ni  peti- 
tesse absolue  nulle  part,  il  convenoit  que  la  créature  la  plus 
excellente  fût  partout  la  mesure  moyenne  de  ce  qui  existe. 
Placée  au  milieu  de  la  ligne,  elle  en  embrasse  plus  facile- 
ment les  deux  extrémités. 

CHAPITRE  III. 

Aperçu  de  I'Êtrb  matériel  sur  notre  (erre. 

L'ordre  règne  à  mes  côtés.  C'est  par  une  suite  de  cet 
ordre  que  j'existe,  que  je  me  conserve ,  et  que  je  parcours, 
avec  la  généralité  des  êtres,  les  diverses  périodes  de  ma  car- 

*  NouB  avions  do  la  pcino  à  croire  quo  la  Véaus  piiduiuc  oût  lus  proportions  «le  W 
tnro  :  en  cela  nous  étions  probablement  abusôs  par  les  dimensions  surliumaines  dont 
nous  étions  entourés;  car,  en  mesurant  colto  statue,  nous  l'avons  trouvée  haute  J*î 
cinq  pieds  sur  base,  ce  qui  est  la  taille  ordinaire  de  femme  ;  mais  nous  partageons  Yo' 
pinion  du  docteur  Gall,  lorsqu'il  accuse  la  t£te  d'oxiguité. 

Sans  nous  permettre  d'apprérier  dans  tous  ses  détails  la  doctrine  de  cet  anatomist^ 
justement  célèbre,  nous  no  pouvons  nous  dispenser  de  n'connaîlre,  dans  l'ensembl**» 
un  véritablo  esprit  d'observation  et  de  belles  découvertes  faites  pour  bùler  la  connai*" 
sauce  do  l'homme.  La  facilité  que  nous  avons  eue  de  nous  en  convaincre,  depui*  I* 
pablicatiou  du  cet  ouvrage,  u'aura  pas  été  sans  proiil  j[>our  culte  nouvelle  édition. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES*  43 

rière.  Le  globe  qui  me  porte  est  soumis  aux  mêmes  lois; 
mais  elles  ont  pour  lui  une  fixité  qui  peut  s'accorder  avec 
une  durée  au  moins  indéfinie.  Sa  révolution  autour  du  so- 

■ 

leil  est  constante.  Jamais  elle  ne  s'accélère  ;  jamais  elle  ne 
souffre  de  retards  sensibles.  Si  le  soleil  planoit  un  seul  jour 
plus  ou  moins  long-temps  que  de  coutume  sur  notre  horizon , 
nous  l'apprendrions  par  le  sentiment  confus  des  actes  ordinai- 
res de  la  vie,  et  encore  mieux  par  l'indication  des  pendules 
et  des  horloges,  dont  la  concordance  entre  elles  deviendroit  ici 
une  preuve  sans  réplique.  Le  plus  obscur  faiseur  d'alma- 
naclis  prédit  un  an  d'avance  la  minute  du  lever  et  du  cou- 
dier  de  cet  astre,  duquel  les  mouvemcns  apparens  sont  si 
bien  réglés,  que  nous  les  avons  pris  pour  la  mesure  la  plus 
certaine  de  notre  propre  existence.  Mais  ces  mouvcmens  ne 
lui  appartiennent  pas.  La  terre  les  réclame;  et  s'ils  éprou- 
fent  jamais  une  aberration,  ce  qui  ne  nous  semble  pas  pro- 
bable, elle  sera  insensible  et  bientôt  rectifiée.  Par  exemple, 
il  seroit  permis  de  présumer  qu'après  un  certain  laps  d'an 
nées,  la  force  d'accélération  devenant  à  propos  rétrograde, 
ou  celle-ci  reconquérant  sa  vitesse,  rétabliroit  le  globe  dans 
son  ancien  équilibre,  non  que  la  chose  s'opérât  par  suite 
d'une  direction  nouvelle,  mais  seulement  en  vertu  des  lois 
qui,  depuis  le  premier  des  jours,  gouvernent  l'ensemble  du 
système. 

Notre  terre  a  pourtant  subi  des  révolutions.  Quelle  qu'en 
ait  été  la  cause,  soit  qu'on  doive  la  rapporter  à  l'approche 
de  quelques-uns  de  ces  grands  corps  qui,  dans  leurs  courses 
eicentriques,  semblent  destinés  à  un  complément  de  vues, 
soit  qu'un  ferment  interne  ait  agité  la  masse  du  globe,  ces 
événemens  ont  fait  partie  des  desseins  éternels.  Le  plan  in- 
cliné des  roches  schisteuses  et  graniteuses  qui  terminent  les 
plus  hautes  montagnes,  les  bancs  de  terres  calcaires  enfouies 
à  des  profondeurs  énormes,  les  couches  d'humus  végétal  que 
siinnontent  des  amas  de  limon  et  de  productions  marines, 
les  sables  et  les  tufs  dont  ceux-ci  sont  recouverts,  jusqu'à 
ce  que  l'on  revienne  au  sol  composé  des  débris  actifs  de  la 
végétation  et  de  l'animalisation  de  nos  derniers  siècles,  éta- 
Wissent  la  vérité  de  ces  grandes  catastrophes  sur  des  fonde- 
lûens  inébranlables.  Nul  ne  sera  tenté  de  la  révoquer  en 


MOnALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  45 

Ces  êtres  d'une  nature  épurée,  que  nous  nous  représentons 
planant  sur  nos  tètes,  et  que  la  révélation  associe  plus  d'une 
fois  aux  projets  du  Très-Haut,  ne  seroient-ils  pas  ceux-là 
même  qui,  dans  les  temps  primitifs,  ont  foulé  cette  terre 
où  nous  attendons  aussi  l'heure  de  notre  métamorphose?  Ne 
se  peutr-il  pas  qu'un  jour  des  savans  d'une  autre  catégorie 
et  d'une  autre  forme  que  celle  qui  nous  est  affectée,  en  ren- 
contrant la  colonne  vertébrale  de  la  présente  espèce  hu- 
maine, n'y  voient  que  la  charpente  d'un  animal  ignoble,  et 
comme  nous  cherchent  en  vain  des  hommes,  ou  leur  équi- 
valent, dans  ces  royaumes  sombres  d'un  ordre  de  choses  qui 
aura  cessé  d^être  à  la  surface  de  notre  planète  terraquée  ? 
Le  merveilleux  travail  vasculaire  de  nos  corps  aura  disparu. 
Pour  nous  servir  des  expressions  pittoresques  de  TEcriture, 
la  chaîne  d'argent,  symbole  du  système  nerveux,  sans  laisser 
la  plus  foiblc  trace,  aura  été  depuis  long-temps  brisée. 
Qu'aura  donc  pour  lors  de  remarquable  cette  boite  osseuse, 
où  se  célèbre,  à  chaque  seconde,  l'alliance  inconcevable  de 
l'esprit  et  de  la  matière,  où  la  nature  se  peint  dans  tout  son 
éclat,  et  où  Dieu  trouve  un  temple  qui  n'est  pas  tout-à- 
fait  indigne  de  sa  majesté  souveraine? 

Si  les  études  nouvelles  d'anatomie  comparée,  et  les  ex- 
humations de  fossiles  dans  les  diverses  parties  du  monde, 
prouvent  jusqu'à  l'évidence  que  notre  globe  a  eu  diverses 
époques  mémorables  et  antérieures  à  celle  à  laquelle  nous 
rapportons  vulgairement  son  origine,  une  conjecture  non 
moins  fondée,  et  qui  résulte  de  l'état  présent  de  notre  pla- 
nète, nous  conduira  à  croire  qu'une  grande  alluvion  y  a 
tout  disposé  pour  un  changement  notable  de  productions  et 
d'habitans.  Passant  sur  les  périodes  précédentes,  qu'il  a 
peut-être  comprises  sous  le  nom  de  jours,  et  qu'eût  repoussées 
l'esprit  de  son  peuple,  bien  que  versé  dans  les  connoissances 
cosmogoniqucs,  le  législateur  des  Hébreux  n'a  fait  mention 
que  de  la  dernière  catastrophe.  Sans  doute  il  s'est  cru  en 
droit  de  regarder  comme  une  création  absolue,  quant  à 
nous,  la  grande  révolution  probablement  nécessaire  à  la 
suite  de  laquelle  la  main  du  Tout-Puissant  établit  notre  es- 
pèce ici-bas.  La  tendance  des  éléraens  auxquels  a  été  confié 
le  rôle  de  la  composition  et  de  la  décomposition  des  êtres, 

3. 


/ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  47 

deux  mondes,  charrient  des  sables  et  des  vases  qui  obstruent 
leur  entrée,  jusqu'à  ce  qu'un  fort  courant  ou  une  tempête 
impétueuse  en  disperse  les  débris  dans  les  golfes.  Il  seroit 
permis  de  dire  avec  les  poètes  que  partout  Gybèle  poursuit 
Amphitrite  et  la  resserre  dans  des  bornes  plus  étroites. 

L'atmosphère  n'auroit-elle  pas  supporté  des  pertes  pa- 
reilles? Si  le  mercure  avoit  été  employé  depuis  plus  long- 
temps aux  observations  météorologiques,  et  si  l'on  avoit 
dressé  des  tables  exactes  des  variations  qu'il  eût  éprouvées  dans 
le  baromètre,  peut-être  seroiMl  démontré  que  la  colonne  de 
l'air  ambiant  est  aujourd'hui  plus  rare  qu'elle  ne  l'étoit  au- 
trefois. Nul  doute  alors  qu'on  ne  fût  en  droit  de  rapporter 
à  ce  phénomène  plusieurs  accidens  dont  les  causes  échap- 
pent maintenant  à  notre  pénétration,  tels  que  Fabsence  de 
quelques  maladies  cutanées,  une  déclinaison  de  la  force 
musculaire ,  une  plus  grande  irritabilité  nerveuse,  et  une 
réduction  de  longévité  dans  l'espèce  humaine. 

Nous  ignorons  dans  quels  réservoirs  intarissables  le  soleil 
puise  les  élémens  de  la  lumière  et  de  la  chaleur  qu'il  dis- 
tribue aux  planètes  de  sa  dépendance.  Toujours  est-il  vrai 
que  la  nôtre  s'est  assimilé  une  masse  de  calorique  d'autant 
plus  considérable,  qu'il  existe  dans  les  couches  souterraines 
jadis  enlevées  à  la  surface  du  globe  une  quantité  prodigieuse 
de  fossiles,  de  combustibles  et  de  détritus  chez  lesquels  la 
plus  légère  action  de  l'air  extérieur  tend  à  développer  le  feu 
qu'ils  recèlent. 

L'accroissement  graduel  de  la  masse  des  solides  et  la  ré- 
daction proportionnelle  des  fluides  ne  sont  pas  de  vaines 
hypothèses.  Le  diamant  n'est  probablement  qu'un  amas  de 
fluides  condensés.  Le  feu  de  réverbère,  qui  seul  pourroit  le 
rendre  à  sa  nature  primitive ,  n'existera  jamais ,  à  moins 
d'une  grande  révolution  dans  l'économie  actuelle;  au  con- 
traire, les  moyens  les  plus  actifs  de  solidification  se  trou- 
vent dans  les  forces  végétante  et  animalisante.  Elles  tra- 
vaillent constamment;  elles  s'exercent  sur  presque  tout  le 
globe,  au  sein  même  de  l'air  et  des  eaux.  Dès  lors  les  res- 
titutions opérées  par  le  feu,  tel  qu'il  se  manifeste  en  l'état, 
atténuent  seulement  les  efl'ets  de  ces  deux  forces,  mais  ne 
parviendront  jamais  à  rétablir  l'équilibre  antique  de  la  ma- 


MOnALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  49 

ment.  Elle  sert  tonr  à  tour  de  filtre  et  de  base  anx  sels,  aux 
huiles,  aux  vapeurs  et  au  calorique,  dans  lesquels  réside  la 
force  essentiellement  active. 

Après  avoir  concouru  à  leur  formation ,  l'air  externe  se 
présente  comme  une  sorte  de  destructeur  des  êtres  organi- 
sés, qu'il  attaque  par  tous  les  points,  et  auxquels  il  livre 
des  assauts  d'autant  plus  terribles,  que  le  mouvement  inté- 
rieur de  vie,  ralenti  dans  son  action,  ofi're  moins  de  résis- 
tance aux  clémens  combinés  dont  il  étoit  le  frein. 

L'eau,  considérée  dans  sa  masse  et  dans  ses  effets  géné- 
raux, intervient  en  qualité  de  grand  réparateur  de  la  na- 
ture. Susceptible  de  s'unir  d'une  manière  assez  intime 
même  au  feu,  dont  elle  enveloppe  les  molécules  élémen- 
taires, elle  se  ressaisit  des  sels  ou  des  substances  oléagineuses 
qui  se  volatilisent  de  toutes  parts  vers  la  moyenne  région 
atmosphérique,  et  les  rend  au  sol  par  les  alluvions  ou  les 
pluies,  vraies  sources  de  fécondité.  La  mer  elle-même  n'est 
qu'un  immense  laboratoire  dans  lequel  notre  planète  a  puisé 
des  moyens  successifs  de  restauration;  car  les  diverses  zones 
terrestres,  à  différentes  époques ,  paroissent  avoir  été  fer- 
tilisées par  les  ravages  reproducteurs  de  cet  élément.  Nul 
doute  que  la  partie  du  globe  où  il  règne  aujourd'hui  ne 
renferme  une  plus  grande  quantité  de  principes  d'organisa- 
tion que  les  régions  découvertes. 

Les  fluides  sont  expansifs  et  tendent  à  l'équilibre  de  leurs 
parties.  Quand  ils  sont  comprimés,  ils  finissent  toujours 
par  se  faire  des  issues  dans  lesquelles  ils  se  précipitent  avec 
une  violence  déterminée  par  l'état  de  pression  et  de  décli- 
vité. Le  fleuve  resserré  dans  son  lit  s'échappe  rapidement 
vers  la  mer.  L'air  dilaté  soulèvcroit  des  montagnes;  raréfié 
par  la  chaleur  atmosphérique,  il  s'élance  d'une  contrée  à 
l'autre  et  mugit  entre  les  gorges  des  coteaux;  mais  il  y  a  ici 
deux  élémens  combinés  qui  par  leur  réunion  accroissent 
l'intensité  de  leurs  forces. 

Tous  les  élémens  concourent  à  la  formation  des  êtres  ;  tous 
sont  constamment  dans  un  état  de  mélange  et  d'agitation 
que  régularisent  des  principes  de  mouvement  dont  nous 
parlerons  bientôt;  car,  si  les  substances  se  classoient  suivant 
leur  pesanteur  et  leurs  affinités  spécifiques,  le  repos  de 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  51 

graines  et  l'incubation  de  l'œuf,  chez  lequel  un  surcroit  de 
chaleur  suffit  pour  mettre  en  action  les  organes.  Il  est  en- 
core plus  sûr  que  le  mouvement  développe  la  chaleur,  comme 
il  arrive  dans  l'estomac,  où  l'absence  d'alimens  finit  par  li- 
vrer l'animal  à  un  froid  mortel,  tandis  que  le  travail  de  la 
digestion  y  appelle  une  sorte  de  fièvre  qui ,  dans  l'exacte 
vérité,  n'est  due  qu'au  développement  du  calorique  contenu 
dans  les  matières  assimilées.  Les  pertes  du  fluide  igné  se 
compensent  ainsi  par  des  acquêts  ;  et  l'équilibre  constant  de 
la  force  de  composition  et  de  décomposition  dont  les  corps 
animalisés  sont  le  théâtre,  y  entretient  dans  la  même  me- 
sure la  chaleur  naturelle.  Sous  une  zone  glaciale,  il  con- 
vient que  le  mouvement  seconde  l'effet  des  alimens.  Dans 
certains  cas,  il  y  supplée  en  forçant  les  particules  ignées  à 
88  dégager  de  leurs  retraites  les  plus  inaccessibles,  et  en  les 
appelant  des  extrémités  au  contre  de  l'organisation ,  d'où 
elles  se  répandent  uniformément  dans  le  système  vasculaire. 
Le  repos  seroit  funeste  au  voyageur  enfoncé  dans  les  déserts 
du  nord.  S'il  se  laisse  aller  au  sommeil  ou  s'il  s'arrête,  il 
est  perdu.  S'il  marche,  il  provoque  Texpansion  du  fluide 
igné  que  la  nature  avoit  mis  chez  lui  en  réserve  ;  il  s'appau- 
vrit, mais  il  est  sauvé.  Borné  pendant  quelques  heures  au 
travail  de  la  décomposition,  c'est  beaucoup  qu'il  puisse  at- 
tendre de  nouveaux  principes  de  composition.  L'état  de 
santé  demande  que  ces  deux  opérations  soient  simultanées 
et  proporrionnelles.  Quand  elles  différent  dans  leurs  modes, 
il  y  a  maladie;  le  maintien  de  la  chaleur  veut  qu'au  moins 
l'une  des  deux  s'exécute.  La  dernière  a  lieu  dans  les  loirs, 
les  marmottes  et  tous  les  animaux  qui  restent  engourdis 
pendant  l'hiver.  On  dit  improprement  qu'ils  se  nourrissent 
d'une  partie  de  leur  substance  :  il  seroit  plus  convenable 
de  remarquer  qu'ils  s'en  réchauffent;  car  c'est  à  la  faveur 
de  ce  mouvement  de  décomposition  que  chez  eux  le  calo- 
rique se  dégage  et  se  dilate  dans  une  mesure  suffisante  à  la 
conservation  de  la  vie. 

Soit  que  les  germes,  dans  leurs  particules  de  feu,  contien- 
nent sous  des  formes  oléagineuses  une  certaine  quantité  de 
mouvement  approprié  qui,  pour  entrer  en  exercice,  ne  sou- 
haite que  la  détente  d'un  ressort  quelconque;  soit  qu'ils 


MORALES  ET  PHYSIOLOOIQUES.  53 

Dans  le  règne  minéral,  tout  en  obéissant  à  certaines  lois, 
la  natnre  produira  mille  accidens  variés,  inouïs,  inattendus. 
Les  combinaisons  peuvent  s'y  diversifier  à  Tinfini.  Vous 
Terrez  s'nnir  sur  la  même  pierre  la  topaze  et  l'améthyste, 
le  diamant  et  Témeraude.  Les  cristaux  affecteront  des  formes 
insolites.  Le  hasard  semblera  présider  au  mélange  des  gaz, 
des  sels,  des  soufres  et  des  bitumes  :  mais  le  mouvement 
imprimé  aux  deux  autres  règnes  est  à  jamais  exempt  de  ces 
écarts  ;  il  n'a  que  des  cadres  à  remplir.  Sa  seule  mission  est 
de  favoriser  des  développemcns  et  de  rajeunir  les  modes 
d'existence,  en  les  faisant  passer  dans  des  formes  similaires, 
aa  trait  desquelles  il  ne  lui  est  pas  même  permis  de  toucher. 
L'existence  des  germes  primitifs  pose  entre  les  règnes  une 
barrière  insurmontable  que,  dans  toute  son  énergie  élémen- 
taire, ne  franchira  jamais  la  nature. 

Les  générations  fortuites  ou  spontanées  des  animaux  ver- 
miculaires  ou  des  infusoires  laisseront  donc  l'observateur 
philosophe  au  moins  dans  un  état  de  doute,  si  ce  n'est  dans 
une  disposition  d'esprit  négative. 

Les  moyens  de  reproduction  appartiennent  aux  espèces  : 
la  nature  n'a  été  chargée  à  leur  égard  que  d'un  emploi  de 
conservateur,  et  encore  faut-il  qu*en  cette  dernière  qualité, 
elle  obéisse  au  principe  de  mouvement  qui  soutient  l'être 
contre  la  tendance  des  mixtes  à  leur  propre  destruction. 

CHAPITRE  VL 

De  TÊtre  matériel  minéralisant. 

La  combinaison  des  liquides  et  des  solides  off're  trois  ré- 
sultats principaux.  Une  simple  affinité  de  substance  semble 
présider  au  premier  dans  toutes  les  agrégations  pierreuses, 
terreuses,  cristallines  et  métalliques.  Le  plan  de  nos  études 
ne  nous  permet  pas  de  nous  étendre  sur  cette  division  de  la 

'  I    nature  qui  sert  de  point  d'appui  et  de  base  à  toutes  les  autres. 

'ï>  Elle  constitue  la  charpente  de  notre  planète.  Une  immense 
partie  des  matériaux  qui  en  dépendent  paroît  uniquement 
rcservécà  cet  emploi  de  solidité,  tandis  que  celle  qui  est  à 
la  fois  plus  rapprochée  de  la  surface  de  la  terre,  et  plus  sus- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  55 

végétale»  avec  un  ordre  résultant  de  la  perfection  même  des 
organes  par  lesquels  elle  s'exerce. 

L'animal  privé  de  vie  se  putréfie,  parce  que  la  cause  peut- 
être  immatérielle  qui  tenoit  chez  lui  les  liquides  et  les  so- 
lides dans  une  disposition  organique,  a  cessé  d'agir  ;  la 
pierre  et  le  métal  voient  tôt  ou  tard  arriver  la  dispersion  de 
leurs  parties,  parce  qu'un  contact  parfait  n'étant  point  dans 
la  nature^  les  molécules  les  plus  similaires  des  corps  com- 
posés éprouvent,  dans  leur  adhésion,  un  état  de  gcne  qui  les 
rappelle  plus  ou  moins  promptement  à  l'isolement  de  leurs 
parties  intégrantes. 

Le  fossile  n'a  pas  un  autre  genre  d'existence  dans  sa 
masse  que  dans  ses  parties  élémentaires.  Ici  les  fractions 
équivalent  au  tout.  Le  rapport  plus  ou  moins  exact  do  leur 
forme  détermine  leur  union,  comme  la  pesanteur  de  leur 
ensemble.  Dans  les  êtres  organisés,  les  seules  espèces  sont 
immortelles,  et  les  individus  périssent  :  dans  les  substances 
minérales,  la  fixité  n'appartient  qu'aux  individus  réduits  à 
leurs  principes;  car  il  arrive  un  point  où  leurs  particules 
échappent  à  toutes  les  attaques.  Cet  amas  de  sels  qu'un 
fluide  plus  ou  moins  échauffé  a  mis  en  dissolution,  parce 
que  la  force  qui  pénètre  est  supérieure  à  celle  qui  unit,  ne 
cessera  pas  d'exister  dans  ses  molécules,  que  nulle  puissance 
n'empêchera  d'être  identiques.  Contemporaines  des  mondes, 
elles  dureront  autant  qu'eux  ;  sans  aïeux,  elles  resteront  sans 
postérité  :  au  contraire,  le  principe  de  la  vie,  par  son  action 
constante  dans  des  combinaisons  sans  terme,  animera  toute 
la  nature,  et  en  diversifiera  les  produits  sous  le  voile  d'une 
similitude  apparente.  Les  matériaux  mis  à  sa  disposition 
sont  immuables;  mais  l'emploi  successif  des  quantités  res- 
tant en  son  pouvoir,  le  nombre  des  résultats  possibles  devient 
indéfini.  Le  plus  beau  de  tous,  sans  doute,  est  la  transmis- 
sion de  Texistcnce  dans  des  êtres  organisés  sur  un  même 
modèle.  Cette  transmission  ne  pouvant  jamais  appartenir 
aux  fossiles,  qui,  par  suite  de  leur  caractère  inerte,  tendent 
àl'isolementde  leurs  parties  constituantes,  c'est-à-dire  à  leur 
décomposition,  la  ligne  de  séparation  restera  toujours  posi- 
tive entre  ce  règne  et  les  deux  autres  divisions  du  vaste 
domaine  des  êtres. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  57 

a  de  commun  avec  Tétre  végétant  et  Tétre  animé.  Tout  en 
nous  efforçant  de  saisir  les  rapports,  nous  insisterons  sur  les 
différences,  dont  se  sont  moins  occupés  les  écrivains  qui  nous 
précédèrent  dans  la  carrière  de  Tubservation.  En  effet,  là 
où  la  nature  paroit  le  plus  avoir  contrasté  ses  ouvrages,  l'es- 
prit humain ,  dans  son  amour-propre ,  sera  toujours  flatté 
d'exagérer  ou  d'imaginer  des  similitudes.  La  manie  des  op- 
posUions  peu  fondées  provient  sûrement  de  la  même  source. 
Avare  de  causes,  Dieu,  qui  est  la  première  des  causes,  est 
prodigue  des  effets.  Ceux-ci,  en  s'éloignant  de  la  branche 
principale  d'où  ils  sortent,  deviennent  causes  à  leur  tour. 
C'est  ainsi  que  se  crée  un  ensemble. 

Il  seroit  possible  que  le  principe  qui  préside  à  l'agréga- 
tion des  substances  minéralisées,  au  développement  et  à  l'ac- 
croissement des  graines  végétales,  et  à  la  nutrition  des  ani- 
maux, quant  au  rapprochement  des  molécules  intégrantes 
des  corps,  fût  le  même  dans  des  degrés  différens;  bien  en- 
tendu que  dans  ces  deux  dernières  classes  d'êtres  il  opérât 
sur  des  germes  déjà  disposés  à  sa  présence ,  et  chez  lesquels 
il  se  transformeroit  en  force  vitale. 

Son  action  nous  échappe  en  partie  dans  les  concrétions 
pierreuses  ou  cristallines;  mais  les  rapports  qui  existent 
entre  les  plantes  et  les  animaux  sont  plus  apparens.  On  dé- 
couvre chez  celles-ci,  comme  chez  ceux-là,  des  veines,  des 
artères,  des  fibres,  des  sucs,  une  transpiration,  des  momens 
d'activité  accélérée,  d'autres  de  repos,  et  enfin  des  organes 
de  reproduction  dont  les  procédés  diffèrent  peu. 

Nous  ne  comparerons  pas  toutefois  la  sève  ascendante  et 
descendante  à  la  circulation  du  sang,  qui  a  presque  toujours 
son  mobile  au  centre  de  l'animal,  tandis  que  dans  la  plante 
l'impulsion  part  des  deux  extrémités.  C'est  là  que  le  travail 
a  lieu  avec  une  sorte  de  discernement  et  avec  une  telle  ac- 
tivité, que  la  colonne  arborée,  comparativement  au  feuillage 
et  aux  racines ,  ne  sembleroit  être  qu'un  tube  conducteur, 
dans  lequel  les  fluides,  à  l'instar  de  quelques  eaux  connues, 
déposeroient  leurs  molécules  les  plus  condensées,  et  dirige- 
roicnt  les  autres  vers  les  feuilles,  dont  le  principal  emploi 
est  d'éduquer  les  boutons,  douce  espérance  du  fruit  et  d'un 
nouvel  ombrage. 


MORALES  Et  PHTSIOLOGIQUES.  50 

x)mine  des  manteaux  ou  des  yéhicules  aux  hôtes  des  bois  et 
les  airs.  Elle  n'en  a  pas  fait  dépendre  directement  l'action 
le  la  vie.  Ils  ne  sont,  pour  s'exprimer  sans  une  rigoureuse 
;xactitude,  que  des  productions  végétales  implantées  sur 
'individu,  et  qui  vivent  aux  dépens  de  la  matière  anima- 
iséc.  La  môme  définition  peut  s'appliquer  aux  substances 
ornées  et  à  toutes  celles  de  cette  espèce  dont  on  extrait  de 
la  gèlaime.  Alors  celle-ci  devient  la  sève  propre  de  ces  plantes 
presque  parasites  et  d'un  ordre  particulier. 

C'est  ici  le  cas  de  remarquer  que  le  règne  minéral  donne 
des  matériaux  aux  autres  règnes,  mais  ne  présente  en  lui- 
même  aucun  de  leurs  beaux  produits  ;  que  le  règne  végétal 
ibonde  en  concrétions,  et  que  le  règne  animal  renferme  à 
la  fois  des  concrétions  et  des  substances  végétantes.  La  na- 
ture entière  s'y  retrouve  comme  dans  un  riche  tableau. 

Le  sommeil  nocturne  des  plantes  a  û\è  l'attention  du  sage 
d'tJpsal  :  son  horloge  de  Flore  est  calculée  sur  les  observa- 
tions qu'il  a  faites  dans  un  jardin  botanique.  Mais  le  res- 
serrement ou  l'expansion  des  corolles,  le  rapprochement  des 
feuilles,  la  roideur  des  tiges,  sont-ils  bien  des  signes  de 
sommeil  dans  les  végétaux?  Nous  en  doutons,  puisque  le 
travail  de  la  circulation  est  plus  actif  que  jamais  pendant 
cette  apparence  de  repos.  On  objectera  que  chez  l'animal  le 
sommeil  n'interrompt  pas  davantage  la  circulation  :  aussi, 
dans  ce  dernier,  nous  n'admettrons  jamais  un  véritable 
sommeil  du  système  organique  ou  de  la  force  qui  le  fait 
mouvoir.  Le .  système  nerveux  seul ,  sans  être  entièrement 
privé  d'activité,  jouit  d'un  calme  qui  lui  permet  de  réparer  ses 
pertes.  Il  falloit  suspendre  l'action  musculaire  qui  consomme 
une  quantité  prodigieuse  d'esprits;  et  la  nature,  toujours  at- 
tentive à  conserver  son  ouvrage,  par  une  sorte  d'enchante- 
ment, enlève  à  l'individu  sa  faculté  locomotive,  qui  mcttoit 
toutes  les  autres  en  exercice.  Le  plus  grand  nombre  des  fa- 
cultés intellectuelles  reste  encore  éveillé.  Un  apaisement  de 
la  pulpe  cérébrale  semble  suspendre  le  seul  organe  du  juge- 
ment, dont  les  sens  extérieurs  ne  peuvent  plus  rectifier  les 
aperçus.  A  quelques  égards,  la  volonté  veille  encore,  mais 
d'une  manière  imparfaite,  et  rébranlcmcnt  ralenti  des  Û- 
Willcs  nerveuses  ne  va  guère  jusqu'à  interrompre  le  repos 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  61 

animaax  enracinés,  sans  que  Tanimal  nous  semblât  jamais 
une  plante  ambulante;  car  il  seroit  inconséquent  de  cher- 
cher des  points  de  comparaison  dans  les  individus  les  plus 
dégradés  d'une  classe  et  les  plus  élevés  de  l'autre.  Nous  sa- 
vons que  rien  n'est  brusqué  dans  la  nature,  et  qu'elle  s'est 
partout  ménagé  des  passages  ;  mais  encore,  sont-ce  des  pas- 
sages. Au  reste,  prétendroit-on  établir  un  parallèle  entre 
l'huitre  et  la  sensitive,  nous  croirions  que  la  balance  des 
sensations  pencheroit  en  faveur  de  la  première,  de  même 
que  la  structure  de  la  truffe,  ou  de  la  plante  la  plus  obscure 
dé  la  cryptogamie,  méritera  plus  notre  attention  que  l'a- 
ffljante  ou  le  madrépore. 

Un  arbrisseau  mutilé  ou  arraché  à  la  terre  qui  le  vit  naî- 
tre, souffre  et  dépérit  sans  éprouver  le  sentiment  du  mal 
physique  :  l'animal  blessé  souffre,  en  éprouve  le  sentiment, 
cherche  à  écarter  la  douleur,  et  lutte  puissamment  contre 
la  destruction.  Une  lésion  organique  peut  bien  jeter  un  être 
vivant  dans  un  état  de  langueur;  un  besoin  essentiel  satis- 
fait, ou  un  aliment  approprié,  peuvent  également  l'établir 
dans  une  situation  prospère;  mais  l'un  et  l'autre,  pour  être 
sentis,  veulent  un  système  nerveux.  Les  plantes  le  possèdent- 
elles?  La  nature,  en  le  leur  accordant,  ne  se  scroit-elle  pas 
constituée  dans  une  dépense  superflue?  Si  elle  les  en  a  gra- 
tifiées, où  en  est  le  point  central ,  hors  lequel  il  n'y  aura 
pas  plus  de  réaction  intérieure  que  de  personnalité?  Sans 
être  taxé  de  témérité,  l'on  peut  dire  que  dans  la  grande 
échelle  de  la  création  les  partages  sont  inégaux.  La  sensibi- 
lité devoit  rester  étrangère  aux  plantes.  Elle  a  été  portée 
plus  loin,  et  se  montre  avec  un  tout  autre  appareil. 

Nous  ne  contesterons  pas  toutefois  aux  végétaux  la  vie 
pure  et  simple  que  nous  leur  avons  reconnue,  et  nous  en 
trouverons  les  caractères  incontestables  dans  leur  naissance, 
dans  leur  développement ,  leuré  moyens  de  reproduction , 
et  même  leur  mort,  qui  vont  devenir  les  objets  de  notre 
examen. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  63 

forme  bientôt  une  nouvelle  ou  périt;  la  tige  sevrée  de  ses 
racines  en  élance  d'autres  de  son  collet,  ou  en  se  desséchant 
elle  perd  avec  la  vie  son  droit  à  la  végétation. 

Voilà  donc  deux  organes  principaux  qui  constituent  pres- 
que toute  plante  connue,  et  qui  eux-mêmes  en  renferment 
un  nombre  assez  étendu  dont  la  connoissance  estTobjet  d'une 
étude  particulière. 

On  ne  possède  encore  rien  de  précis  sur  la  structure  des 
boutons  des  racines.  Il  est  probable  qu'ils  restent  cachés  sous . 
rècorce,  jusqu'à  ce  que  leur  développement  les  transforme 
en  légères  protubérances  d'où  sortent  des  chevelus.  Quant 
aux  suçoirs,  ils  tiennent  lieu  de  feuilles  dans  cette  partie, 
et  s'acquittent ,  à  beaucoup  d'égards,  des  mêmes  fonctions. 
On  pourroit  présumer  que  les  uns  transmettroient  la  sève 
ascendante  et  les  autres  la  sève  descendante.  Quoi  qu'il  en 
soit,  une  correspondance  réelle  s'établit  entre  les  deux  ex- 
trémités de  l'individu.  Le  mouvement  qui  monte  de  l'extré- 
mité inférieure  vers  les  branches  terminales,  par  sa  forte 
impulsion ,  y  provoque  l'épanouissement  des  germes.  Le 
même  service  seroit-il  rendu  en  sens  inverse  par  le  mouve- 
ment qui  se  propageroit  du  feuillage  aux  racines?  Nous  au- 
rions lieu  de  le  croire,  puisque  la  renaissance  de  celles-ci, 
après  leur  amputation,  se  fait  sur  les  bourgeons  mucilagi- 
neux  que  la  sève  descendante  produit  dans  la  section  circu- 
laire de  l'écorce,  tandis  que  les  boutons,  chargés  du  dépôt 
des  branches  et  des  feuilles,  tiennent  au  corps  ligneux  par 
im  pédoncule  très-distinct,  dont  la  perte  décide  celle  de  la 
^ffe  dans  l'insertion  corticale. 

Chez  plusieurs  plantes,  des  germes  de  racines  apparois- 
sent  sur  les  rameaux  et  des  germes  de  rameaux  sur  les  ra- 
cines, comme  il  est  prouvé  par  diverses  expériences  :  attri- 
buera-t-on  ces  jets  organiques  à  un  dépôt  primitif  caché 
sous  les  écorces,  ou  à  une  force  vive  de  la  nature  qui,  dans 
certaines  circonstances  favorables,  se  manifesteroit  suivant 
les  besoins?  Peut-être  notre  chapitre  onzième  du  présent 
livre  sera  de  quelque  secours  dans  l'exijjncn  de  cette  impor- 
tante question. 

Si  la  racine  s'accroît  quelque  temps  après  avoir  perdu  sa 
tige,  et  si  la  tige,  réduite  à  elle-même,  conserve  une  cer* 


; 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  65 

leurs  teintes ,  elles  se  groupent ,  se  divisent ,  s'étalent  ou 
flottent  avec  grâce.  Tantôt  agréables  pendentifs,  elles  s'ar- 
quent et  retombent  en  guirlandes;  tantôt,  moins  modestes, 
elles  s'élèvent  à  la  manière  de  faisceaux,  de  gerbes  ou  d'o- 
bélisques. Ici  c'est  une  flèche  que  l'on  décoche  ;  là  c'est  une 
toufife  azurée  qui  se  marie  élégamment  à  l'horizon.  Des 
feuilles  innombrables  se  sont  tout-à-coup  étendues  dans  les 
airs,  pareilles  à  l'épée  qui  sort  du  fourreau,  à  l'éventail  que 
l'on  déplisse,  ou  à  la  pièce  d'étoflc  que  l'on  déroule.  Peu  de 
jours  viennent  de  s'écouler,  et  les  bosquets  se  sont  si  bien 
enlacés,  l'ombre  s'est  tellement  épaissie,  que  l'on  seroit  tenté 
de  se  demander  où  donc  avoicnt  été  mises  en  réserve  ces  ri- 
ches et  fraîches  tentures  dont  s'est  paré  dans  un  instant  le 
séjour  de  la  race  humaine. 

Le  bouton  à  fruit,  plus  précieux  et  plus  délicat  que  celui 
qui  rcnfermoit  le  feuillage,  méritoit  aussi  plus  d'attention  : 
au  lieu  d'une  nourrice ,  la  nature  lui  en  accorde  trois  ou 
quatre,  et  quelquefois  davantage.  Dans  les  jours  d'automne, 
cette  escorte  jaunit,  se  détache,  et  semble  laisser  le  bouton 
sans  défense  ;  mais  un  coup  d'œil  nous  apprendra  que  ces 
fidèles  serviteurs  n'abandonnent  l'enfant  qui  leur  a  été  con- 
fié qu'après  l'avoir  entouré  des  coiffes,  des  bourres,  des  sucs 
visqueux,  des  écailles  propres  à  garantir  son  existence  con- 
tre les  nuits  glaciales  de  l'hiver.  Ainsi  l'observateur  recon- 
noîtra  avec  admiration  que  les  arbustes  qui  ne  portent  de 
fruit  que  sur  le  bois  de  deux  et  trois  ans  ont  d'abord  le 
principe  de  leurs  fleurs  contenu  dans  un  bouton  qu'une 
simple  feuille  nourrit  et  abrite  de  son  pétiole;  que  l'année 
suivante  sa  maison  devient  plus  nombreuse,  et  qu'à  mesure 
qu'il  approche  du  grand  mystère  de  la  fécondation,  la  nour- 
riture et  les  soins  sont  proportionnés  à  ses  progrès  et  à  son 
importance. 

Il  nous  reste  à  dire  que  l'art  qui  veille  à  la  conservation 
des  feuilles  après  leur  épanouissement,  n'est  pas  moins  ad- 
mirable que  Tart  qui  les  produit.  Elles  ont  pour  principe 
des  nervures  qui,  passant  par  le  pétiole,  dont  elles  ne  sont 
peut-être  qu'une  expansion,  forment  ensuite  un  tissu  cellu- 
laire. Ces  nervures ,  comme  pièce  essentielle ,  sont  placées 
au  revers  de  la  feuille,  où  elles  se  trouvent  à  l'abri  des  ge- 

4. 


ls!t 


MORALES  ET  PHTSIOLOGIQUES.  67 

richesse  incpnisable,  clic  répand  les  germes  à  profnsion,  et 
pour  qu'ils  soient  absolument  conformes  au  type  primor- 
dial, par  une  succession  non  interrompue,  elle  les  fait  naître 
de  ceux-là  même  qui  les  premiers  sont  sortis  de  sa  main 
toute-puissante. 

L'hermaphroditisme  devoit  être  accordé  à  des  êtres  qui 
voient  toutes  les  scènes  de  leur  existence  s'accumuler  dans 
le  local  étroit  où  la  première  de  toutes  a  mis  en  mouvement 
le  mécanisme  de  leur  organisation.  Aussi  cette  classe  com- 
prend-elle le  plus  grand  nombre  des  végétaux.  Quelques- 
uns  sont  androgyncs,  ce  qui  les  rend  également  habiles  à 
se  suffire  h  eux-mêmes  dans  Tactc  reproducteur;  il  en  est 
peu  de  réduits  à  un  sexe,  et  ceux-là  sont  encore  destinés  à 
vivre  dans  le  voisinage  d'individus  qui  possèdent  le  sexe 
correspondant.  Alors  les  noces  se  font  par  entremise.  L'ha- 
leine des  vents  et  le  vol  rapide  des  oiseaux  favorisent  un 
rapprochement  auquel  les  distances  sembloicnt  mettre  ob- 
stacle. Le  pillage  des  insectes  ailés  lui  prête  encore  son  mi- 
nistère. Convives  rcconnoissans,  ils  se  chargent  de  négocier 
l'union  de  l'hôte  qui  leur  a  permis  de  s'asseoir  à  sa  table, 
^lais  voilà  le  moment  ofi  la  nature,  soigneuse  d'immor- 
taliser ses  ouvrages ,  va  prodiguer  les  miracles.  Le  soleil, 
moins  oblique,  fait  monter  dans  les  végétaux  une  sève  plus 
riche.  Tout  se  rapproche,  tout  pullule  à  la  surface  du  globe. 
Puisque  les  quadrupèdes ,  les  insectes  et  les  reptiles  sur  la 
terre,  les  oiseaux  sous  la  feuillce,  préludent  par  leurs  amours 
à  l'accroissement  des  espèces  animées  ;  puisque  de  nouveaux 
consommateurs  sont  à  la  veille  de  paroître,  il  faut  que  le 
règne  végétal ,  obéissant  aux  mémos  lois ,  répare  les  portes 
qu'il  a  faites.  Des  noces  charmantes  s'apprêtent  donc  dans 
les  bocages  et  les  vallons,  sur  les  montagnes  et  les  coteaux, 
les  Heurs  se  montrent  accompagnées  d'une  tondre  verdure 
qui  en  relève  l'éclat.  Semblable  à  une  colonne  légère ,  à 
celle-là  par  exemple  qui  porloil  le  lit  d'Ulysse,  leur  pédon- 
cule soutient  la  couche  nuptiale.  Une  brillante  corolle  lui 
^nnc  ses  rideaux  de  couleurs  vierges  ou  agréablement  mé- 
langées, et  l'aurore,  do  sos  doigts  do  rose,  y  a  versé  ses  plus 
pures  ossoncos.  C'est  dans  cet  asile  mystérieux  que  va  se  cé- 
lébrer l'hyménée  des  plantes  ;  c'est  là  que  va  se  dessiner 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  69 

SOUS  les  lambris  les  plus  recules  du  toit  maternel.  Il  dis- 
tingue dans  la  pariétaire  les  transports  impulsifs  d'un 
amant  vers  sa  compagne  ;  dans  le  lis ,  Tinclinaison  amou- 
reuse d'une  épouse  qui ,  oubliant  sa  pudeur ,  va  chercher 
les  baisers  embaumés  de  son  époux  ;  la  mauve  lui  offre  un 
cercle  de  prétendans  mieux  traités  que  ceux  de  Pénélope, 
et  la  pervenche ,  consacrée  par  les  souvenirs  d'un  grand 
peintre,  lui  a  présenté  le  symbole  de  l'union  la  plus  étroite. 
Bosquets,  épaississez  vos  feuillages  autour  de  lui  !  roches 
garnies  de  chèvrefeuilles  aux  trompes  odoriférantes ,  déro- 
bez-Je  à  tous  les  regards  quand  il  est  admis  à  vos  mystères  ! 
Qu'il  se  garde  lui-même  de  les  violer  en  les  exposant  à  des 
yeux  profanes!  Si,  dans  ses  courses  agrestes,  il  lui  arrive 
de  tenir  sous  son  bras  le  bras  de  sa  jeune  amie  ;  si  des  lè- 
vres ingénues  viennent  à  l'interroger  sur  les  merveilles  qui 
le  retiennent  penché  vers  la  plante  encore  humide  de  la  ro- 
sée du  matin,  qu'il  n'appelle  pas  sur  le  front  de  sa  compagne 
une  rougeur  plus  vive  que  celle  des  nuages  empourprés  par 
le  soleil  couchant,  et  qu'il  réserve  au  moins  pour  le  lit  nup- 
tial ces  secrets  du  lit  nuptial  de  la  nature! 

Nous  ne  saurions  oublier  que  les  fleurs  qui  ne  semblent 
exister  que  pour  le  plaisir  de  la  vue  ou  pour  celui  de  l'odo- 
rat, ne  portent  pas  ordinairement  de  fruit.  Elles  se  sont 
acquittées  de  leur  dette  en  nous  livrant  leur  encens  et  leur 
émail.  Faciles  à  détacher  de  leurs  tiges,  elles  se  trouvent 
partout^  sous  nos  pas  ou  à  la  hauteur  de  notre  main.  Au 
contraire,  les  fleurs  des  plantes  légumineuses  et  celles  dos  ar- 
bres fruitiers  sont  généralement  inodores,  ou  de  nombreuses 
agrégations  nous  rendent  seules  leurs  esprits  sensibles.  Dé- 
pourvues de  longs  pétioles,  elles  sont  de  courte  durée.  Entre 
toutes,  leurs  formes  sont  les  moins  gracieuses;  car  il  n'en- 
tre dans  la  composition  de  leurs  corolles  qu'un  petit  nombre 
de  pétales ,  sur  lesquels  encore  le  pinceau  de  la  nature  ne 
semble  s'être  promené  qu'avec  négligence.  On  diroit  qu'elle 
n'emploie  à  cet  usage  que  les  restes  de  teintes  qui  se  trou- 
vent sur  sa  palette,  après  qu'elle  a  coloré  la  tulipe  superbe, 
la  riche  anémone,  l'iris  au  fond  d'azur,  et  la  rose,  qui  est 
aiment  la  Vénus  de  son  atelier.  Voilà  comment  elle  pré- 
sene  de  plus  d'un  péril  les  fruits  savoureux  qu'elle  nous 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  71 

pour  Thomme  qu'elle  a  dressé  Tatelicr  de  la  végétation  ;  au 
moins  elle  lui  en  a  exclusivement  réservé  la  partie  la  plus 
agréable.  C'est  pour  nous  qu'elle  distille  les  baumes  et  les 
essences;  qu'elle  les  fait  couler  de  Tétamine  jusqu'au  pistil  ; 
qfu'elle  mêle  ou  sépare  les  couleurs;  qu'elle  les  étend  de 
l'onglet  jusqu'au  limbe,  et  qu'après  avoir  achevé  ses  char- 
mantes œuvres  elle  les  met  sur  notre  passage,  non  pour  con- 
luërir  nos  éloges ,  comme  l'artiste  qui  expose  son  tableau 
Kn  public,  mais  pour  appeler  dans  notre  sein  des  émotions 
de  plaisir  et  de  reconnoissance. 

AyaLDt  à  cœur  d'indiquer  le  perfectionnement  progressif 
2e  Véire  matériel,  dans  notre  imparfaite  esquisse,  nous  avons 
lu  tenir  nos  yeux,  comme  ceux  du  lecteur,  plus  long-temps 
ixés  sur  le  règne  végétal  que  sur  le  règne  minéral.  La  grande 
lifférence  de  tous  deux  réside  dans  les  germes.  L'être  le 
plus  foiblemént  organisé  (  fût-il  réduit  à  un  seul  tube  ca- 
pillaire assimilant)  surpassera  toujours  les  plus  rares  pro- 
duits de  la  minéralisation.  Le  sanci  et  le  régent,  ces  orne- 
mçns  de  la  couronne  des  princes  français,  ces  pierres  si 
précieuses  que  l'or  même  ne  sauroit  les  payer,  le  cèdent  pour 
nous  en  mérite  à  la  petite  fleur  rosacée  du  mouron,  que  l'hu- 
midité fait  croître  sur  le  pan  de  la  muraille  voisine. 

Dieu  nous  parle  à  plus  haute  voix  par  les  plantes,  parce 
que  plus  évidemment  elles  ne  sont  pas  des  accidens. 

Aimables  productions!  après  avoir  parcouru  des  terres 
arides,  réservés  à  en  parcourir  encore,  nous  nous  sommes 
reposés  près  de  vous,  et  nous  nous  sommes  arrêtés  avec  ce 
même  plaisir  que  goûte  le  voyageur  quand  il  rencontre  une 
oasis  dans  les  déserts  de  la  Libye  !  Nos  pensées  comme  notre 
style  ont  dû  se  ressentir  du  charme  qui  nous  a  retenus  sous 
vos  ravissans  ombrages.  Vous  nous  avez  présenté  pour  la 
première  fois  le  brillant  phénomène  de  la  vie  :  aussi  les 
images  empruntées  de  notre  propre  existence  nous  ont  servi 
à  décrire  les  principaux  actes  de  la  vôtre.  Et  pourtant  il 
nous  a  coûté  de  vous  refuser  la  sensibilité!  Ah  !  si  vous  par- 
tagiez ce  don  avec  nous,  rarement  contrariées  dans  vos  pen- 
cbans,  établies  dans  un  air  libre,  répandues  sur  un  sol  fé- 
cond, tendres  objets  d'amour  cl  de  complaisance,  vous  se- 
riez mille  fois  plus  heureuses  que  l'homme ,  pour  lequel 


MORALES  ET  MIYSIOLOGIQUES.  73 

composition  travaille  le  sujet.  Si  un  coup  de  soleil  ou  une 
gelée  frappe  les  feuilles,  quoique  les  racines  n'aient  pas  souf- 
fert, Tarbre  périt.  Les  mamelons  des  nicines  rencontrent-ils' 
un  amas  d'air  vicié  ou  d*eau  stagnante,  Teffet  est  le  mOme, 
et  le  feuillage,  naguère  verdoyant,  se  dessèche  en  un  clin 
d'œil,  ce  qui  confirme  la  correspondance  déjà  indiquée  entre 
ces  deux  parties  essentielles  à  la  végétation. 

Ce  sont  là  des  causes  accidentelles  de  destruction  sur  les- 
quelles nous  ne  nous  arrêterons  pas. 

Nous  avons  à  parler  de  celle  à  laquelle  est  soumis  tout 
ce  qui  a  vie  ;  nous  dirions  volontiers  tout  ce  qui  respire , 
car  l'inspiration  et  la  respiration  des  plantes  sont  démon- 
trées. 

Il  s'agit  donc  de  la  dernière  période  de  l'existence  amenée 
par  la  vieillesse,  c'est-à-dire  du  dernier  effort  du  mouvement 
possible  dans  les  végétaux. 

Il  est  présumable  que  l'obstacle  ne  vient  pas  des  rameaux 
sopérieurs  :  la  sève  ascendante ,  qui  manque  de  force  pour 
y  produire  des  jets ,  continue  à  y  former  des  boutons  sus- 
ceptibles d'une  plus  grande  extension,  comme  le  prouve  la 
greffe,  qui  éternise  les  espèces  en  transportant  sur  un  sujet 
neuf  le  germe  enlevé  à  son  ancien. 

La  faute  n'est  pas  non  plus  aux  racines,  dont  les  suçoirs 
n'ont  pas  perdu  leurs  facultés  aspirantes,  puisque  de  leur 
collet  s'élancent  souvent  des  drageons  vigoureux. 
Il  faut  donc  la  chercher  au  corps  de  l'arbre. 
Cest  là  que  les  engorgemens  se  font ,  que  les  humeurs 
croupissent  ou  s'épanchent,  que  l'écorce  calleuse  et  couverte 
de  rugosités  devient  inhabile  aux  sécrétions,  et  que  les  ca- 
naux oblitérés  transmettent  avec  épargne  une  sève  pauvre 
en  principes  nourriciers,  ceux-ci  ayant  été  interceptés  au 
passage.  Aussi  voit-on  des  arbres  caducs  faire  très-peu  de 
bois  et  se  charger  d'un  grand  nombre  de  boutons  à  fruit, 
inutile  fardeau  qui  accable  leur  vieillesse  languissante,  puis- 
<iu*il  leur  sera  impossible  de  conduire  ces  germes  jusqu'à 
leur  parfaite  maturité. 
^*M  Les  fibres  ligneuses,  bien  loin  de  s'accroîfre  en  divers 
npl  1  sens,  se  bornent  à  devenir  plus  compactes.  Elles  ne  tardent 
la^^  pas  à  refuser  tout  service  :  le  mouvement  vital  s'y  arrête; 


lS. 


MORALES  BT  PHTSIOtOGIQUES.  75 

CHAPITRE  XI. 

Quelques  conjectures  sur  la  reproductioD  végétale ,  Urées  d'un  cas 

eitraordloaire. 

Arrêtons-nous  ici  :  un  seul  pas  de  plus  nous  feroit  fran- 
chir le  cercle  dans  lequel  a  été  renfermé  Vétre  matériel»  Sa 
reproduction  sous  des  formes  similaires  dans  les  végétaux 
est  déjà  une  chose  assez  surprenante,  pour  que  nous  ayons 
à  craindre  d'être  sortis  de  son  domaine. 

Comment  expliquer  cette  dernière  opération  d'une  nature 
active?  D'où  détourner  des  jours  pour  les  concentrer  sur 
cette  œuvre  mystérieuse?  Depuis  long-temps  les  efforts  sont 
vains;  long-temps  ils  peuvent  l'être  encore.  Le  hasard  a  mis 
tous  nos  yeux  un  mode  extraordinaire  de  reproduction  vé- 
gétale, que  nous  allons  présenter  à  l'observation  du  philo- 
sophe naturaliste.  Il  verra  lui-même  où  peut  le  conduire  cet 
aperçu  9  et  si  une  sage  application  de  notre  découverte  ne 
peut  pas  aider  à  soulever  quelque  coin  du  voile  dont  s'en- 
veloppe la  force  reproductive. 

Tout  le  monde  connoit  le  solanum  iuberosum,  vulgaire- 
ment nommé  pomme  de  terre.  Chacun  sait  que  cette  plante, 
^ique  pourvue  de  graines  renfermées  dans  des  baies  sphé- 
riques,  se  multiplie  bien  plus  promptemcnt  par  ses  tuber- 
enles  enfouis  dans  la  terre.  On  n'ignore  pas  que  les  nouvelles 
tiges  obtenues  par  ce  moyen  partent  d'un  ou  de  plusieurs 
yeux  ou  germes  ménagés  dans  de  légères  dépressions  de  la 
sorface  de  la  pomme.  Quand  celle-ci  est  volumineuse,  le  cul- 
tivateur est  dans  l'usage  très-convenable  de  la  diviser,  ce 
qui  est  d'autant  plus  avantageux  qu'un  seul  œil  suffit  pour 
donner  naissance  à  une  plante  très-féconde. 

Au  mois  de  septembre  isiô,  pendant  que  l'on  vaquoit 
fèez  nous  à  ce  genre  de  récolte,  nous  aperçûmes  à  terre  un 
fragment  de  tubercule  assez  considérable,  puisqu'il  formoit 
la  moitié  d'un  sphéroïde  qui  eût  égalé  en  grosseur  un  œuf 
de  poule,  et  nous  nous  étonnâmes  qu'il  n'eût  fourni  aucun 
itiet.  Son  isolement  absolu  ne  nous  laissa  aucun  doute  sur 
cette  stérilité. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  77 

certaines  circonstances  favorables,  pourroient  devenir  d'une 
manière  presque  immédiate  des  touts  organiques. 

L'observateur  ne  perdra  pas  de  vue  que  la  matrice  de 
cette  nouvelle  génération  doit  elle-même  émaner  primitive- 
ment d'une  substance  organisée.  Pourquoi  dissimulerions- 
nous  que,  malgré  cette  condition  au  moins  nécessaire,  si 
elle  n'est  pas  insuffisante,  le  fait  dont  il  s'agit  heurte  encore 
notre  sentiment  personnel  sur  la  reproduction  des  substances 
de  cette  nature  ?  Mais  nous  n'avons  pu  fermer  les  yeux.  Ce 
que  nous  sommes  en  droit  d'affirmer,  c'est  que  nous  avons 
écrit  ce  chapitre  avec  une  entière  bonne  foi  et  un  esprit 
libre  de  toute  tendance  systématique. 

Des  écrivains  qui  ont  acquis  le  droit  d'être  plus  hardis  que 
nous  verront  s'il  scroit  convenable,  sans  encourir  le  reproche 
de  témérité,de  transporter  à  quelques  sections  du  règne  animal 
les  conséquences  que  nous  nous  sommes  permis  de  tirer  de 
notre  découverte  fortuite  ;  ils  verront  si,  tout  en  évitant  le 
danger  de  trop  généraliser  les  applications,  il  y  au  roi  t  lieu 
de  conclure  que  la  liqueur  spcrmatique,  plus  essentielle- 
ment vitale  qu'un  mélange  scveux,  tend  à  la  formation  d'ê- 
tres susceptibles  de  se  modeler  sur  les  sujets  dont  elle  émane. 
En  effet,  il  y  a  de  fortes  raisons  de  croire  que  ce  produit  de 
l'animalisation  la  plus  active  est  le  même,  auquel  les  diverses 
parties  du  corps  doivent  leur  accroissement  avant  l'âge  de 
puberté,  ou  leur  renouvellement  dans  les  époques  posté- 
rieures. Le  marasme  particulier  aux  individus  qui  en  font 
une  dépense  précoce  ou  exagérée,  le  rachitisme  même  dont 
ils  deviennent  la  proie,  en  donnent  une  preuve  sans  répli- 
que. Or,  la  nourriture  et  la  croissance  des  parties  animales 
sont  une  suite  de  générations.  Divisés ,  atténués  dans  le 
sang  qui  les  voiture,  les  clémens  reproductifs,  après  avoir 
été  diversement  attirés  par  les  organes  avec  lesquels  ils  sont 
en  rapport,  conduisent  l'être  au  degré  de  force  qu'il  doit 
atteindre.  C'est  ainsi  que  s'opère  l'extension  des  fibres  ner- 
veuses, osseuses  et  musculaires,  et  des  autres  pièces  les  moins 
importantes  de  notre  mécanisme.  En  ce  sens ,  on  peut  dire 
que  chaque  jour  il  se  fait,  en  nous,  une  sorte  de  création. 
Bès  que  la  tendance  vers  l'accroissement  s'arrête,  le  principe 
de  vie  s'empare  de  la  surabondance  de  ces  mêmes  molécules 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  79 


LIVRE   QUATRIÈME. 


DE  L'ÊTBB  spirituel. 


CHAPITRE  PREMIER. 

Cuit  recourir  à  TÊtri  proprement  dH  dans  la  reeherebe  de  I'Étri 

fpiritael. 

>U8  est  interdit  de  poursuivre  notre  travail  sans  Tinter- 

n  d*un  agent  plus  relevé  que  celui  auquel  nous  avons 

ours. 

I  rigueur,  il  seroit  possible  d'expliquer,  par  les  seules 

un  mécanisme  mis  en  action,  tout  ce  que  jusqu'à  prè- 

être  matériel  nous  a  offert  de  merveilleux.  La  création 

rmes,  quelle  qu'elle  soit,  étant  une  fois  admise,  leur 

ppement  peut  devenir  un  simple  effet  des  lois  qui  ré* 

t  les  corps. 

s  quand  il  s'agit  de  l'être  animé,  le  mouvement  n'ex- 

I  plus  rien. 

personnalité,  c'est-à-dire  l'action  et  la  réaction,  qui^ 

it  d'un  point  central  et  y  aboutissant ,  donnent  à  un 

les  impressions  dont  il  a   le  sentiment,  sont  d'une 

Qature  que  la  matière.  Ici  cette  dernière  reste  muette  ; 

'interrogerions  pendant  des  siècles,  qu'elle  garderoitle 


fibre  nerveuse  aura  beau  être  délicatement  tissue,  le 
qu'elle  contiendra  aura  beau  être  subtil ,  ce  ne  sera 
9  fibre,  ce  ne  sera  qu'un  fluide,  et  vous  aures  des  ca- 
le transmission.  Mais  un  canal  aboutit  quelque  part« 
is  sommes  donc  forcés  de  chercher  une  cause  nouvelle^ 
érité  évidente  par  ses  effets,  et  qui  pourtant  ne  donne 
en  peu  de  prise  à  nos  sens. 

iblable  à  cet  élément  principe,  que  nous  avons  seul  ad- 
>us  ce  titre  dans  l'être  matériel,  elle  n'apparoit  à  nos 


MOIULES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  81 

pensoit,  que  feroit-il  donc  de  plus,  lui  qui  n'est  pas  matière 
et  qui  est  la  pensée  universelle  ?  L'intelligence  dans  ses  moin- 
dres ramifications  est  un  don  céleste.  Si  elle  avoit  résidé 
dans  l'univers  d'une  manière  quelconque ,  l'univers  se  fût 
disposé  lui-même  avec  l'ordre  qui  y  brille  de  toutes  parts, 
ou  plutôt  l'univers  eût  été  Dieo  ;  mais  il  est  mixte,  hétéro- 
gène, sans  discernement.  Donc  l'esprit  vient  d'ailleurs. 

Celui-ci  agit  d'une  manière  régulière,  sans  affecter  l'uni- 
formité. Une  réunion  minérale  diffère  d'un  mécanisme  vé- 
gétal, et  les  substances  animées  obéissent  encore  à  d'autres 
lois.  On  reconnoît  bien  l'unité  du  principe,  mais  dans  ses 
combinaisons  si  bien  entendues,  si  bien  calculées  pour  l'a- 
vantage de  chaque  être,  il  est  évident  qu'en  puisant  à  la 
même  source  tous  en  ont  rapporté  des  facultés  diverses,  et 
les  seules  dont  ils  pussent  s'accommoder.  L'importance  de 
chacun  aura  donc  une  autre  mesure,  s'il  le  faut,  que  le  port 
et  les  habitudes  avec  lesquels  ils  se  présentent  à  nos  regards. 

J'aperçois  un  animalcule  gravissant  l'escarpement  d'un 
grain  de  sable,  qui  n'est  rien  moins  pour  lui  qu'une  monta- 
gne avec  ses  anfractuosités.  Je  me  crois  supérieur  à  cet  être, 
non  parce  que  j'ai  une  autre  organisation  (celle  qui  le  dis- 
tingue étant  parfaite  en  son  genre),  mais  parce  que  la  mienne 
me  donne  une  autre  sphère  de  rapports  et  d'intelligence. 
Néanmoins  je  me  dis  :  «  Le  plaisir  et  la  douleur  peuvent  être 
«  là;  »  et  cette  pensée  m'étonne.  Poursuivant  ma  contempla- 
tion, je  m'élève  jusqu'aux  substances  supérieures  dont  TÉ- 
ternel  se  laisse  probablement  approcher ,  et  j'imagine  qu'a- 
près avoir  abaissé  sur  moi  ses  regards,  l'une  de  ces  créatures 
aériennes  se  dit  à  son  tour  :  «  Voilà  un  être  bien  petit  qui 
«  s'agite  assez  péniblement  sur  un  globe  opaque  ;  mais  cet 
«  être  est  appelé  à  connoître  le  même  Dieu  que  moi ,  et  il  a 
«  reçu  en  partage  un  principe  de  sentiment  par  lequel  il  peut 
«  m'égaler.  » 

C'est  ce  principe  plus  ou  moins  perfectible  qui  fixera  prin- 
cipalement notre  attention. 


ô. 


; 


MORALES  ET  PUTUOLOGIQUES.  81 

sages,  et  la  forcent  à  révéler  l'histoire  secrète  de  ses  plus 
antiques  révolutions. 

Quand  je  lis  le  livre  d'un  naturaliste  instruit,  je  puis  me 
dire  que  les  savans  de  trente  ou  quarante  siècles  viennent 
me  parler  par  la  bouche  d'un  seul  homme,  après  avoir  te^ 
tiflé  d'âge  en  âge  leurs  aperçus  et  leurs  jugemens.  Ces  pro- 
duits accumulés  de  l'instruction  représentent,  en  lui,  le  génie 
du  genre  humain  qui  s'éternise  comme  l'espèce,  et  a  sur  elle 
l'avantage  de  i^aocrottre  par  l'adjonction  des  anciens  trésors 
aux  nouveaux. 

Les  animaux  ne  doivent  absolument  rien  k  leurs  prédé- 
cesseurs; mais  ils  ont  aussi  leur  mémoire,  qui  ne  les  laisse 
pas  encourir  deux  fois  le  môme  péril.  Nous  aurons  occasion 
de  démêler  ce  qu'il  convient  d'accorder  ici  au  mt^canisme. 

Avec  tout  cela,  l'âme  n'est  qu'un  être  passif  par  rapport 
à  la  nature  entière.  Elle  ne  peut  se  procurer  une  idée  dont 
elle  n'ait  reçu  les  élémens.  Elle  les  combine,  les  digère  et 
opère  sur  des  sujets  donnés  dont  elle  parvient  k  s'approprier 
ks  notions.  Essentiellement  pénétrante  de  sa  nature,  elle  se 
les  représentera  sous  toutes  les  faces,  et  en  extraira  ce  qu'ils 
ont  de  plus  relatif  k  ses  besoins  ;  car  elle  veut  s'étendre  à 
toat  prix.  Gomme  les  arbres,  elle  se  repatt  de  lumière; 
oomme  eux,  elle  redoute  l'étiolcment. 

Son  activité  n'est  directement  connue  que  de  ses  organes, 
nr  lesquels  elle  n'obtient  encore  qu'un  pouvoir  réacteur, 
puisque  les  avis  de  oeux-ci  précèdent  toujours  les  ordres 
({D'elle  leur  intime  ou  son  reploiement  sur  elle-même.  Dans 
celte  dernière  opération,  ne  faut-il  pas  qu'elle  recherche  les 
traces  qu'ont  laissées  en  elle  ses  aperçus,  qu'elle  y  promène 
derechef  le  burin,  et  qu'elle  leur  redemande  les  images  causes 
de  ses  premières  affections,  et  qui  vont  en  réveiller  de  nou- 
velles? Les  sens  sont  donc  encore  là  pour  la  diriger  dans 
Texercice  solitaire  de  la  pensée. 

Plongée  dans  l'obscurité  de  sa  naissance,  dont  elle  ne  dé- 
terminera jamais  le  point  précis,  elle  s'ignore  elle-même.  Il 
faut  que  la  première  sensation  (que  dis-je,  la  première!) 
qu'une  suite  de  sensations  vienne  lui  révéler  le  secret  de  sa 
propre  vie.  Ce  n'est  qu'à  force  de  sentir  qu'elle  se  sentira; 
et  encore  l'idée  de  sa  personnalité  sera  toujours  confuse,  jus- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  85 


CHAPITRE  III. 


Comment  qualifier  I'Être  spirituel  dans  les  substances  animées?  Serat-il 

une  essence? 

Celte  enquête  renferme  plus  de  diflîcultés  réelles  qu'elle 
n'en  présente  au  premier  abord.  L'esprit  humain  sera-t-il 
une  essence,  une  loi  ou  un  effet?  Abordons  d*abord  la  pre- 
mière question. 

K^ous  prononçons^  sans  crainte  d'être  démentis,  qu'il  n'y 
a  vraiment  qu'un  Être  dans  la  nature  et  hors  la  nature. 
Cet  être  est  Dieu,  son  essence  est  la  seule  essence  spirituelle, 
parce  qu'elle  a  seule  sa  cause  en  elle-même.  Que  l'on  ne 
perde  pas  de  vue  notre  premier  livre,  car  nous  ne  saurions 
changer  de  doctrine  à  cet  égard.  L'Être  universellement 
agissant,  pour  lequel  les  temps,  l'espace  et  ce  qu'ils  con- 
tiennent se  réunissent  dans  un  seul  sentiment  d'actualité,  est 
aussi  le  seul  que  nous  puissions  admettre  sous  le  titre  d'£s- 
PRiT.  Nous  espérons  justiûer  cette  opinion. 

Celui  qui  aura  médité  sur  les  possibilités  résultantes  de  la 
nature  des  êtres,  d'après  les  données  que  nous  fournissent  le 
raisonnement  et  l'analogie,  verra  la  difficulté  de  reconnoître 
l'existence  des  purs  esprits,  si  ce  n'est  celle  de  Dieu  lui- 
même.  Leur  établissement  dans  l'ordre  intellectuel  suppo- 
scroit  à  leur  proflt,  de  la  part  du  Créateur,  ou  un  miracle 
incessamment  renouvelé,  en  vertu  duquel  il  leur  accorde- 
roit,  sans  organes  quelconques,  la  connoissance  des  actes  suc- 
cessifs de  l'univers  sensible,  ou  la  communication  immédiate 
de  la  première  de  ses  perfections  divines,  nous  voulons  dire 
l'intuition  qui  rend  à  la  fois  les  mondes  intellectuel  et  phy- 
sique présens  à  leur  auteur.  Mais  qu'on  y  songe  bien!  ce 
don  seroit  un  partage  de  la  Divinité.  On  ne  sauroit  concéder 
à  un  être  une  seule  des  perfections  de  celle-ci ,  sans  porter 
atteinte  à  la  majesté  suprême,  qui  ne  souffre  ni  égalité  ni 
rivalité. 

Celui  qui  nous  objectera  que  Dieu  ,  en  permettant  à  ses 
créatures  de  combiner  des  pensées,  les  admet  à  ce  partage, 
n'aura  (pas  remarqué  que  cette  faveur  n'est  qu'un  démem- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  81 

Ton  suppose  le  plus  dégagées  de  matière,  ont  probablement 
aussi  des  liens  qui  les  unissent.  Leurs  communications  avec 
Pieu,  et  celles  de  Dieu  avec  ses  créatures,  s'expliquent  sans 
peine  par  l'universalité  de  celui-ci;  mais  leurs  rapports  entre 
elles  offriront  toujours  plus  de  difficultés.  Un  point  de  con- 
tact semble  ici  nécessaire  :  et  où  le  trouver  ?  C'est  une  grande 
merveille  qu'un  homme  puisse  parler  à  un  homme  !  quoique 
la  chose  se  passe  tous  les  jours  sous  nos  yeux,  on  ne  sauroit 
trop  s^ètonner  que  la  voix  do  deux  interlocuteurs,  après  avoir 
ébranlé  réciproquement  leurs  nerfs  auditifs,  pénètre  jusqu'au 
centre  de  leur  personnalité,  et  y  dépose  des  pensées  dont 
celle-ci  s'empare,  à  l'instant  même,  dans  des  vues  d'adoption 
ou  de  contradiction.  Cet  effet  est  dû  aux  traces  que  les  sons 
impriment  dans  le  cerveau,  traces  analogues  à  celles  qu'ont 
fait  naître  une  lecture,  un  concert,  ou  notre  propre  réflexion, 
par  laquelle  sont  remaniés  les  signes  réels  ou  conventionnels 
des  choses  ;  car,  en  définitif,  tous  les  sens  n'ont  qu'une  ma- 
nière de  préparer  la  formation  de  la  pensée. 

Voit-on  que  l'intimité  de  deux  amis  se  perpétue  sans  le 
secours  des  organes?  Trompent-ils  les  distances?  Se  devinent- 
ils,  se  suiventr-ils  de  loin  dans  leurs  actes  privatifs  ?  Leur  at- 
tachement reste-t-il  au  même  degré?  Non.  Si  quelques  rap- 
ports subsistent  entre  eux,  ils  sont  les  restes  des  anciennes 
communications.  Le  cœur  redemande  sans  cesse  des  portraits 
à  la  mémoire,  qui,  d'abord,  copiste  assez  heureux,  fait  sortir 
de  la  toile  une  image  chérie,  ne  donne  ensuite  qu'un  simple 
trait,  et  finit  par  ne  plus  trouver  de  couleurs  sur  sa  palette. 
Ayez-vous  à  regretter  depuis  trente  ans,  depuis  vingt  ans 
seulement,  l'être  le  plus  près  de  votre  cœur  ?  Dites  si  vos  sou- 
venirs vous  servent  avec  fidélité  :  dites  si,  semblable  à  une 
ombre  fugitive  qui  se  glisse  dans  un  lointain  vaporeux,  cet 
être  n'échappe  pas  déjà  à  vos  regards  obscurcis. 

Qu'il  nous  soit  permis  d'en  gémir  :  émané  de  la  même 
source,  le  sentiment,  ce  don  du  ciel,  ne  sera  pas  à  l'abri  des 
mêmes  dégradations.  Telle  est  de  ce  côté  la  misère  humaine, 
(pie  rien  ne  nous  assure  la  triste  possession  de  nos  regrets.  Le 
temps  nous  disputera  jusqu'à  notre  douleur. 

Un  être  moral  pénétrant  un  autre  être  moral,  comme  lui 
d^gè  de  la  matière,  ne  se  peut  donc  concevoir.  Leurs  exîs- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  89 

existe  probablement  autre  part,  ne  sera  jamais  une  essence, 
tant  qu'on  entendra  par  ce  mot  une  substance  purement 
mentale.  Son  principe  est  sûrement  immatériel  ;  mais,  pour 
être  fixé^  il  veut  un  intermède  pris  dans  la  matière. 

CHAPITRE  IV. 

L'Être  spirituel  sera-t-il  une  loi  dans  les  substances  animées? 

Nous  pencherions  vers  cette  opinion  si,  en  tranchant  quel- 
ques difficultés,  elle  n'en  faisoit  naître  d'autres  insolubles. 
L'action  simultanée  de  l'esprit  sur  le  corps ,  la  prompti- 
tude  des  mouvemens  que  celui-ci  exécute,  et  l'embarras  de 
trouver  le  siège  d'une  substance  qui ,  suivant  les  principes 
adoptés  dans  les  écoles,  ne  dcvoit  avoir  ni  étendue  ni  point 
de  contact ,  qui ,  par  conséquent ,  ne  pouvoit  occuper  une 
place  précise,  décidèrent  un  des  plus  grands  génies  de  l'Al- 
lemagne à  imaginer  le  système  de  l'harmonie  préétablie. 

11  résulte  de  cette  théorie  qu'à  chaque  acte  de  la  volonté 
humaine,  sans  autre  cause  médiate  ou  immédiate  que  la  loi 
imposée  par  le  Créateur ,  un  mouvement  correspondant  se 
propage  dans  le  corps  primitivement  coordonné  à  cet  effet , 
et  que  sans  aucune  influence  réciproque,  chaque  impression 
des  sens  est  pour  l'âme  le  motif  d'une  perception  analogue. 
De  telles  idées  ne  pouvoicnt  éclorc  que  d'une  forte  tête 
pensante,  à  laquelle  n'échappoit  pas  la  difficulté  de  combi- 
ner deux  choses  aussi  distinctes  que  l'esprit  et  la  matière. 

Mais  ce  système,  et  tous  ceux  que  l'on  a  construits  sur  ce 
modèle,  pèchent  essentiellement,  en  ce  qu'ils  s'écartent  de  la 
marche  de  la  nature.  La  simplicité  est  le  caractère  décidé 
des  plans  de  l'Eternel.  Déterminé  presque  toujours  par  le 
principe  de  la  moindre  action ,  il  n'a  pas  recours  à  une 
multiplicité  de  ressorts,  là  où  un  seul  peut  mettre  le  mé- 
canisme en  mouvement.  Comment  donc  croire  qu'il  aura 
fondé  un  monde  idéal  dans  le  vague  des  abstractions,  sans  le 
rattacher  par  aucun  lien  sensible  à  celui  qui  seul  ici-bas 
se  présente  avec  des  apparences  de  réalité  ?  La  cause  rejetée 
dans  une  région  et  l'effet  dans  une  autre ,  auront  toujours 
quelque  chose  de  bizarre.  Ces  envois  continuels  d'avis^  dont 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  91 

apparences.  Ce  système  trouve  sa  réfulation  dans  sa  hardiesse. 
Il  est  étonnant  qu'il  se  soit  rencontré  des  esprits  assez  témérai- 
res,  pour  disputer  à  Dieu  le  mérite  de  cette  belle  et  sublime 
ordonnance  qui  frappe  nos  regards.  Nous  ne  cesserons  de  le 
dire  :  ce  n'est  pas  par  des  illusions  que  l'Éternel  prétend  k 
nos  hommages. 

CHAPITRE  V. 
L'Être  splritael  sera-i-il  un  effet? 

Nous  avons  déjà  répondu  à  cette  question  dans  le  premier 
chapitre  du  présent  livre. 

Nous  répétons  ici,  avec  toute  la  bonne  foi  qui  doit  accom- 
pagner une  étude  importante  au  bonheur  des  hommes,  que 
dans  le  mécanisme  de  l'ôtre  le  mieux  traité  de  la  nature, 
non  seulement  nous  ne  pouvons  admettre  aucun  résultat  di* 
rect  qui  tienne  du  sentiment  moral,  mêlé  à  nos  actions^ 
mais  même  que  nous  n'y  découvrons  absolument  rien  dont 
puisse  résulter  le  plus  foible  sentiment  d'existence  person- 
nelle. Notre  franchise  est  ici  toul-à-fait  désintéressée;  car 
l'organisation  qui,  par  le  jeu  de  ses  ressorts,  parviendroit  à 
constituer  en  nous  une  moralité,  à  notre  avis,  ne  mcttroit 
nullement  en  péril  les  opinions  religieuses.  Celles-ci  sont  iné- 
branlables comme  leur  base.  Elles  se  rattachent  à  l'existence 
du  Créateur,  et  s'il  avoit  plu  à  cet  arbitre  suprême  de  réa- 
liser la  supposition  de  Locke,  naguère  combattue  par  nous, 
il  lui  seroit  toujours  resté  des  inoyens  puissans  de  régler  des 
comptes  avec  ses  créatures. 

C'est  ce  que  nous  avons  établi  dans  le  Traité  de  Vejcistenee 
ie  Dieu  et  de  Vimmorialité  de  Vâme,  Nous  aurons  occasion 
de  remanier  ce  sujet,  lorsque  l'ordre  de  nos  idées  nous  con- 
duira vers  la  seconde  vie  dont  nous  portons  en  nous  le  principe. 

Nous  le  déclarons  à  la  face  du  ciel  :  non ,  ces  élans  d'un 
cœur  auquel  le  riche  spectacle  de  la  nature  révèle  une  bonté 
souveraine,  cette  haine  qui  poursuit  en  nous  l'oppresseur 
dont  nous  n'avons  rien  à  craindre,  cet  amour  qui  s'attache 
an  bienfaiteur  d'un  siècle  et  d'une  contrée  où  nous  n'avons 
Ftt  véctt^  ces  larmes  données,  avec  ou  sans  autre  secours,  à 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  03 

qu'ils  doivent  se  montrer  dans  le  cours  de  leur  existence , 
elle  est  perfectible  dans  certaines  espèces  destinées  à  acqué- 
rir; qu'éminemment  susceptible  de  devenir  spirituelle  dans 
rétre  humain ,  elle  TappcUc  à  la  contemplation  des  choses 
spirituelles;  qu'elle  l'élève  vers  son  Créateur,  avec  lequel  elle 
lui  ménage  des  points  de  ressemblance,  de  contact  même,  si 
l'on  nous  passe  cette  expression. 

Enfin,  nous  croyons  que  cette  faculté  tient  à  notre  propre 
texture,  qu'on  n'est  homme,  c'est-à-dire,  l'être  intelligent  et 
raisonnable  connu  sous  ce  nom,  que  parce  que  l'on  a  reçu 
en  partage  les  organes  bien  disposés  d'un  homme. 

Les  écrivains  qui  se  sont  entretenus  avant  nous  des  qua- 
lités de  l'âme,  les  ont  nommées  des  facultés  spirituelles  :  on 
pressent  qu'employé  jusqu'ici  d'une  manière  vague  et  pres- 
que indéfinie,  ce  mot  va  prendre  sous  notre  plume  un  sens 
plus  précis,  et  que  sa  véritable  acception,  quant  à  nous,  nous 
appartiendra  tout  entière. 

Notre  pensée  demande  des  dévcloppemens  comme  des  mo- 
tifs :  en  puisant  dans  les  faits  les  uns  et  les  autres,  nous  évi- 
terons le  reproche  de  trop  sacrifier  à  l'esprit  de  conjectures, 

CHAPITRE  VII. 

Comment  I'Être  spiriloel  devient  une  faculté  dans  les  substances  animées , 

et  par  quels  degrés  elle  passe. 

Pourquoi  ces  globes  resplendissans  de  lumière  semés  dans 
les  plaines  célestes?  Pourquoi  ces  globes  opaques  qu'ils  en- 
traînent dans  leurs  sphères  d'attraction  ?  Quel  est  le  but  de 
cette  masse  effrayante  de  matière  rassemblée,  distribuée,  ba- 
lancée et  régie,  suivant  des  lois  admirables,  dans  cette  même 
portion  du  vide  auquel  elle  a  peut-être  été  soustraite?  Il  est 
présumable  que  notre  planète  n'ayant  pas  été  jetée  dans  un 
moule  particulier  et  étranger  aux  autres  grandes  construc- 
tions, DiKU  a  peuplé  ce  tout  immense.  Le  besoin  de  créer 
s'est  fait  sentir  dans  son  essence  adorable  :  il  a  voulu  s'entou- 
rer d'êtres  sur  lesquels  il  pût  verser  un  bonheur  sensible  ;  il 
les  a  destinés  au  bonheur  plus  grand  de  le  connoître  et  de 
rapprocher  dans  une  progression  toujours  croissante  et  indé- 
finie. Mais  il  ne  pouvoit  se  répéter  lui-même;  seule  essence 


MORALES  ET  raTSIOLOGIQUES.  95 

Une  suite  d'impressions,  en  parvenant  à  un  point  central 
qui,  dans  toutes  les  substances  animées,  tiendra  lieu  de  cer- 
veau, y  sera  recueillie  par  un  être  mis  en  rapport  avec  elles, 
et  chez  lequel  dles  se  transformeront  en  perceptions  ;  ainsi 
cet  être  deviendra  fcumlté  sentante. 

Les  sensations  laisseront  des  traces  dans  la  substance  m^ 

dullaire;  la  faculté  sentante,  par  le  mouvement  qui  lui  est 

propre,  repassera  sur  ces  traces,  y  trouvera  des  différences,  . 

distinguera  celles  qui  lui  sont  agréables  de  celles  qui  lui 

sont  nuisibles,  et  de  cet  instant  le  moi  sera  fondé;  car  une 

seule  sensation  continuée  ne  sauroit  éveiller  le  sentiment  de 

Tezistence.  Inhabile  à  provoquer  la  réaction  de  la  faculté  àonX 

elle  est  le  partage ,  elle  devient  pour  elle  un  état  passif  au 

sein  duquel  la  pensée  ne  peut  éclore.  Telle  est  la  destinée  de 

plusieurs  productions  vivantes  réduites  à  un  seul  organe, 

quand  cet  organe  n'est  point  troublé  dans  ses  fonctions  '.  11 

ne  faut  pas  moins  de  deux  sensations  distinctes  perçues  au 

même  point  central  pour  constituer  Tétre  spirituel  de  la  der^ 

nière  classe.  Celui  de  la  première  en  réunira  peut-être  des 

millions. 

Ainsi,  par  réaction,  la  faculté  sentante  deviendra  penoi^ 
nelle. 

On  voit  que  les  lois  du  mouvement  ont  Ici  leur  applica- 
tion. Gomment  elles  régissent  la  faculté  sentante  et  l'appel- 
lent sur  les  traces  dues  à  Timpression,  on  Tignore;  mais  on 
sait  bien  que  ces  choses  ne  se  peuvent  faire  sans  mouvement, 
puisque  les  traces  doivent  différer  entre  elles,  soit  qu'elles 
résultent  des  oscillations  des  fibrilles ,  soit  qu'elles  naissent 
des  impressions  nerveuses.  La  faculté  sentante  n'admettant 
en  elle-même  ni  parfums,  ni  couleurs,  ni  formes,  ni  mollesse 
ou  solidité  des  corps  qui  n'ont  agi  que  sur  les  organes,  il  y 
a  nécessité  que  le  mouvement  seul  en  laisse  les  signes  dans 
son  répertoire^. 


*  C'est  ce  qui  nons  semble  avoir  échappe  aux  physiologistes  qui  ont  animé  des  sta- 
U«s  par  la  communication  d'nn  seul  sens. 

*  Une  forte  pression  des  paupières,  on  une  violente  commotion  cérébrale,  sans  ao- 
cane  présence  de  la  lumière ,  en  donnent  la  sensation.  Dans  un  profond  silence,  il 
arrive  quelquefois  que  l'on  croit  entendre  des  sons  par  un  ébranlement  accidentel  ou 
■pontané  du  nerf  auditif,  etc. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  97 

à  son  image.  C'est  ici ,  c'est  dans  vos  actes  même  que  nous 
serions  tenté  de  signaler  une  conformité  d'essence  avec  Tes- 
sence  pure  et  spirituelle  de  l'ordonnateur  des  mondes.  Mais 
ces  scntimens,  ces  hauts  faits  que  le  ciel  admire  avant  de  les 
couronner,  ne  sont  que  les  produits  précieux  de  la  perfecti- 
bilité de  la  faculté  pensante  telle  que  nous  l'avons  décrite. 
Dieu  n'a  pas  permis  que  les  sens  fussent  étrangers  à  ces  mer- 
veilles. Jadis  ils  commandoient  à  l'âme ,  et  maintenant  ils 
lui  sont  soumis.  C'est  à  présent  que  leur  dépendance  fait 
leur  gloire.  La  réaction  l'emporte  sur  l'action,  et  les  obscurs 
instituteurs  de  l'élève  sont  devenus  ses  ministres  accrédités, 
dans  de  brillans  emplois  qui  feront  douter  de  leur  origine. 
Dans  notre  recherche,  nous  voilà  donc  condamnés  à  des 
pas  rétrogrades.  Force  est  de  remonter  à  cet  instant  précis 
où  un  être  a  été  admis  à  suivre  la  combinaison  de  deux  sen- 
sations. Quel  qu'il  soit,  cet  être  tient  de  Vessence.  Avec  elle 
il  se  perd  dans  des  profondeurs  inabordables.  C'est  là  qu'il 
prend  son  caractère  particulier;  le  reste  est  dû  à  la  supério- 
rité plus  ou  moins  décidée  de  l'organisation. 

On  nous  demandera  si  nous  prétendons  associer,  aux  mêmes 
prérogatives,  le  vil  animal  qui  rampe  à  nos  pieds,  et  l'homme 
dont,  sans  métaphore,  la  tête  va  se  perdre  dans  les  nues. 

Nous  commencerons  par  répondre  que  rien  de  ce  qui  est 
sorti  des  mains  de  l'Éternel  n'a  été  vil  à  ses  yeux,  et  ne  doit 
l'être  par  conséquent  aux  nôtres. 

Nous  dirons  ensuite  qu'ici  il  n'y  a  pas  de  confusion  de  fa- 
cultés, par  cela  même  que  les  espèces  sont  distinctes  dans 
les  masses  animées  comme  dans  les  individus  relativement 
à  la  nôtre. 

Tel  être  humain  meurt  dont  le  principe  spirituel,  n'ayant 
éprouvé  qu'une  suite  de  sensations  similaires ,  n'a  été  que 
simple  faculté  sentante,  comme  le  fœtus;  chez  tel  autre,  la 
faculté  n'a  pu  parvenir  à  la  personnalité  par  la  variété  des 
sensations  perçues;  il  en  est  qui,  enlevés  au  berceau,  ne 
l'ont  point  conduite  jusqu'à  la  pensée,  par  leur  impuissance 
de  rappeler  les  traces  des  impressions  et  de  les  combiner 
après  y  avoir  fait  la  pause  convenable  ;  d'autres  enfin,  quoi- 
que un  peu  plus  tard,  faute  de  relations  raisonnées  avec  des 
êtres  d'une  même  nature,  ont  vu  se  concentrer  en  elle-même 


MORALES  PT  PHYSIOLOGIQUES.  09 

d'un  homme,  et  que  ce  dernier  descendit  à  celles  d'un  oranf- 
outang.  La  pensée  n'étant  autre  chose  qu'une  sensation  ré- 
fléchie (ce  qui  sera  dit  incessamment),  une  telle  supposition 
seroit  contradictoire  à  elle-même.  Autant  vaudroit  avancer 
que  les  rameaux  d'un  chêne  pourroient  se  couvrir  d'oranges. 
La  pensée  est  le  fruit  de  la  sensation.  Un  rapport  exact  se 
montre  entre  Tune  et  l'autre.  S'il  n'y  avoit  sur  la  terre  ou 
dans  les  cieux  qu'une  seule  manière  de  sentir,  il  n'y  auroit 
q[a'une  seule  manière  de  penser.  La  variété  et  l'intensité  des 
sensations  produisent  la  diversité  et  la  force  relative  des  in- 
telligences. 

Partout  où  il  y  aura  un  cerveau  organisé  dans  les  riches 
proportions  du  nôtre,  avec  des  canaux  de  transmission  établis 
sur  le  même  modèle,  il  y  aura  un  être  de  notre  espèce.  Ainsi, 
en  vertu  des  lois  primitives  de  son  organisation,  chaque  créa- 
ture devient  mollusque,  quadrupède,  homme  ou  ange  ;  mais 
il  y  a  impossibilité  qu'elle  soit  l'un  et  l'autre  à  la  fois.  La 
métamorphose  de  Nabuchodonosor  n'est  qu'une  fiction  de 
l'Écriture ,  pour  nous  apprendre  jusqu'où  '  peut  déchoir 
l'homme  asservi  par  ses  penchans.  La  perte  absolue  de  la 
mémoire  (et  nous  avons  déterminé  la  nature  de  cette  faculté) 
le  rendroit  étranger  à  ses  propres  actes.  Borné  à  la  sensation 
du  moment ,  il  n'auroit  pas  même  la  conscience  de  ce  qui 
lui  manque  ;  car  pour  savoir  que  l'on  a  perdu,  il  faut  se  sou- 
venir que  l'on  a  possédé. 

Il  est  bien  remarquable  que  dans  la  chaîne  des  facultés  par 
lesquelles  une  créature  s'élève  vers  la  perfection  de  la  pen- 
sée, l'absence  totale  de  l'une  des  premières  en  ordre  entraine  la 
destruction  de  celle  qui  la  suit,  tandis  que  l'anéantissement  des 
plus  excellentes  n'empêche  pas  l'action  des  plus  inférieures. 

Expliquons-nous.  Sans  la  sensation,  on  ne  parviendra  pas 
à  la  perception  ;  sans  celle-ci,  à  la  pensée  ;  sans  la  pensée,  k 
la  mémoire  ;  sans  la  mémoire,  au  jugement,  qui  n'est  qu'un 
résultat  de  comparaisons,  et  enfin  du  seul  jugement  l'on 
voit  éclore  l'intelligence  et  la  moralité.  Enlevez  oe  dernier 
anneau,  qui  est  le  plus  précieux,  les  autres  n'en  subsistent 
pas  moins  ;  retranchez  au  contraire  le  premier,  tout  dispar 
roit.  C'est  un  arbre  qui  souffre  l'émonde  jusqu'à  un  certain 
point,  mais  qui  se  dessèche  dès  que  la  cognée  frappa  %  )a  ra- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  101 

les  plas  nobles  sortis  des  mains  du  Créateur,  de  saisir  en  eux- 
mêmes  les  choses  du  dedans.  Ils  Tont  reçu  avec  la  vie;  ils 
le  conservent  avec  elle;  il  leur  échappe  quand  celle-ci  est 
grièvement  attaquée;  ils  le  recouvrent  quand  elle  rentre 
dans  la  direction  primitive  de  ses  forces  ;  et  comme  il  se  ma- 
nifeste dans  des  proportions  différentes  chez  tout  ce  qui  res- 
pire, comme  il  est  destiné  à  suivre  chez  nous  toutes  les  im- 
pressions cérébrales  nées  de  la  première  sensation ,  et  qui 
de  celle-ci  remontent  à  la  pensée  la  plus  sublime  toujours 
issue  d'un  concours  d'organes,  nous  y  trouverons  le  vrai  prin- 
cipe de  Vâme,  le  seul  qui,  en  bonne  logique,  nous  semble 
admissible. 

Pour  elle,  le  cerveau  perçoit,  se  souvient,  compare,  juge. 
Nous  ne  disserterons  pas  sur  la  nature  plus  ou  moins  subtile 
de  ces  actes,  qui  dévoient  caractériser  des  êtres  mixtes;  nous 
nous  bornerons  à  dire  que  le  sentiment  intérieur ,  que  le 
moi  constitutif,  présent  au  travail  sans  l'exécuter  lui-même, 
VEUT,  adopte,  ou  refuse  plus  ou  moins  sciemment,  en  rai- 
son du  degré  d'exactitude  de  l'opération  qu'il  a  suivie. 

Cette  volonté,  la  chose  la  plus  surprenante  qui  soit  sur  la 
terre,  la  plus  merveilleuse  principalement  dans  notre  espèce, 
puisqu'elle  y  possède  la  conscience  de  son  actualité,  est  une 
création  toute  divine.  On  seroit  tenté  de  croire  que  le  Tout- 
Puissant,  en  appelant  l'homme  à  la  vie,  lui  aura  adressé  ces 
paroles  solennelles  :  «  Sache  que  tu  existes  et  deviens  en  cela 
«  semblable  à  moi;  car  je  suis  celui  qui  suis,  et  je  me  suis 
«  vu  de  toute  éternité.  » 

Aucun  point  central  de  perceptions  n'a  été  encore  ren- 
contré dans  le  cerveau ,  et  ne  le  sera  probablement  jamais. 
La  moelle  vertébrale  se  divise  à  la  sortie  du  crâne  pour  ani- 
mer les  organes  du  mouvement  ;  elle  se  divise  encore  en  re- 
montant vers  la  protubérance  où  elle  prend  son  origine,  et 
qui  est  le  point  de  communication  du  cerveau  et  du  cerve- 
let. Ceux-ci  se  partagent  chacun  en  deux  hémisphères  d'une 
similitude  constante  ^  Leurs  commissures  ^  les  cuisses  céré- 

•  Sauf  exception,  car  nous  avons  en  long-temps  entre  les  mains  le  crâne  du  cardinal 
de  Bichelicu,  et  nous  y  avons  reconnu  qu'un  des  lobes  cérébraux  y  était  d'une  dimen- 
sion très-inrérieure  à  l'autre. 

'  Le  corps  calleux  et  le  pont  de  tarole. 

6. 


MORALES  BT  PHYSIOLOGIQUES.  103 

rations  mentales  dont  elles  sont  .suivies ,  il  n'eût  pas  invité 
SCS  amis  avec  tant  d'instance  à  poursuivre,  le  scalpel  à  la 
main,  cette  unité  intellectuelle  et  physique,  but  constant  de 
ses  recherches.  A  quoi,  dans  leur  hypothèse  même,  eussent 
abouti  leurs  efforts  les  plus  heureux  ?  Tout  au  plus  à  la  dé- 
couverte d'une  monade  qui,  réduite  au  point  mathématique, 
eût  fondé  la  doctrine  assez  embarrassante,  dans  nos  idées  re- 
çues, d'un  matérialisme  provisoire.  Nos  principes  sont  certes 
plus  près  de  la  vérité,  en  ce  que  leur  application  peut  servir 
à  expliquer,  d'une  manière  satisfaisante,  toutes  les  anoma- 
lies de  l'entendement  humain. 

Commençons  par  prouver  la  diversité  des  fonctions  céré- 
brales; on  verra  qu'elles  sont  distinctes,  qu'elles  sont  en 
grande  partie  organiques,  et  que  l'àme  ne  sauroit  résider 
par  préférence,  dans  aucune  séparément,  ni  dans  leur  en- 
semble, puisque  très-souvent ,  sans  destruction  do  Vêlre ,  il 
pèche  par  défaut;  on  verra  enfin  que  la  pensée  qui  en  sort, 
d'une  manière  si  extraordinaire ,  n'est  elle-même  qu'une 
faculté. 

Dans  le  réveil  matinal,  nos  sens  naguère  engourdis  sortent 
successivement  de  leur  inaction.  Ce  développement  gradué 
n'est  pas  dépourvu  d'une  certaine  douceur.  L'âme,  en  effet, 
ressaisissant ,  par  une  sorte  de  retour  sur  elle-même,  le  fil  do 
sa  vie  passée,  pour  le  rattacher  à  la  vie  présente,  se  trouve 
heureuse  d'assister  à  sa  propre  continuation  ;  mais  elle  n'y 
est  conduite  que  par  des  nuances;  c'est  un  crépuscule  qui 
va  se  changer  en  jour  lumineux.  Familiarisées  peu  à  peu 
avec  les  rayons  dont  la  présence  doit  embellir  toute  la  na- 
ture, les  paupières  les  plus  délicates  ne  seront  point  bles- 
sées de  leur  éclat.  Au  contraire,  à  l'heure  du  plus  grand 
silence  de  la  nuit  et  du  plus  profond  assoupissement  des 
êtres,  une  excitation  subite  devient  douloureuse  pour  la 
personne  qui  l'éprouve,  parce  que  tous  les  organes  se  ré- 
veillant à  la  fois,  viennent  heurter  le  sentiment  intérieur. 
Etonné  du  choc,  celui-ci  s'interroge  au  milieu  d'une  sorte 
de  confusion;  il  suffit  à  peine  à  tous  les  rapports,  et  souvent 
il  recule  effrayé  devant  la  foule  des  perceptions  et  des  pen- 
sées qui  l'obsèdent.  11  n'est  pas  un  de  nos  lecteurs  qui  n'ait 
eu  l'occasion  de  faire  cette  remarque  sur  lui-même. 


l: 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  105 

!  de  notre  sentiment  intérieur  pût  s'accroître,  l'homme^ 
veillé  qu'on  le  suppose,  ne  scroit  pas  lui-même  dans  ;» 

t  de  somnambulisme  continuel  par  rapport  à  des  créa-  | 

l'un  ordre  plus  élevé.  t 

ustre  Locke  a  été  bien  près  de  nous  prévenir  dans 
listinction  indispensable  que  nous  venons  d'offrir  à  la 
té  du  lecteur,  lorsqu'au  chapitre  premier  de  son  livre 
ime  sur  Torigine  des  idées,  il  a  reconnu  qu'il  existe 
os  une  perception  des  diverses  opérations  de  l'âme , 
)tion  qui,  n'agissant  point  sur  les  objets  du  dehors,  à 
tpledes  sens,  méritcroit  pourtant,  selon  lui,  la  déno- 
ion  de  sens  intérieur;  mais  après  avoir  laissé  échapper 
ueur  qui  pouvoit  le  conduire  fort  loin,  puisqu'elle 
ueroit  tous  les  excès,  toutes  les  défectuosités,  les  aber- 
$  et  les  phases  de  la  faculté  pensante ,  le  philosophe 
3,  dans  son  embarras,  se  borne  à  lui  donner  le  nom 
exion;  et  ici  il  achève  de  s'égarer.  Au  moins  eût-il 
ppeler  attention,  pour  ne  pas  la  confondre  avec  la 
elle-même.  Cette  fausse  marche  le  jette  ensuite  dans 
Uinctions  subtiles  entre  le  désir  et  la  volonté  ^;  et 
:nt  la  force  du  vrai,  qui  instinctuellement  exercera  tou- 
iine  influence  sur  les  esprits  de  la  trempe  du  sien , 
î,  en  dépit  de  lui-même,  le  ramener  dans  la  bonne 
lorsque  analysant  la  volonté,  il  y  discerne,  comme 
déterminant,  une  sorte  d'inquiétude  étrangère  aux  ac- 
l'intelligencc.  Encore  quelques  pas,  il  eût  rentré  dans 
liment  intérieur,  admis  à  la  communication  de  ces 
les  ordonnant  même,  mais  ne  prenant  jamais  part  à 
xécution. 

général,  ce  génie  sublime  pour  son  siècle,  comme 
e  nôtre ,  dont  il  a  hâté  les  progrès,  n'a  pas  assez  com- 
Lie  Ton  ne  sauroit  pénétrer  dans  la  connoissance  de 
ne  intellectuel,  que  par  celle  de  l'homme  physique  qui 
l'expression.  De  là  tant  d'abstractions  insigniGantes, 
e  nombre  s'est  encore  accru  sous  la  plume  de  ses  com- 
teurs  et  notamment  de  Gondillac,  qui,  suivant  le  mot 

en,  delà  puissance,  cbap.  xn,  parag.  23,  30,  3i,  32.  Dans  le  chapitre  de 
î)  il  continue  à  confundre  la  chose  pensante  et  le  moi  ou  le  sentiment  it^é- 
i  sont  ses  expressions,  chap.  xxvu,  parag.  27. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  lOT 

raie,  et  qui  prennent  uniquement  leur  source  dans  une  cause 
organique.  Nous  nous  promettons  de  prouver,  si  nous  n'y 
sommes  déjà  parvenus,  que  cette  variété  de  caractères  en* 
troit  dans  les  vues  de  l'Éternel,  et  qu'on  ne  pouvoit  Tobte* 
nir  que  par  ce  seul  moyen. 

Noos  ne  nous  permettrons  pas  d'assurer  qu'une  simple 
disposition  cérébrale  suffise  pour  rendre  compte  des  beaux 
phénomènes  de  la  raison  appliquée  à  la  morale,  aux  sciences 
et  aux  idées  religieuses  ;  elle  satisfait  seulement  sur  les  pro- 
grès et  la  déclinaison  de  notre  entendement  dans  l'examen 
de  «B  choses ,  suivant  que  nous  parcourons  les  heures  de  la 
maladie  ou  de  la  santé  ;  que  nous  montons  les  rians  coteaux 
du  jeune  flge,  ou  que  nous  nous  précipitons  dans  la  pente 
rapide  de  la  vieillesse.  Toujours  le  môme ,  le  sentiment  in- 
térieur (  il  ne  nous  sera  pas  interdit  désormais  de  le  person- 
naliser) ne  peut  se  représenter  que  ce  qui  se  passe  sous  ses 
yeux.  Tour  à  tour  la  toile  se  lève  ou  s'abaisse  devant  lui. 
n  sommeille  dans  les  entr'actes,  par  cela  même  que  rien  alors 
le  provoque  sa  curiosité.  Sa  volonté  et  son  attention  se  ré- 
veillent avec  celle-ci ,  et  s'il  détermine  jusqu'à  un  certain 
point  l'ordre  et  la  qualité  des  personnages  qui  parcourent  la 
leëne,  non  moins  souvent  il  en  éprouve  l'influence. 

Le  sentiment  intérieur  a  bien  quelque  empire  sur  la  pen- 
sée ,  nous  le  confessons.  Par  une  direction  forte,  il  parvient 
à  la  conduire  vers  le  but  qu'il  se  propose;  mais  elle  lui  échap- 
pera plus  ou  moins  souvent  dans  ces  routes  inconnues. 
Voyei  ce  légiste  qui  attaque  une  question  de  droit  public  : 
lait-il  précisément  quelles  sont  les  idées  qui  vont  s'offrir  à 
son  esprit?  Connoit-il  l'ordre  dans  lequel  elles  se  succéderont? 
s'il  ne  les  rallie  par  un  acte  de  sa  volonté,  s'il  ne  règle  leur 
marche,  ne  vont-elles  pas  l'éloigner  de  l'objet  principal  in- 
diqué à  ses  recherches  ?  Et  pendant  le  sommeil  qui  gouver- 
nera l'intelligence ,  cette  faculté  rebelle  et  bizarre ,  qui  la 
réprimera  au  milieu  des  affections  céphaliques  ?  Semblable 
à  l'épouse  de  l'homme,  dans  sa  plus  grande  vigueur,  elle 
n'est  point  admise  au  secret  de  sa  propre  conception.  Le  sen- 
timent interne  adopte  ou  rejette  les  cnfans  qu'elle  lui  pré- 
sente, et  par  le  premier  de  ces  deux  actes  il  les  légitime  à 
ses  propres  yeux. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  109 

morale  et  intellectuelle,  il  est  permis,  dans  ce  sens  unique, 
de  dire  que  seul  il  possède  une  âme. 

Nous  persisterons  donc  à  nommer  Tintelligcnce  une  sim- 
ple faculté f  et  nous  présumons  que  les  écrivains  qui  ont  élé 
le  plus  blessés  de  cette  expression ,  lorsque  nous  publiâmes 
DOS  Inductions  morales  et  physiologiques,  après  avoir  re- 
connu sa  convenance,  finiront  par  Tadoptcr  franchement 
avec  nous  ^ 

Quelques  lecteurs  se  plaindront  peut-être  de  ce  que  nous 
ne  leur  apprenons  rien  davantage  sur  la  nature  de  cette  fa- 
culté :  Jious  confessons  à  cet  égard  notre  impuissance.  Tou- 
joan  est-il  constant  que  nous  nous  sommes  efforcés  d'indi- 
quer son  mode  d'action  le  moins  compliqué ,  le  plus  suscep- 
tible d'une  application  générale,  et  celui  qui  se  prête  le 
mieux  à  Texamen  de  ses  divers  phénomènes.  Newton ,  en 
indiquant  la  gravitation  pour  cause  du  mouvement  des  corps, 
a-lrîl  dit  ce  qu'étoit  la  gravitation ,  ce  qu'étoit  l'attraction  ? 
non.  Mais  depuis  sa  découverte ,  la  marche  de  la  nature  est 
mieux  suivie  dans  ses  grands  effets  ;  un  échelon  a  été  fran- 
chi, et  l'esprit  humain  se  trouve  d'autant  rapproché  de  la 
vérité.  Qui  sait  maintenant  si  un  pas  de  plus  ne  seroit  point 
suivi  d'un  coup  de  lumière?  Que  l'on  apprenne,  ou  non,  en 
quoi  consiste  la  gravité,  ce  sera  toujours  beaucoup  que  d'a- 
voir régularisé  le  mouvement,  comme  l'ont  fait  Kepler  et 
Newton. 

CHAPITRE  IX. 

Saite  ;  l'esprit  ne  pouvoit  être  modifié  que  par  la  matière. 

Le  principe  de  la  faculté  intelligente  est  probablement  le 
même  dans  tous  les  degrés  de  l'échelle  qu'elle  parcourt ,  et 
ne  diffère  que  proportionnellement  à  la  perfection  des  organes 
qui  la  mettent  en  rapport  avec  les  objets  extérieurs.  Il  est  re- 
marquable qu'en  travaillant  avec  plus  de  soin  le  mécanisme, 
et  qu'en  multipliant  même  les  moyens  de  communication  , 

*  *>ra  ue  laisserons  pas  échapper  cette  occasion  de  témoigner  notre  reconnoissancc 
•  I.  Auben  do!  Vilry,  auteur  des  articles  insérés  dans  le  Moniteur,  (-t  dont  la  critique 
ï»i«>nnée  méritoit  une  réponse.  Nous  souhaitons  que  son  excellent  jugement  s'accom- 
mode de  celle-ci. 

7 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  111 

qnant  la  faealtè  spirituelle  à  diverses  modiOcations  organi- 
ques plus  ou  moins  étendues ,  permet  à  son  développement 
de  suivre  les  mêmes  proportions ,  et  varie  ainsi  les  rapports 
comme  les  devoirs  des  créatures.  Quelque  belles  que  soient 
les  conceptions  de  Tesprit  humain,  les  motifi  en  ont  été 
fournis  par  les  sens,  et  leur  dernière  analyse  nous  forcera 
toujours  de  remonter  à  cette  origine  incontestable,  puisque 
l'impression  fournit  les  premiers  matériaux  de  la  pensée.  En 
vain  nous  nous  agiterons  dans  nos  recherches ,  en  vain  le 
génie  se  débattra-t-il  dans  les  tourmens  d'une  inquiète  cu- 
riosité; en  dernier  résultat,  son  organisation  deviendra  la 
mesure  de  ses  conquêtes.  La  bonté  qui  a  ordonné  la  struc- 
ture de  l'oiiseau ,  qui  l'a  mise  en  rapport  avec  l'air ,  le  cli- 
maty  les  insectes,  les  feuillages  et  les  graines  destinées  à  lui 
servir  de  véhicule,  de  patrie ,  de  nourriture  et  d'abri ,  n'a 
pas  permis  aux  pensées  de  ce  volatile  d'aller  plus  loin.  Elle 
a  reculé  bien  au-delà,  avec  notre  admirable  mécanisme,  les 
limites  de  notre  esprit;  mais  elle  a  voulu  que  celui-ci  ne  pût 
concevoir  que  ce  qui  a  été  antérieurement  sensible  à  l'autre. 
Telle  est  la  borne  contre  laquelle  viendront  se  briser  éter- 
nellement les  prétentions  exagérées  de  la  philosophie  :  c'est 
aussi  là  le  rocher  contre  lequel  échoueroient  les  vœux  de 
Fintelligence  angélique,  dont  l'investigation  ne  seroit  pas  r^ 
glèe  par  sa  texture.  Dieu  ,  dit  l'apôtre  Pierre  dans  l'Epttre 
aux  Galates  S  s'est  réservé  des  secrets  dont  les  chérubins 
voadroient  voir  le  fond.  Sans  doute  celui-ci  est  de  ce  nom- 
bre. La  formation  des  êtres  mixtes  est  un  des  grands  ou- 
vrages de  la  Toute-puissance.  Si  déjà  le  principe  de  ses  autres 
productions  n'échappoit  à  nos  recherches,  on  seroit  tenté  de 
croire  qu'après  avoir  résolu  en  elle-même  de  combiner  l'es- 
prit et  les  corps ,  pour  y  vaquer ,  elle  s'est  retirée  dans  les 
>'4  phs  profondes  obscurités  du  sanctuaire.  Seule  parfaitement 
j  4  immatérielle  dans  l'univers,  elle  agit  sur  la  matière,  elle  la 
i  ^  pétrit,  elle  la  modifie,  et  en  fait,  suivant  les  paroles  de  Timée 
;  ^  ^  Locres,  un  tabernacle  de  sensations,  de  pensées  et  d'in- 
è  ^  lelllgence.  Ce  miracle  n'aura  jamais  son  entière  explication, 
iH  même  pour  la  substance  la  plus  élevée  dans  l'échelle,  parce 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  118 

ports,  entendra  toutes  les  langues,  pourvu  que  les  élémens  de 
celles-ci  trouvent  des  feuillets  analogues  dans  sa  substance 
cérébrale.  Elle  apprendra  peut-être  de  Tun ,  où  l'attraction 
prend  sa  source;  de  Tautre,  quel  est  le  principe  de  l'irritabilité 
musculaire.  La  révélation  d'aucun  des  grands  secrets  qu'elle 
appète  ne  tombera  sur  une  terre  stérile,  parce  qu'en  sa  qua- 
lité d'être  mixte,  l'homme,  organisé  par  avance  sur  le  plus 
riche  modèle  qui  soit  dans  la  nature,  se  trouve  tout  préparé 
à  un  accroissement  de  rapports  et  de  lumières. 

De  la  simple  amélioration  du  système  organique  mis  en 
relation  avec  le  sentiment,  peut  donc  résulter  celle  de  la  fa- 
culté spirituelle.  Qui  ne  voit  à  la  fois  de  la  grandeur  et  de 
h  simplicité  dans  ce  moyen  que  rÉtcrncl  s'est  ménagé  d'é- 
lever les  espèces?  Ainsi  l'immense  création  morale,  marchant 
sur  la  même  ligne,  s'avance  dans  la  route  d'une  perfectibilité 
indéfinie,  dont  les  degrés  sont  parallèles  à  autant  de  degrés 
de  l'incommensurable  éternité ,  et  dont  le  terme ,  qui  est 
Dieu,  ne  sera  jamais  atteint,  malgré  les  conquêtes  qu'il  per- 
mettra sans  cesse  à  ses  créatures  de  faire  sur  lui-même. 

La  vie  étoit  sans  doute  le  seul  moyen  que  Dieu  eût  d'ob- 
tenir ces  résultats.  Elle  seule  établit  des  rapports  entre  les 
êtres.  Les  plantes  ne  la  possédant  qu'avec  des  caractères  très- 
peu  prononcés ,  comme  nous  le  disions  il  n'y  a  qu'un  mo- 
ment, les  rapports  sont  presque  nuls  entre  elles.   Chez  les 
animaux  les  mieux  traités,  la  pensée  n'est  guère  que  la  re- 
présentation passive  et  directe  des  actes  du  mécanisme  in- 
térieur. Aussi  les  sens  qui  y  jouent  le  plus  grand  rôle,  ne  les 
mènent  jamais  jusqu'aux  relations  morales.  Il  sembleroit  que 
dans  leurs  espèces  la  vie  fût  à  la  fois  la  cause  et  le  seul  effet 
voulu,  tandis  que  chez  l'homme  elle  n'est  qu'un  moyen  de 
personnalité,  ou  simplement  un  cadre  du  tableau.  Le  corps 
■    nous  a  été  évidemment  donné  pour  favoriser  un  beau  déve- 
'    loppement  intellectuel;  l'animal,  au  contraire,  n'a  été  admis 
au  partage  de  l'intelligence  que  pour  la  conservation  de  l'être 
^f   sentant  et  organique  :  aussi  ne  l'a-t-on  laissé  puiser  à  cette 
"^   source  céleste  que  dans  la  juste  mesure  de  sa  destination. 
^  Voyez  encore  combien  sont  grossiers  les  liens  qui  unissent 
i  entre  elles  les  créatures  d'un  ordre  secondaire  ;  un  besoin, 
^.  arrière  lequel  rien  ne  se  cache,  y  obtient  toujours  la  prio- 

1 


MORALES  BT  PHTfllOLOGIQUES.  •    116 

la  vie  de  Newton  à  celle  de  Tango;  aussi  les  pensées  qui  so^- 
tent  de  œs  trois  modes*d'existencc  difTèrcnt  bien  entre  elles. 
Que  l'on  ne  nous  dise  pas  que  les  anges  ne  vivent  point;  car 
nous  ne  saurions  concevoir  alors  qu'il  y  eût  des  anges;  nous 
nous  formerions  encore  moins  une  idée  do  leur  chute  :  dans 
un  pur  esprit  émané  de  Tessenoe  divine  (  si  tant  est  que  celle-ci 
pût  lui  donner  Télre  ) ,  il  seroit  impossible  qu'il  se  trouvât 
une  tendance  vicieuse;  il  n'auroit  d'autre  propension  que 
celle  qu'il  tiendroit  de  sa  source  même.  Dés  lors  il  faudroity 
pour  que  le  mal  se  fit,  que  Dieu  consentit  à  en  être  le  fau- 
teur et  le  principe.  Où  seroit,  en  effet,  la  volonté  détermi- 
nante d'une  intelligence  privée  de  toutes  sensations?  Quel 
poids  feroit  incliner  chez  elle  un  des  plateaux  de  la  balance 
morale  ?  Où  trouver  le  germe  et  le  véhicule  des  désirs ,  et 
quel  intérêt  en  motiveroit  l'essor?  Toutes  les  données  que 
fournit  une  saine  logique  se  réunissent  ici  pour  nous  en- 
gager à  croire  que  les  anges,  les  archanges  et  les  autres  êtres 
d'un  ordre  supérieur,  ne  sont  que  des  hommes  diversement 
constitués  dans  leurs  élémens  sensibles.  Partis  d'aussi  loin 
que  nous,  peutrêtre  sont-ils  à  la  dixième  période  de  leur  exi- 
stence. Ils  appartiennent  tous,  comme  nous,  à  la  grande 
famille  des  êtres  moraux  qui  peuplent  les  sphères.  Notre  en- 
veloppe est  sans  doute  la  moins  délicate;  mais  l'Éternel  nous 
a  tous  conçus  dans  la  même  pensée ,  et  nous  sommes  tous 
faits  pour  nous  entendre,  dès  qu'il  plaira  à  sa  sagesse  de 
mettre  en  rapport  les  organes  qui  entrent  dans  nos  tissus 
respectifs. 

CHAPITRE  X. 

Accord  avec  les  Livres  saints  au  sujet  des  Êtres  connus  sous  le  nom  de  purs 

esprits. 

^'  Notre  sujet  nous  a  conduit  naturellement  à  parler  de  la 

r  supposition  des  purs  esprits  :  si  nous  n'étions  profondément 

•<  pénétrés  de  respect  pour  la  Majesté  suprême  qu'elle  offense, 

'^  nous  nous  bornerions  peut-être  à  ce  que  nous  en  avons  déjà  dit 

î*.  dans  ce  livre,  et  il  nous  sufliroit  d'inviter  à  relire,  avec 

!  •  <{uelque  attention,  le  chapitre  troisième.  Mais  ne  voulant  lais- 

:i^  fier  à  cet  égard  aucun  scrupule  chez  les  lecteurs  les  moins  fa- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  117 

D'où  il  résalte  que  Satan  eut  des]orgaues,  puisqu'il  fut  libre; 
qu'il  jfîit  libre,  puisqu'il  fut  puni  ;  qu'il  fut  puni,  parce  qu'il 
succomba,  ainsi  que  la  chose  devait  avoir  lieu;  qu'il  succomba, 
parce  qu'il  s'abusa  sur  ses  moyens  :  or ,  toute  erreur  vient 
des  sens ,  comme  le  prouve  si  bien  Malebranche  ;  donc  la 
chute  de  cet  ange  de  ténèbres  démontre  une  nature  mixte. 
Cette  chute  fut  grande  et  mémorable.  Le  Tout-Puissant 
ne  l'a  pas  laissée  ignorer  à  ses  autres  créatures  intelligentes; 
il  a  voulu  même  que  le  souvenir  en  survécût  aux  révolutions 
de  notre  planète,  qui  ne  pouvoit  que  par  lui-même  en  ac- 
quérir la  connoissance.  Un  tel  événement  étoit  en  effet  mar- 
qué au  coin  de  Timprobabilité ,  tant  par  le  haut  degré  d'é- 
Jévation  auquel  étoit  parvenu  le  coupable ,  que  par  l'accrois- 
sement de  tendance  vers  le  bien  qui  devoit  résulter  de  toutes 
les  faveurs  dont  il  s'étoit  vu  l'objet. 

Il  est  à  croire  que  ces  faveurs  eurent  des  gradations,  qui 
toutes  furent  des  perfections  d'organes  au  moyen  desquelles  la 
faculté  pensante  obtint  un  développement  merveilleux.  Nous 
aurons  occasion  de  prouver  que ,  par  suite  de  ces  grâces,  la 
possibilité  de  se  laisser  entraîner  dans  une  pente  vicieuse 
dut  devenir  presque  nulle  ;  et  ce  sera  Tune  des  plus  belles 
conséquences  que  nous  puissions  faire  jaillir  des  progrès  fu- 
turs de  notre  organisation. 

A  ces  raisons  sans  réplique,  ajouterons-nous  l'avantage 
que  notre  sentiment  a  droit  de  retirer  des  alliances  contrac- 
tées par  les  anges  déchus  avec  les  filles  des  hommes  ?  Quoi- 
qu'une nature  organique  et  dégradée  pût  seule  chercher  à 
s'unir  avec  une  nature  inférieure,  nous  ne  nous  arrêterons 
pas  sur  cette  circonstance  légèrement  indiquée  par  les  livres 
saints.  Mais  nous  ne  saurions  laisser  en  oubli  les  déclarations 
^  précises  par  lesquelles  l'Ecriture  nous  apprendroit ,  s'il  le 
^^  falloit,  presque  à  chaque  page,  que  nul  n'est  pur  devant  le 
^  Seigneur;  que  les  chérubins  se  voilent  de  leurs  ailes  en  sa 
jgf,  présence ,  et  qu'ils  ne  sont ,  à  l'égard  de  notre  planète,  que  de 
jjYf  ^^"iples  ministres  d'une  autorité  dont  les  ordres  ne  rencon- 
.^^ .  treront  jamais  d'obstacle.  Que  l'on  pèse  toutes  ces  paroles  ! 
eue  ^^  besoin  auroit  de  ministres  celui  qui  par  un  acte  de  sa 
'^^  volonté  pourroit  ébranler  la  terre  et  les  cieux ,  s'il  n'avoit 
>  l'intention  de  mettre  certains  êtres  intermédiaires  en  com- 
I  7. 


MORALES  n  PHYSIOLOGIQUES.  119 

on  esprit  pur  et  dégagé  de  tons  les  besoins  attachés  à  la  vie; 
il  se  contente  de  prononcer  ces  mots  :  «  Je  me  noarris  d'une 
«  viande  invisible ,  et  j'use  d'un  breuvage  qui  ne  sauroit  être 
«  aperçu  par  l'œil  de  l'homme.  » 

Si,  (uns  leurs  rapports  avec  nous,  les  anges  affectent  des 
formes  humaines,  il  est  remarquable  que  le  pur  Esprit  n'a 
pas  recours  à  de  tels  moyens*  11  circule  en  lampe  enflammée 
entre  ks  victimes  au  milieu  desquelles  repose  Abraham  ; 
c'est  SOIS  l'apparence  d'un  feu  ardent  qu'il  s'offre  à  Moïse  ; 
c'est  do  buisson  incombustible  qu'il  lui  donne  de  son  essence 
la  fins  belle  définition  qui  existe ,  et  c'est  du  sein  de  la  nue 
que  sortent  les  paroles  par  lesquelles  I'ësprit  déclare  le  Fils 
^jen-aimé ,  l'objet  de  toutes  ses  complaisances.  Plus  tard  il 
se  repose  en  flamme  céleste  sur  les  apôtres  réunis  dans  le  cé- 
nacle. Il  semble  vouloir  nous  apprendre  par  ces  emblèmes , 
que  seul  il  est  pur,  que  seul  il  possède  l'intuition,  et  l'omni- 
présence dégagée  de  formes  et  d'éiémens  sensibles.  Ne  semble- 
t41  pas  aussi  nous  dire  que  le  feu  élémentaire  est  la  première 
des  forces  agissantes  de  la  nature,  puisque  entre  toutes , 
die  est  la  seule  dont  il  daigne  se  servir  pour  voiler  sa  Mar 
jcsté  souveraine  ? 

CHAPITRE  XI. 

Conséquences  à  tirer  des  chapitres  précédens. 

Si  nous  nous  étions  bornés  à  nous  entretenir  de  l'être  spiri- 
tuel comme  essence,  ce  livre  n'eût  demandé  qu'un  petit  nom- 
bre de  lignes;  ou  plutôt  il  n'eût  clé  qu'un  renvoi  au  livre 
premier,  où  nous  avons  réuni  les  moyens  que  nous  offre  la 
foiblesse  de  notre  nature,  pour  nous  former  une  idée,  par  cela 
même  imparfaite,  de  l'unique  essence  spirituelle.  Il  n'y  a  de 
possible  dans  l'univers  qu'une  seule  intelligence  inorganique  : 
c'est  Dieu!  les  autres  sont  des  traits  qu'elle  a  décochés;  la 
force  vient  d'elle  :  mais  la  flèche  a  été  prise  à  l'arbre  qu'elle  a 
fait  croître.  Toute  la  science  de  la  plus  profonde  métaphysique 
ne  parviendra  jamais  à  séparer  une  pensée  ;  encore  moins  un 
sentiment ,  du  sujet  animé  dans  lequel ,  et  par  lequel ,  ils  se 
manifestent.  La  même  analyse  ne  sauroit  également  rencon- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  121 


LIVRE  CINQUIÈME. 

DE  l'union  de  l'Être  spirituel  et  de  l'être 

BIATÉRIEL. 


CHAPITRE  PREMIER. 

Coup  d'œil  sar  I'Êtiib  mixte  ou  animé. 

Après  l'union  de  Tcsprit  et  de  la  matière,  il  n'y  a  peut- 
être  rien  de  plus  remarquable  que  la  faculté  dont  nous  jouis- 
sons, d'en  soumettre  au  moins  les  effets  à  nos  recherches. 
L'homme  étudiant  l'homme,  la  vie  appliquée  à  l'examen  de 
la  vie,  et  la  pensée  qui,  eu  se  repliant  sur  elle-même,  s'in- 
terroge et  s'efforce  (fût-ce  en  vain)  de  découvrir  d'où  elle 
procède,  présentent  un  des  spectacles  les  plus  étonnans  qui 
soient  sous  le  ciel. 

Cette  étude  est  bien  digne  de  nous ,  et  sufBroit  pour  si- 
gnaler notre  excellence,  puisque,  suivant  toutes  les  proba- 
bilités, il  n'existe  ici-bas  aucun  autre  être  susceptible  d'as- 
sujettir son  entendement  à  quelque  chose  de  pareil. 

Une  belle  preuve  de  notre  nature  mixte  nous  est  encore 
offerte,  par  la  facilité  même  qui  nous  a  été  donnée  d'en  faire 
le  sujet  de  nos  méditations.  Nous  ne  passerons  pas  outre 
sans  lui  consacrer  quelques  lignes  : 

Supposer  que  la  matière  pût  sonder  et  analyser  la  ma- 
tière, seroit  le  comble  du  délire  ; 

Admettre  la  concentration  d'un  être  spirituel  ou  sa  ré- 
flexion sur  lui-même  et  sur  des  actes  qui,  une  fois  échappés 
de  son  sein,  ne  s'y  rattacheroicnt  par  aucun  fil,  seroit  une 
^aine  tentative,  puisque,  comme  nous  nous  flattons  de  l'a- 
voir démontré,  ces  derniers  scroient,  pour  lui,  insaisissables; 
Mais  diriger  le  sentiment  intérieur,  le  faire  repasser  sur 
des  aperçus  résultans  du  jeu  des  organes  auxquels  il  est  an- 
nexé, le  replacer  en  présence  des  tableaux  qu'il  a  concouru 


/ 


MORALES  IT  PHYSIOLOGIQUES.  ISS 

parent;  rindividu  se  perfectionne;  enfin,  les  moyens  de 
communication,  en  se  multipliant,  accroissent  ses  rapports, 
et  par  cela  même  qu'il  y  trouve  un  avantage ,  il  sera  porté 
à  les  entretenir;  car  la  moralité  la  plus  sublime  trouve  en 
définitive  sa  source  dans  Tamour  personnel  '• 

Ainsi,  rêtre  qui  n*est  que  vivant  fournit  sa  carrière  dans 
un  état  de  nullité  spirituelle  ;  en  sentant,  il  est  associé  à  sa 
propre  existence  ;  ensuite  il  devient  intelligent,  puis  moral, 
et  c'est  là  le  complément  de  la  vie  que  TËtemel  réserve  ici* 
bas  à  sa  créature  la  plus  méritante.  Mais  en  combien  de 
trésors  elle  abonde  ! 

Comme  plusieurs  êtres  s'arrêtent  à  l'une  de  ces  périodes, 
et  que  celui  qui  les  parcourt  toutes  ne  sauroit  entrer  dans 
la  dernière  sans  avoir  passé  par  les  précédentes,  et  sans  cu- 
muler les  divers  avantages  qui  y  sont  attachés,  nous  allons 
suivre  la  même  gradation  dans  leur  examen. 

L'être  spirituel,  ainsi  que  nous  l'avons  remarqué,  parols- 
sant  étranger  à  la  première  période  de  la  vie  simplement 
dite,  nous  ne  la  séparerons  pas  dans  nos  observations ,  de 
la  feculté  sentante  qui  lui  donne  son  caractère  le  plus  aj^ 
parent  et  le  plus  étendu. 

Quoique  la  création  des  individus  de  chaque  espèce  ^ 
lk>urvus  de  leurs  parties  constituantes ,  ait  dû  précéder  la 
création  des  germes,  pour  ne  pas  interrompre  renchatn»- 
ment  d'idées  qui  résultera  des  diverses  combinaisons  de 
l'être  spirituel  et  de  l'être  matériel ,  nous  consacrerons  les 
trois  prochains  chapitres  à  l'examen  des  moyens  de  repro- 
duction adoptés  le  plus  généralement  pour  la  nature  ani- 
malisée.  D'ailleurs,  avant  de  poursuivre  nos  études,  ne  nous 
faut-il  pas,  autant  que  possible,  saisir  la  vie  dans  sa  pre- 
mière ébauche  et  son  premier  trait  ? 

*  KoQs  aurons  occasion  de  montrer  que  l'amonr  de  soi,  en  s'ëiendAnt  de  ri«dtTkla 
à  l'espèce,  devient  le  lien  de  Uwle  U  nature. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  121» 

et  raccord  indispensable  de  deux  êtres  dans  l'acte  de  la  gé- 
nération est  nne  chose  qui  doit  arrêter  tout  esprit  capable 
de  méditer  sur  les  causes  et  leurs  effets. 

Il  est  certain  que  Dieu  pouvoit  demander  des  renaissances 
à  des  sujets  androgynes  ou  hermaphrodites  ;  qu'il  lui  étoit 
facile  de  les  obtenir  par  des  fractions  successives,  de  les  pré- 
parer en  semant  les  germes  sur  les  premiers  nés  des  espèces 
qui  en  seroient  devenus  les  tiges  à  leur  tour.  La  grande 
maioritè  des  végétaux  suit  cet  ordre  de  reproduction.  Si  les 
générations  des  hommes  et  de  plusieurs  autres  familles  ré- 
pandues sur  la  face  de  la  terre  sont  soumises  à  une  autre 
marche,  nous  devons  admettre  des  vues  d'une  nature  plus 
relevée  que  celle  qui  a  présidé  à  l'agrégation  de  la  pierre 
et  à  la  fécondité  de  la  plante  ou  du  polype.  La  distinction 
des  sexes  démontre  des  intentions  morales  et  métaphysiques. 
De  leur  entraînement  Tun  vers  l'autre  devoit  naître  l'ordre 
social,  l'esprit  de  famille,  et  les  plus  grandes  jouissances 
qui  pussent  être  accordées  à  des  êtres  chez  lesquels  les  sens 
jouent  un  si  grand  rôle.  Toute  la  moralité  humaine  prend 
sa  source  dans  le  plaisir  et  la  douleur.  Notre  esprit  et  notre 
corps  ne  sortent  point  de  ce  cercle  dans  lequel  notre  être 
acquiert  son  plus  parfait  développement.  Nos  droits  comme 
nos  devoirs  y  sont  tracés.  II.  n'est  pas  de  créature  qui  n'ap- 
porte avec  elle,  en  naissant,  le  désir  du  bonheur  que  com- 
porte son  organisation.  La  bonté  divine  a  pourvu  à  ce  qu'un 
tel  vœu  ne  fût  pas  trompé.  Mais  quand  il  s'agit  d'établir 
des  relations  d'individu  à  individu,  c'est  un  coup  de  maî- 
tre (s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi),  que  de  transporter 
le  bonheur  d'un  être  dans  un  autre  être ,  qui ,  sans  cette 
circonstance,  lui  fût  resté  étranger,  ou  même  se  fût  déclaré 
son  ennemi.  La  naissance  d'un  enfant  engendré  avec  dé- 
lices par  le  père,  conçu  avec  amour  par  la  mère,  et  chéri 
de  tous  les  deux,  est  un  phénomène  admirable,  dans  lequel 
le  contrat  social  prend  toute  sa  force.  On  diroit  une  sou- 
dure à  fer  et  à  plomb  des  trois  pierres  fondamentales  de 
l'édifice. 

Si  nous  n'étions  pénétrés  de  l'idée  de  la  haute  sagesse  et 
du  pouvoir  de  l'Éternel ,  nous  serions  tentés  de  nous  de- 
mander ce  que,  dans  une.  autre  économie,  il  pourra  substi-^ 


MORALES  BT  raTSlOLOGIQUES.  ttl 

incalculables,  telles  que  celles  da  calorique  et  des  rayons 
lumineux. 

Nous  ayons  long-temps  chéri  ce  système  agréable  à  la 
philosophie*  Si  d'une  part  il  étonnoit  notre  esprit,  de  Tau- 
Ire  il  agrandissoit  la  sphère  de  nos  idées,  et  ne  nous  sem- 
bloit  pas  trop  indigne  de  la  puissance  qui  en  appelant  les 
mondes  dans  le  champ  de  la  création,  par  un  acte  unique, 
y  assuroit  la  continuité  des  espèces  animées.  Des  difiScultés 
nombreuses  trouvoient  leur  solution  dans  cette  doctrine  i 
dont  le  fondateur  étoit  un  homme  de  bien  et  de  talent.  Elle 
oonsenre  encore  d'illustres  défenseurs  auxquels  nous  ne  nous 
permettrons  d'adresser  qu'une  seule  objection,  qui  malheu- 
reusement nous  semble  insoluble. 

Les  partisans  de  l'emboîtement  soutiennent  que  les  pre- 
miers germes  contenoient  les  subséquens  dans  un  nombre 
indéfini,  mais  qui  aura  un  terme,  quelque  éloigné  qu'il 
puisse  être. 

Nous  ne  leur  dirons  pas  qu'un  germe  étant  un  être  ma- 
tériel ,   il  faut  que  son  semblable ,  rendu  au  cent  millio- 
nième emboîtement  de  la  graine  la  plus  fine,  telle  que  du 
rapunculus  campanula,  soit  encore  matériel,  et  tous  ses 
organes  si  bien  dessinés  que  tous  les  autres  emboîtemens 
subséquens  y  existent  en  raccourci.  La  réplique  des  rayons 
du  soleil  qui  entrent  par  milliards  dans  la  pupille  d'un 
animal  des  millions  de  fois  plus  petit  que  le  ciron,  ne  se- 
loit  pas  une  réponse  admissible ,  puisqu'il  s'agit  ici  d'un 
être  pourvu  d'un  principe  organique,  dont  l'évolution  n'aura 
peut-être  lieu  que  dans  dix  mille  siècles.  Un  rayon  de  lu- 
mière ne  sauroit  raisonnablement  être  assimilé  à  un  tel 
germe.  D'ailleurs,  dans  le  moment  même  où  les  défenseurs 
4e  l'emboîtement  établissent  ce  parallèle,  malgré  sa  ténuité, 
le  rayon  lumineux,  ou  plutôt  cette  molécule  simple  et  indi- 
cible, à  laquelle  on  n'en  demandera  plus  d'autres,  existe, 
puisque  la  pupille  le  reçoit;  mais  le  germe  qui  occupe  le 
terme  moyen  de  la  chaîne,  et  duquel  on  attend  encore  une 
mite  innombrable  de  développemens ,  où  existe-t-il  ?  dans 
1»  abstractions. 

n  nous  suffira  de  savoir  si ,  puisque  l'emboîtement  n'est 
|«i  infini^  le  dernier  germe  n'en  renferma  plus  d'autres? 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  129 

mière  êntroit  dans  les  plans  du  Créateur,  qui  probablement 
avoit  projeté  rhomme ,  elle  s'est  opérée ,  non  par  Tépuise- 
ment  des  germes,  mais  par  Tanéantissement  même  de  la 
classe  entière,  dont  quelques  squelettes  ont  été  mis  en  dépôt 
dans  les  entrailles  du  globe,  véritables  herbiers  et  immenses 
galeries  anatomiques  de  la  nature. 

De  la  sorte,  quoiqu'à  regref ,  nous  nous  voyons  forcés  de 
renoncer  au  trop  séduisant  système  de  l'évolution,  autrement 
dit  des  ovaires  à  termes  indéfinis. 

CHAPITRE  III. 

Da  système  des  molécules  organiques,  et  de  M.  de  Baffon. 

Le  système  des  molécules  organiques,  dont  nous  n'entre- 
prendrons pas  l'exposition,  parce  qu'il  est  nécessairement 
connu  de  tous  ceux  qui  trouveront  quelque  intérêt  dans  la 
lecture  de  cet  ouvrage,  n'a  pu  tenir  contre  les  coups  qui  lui 
ont  été  portés.  Son  principal  mérite  fut  de  donner  des  rai- 
sons plausibles  des  ressemblances  et  des  diverses  qualités 
transmises  par  les  pères  à  leurs  cnfans;  mais  de  cette  pro- 
priété-là même  sort  une  des  plus  fortes  objections  contre 
l'hypothèse.  Chaque  partie  étant  en  effet  destinée  à  fournir 
des  molécules  organiques  représentatives  d'elle-même,  il  se- 
Toit  difiQcile  d'imaginer  comment  l'individu  qui  pécheroit 
par  le  défaut  d'un  organe,  produiroit  des  êtres  exempts  de 
la  même  défectuosité.  Vainement  dira-t-on  que  les  organes 
de  la  femelle  suppléeront  à  l'absence  de  ceux  du  mâle,  et  ré- 
ciproquement ;  car  l'expérience  prouve  que,  malgré  le  déficit 
du  même  membre  dans  les  individus  accouplés,  leur  fruit 
n'en  jouira  pas  moins  d'une  organisation  complète.  C'est  ce 
qui  a  été  remarqué  dans  l'union  des  chiens  et  des  chevaux 
ècourtés.  Le  classement  de  ces  mêmes  molécules,  selon  l'or- 
dre qui  constitue  un  ensemble  organique,  ne  trouve  pas  da- 
vantage sa  raison  suffisante  dans  la  théorie  de  M.  de  Buffon. 
Mais  si  ce  dernier  s'est  trompé,  comme  il  est  présumable, 
son  erreur  est  du  nombre  de  celles  qui  portent  l'empreinte 
du  génie,  et  qui  deviennent  à  la  fois  des  titres  à  l'excuse  et 
à  l'estime. 


MORALES  BT  VOTSIOLOGIQUES.  fil 

tit  sans  cesse  l'homme  de  lettres  de  céder  la  place  à  des  suc- 
cesseurs réservés,  comme  lui^  à  accroître  ce  beau  domaine 
de  l'intellect,  où  l'Éternel  règne  dans  touie  sa  gloire.  Sûr 
de  son  temps ,  il  eût  moins  négligé  les  détails»  sans  l'étude 
desquels  il  sera  toujours  difficile  de  parvenir  à  des  révélations 
qu'enlève  rarement  le  seul  génie,  que  le  hasard  procure  quel- 
quefois à  la  médiocrité,  mais  sur  lesquelles  peut  compter  da- 
vantage la  patience  infatigable  et  laborieuse.  Construits  dans 
la  proportion  de  notre  machine,  nos  organes  sont  trop  bornés 
pour  saisir  des  ensembles  et  des  masses.  C'est  par  ses  extré- 
mités que  le  grand  tout  nous  devient  abordable,  et  qu'il 
nous  est  permis  de  le  mettre  en  rapport  avec  notre  intelli- 
gence. Biche  de  l'expérience  acquise  depuis  son  décès,  M.  de 
Buffon  se  fût  réformé  lui-même.  Le  doute  philosophique 
l'eût  oondoit  à  des  découvertes  qui  coûteront  encore  à  l'esprit 
humain  un  siècle  de  tâtonnemens,  d'erreurs  et  d'observa- 
tions. 

Cependant  nous  ne  regardons  pas  son  système  comme  in- 
digne d'être  médité  ;  il  contient,  selon  nous,  de  belles  parties 
qui  ne  pèchent  que  par  l'application  ou  l'extension  trop 
grande  qu'elles  ont  reçues.  C'est  un  hommage  que  nous  nous 
plaisons  d'autant  plus  à  rendre  à  la  mémoire  de  l'un  de  nos 
premiers  écrivains  français  (peutrdtredu  premier,  si  J.-J.  Bout- 
leau  n'eût  pas  vécu) ,  que  ses  ouvrages  sont  tombés ,  d^ 
puis  quelques  années,  dans  une  défaveur  peu  honorable  pour 
notre  nation.  Au  moins,  cstroe  une  consolation  pour  les 
mânes  de  ce  grand  homme ,  que  l'on  en  soit  revenu  à  sa 
ÛàoTie  du  feu  central  !  il  aura  donc  deviné,  par  la  force  de 
ion  génie ,  le  grand  secret  de  la  formation  des  globes  et  de 
notre  terre ,  aujourd'hui  parée  de  sa  riche  verdure  et  na- 
guère soleil  éteint. 

Après  avoir  passé  les  maîtres  en  revue,  oserons-nous  ha- 
nrder  nos  propres  conjectures?  Pourquoi  non,  puisque  c'est 
à  la  méditation  de  leurs  œuvres,  et  de  celles  d'un  plus  grand 
maître  encore,  que  nous  sommes  redevables  des  aperçus  dont 
nous  faisons  part  au  lecteur?  Si,  moins  heureux  que  nos  de- 
vanciers, nous  n'avons  pas  de  brillantes  indemnités  à  offrir, 
nous  trouverons  notre  excuse  dans  nos  efforts  comme  dans  la 
mesure  que  nous  saurons  y  mettre. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  ISS 

tonte  femme  qui  en  seroit  privée,  ou  chez  laquelle  elles  se- 
roîent  endommagées,  n'aura  jamais  la  douceur  de  se  voir  re- 
vivre dans  des  êtres  sortis  de  son  sein.  C'est  la  cause  la  plus 
commune  de  stérilité.  La  nature  a  donc  destiné  les  ovaires  à 
un  emploi  de  la  plus  haute  importance. 

Dès  que  nous  avons  été  forcés  de  convenir  que  la  suite 
des  générations  ne  provient  pas  d'un  développement  graduel 
de  premiers  germes  dépositaires  des  subséquens,  les  ovaires 
ne  pourroient  renfermer  un  principe  organique  que  parce 
que  chez  chaque  femme  cette  organisation  se  seroit  dessi- 
née à  partir  de  sa  naissance  jusqu'au  moment  de  son  union 
avec  un  être  de  son  espèce.  Mais  la  texture  de  ces  grains  est 
si  délicate,  les  liens  qui  les  retiennent  sont  si  subtils,  que 
si  le  mécanisme  humain  n'y  demandoit,  comme  on  l'a  pré- 
tendu, pour  être  mis  en  action ,  que  le  mouvement  analo- 
gue à  celui  d'un  pendule,  il  seroit  surprenant  que  le  phé- 
nomène des  générations  équivoques  ne  se  présentât  pas  quel- 
quefois. Nous  voulons  dire  que  certaines  femmes,  auxquelles 
la  nature  auroit  fait  le  funeste  présent  d'une  imagination 
très-vive  et  d'un  tempérament  sulfureux,  pourroient  pro- 
voquer la  chute  d'un  de  ces  grains  dans  le  corps  frangé , 
d'où  il  glisseroit  dans  l'utérus,  en  vertu  d'un  mouvement 
péristal tique.  L'emploi  du  mâle ,  dans  la  fécondation  hu- 
maine, selon  le  système  de  l'emboîtement ,  ou  même  selon 
celui  d'une  simple  préorganisation ,  seroit  si  peu  impor- 
tant, que  certaines  émotions  vives  devroient  suppléer  à  sa 
présence.  Ët'pour  produire  cet  effet,  il  ne  faudroit  pas  même 
avoir  recours  aux  goûts  dépravés  dont  la  poésie  ancienne  a 
fût  planer  le  soupçon  sur  les  filles  de  Lcsbos.  C'est  ainsi 
([u'en  cessant  d'être  chaste,  sans  cesser  d'être  vierge,  une  fille 
pourroit  arriver  à  la  maternité. 

Non,  la  nature  n'a  pas  réservé  l'homme  à  si  peu  de  chose 
dans  l'acte  le  plus  important  de  son  existence.  C'est  par  les 
mâles  que  se  maintiennent  les  caractères  distinctifs  des  es- 
pèces, et  que  se  perpétuent  vraiment  les  races  ;  c'est  par  eux 
que  la  même  maison  romaine  conserva  long-temps  des  sex- 
digitaires.  Henri  lY  a  donné  aux  Bourbons  un  type  que, 
malgré  le  changement  de  climat,  n'ont  perdu  ni  la  branche 

espagnole  ni  la  branche  napolitaine.  Nous  connoissons  une  fa- 

8 


MORALES  BT  PHYSIOLOGIQUES.  18i 

Chea  le0  animaaK  ^  où  le  Bystème  sexuel  est  en  fapport 
avec  celui  de  rhomme  ^  la  liqueur  spermatique  est  d'une 
toute  autre  importance.  Là,  nul  vestige  de  génération  équi« 
Yoque;  là^  les  moyens  de  reproduction  sont  invariables»  et 
rien  ne  s'offrira  de  pareil  à  cette  renaissance  extraordinaire 
que  nous  avons  remarquée  dans  le  êolanum  tuberoium.  Le 
fluide  séminal»  précédé  et  accompagné  de  T humeur  des  pro- 
states» au  milieu  de  laquelle  il  reste  distinct,  à  Tinstar  de 
ce  léger  nuage  aperçu  dans  Tœuf  avant  Tincubation,  est 
Vextrait  le  plus  pur  de  Tétre  animé.  Il  ne  tourne  au  profit 
de  l'espèce  que  quand  il  y  a  excédant  chez  l'individu,  qui, 
même  dans  ce  cas,  n'en  souffre  jamais  la  perte  sans  un  sen- 
timent de  foiblesse  momentanée.  Il  pourroit  dire,  comme 
dans  VEvi&gile  :  «  Je  connois  qu'une  vertu  est  sortie  de 
ce  moi^  »  ou  plutôt  qu'il  s'est  opéré  une  réduction  dans  sa 
force  vitale.  Devancé  en  cela  par  le  patriarche  de  la  méde- 
cine, le  célèbre  Bordeu  appeloit  le  sang  tantôt  une  chair 
coulante,  tantôt  un  liquide  organisé  :  quel  nom  donnerons- 
nous  au  fluide  qui  en  est  la  quintessence ,  et  dont  l'altéra- 
tion, toujours  douloureuse,  est  souvent  mortelle?  N'aurons- 
nous  pas  le  droit,  puisqu'il  renferme  un  principe  constituant 
de  l'existence,  de  le  nommer  la  vib  même  en  dispohibilité  ? 
Après  avoir  posé  ces  principes  qui  nous  semblent  incon* 
testables,  et  à  l'appui  desquels  les  bornes  que  nous  nous 
sommes  prescrites  ne  nous  permettent  pas  de  citer  des  foits 
consignés  dans  les  écrits  des  plus  illustres  praticiens,  nous 
sommes  en  droit  de  croire  que  l'on  ne  peut  regarder  la  li- 
t|aeur  séminale  humaine,  comme  seulement  destinée  à  corn- 
launiquer  une  force  motrice  au  germe  parvenu  déjà  à  l'or- 
ganisation, ainsi  que  l'on  met  en  jeu  le  rouage  d'une  hor- 
^   loge  en  favorisant  la  première  oscillation  du  balancier. 

Les  ressemblances  que  l'ftge  rend  sensibles  entre  le  père 
et  les  enfans ,  ressemblances  qui  ne  s'arrêtent  pas  aux  ex- 
trémités organiques  de  l'individu,  comme  quelques-uns  l'ont 
prétendu,  mais  qui  tiennent  à  sa  texture  intime,  suivant  les 
témoignages  résultant  de  l'examen  des  métis,  prouveroient 
par  surabondance  qu'une  part  notoire  appartient  à  l'homme 
^s  l'œuvre  de  la  reproduction. 
D'un  autre  côté^  nous  pe  saurions  contesiet 


ni\ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  187 

tion^  n'effaçât  pas  davantage  les  impressions  dues  au  père, 
qui  n'a  eu  qu'une  influence  de  quelques  secondes.  Et  certes  il 
faut  que  ce  dernier,  dans  ce  moment  si  décisif,  ait  fait  au- 
tre chose  que  mettre  en  mouvement  un  mécanisme  préformé. 
Il  semble  que  l'on  ne  peut  se  dispenser  de  confesser  ici 
que  les  deux  êtres  appelé»  par  la  nature  à  la  conservation 
de  son  ouvrage,  y  concourent  d'une  manière  essentielle , 
quoique  par  des  moyens  difiérens. 

On  voit  que  nous  n'avons  pas  le  projet  de  nous  jeter  té- 
mérairement dans  le  vague  des  conjectures. 

C'est  l'animal,  c'est  l'homme,  et  non  un  système,  que  nous 
voulons  organiser. 

D'après  ce  qui  a  été  dit  précédemment,  il  faut  que  la  li- 
queur séminale  du  mâle,  portée  par  une  contraction  de  la 
matrice  vers  Tune  des  trompes  de  Fallope,  afflue  dans  une 
quantité  suffisante  au  tissu  frangé,  pour  que  celui-ci,  enve- 
loppant une  des  vésicules  des  ovaires,  l'imprègne  du  fluide 
générateur. 

Alors  il  arrive  de  deux  choses  l'une  :  ou  il  se  fait  un  mé- 
lange de  la  liqueur  contenue  dans  l'ovaire  et  de  celle  qui  le 
pénètre,  mélange  duquel  résultcroit  un  germe  organisé ,  en 
vertu  de  la  combinaison  des  deux  liquides,  et  en  consé- 
quence de  lois  qui  sont  et  resteront  peut-être  toujours  in- 
connues. 

Ou  la  semence  du  mâle,  se  précipitant  par  les  pores  qui 
lui  sont  métiagés,  dans  les  interstices  intérieurs  du  globule, 
s'y  moule  et  devient  un  principe  organique  pourvu  de  toutes 
ses  parties  essentielles. 

Sans  supposer,  d'après  M.  de  Bufibn,  que  chaque  membre 
et  chaque  organe  du  corps  humain  fournisse,  à  chaque  épan- 
chement  de  liqueur  séminale,  des  molécules  identiques  avec 
lui-même,  nous  sommes  fondés  à  croire  que,  dans  toutes  les 
espèces  formées  sur  notre  dessin ,  cette  liqueur  est  essen- 
tiellement propre  à  l'animalisation  ;  qu'elle  est  même  ani- 
malisée,  et  qu'elle  ne  demande  qu'à  passer  par  des  canaux 
appropriés  pour  y  prendre  la  forme  et  le  caractère  de  son 
modèle.  Ainsi,  en  pénétrant  dans  le  vide  qui  figure  le  cer- 
veau, elle  deviendroit  substance  cérébrale;  dans  celui  des 
artères  elle  prendroit  la  qualité  de  sang  ;  dans  l'emplacement 

8. 


MORALES  8T  nimOLOGIQUES.  180 

rintelligenee  utiid  au  pouToir.  On  a  tu  dans  iee  plantes  ml 
réoeptaole  chargé  de  vésicules  que  féconde  une  poussière  sub- 
tile; on  a  cru  même  reconnoitre  que  celle-d  n'étoit  pas 
constamment  nécessaire  à  cet  acte  ;  et  oubliant  que  le  mé* 
canisme  des  végétaux  entre  tous  est  le  plus  simple  »  on  a 
voulu  étendre  ce  mode  de  reproduction  au  système  le  plus 
compliqué;  on  a  vu  les  oiseaux  et  quelques  reptiles,  dont 
Torganisaiion  diffère  essentiellement  de  la  nôtre  dans  pres- 
que toutes  ses  parties,  se  perpétuer  par  des  œufs,  au  sein 
desquels  l'éiistence  d'un  germe  vraiment  constitué  est  en- 
core un  problème,  et  on  a  voulu  que  Thomme,  cette  image 
de  son  Créateur,  fût  appelé  à  la  vie  comme  une  giroflée  ou 
une  mésange.  Il  nous  étonne  qu'on  n'ait  pas  essayé  de  le 
propager  même  de  bouture,  k  la  manière  des  plantes  et  de§ 
polypes;  car  dès  qu'on  se  détermine  par  des  vues  d'analogie 
tirées  des  classes  inférieures,  qui  posera  les  bornes  où  celle- 
ci  cessera  d'être  applicable? 

Ce  n'est  ni  dans  les  végétaux,  ni  dans  les  ovipares  qu'il 
convient  de  chercher  notre  origine  ;  c'est  dans  l'homme  qu'il 
fiiut  étudier  l'homme»  L'impartialité  dont  nous  nous  sommes 
Mt  une  loi  en  prenant  la  plume,  nous  engage  à  convenir 
que  dans  les  dasses  les  plus  marquantes  des  vivipares  où 
le  concours  des  deux  sexes  est  nécessaire  à  la  généntion,  la 
femelle  a  été  chargée  de  tenir  prêtes  pour  cet  instant  des 
ébauches  linéaires,  qui  sont  à  la  confection  d'un  être  orga* 
nisé,  ce  qu'un  simple  dessin  est  à  un  tableau  riche  d'ex- 
pression et  de  coloris.  C'est  en  quoi  nous  différons  beaucoup 
des  défenseurs  de  l'emboitement ,  qui  supposent  dans  la 
iemme  des  germes  pourvus  de  toutes  leurs  qualités  essen- 
tielles. Où  ils  voient  un  tout  auquel  il  ne  manque  qu'un 
stimulus  pour  entrer  en  exercice  de  ses  facultés,  nous  n'a- 
percevons qu'un  moule  où  l'esprit  et  la  matière  doivent,  en 
se  combinant,  produire  d'abord  les  organes  principaux,  tels 
qu'ils  apparoissent  dans  l'embryon  de  cinq  jours  S  et  en- 
suite, par  leur  force  expansive,  ceux  qui  en  sont  des  dépen- 

'  Après  le  troisième  jo«r  de  la  ooacepUon,  on  trouve  dans  la  matrice  «ne  bnUe  rem- 
plie d'une  liqueur  limpide,  au  milieu  de  laquelle  s'aperçoit  un  léger  nuage.  Au  cin- 
quième jour,  l'œil  armé  y  distingue  le  cerveau  et  le  corps  sous  U  forme  do  deux  petites 
pratib^anoes. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  141 

lement  pénétrante,  s'insinueroit  dans  les  pores  de  la  minia- 
ture fixe  et  passive  de  l'ovaire,  et  après  l'avoir  vivifiée  dans 
la  proportion  de  son  énergie ,  elle  la  rendroit  tout  entière 
semblable  à  elle-même ,  ou  se  borneroit  à  déterminer  la 
configuration  de  quelques-unes  de  ses  parties  principales. 

La  simple  influence  vaporeuse  du  sperme  étant  admise , 
ainsi  que  nous  venons  d'en  exposer  les  effets  présumables,  le 
premier  rôle  resteroit  toujours  dévolu  à  l'homme  dans  l'acte 
de  la  fécondation ,  surtout  s'il  y  procédoit  avec  cette  franchise 
d'organes  et  de  volonté  dont  la  nature  fait  une  douce  loi  à  la 
généralité  du  sexe  masculin.  C'est  ici  le  cas  de  signaler  un 
des  graves  inconvcnicns  qui ,  dans  l'hypothèse  reçue,  doivent 
plus  d'une  fois  résulter  de  l'infraction  des  ordres  intimés  par 
le  Créateur  à  tout  être  chargé  en  ce  monde  de  perpétuer  la 
vie  en  la  communiquant  à  son  semblable.  L'homme  qui  mé- 
connolt  ce  devoir  sacré ,  par  des  motifs  d'égoïsme  ou  de  pré- 
voyance dont  la  justification  ne  sauroit  être  admise,  s'expose 
(et  l'accident  n'est  que  trop  ordinaire)  à  n'imprimer  au  germe 
présenté  par  sa  compagne  que  ce  simple  ébranlement  propre 
à  y  décider  une  action  organique.  Cependant  l'influence  des 
absorptions  et  de  la  nourriture  fournie  par  le  sang  artériel  de 
la  mère,  agit  sur  le  fœtus;  les  fibres  nerveuses  prennent  une 
direction,  le  sensorium  se  détermine,  et  l'époux,  dans  ses 
froids  calculs ,  est  tout  étonné  du  résultat  de  ses  imparfaites 
jouissances.  Il  a  voulu  se  jouer  de  la  nature ,  et  la  nature  se 
venge  en  lui  présentant,  au  lieu  d'un  autre  lui-même,  un 
enfant  souvent  mal  constitué ,  plus  souvent  encore  étranger  à 
ses  goûts  et  à  son  caractère.  Il  n'a  pas  voulu  être  père ,  il  ne 
le  sera  pas  non  plus  ^  Il  a  seulement  favorisé  la  maternité  de 
son  épouse ,  car  ce  n'est  jamais  impunément  que  l'on  luttera 
contre  la  volonté  sainte  de  celui  qui  a  créé,  de  celui  qui  per- 
pétue les  espèces.  Nous  espérons ,  qu'éclairé  par  nous  sur  ses 
véritables  intérêts ,  l'égoïsme  cessera  d'éconduire  la  volupté, 
ou  de  la  chasser  de  son  sanctuaire  même,  au  grand  préjudice 
de  la  morale. 

*  Il  n'est  pas  hors  de  propos  de  noter  ici  qne ,  suivant  les  observations  que  nous 
avons  été  dans  le  cas  de  suivre,  les  enfans  nés  à  la  suite  d'une  grossesse  inattendue^ 
dans  les  ménages  calculateurs,  tiennent  beaucoup  plus  de  la  mère  que  du  père,  sous  les 
rapports  moraux  et  physiques. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  148 

Dieu  n'est  pas  une  pensée  inerte.  L'activité  et  la  perfection 
du  mouvement  sont  dans  son  essence;  cette  activité  Ta  sol- 
licité de  donner  de  l'exercice  à  sa  force;  c'étoit  lui  demander 
la  création. 

La  parole  du  Tout-Puissant  étoit  descendue,  comme  une 
semence  génératrice,  dans  le  sein  de  Tablme;  le  néant,  obligé 
de  révéler  ses  richesses  inconnues  à  lui-même ,  avoit  enfanté 
les  mondes!  la  terre ^  les  cieux,  l'eau,  l'air,  la  lumière,  les 
ombres  qui  la  rendent  plus  sensible ,  la  chaleur  qui  en  est 
probablement  le  foyer,  existoient,  et  le  but  de  la  création 
n'étoit  pas  encore  atteint.  Des  soleils  allumés  dans  l'espace, 
des  globes  gravitans  autour  d'un  point  central ,  des  rapports 
entre  ces  globes  et  ces  soleils ,  de  l'harmonie  dans  l'ensemble, 
tout  cela  n'étoit  rien  aux  yeux  de  l'Éternel,  qui  avoit  résolu 
la  vie  et  la  pensée. 

Aussi  a-t-il  tout  disposé  pour  leur  apparition,  et  il  leur  a 
préparé  des  tabernacles  dans  la  matière  organisée.  Les  mo- 
lécules élémentaires,  ainsi  que  nous  l'avons  vu ,  soumises  à 
un  principe  d'accroissement,  ont  végété;  les  immenses  forêts 
se  sont  balancées  dans  les  nues;  les  arbrisseaux  se  sont  éta- 
blis dans  une  région  inférieure;  à  leur  pied,  les  autres 
plantes  ont  étendu  leurs  nappes  de  verdure,  de  fleurs  et  de 
fruits.  G'étoit  le  prélude  nécessaire  d'une  production  plus 
magnifique.  Sortis  comme  par  enchantement  des  retraites 
où  le  Créateur  les  tenoit  en  réserve,  des  êtres  vivans,  doués 
d'activité,  ont  paru,  et  les  animaux  ont  peuplé  les  vallons  et 
les  collines,  les  fleuves  et  les  mers,  et  jusqu'à  la  colonne 
d'air  qui  les  surmonte. 

Le  théâtre  est  en  mouvement.  Je  vois  partout  des  germes 
de  sensibilité  ;  je  commence  à  démêler  des  intentions  ;  mais 
la  scène  restera  dépourvue  de  son  véritable  intérêt,  jusqu'à 
ce  que  le  principal  acteur  se  montre.  Dans  tout  ce  qui  existe, 
pas  un  objet  qui  mérite  l'attention  particulière  du  Tout- 
Puissant.  Celui-ci  a  eu  aussi  ses  vues  personnelles,  et  rien 
n'y  répond  encore. 

Dans  cette  longue  nomenclature  d'êtres  qui  appartiennent 
à  la  matière,  et  d'êtres  animés  qui  s'en  repaissent  et  la  par- 
courent en  tous  sens,  qu'est-ce  qui  contemple  la  voûte  cé- 
leste? qu'est-ce  qui  admire  les  merveilles  du  moxrs^xcv^TA. 


MORALES  ET   PIIYSIOLOf.IQUKS.  145 

II  y  avoît  nécessité  que  l'esprit  se  combinât  avec  la  ma- 
tière dans  la  production  des  êtres  animés.  La  vie  s'attache  à 
l'organisation  ;  la  pensée  se  montre  là  où  est  la  vie ,  et  la 
pensée  elle-même  n'est  qu'un  degré  pour  parvenir  à  l'in- 
telligence ,  au  jugement  raisonné  et  à  des  conséquences 
morales. 

Qui  osera  séparer  Tintelligence  d'une  vie  quelconque?  Le 
premier  des  êtres,  l'Être  générateur  prend  le  titre  de  Dieu 
VIVANT.  L'intelligence  n'est  certainement  point  matérielle  ; 
qui  a  dit  que  le  principe  de  la  vie  sensitive  le  soit?  Son 
union  avec  la  matière  n'en  est  point  une  preuve;  bien  loin 
de  là  :  puisqu'il  y  a  diiïérens  modes  d'organisation  ,  et  que 
tous  sont  habiles  à  recevoir  l'impression  de  la  vie ,  il  seroit 
plus  conséquent  d'admettre  l'adjonction  d'un  principe  sen- 
sitif  commun  à  cette  multitude  de  mécanismes,  que  de  le 
faire  naître  de  tant  de  millions  de  combinaisons  diverses. 
Où  la  nature  met  du  mystère  dans  des  actes  régis  par  une 
même  loi ,  il  convient  de  se  ranger  du  côté  de  l'unité. 

On  peut  vivre  sans  penser,  et  c'est  le  cas  de  certains  ani- 
maux crustacés,  chez  lesquels  il  y  a  tout  lieu  de  croire  que 
l'existence  se  réduit  à  un  simple  mouvement  digestif  ou  ma- 
chinal ;  on  peut  penser ,  sans  donner  naissance  à  des  idées 
morales,  ainsi  qu'il  arrive  dans  certaines  espèces  d'animaux 
perfectionnés;  mais  nous  tenons  pour  impossible  de  penser 
sans  vivre.  La  pensée  résulte  d'une  opération  complexe  qui 
veut  un  être  mixte.  Dans  l'exactitude  de  l'expression.  Dieu 
ne  pense  pas;  il  voit  tout  en  lui-même,  parce  que  sa  vie 
diffère  de  la  nôtre. 

Examinons,  au  moins  dans  ses  effets,  ce  grand  moyen  d'ac- 
tion d'où  la  nature  tire  une  énergie  sans  cesse  nouvelle. 

La  vie  ne  se  reçoit,  ni  ne  se  perd  en  masse  suivant  le 
cours  ordinaire  des  choses.  Déposée  dans  ce  point  anime 
que  le  germe  de  trois  jours  montre  chez  les  vivipares,  trans- 
mise probablement  par  le  fluide  générateur  de  l'homme , 
elle  s'accroît  graduellement.  Sa  destinée  est  de  lutter  sans 
relâche  contre  la  dissolution  des  parties,  ou  leur  tendance 
à  se  classer  suivant  leur  pesanteur  respective,  dont  les  lois 
semblent  n'avoir  pas  été  consultées  dans  l'animalisation. 
Nous  n'oserions  dire  qu'elles  ont  été  méconnues  dès  l'ori- 

9 


MORALES  8T  PPVSIOLOGIQUES.  147 

li'anim^l  se  meut,  senti  juge  et  se  détermine  i  mesure 
que  Ton  £i|it  des  pas  dans  ce  règne  n^erveilleuii  de  la  créer 
tion.  Voilà  les  grandes  différences  :  plus  que  minérale,  plut 
que  végétale,  son  existence  est  une  vie  perfectionnée.  l.es 
àa^K.  systèmes  don^  elle  se  compose  sont  surtout  remarqués 
dans  r^omme*  U  no  nous  appartient  pas  de  décider  quel 
rang  celui*ci  tient  dans  la  vie  possible,  dont  le  dernier  terme 
est  Dieu  ;  mais  il  est  probable  que  pour  y  atteindre  il  y  au- 
roit  bien  d'autres  degrés  à  franchir. 

(*a  vie  a  été  attachée  à  une  certaine  disposition  de  la  m<l- 
tière  :  si  elle  n'étoit  douée  de  sentiment,  elle  pourrait  n'être 
que  ma^r|elle.  ]Le  mouvement  en  est  Torigine  et  le  premier 
acte  ;  l'ettraction  et  la  cohésion  des  parties  en  sont  l'effet;  lu 
conservation  et  la  personnalité  de  l'être,  le  but.  La  cessation 
du  mouvement  en  détermine  la  fin. 

Sa  continuité  tient  à  l'irritabilité  musculfiire  au  moyen 
de  laquelle  le  sang  veineux,  épuré  et  ropouvclé  dans  l'organe 
de  la  respiraUoUy  est  distribué  par  les  artères,  en  manière 
d'aliment  et  de  calorique ,  aux  diverses  régions  du  corps. 

Cependant  le  cfleqr ,  ce  muscle  principal ,  n'a  pas  été  re- 
connu dans  tous  les  corps  animés  ;  quelques  productions 
vivantes  semblent  acéphales;  d'autres  être  dépourvues,  ou  se 
passer ,  pendant  un  certain  temps ,  des  organes  do  la  respi- 
ration. La  seule  circulation  ou  absorption  d'un  fluide,  chez 
toutes,  paroit  constante;  car  le  rotifère  ne  vit  vraiment  qu'à 
l'instant  où  il  est  humecté.  Le  principe  de  la  vie  est  un;  mais 
il  se  présente  avec  différens  modes  et  différens  caractères , 
suivant  la  nature  des  êtres  que  Dieu  appelle  au  partage  de 
ce  don  céleste. 

Pour  leur  en  faire  coiinoître  le  prix,  pour  les  convier  à 
veiller  à  sa  garde ,  un  grand  miracle  a  été  opéré  en  leur  f^ 
veur  :  un  sentiment  ineffable  les  a  rendus  partiel  pans  de  leur 
propre  existence.  Ainsi  le  cèdre  du  Liban  peut  envier  le  sort 
de  la  mite  et  de  la  fourmi. 

Les  expansions  nerveuses,  après  avoir  communiqué  avec 
les  parties  du  monde  palpable  dont  les  relations  importent  à 
l'individu,  aboutissent  à  un  centre  qui,  lui-^ême,  soutien^ 
des  rapports  avec  tout  le  mécanisme.  Si  le  cervpau  aide  ani: 
fonctions  vitales,  il  en  recueille  bien  plus  le  fruit;  car  <c'^^ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  149 

marche  dans  une  nuit  d*hiver,  il  la  rapportera  au  froid;  si 
c'est  sur  l'emplacement  d'un  incendie ,  au  feu  ;  en  pleine 
campagne,  sous  un  ciel  tempéré,  il  croira  être  atteint  par 
un  ferrement  aigu,  et  dans  les  trois  cas  il  est  possible  qu'il 
se  trompe.  Le  mercure  condensé  par  un  froid  factice  de 
trente-deux  degrés,  produit  sur  la  main  qui  le  palpe  l'effet  \ 
d'un  charbon  enflammé  ou  d'un  coup  de  rasoir. 

Dans  ces  affections,  on  dira,  non  sans  motifs,  que  les 
nerfs  jouent  un  rôle.  Il  est  certain  que  l'irritabilité  est  mé- 
langée d'une  grande  sensibilité.  L'examen  anatomique  du 
cœur  démontre  que  celui-ci,  qui  est  peut-être  le  premier 
mobile  de  la  vie,  et  qui  en  est  au  moins  le  régulateur,  est 
traversé  par  une  multitude  de  nerfs.  L'apparition  simulta- 
née de  cet  organe  et  de  la  pulpe  cérébrale  dans  le  fœtus 
prouve  bien  leur  intime  correspondance.  Gomment  les  au- 
tres muscles  se  préteroient-ils  comme  ils  le  font  à  l'exécu- 
tion rapide  de  la  volonté  émanée  du  scnsorium,  si  on  ne 
supposoit  une  communication  de  ce  dernier  avec  les  ûbres 
les  plus  déliées  dont  ils  se  composent?  Les  actes  du  mouve- 
ment libre  qu'effectue  à  chaque  instant  la  machine  hu- 
maine, nécessitent  une  ramiûcation  prodigieusement  éten- 
due du  système  nerveux  dans  le  système  musculaire. 

Les  parties  fibreuses  et  tendineuses  exposées  à  une  vive 
chaleur,  quoique  détachées  de  l'animal  auquel  elles  ont  ap- 
partenu, présentent  une  image  des  tourmcns  auxquels  la 
fibre  violentée  livre  un  être  animé.  Son  extrême  contraction 
et  son  extension  trop  soutenues  sont  également  doulou- 
reuses. Ces  effets  indiquent  qu'il  y  a  dans  la  matière  anima- 
lisée  une  cause  d'action  que  la  présence  des  nerfs  manifeste 
à  l'âme.  Gomme  chaque  rameau  dans  l'arbre,  chaque  fibre 
dans  le  muscle  a  sa  vie  propre.  La  force  de  vitalité  qui  y 
est  entretenue  par  la  circulation  du  sans  est  telle,  qu'une 
partie  musculeuse  quelconque  supporteroit,  sans  douleur 
notable,  l'action  du  feu  pendant  le  temps  nécessaire  à  la 
coction  de  cette  même  partie,  si  l'on  retranchoit  celle-ci  du 
corps  auquel  elle  appartient.  C'est  ce  qui  explique  le  dan- 
ger d'exposer  à  une  chaleur  trop  subite  des  membres  frap- 
pés de  froidure.  La  circulation  du  sang  n'y  étant  pas  encore 
rétablie^  le  feu  crispe  les  fibres  avec  les  nerfs  qui  entrent 


MORALES  Et  PBtSÎOLOGIQUES.  151 

heures^  pendant  des  journées  entières,  le  bntàssin  exerce 
lies  jambes,  qu'il  transforme  en  coursiers  infatigables;  le 
manœuvre  agite  ses  bras,  pareils  à  des  leviers,  avec  lesquels, 
en  dépit  de  la  position  ingrate  des  cordes  motrices,  il  sur- 
monte les  résistances  les  plus  opiniâtres;  et  pour  opérer 
tes  miracles  de  dynamique,  il  ne  faut  qu'une  légère  émana- 
tion cérébrale  sollicitée  par  le  sentiment' intérieur.  Certes, 
Un  excitant  d'une  telle  ténuité  qu'échappant  à  Tœil,  il  va  se 
]^rdre  dans  la  classe  des  êtres  qui  n'ont  pas  encore  de  nom, 
laisseroit  la  machine  humaine  dans  une  inertie  complète, 
malgré  les  besoins  multipliés  de  celle-ci,  s'il  ne  frappoit  sur 
Un  sujet  que  le  plus  foible  stimulus  pût  mettre  en  eiercice. 
Obtenir  de  grands  effets  avec  des  moyens  bornés,  étoit  un 
des  plus  beaux  problèmes  que  la  nature  pût  se  proposer 
dans  le  mécanisme  animal;  et  elle  en  a  trouvé  la  solution  à 
l'aide  de  l'irritabilité ,  c'est-à^ire  de  la  disposition  de  la 
fibre  musculaire.  Ainsi  un  simple  coup  d'éperon,  que  dis-jeP 
Une  simple  articulation  de  la  voix,  donne  la  rapidité  de  la 
foudre  au  coursier  plein  d'une  ardeur  noble  et  belliqueuse. 
Cette  qualité  explique  seule  d'une  manière  satisfaisante 
les  principaux  actes  de  la  vie  de  relations,  dans  laquelle  le 
mouvement  se  manifeste  avec  quelque  énergie  ;  vrai  moyen 
approprié  de  communication  entre  le  fluide  nerveux  et  la 
solidité  fibreuse,  comme  le  fluide  nerveux  lui-même  semble 
l'être  entre  la  matière  irritable  et  le  sentiment  qui  le  filit 
mouvoir,  elle  prouve  que,  dans  le  grand  système  des  êtres, 
les  intermèdes  s'exaltent  et  se  volatilisent  avant  de  se  mettre 
en  rapport  avec  la  faculté  intelligente  ou  sensible;  par  la 
même  raison,  ils  se  dégradent  et  se  matérialisent  en  s'abais- 
saut  vers  les  formes  corporelles.  L'échelle  ascendante  a  pour 
terme  l'esprit  incréé;  celle  de  déclinaison  pose  sur  la  ma- 
tière brute;  un  souflle  pur  et  subtil  semble  voler  d'une  ex- 
trémité à  l'autre  pour  animer  l'universalité  des  cires.  Il  est 
en  effet  remarquable  que  Dieu  opère  principalement  par  des 
vapeurs  et  des  fluides.  C'est  avec  des  vapeurs  qu'il  soulève 
les  montagnes  et  qu'il  féconde  les  trois  règnes  de  la  nature  ; 
c'est  avec  des  fluides  qu'il  nous  conduit  à  penser,  qu'il  nous 
dispose  au  mouvement,  que  soti  esprit  plane  sur  l'espace^ 
et  qu'il  régit  les  sphères;  partout  les  masses  obéissetit  à  là 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  153 

en  provient,  dans  la  rapide  action  qui  le  fait  naître,  se  su- 
blime et  change  de  nature. 

£n  17S5,  MM.  Le  Marchand  et  Germé,  professeurs  de 
philosophie  et  de  rhétorique  au  collège  de  Rennes,  donnè- 
rent des  soins  dictés  par  Thumanité  et  dirigés  par  de  vraies 
lumières,  à  une  femme  submergée  depuis  deux  heures.  Elle 
n*offroit  aucun  signe  d'existence  :  ni  le  cœur  ni  le  pouls  ne 
battoient;  le  corps  étoit  froid,  la  face  livide  et  violette;  dans 
un  sens  que  nous  expliquerons  tout  à  l'heure,  cette  femme 
ctoit  morte.  Un  traitement  de  près  de  trois  heures  parut 
sans  résultat.  Le  zèle  des  Ësculapes  philanthropes  n'en  fut 
point  ralenti,  et  ils  en  reçurent  une  bien  douce  récompense, 
quand  ils  dirent  une  écume  visqueuse  se  présenter  à  la  bou- 
che du  sujet.  Cétoit  l'annonce  du  prochain  dégagement  de 
l'organe  pulmonaire,  dont  les  fonctions  commencèrent  en 
effet  à  se  rétablir.  La  main  sentit  enfin  le  mouvement  du 
cœur,  qui  avoit  surmonté,  non  sans  peine,  la  résistance  du 
sang  noir  amassé  dans  l'oreillette  droite.  Il  est  présumable 
que  les  carotides  et  les  veines  cérébrales  contenoient  de  ce 
dernier  en  petite  quantité,  car  la  malade  ne  tarda  pas  à  don- 
ner des  signes  non  équivoques  de  connoissancc. 

Nul  doute  qu'au  moment  où  elle  fut  extraite  de  l'eau,  si 
aucuns  soins  ne  lui  avoient  été  administrés,  son  triste  état 
Teùt  conduite  au  cercueil.  La  cessation  du  jeu  de  lorgane 
pulmonaire  avoit  arrêté  le  mouvement  du  cœur,  et  l'asphyxie 
du  cerveau  précéda  sans  doute  la  nullité  d'aotion  de  tous  les 
deux.  Toutes  les  étincelles  d'existence  auimée  avoient  dis- 
paru dans  le  sujet;  on  seroit  tenté  de  croire  qu'il  n'y  étoit 
resté  que  la  quantité  d'irritabilité  nécessaire  pour  les  faire 
revivre  et  vaincre  les  obstacles  opposés  à  reflicacité  de  la  con- 
traction musculaire. 

Dans  le  cas  où  l'on  s'enquerroit  de  l'état  de  l'âme  de  cette 
femme  ^  au  sein  de  la  mort  apparente,  et  à  quelques  égards 


•  Nous  pourrions  rejeter  Wans  des  notes  ce  {assagc  el  quelques  aulres  de  ce 
genre  ;  mais  comme  ils  entrenl  dans  nos  Tues,  nous  les  avons  jugés  assex  importons 
pour  être  mis  imiuiklialemenl  soos  les  yeux  du  Icclour.  Le  soin  que  nous  avons  pris  de 
donner  à  los  idées  nn  enchaînement  réel,  nous  fait  espérer  que  Ton  n'aura  pas  de 
peine  à  en  ressaisir  le  fil. 


MORALES  ET  ftttSlOiOGIQUES.  15& 

an  ëadàvre,  et  cette  étincelle  céleste,  dont  le  retour  l*afra- 
cheroit  au  trépas,  dès  qu'elle  est  une  fois  éteinte,  ne  pourra 
donc  jamais  renaître  ?  L'eipérience  ne  prouve  que  trop  cette 
triste  vérité.  tJn  pépin  arrêté  dans  la  glotte  fera  périr  en  un 
clin  d^oeil  la  compagne  de  Vos  jours,  sans  que  tous  les  soins 
de  Tarty  de  la  tendresse  et  de  la  douleur,  lui  rendent  une 
minute  d'eiistence. 

Le  eerveau  ayant  quelques  fonctions  qui  tiennent  simple- 
ment à  la  vie  organique,  et  qui  sont  distinctes  de  celles  pai* 
lesquelles  Tâme  procède  à  la  formation  de  la  pensée.  Il  peut 
ûtrixét,  ainsi  que  la  chose  a  lieu  à  la  suite  des  paralysies  et 
des  apopleiies,  que  Tirritâbilité,  trouvant  sous  ce  rapport 
TorgaUe  cérébral  dans  d'heureuses  dispositions,  rétablisse 
Téquilibre  matériel  de  la  machine;  mais  l'âme  ne  trouvant 
pas  le  même  ordre  dans  la  substance  intime  et  médullaire^ 
ne  peut  plus  vaquer  à  ses  opérations  accoutumées,  ou  s*en 
acquitte  imparfaitement,  telle  est  l'origine  de  la  folie  et  de 
l'imbécillité,  tristes  catastrophes  qui  renversent  quelquefois 
le  génie  au  milieu  de  ses  plus  sublimes  travaux,  comme  si 
le  ciel  vduloit  rappeler  â  la  terre  que  c'est  de  lui  seul  que 
l'intelligence  émane,  et  qu'il  a  le  droit  de  la  retirer  à  lui 
quand  il  le  juge  convenable. 

Dans  l'état  de  démence,  la  chaîne  naturelle  des  rapports 
entre  l*âme  et  ses  organes  est  rompue,  ou  plutôt  intervertie  j 
Têtre  moral  et  l'être  physique  ont  cessé  de  s'entendre  ou  se 
éamprennent  mal  *,  la  faculté  spirituelle  a  été  attaquée  au 
centre  de  sa  résidence;  enfin  l'homme  primitif  n'est  plus. 
Dans  cette  déplorable  calamité,  qui  vient  trop  souvent  hu- 
milier notre  orgueil,  on  a  cherché  quelques  objections  con- 
tre l'exercice  de  la  justice  suprême  :  ce  ne  sera  pas  nous 
écarter  de  notre  plan  que  de  montrer  leur  foiblesse. 

Quels  jugcmens  subira  la  créature  ainsi  soustraite  à  son 
économie  native?  Cette  question  n'est  pas  difficile  à  résou- 
dre :  si  c*est  de  naissance,  comme  notre  nature  se  compose 
de  l'action  bien  réglée  de  nos  sens  sur  le  cerveau,  qui  en  est 
le  foyer,  de  celui-ci  sur  l'âme,  qui  y  est  présente,  et  réci- 
proquement, on  peut  répondre  que  I'homme  n'a  pas  été 
Constitué,  qu'il  n'a  été  créé  en  lui  qu'un  bipède  enlevé  dès 
sa  formation  à  la  sphère  de  son  espèce,  et  que  le  Tout-Puis- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  H1 

nécessaires  à  son  apparition.  Sa  cause  et  son  essence  sont 
cachées  :  il  est  possible  qu'elles  touchent  au  système  géné- 
ral de  notre  globe.  Le  corps  qu'elle  est  chargée  de  régir  est 
sa  conquête,  peut-être  sa  création  ;  car,  à  beaucoup  d'égards, 
l'exercice  de  nos  facultés  sensibles  paroît  essentiel  au  déve- 
loppement des  parties  qui  le  composent. 

CHAPITRE  VII. 

De  la  sensation  dans  ses  principaax  efTets  matériels. 

L'unité  ou  la  personnalité  de  l'être  résulte  du  concours 
de  tous  les  orgaoes,  mis  en  mouvement  et  diriges  vers  le 
même  but  dans  l'animal  auquel  la  nature  accorde  un  sys- 
tème nerveux.  C'est  donc  l'ensemble  de  la  vie  qui  constitue 
le  moi  personnel;  c'est  par  ses  accidens  divers  rapportés  à 
un  centre  commun  que  nous  acquérons  le  sentiment  de  ce 
qui  se  passe  en  nous ,  sentiment  obscur  et  confus  dans  la 
brute,  net  et  distinct  dans  l'être  humain,  sur  l'organisation 
duquel  le  Créateur  a  laissé  reposer  un  rayon  de  son  intelli- 
gence. 

Nous  reconnoissons  ici  un  agent  supérieur,  et  nous  y 
sommes  forcés;  car  on  aura  beau  poursuivre  l'analyse  du 
système  nerveux  jusque  dans  ses  derniers  retranchemens, 
comme  l'ont  fait  Locke,  Bonnet  et  Condillac,  comme  l'ont 
fait  après  eux  Cabanis,  Richerand,  le  docteur  Gall,  Flourens, 
et  La  Marck,  il  faudra  toujours  mettre  au  bout  des  nerfs 
quelque  chose  qui  ne  soit  pas  matière,  quoique  en  contact 
avec  la  matière. 

La  sensation  est  le  fruit  clandestin  de  cet  inconcevable 
hyménée,  disposé  par  le  Créateur  et  voilé  par  lui  d'un  som- 
bre rideau  :  si  jamais  la  nature  de  l'être  spirituel  et  celle 
de  l'être  matériel  pouvoient  être  entrevues,  ce  seroit  par  la 
sensation  qu'elles  deviendroient  abordables.  Comme  cette 
dernière  participe  de  tous  les  deux,  l'idéologue  y  trouveroit 
quelques-uns  des  élémens  qui  constituent  les  deux  essences  ; 
mais  qu'il  seroit  délicat  le  fil  que  l'analyse  placeroit  entre 
ses  mains!  combien  il  seroit  facile  à  rompre!  sa  ténuité 
cchapperoit  bientôt  à  la  vue  comme  à  l'attention  les  mieux 


MORALES  Et  PtttSIÔLOGIQUES.  l&è 

Qu'elle  est  daVanie  la  combiiiaisoti  qui  soumet  uile  créa- 
ture à  l'actiou  de  ce  double  levier  !  qu'il  est  simple  à  la  fois 
et  mehreilleui  ee  pouvoir  de  la  flbre  nerveuse  sur  Un  être 
sentant  !  «  Tu  te  trouveras  bien,  et  il  en  résultera  une  prolon- 
R  gation  ou  une  doUce  multiplication  de  ton  existence  ;  tu 
n  souffriras  ^  et  ce  sera  un  avis  de  fuir  un  péril.  »  Il  n*a 
fallu  que  cette  parole  prononcée  d'un  pôle  à  l'autre  et  en- 
tendue de  l'universalité  des  êtres>  pour  assurer  le  salut  des 
individus  et  Timmortaliié  des  espèces.  Plaisir  et  douleur^ 
efflets  sans  pareils  dus  à  une  même  cause  diversement  mo^ 
difiée  ;  pouvoir  talismanique  qui  faites  marcher  vers  le  grand 
but  de  Tordre  et  de  la  conservation  les  phalanges  innom- 
brables de  Tunivers  animé;  êtres  moraux  et  sensibles  nés 
du  mariage  de  l'esprit  et  de  la  matière,  que  vous  vous  ao* 
quittez  bien  de  l'emploi  qui  vous  a  été  départi  dans  les  dé- 
crets éternels! 

Ne  nous  plaignons  pas  trop  amèrement  de  la  fâcheuse  in- 
fluence accordée  à  la  douleur  sur  notre  organisme.  Messa- 
gère ou  compagne  d'une  détérioration,  elle  frappe  à  coups 
d'autant  plus  redoublés  pour  la  prévenir,  que  le  péril  est 
plus  imminent.  Sa  présence  est  le  signe  le  moins  équivoque 
d'un  travail  réparateur.  Tant  qu'il  reste  quelque  espoir  de 
sauver  l'individu ,  elle  persiste  à  le  harceler  ;  elle  veut  deë 
crises  ;  elle  les  provoque  avec  l'apparence  d'une  cruelle  ob- 
stination; c'est  d'elle  que  nous  avons  pris  l'usage  souvent 
salutaire  des  sinapismes.  Mais  le  mal  semble-t-il  sans  l^e- 
mède?  il  est  rare  qu'elle  ne  se  retire,  pareille  au  médecin 
qui  se  tient  à  l'écart  dans  l'attente  d'un  moment  plus  op- 
portun, ou  qui)  jugeant  les  secours  de  son  art  inutiles,  épar- 
gne à  son  malade  des  souffrances  sans  résultat. 

Notre  ligne  sensible  aboutit  à  deux  contrastes.  Le  simple 
bien-être  organique  seroit  sûrement  aussi  éloigné  de  l'un 
que  de  l'autre;  mais  il  ne  favorlseroit  pas  les  développe- 
mens  de  la  vie,  et  encore  moins  ceux  de  la  pensée.  Aussi 
est-il  abandonné  aux  classes  les  plus  obscures ,  réservées  à 
remplir  un  vide  plutôt  qu'à  occuper  une  place  dans  l'éco- 
nomie actuelle.  Véritables  esclaves  des  autres  espèces,  et  sur- 
tout de  la  nôtre,  elles  renaissent  et  se  renouvellent  sans  fin 
pour  leur  être  incessamment  sacrifiées.  Ni  leur  vie  ni  leur 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  161 

doit  être,  tour  à  tour,  un  trait,  une  flamme,  une  épée, 
une  massue.  Ainsi  Ta  voulu  celui  qui  a  présidé  à  l'organi- 
sation humaine.  Que  s'est-on  proposé  en  introduisant  la 
comparaison  dans  les  ouvrages  d'esprit,  si  ce  n'est  de  trans- 
porter une  idée  abstraite  dans  un  acte  apparent ,  et  de  lui 
donner  une  forme  sensible?  En  deux  mots,  c'est  un  hom- 
mage rendu  aux  sens. 

Nous  remarquerons  à  ce  sujet  que  Gondorcet,  Thomas, 
d'Alembert  et  quelques  autres  écrivains  de  cette  école,  n'ont 
altéré  la  pureté  de  leur  diction,  et  même  allangui  leur  dis- 
cours, que  pour  avoir  méconnu  ces  règles.  £n  qualité  de 
penseurs,  ils  n'eussent  dû  ni  les  ignorer  ni  les  enfreindre  ^ 
Cependant  on  leur  reprochera  toujours ,  avec  motif,  d'avoir 
essayé  d'expliquer  par  des  axiomes  de  physique  et  de  géo- 
métrie transcendante,  les  opérations  de  l'âme,  de  la  politi- 
que ,  des  gouvernemens  et  des  passions,  sur  lesquelles  l'en- 
tendement humain  a  déjà  si  peu  de  prise.  Heureusement 
que  le  sublime  éloge  de  Marc-Aurcle  est  écrit  d'un  autre 
style.  Si ,  en  cette  occasion ,  l'auteur  n'eût  abandonné  sa 
manière,  la  littérature  françoise  seroit  privée  d'un  de  ses 
plus  beaux  titres  de  gloire. 

Gonséquemment  à  ces  principes ,  il  est  permis  de  présu- 
mer que  dans  un  autre  globe,  composé  d'élémcns  étrangers 
à  celui-ci,  ou  saisis  différemment  par  les  êtres  qui  y  seroient 
placés,  l'éloquence  auroit  d'autres  caractères.  L'addition 
d'un  sens  à  ceux  que  nous  possédons  déjà  supposeroit,  dans 
le  siège  de  l'âme,  une  faculté  correspondante.  Que  ce  sens  , 
par  exemple,  soit  directement  relatif  au  fluide  magnétique, 
ou  à  l'électricité ,  qui  embrassent  peut-être  toute  la  nature, 
et  la  langue  pour  parler  à  l'âme,  puisera  soudain  dans  un 
nouveau  répertoire  riche  et  varié ,  en  raison  proportionnelle 
des  rapports  de  ce  nouveau  sens  avec  les  anciens ,  et  de  tous, 
avec  les  objets  soumis  à  des  aperçus  perfectionnés. 


*  Après  les  anciens,  ils  crurent  qu'il  ne  restoit  qa'à  glaner  dans  le  champ  des  com- 
paraisons. Leur  amour-propre  se  flatta  d'avoir  découvert  une  mine  aussi  riche  que 
celle  qui  leur  sembloit  épuisée.  Si  les  produits  éloieut  uu  peu  moins  brillans,  ou  se  pro- 
meltoil  que  leur  addition  donneroit  à  la  pensée  une  apparence  de  profondeur,  et  pour 
être  nouTcau,  on  devint  sec  et  inintelligible. 


MORALES  fet  PktttOLOGlQUES.  163 

tetSL  le  rà{rpél  potiir  lui  coibtiarer  la  féconde  :  dàhs  cb  cas , 
quelque  diversel  qtl*eiles  puissent  être,  un  défaut  de  rap- 
ports le  surprendra  davantage  qu'un  contraste  absolu.  Ainsi, 
Isn  prenant  la  litatue  que  Tabbé  de  Condillac  dote  de  la  seule 
sensaiidti  dépendante  des  nerfs  olfactif^,  si  nous  lui  coM- 
inuniquons  en  Tétat  le  sens  de  TouTe,  et  si  nous  lui  faisons 
entendre  tout-à-coup  le  chant  d*uh  oiseau,  elle  établira  à 
Tinstant  un  parallèle  assez  singulier  entre  le  parfuth  d'une 
rose  et  la  Voix  d'un  rossignol.  C'est  à  cette  cause  qu'il  faut 
attribuer  le  mécontentement  secret  qu'excite  une  disparate, 
ou  simplement  une  transition  brusquée,  dans  la  conversation 
ott  dans  les  écrits;  car  l*âme  est  toiljours  prête  à  comparet 
ses  perceptions  les  plus  voisines.  Elle  y  applique  sans  fln  la 
Wgle  et  le  compas;  elle  cherche  des  rapports  jusque  dans 
les  oppositions. 

Voilà  donc  que  des  mouvemens  variés  se  succèdent.  Leurs 
inodifications  arrivent  à  la  faculté  spirituelle  qui  réagit  à 
90n  tour.  Le  mouvement  qui  lui  est  parvenu  lui  est  appro- 
prié; celui  qu'elle  imprime  par  suite  de  sa  volonté  ou  de  ses 
besoins,  l'est  également  aux  fibrilles  médullaires,  d'où  il  se 
communique  aux  nerfs  moteurs,  que  nous  avons  reconnu  en 
être  un  prolohgement.  Très-subtil,  presque  métaphysique  à 
Sa  source,  il  devient  plus  prononcé  à  mesure  qu'il  s*en  éloi- 
gne; on  diroit  le  levier  entre  les  mains  d'Atchimède. 

Ces  actions  et  réactions  éveillent  une  personnalité  qui  me 
donne  la  conscience  de  mon  être.  C'est  le  berceau  de  ma 
pensée.  Je  sens  que  c'est  moi  sur  lequel  les  corps  ont  une  in- 
fluence ;  je  sens  que  c'est  moi  qui  exerce  Une  volonté  sur  une 
partie  du  mécanisme  de  mes  organes,  et  que  je  n'ai  qu'une 
influence  indirecte  sur  l'autre,  dont  la  natUre  s'est  sagement 
réservé  la  conduite.  Des  actes  intérieurs  de  mon  corps,  de 
la  conservation  duquel  clic  me  répond  presque  seule,  sont 
à  elle;  les  actes  extérieurs  sont  à  moi. 

Il  m'est  même  prouvé  que  l'ot-gané  cérébral  est,  jusqu'à 
un  certain  point,  dans  ma  dépendance  :  quand  je  le  souhaite. 
J'y  réveille  les  impressions  reçues;  j'y  remets  en  mouvement 
1<»  fibrilles  qui  ont  été  une  seule  fois  agitées;  et  si  je  pro- 
longe ce  mouvement  par  la  force  de  mon  attention,  l'extrême 
iasriiade  de  ces  fibrUles  me  donne  un  sentiment  de  douleur 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  165 

réveillé  chez  elle  Timpression  qu'elle  cherche,  elle  Tait  trans- 
formée en  pensée.  Qu'on  ne  s'y  trompe  pas  :  cette  dernière 
demande  à  être  élaborée.  Elle  n'apparoît  pas  tout-à-coup 
comme  la  Minerve  de  Jupiter  revêtue  de  son  armure.  Un 
mot  ajouté  la  complète,  un  mot  changé  la  modifie,  s'il  ne  la 
dénature;  un  mot  retranché  lui  ôtc  ou  lui  donne  quelque- 
fois de  la  force.  C'est  par  des  signes  qu'on  la  fixe.  Ils  aident 
souvent  à  la  faire  naître,  ils  assurent  son  existence  dans  les 
livres,  les  tableaux  et  les  monumens.  L'esprit  ne  sauroit 
lui-même  se  la  rendre  présente  que  de  cette  façon.  Avant  de 
la  juger,  le  littérateur  est  obligé  de  la  replacer  ainsi  sous  ses 
yeux.  Il  faut  donc  qu'elle  occupe  un  espace  dans  la  sub- 
stance ipédullaire,  ou  qu'elle  y  tienne  à  un  mouvement  quel- 
conque. 

Les  pensées  sortent  l'une  de  l'autre;  elles  doivent  le  jour 
à  des  rapprochemens,  et  elles  se  multiplient  en  raison  môme 
de  leur  nombre,  tant  que  la  volonté  trouve  à  sa  disposition 
les  élémens  nécessaires  pour  en  faire  l'appel,  en  mettant  en 
vibration  les  fibres  qui  leur  correspondent.  Ainsi,  l'ébran- 
lement gagne  de  proche  en  proche.  Dans  ce  travail,  l'exal- 
tation nerveuse  est  telle  que  tout  le  système  en  est  agité  dans 
son  centre.  Une  chaleur  brûlante  s'empare  de  la  partie  fron- 
tale du  crâne,  vers  laquelle  le  fluide  semble  plus  fortement 
réfléchi,  et  une  vive  douleur  en  devient  la  suite.  Mais  n'a- 
t-on  pas  remarqué  qu'à  peine  l'écrivain  a  saisi  les  signes  de 
la  pensée  qui  sembloit  fuir  devant  lui,  et  qu'il  sembloit 
lui-même  suivre  péniblement  à  la  trace,  l'eflervescence  cesse, 
le  trouble  se  dissipe,  et  le  calme  céphalique  renaît  comme 
par  enchantement? 

Bien  n'afiecte  plus  péniblement  un  être  moral,  que  l'opi- 
niâtreté avec  laquelle  certaines  idées,  dont  on  voudroit  évi- 
ter la  poursuite,  viennent  se  jeter  au  travers  des  occupations 
et  des  autres  intérêts  de  la  vie.  Celte  lutte  entre  la  volonté 
et  les  fibres  médullaires  qui  la  sollicitent,  constitue  un 
véritable  état  de  soufi'rance.  D'ailleurs  l'esprit  ne  passe  pas 
impunément,  dans  de  courts  délais,  d'un  mode  à  l'autre.  11 
aime  à  achever  sa  perception  dans  le  calme;  et  la  conduite 
de  deux  pensées  divergentes  est  une  des  choses  qui  répu- 
gnent le  plus  à  son  unité. 


MORALES  BT  P0TSIQl«OGIQUES.  167 

ques  égards,  yailà  probablement  l'œstrum  prophétique  ou 
poétique  dout  parlent  les  anciens.  Dans  ce  ca^ ,  Torganc  cé- 
rébral écbappe  plus  ou  moins  à  la  dépendance  de  la  volonté» 
et  nous  ne  savons  trop  si  UQ  être  raisonnable  doit  souhaiter 
cette  nullité  d'action  de  son  âme,  qui  ne  peut  trouver  dans 
quelque!)  éclairs  de  pensées  une  indemnité  de  son  interrègne. 

fiC  prei^ier  attribut  de  Tâme  est  donc  la  volonté  qui  di- 
rige le  fluide  nerveux,  et  le  second,  le  jugement  qui  apprécie 
les  traces»  et  en  tire  d^s  notions. 

Jûus  ]^  deux  ne  confondent  dans  la  personnalité  humaine, 
qui,  ^^  moyen  du  sentiment  intérieur,  s'empare  du  résultat 
de  leur  ^^l^vail,  et  s'approprie  les  pensées  qu'il  a  fait  éclore. 

Nous  pe  voyons  rien  de  matériel  ici,  que  les  instrument 
employés  ;  car  le  mouvement  qui  )es  met  en  jeu  ne  l'est 
peut-être  pas  lui-même. 

l^  vitalité  de  l'individu  et  la  présence  des  objets  externes 
entretiennent  ce  mouvement  dans  Ip  cerveau;  l'activité  de 
l'âme  et  de  la  faculté  intellectuelle  y  correspond  par  un 
mpuvement  réactif*  L'union  de  l'âme  et  du  corps  pourroit 
donc  être  envisagée  comme  la  correspondance  des  deux 
moiivemens  interne  et  externe.  Celui  des  organes  venant  à 
cesser,  la  mort  physique  a  lieu.  Ainsi  que  nous  l'avons  ob- 
servé, l'autre  se  subdivise,  et  malheureusement  il  arrive 
quelquefois  que  sa  partie  la  plus  précieuse  nous  échappe, 
sans  entraîner  notre  ruine  matérielle.  Le  palais  est  encore 
dehoqt;  mais  le  ciel,  après  en  avoir  foudroyé  le  possesseur, 
n'j^  laissé  ^  la  place  qu  un  vain  simulacre. 

CPAPITRE  1%. 

Ue  la  fapult^  intelligent  { du  langage,  tovm^  aqziliiùre  de  la  peDsée. 

Nous  cillons  marcher  de  miracles  en  miracles.  Tout  se 
classe  à  nos  côtés,  tout  prend  une  physionomie.  La  vie  n'est 
plus  simplement  un  moyen  de  foire  végéter  des  masses  or- 
gimiques,  ou  4'animaliscr  une  ébauche  qui  va  changer 
de  formes.  La  sensibilité  a  fait  naître  la  pensée,  et  la  pen- 
sée réfléchie  a  produit  l'intelligence.  Cellc-çi  franchira  en- 
core u^  plus  grand  intervalle  ;  elle  constituera  un  être  per-^ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  169 

que  et  réfléchie  de  certaines  lois;  nul  doute  que  cet  indi- 
viduy  fût-il  quadrupède  ou  bipède ,  animal  ruminant  ou 
parlant,  ne  méritât,  dès  cette  vie,  d'avoir  un  compte  ouvert 
avec  son  Créateur.  Mais  la  distance  de  Fétre  moral  à  l'être 
simplement  intelligent  est  immense;  et  pourtant  d'une  classe 
à  Tautre  il  n'y  a  qu'un  échelon  à  franchir  !  Voyez  le  chien 
qu'un  art  soigneux  a  façonné  à  divers  exercices  :  on  vient 
de  lui  confier  le  repas  du  bûcheron  occupé  dans  la  forêt  voi- 
sine ;  l'animal  a  des  appétits  ;  il  sait  ce  que  c'est  que  la  faim 
et  comment  on  l'apaise  ;  toutefois  le  repas  arrivera  intact  à 
sa  destination.  Le  messager  se  souvient  du  châtiment  dont 
son  infidélité  a  été  déjà  suivie.  Les  caresses  d'un  maître,  qui 
lui  a  livré  plus  d'une  fois  la  desserte  de  sa  table  rustique, 
sont  aussi  présentes  à  sa  mémoire  ;  ce  double  motif  est  as- 
sez influent,  et  la  sûreté  du  dépôt  est  garantie.  Si  le  porteur 
du  dîner,  à  la  place  de  ces  réminiscences  qui  le  touchent 
personnellement,  avoit  été  décidé  par  la  plus  simple  notion 
de  rapports  avec  autrui,  s'il  s'étoit  dit  :  «  l'aliment  qui  m'est 
«  confié  ne  m'appartient  pas  ;  c'est  déjà  beaucoup  que  les 
«  restes  m'en  soient  abandonnés  pour  salaire  de  ma  peine  ; 
a  ils  me  suffiront,  et  mon  maître  vivra.  »  Si,  dis-je,  Tanimal 
avoit  été  capable  de  ce  raisonnement ,  bien  voisin  de  l'au- 
tre, il  n'eût  plus  été  qu'un  homme  déguisé.  Qu'eût  importé 
la  dififérence  des  articulations,  des  formes,  de  la  couleur  et 
du  jeu  des  muscles?  L'intelligence  étant  la  même,  les  deux 
êtres  se  fussent  trouvés  sur  la  même  ligne.  Pour  cela,  le 
chien  n'avoit  qu'un  pas  à  faire,  qu'un  seul  pas  qui  le  tirât 
du  cercle  de  son  individualité,  et  qu'aucun  être  de  son  es- 
pèce ne  franchira  jamais. 

Quelques  écrivains  d'un  grand  mérite  ont  prétendu  que 
les  animaux,  par  le  seul  défaut  de  langage,  ne  sauroient 
étendre  et  généraliser  leurs  idées,  les  abstraire,  ou  établir 
entre  elles  des  comparaisons.  En  cela  ces  écrivains  nous  sem- 
blent encore  avoir  marché  trop  vite.  On  accorderoit  à  l'es- 
pèce la  plus  intelligente,  qui  est,  suivant  nous,  celle  du 
chien,  le  don  de  s'exprimer  dans  la  langue  de  l'homme, 
que  les  progrès  de  la  pensée  chez  elle  n'en  seroient  pas  plus 
sensibles.  Il  faut  en  efiet  remarquer  que  les  paroles  ne  sont 
que  la  représentation  des  idées  ;  que  les  idées  elles-mêmes 

10 


MORALES  tet  raTStOLOGIQUES.  ITI 

^hi  t^aWJè  dés  chiffi'es  employée  m  calcul,  et  de  Talgèbre 
appliquée  k  là  géométrie.  L'intelligence  a  trotivé  dans  le 
cerveàii  tih  foyer  de  perfection,  et  dans  les  soni)  figurés  ou 
accentués  un  fnstrument  abréviateur.  Aussi  aToiis-tious 
peine  à  croire  que  les  connoissances  des  mages  égyptiens 
fùsseht  àtissi  profondes  qu'on  Ta  prétendu.  Une  éct'iture 
syinbolique  ne  se  prête  pas  plus  à  ces  nuatices  distinctire^ 
par  lesquelles  la  pensée  prend  la  physionomie  qui  lui  est 
propre>  qu'à  l'enchainemetit  des  vérités.  Elle  exprimera  par* 
faitement  un  adage  ou  une  sentence,  elle  peindra  à  grands 
traits,  mais  elle  n'admettra  ni  liaison  dans  le  style,  ni  ces 
rapports  détournés  qui  ont  tant  de  charmes.  Énergique  dans 
l'énoncé  des  résultats,  elle  ne  permet  point  là  discussion  qui 
y  conduit;  car  le  sage,  au  fond  de  sa  solitude,  discute  arec 
lui-même;  et  dans  la  langue  qui  lui  est  familière,  il  aura 
plutôt  passé  en  revue  toutes  les  idées  accessoires  à  l'objet 
dont  il  s'occupe,  qu'un  autre  n'en  aura  seulement  esquissé 
l'emblème. 

En  ne  reconnaissant  pas  une  sorte  de  langage  inné  dans 
les  premières  réunions  humaines,  on  se  met  dans  la  néces- 
sité de  supposer  que  leurs  accens  primitif!}  auront  été  four- 
nis par  la  nature.  Celle-ci  aura  long-temps  parlé  à  l'homme 
avant  qu'il  se  soit  mis  en  mesure  de  rendre  ses  propres  idées^ 
dues  aux  phénomènes  et  aux  objets  avec  lesquels  il  aura  été 
le  plus  souvent  en  contact.  Le  mugissement  des  vagues,  la 
voix  imposante  de  la  tempête,  le  roulement  du  tonnerre,  le 
murmure  d'un  ruisseau,  les  chants  dont  les  bosquets  reten- 
tissent, suivent  presque  nos  pas.  Mille  autres  sons  divers 
accompagnent  les  accidens  dont  nous  sommes  entourés.  Ces 
signés  auront  été  les  premières  leçons  de  langue  que  la  na- 
ture aura  données  à  l'homme.  Peu  à  peu,  chacun  les  aura 
appliqués  dans  ses  relations  avec  son  espèce  ;  du  positif,  ils 
auront  passé  au  figuré  ;  une  harmonie  dés  lèvres  avec  la  pen- 
sée aura  moins  comité  qu'uti  tableau  ;  on  aura  imité  le  son 
avant  la  couleut  et  la  forme,  et  voilà  comment  se  seront  éta- 
blis les  premiers  vocabulaires.  La  communauté  d'origine 
pourroit  donc  se  faire  remarquer  dans  les  dialectes  des  dif- 
férens  peuples,  sans  prouver  la  nécessité  d'une  langue  géné- 
ràleMènt  iUatemeUe.  Vingt  tàmilles  tontempotaiiies>  disse- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  173 

dans  la  consécration  de  certains  axiomes  moraux ,  scientifi- 
ques, politiques  ou  prétendus  religieux,  qui,  pendant  des 
siècles ,  ont  été  en  possession  de  régir  les  peuples.  Avec  de 
mauvais  points  de  départ,  toute  route  devient  erronée.  Par 
exemple,  Tinterprétation  littérale  de  la  Genèse  a  nécessaire- 
ment faussé  nos  aperçus  de  haute  physique  ;  ainsi  que  la  féo- 
dalité et  la  théocratie  ont  dû  retarder  le  développement  des 
notions  de  droit  public  en  Europe.  Et,  en  effet,  comment 
fonder  les  bases  de  Tordre  social  sur  une  terre  où  Ton  étoit 
parvenu  à  persuader  à  un  homme  qu'il  étoit  à  jamais,  lui  et 
sa  race,  la  propriété  d'un  autre  homme  ? 

CHAPITRE  X. 

Du  développement  simultané  de  la  vie  organique  et  de  rintelligence. 

La  Providence  n'a  pas  soumis  h  une  marche  uniforme  de 
développement  l'universalité  des  êtres  animés.  Il  en  est  dont 
l'enfance  est  prolongée,  et  d'autres  qui  atteignent,  dans  un 
temps  fort  court,  à  la  perfection  de  leurs  organes.  On  ne  doit 
même  pas  perdre  de  vue  que  les  progrès  de  la  nature ,  dans 
ses  créations,  ne  sont  pas  toujours  calculés  sur  la  durée  qu'elle 
leur  accorde.  Le  jeune  corbeau  qui  verra  s'écouler  trois  gé- 
nérations humaines,  ne  reçoit  que  pendant  un  mois  l'aliment 
désiré.  Passé  ce  terme,  il  pourvoit  lui-même  à  ses  besoins. 
Du  moment  où  il  s'élance  de  la  cime  du  pin  qui  le  vit  naî- 
tre, son  éducation  est  à  peu  près  achevée.  N'a-t-il  pas  été 
armé  d'ongles  pour  chercher  les  vermisseaux  sous  le  sillon 
que  la  main  du  laboureur  vient  de  recouvrir,  et  d'un  bec 
tranchant  pour  déchirer  les  chairs  putréfiées  vers  lesquelles 
va  le  guider  son  odorat?  Les  résistances  de  l'air  ne  lui  ap- 
prendront-elles pas  à  diriger  son  vol  au  milieu  des  tempêtes? 
Les  anciens  de  sa  race  ne  pourroicnt  mieux  l'instruire.  La 
chenille  d'un  matin  dévore  déjà  les  bourgeons  de  la  branche 
à  laquelle  son  berceau  est  suspendu,  et  c'est  à  quoi  se  rè* 
duiront  tous  les  actes  de  sa  vie,  jusqu'à  sa  prochaine  méta- 
morphose en  chrysalide;  tandis  que  l'homme  destiné  à  la  plus 
longue  carrière  dont  puissent  se  flatter  les  êtres  de  son  es- 
pèce,  en  consume  au  moins  un  quart  dans  des  actes  qui  ne 

10. 


MORALES  ET  i»HTSt6L0GIQUES.  Hb 

atiinièes  comme  un  setil  individu,  toujonrs  le  mêtUë  dans  ses 
différentes  époques,  et  se  perpétuant  par  une  suite  de  gé- 
nérations qui  ne  changent  rien  à  ses  parties  intégrantes. 
L'ensemble  de  la  nature  a  même  été  (Considéré  de  ce  point 
dé  tué.  C'est  une  belle  idée,  si  on  s'attache  aut  seuls  rap- 
ports physiques  et  organiques.  A  beaucoup  d'égards,  il  est 
permis  de  l'étendre  aux  êtres  animés  ;  mais  elle  doit  s'ar- 
rêter à  l'homme,  dont  l'espèce  entière  se  compose  d'élémens 
très-distincts.  Nous  né  saurions  y  voir  une  masse  homogène. 
Chacun  y  prend  un  caractère  privatif,  chacun  y  devient  soi. 

L'exercice  des  sens  et  la  direction  qu'ils  reçoivent,  déter- 
minent la  direction  des  idéeâ.  Les  longues  années  de  notre 
enfance  ne  sont  pas  un  temps  perdu  dans  les  projets  de  la 
nature  ;  elle  veut  constituer  Uh  être  moral  ;  c'est  par  des 
actes  répétés  et  réfléchis  qu*elle  y  parvient,  et  en  quelque 
sorte,  elle  le  charge  de  sa  propre  éducation.  Le  principe 
sensitif ,  spirituel  et  intelligent  nous  a  été  conDé  :  c'est  à 
nous  de  le  faire  passer  par  les  divers  degrés  d'éclat  dont  il 
est  susceptible.  J'y  vois  une  pièce  de  monnoie  qui  n'a  pas 
encore  reçu  d'empreinte,  et  que  nous  frapperons  à  notre  coin 
privé;  car,  parmi  nous,  tout  esprit  devient  en  lui-même 
une  puissance,  et  a  le  droit  de  dire  que  son  âme  est  son  ou- 
vrage. Ceci  prendra  un  caractère  d'évidence  au  prochain 
chapitré. 

Ce  n'est  donc  pas  sans  motifs,  même  apparens,  que  le  sage 
modérateur  de  la  vie  humaine  fit  dépendre  les  progrès  de  la 
faculté  spirituelle  de  ceux  de  l'organisation.  Elles  marchent 
presque  de  concert.  Soumises  à  des  rapports  constans,  elles 
exercent  l'une  sur  l'autre  une  influence  telle  qu'il  est  sou- 
vent difficile  de  démêler ,  dans  les  actes  communs ,  ce  qui 
appartient  à  chacune.  Les  Idées  familières  à  l'enfance  ne 
sont  plus  celles  de  Tâgc  de  puberté,  dont  les  forces  crois- 
santes ,  en  nous  conduisant  Vers  la  jeunesse ,  préparent  de 
nouvelles  notions.  L'Identité  de  l'individu  résulte  de  ce  qu'il 
a  la  conscience  d'avoir  passé  par  ces  diverses  périodes,  mais 
non  d'une  similitude  dans  les  désirs,  les  sensations  et  les 
aperçus.  De  quelle  utilité  eût  été  pour  l'enfant  la  raison  de 
l'homme  fait ,  ou  son  énergie  musculaire  ?  Il  étoit  convena- 
ble que  nos  réflexions  naquissent  de  l'etercice  de  nos  facultés 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  177 

mens  physiques  qui,  s'ils  n'en  changent  la  nature,  la  modi- 
fient, et  lui  donnent  une  véritable  extension.  La  jeune  per- 
sonne qui  a  rencontré  le  protecteur  de  sa  foiblessc ,  cesse  de 
se  livrer  à  ces  idées  inquiètes  dont  Tinfluence  est  trop  sou- 
vent préjudiciable  au  tempérament.  L'interruption  des  règles 
pendant  la  grossesse,  les  progrès  du  sein  qui  en  sont  la  suite, 
l'activité  des  ganglions  internes  qui  communiquent  avec 
celui-ci,  avec  l'abdomen  et  le  champ  consacré  à  la  repro- 
duction de  l'espèce,  de  nouvelles  sécrétions  et  de  nouvelles 
sensations  sont  bien  propres  à  susciter  des  changemens  dans 
un  être  délicat,  dans  un  être  où  tout  se  coordonne,  et  où 
les  parties  les  plus  notables,  en  soutenant  des  relations  pro- 
chaines ou  éloignées,  subissent  une  dépendance  réciproque. 
C'est  une  chose  que  les  pages  savantes  du  Dictionnaire  de 
science. médicale,  d'accord  avec  l'expérience,  ont  mise  hors 
de  doute.  Ce  qui  Test  également,  c'est  que  ces  changemens 
ne  peuvent  avoir  lieu  dans  les  habitudes  du  corps  sans  qu'il 
s'en  effectue  de  semblables  dans  celles  de  l'esprit.  Les  sens 
sont  les  occasions  des  idées  :  ajoutez  ou  retranchez  à  ceux-ci, 
vous  donnerez  de  l'essor  ou  vous  imposerez  des  bornes  à 
l'être  spirituel.  D'où  l'on  est  fondé  à  conclure  que  la  jeune 
vierge  et  la  femme  soumise  aux  lois  de  l'hymen  sont  deux 
êtres  distincts  ;  que  le  cercle  moral  de  la  première  est  né- 
cessairement resserré,  par  cela  même  qu'il  existe  chez  elle  des 
organes  sans  emploi,  tandis  que  l'autre  obtient,  avec  le  dé- 
veloppement de  ses  facultés  organiques,  celui  de  ses  facultés 
aimantes  et  intellectuelles.  Enfin,  Tune  est  un  être  arrêté 
dans  la  marche  tracée  par  la  sagesse  ordonnatrice;  l'autre, 
en  correspondant  à  ses  vues,  est  devenue  ce  qu'elle  pouvoit 
et  devoit  être,  c'est-à-dire  qu'elle  est  vraiment  femme.  Elle 
connoîtra  toutes  les  craintes  et  toutes  les  espérances^  tous 
les  chagrins  et  toutes  les  délices  attachés  à  cet  état. 

C'est  principalement  dans  la  différence  des  sexes  que  l'in- 
fluence des  constitutions  natives  sur  les  mœurs  parott  décisive. 
L'homme  et  la  femme  sont  les  deux  genres  d'une  même  es- 
pèce. Leur  structure  a  été  ordonnée  sur  un  seul  plan  ;  aux 
organes  sexuels  près,  l'examen  anatomique  n'en  tire,  pour 
aucun  des  deux,  de  caractère  vraiment  distinctif.  Chez  l'un 
et  l'autre ,  la  distribution  intérieure  des  trois  ventres  est 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  179 

à  eorps}  il  l'arme  presque  de  colère  là  où  la  femme  8em)))e 
se  livrer  à  un  goût,  suivre  un  pcnchanti  obéir  à  une  douce 
ipspir^tion,  ou  ne  rien  attendre  que  de  son  zèle  et  de  sa  pa- 
tiente assiduité.  Il  y  a  de  raffcction  dans  le  regard  qu'une 
fémine  abaisse  sur  la  Toible  enfance,  ou  qu'elle  porte  sur  la 
caduque  vieillesse.  Elle  aime  en  prenant  pitié  ;  elle  aime 
en  soulageant  des  douleurs,  tandis  que  Thomme  protège  et 
s'enorgueillit  le  plus  souvent  du  secours  qu'il  accorde. 

|i[QUS  voulons  être  craints,  respectés  et  considérés  ;  nous 
ne  parchops,  au  moins  en  idée,  qu'avec  des  faisceaux  et  des 
tirqmpettes.  Ces  vues  sont  presque  étrangères  aux  femmes; 
ou  si  ell^s  cl^erchent  à  faire  naître  quelqu'un  de  ces  senti- 
m^psy  c'est  encore,  et  quelquefois  en  dépit  d'elles-mêni^ji 
pour  inspirer  de  l'amour.  En  cela  elles  sont  di^pes  des  illu- 
sions ^  l^ur  cœur  ofi  de  leur  vanité.  Christine,  Elisabeth 
et  Qitherine  II  croyoient  qu'une  princesse  a  le  droit  de  faire 
naître  autour  d'elle  des  passions.  La  première  abdiqua  le 
souverain  pouvoir,  mais  s'en  réserva  encore  ass^x  pour  prou- 
ver d'une  manière  terrible  qu'elle  vouloit  être  aimée  en 
reîne.  Ce  fut  aussi  la  prétention  des  deux  autres.  £l|es  igno- 
roient  combien  est  rare  le  bonheur  des  unions  dans  les- 
quelles le  sexe  apporte  une  mise  de  puissance  et  de  richesse, 
A  quoi  s'attachera  celle  qui,  dans  la  vie,  n'a  besoin  d'au- 
cun support?  Et  quel  charme  un  mari  trouvera-t-il  dans 
des  nœu4s  où  il  lui  faut  oublier  les  droits  qu'il  tient  de  la 
nature?  11  convient  donc  que  le  dernier  conserve  une  sorte 
de  4îgiiît^  dans  son  amour,  puisque  ce  sentiment  chez  li|i 
es(  uqe  dépendance  de  sa  force;  la  femme,  au  contraire, 
mettra  de  l'abandon  daqs  le  sien,  puisqu'il  n'est  à  propre- 
mei^t  parler  qu'un  recours  de  sa  foiblesse. 

Avec  de  l'ambition  vous  ferez  des  héros;  avec  de  l'amour 
vous  ferez  des  (léroïnes.  Les  deux  mobiles  des^  deux  sexes 
sont  dis^ncts  ici  comme  leur  organisation.  L'Évangile  de- 
voit  conquérir  d\%,  fois  plus  de  prosélytes  parmi  les  femmes 
que  dans  la  classe  des  hommes,  et  la  chose  a  ei^  lieu.  Un^ 
religion  qui  de  l'amour  fait  un  devoir,  n'étoit  pas  seulement 
dans  le  cas  d'être  discutée  par  elles.  La  piété  étoit  dans 
leur,  cmur  :  le  précepte  n'a  eu  qu'à  la  réveiller.  Prier,  pour 
elles»  e'est  aimer-  Leur  débilité  organique  semble  ne  leur 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  181 

qni  entre  des  mains  délicates  ne  seroit  jamais  qu*ane  arme 
impaissante  et  trompeuse.  Le  droit  de  protéger,  de  nourrir, 
de  commander  même,  sera  attaché  au  premier  état;  l'au- 
tre se  contentera  du  droit  séduisant  de  plaire,  de  consoler, 
d'encourager  au  travail,  et  d'adoucir  par  l'influence  certaine 
des  grâces,  l'austérité  du  commandement. 

CHAPITRE  XL 

Da  libre  arbitre,  et  des  passions. 

L'influence  reconnue  des  organes  et  des  fluides  admis  dans 
la  circulation,  sur  la  faculté  spirituelle,  a  donné  lieu  à 
quelques  écrivains  de  contester  la  liberté  des  actes  exécutés 
par  l'individu.  On  ne  leur  feroit  pas  une  foible  réponse,  en 
se  bornant  à  remarquer  que  cette  dénégation  seroit,  quant 
à  rhomme,  éversive  de  la  morale,  et  par  conséquent  de  tous 
les  principes  sociaux  sans  lesquels  l'espèce  ne  saurait  sub- 
sister. Il  nous  semble  qu'une  saine  physiologie  y  découvrira 
d'autres  parties  défectueuses,  vers  lesquelles  nous  allons  di- 
riger l'attention  du  lecteur. 

Nous  commencerons  par  rappeler  quelques  principes  dont 
la  conviction  ne  doit  pas  nous  abandonner  dans  la  discus- 
sion importante  qui  nous  occupe. 

Tous  les  animaux  (du  moins  ceux  dans  lesquels  nous  avons 
reconnu  un  point  central  de  perceptions)  sont  des  êtres 
mixtes.  Tous  vivent,  se  conservent,  se  perpétuent,  parce  que 
les  sensations  du  plaisir  et  de  la  douleur  ne  sont,  à  bien 
dire,  que  des  révélations  faites  à  l'individu  de  son  état  pro- 
spère, ou  de  la  destruction  qui  le  menace.  L'homme,  quoi- 
qu'au  premier  degré  de  l'échelle,  reçoit  ces  avis  comme  le 
vermisseau  le  plus  obscur.  Nous  observerons  seulement  à 
son  avantage,  qu'entre  tous  les  êtres  mixtes,  par  la  grande 
et  incontestable  perfection  de  sa  nature,  il  est  le  plus  sus- 
ceptible d'un  bonheur  nAisoNNfi:. 

En  vertu  de  cette  faculté,  il  dirige  ses  afl*octions,  il  gou- 
verne ses  appétits,  il  agit;  mais  ce  sera  toujours  dans  le  sen- 
timent d'un  intérêt  présent  ou  éloigné,  et  c'est  cela  même 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  fSt 

En  deux  mots^  c'est  avec  ses  organes  internes  qu'on 
l'attaque  ;  c'est  avec  ses  organes  internes  qu'elle  résiste  : 
donc  le  problème  de  la  liberté  est  résolu. 

Bien  entendu  que  le  succès  de  la  lutte  sera  toujours  dé- 
terminé dans  le  sentiment  du  plus  grand  avantage  de  l'in- 
dividu. C'est  ce  qui  a  lieu  de  prime  abord  chez  les  animaux, 
où  aucun  balancement  moral  et  social  ne  s'effec tuant,, 
parce  que  des  liens  de  ce  genre  ne  sont  pas  nécessaires  à 
leurs  espèces,  il  est  rare  que  l'intérêt  personnel  de  la  mi- 
nute ne  fasse  pencher  la  balance. 

D'où  il  résulte  que  les  gens  à  passions  fortes  seront' vio- 
lemment agités  par  les  impressions;  mais  ils  retrouveront 
la  même  énergie  pour  les  combattre,  lorsque  leur  âme, 
éclairée  sur  son  véritable  bien-être,  en  aura  pris  la  déter- 
mination ;  du  moins  elle  en  aura  le  pouvoir,  et  si  elle  ne  le 
fait  pas,  c'est  à  la  volonté  et  non  aux  moyens  qu'il  faudra 
en  adresser  le  reproche. 

Dans  ce  dernier  cas,  la  faculté  spirituelle,  en  refusant  de 
recourir  au  plus  beau  privilège  de  sa  nature,  qui  est  de 
KAisoNNER  SOU  bouheur,  descendra  vers  les  classes  infimes, 
où  de  simples  appétits  donnent  à  l'être  une  impulsion  qu'il 
ne  peut  et  no  doit  chercher  à  vaincre. 

Et  encore  l'opinion  qui  placcroit  tous  les  animaux  dans 
une  dépendance  absolue  de  leurs  organes,  ne  seroit-elle  pas 
une  opinion  hasardée?  S'il  est  parmi  eux  beaucoup  d'Ames 
ESCLAVES,  il  en  est  aussi  qui,  sans  s'élever  aux  belles  notions 
de  la  justice,  secouent  jusqu'à  un  certain  point  le  joug  de 
leurs  besoins  et  de  leurs  sensations. 

Le  désir  d'un  bien-être  prochain  est  le  mobile  de  plu- 
sieurs actes  de  l'homme  et  de  la  généralité  des  êtres  animés. 
Nous  admettons  ici  une  réserve,  car  dans  les  animaux  per- 
fectionnés, les  idées  acquises,  quoiqu'elles  ne  conduisent 
jamais  aux  relations  morales ,  véritable  apanage  de  notre 
espèce,  parviennent  à  changer  la  direction  du  sentiment  in- 
térieur. Prenons  pour  exemple  ce  même  chien  que  nous 
avons  déjà  cité,  et  plaçons-le  dans  la  position  où  il  nous  a 
donne  une  preuve  d'intelligence  si  voisine  de  la  nôtre. 

Certainement  le  dîner  qu'il  porte  à  son  maître,  en  affectant 
par  des  émanations  les  fibrilles  nerveuses  de  son  odorat,  agite 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  185 

juste  et  de  Tinjuste.  S'il  n'avoit  pas  été  arrêté  que  rhomme 
pût  mériter  ou  démériter  de  son  Créateur,  il  partageroit 
le  triste  privilège  des  animaux,  et  Ton  verroit  la  grande  so- 
ciété de  laquelle  nous  dépendons,  fleurir  avec  la  régularité 
que  Ton  observe  dans  une  ruche  d'abeilles.  Elle  eût  trouvé 
dans  son  industrie,  dans  sa  tempérance  et  dans  la  disposi- 
tion de  ses  humeurs,  tous  les  correctifs  nécessaires  des  ac- 
cidens  nuisibles  de  la  nature,  les  seuls  qu'elle  eût  à  crain- 
dre ;  et  rhomme,  au  lieu  d'être  le  noble  héritier  de  l'avenir, 
prendroit  simplement  le  pas  sur  les  autres  êtres,  mais  ne 
pourroit  plus  se  dire  qu'un  castor  perfectionné. 

Une  liberté  plus  étendue  et  plus  éclairée,  dans  la  pro- 
portion de  nos  besoins  et  de  nos  rapports,  devient  donc 
notre  caractère  distinclif.  Posséder  un  certain  degré  de  ju- 
gement, c'est  être  libre,  puisque  la  faculté  de  juger  et  celle 
de  vouloir  existent  constamment  dans  la  même  mesure.  Le 
chien  est  le  plus  intelligent  des  animaux,  par  cela  même  il 
en  est  le  plus  libre.  Dès  que  l'on  prouvera  que  l'esprit  hu- 
main est  apte  à  concevoir  des  notions  de  morale  et  d'équité, 
sa  liberté  est  démontrée,  pourvu  toutefois  qu'on  ne  perde 
pas  de  vue  que,  dans  les  opérations  de  l'âme,  la  réaction 
est  au  moins  égale  à  l'action. 

C'est  une  grande  conquête  sur  la  personnalité  que  l'a- 
journement du  bonheur  chez  un  individu,  quand  l'espèce 
entière  ne  sauroit  être  heureuse  par  les  mêmes  moyens. 
L'animal  consentira  à  un  ajournement  très-prochain  ;  mais 
son  organisation  ne  lui  permettra  pas  de  le  prolonger  d'une 
manière  presque  indéfinie.  Il  ne  sacrifiera  pas  l'être  du  jour 
à  un  être  de  raison,  à  un  être  presque  éventuel,  né  au  mi- 
lieu des  ruines  de  la  vie  présente,  toujours  lui,  et  que  la 
force  de  son  intelligence  lui  aura  fait  reculer  dans  un  monde 
idéal,  vers  lequel  il  se  croie  porté  par  la  seule  succession 
de  Tordre  qu'il  lui  a  été  permis  d'entrevoir;  enfin  il  n'est 
pas  assez  libre  pour  se  mettre  long-temps  à  l'écart. 

La  plus  grande  preuve  qu'un  être  puisse  offrir  de  sa  li- 
berté, est  la  faculté  d'exécuter  des  choses  contraires  à  ses 
affections  et  à  ses  pcnchans.  Quand  la  tyrannie  commande, 
la  volonté  exécute  bien  les  actes  qui  lui  répugnent;  mais 
la  pensée  se  réfugie  en  elle-même.  De  là,  couuQGkfo  ^'>iwV;yKV 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  187 

force  morale  a  dompté  la  force  physique,  on  lui  a  donné 
une  salutaire  direction  :  la  volonté  et  les  moyens  étant  éga- 
lement en  leur  puissance,  ils  ont  dû  se  montrer  grands  dans 
leurs  vertus  comme  dans  leurs  défauts. 

Il  est  admirable  que,  par  reiïel  même  de  nos  dispositions 
organiques,  les  jours  de  la  vigueur  soient  précisément  ceux 
des  sentimens  tendres  et  généreux  qui  en  sont  le  correctif. 
Le  crime  effraie  dans  l'âge  mûr  ;  commis  dans  la  jeunesse, 
c'est-à-dire  dans  la  période  que  nous  avons  indiquée,  il 
effraie  et  étonne  à  la  fois,  parce  que  les  impulsions  vives 
auxquelles  cette  partie  de  la.  vie  est  plus  particulièremen  t 
soumise,  sont  telles  que  des  affections  douces  et  sociales 
doivent  y  être  correspondantes:  il  indigne  et  fait  pitié  dans 
la  vieillesse,  comme  signe  d'une  dépravation  d'autant  plus 
grande  qu'ici  la  volonté  a  survécu  aux  moyens. 

£n  général,  les  ftmes  ardentes  sont  l'objet  d'une  préven- 
tion déplacée.  On  perd  de  vue  que  c'est  par  elles  que  s'exé- 
cutent les  grandes  choses.  Peu  arrêtées  par  les  obstacles,  elles 
s'élancent  avec  courage  dans  la  carrière  du  bien  public. 
C'est  d'elles  que  l'on  est  le  plus  en  droit  d'attendre  ces  su- 
blimes dévouemens  qui  ne  sont  que  le  triomphe  de  la  vo- 
lonté sur  la  nature.  Le  noble  désir  de  laisser  des  souvenirs 
de  respect,  d'amour  et  d'admiration,  leur  fait  dompter  les 
résistances;  mais  ce  n'est  pas  un  motif  pour  qu'elles  aient 
moins  d'empire  sur  elles-mêmes.  Les  Vincent  de  Paule  et  les 
Las-Casas  n'auroicnt  pas  parcouru  la  terre  comme  des  gé^ 
nies  bienfaisans,  ils  ne  seroient  pas  cités  entre  les  plus  pa- 
tiens  et  les  plus  charitables  des  hommes,  s'ils  n'en  avoient 
été  les  plus  chauds  et  les  plus  opiniâtres.  Leur  histoire  en 
fait  foi. 

Scipion  l'Africain  eut  les  passions  vives  et  n'en  fut  pas 
moins  tempérant.  Camille  (tel  que  nous  le  montre  Plutar- 
que),  doué  d'une  âme  ardente,  le  cœur  ulcéré  de  l'ingrati- 
tude de  ses  concitoyens ,  et  tout  proscrit  qu'il  fût  par  eux, 
n'en  sauva  pas  moins  Rome  :  il  écouta  plus  le  cri  du  devoir 
que  celui  du  ressentiment.  Placé  en  pareille  circonstance, 
et  peut-être  avec  les  mêmes  organes,  Coriolan  eût  succombé  ; 
nul  doute  qu'il  ne  se  fût  joint  aux  Gaulois  pour  ruiner  la 
patrie.  Selon  nous,  le  plus  beau  moment  do  Vhi^UÂi^  \s^ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  189 

fluides  se  précipitent  dans  les  routes  qu'ils  ont  déjà  parcou- 
rues ;  les  nerfs  agités  présentent  des  tableaux  à  l'imagina- 
tion,  ils  rappellent  à  des  jouissances  ;  rcfTct  devient  cause  à 
son  tour,  et  les  mêmes  actes  se  renouvellent. 

Au  milieu  de  ces  concessions  qui  s'enchaînent  Tune  à  l'au- 
tre, la  faculté  spirituelle  et  raisonnable  perd  chaque  jour  de 
son  empire.  Ses  pensées  ne  sont  plus  une  dépendance  d'elle- 
même.  Le  pouvoir  de  les  diriger  lui  échappe  presque  entiè- 
rement. A  force  de  céder,  elle  s'interdit  de  cesser  de  le  faire, 
ou  plutôt  ses  droits  et  sa  liberté  restent  bien  les  mêmes  ; 
mais  à  chaque  heure,  à  chaque  instant,  elle  livre  ses  armes 
l'une  après  l'autre  à  l'ennemi,  et  finit  par  ratifier  de  sa 
propre  main  le  honteux  contrat  de  sa  nullité. 

On  dit  de  l'homme  réduit  à  cet  état  qu'il  est  victime  de 
ses  PASSIONS,  et  l'on  n'a  pas  tort.  Il  est  passif  dans  la  véri- 
table acception  du  mot,  puisque  tout  agit  sur  lui  et  qu'il 
n'agit  sur  rien.  Il  a  refusé  de  répondre  aux  vues  de  son  au- 
teur; il  a  foulé  aux  pieds  ses  plus  beaux  titres  de  gloire. 
Placé  au  premier  rang  de  l'échelle,  il  n'en  obtient  pas  même 
le  second.  L'instinct  sur  lequel  il  se  rabat  n'étant  chez  lui 
qu'une  nature  dégradée  hors  le  plan  de  la  création,  et  de- 
vant, au  contraire,  être  envisagé  chez  l'animal  comme  une 
conformité  à  ce  même  plan,  la  balance  du  parallèle  penchera 
toujours  en  faveur  du  dernier. 

Mais  quand  la  volonté  de  l'être  moral,  coordonnée  avec 
ses  devoirs,  qui  ne  sont  que  les  intérêts  raisonnes  de  ses  re- 
lations, impose  des  lois  sages  aux  organes  de  sa  dépendance, 
l'effet  contraire  a  lieu  au  profit  de  l'individu.  La  pente  se 
décide  dans  des  sentiers  de  droiture  et  de  justice;  tous  les 
sentimens  nobles,  toutes  les  idées  généreuses  viennent  s'of- 
frir à  l'âme,  qui  les  accueille  comme  son  bien  propre  ;  les 
sacriOces  ne  sont  plus  les  déchircmens  d'une  nature  qui  gé- 
mit sous  le  fer  et  le  feu  ;  ils  grossissent  le  brillant  trésor  de 
l'avenir,  et  la  satisfaction  intime  qui  les  suit  en  devient  dès 
ici-bas  la  douce  indemnité. 

Ainsi  se  prononcent  les  caractères  ;  ainsi  les  âmes  pren- 
nent des  traits  distincts ,  résultat  de  leur  nature  mixte  et 
de  modifications  dont  elles  trouvent  la  source  en  elles-mêmes. 

11  ne  laut  point  se  dissimuler  que  dans  ces  d^wiL  c;^)  o^iïK&âL 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  191 

de  leur  auteur  enlève  à  chaque  instant  quelque  chose  à  leur 
liberté.  Il  y  a  lieu  de  croire  que  des  êtres  plus  avancés  dans 
les  secrets  de  Dieu,  et  plus  antiques  dans  l'adoration  de  la 
majesté  suprême  j  sont  moins  libres ,  tels  que  l'archange  ; 
mais  leur  volonté  leur  appartient  encore.  Une  grande  chute 
en  fait  foi.  Le  ciel  est  peut-être  réservé  à  trembler  derechef 
en  voyant  de  nouvelles  déchéances,  car  l'Éternel  ne  prétend 
qu'à  des  hommages  volontaires,  et  la  liberté  n'expire  en  effet 
qu'au  pied  de  son  trône. 

Une  démonstration  matérielle  de  la  vie  future  est  ici-bas 
impossible,  en  ce  qu'elle  agiroit  trop  puissamment  sur  nos 
organes  et  deviendroit  destructive  du  libre  arbitre.  Dieu  a 
établi  une  balance  entre  notre  nature  et  les  impressions  aux* 
queUes  il  l'a  soumise.  En  deçà  et  en  delà,  il  n'y  auroit  plus 
de  liberté. 

Demander,  comme  on  se  le  permet  quelquefois,  des  mi- 
racles décisifs  de  certaines  questions,  c'est  vouloir  renverser 
l'économie  actuelle ,  en  conformité  de  laquelle  notre  exis- 
tence a  été  constituée  ;  c'est  déclarer  au  moins  à  Dieu  qu'il 
n'a  pas  fait  assez  pour  l'instruction  de  sa  créature.  Si  le 
prodige  désiré  laisse  des  doutes,  il  est  inutile;  s'il  les  en- 
lève, il  détruit  en  nous  cette  combinaison  merveilleuse  d'un 
être  pensant,  susceptible  d'être  mu  par  ses  sens,  et  pourtant 
mattre  de  sa  conduite. 

Que  votre  ami,  vingt-quatre  heures  après  que  vous  aurez 
escorté  sa  dépouille  vers  le  dernier  asile  ouvert  à  nos  peines, 
vous  apparoisse!  qu'il  vous  révèle  les  choses  de  l'autre  vie  ! 
que  le  son  connu  de  sa  voix  aille  à  votre  cœur  et  dissipe  les 
incertitudes  de  votre  esprit,  votre  liberté  cesse  «i  l'instant. 
Vous  avez  été  blessé  prématurément  d'un  trait  de  cette  lu- 
mière, à  l'éclat  de  laquelle  on  ne  sauroit  résister;  la  nuée 
mystérieuse  qui,  tout  en  vous  indiquant  le  point  de  vérité, 
voiloit  devant  vous  le  sanctuaire ,  s'est  évanouie,  et  si  vous 
restez  encore  au  nombre  des  vivans,  une  initiation  anticipée 
vous  dérobe  le  mérite  de  la  vertu. 

Nous  l'avons  dit,  la  conduite  de  l'homme  est  forcée,  ou 
peu  s'en  faut,  dès  qu'il  s'élève  à  une  certaine  hauteur  de 
connoissances.  Qui  se  jettera  dans  le  précipice  vu  à  plein, 
ou  qui  ne  s'élancera  pas  vers  le  trésor  qui  doit  assouvit  Va^^fts 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  193 

son  humeur  jalouse  n'épargnoit  pas  les  enfans,  on  fut  obligé 
de  le  tuer.  Cet  animal  avoit  évidemment  perverti  sa  nature. 

Les  espèces  inférieures  ne  doivent  pas  d'éducation  à  leurs 
petits  :  ils  ont  Tinstinct,  vraie  concordance  de  leurs  besoins 
avec  leurs  organes.  Les  êtres  moraux  doivent  à  leurs  des- 
cendans  une  éducation  morale;  celle-ci  est  au  pouvoir  du 
savetier  comme  du  prince.  Elle  ne  dispense  pas  de  recourir 
au  jugement;  mais  elle  en  hâte  le  dévcluppcment  et  l'appli- 
cation. C'est  par  elle  que  l'homme  peut  surmonter  ses  pcn- 
chans  avant  qu'ils  soient  devenus  des  habitudes. 

La  personnalité  n'est  autre  chose  en  définitive  qu'un  com- 
posé d'habitudes  uni  par  le  sentiment  de  l'existence  présente 
et  antérieure. 

Les  premières  des  habitudes  sont  celles  de  manger ,  de 
boire,  et  d'être  logé  et  vêtu.  Elles  font  une  partie  intime  de 
l'être  ;  elles  influent  directement  sur  les  mœurs  ;  comme  elles 
sont  des  besoins,  avec  une  grande  force  d'âme  on  peut  par- 
venir à  les  restreindre,  rarement  à  les  anéantir. 

Les  mêmes  besoins,  ressentis  par  les  êtres  qui  nous  sont 
chers,  nous  deviennent  personnels.  11  faut  qu'une  mère  et 
un  père  nourrissent  et  habillent  leur  enfant;  il  faut  qu'un 
mari  assure  l'existence  de  sa  femme.  Dans  l'état  des  sociétés 
modernes,  où  le  système  de  la  propriété  a  envahi  d'une  ma- 
nière positive  ou  négative  jusqu'à  l'emploi  du  temps,  ces  in- 
térêts primitifs  de  l'association  ont-ils  bien  été  respectés  ?  Je 
gémis  et  tremble  à  la  fois  partout  où  je  vois  la  vigueur  sans 
travail,  ou  le  travail  sans  le  salaire  proportionné  aux  be- 
soins. La  législation  de  l'Europe ,  en  cela,  n'est  peut-être 
pas  exempte  de  reproches.  En  plaçant  un  cinquième  de  l'es- 
pèce humaine  entre  ses  devoirs  et  ses  besoins,  elle  semble 

avoir  oublié  que  les  besoins  sont  aussi  des  lois Le  père 

commun  des  hommes  n'a  pas  agi  ainsi  :  la  morale  qu'il  a 
fait  sortir  de  l'union  des  êtres  sociaux  est  exactement  l'ob- 
servation des  règles  les  plus  conformes  à  la  sûreté  de  leurs 
intérêts  respectifs.  Par  quelle  fatalité  est-elle  devenue  pour 
un  grand  nombre  une  cause  de  tourmens  et  de  douleurs, 
dont  la  pointe  aiguë  les  poursuivra  peut-être  dans  leur  ave- 
nir ?  Hommes,  ctes-vous  bien  conséquens  de  demander  à  votre 
semblable  livré  à  la  misère  les  vertus  des  sages  et  des  héros? 


MORALES  ET  PHT810L0GIQUES.  195 

de  la  pensée^  qu'on  prétend  ramener  les  penples  au  pied 
des  autels?  et  cela  n'a-t-il  pas  un  peu  trop  Tair  d'y  conduire 
des  yictimes? 

i  II  est  certain  que  dans  cette  marche  on  montre  bien  peu 
de  connoissance  de  l'homme;  il  aime,  il  chérit  sa  liberté;  il 
y  voit  le  cachet  de  sa  prééminence  snr  le  monde  matériel  et 
animé  :  et  ce  n'est  pas  au  num  du  Diku  de  qui  il  la  tient 
qu'on  pourra  désormais  la  lui  ravir.  Montrez-lui  donc,  qu'au 
lien  de  les  menacer,  les  sublimes  préceptes  du  christianisme 
protègent  les  belles  conquêtes  de  la  raison  ;  ne  présentez  plus 
la  coupe  à  ses  lèvres  après  l'avoir  frottée  d'absinthe;  que, 
semblables  aux  vaches  maigres  du  songe  de  Pharaon ,  les 
vieilles  institutions  ramenées  par  vous,  cessent  de  s'appro- 
cher des  institutions  nouvelles  pour  les  dévorer;  car  on  ne 
sauroit  se  dissimuler  que  les  ministres  de  l'Eglise  romaine, 
par  une  sorte  d'instinct  qui  les  avertit  d'une  réduction  de 
pouvoir  temporel,  ont  peu  d'attachement  pour  le  régime  re- 
présentatif, et  rejettent  môme  les  principes  qui  en  sont  la 
base.  Déjà  ils  redemandent  partout  l'éducation,  et  ils  ne  veu- 
lent pas  former  des  citoyens  ;  ils  parlent  sans  cesse  d'élever 
les  Ames  à  Dieu,  et  ils  ne  veulent  pas  seulement  qu'on  sache 
lire  ?  si  cet  état  de  lutte  se  prolonge ,  on  |>eut  prédire  de 
deux  choses  Tune  :  ou  que  la  religion,  à  force  de  contraster 
avec  des  sentimens  qui  sont  devenus  nos  plus  chères  habi- 
tudes, périra  faute  de  se  fondre  dans  les  mœurs,  ou  qu'elle 
tuera  la  Charte  et  la  raison  publique  de  l'Europe,  ce  qui  se- 
roit  un  égal  malheur  K 

Prédicateurs  d'une  religion  qui  n'a  fait  beaucoup  de  bien 
que  parce  que  partout  elle  n'a  vu  que  des  frères,  soyez 
conséquens  :  vous  savez  que  dans  les  actes  de  sa  vie  domes- 
tique l'homme  ne  seroit  pas  plus  responsable  que  la  bnite 
à  laquelle  il  a  confié  la  garde  de  sa  porte,  s'il  ne  possédoit 
un  libre  arbitre;  et  vous  prouvez  fort  bien  qu'il  en  a  la 
jouissance  :  pourquoi  retrancheriez-vous  de  sa  vie  publique 
le  même  ressort  qui  la  rendroit  plus  morale  et  l'ennobliroit 
à  ses  propres  yeux?  égaux  devant  la  religion,  pourquoi  ne 
le  serions-nous  pas  devant  la  loi  ?  Sachez  que  la  servitude  et 

*  La  réfolution  do  1830  a  changd  cet  état  do  choses  on  Franco.  La  rcligioa  a  ccisô 
d'y  ttn  espiéroitioB;  eftley  gagM  tout  et  l'ordre  sociai  aonl. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  197 

S'  organes  générateurs.  L'absence  prolongée  des  alimens 
os  restomac  y  excite  le  sentiment  de  la  faim,  que  repor- 
it  au  cerveau  les  nerfs  dont  il  est  tapissé;  ainsi,  la  pré- 
ice  trop  active  de  la  liqueur  séminale  dans  les  glandes  où 
e  s'élabore,  sollicité  un  épanchement  dont  le  besoin ,  par 
itermédiaire  des  nerfs,  arrive  au  siège  de  l'intelligence, 
ur  être  exempt  de  ces  vifs  désirs  qui  convient  les  sexes  à 
rapprocher  l'un  de  l'autre ,  il  faut  donc  attendre  que  la 
ture,  à  laquelle  on  ne  résiste  jamais  impunément,  ait  dé- 
amé  le  cours  de  cette  liqueur,  dont  l'emploi  accomplit  ses 
ojets,  et  constitué  la  perfection  d'un  être  organique. 
Les  institutions  finissent  par  déterminer  les  mœurs  des 
uples,  comme  les  habitudes  celles  des  individus.  Une  bonne 
[  aura  plus  d'influence  sur  le  caractère  national  que  le  cli- 
at  et  la  température.  Elle  inclinera  l'esprit  des  citoyens 
rs  ce  qui  est  bon,  juste,  honnête  et  profitable  au  bien  pu- 
ic.  C'est  en  quoi  s'abuseront  tous  ceux  qui  liront  superti- 
sllement  l'immortel  ouvrage  du  président  de  Montesquieu, 
i  vertu  n'est  pas  dans  l'air  ambiant;  elle  est  dans  la  vo- 
nté  et  dans  la  direction  qu'on  lui  donne.  C'est  dans  les 
Bors  qu'elle  jette  des  racines  profondes,  à  raison  même  de 
i  culture  qu'elle  y  reçoit.  La  gloire  et  les  récompenses  ap- 
liquées  aux  actes  louables,  la  ravivent  à  l'instar  d'une  frai- 
he  rosée.  Ainsi  fécondée,  tout  terroir  lui  devient  propre, 
MIS  la  ligne  comme  sous  le  pôle;  car  en  tout  pays  une 
loane  législation  est  une  lutte  heureuse  de  l'intérêt  de  tous 
ODtre  l'intérêt  personnel.  Il  est  vrai  que  la  détente  du  res- 
ort, quant  aux  mœurs  publiques,  rend  roi  t  les  esprits  à  l'in- 
loence  du  climat  et  de  la  nature. 

Allez,  asseyez-vous  sur  la  pointe  du  cap  Sunium,  près  des 
moines  du  temple  de  Minerve  ;  marchez  dans  un  religieux 
îîlence,  le  long  de  la  route  du  Céramique,  bordée  des  tom- 
l^eaux  d'Aristide,  de  Thrasybule,  de  Périclès  et  de  Timoléon  : 
'ûterrogez  leur  cendre  ;  de  là ,  descendant  sur  la  côte  hé- 
'^ae  du  Latium,  dirigez  vos  pas  vers  la  veuve  du  peuple 
^i)  vers  cette  ville  dont  le  pouvoir  colossal  a  pesé  pendant 
^t de  siècles  sur  le  monde  connu;  prenez  dans  les  mains 
^e  celte  terre  foulée  si  souvent  par  le  quadrige  qui  portoit 
kl  consuls  vainqueurs  au  Capitole^  et  l'élevant  vers  le  ciel. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  190 

d'ane  longae  période  d'ann6c9.  L'amour  de  la  patrie  est  aussi 
une  religion ,  au  moins  il  y  ramène  par  la  conformité  des 
sentimens  grands  et  généreux  qu'il  inspire.  Honneur  soit  au 
prince  à  la  pensée  duquel  fut  présente  la  dignité  de  l'homme, 
dont  un  triste  concours  de  circonstances  tendoit  à  bannir 
partout  le  souvenir  !  Maître  de  régner  par  la  force,  au  moins 
pour  un  temps,  il  a  demandé  des  lois,  et  il  les  a  appelées 
lui-même  autour  d'un  trône  libéral.  L'ordonnance  du  5  sep- 
tembre 1816a  rendu  une  patrie  à  vingt-neuf  millions  de  ci- 
toyens; elle  a  fait  cesser  l'état  de  guerre  sourde  et  de  disso- 
lution prochaine  qui  mcnaçoit  le  corps  social.  Par  la  nature 
même  des  choses,  les  intérêts  les  plus  divergens  finiront  par 
se  confondre  dans  le  sentiment  de  l'intérêt  commun.  Ce  que 
malheureusement  on  ne  pouvoit  plus  demander  au  nom  du 
ciel,  Louis  XVIII  l'obtiendra  au  nom  de  la  grande  famille 
dont  il  est  le  père  révéré.  Une  impulsion  nouvelle  est  don- 
née aux  esprits,  et  nous  sommes  persuadés  qu'il  en  résultera 
dans  le  caractère  national  des  modifications  très-importantes, 
qu'avant  la  fin  de  sa  carrière  l'observateur  actuel  sera  en 
mesure  d'apprécier. 

CHAPITRE  XIIL 

Accord  da  libre  arbitre  et  de  la  prescience  divine. 

Les  difficultés  que  l'on  a  élevées  au  sujet  du  libre  arbitre 
diflfèrent  peu  des  objections  des  Pyrrhoniens  contre  le  mou- 
vement. Pour  répondre  à  ces  derniers,  Diogène  se  contenta 
de  marcher.  Ce  ne  seroit  pas  sans  motifs  qu'on  emploieroit 
un  argument  de  ce  genre  vis-à-vis  des  adversaires  de  la  li- 
berté; et  celui  qui  leur  diroit  :  «  Je  marche,  parce  que  telle 
«  est  ma  volonté,  »  ne  leur  fcroit  pas  une  trop  mauvaise 
réponse. 

Il  résulte  de  l'analyse  de  toutes  les  attaques  dirigées  contre 
le  premier  droit  de  l'homme,  un -seul  reproche  qui  tombera 
sur  la  détermination  même.  £n  d'autres  termes,  aux  yeux 
des  ennemis  de  la  liberté ,  c'est  la  perdre  que  d'en  faire  usage. 
Ils  raisonnent  comme  si  l'état  d'indécision  et  d'équilibre  ab- 
solu n'en^étoit  pas  la  ruine.  L'acte  étant  U  i^t^UN^  \^  "^^^^ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  201 

dont  la  solution,  sous  plus  d'un  rapport,  pourroit  être  ren- 
voyée sans  inconvénient  à  Téconomic  future,  à  cet  ordre  de 
choses  où  plus  d'une  dilFiculté  s'éclaircira,  et  où  plusieurs 
s'étonneront  même  des  craintes  et  des  doutes  qui  agitent 
présentement  leur  pensée. 

Que  m'importe  que  mes  actions  prévues  soient  entrées 
dans  le  plan  du  Créateur?  Ma  volonté  en  est-elle  moins  à 
moi  ?  Nous  trouvons  dans  l'Ecriture  un  passage  qui  explique 
assez  bien  comment  la  prescience  divine  peut  s'accorder  avec 
la  liberté  humaine. 

David,  fugitif  devant  Saiil,  et  renfermé  dans  la  ville  de 
Ceïla,  qu'il  venoit  de  préserver  de  la  fureur  des  Philistins, 
engagea  le  grand  prêtre  Abialhar,  fils  d'Achimélech,  à  pren- 
dre l'éphod  en  sa  faveur. 

«  Et  David  s'exprima  ainsi  :  Seigneur,  Dieu  d'Israël ,  votre 
a  serviteur  a  entendu  que  Saiil  se  dispose  à  entrer  dans  Ceïla , 
«  et  à  détruire  la  ville  à  cause  de  moi  ; 

«  Dites  à  votre  humble  serviteur,  Seigneur,  Dieu  d'IsniCl, 
(c  si  les  habitans  de  Ceïla  me  livreront  entre  ses  mains,  et  si 
ff  Saiil  entrera  dans  la  ville?  Et  le  Seigneur  répondit:  11  y 
«  entrera. » 

David  ajouta  :  «  Les  hommes  de  Ceïla  me  livreront-ils  à 
«c  Saùl,  moi  et  les  gens  de  ma  suite  ?  Et  le  Seigneur  répondit  : 
«Ils  vous  livreront.  » 

David  se  retira  donc  avec  ses  gens  d'armes,  et  sortit  de 
Ceïla  K 

Le  parti  adopté  par  le  fils  d'îsaï  empocha  la  vérification 
de  l'oracle.  Qui  ne  voit  que  David  resta  maître  de  sa  vo- 
lonté? L'annonce  n'étoit  que  conditionnelle,  et  subordonnée 
au  choix  de  l'interrogateur.  Dieu  savoit  bien  que  David  sor- 
tiroit  de  Ceïla.  Si  celui-ci  avoit  dû  y  rester,  il  l'eût  bien  su 
encore;  et  comme  il  étoit  arrêté  dans  les  décrets  éternels  que 
David  se  verroit  assis  sur  le  trône  d'Israël,  de  la  nature  des 
choses  la  Providence  eût  fait  sortir  un  événement  libérateur 
de  ce  prince  après  sa  prise  dans  Ceïla ,  tel  qu'un  acte  de  l'a- 
mitié généreuse  de  Jonathas  ;  car,  dans  les  destinées  humaines, 
tout  marche  par  des  causes  secondes  ;  et  il  ne  faut  pas  perdre 

*  LWro  1er  des  Rois,  ch.  xxin,  v.  9, 10, 11, 11, 


MORALES  ET  PHTMOIiOGIQUES.  208 

inicription  du  Dante  que  nous  repoussons,  parce  qu'elle  nous 
semble  injurieuse  à  la  bonté  de  l'Être  par  lequel  tous  les 
autres  ont  été  appelés  à  la  vie. 

Quelles  que  soient  les  voies  du  Seifpieur,  nous  les  adorons; 
sa  providence  est  Torcillcr  le  plus  doux  sur  lequel  des  créa- 
tures soumises  k  ses  décrets  puissent  reposer  leur  tête.  11  a 
commencé  par  être  bon,  il  ne  finira  pas  par  n'être  que  juste* 
Il  a  exigé  plus  de  nous,  dès  lors  qu'il  est  douteux  qu'avec 
un  simple  caractère  d'équité  l'on  puisse  se  rendre  agréable 
à  ses  yeux.  «  Je  ne  serai  point  indigné  à  jamais,  »  dit  le  Sei- 
gneur par  la  bouche  do  son  prophète  Isaîe.  «  Je  chanterai 
dans  rétemité  les  miséricordes  du  Très-Haut,  »  s'écrie  le 
Psalmiste  ^  avec  un  saint  enthousiasme.  C'est  dans  le  même 
sentiment  que  nous  croyons  devoir  terminer  ce  chapitre. 

CHAPITRE  XIV. 

De  la  sociabilité  et  de  la  moralité. 

Nous  ne  traiterons  point  séparément  ces  deux  qualités, 
que  la  nature  a  réunies  dans  un  sujet  oîi  la  seconde  est  une 
conséquence  immédiate  de  la  première. 

Nous  semblons  porter  en  nous-mêmes  et  dans  notre  con- 
formation extérieure  le  caractère  distinctif  d'un  besoin  social. 
Dans  ses  productions  les  plus  élevées ,  la  nature  ne  fait  rien 
sans  deux  êtres,  et  notre  corps  est  une  sorte  do  concours  de 
deux  individus  soumis  à  une  seule  volonté.  Ainsi  les  deux 
cuisses,  les  deux  jambes  et  les  deux  pieds  favorisent  la  station 
et  la  locomotion  ;  les  deux  testicules  renferment  les  germes 
de  la  vie;  les  muscles  pectoraux  et  abdominaux  se  réunissent 
pour  protéger  l'organisation  intérieure;  deux  arcs  de  côtes 
parallèles  rendent  le  mémo  service  au  cœur,  et  forment  la 
cavité  thorachique;  les  bras  et  les  mains  se  rapprochent  ]K)ur 
saisir  le  même  objet  :  doués  d'une  semblable  perception,  les 
deux  yeux,  les  deux  oreilles  et  les  deux  narines  s'exercent 
sur  un  seul  son  ,* une  seule  odeur  ou  un  seul  point  de  vue; 
les  deux  lobes  cérébraux  auxquels  ces  organes  répondent,  se 

*  MÛÊrùoréiâi  IhmM  in  ofcmiMi  coMt^ho*  Psal... 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  SOS 

dans  lenr  genre,  une  infraction  de  la  loi  naturelle  :  la  loi 
salique  est  née  avec  l'espèce  humaine;  l'hérédité  du  trône 
telle  qu'elle  a  lieu  en  Angleterre  est  une  concession  faite 
au  repos  public. 

Chasseur  ou  pêcheur,  le  mari,  dans  ses  excursions,  est  d'a- 
bord suivi  de  sa  compagne.  L'état  de  gestation  et  la  nais- 
sance des  enfans  retiennent  bientôt  celle-ci  dans  la  chau- 
mière vers  laquelle  chaque  jour,  au  déclin  du  soleil,  un 
mouvement  indélibéré  ramène  les  pas  du  chef  de  la  fa- 
mille. Il  revient  y  reposer,  d'abord  parce  qu'il  s'y  trouve 
mieux  que  tout  autre  part;  ensuite  parce  qu'il  y  voit  con- 
centrés les  objets  de  son  affection.  Pour  n'être  plus  obligé 
de  s'éloigner  trop,  ou  de  prolonger  ses  absences,  il  s'avise 
d'enclore  un  espace  de  terrain,  dans  lequel  il  renferme  quel- 
ques animaux  dont  les  mœurs  ne  tardent  pas  à  se  plier  à 
l'état  de  domesticité.  Une  prévoyance  plus  étendue  lui  fait 
dessoucher  un  angle  de  forêt  et  brûler  des  lianes,  sur  les 
débris  desquelles  il  recueille  quelques  modestes  épis.  Les 
plantes  indigènes  seront  les  premiers  objets  de  ses  soins; 
l'arbuste  qu'il  aura  remarqué  dans  ses  courses ,  et  dont  le 
fruit  moins  acerbe  aura  agréablement  étanché  sa  soif,  trans- 
planté de  sa  main,  ombragera  son  toit  rustique,  et  le  sola- 
num  qui  apaisera  sa  faim  après  une  chasse  malheureuse,  ar- 
rondira plus  près  de  lui  ses  tubercules.  Ainsi  notre  sauvage 
sera  agriculteur  autant  par  amour  que  par  paresse. 

Le  même  développement  de  goûts  naturels  et  la  même 
suite  d'idées  auront  placé  dans  son  voisinage  quelques  autres 
femilles.  Dans  les  premières  rencontres  qui  ont  eu  lieu  entre 
les  membres  qui  les  composent,  on  s'est  mutuellement  ef- 
frayé. Ce  sentiment  a  fait  place  à  la  déûance.  Quelques  dé- 
gâts auront  été  suivis  de  représailles  :  on  aura  bientôt  senti 
des  deux  parts  qu'on  se  ruineroit  en  continuant  à  se  faire 
du  mal.  Des  bornes  se  seront  élevées  de  terre.  Une  conven- 
tion a  déjà  déterminé  les  jouissances  exclusives,  telles  que 
celles  de  la  cabane,  du  parc  et  du  verger  ;  et  les  jouissances 
communes,  telles  que  celles  de  la  fontaine,  de  la  forêt,  du 
fleuve,  ou  du  littoral  de  la  mer.  Les  notions  précises  de  la 
propriété  amènent  celles  de  la  justice.  On  devient  sociable 
par  foiblesse,  juste  par  besoin,  et  bon  par  retour  sur  soi- 

19 


MORALES  BT  PHYSIOLOGIQUES.  307 

a  aussi  ses  filtres  et  ses  Gharmes,  qui  sont  à  l'épreuve  d'une 
froide  analyse.  C'est  par  des  chaînes  de  diamant  que  vous 
tenez  au  doux  fruit  de  votre  hymen.  Mères,  vous  aimez  dans 
votre  enfant  l'époux  qui  vous  Ta  donné;  vous  vous  aimes 
vous-mômes;  vous  sentez  qu'il  n'est  qu'une  répétition  do 
votre  être!  Pères,  vous  jouissez  peut-être  moins  du  présent; 
mais  votre  regard  prolongé  dans  l'avenir  y  découvre  des 
triomphes  auxquels  vous  vous  associez  en  esprit.  Vos  émo- 
tions sont  moins  vives,  et  votre  tendresse  est  plus  intéressée, 
quoique  vous  ajourniez  davantage  la  maturité  du  fruit 
dont  elle  veut  se  repaître.  C'est  pour  votre  compte  que 
vous  soignerez  cette  beauté  morale  et  ces  talens  dans  lesquels 
vous  croirez  revivre  ;  car  il  n'y  a  point  de  mort  pour  le  chef 
heureux  d'une  famille  vertueuse  :  c^est  à  vous  que,  par  an- 
ticipation f  vous  en  rapportez  la  gloire,  car  dans  les  succès 
d'un  enfant,  les  parens  prennent  toujours  la  meilleure  part, 
tandis  que  dans  le  désappointement  de  leur  amour-propre , 
ils  ne  manqueront  pas  d'en  rejeter  sur  la  nature  le  plus  pe- 
sant fardeau. 

Voilà  donc  que  l'homme ,  dans  ces  années  que  l'on  peut 
considérer  comme  une  sorte  d'apprentissage  de  la  vie,  mar- 
che escorté  de  soins,  d'amour,  d*espoir  et  de  complaisances. 
On  ne  lui  demande  rien,  parce  qu'on  en  attend  beaucoup. 
Toujours  empruntant,  toujours  recevant,  il  donne  l'avenir 
pour  hypothèque.  Personne  n'est  abusé,  car  l'espoir  est  une 
jouissance  et  la  protection  un  droit. 

Lorsque  la  nature  a  terminé  son  ouvrage ,  que  l'édifice 
du  corps  humain  est  consolidé  sur  ses  bases,  que  par  un 
développement  simultané,  l'intelligence  s'est  rendue  digne 
de  le  régir ,  et  que  la  force  et  les  moyens  acquis  ne  portent 
plus  rétro  à  rien  désirer  pour  lui-même,  parce  qu'il  n'a  plus 
besoin  de  rien,  l'âge  de  l'égoïsme  cesse.  On  aime  d'une  ma- 
nière souvent  généreuse  et  quelquefois  sublime.  Le  cœur 
cherche  à  verser  dans  un  autre  cœur  la  surabondance  des 
sentimens  qui  l'oppressent;  la  main  qui  se  sent  capable  de 
protéger,  voudroit  serrer  une  main  chérie  ;  Tesprit,  plein 
de  sensations  dont  il  s'étonne,  brûle  d'admettre  un  confi- 
dent au  partage  de  ses  richesses  ;  un  excédant  de  forces,  à 
biea  dire»  d'existe^ee9  appelle  d'autres  relatious>  «\.  V^  ^^ 


MORALES  ET  PHTSIOLOGIQUES.  209 

nos  extrémités  mises  à  nu  fait  refluer  la  jouissance  vers  un 
centre  de  sensations,  et  de  celui-ci  la  reporte  aux  extrémi- 
tés? Pourquoi  ces  plexus,  ces  glandes,  ces  reploiemens  de 
vaisseaux  destinés  à  des  sécrétions  dont  ils  prolongent  la 
durée?  pourquoi,  chez  la  mère,  cette  douce  correspondance 
du  sein  qui  allaite  avec  Torganc  qui  conçoit,  de  Foreillc 
qui  saisit  entre  mille  la  voix  d'un  nourrisson  avec  les  fi- 
bres cérébrales  d'un  certain  ordre ,  et  de  celles-ci  avec  le 
diaphragme  et  l'abdomen,  doues  d'un  tendre  frémissement? 
enfin  pourquoi  ces  messages  de  chaque  jour,  de  chaque 
heure,  entre  la  pensée  et  les  organes  sympathiques  d'union 
chez  les  êtres  essentiellement  destinés  à  se  chérir?  Nous 
nous  demanderions  encore  dans  quelle  vue,  surtout  pour 
notre  espèce,  l'acte  d'amour  exige  plus  d'un  essai  avant  de 
parvenir  à  la  fécondité?  et  par  suite  de  quel  motif  le  désir 
accompagne  celle-ci  et  souvent  lui  survit  ?  L'explication  de 
ces  étonnans  phénomènes  se  trouve  dans  leurs  effets  même. 
La  nature  vouloit  des  liens,  et'  il  falloit  qu'elle  chargeât  la 
volupté  d'en  former  le  tissu. 

Toute  créature  tend  à  sa  conservation  et  à  son  bien-être. 
Sans  un  grand  effort  d'esprit,  on  pouvoit  se  flatter  de  faire 
cette  découverte.  Nous  aimons  nos  amis,  parce  que  notre 
cœur  y  goûte  un  plaisir  d'intérêt,  d'amour-propre  ou  d'a- 
nalogie avec  nos  sentimens,  analogie  qui  en  est  une  sorte 
d'approbation;  mais  n'est-il  pas  merveilleux  qu'aimer  soit 
un  plaisir?  On  s'aime,  dira-t-ou,  dans  autrui  :  voilà  donc 
un  lien  avec  autrui,  et  c'est  déjà  beaucoup  ;  c'est  tout  même, 
puisqu'une  solidarité  de  bonheur  s'établit  ainsi  entre  les  mem- 
bres de  la  grande  famille,  et  que  chacun  se  retrouvant  dans 
son  semblable,  par  suite  de  l'attachement  qu'il  se  doit,  verse 
une  partie  de  son  affection  sur  l'être  étranger  qui  lui  re- 
trace sa  propre  image.  Le  seul  moyen  possible  de  triom- 
pher de  l'intérêt  personnel  sur  la  terre,  étoit  peut-être  de 
lui  faire  des  concessions  partout  où  il  y  avoit  à  craindre  de 
rencontrer  des  obstacles  ;  le  seul  moyen  de  le  diriger  vers 
un  but  d'utilité  commune  étoit  de  l'attaquer  par  ses  pro- 
pres jouissances.  La  Rochefoucauld  et  Helvétius  sont  partis 
d'un  principe  vrai  ;  mais  pour  ne  l'avoir  pas  saisi  dans  ses 
intentions  morales  et  philosophiques,  ils  se  soxiV.  ^wmV^ 

ta* 


MORALES  ET  PHY6IOLOGIQ0ES.  Ut 

avec  éclat,  elle  se  glisse.  On  la  voit  s'insinuer  dans  les  ha- 
bitudes qui  semblent  les  moins  dépendantes  do  son  influence, 
et  par  une  action  sourde  mais  continuelle,  elle  maintient 
l'équilibre  du  corps  politique. 

Sans  le  peu  d'alimcns  qu'une  pauvre  veuve  a  donnes,  dans 
la  matinée,  au  mendiant  qui  s'est  présente  à  sa  porte,  le 
désespoir  eût  lancé  peut-être  un  brigand  de  plus  sur  la 
grande  route;  en  cas  de  refus  de  celle  femme,  sans  l'asile 
que  le  voyageur  surpris  par  les  ténèbres  a  trouvé  dans  la 
ferme  prochaine,  ce  dernier  eût  pcuUHre  été  la  victime.  11 
seroit  téméraire  d'assurer  que  les  iilels  de  Sainl-Cloud  ne 
relèveront  pas  demain  malin  le  malheureux  qui  vainement 
vous  adresseroit  ce  soir  la  demande  d'un  léger  secours.  Qui 
ne  sait  que  dans  un  cœur  aigri  il  faut  bien  peu  de  chose 
pour  faire  déborder  la  douleur  ? 

Nous  ne  nierons  pas  que  des  élablissemens  publics  venant 
à  suppléer  partout,  d'une  manière  dxcj  à  ces  ressources  pré- 
caires réclamées  par  les  besoins  individuels,  l'étal  général 
de  la  société  ne  fût  mieux  garanti;  mais  il  est  à  craindre 
que ,  privée  de  ces  occasions  journalières  d'exercer  son  plus 
bel  instinct,  notre  espèce,  dans  chacune  de  ses  fractions, 
valût  beaucoup  moins;  car  la  nature  a  fail  de  l'homme  un 
être  compatissant,  par  cela  même  qu'elle  vouloil  en  faire 
un  être  sociable.  Celui  qui  est  parvenu  à  éteindre  dans  son 
sein  cette  précieuse  sensibilité,  s'est  rendu  indigne  de  parti- 
ciper aux  bienfaits  du  pacte  dont  elle  est  la  condition  né- 
cessaire; il  est  d'autant  plus  accusable,  que  la  qualité  dont 
il  s'est  privé  faisoit  partie  de  son  tissu  organique,  et  que 
pour  la  réduire  à  cet  état  de  nullité  il  a  eu  à  surmonter 
des  résistances.  On  l'avoit  eu  effet  personnellement  intéressé 
à  la  garde  du  dépôt  qui  lui  étoit  contié;  à  chaque  instant  il 
en  recevoit  le  prix.  Des  émotions  douces  ou  déchirantes  le 
faisoient  se  complaire ,  ou  le  ramenoienl  dans  la  ligne  de 
ses  devoirs.  Qu'est-il  arrivé?  voulant  jouir  seul,  il  a  cessé 
de  jouir;  le  muscle  privé  d'irritabilité  est  mort  à  la  >ie  or- 
ganique, et  le  cœur  fermé  à  la  pitié  est  également  mort  à 
la  vie  de  relation. 

Les  moralistes  qui  ont  jeté  la  sonde  au  fond  du  cœur  hu- 
main en  ont  rapporté  les  signes  d'un  vice  essentiellement 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  218 

loiih  de  consolation  dans  le  coup  porté  par  les  yents 
al  faîteau;  mais  il  n'en  étoit  rien, 
iel  auroii-il  mis  un  levain  d'aigreur  dans  le  sein  de 
cie?  Le  mal  d'autrui  auroit-il  des  charmes  secrets  pour 
i  sensible  des  êtres?  Nous  ne  saurions  le  croire.  Non, 
i  Providence  ne  lui  a  pas  donné  des  nerfs  délicats,  des 
lités  privées  de  griffes  aiguës,  une  bouche  inoffensive 
coeur  de  fer;  elle  n'en  a  pas  fait  un  agneau  organique 
igre  moral.  11  se  laisse  pénétrer  d'une  douce  pitié  aux 

de  la  douleur.  Dans  la  lutte  qui  s'établit  entre  celle- 
m  intérêt  personnel,  sa  volonté  première  lui  échappe 
e  toujours.  Un  tableau  de  Bélisaire  le  rendra  mélan- 
3;  l'enfant  obscur  qui  lui  tend  une  main  suppliante 
Irit,  et  l'auguste  infortune  des  rois  ne  l'a  pas  trouvé 
irmes. 

rchons  donc,  dans  une  cause  moins  défavorable  à  notre 
,  l'effet  qui  nous  occupe. 

j'en  étonnera  peut-être  au  premier  abord;  mais  nous 
ouvrons  dans  un  sentiment  profond  de  la  justice.  Notre 
n,  mûrement  examinée,  perdra  son  apparence  para- 
• 

distributions  inégales  de  la  fortune,  aux  yeux  de  la 
t  des  hommes,  ne  sont  point  des  jeux  du  hasard.  Dans 
1  de  leur  âme,  tous  croient  qu'une  puissance  cachée 
s  au  partage  des  biens  et  des  maux.  D'un  autre  côté, 
it  que  par  réflexion  que  nous  étendons  nos  regards 
à  de  notre  horizon  terrestre.  Le  premier  mouvement, 
nier  désir  est  d'être  bien  daAs  ce  premier  séjour  qui 
.  été  assigné.  La  vue  de  l'injustice,  exercée  envers  un 
er  quel  qu'il  soit,  nous  irrite;  nous  nous  prononçons 
»t  pour  lui  ;  nous  prenons  parti,  au  moins  d'intention, 

l'oppresseur.  Ce  que  nous  faisons  dans  l'intérêt  de 
)pprimc  que  nous  rencontrons  en  passant,  et  qui  nous 
s,  souvent  sans  autre  titre  que  son  infortune,  nous 
royons  encore  plus  en  droit  de  le  faire  à  notre  profit, 
cendie  qui  détruit  notre  seule  maison  nous  semble  un 
lu  ciel  dirigé  contre  nous  en  personne.  Si  la  même 
Q  a  dévoré  une  rue  entière,  nous  nous  trouvons  moins 
idre.  Une  communauté  de  malheur  nous  lQÂa!^«&K»tft 


MORALES  ET  1*&TBIOLOGIQUES.  ttit 

ceni  de  ses  enfins  qui  la  protègent  ou  Thonolrent,  amasse 
8or  la  tête  des  dépositaires  de  l'autorité  un  trésor  de  haines. 
On  n'imagine  pas  à  Paris  combien ,  dans  une  ville  de  pro- 
fince,  réléyation  d'un  ambitieux  ou  d'un  dénonciateur  sème 
de  mdoontentemens.  Le  souverain  a-t-il  été  trompé,  on  l'en 
tend  responsable ,  et  les  cœurs  se  refroidissent.  L'esprit  de 
parti  s'est-il  glissé  dans  le  sein  du  gouvernement  jaloux  de 
récompenser  des  opinions  et  non  des  services  réels,  on  pro- 
voque une  guerre  sourde  entre  les  citoyens.  Les  chefs  des 
peuples  n'ont  pas  le  droit  de  dire  :  «  J'ai  élu  Jacob  et  j'ai 
ff  rejeté  Ésaii  dès  le  ventre  de  leur  mère.  »  La  patrie  ne  peut 
et  ne  doit  avoir  de  prédilections  que  celles  qui  sont  dans  les 
intérêts  de  tous.  Donner  peu  et  demander  beaucoup  est  à  la 
Ibis  une  injustice  et  un  acte  de  déraison.  Où  cet  abus  a  lieu, 
il  y  a  fareêy  mais  non  êodéié;  où  il  domine,  nous  cherche- 
rions en  tain  un  esprit  national  qui  ne  sera  jamais  que  le 
sentiment  d'un  intérêt  commun. 

CHAPITRE  XV. 

Du  vice  et  de  la  vertu. 

Nous  avons  vu  l'esprit  de  sociabilité  nattrc  de  l'organisa- 
tion de  l'homme.  La  moralité,  que  l'on  pourroit  définir  une 
observation  des  lois  en  vertu  desquelles  les  rapports  sociaux 
doivent  avoir  lieu,  a  eu  la  même  origine.  Nous  voilà  sur  les 
traces  des  grands  principes,  suivant  lesquels  on  est  autorisé 
à  juger  la  vie  de  chaque  individu  dans  son  ensemble  et  dans 
ses  parties.  Il  ne  nous  sera  pas  difficile  de  reconnoftre  que 
ces  principes  sont  fondés  sur  les  rapports  m(îmes  de  l'asso- 
ciation. 

Rien  de  vague,  rien  d'idéal  dans  les  notions  du  vice  et  de 
la  vertu.  C'est  à  tort  que  les  moralistes,  par  leurs  définitions, 
puisées  dans  un  ordre  de  choses  trop  étranger  à  ce  qui  se 
passe  sous  nos  yeux,  sont  parvenus  en  quelque  sorte  à  faire 
de  l'un  et  de  l'autre  des  êtres  abstraits. 

La  sagesse  créatrice  n'a  pas  imposé  à  l'homme  des  devoirs 
gratuits  ;  elle  s'est  adressée  à  son  intérêt  personnel  avant  de 
parler  à  sa  raison.  C'est  de  la  pratique  des  règles  auxquelles 
est  assujettie  toute  existence,  qu'il  est  conduit  au  respect  des 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  217 

Ceci  demande  à  être  développé.  On  y  trouveroit  la  matière 
d'un  livre  qui,  traité  avec  les  soins  convenables,  auroit  droit 
à  l'estime.  Nous  espérons  que  le  lecteur  nous  suivra  avec 
intérêt  dans  cette  partie  de  notre  travail.  Si,  malgré  notre 
désir  et  nos  efforts,  l'espace  que  nous  avons  jusqu'à  présent 
parcouru  lui  a  semblé  quelquefois  aride,  nous  nous  flattons 
que  des  sites  plus  heureux  vont  reposer  sa  vue,  et  qu'il  nous 
saura  gré  de  le  conduire,  au  moins  pendant  un  temps,  sur 
des  terres  empreintes  à  chaque  pas  de  la  bonté  de  son  auteur. 

CHAPITRE  XVI. 

Da  beau  el  du  difforme  matériel  dans  les  corps  animés,  et  priocipalement 

dans  la  femme. 

Le  beau  et  l'utile,  dans  les  mœurs  comme  dans  les  arts, 
n'ont  qu'une  même  origine.  Chez  l'être  animé,  une  con- 
formation de  membres  ou  d'organes  ne  semble  heureuse- 
ment disposée  que  lorsqu'elle  répond  à  sa  destination,  et 
l'œil  n'en  suit  avec  plaisir  les  contours  qu'autant  que  la 
convenance  des  parties  avec  le  tout  a  été  observée. 

Timée  de  Lcksres,  cet  écrivain  si  souvent  et  avec  plus  ou 
moins  de  succès  commenté  par  Platon,  a  bien  dit^  :  n  que 
<c  les  principes  de  la  beauté  sont  les  justes  proportions  des 
«  parties  selon  les  parties  entre  elles,  et  les  proportions  de 
«  ces  mêmes  parties  avec  l'âme.  » 

Ces  deux  lignes  sont  pleines  de  sens,  et  nous  allons  bien- 
tôt le  prouver  en  les  appliquant  à  l'un  des  chefs-d'œuvre 
de  statuaire  en  possession  d'être  admirés  des  artistes,  chefs- 
d'œuvre  que  le  temps  semble  avoir  épargnés  par  respect 
pour  la  gloire  d'un  peuple  qui,  n'occupant  qu'un  point 
sur  la  terre  et  dans  les  âges,  n'a  pas  laissé  de  montrer  jus- 
qu'où pouvoit  s'élever,  dans  l'homme,  la  force  de  l'âme, 
celle  du  corps  et  la  sagacité  de  l'esprit. 

Nous  n'oublierons  pas  qu'un  peu  plus  loin  le  même  pen- 
seur ajoute  avec  une  précision  qui  équivaut  à  tout  un 
traité  : 

«  La  nature  a  arrangé  le  corps  à  l'instar  d'un  tabernacle, 

*  Timée  de  Locres,  De  Vàmê  du  momie,  cb.  v,  vm,  ix  et  x. 

13 


MORALES  BT  PHTBIOLOGIQUES.  tlf 

pour  le  plus  g^nd  avantage  du  snjeti  ToUjouri  Tariée  dans 
ses  molles  inclinaisons^  sans  autre  motif  que  de  se  prêter  à 
des  besoins  divers,  ici  elle  se  renfle  afin  de  contenir  des  or^ 
ganes  plus  étendus  ;  là  elle  s'abaisse  graduellement^  ne  d^ 
Tint  admettre  que  des  parties  solides  rapprochées  entre  elles« 
N'en  doutons  pas  :  un  cou  trop  volumineux,  une  taille  d»* 
Tcnile  épaisse  avant  la  maternité,  une  gorge  sans  pfoémî^ 
nence  et  sans  vallon,  des  reins  dépourvus  de  saillie,  ne  nom 
déplaisent  qu'en  ce  qu'ils  blessent  le  sentiment  secret  d'une 
aptitude  organique.  C'est  en  quoi  notre  opinion  diffère  ab-* 
solument  de  celle  du  célèbre  Burke,  qui  dans  une  simple 
variété  de  surface  trouve  des  élémens  de  beauté  dont  iiotra 
théorie  offre  le  seul  et  vrai  motif. 

En  continuant  votre  examen,  remontez  vers  cette  tête,  peù^ 
sive  puisqu'elle  est  appelée  à  être  le  siège  de  l'intelligence^ 
voluptueuse  puisque  c'est  par  elle  que  la  femme  prélude  à  sa 
oonquéte^  En  effets  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  la  vo- 
lupté est  le  grand  moyen  employé  par  la  nature  pour  aiv 
river  à  son  but  de  perpétuité.  Le  plaisir  est  au  règne  animé 
oe  que  la  gravitation  est  à  la  matière.  On  pourroit  le  définir 
une  force  morale. 

La  teinte  rembrunie  des  cheveux,  celle  plus  tranchante 
par  leur  position  des  sourcils  et  des  cils,  l'orbe  azuré  ou 
plus  sotnbre  de  l'œil,  se  détachent  admirablement  d'Un  fond 
d'ivoire  que  l'esprit  de  vie  parcourt  tantôt  avec  les  couleurs 
de  l'iris,  tantôt  avec  les  nuances  de  la  rose.  On  aime  que 
l'organe  de  la  vue  se  dessine  un  peu  largement  :  il  en  est 
plus  propre  à  transmettre  l'expression  des  sentimens  de 
l'âme.  Des  lèvres  renflées  avec  mesure  sont  agréables,  en 
ce  que  leurs  bandelettes  de  pourpre  servent  d'indices  à  la 
santé»  et  donnent  dans  un  instant  de  la  grâce  à  la  physio* 
nomie.  La  fleur  sur  le  rameau  promet  le  fruit,  et  le  sourire 
est  aussi  une  fleur  qui  promet  le  plaisir  ou  le  bienfait.  La 
nature  a  parlé  par  des  signes  avant  l'invention  des  langa- 
ges» Des  recherches  anatomiques  un  peu  suivies  apprendront 
que  des  nerfs  d'un  volume  assez  remarquable  viennent  s'é* 
panouir  sur  les  lèvres  dans  la  jeunesse  des  deux  sexes,  et 
s'y  atrophient  après  l'âge  des  émotions  tendres.  Ici  l'inten-^ 
tien  n'est  pas  nême  voilée. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  tU 

délices,  et  que  de  ces  deux  organes  destinés  à  s'éclairer  Tnn 
par  l'autre,  le  frémissement  du  désir  sera  descendu  jusqu'au 
coeur?  Le  désir  est  une  partie  intégrante  de  l'acte  auquel 
la  sagesse  productrice  a  attaché  ici-bas  la  perpétuité  de  son 
ouvrage.  Il  précède  toute  jouissance;  semblable  aux  flam- 
beaux que  l'on  se  passoit  de  main  en  main  dans  les  fêtes 
mystérieuses  d' Eleusis,  il  parcourt,  il  réchauffe  toute  l'é- 
chelle de  la  création  sensible.  Son  expression  se  reproduit 
dans  le  calice  embaumé  de  la  rose  ;  peut-être  sous  des  rideaux 
de  pourpre,  sa  douce  réalité  y  a-t-cUe  un  éclair  d'existence? 

Il  est  certain  que  presque  toujours  l'élévation  de  la  gorge 
se  prononce  indépendamment  dp  la  maternité;  que  cette 
partie  avancée  de  la  poitrine  se  présente  la  première  aux 
regards  ;  que  quand  on  la  dérobe  à  ceux-ci,  ils  la  devinent 
on  la  supposent;  que  lorsque  par  un  oubli  de  la  nature 
elle  n'a  pas  acquis  le  volume  convenable,  ils  s'étonnent;  et 
que  la  femme  a  tellement  le  sentiment  de  l'avantage  dont 
elle  jouit  sous  ce  rapport  comme  amante,  comme  épouse, 
ou  simplement  comme  être  social,  qu'elle  se  sert  de  tout  son 
art  pour  le  faire  valoir. 

Les  bras,  où  les  parties  solides  sont  adroitement  dissimu- 
lées, où  les  muscles,  semblables  aux  leviers  de  l'espèce  la 
moins  avantageuse,  implantent  leurs  tendons  à  l'extrémité 
la  plus  rapprochée  de  la  partie  qu'ils  doivent  mouvoir  (tant 
on  a  évité  avec  soin  ce  qui  pourroit  altérer  la  pureté  des 
formes!),  les  bras  se  terminent  encore  en  cônes  renversés 
auxquels  se  rattache  la  main,  ce  chef-d'œuvre  de  mécanique 
applique  aux  nécessités  de  la  vie.  Les  doigts  dont  il  se  com- 
pose redonnent  les  proportions  légères  d'un  fuseau  flexible, 
parce  que  l'être  qui  devoit  en  faire  usage  étoit  réservé  à  des 
soins  délicats,  minutieux  même,  et  qu'il  falloit  le  pourvoir 
d'un  instrument  en  rapport  avec  Télcgance  du  travail  que 
l'on  avoit  droit  d'en  attendre*. 

Il  est  très-remarquable  que  ces  formes  charmantes  de  la 
main  souhaitées  chez  une  femme,  seraient  déplacées  dans 

■  Par  une  loi  de  l'État,  les  occupations  à  l'aiguille  ne  devroientrelles  i>at  être  ex- 
clttsiTemeBt  affectées  aux  femmes  et  aux  individus  invalides  de  l'autre  sexe?  Je  serai 
t<Kijoiin  choque  de  voir  un  homme  robuste  essayer  impudemment  nn  corset,  ou  pren- 
dre la  neaore  d'aa  brodequin. 


MORALES  BT  PHYSIOLOGIQUES.  223 

fv  ^8  beau^i  fiuiYiint  Tîmée/  4oit  (Hre  harmonique  avec 
«  Ips  règles  d^  la  vie.  »  11  ne  pous  étoqneroit  pag  que  la 
femme  fftt  sous  le  ciel  la  créature  qui.  attestât  de  la  ma- 
nière la  plus  sensible  la  vérité  de  ce  principe.  Depuis  la 
pointe  de  ses  cbeveui^  jusqu'au  bout  de  ses  orteils,  tout  en 
el)^  a  été  coordonné  k  lin  but  d'utilité  ;  tout  indique  des 
intentions  favorables  à  l'individu  ou  à  l'espèce.  La  grâce 
41frriii0nie  n'est  que  l'expression  du  succès  obtenu  en  ce 
g^nre,  nu  d'une  aptitude  plus  décidée  dans  l'exercice  des 
hfS!pM$  naturelles. 

lia  pnollesse  de  la  pose  et  la  démarche  peu  assurée  du  sexe 
Ibjbla  ne  sont  pas  sans  intérêt  pour  nous,  parce  que  nous 
myons  dans  toutes  les  deux  un  recours  à  notre  protection. 
D  es(  oertain  que,  comparativement  à  l'homme,  la  femme 
n'^  pas  les  pieds  dans  la  proportion  géométrique  de  sa  sta- 
ftnro.  Jja  différence  de  la  taille  des  deux  sujets  n'étant  guère 
fQ4  d'un  douzième,  la  longueur  des  pieds  et  leur  volume 
dévoient  être  soumis  au  même  calcul.  11  n'en  est  rien,  et  le 
f«%»  en  cela  a  souffert  une  épargne  de  matière,  puisque  la 
rMnotion  qu'il  supporte  excède  un  cinquième.  La  femme 
a-|relle  le  droit  de  se  plaindre  ?  non,  dès  lors  que  les  desti- 
nations ne  sont  pas  les  mêmes. 

Assujettie  à  des  soins  sédentaires  commandes  par  la  [ges- 
totion  et  la  nutrition  des  cnfans,  elle  a  été  fondée  sur  une 
^ase  plus  étroite  que  le  chef  de  la  famille,  dont  le  travail  et 
les  courses  multipliées  dévoient  pourvoir  aux  besoins  de  tous. 
!#  délicatesse  du  pied  rend  la  marche  molle  et  quelquefois 
chancelante;  elle  exige  plus  de  circonspection  dans  la  tenue 
habituelle  du  corps;  elle  inspire  ou  entretient  la  timidité, 
et  elle  conseillcrpit  presque  une  vie  retirée,  vraiment  har- 
monique avec  rintérêt  du  ménage,  où  il  est  convenable  que 
Tune  des  principales  parties  intéressées  réside,  quand  l'au- 
tre est  obligée  à  des  absences. 

C'est  dans  le  sentiment  de  cette  vérité  qu'auroit  pu  trou- 
ver son  origine  la  coutume  attribuée  aux  Chinois  de  com- 
primer les  pieds  de  leurs  enfans  du  sexe  féminin,  coutume 
rapportée  par  certains  historiens  à  l'époque  de  quelques 
actes  d'indépendance  auxquels  se  livrèrent  les  femmes  de 
cet  empire.  On  seroit  tente  de  croire  que  la  nature  auroit 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  325 

en  dé£iut.  Il  est  certain  qu'un  pied  large  et  épaté  seroit 
plus  en  rapport  avec  la  taille  de  la  femme,  si  Ton  consultoit 
les  seules  lois  de  la  solidité  des  corps.  Toutefois  ce  n'est  pas 
sans  motifs  que  la  sagesse  du  Créateur  s'est  écartée  un  ins- 
tant de  celles-ci.  £n  formant  sur  un  autre  modèle  le  socié- 
taire qu'elle  nous  destinoit,  elle  a  eu  des  vues  en  apparence 
opposées  à  sa  marche  ordinaire,  mais  qui  rentroient  dans  ses 
plans.  Quand  elle  a  blessé  les  convenances  physiques,  c'est 
pour  assurer  des  convenances  morales.  Envisagée  isolément, 
la  femme  seroit  un  être  maltraité  de  la  nature  ;  ses  ressources 
personnelles  seroient  au-dessous  de  ses  besoins,  et  ses  moyens 
de  défense  échoueroient  contre  ses  périls.  Nous  l'avons  déjà 
remarqué  :  c'est  hors  d'elle  qu'elle  devoit  trouver  son  point 
d'appui,  parce  que  ses  attaches  et  ses  qualités  sortent  de  ses 
imperfections  mêmes.  Aussi  la  foiblesse  a-t-elle  été  placée 
d'un  côté  et  la  force  de  l'autre,  comme  des  élémens  du  bon- 
heur domestique,  séparés  dans  les  deux  sujets,  mais  toujours 
prêts  à  se  réunir  et  à  se  confondre.  Dotés  en  plus  et  en 
moins,  ils  se  doivent  réciproquement  un  supplément  et  un 
correctif.  C'est  par  ces  lois  constantes  que  la  nature  établit 
des  équilibres  dans  le  monde  élémentaire,  et  qu'on  les  voit 
naitre  dans  le  monde  moral.  Le  mouvement  universel  de  la 
matière,  sans  doute,  n'a  pas  une  autre  origine. 

La  délicatesse  des  formes  de  la  femme,  leur  poli,  leur  ron- 
deur, la  souplesse  de  sa  fibre  et  de  son  tissu  cellulaire, 
destinés  à  se  prêter  à  des  états  difTérens,  l'exiguité  de  ses 
pieds,  les  craintes  que  les  plus  foibles  impressions  lui  com- 
muniquent, sont  donc  dans  un  rapport  parfait  avec  sa  po- 
sition. Quoique  le  plus  souvent  négatives,  ces  qualités  sont 
harmoniques  avec  le  genre  de  vie  auquel  l'ont  appelé  les 
intérêts  de  la  famille;  et  le  passage  du  philosophe  locrien 
trouve  ici  son  entière  application. 

Après  avoir  parcouru  ce  champ  de  beautés,  ou  plutôt 
d'utilités  organiques,  l'œil  s'arrête  involontairement  à  l'en- 
droit même  où  la  nature  s'est  proposé  de  célébrer  ses  plus 
grands  mystères,  les  mystères  de  l'immortalité  de  l'espèce. 
Un  voile  délié,  mais  sombre,  le  rccou>Te.  Ainsi  le  sanc- 
tuaire delphien  avoit  ses  rideaux  et  ses  ténèbres.  Y  a-t-il 
une  beauté  réelle  dans  ces  teintes  rembrunies?  Y  verra-t-on 

18. 


MORALES  If  PHYSIOLOGIQUES.  3S7 

été  plu  vivemant  impreMionnèe.  En  général  les  attaehemens 
dégagés  de  l'influence  des  sexes  auront  peu  de  prise  sur 
•lie.  Aussi  dans  les  fastes  de  cette  moitié  de  l'espèce  hu- 
maine on  cherchera  en  vain  des  Oreste  et  Pylade,  des  Uar- 
modius  et  Aristogiton.  La  nature  savoit  ce  qu'elle  faisoit  en 
lui  refusant  Famitié  désintéressée.  Pour  fonder  le  contrat 
sooialy  il  falloit  trouver  un  être  qui  inspirât  et  respirAt 
l'a^iour,  et  c'est  cette  nécessité  qui  a  présidé  à  Torganisation 
particulière  de  celui  dont  nous  nous  occupons. 

Suivant  un  de  nos  premiers  physiologistes  dont  la  doc- 
tiine,  quant  à  la  partie  que  nous  traitons  dans  ce  chapitre, 
86  présente  avec  une  masse  imposante  de  faits  et  do  proba- 
liilités,  la  cervelet,  le  ganglion  cérébral  qui  le  surmonte,  et 
li  ganglion  supérieur  de  la  tête,  dans  lesquels  réside  spé- 
cialement le  sentiment  de  la  propension  sexuelle,  de  la 
tMidreise  maternelle  et  de  l'adoration,  sont  proportionnelle- 
ment beaucoup  plus  développés  chez  la  femme  que  chea 
rhomme,  surtout  si  l'on  considère  que  le  cerveau  de  celle-ci 
•it  moips  volumineux  et  moins  élevé  vers  la  partie  frontale 
qui  constitue  la  vigueur  de  Tintelligence.  La  nature  auroit 
donc  départi,  avec  une  sorte  de  prodigalité,  à  une  moitié  de 
Paspéce  humaine,  ces  motifs  puissans  d'un  triple  amour 
dont  un  seul  retranché  feroit  périr  l'espèce  entière  ^  1  Les 
Mganes  que  nous  venons  de  désigner  représentant  à  eux 
seuls  la  grande  masse  de  l'encéphale  féminin,  un  développo- 
ment  gussi  prononcé  est  la  preuve  la  moins  douteuse  d'une 
dasiinatic»!  spéciale.  Ainsi  que  penser  do  la  femme  dont 
l'âme  ne  s'ouvriroit  à  aucun  sentiment  tendre?  Elle  auroit 
beau  nous  offrir  la  plus  brillante  réunion  de  talens;  elle 
cxcelleroit  en  vain  dans  les  créations  du  génie  (  si  le  génie 
exista  jamais  sans  un  cœur  !  ),  nous  ne  verrions  en  elle  qu'un 
être  dégradé.  C'est  la  fleur  chargée  de  pétales  inféconds  que 
Mjette  la  main  du  botaniste.  Faite  pour  aimer,  la  femme 
a'est  rien  si  elle  n'aime;  elle  n'est  rien,  si,  en  aimant,  elle 


*  D'ane  proportion  plus  petite,  la  tt^to  île  la  femme  oITrc  aussi  une  autre  forme  que 
k  aètre.  Plus  aiguë  à  son  sommet ,  eUe  se  prolonge  davantage  vers  la  partie  occipi- 
tye.  De  là  on  emplacement  vaste  pour  certaines  portions  du  cerveau  et  rdtréci  pour 
#MtTM.  Les  esoHptions  admises,  cette  remarque  anatomique  ne  sauroit  6tre  téw{née 


MORALES  ET  PHTSIOLOGIQUES.  3)9 

largue  teulement  chez  an  petit  nombre,  les  oueanx  par 
Kemple,  lorsqu'ils  sont  destinés  à  se  reproduire  plusieurs 
lis  dans  la  même  année.  Aussi  y  a-t-on  vu  un  emblème  de 
délité  conjugale. 

Quant  à  nous,  il  ne  fallait  rien  moins  qu'un  entraînement 
iirable  de  Tun  des  sexes  vers  l'autre,  pour  assurer  au  plus 
ible  les  soins,  les  attentions,  le  produit  du  travail,  les  ali* 
lenSy  avec  la  protection  journalière,  dont  il  ne  peut  se 
asser  pendant  la  gestation  et  même  pendant  l'allaitement. 
\n  cela,  peutrétre  inférieur  à  l'amour  chez  la  femme,  l'a- 
lour  chez  l'homme  ne  reçoit  guère  que  du  temps  son  ca- 
actère  de  moralité.  Presque  toujours  il  commence  par  être 
msoel,  et  la  nature  lui  donne  pourj  premier  aliment  la 
eauté  physique  de  sa  compagne.  Sans  l'amorce  de  volupté 
ai  retient  un  des  époux  sous  le  toit  domestique  et  la  facile 
)mplaisance  de  l'autre ,  les  désirs  irrités  iroient  porter  le 
*oublc  ailleurs.  La  société,  telle  que  l'a  voulue  le  Créateur, 
e  se  formcroit  pas,  ou  seroit  bientôt  dissoute. 

Si  l'être  féminin,  privé  tout-à-coup  de  ses  organes  distinc- 
ifs,  pou  voit  perdre  aussi  leurs  annexes  et  dépendances,  il 
eroit  moins,  beaucoup  moins  qu'un  eunuque  du  nôtre.  La 
îmme  qui  ne  peut  plus  concevoir  se  voit  enlever  chaque 
9ur,  mais  d'une  manière  lente,  une  partie  de  sa  vie  de  re- 
stions; elle  change  de  caractère,  de  forme  même.  En  lui 
diappant,  le  signe  de  sa  fécondité  la  jette  dans  un  état  de 
ristesse  qu'elle  a  peine  à  vaincre;  le  système  productif 
l'isole,  se  flétrit  chez  elle;  et  quoiqu'il  ne  lui  soit  pas  in- 
terdit de  cueillir  encore  quelques  fleurs  stériles  dans  le  sen- 
tier de  l'existence,  sans  ses  vifs  souvenirs  de  mère  et  d'épouse, 
i  certains  égards,  elle  deviendroit  homme,  mais  de  l'espèce 
la  moins  favorisée,  tant  il  est  vrai  qu*en  perdant  sa  qualité 
d'être  générateur,  elle  perd  le  plus  beau  de  ses  titres. 

Aussi  vous  vous  intéresserez  spécialement  à  l'homme  vieil- 
'ard;  vous  trouverez  de  la  beauté  dans  ses  formes;  le  peintre 
^  placera  avec  avantage  dans  ses  tableaux;  la  jeune  fille 
•lle-méme  n'en  détournera  pas  les  yeux,  tandis  que  la  femme 
^rvenue  à  cette  époque  de  la  vie  ne  peut  prétendre  qu'aux 
eules  jouissances  domestiques  qu'elle  a  su  se  ménager  dans 
^  propres  foyers.  Sa  beauté  physique  s'est  éclipsée  avec 


MORALES  Kf  MIVftIOI.OGlQUES.  |l| 

feno^  anflritAt  en  image  de  dMtructioii.  Voilà  paqfqiioi  Qoud 
ngarcjerom  loojoun;  avec  plu«  d'intérêt  la  tige  touffue  d'ua 
kiire  que  sai  radnes  exhumées.  Familiarisé  pourtant  avap 
cette  dernière  vue,  le  botaniste  y  trouvera  un  motif  d'ad- 
miration, ainsi  que  Tanatomiste  le  puisera  dans  retamen 
des  entrailles  animales. 

Nous  ajouterons  qu'il  entre  dans  les  conditions  dont  se  forme 
«1  nous-mêmes  une  idée  de  la  beauté,  de  supposer  un  empla- 
eement  en  rapport  avep  les  parties  internes  de  Torganisa- 
tion  chez  les  sujets  fictifs  ou  réels  dont  nous  faisons  la  rencon- 
tre. Un  ventre  rentré,  une  poitrine  aplatie,  n'ont  pas  d'autres 
motifi;  pour  blesser  nos  yeux.  Ceux-ci  ne  s'arrêtent  pas 
aaiqaeinent  à  la  surface  des  corps  animés.  Avant  que  la 
ligue  extérieure  nous  donne  une  idée  de  la  perfection,  il 
fiut  que,  dans  notre  esprit,  elle  se  prête  sans  peine  aux 
proportions  intérieures  du  mécanisme. 

Il  seroit  superflu  de  combattre  les  autres  objections  de 
l'auteur  anglais.  Le  lecteur  est  aussi  en  état  que  nous-mêmes 
dfen  faire  justice.  Plus  il  poursuivra  ses  études  du  beau, 
plus  il  se  pénétrera  de  la  vérité  absolue  du  principe  que 
Boui  venons  d'émettre. 

Nous  ne  prétendons  pas  que  le  même  mode  d'applieation 
ait  lieu  précisément  et  suivant  les  mêmes  procédés,  dans 
tous  les  autres  globes  où  la  bonté  créatrice  a  sans  doute 
étendu  son  empire  ;  car  où  Ton  découvre  de  la  matière,  on 
suppose  bientôt  une  animalisation.  La  première  n'est  qu'un 
moyen  ;  la  seconde  est  le  but.  Ce  n'est  pas  pour  y  faire 
croître  des  arbres  que  la  parole,  essentiellement  agissante, 
a  peuplé  d'astres  la  voûte  azurée.  Elle  a  eu  en  vue  la  vie, 
tt  par  la  perfection  de  celle-ci,  la  pensée  qui  en  est  le  plus 
beau  développement.  Il  n'entre  pas  dans  nos  aperçus  possi- 
Mes  de  déterminer  quelle  est  la  texture  de  ces  êtres  vivans 
et  pensans.  Nous  ne  saurions  nous  les  représenter  qu'avec 
nos  organes  ;  et  ce  seroit  vouloir  qu'il  existât  partout  des 
similitudes,  ce  qui  ne  se  peut  croire,  Dieu  nous  annonçant 
d^i  par  le  spectacle  de  la  nature  offerte  à  nos  regards,  que, 
riche  d'idées,  il  a  varié  à  l'infini  son  ouvrage.  Mais  il  nous 
est  permis  de  dire  que,  partout  où  sa  puissance  s'est  exercée, 
il  a  ordonné  ses  conceptions  sur  les  principes  exposés  dans 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  23S 

▼ierge  ;  plus  loin,  elles  s'arrêtent  avec  calme  an  miliea  des 
Tastes  parasols  d'aulnes  et  des  obélisques  de  peupliers  qui 
croissent  sur  leurs  bords.  Les  accidens  de  l'ombre  et  de  la 
lumière,  les  demi-teintes  et  les  nuances  plus  vives  de  ver- 
dures y  l'avance  du  coteau  qui  projette  son  ombre  sur  une 
partie  du  petit  lac  et  de  la  prairie  voisine ,  4'échappée  de 
vue  qui,  après  avoir  éclairé  l'autre  des  rayons  pourprés  du 
soleil  couchant,  vous  permet  de  suivre  une  perspective  où 
les  plans  se  dégradent  avec  sagesse,  certainement  commu- 
niqueront à  ce  paysage  un  vrai  caractère  de  beauté.  Un  mou- 
vement Indélibéré  y  ramènera  plus  d'une  fois  vos  pas  ;  et  si 
les  distances  vous  interdisent  ce  but  de  vos  courses  pédestres» 
votre  imagination  ne  cessera  de  vous  en  rapprocher. 

Maintenant  interrogez  vos  premières  émotions  :  elles  vous 
répondront  (  n'en  doutez  pas)  que  ce  site  vous  a  séduit , 
parée  que  de  prime-abord  vous  y  avez  démêlé  mille  conve- 
nances qui  pouvoient  assurer  votre  bonheur.  Vous  avez  re- 
marqué que  là ,  sur  la  pente  de  cette  colline ,  votre  maison 
seroit  avantageusement  assise;  que  ce  bouquet  de  vieux  sa- 
pins la  protégeroit,  en  côté,  contre  les  vents  de  l'ouest,  tandis 
qu'en  face  l'épais  feuillage  des  hêtres  et  des  ormes  épars  la 
garantiroit  des  feux  du  midi.  Les  eaux  qui  parcourent  votre 
domaine  en  assurent  la  vie  et  la  fécondité  :  c'est  ce  que  vous 
avez  très-bien  vu.  Vous  .avez  supposé  le  petit  lac  poisson- 
neux, et  vous  n'avez  pas  manqué  de  vous  dire ,  en  côtoyant 
de  l'œil  ses  bords  ombragés,  qu'il  favoriseroit  au  moins  votre 
goftt  pour  la  méditation  ;  car  l'homme  est  un  être  essen- 
tiellement rêveur  de  sa  nature.  Enfin,  privé  de  la  douceur 
de  transporter  vos  pénates  sur  cet  angle  privilégié  de  la 
terre,  et  d'y  oublier  en  paix  les  torts  d'autrui,  peut-être 
même  les  vôtres,  vous  regretteriez  qu'il  ne  profitât  pas  à 
quelque  être  de  votre  espèce.  Vous  y  placez  donc  en  esprit 
une  simple  cabane.  Il  tarde  à  votre  impatience  qu'un  mo- 
deste troupeau  vienne  s'éparpiller  sur  l'herbe  de  la  colline; 
et  pour  compléter  le  charme  résultant  de  l'alliance  des  i«<t- 
lités  physiques  et  morales,  vous  appelez  au  foyer  rustique 
un  couple  hospitalier  et  vertueux.  Ce  sera,  si  vous  le  voulez, 
Philémon  et  Baucis. 

Dans  les  déserts  de  la  Syrie^  le  voyageur  bi&Vë  so^\fVt^ 


MORALES  Wt  PHYSIOLOGIQUES.  %H 

tuantes  ie  la  beauté,  que  ccUc-ci  disparottra  partout  où  le 
premier  de  ces  caractères  s'effacera  ou  sera  soupçonné  d'al- 
tération. 

VappUeation  de  quelques  nouveaux  exemples  mettra  dans 
tout  son  jqur  cett&yérité,  qui  n'est  qu'une  conséquence  de 
notre  principe. 

Un  teint  éclatant,  chex  une  femme,  a  droit  à  notre  élogei 
quand  ce  teiut  se  fait  remarquer  sur  des  forn^es  purement 
depsinées;  mais  on  ne  l'exige  pas  chez  une  ^pagnole,  et 
on  la  trouve  belle  malgré  l'absence  du  coloris  :  on  le  désire 
encore  nioins  chez  un  homme ,  dont  les  traits  mâles  doi- 
Ffiot  porter  l'empreinte  du  travail  auquel  l'a  condamné  la 
nature. 

Vous  rencontrez  tous  les  jours  de  ces  figures  régulières 
Qft  brillent  d'heureuses  proportions.  L'artiste  le  plus  exi- 
(eant  n'y  trouvoroit  pas  matière  à  sa  critique;  et  toutefois 
yons  ne  sauriez  les  dire  belles  :  le  vulgaire  en  cherche  vai- 
nement la  cause*,  mais  le  philosophe  observateur  a  démêlé 
l'expression  d'un  mauvais  naturel  qui  rcmbruniroit  le  front 
d'nne  Vénus,  fût-elle  peinte  par  le  Titien. 

Pendant  long-temps  nous  avons  attaché  nos  yeux,  avec 
plaisir,  sur  ces  bouches  vermeilles  qui  offrent  les  couleurs 
vives  et  transparentes  de  la  cerise  presque  arrivée  à  sa  ma- 
inte; depuis  qu'un  habile  praticien  de  nos  amist  parti- 
fnlièrement  livré  à  l'étude  des  maladies  du  tissu  oellulaire« 
ions  a  fait  remarquer  que  des  lèvres  de  cette  espèce  ne  sont 
que  trop  souvent  le  signe  d'une  affection  scrofuleuse,  nous 
nous  sentons  repoussés  à  la  vue  de  ces  bandelettes  d'écar- 
late,  et  nous  préférons  sur  la  bouche  d'une  femme  un  co- 
loris moins  vif  et  moins  brillant. 

Si  les  individus  affligés  d'un  goitre  jouissoient  d'une  meil- 
leure santé  ou  d'un  surcroît  de  forces,  et  s'ils  parvenaient  à 
aoe  plus  heureuse  vieillesse,  nul  doute  que  le  goitre  ne  de- 
vint une  beauté  du  premier  ordre,  que  nous  ne  le  tinssions 
pour  tel,  et  que  dans  notre  esprit  il  ne  fût  assimilé  à  ces 
émincnces  qui ,  sur  le  corps  d'une  jeune  vierge ,  fixent  agréa- 
l)lement  nos  regards.  Il  est  également  probable  que  dans  C0 
cas  la  nature  eût  répandu  plus  généralement  cet  indice  d'une 
perfection  intérieure;  mais  en  le  reléguant  dans  le  Valais^ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  tVI 

5  deux  derniers  cas  cités,  puisqu'à  beaucoup  d'égards 
e,  dans  notre  espèce,  transforme  en  but  un  simple 

6  plaisir.  Pour  s'exprimer  avec  exactitude,  l'utile 
int  ici  que  dans  l'une  de  ses  branches,  il  faut  que 
éorie  soit  bien  positive,  puisque  ce  seul  retranche- 
ffit  pour  neutraliser  aux  yeux  de  l'homme  l'action 
toujours  prépondérante  de  la  beauté. 

us  laissons  donc  plus  séduire  par  un  enthousiasme 
landc,  et  prononçons  hardiment  que  la  beauté  cor- 
en  réalité  ou  en  image ,  n'est  que  la  manifestation 
ititude  plus  décidée  à  conserver,  d'abord  l'individu 
d  on  la  remarque,  et  ensuite  à  perpétuer  la  grande 
dont  il  a  été  établi  le  continuateur.  La  beauté  des 
aanimées ,  comme  devant  concourir  au  même  but, 
ans  ce  principe. 

CHAPITRE  XVIII. 

Du  beau  et  du  difforme  en  morale. 

monde  apparent  que  nous  venons  de  parcourir,  pas- 
is  ce  domaine  plus  vaste,  dont  il  n'est,  à  bien  dire, 
)ortiquc  :  nous  voulons  parler  du  monde  moral.  La 
1  aura  bientôt  reconnu  que  nos  principes  y  reçoivent 
liante  application. 

les  mœurs,  rien  de  beau  que  Vuiile.  En  remontant 
té  individuelle,  qui  en  est  le  premier  objet,  à  Ten- 
de la  société  dont  il  assure  le  bonheur,  plus  l'utile 
e  d'êtres,  plus  il  devient  recommandable.  Il  revêt 
vement  les  titres  de  sage,  de  bon,  de  grand,  de  gé- 
d'hcroïquc  ou  sublime,  et  de  divin.  Parcourons  les 
legrés  de  cette  série ,  et  nous  verrons  les  actes  de  la 
laine  prendre  divers  caractères  et  diverses  nuances  de 
dans  les  proportions  de  l'avantage  qu'en  retirent  l'in- 
la  famille,  la  contrée,  la  nation  et  l'espèce  entière, 
{uelle  ils  ont  quelque  point  de  contact. 
1  le  Crotoniate  dévore  un  bœuf  :  né  avec  une  âme 
,  mais  égaré  par  une  fausse  direction  de  ses  d^m^ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  389 

Dbli^d  de  l'Earope^  la  nation  anglaise  be  seroit-elle  pas 
ins  ce  cas? 

Vous  aimez  vos  enfans,  c'est  bien  ;  voilà  comment  le  getire 
amâin  s'éternise»  Pour  Icilr  procurer  des  emplois  publics, 
ma  calomniez  des  titulaires  et  vous  les  faites  juger  au  poids 
38  cent  jours;  vous  n'êtes  plus  qu'un  vil  ëgoTsto,  votre 
HTcle  est  trop  resserré. 

Bn  certains  cas,  uti  noble  ressentiment  est  permis  ;  il  tend 
Di  repoé  de  l'individu.  L'obscur  citoyen  qui  pardonne  tous 
38  tdrts  s'expose  à  toutes  les  offenses.  Sa  longanimité  n'a 
Ï€n  de  reoommandable  ;  on  l'impute  à  foiblesse  :  mais  apl*ès 
es  grindes  secousses  intérieures  des  États»  la  clémence  du 
rince  est  belle ,  parce  qu'elle  calme  toutes  les  craintes  et 
a'ëlle  console  la  patrie  déchirée  par  les  guerres  civilesi 
^oilà  pourquoi  le  «  soyons  amis,  Ginna,  a  seroit  burlesque 
ans  la  bouche  d'un  bourgeois  de  Paris  que  son  gendre 
Droit  l'ésolu  d'assassiner,  tandis  qu'il  est  sublime  dans  celle 
'Auguste  pardonnant  sur  le  premier  trône  de  l'univers. 
Quelle  est  la  vertu  la  plus  agréable  au  peuple  dans  un 
Hmime  public,  nous  ne  disons  pas  dans  tin  prince,  puis- 
[u'il  est  évident  que  celui-ci  étant  le  dépositaire  de  tout 
e  tK>aToir  de  la  loi,  la  justice  sera  toujours,  aux  yeux  de 
ei  sujets  )  le  plus  bel  ornement  de  sa  couronne?  Certes, 
^est  le  désintéressement.  On  attend  tout  de  celui  qui  n'a 
rifcn  à  demander;  on  ne  craint  rien  de  celui  qui  n'a  pas  de 
rafes  personnelles.  L'incorruptibilité  enlève  tous  les  hom- 
ilages,  parce  qu'elle  met  à  couvert  les  intérêts  les  plus  di- 
v^ftts  des  citoyenSi  Cette  qualité  ne  sauroit  exister  réellement 
MBS  fanbtisme  ou  sans  vertu.  Aussi,  chez  nous,  l'homme  de 
k  terreur  l'a-lril  long-temps  opposée  avec  succès  aux  atta- 
rdes dirigées  contre  son  odieux  pouvoir. 

On  veut  qu'une  bienfaisance  presque  pudibonde  dans  ses 
Ittei  cache  la  main  par  laquelle  elle  opère.  Cela  est  timt 
i^Qple  t  il  est  bon  que  l'homme  secouru  dans  ses  besoins 
^serve  le  noble  sentiment  de  sa  dignité;  il  est  convenable 
*^reque  celui  qUi  assiste  n'ait  pas  le  droit  de  s'en  pré- 
^r.  L'orgueil  tueroit  bientôt  la  bonté,  ou  l'énergie  mo- 
^  Kuticomberoit  sous  le  poids  de  l'humiliation.  Ainsi  Booc 
attendra  du  Dieu  de  ses  pères  le  prix  de  sa  charité  compa- 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  341 

mté  physique  est  personnelle  à  l'individo.  Elle  est 
e  temps  Tannonce  des  avantages  dont  il  peut  jouir 
peut  procurer;  mais  la  beauté  morale  est  par  ex- 
le  gage  de  ceux  qu'il  promet  aux  autres.  Aussi  est- 
cette  proportion  qu'on  les  estime  toutes  les  deux. 
e  tel  trait  d'une  vie  estimable  qu'il  est  généreux  et 
y  parce  que  l'unité  y  a  été  oubliée  au  profit  du 
ou  sacrifiée,  par  celui  qui  seul  en  avoit  le  droit,  à 
me  de  ces  affections  qui  immortalisent  le  système 
»n  ose  dire  quelquefois  de  ce  trait  qu'il  est  dtvtit» 
l'il  semble  inspiré  par  I'Étre  qui,  dans  sa  bonté, 
;  la  généralité  des  hommes ,  et  dont  la  protection 
ans  doute  plusieurs  catégories  de  créatures  qui  ne 
lent  pas  en  intelligence. 

roits  et  nos  devoirs ,  nos  vertus  et  nos  vices ,  sont 
*  cette  règle  invariable.  Plein  de  respect  lui-même 
principe  éternel  dont  elle  émane,  Dieu  a  voulu  que 
fût  l'utile,  et  il  en  a  donné  l'exemple  dans  le  bril- 
stable  de  ses  œuvres.  Quoi  de  plus  beau  que  le  so- 
ï  les  phénomènes  de  la  végétation,  de  l'animalisa- 
la  nutrition  et  de  la  fécondité?  Quoi  de  plus  beau 
relations  qui  unissent  la  mère  à  l'enfant  à  peine 
'homme  de  la  contrée  à  ses  compatriotes ,  le  sujet 
e,  et  l'être  à  toute  son  espèce  ?  Mais  aussi,  quoi  de 
ntiellement  utile?  Le  beau  matériel  et  le  beau  mo- 
èdent  donc  d'une  même  source,  et  tous  deux  la 
,  dans  une  intention  bienfaisante. 
:té  est  sûrement  une  chose  recommandable  ;  elle  pu- 
œur  de  l'homme,  qu'elle  met  en  présence  d'un  beau 
et,  en  calmant  la  première  fougue  de  ses  appétits, 
irige  vers  des  jouissances  raisonnées.  Mais  si ,  se 
à  une  observance  servile  de  rites  et  de  sacrifices, 
endoit  dur  et  intolérant;  si,  courbant  sa  tête  sous 
les  préjugés,  elle  le  façonnoit  à  l'oppression;  si, 
it  dans  le  libre  exercice  de  ses  facultés  naturelles  et 
,  elle  l'empéchoit  de  poursuivre  la  noble  carrière 
devant  lui  par  la  main  du  temps ,  ou  aplanie  par 
ses  devanciers  ;  si  enfin  elle  cessoit  d'être  M,i%\t  ici- 
adividu  et  à  l'espèce,  elle  perdroit  à  l'instant  tous  ses 

14 


MORALES  n  FHTtlOLOGIQUES*  S4S 

TexiMriiiieiily  et  le  beau  dans  les  mœurs  tant  publique!  que 
péronnelles,  ne  sont  que  VuttUf  dont  les  degrés  pourraient 
êtra  fixés  par  une  ligne  graduée  qui,  de  Tunité,  s'élèverait 
indéfiniment. 

CSette  mesure,  appliquée  à  la  vertu ,  en  sens  inverse  peut 
rétre  également  au  vice.  Plus  ce  dernier  eompromet  d'in-» 
térêts,  plus  il  devient  difforme  et  criminel.  La  morale  ne 
suit  pas  d'autre  règle  dans  l'application  du  blAme;  la  juris- 
prudence, dans  celle  du  châtiment.  L'assassin  est  plus  cou- 
pable que  le  suicide,  et  le  conspirateur,  dans  un  état  légal, 
q[ae  l'aasassin  même,  parce  que  l'ennemi  d'un  seul  sera  tou- 
joiuns  moins  à  craindre  que  celui  de  tous. 

Il  y  a  de  la  lâcheté  k  porter  la  main  sur  une  femme;  il 
y  a  crime  à  le  faire  quand  elle  est  enceinte,  parce  que  c'est 
frapper  du  même  coup  deux  êtres  sans  défense.  La  nature 
4onne  en  cela  l'exemple  du  discernement  :  elle  respecte  le 
sein  qui  nourrit  et  les  entrailles  qui  ont  conçu.  11  est  rare 
ta  effet  que  les  femmes  périssent  de  maladie  pendant  la 
grossesse  ou  l'allaitement. 

On  nous  dira  qu'à  l'île  Formose  on  tue  les  vieillards, 
pour  épargner  à  ces  infortunés  les  misères  d'une  existence 
qui  s'éteint ,  et  à  la  société  une  consommation  inutile,  et 
Fon  nous  demandera  si  le  parricide  y  doit  être  Jugé  sur  les 
principes  que  nous  venons  d'établir. 

Sans  hésiter,  nous  nous  emparons  de  l'affirmative  :  puis- 
qu'il est  prouvé  que  le  travail  d'un  homme  peut  en  nour- 
rir plusieurs,  il  n'importe  pas  tant  à  une  société  humaine 
que  l'on  y  fasse  une  économie  de  vivres  et  de  vétemens,  que 
de  maintenir  dans  les  cœurs  des  sentimens  de  bonté  journa- 
lière et  de  bienveillance.  L'habitude  du  parricide  doit  ren- 
dre ces  insulaires  durs  et  féroces  entre  eux.  Voilà  quant  au 
général.  A  l'égard  du  vieillard  retranché  avec  violence  du 
nombre  des  vivans ,  ses  enfans  commettent  une  injustice 
dans  sa  personne ,  en  n'acquittant  pas  la  dette  qu'ils  ont 
contractée  envers  l'être  aux  soins  prolongés  duq[uel  ils  doi- 
vent le  bienfait  de  la  vie.  11  est  certain  que  si  on  le  traitoit 
avec  les  tendres  égards  réclamés  par  son  fige  et  les  services 
qu'il  a  rendus  à  sa  famille,  ses  infirmités  auraient  leur  cou- 
tnpoida;  le  bonheur  pourroit  même  luire  encore  à  ses  yeux} 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  244» 

sancCy  pèche  en  deux  manières.  D'abord,  il  essaie  sur  lui- 
même  une  asphyxie  ;  ensuite  il  dresse  un  acte  d'accusation 
contre  celui  dont  la  bonté  a  fait  à  nos  nerfs  olfactifs  repous- 
ser Tassa  fœtida,  et  sympathiser  avec  les  émanations  de  l'o- 
ranger ou  de  la  violette. 

Nous  permettons  à  Fhomme  cette  mélancolie  qui,  au  sein 
même  des  plus  doux  plaisirs  avoués  de  la  vertu,  semble  lui 
rappeler  les  secrets  d'une  nature  meilleure,  vers  laquelle  il 
se  sent  porté  par  la  simple  dcmi-conlidcnce  qu'il  en  a  reçue. 
Une  telle  disposition  est  propre  à  répandre  un  charme  tou- 
chant sur  notre  voyage  terrestre.  Tout  en  nous  préservant 
d'un  attachement  trop  vif  pour  des  biens  transitoires,  elle 
place  une  consolation  à  côté  des  contrariétés  et  des  peines 
inséparables  de  la  route  ;  mais  un  dégoût  formel  de  la  vie, 
tel  qu'il  est  préconisé  dans  certains  livres  et  certains  récits 
de  voyageurs  atrabilaires,  n'a  rien  d^utile  en  soi-même  ;  il 
nous  détache  prématurément  du  plan  de  la  création,  avant 
que,  pour  ce  qui  nous  concerne,  il  ait  atteint  la  perfection 
dont  il  est  susceptible.  C'est  le  suicide  en  permanence.  Quel 
est  le  maître  qui  voudroit  employer  l'ouvrier  sur  le  front 
duquel  la  douleur  seroit  toujours  empreinte  :  «  Vous  ai-je 
«donc  maltraité,  lui  diroit-il,  et  de  quoi  vous  plaignez- 
«  vous  ?  Vous  attendez  quelque  chose  de  mieux  ?  eh  bien  ! 
«  que  la  douce  hilarité  de  vos  traits  me  l'apprenne;  car  je 
«  ne  vous  ai  pas  donné  l'espoir  pour  vous  porter  à  mépriser 
«  mes  présens.  Si  mon  projet  étoit  de  vous  faire  passer  par 
«  une  progression  continuelle  de  félicité,  vous  ne  consenti- 
«  riez  donc  jamais  à  jouir  de  mes  bienfaits,  et  la  dixième 
«  économie  vous  verroit  aussi  malheureux  que  la  première.  » 

11  n'est  pas  un  globe  sur  lequel  la  bonté  infinie  n'ait  versé 
une  somme  quelconque  de  bonheur.  Heureux  qui,  n'empié- 
tant pas  sur  la  portion  d'autrui,  peut  savourer  la  sienne 
avec  reconnaissance  !  car  cclaj  ne  lui  sera  point  imputé  à 
crime. 

Gomme  nous  aimons  mieux  prévenir  les  objections  qu'a- 
voir à  y  répondre,  nous  observerons  qu'il  seroit  inconséquent 
de  chercher  dans  nos  principes  l'excuse  de  la  jeune  per- 
sonne, chez  laquelle  une  sage  réserve  et  une  aimable  inno- 
cence n'ont  pas  été  un  préservatif  de  la  séduction.  Julie  d'É- 

14. 


MORALES  BT  POrglOLOGIQUES.  U1 

mant^  nons  ne  mettons  pis  en  doute  le  chtme  qui  résulta 
de  ses  effets.  Mais  où  le  saisir,  si  on  en  distrait  la  présomp» 
tion  de  l'innocence  de  mœurs,  que  tout  homme  de  bien  est 
intéressé  i  trouver  dans  sa  compagne  ?  et  dans  le  cas  où  un 
instinct  particulier  Tiendroit  colorer  les  joues  d'une  jeune 
fille  de  ce  tendre  incarnat  qui  les  altère  moins  qu'il  ne  les 
embellit,  cet  accident  organique  ne  ren(reroit-il  pas  dans 
nos  aperçus  moraux,  comme  indice  d'une  révélation  faite 
par  la  nature  elle-même  k  l'être  dont  elle  va  utiliser  la 
hmmté,  et  qui,  par  une  sorte  d'initiation,  pressent  déjà 
toute  Vimportanoe  des  mystères  dont  il  sera  le  temple  et  le 
ministre?  Cette  inquiétude  qui  se  dessine  dans  chaque  geste, 
cette  crainte  qui,  sans  motif  déterminé,  parle  dans  chaque 
trait  du  Tisage,  seroient-cUcs  autre  chose  que  des  garans  d'une 
parelé  intérieure  ?  Ces  yeux  baissés  avec  modestie,  ou  dont 
l'orbe  d'azur  ne  cherche  un  instant  les  regards  des  hommes 
que  pour  se  voiler  aussitôt  d'une  paupière  elle-même  om- 
biigée,  ne  semblent-ils  pas  dire  que  celle  qui  a  été  mise  en 
possession  de  cette  arme,  dont  elle  soupçonne  la  force,  en 
i*eie«tê  personnellement  l'effet,  et  ne  se  hasarde  qu'en  trem- 
blant à  en  faire  usage  ?  On  seroit  tenté  de  croire  qu'en  tou- 
chuit  aux  flèches  d'Hercule,  elle  est  encore  tout  occupée  du 
isrt  de  Philoctète.  Une  sorte  de  maladresse  physique  et  d'em- 
birns  moral  se  transforme  ainsi  en  caution  du  passé  et  en 
piMMSse  de  l'avenir;  car,  si  elle  n'est  le  produit  d'un  sen- 
C^Mat,  la  pndeur  au  moins  le  réveille.  Don  précieux  de  la 
>^tare  ou  d'une  civilisation  perfectionnée,  ce  léger  météore 
^  Finnooence,  en  n'apparoissant  sur  le  front  d'une  vierge 
9^  dans  Tâge  où  les  passions  commencent  k  agiter  son  sein, 
l^asamble  li  l'écharpe  d'Iris,  placée  dans   la  nuée  printa- 
'^ièpe,  et  comme  elle  il  nous  répond  d'un  beau  jour.  Le  ré- 
^iroit-on  è  ce  seul  mérite  chez  la  femme,  il  auroit  encore 
^  calractère  d'til«7^(^  réelle  et  positive. 

Passons  k  quelques  principes  d'ordre  politique  les  plus  rc- 
^•^.  En  les  souanettant  à  notre  analyse,  nous  nous  prouve- 
^M  à  nous-mêmes  que  nous  avofls  suivi  la  vraie  route. 

Vous  aimez  votre  roi,  vous  faites  bien;  car  le  prince,  dans 
^  état  constitué,  n'est  autre  chose  que  la  volonté  visible  et 
pissante  de  la  patrie  qui  se  manifeste  pour  l'intérêt  de  tous. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  249 

snpentitieiix  qui  ne  raisonne  pas  son  culte,  on  un  égoïste 
qui  s'isole  du  contrat  dans  Tespoir  de  faire  sa  part  meilleure 
que  celle  de  son  Yoisin.  Qui  attaqueroit  l'ordre  de  succcssibi- 
lité  au  trône  scroit  un  mauvais  citoyen,  non  pas  parce  qu'il 
tenteroit  d'enlever  une  couronne  à  une  famille  d'ailleurs  res- 
pectable, mais  parce  que  la  jouissance  imprescriptible  do 
cette  famille  est  la  consécration  du  bonheur  public.  Si  on 
envisage  la  légitimité  dans  un  autre  sens,  elle  perd  à  nos 
yeux  toute  sa  magie.  Ce  n'est  plus  que  le  rocher  qui  ferme 
la  caverne  du  Gyclopc  sur  les  compagnons  d'Ulysse. 

Toute  atteinte  portée  à  l'hérédité  sera  donc  un  crime  en 
France;  tout  dévouement  dont  elle  sera  l'objet  prendra  un 
caractère  de  vertu.  Par  le  premier  acte,  le  corps  social  seroit 
attaqué  dans  son  principe  de  vie,  les  droits  à  sa  juste  rccon- 
noissance  naîtroicnt  du  second.  La  peine  étant  proportionnée 
^     au  délit,  la  récompense  au  service,  l'une  et  l'autre  doivent 

atteindre  leur  maximum. 
»       Nous  ne  prétendons  pas  pour  cela  qu'une  nation  privée  do 
e     nos  avantages  constitutionnels  soit  affranchie  de  l'obéissance 
Uf  envers  son  souverain.  Nous  ne  le  croirions  que  dans  le  seul 
i>t  us  où,  aucune  loi  n'étant  sacrée  pour  celui-ci,  l'hérédité 
Ti  devint  la  consécration  du  malheur  public.  Par  respect  pour 
f?  '  l'humanité,  trop  souvent  opprimée  sur  la  terre,  nous  n'ado- 
si'ieronsla  légitimité  ni  à  Maroc  ni  à  Constantinople;  elle 
>^  s'aura  pas  plus  de  droit  à  nos  hommages  h  Rome*,  où  Bru- 
^  tes,  après  avoir  vu  égorger  son  père  et  son  frère,  n'échappa 
3iî«u  fer  des  Tarquins  qu'à  la  faveur  d'une  feinte  stupidité.  Là 
.>oÉi  les  têtes  des  citoyens  les  plus  recommandables  par  leurs 
::  îVfertus  tomboient  sous  la  hache  du  bourreau,  comme  celles 
L  ^es  pavots  dans  les  jardins  d'Antium  sous  la  baguette  du 
>  :^9n  despote,  la  conspiration  devenoit  un  devoir  et  un  droit 
la  nature.  Aussi  les  anciens  ne  varièrent  jamais  dans  le 
ic  -^icDient  qu'ils  portèrent  de  l'acte  du  premier  lirutus  op- 
tant au  licteur  de  frapper  ses  propres  enfans.  Ceux-ci 
'î^ut  coupables  d'un  grand  crime,  puisqu'ils  vouloient 
^re  la  patrie  comme  une  proie  héréditaire  aux  tyrans^ 
eussent  commencé  par  immoler  le  consul  lui-même. 
P***  étoit  perdu  à  Rome  sans  cette  rigueur,  qui  ruina  l'es- 
1 7^^h  ^es  Tarquins.  Brutus  fut  donc,  à  juste  titre,  proclamé 


MORALES  BT  PHYSIOliOGIQUES.  Ht 

cordanee  avec  l'ordre  général  qui  souYeni  nous  èehappei  et  la 
réduisoit  à  des  élémens  métaphysiques.  Si  elle  tient  d'une 
part  à  notre  intelligence,  de  l'autre  elle  embrasse  le  domaine 
de  la  Yie  sensible  et  y  dicte  ses  saintes  lois. 

Providence  du  Créateur,  nous  avons  à  te  rendre  grâce  de 
et  que  les  préceptes  de  la  yertu  sont  ceux-là  même  dont 
l'obsetvation  constitue  le  bonheur  individuel  et  public  !  Tu 
n'as  pad  demandé  à  l'homme  qu'il  dressât  des  autels  à  une 
ittage  sans  expression,  et  qu'il  y  vint  sacrifier  les  jouissancca 
qiie  comporte  sa  nature.  Par  cela  même  qu'il  est  homme,  to 
ai  tracé  la  ligne  de  ses  devoirs ,  cette  ligne  qui  rapprochée 
des  actes  de  sa  vie  en  fixe  les  torts  et  les  mérites.  La  combi-^ 
naison  merreilleuse  de  l'esprit  et  de  la  matière  ^  que  tu  ai 
rêalbée  dans  son  sein,  amène  des  résultats  tels,  qu'ils  éton^ 
Dent  notre  propre  intelligence  quand  elle  nous  soumet  nous- 
mêmes  à  nos  études,  mais  dans  lesquels  ne  se  dément  jamais 
ta  bienveillante  sagesse  I 

L'homme  est  donc  moral^  puisqu'il  est  assez  avancé  dans 
ses  aperçus  pour  sentir  que  sa  vie  tient  par  mille  points  à 
celle  dé  ses  semblables  ;  il  est  moral,  puisqu'il  distingue  ce 
^a'il  se  doit  à  soi-même  de  ce  qu'il  doit  à  autrui ,  et  que, 
dans  certains  cas,  il  reconnoit  la  nécessité  de  subordonner  la 
partie  de  son  existence  qui  le  concerne  privativement,  à  celle 
qtii  cohstitue  ses  relations  extérieures. 

n  est  certain  que  ce  sacrifice  veut  des  indemnités,  et  par 
eda  même  qu'elles  sont  légitimes,  le  monde  où  l'imagination 
se  les  représente  ne  sauroit  être  une  trompeuse  illusion.  Ce 
sera  la  matière  de  notre  septième  livre. 

Toujours  est^il  vrai  que  la  force  de  l'esprit  de  l'homme  le 
pousse  sans  cesse  vers  cet  avenir  où  doit  s'opérer  le  dénoue* 
ment  du  drame  dont  chacun,  à  ses  propres  yeux,  est  ici-^bai 
le  principal  acteur.  La  pensée  n'est  pas  plus  stationnaire  que 
h  viCé  L'activité  est  une  des  qualités  inhérentes  de  l'âme. 
Nous  ne  jetons  pas  un  regard,  nous  n'étendons  pas  la  main, 
an  son  ne  parvient  pas  à  nos  oreilles,  les  nombreuses  rami- 
fications de  nos  nerfs  ne  subissent  pas  le  plus  léger  ébranle* 
ment;  un  désir,  un  regret,  une  crainte,  ne  trouvent  pas  Tac* 
ces  de  notre  cœur,  que  nos  facultés  organiques  et  intellectuelles 
n'entrent  en  exercice.  On  ne  sauroit  comparer  ou  juger  sans 


MORALES  ET   PHYSIOLOGIQUES.  35S 

ropinion  de  cenx  qui  ont  écrit  précédemment  sur  ces  ma- 
tières, aucun  de  ces  états  ne  sera  considéré  par  nous  comme 
le  repos  de  Tesprit,  repos  dont  nous  ne  croyons  pas  notre 
âme  susceptible  ^ ,  d'après  ce  qu'il  nous  est  permis  de  pré- 
sumer de  sa  constitution.  Nous  y  verrons  plutôt  un  pas  qu'elle 
hasarde  dans  le  domaine  de  Tintini. 

Remarquez  effectivement  qu'il  ne  nous  est  possible  de  rien 
admirer  que  de  grand  ou  qui  tienne  d'une  nature  supérieure. 
Les  recherches  microscopiques  sont  de  ce  genre,  parce  qu'elles 
se  rattachent  à  une  idée  de  l'ordre  universel.  Les  inûniment 
petits,  sortis  de  la  main  d'un  artiste  laborieux,  m'étonnent, 
mais  je  ne  les  admire  pas.  £n  les  examinant,  je  paye  tout 
an  plus  un  tribut  à  la  patience.  Je  parcours  avec  plaisir  des 
Tàiiers^  et  des  Paul  Pooters,  parce  qu'ib  sont  tracés  avec 
vérité;  mais  la  pensée  profonde  qui  se  lit  sur  le  front  du 
Léonidoê  sacrifiant  aux  Thermopyles,  me  livre  à  tous  les 
sentimens  que  fait  naître  la  résolution  déjà  prise  par  le  hé- 
ros de  mourir  pour  sa  patrie  avec  la  brave  jeunesse  éparso 
à  ses  côtés.  Cette  tête,  sublime  dans  son  caractère  de  mélan- 
colie, me  raconte  l'histoire  d'un  événement  qui  n'a  pas  en- 
core eu  lieu.  Elle  me  dit  l'issue  et  la  gloire  du  combat.  Elle 
me  montre  la  colonne  funèbre  où  sera  inscrite  l'épitaphc 
qui,  depuis  près  de  trois  mille  ans,  est  enviée  par  la  valeur. 
Je  n'ai  plus  besoin  de  lire  Pausanias,  il  ne  m'apprendra  rien. 
Sparte  n'est  pas  tout  entière  réduite  en  poudre ,  puisque  ce 
tableau  existe.  Nous  laissons  aux  artistes  à  apprécier  ses  qua- 
lités accessoires. 

Voilà  qu'en  parlant  d'un  tableau  nous  venons  de  fournir 
nous-mêmes  un  exemple  improvisé  de  l'application  de  nos 
principes.  Notre  admiration  nous  a  identifiés  avec  le  prin- 
cipal personnage,  et  sa  grande  àme  a  passé  un  instant  dans 
ia  nôtre. 

L'impression  reçue  par  l'artiste,  dans  le  même  sens,  a  dû 


■  Cest-A-dire  lonqne  le  tgntiment  intérieur  n'est  pas  CDtravé  par  le  sommeil  oa 
«Ivelqiie  affecUon  morbifiqne. 

*  Noos  ne  nous  étonnons  pas  que  Lonis  XIV  ait  fait  enlever  de  ses  appartcmens  de 
Vennillea  les  tableaux  de  ce  peintre  flamand,  parfait  dans  le  genre  grote«|ue,  comme 
^otiOT  et  Tieroelin  Tétoient  dans  les  scènes  da  bas  ëtage.  Les  grandes  lunes  ne  sau- 
ïotani  ae  plaire  à  oes  chotei  que  par  fonna  de  délassement. 


MORALES  ET  niTSieUMïIQUES.  96& 

été  mamrte  «vec  tant  d'épargne,  et  elle  obtient  dea  coqniia- 
nications  qui  sembloient  réseryé^s  à  la  seconde  yie.  Manière 
merveilleuse  d'accroître  l'intensité  de  cdUe-ci  «  quand  on  y 
sgoute  9  pour  ainsi  dire ,  l'existence  de  tons  ceuit  qui  ont 
brillé  avant  nous  dans  la  carrière  des  arts  et  des  décou- 
vertes! 

C'est  avec  de  tels  secours  que  l'imagination,  dans  son  vol 
bardi,  se  transporte  au^elà  des  mondes,  recule  ou  s'avança 
dans  les  siècles,  peuple  les  solitudes  les  plus  profondes,  et 
rassemblant  en  un  point  ce  que  les  âges  ont  produit  de 
meilleur,  s'environne  d'ombres  augustes  et  vénérables,  Ho- 
mère, Platon,  Plutarque,  Virgile,  Horace  et  Sénèque,  n'ont 
pas  existé  pour  les  seuls  Grecs  et  Romains.  Ce  n'est  pas  pour 
les  seuls  Siciliens  que  Théocrite  chanta  les  douceurs  de  la  vie 
diampétre,  et  d'autres  que  les  habitans  des  bords  de  la  Seine 
et  de  la  Tamise  ont  le  droit  de  s'approprier  les  riches  pen- 
sées des  Montesquieu,  des  Guvier,  des  Gibbon ,  des  Robert- 
son,  des  Buffon,  des  Locke,  des  Rousseau,  des  Bossuet,  des 
Corneille,  des  Voltaire ,  et  de  tous  les  écrivains  qui  ont  si 
merveilleusement  agrandi  le  domaine  de  l'intelligence.  Fort 
du  pouvoir  talismanique  de  l'imprimerie ,  l'homme  de  tous 
les  pays  s'ouvrira  le  kiosque  où  Gonfucius  méditoit  ses  sages 
maximes;  il  pénétrera,  de  la  même  manière,  dans  l'atelier  où 
Euclide  se  livroit  aux  travaux  géométriques  qui  ont  préparé 
les  belles  découvertes  des  modernes  ;  avec  l'orateur  philoso- 
phe, il  jouira  d'un  doux  entretien  à  l'ombre  des  bosquets 
de  Tusculum,  et  sans  craindre  les  juges  d'Athènes,  il  forcera 
la  prison  de  Socrate  et  entendra  le  sublime  discours  de  ce 
sage  sur  l'immortalité  de  l'âme.  l\  nous  est  donc  permis  d'a- 
jouter à  notre  société  celle  des  anciens  que  nous  eussions  dé- 
sirés pour  amis  ou  pour  compatriotes,  puisque  nous  rappro< 
ehons  à  volonté,  soit  de  nos  yeux,  soit  de  notre  esprit,  les 
traits  brillans  qu'ils  ont  semés,  comme  des  points  de  recon- 
noissance,  dans  le  vaste  espace  des  temps  et  de  la  matière. 
L'ordre  chronologique,  dans  l'histoire,  n'est  lui-même  que 
le  rappel  des  actes  des  principaux  personnages  des  différens 
siècles  et  des  différentes  régions  terrestres. 

Que  Ton  ne  nous  dise  pas  que  cette  étonnante  propriété 
d'une  classe  privilégiée  n'est  point  essentielle  au  bonheur  de 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  257 

fait  rougir  la  pudeur;  que  la  religion  enfin ,  cet  heureux 
complément  donné  par  le  ciel  à  la  législation,  ne  se  nour- 
rissoit  que  de  pratiques  superstitieuses  et  de  controverses 
puériles  qui  n'auroient  jamais  dû  franchir  l'enceinte  des 
cloîtres  où  elles  avoient  pris  naissance.  Heureux  les  peuples, 
si  ces  subtilités  scolastiques  n'avoient  fait  qu'obscurcir  leur 
entendement  !  Mais  elles  leur  mirent  les  armes  à  la  main, 
et  la  terre  s'abreuva  partout  du  sang  de  l'homme,  versé  au 
nom  d'un  Dieu  dont  la  voix  touchante  n'avoit  fait  entendre 
que  des  accens  de  paix  et  de  concorde.  Certes,  dans  aucune 
de  ces  parties  qui  constituent  la  vie  intellectuelle  d'une  na- 
tion, nous  ne  verrons  briller  le  flambeau  des  vraies  connois- 
sances.  Aussi  les  crimes  commis  à  cette  époque  ont-ils  un 
caractère  qui  dégrade  à  la  fois  le  siècle  et  l'humanité.  Nous 
osons  le  dire  :  malgré  les  grandes  catastrophes  de  notre  ré- 
volution française,  l'honneur  national  sera  moins  humilié 
des  assassinats  juridiques  pu  populaires  du  Maratisme  que  de 
l'exécrable  journée  de  la  Saint-Barthélémy,  dans  laquelle 
trempa,  d'un  bout  à  l'autre  du  royaume,  ce  que  la  cour  et 
la  ville  avoient  de  plus  distingué. 

Les  excès  de  nos  temps  modernes  tiennent  à  ce  que  la  classe 
éclairée  du  peuple,  en  militant  pour  des  droits  dont  elle  avoit 
la  conscience ,  crut  pouvoir  impunément  mettre  en  jeu  un 
levier  dont  elle  n'avoit  pas  calculé  toute  la  force.  Elle  prêta 
de  l'autorité  à  une  classe  infime  qui  la  retint.  D'auxiliaire, 
celle-ci  devint  seule  et  unique  puissance  ;  composée  de  gens 
sans  propriété,  sans  responsabilité  morale,  tels  qu'il  s'en  ren- 
contre à  toutes  les  époques  dans  tous  les  gouvernemens,  elle 
voulut  dévorer  ce  règne  d'un  moment  pour  elle,  et  d'un  siècle 
pour  la  nation  sur  laquelle  il  pesa  :  de  là  cette  série  de  crimes 
et  de  désastres  qui  étendirent  leur  voile  funèbre  sur  notre 
malheureuse  patrie.  Qu'on  ne  calomnie  pas  les  Français  !  la 
grande ,  l'immense  majorité  (  nous  entendons  celle-là  qui 
compte  chez  un  peuple  ),  resta  passive  dans  l'intérieur,  ou 
chercha  dans  les  armées  un  asile  qu'elle  sut  ennoblir. 

Dès  qu'il  lui  fut  permis  de  ressaisir  le  pouvoir  qui  lui  étoit 
échappé,  la  modération  en  dirigea  l'exercice  :  la  rentrée  des 
émigrés ,  presque  partout  accueillis  avec  le  respect  que  le 
FriuQiçais  professe  pour  le  malheur,  quoique  de  grands  intè* 


rets  dussent  natOKllement  s'inqaiéter  de  leur  prtseneei  ks 
autels  relevés  avec  rassentiment  général,  quoiqu'une  partie 
de  leurs  ministres  fût  soupçonnée  d'arrière-pensèes,  en  sont 
la  preute  :  chacun  fut  iidèlc  au  nouveau  traité  passé  avec  la 
patrie*,  car  c'est  à  tort  que  Ton  a  réclamé  ou  distribué  les  hon- 
neurs toujours  honteux  du  parjure.  Il  faut  en  oonvenir,  la 
nation  eut  do  beaux  momcns,  et  elle  les  dut  non  seulement 
A  SCS  victoires,  dont  ses  dernières  défaites  n'effaceront  jamais 
le  souvenir,  mais  aux  talens  que  Ton  vit  éclore  en  foule  de 
son  sein ,  à  son  goût  pour  les  arts,  à  son  urbanité  réveillée 
avec  eux ,  peut-être  par  eux,  à  ses  lumières  et  à  l'éclat  qu'elles 
Jetèrent  dans  toute  l'Europe. 

Trois  révolutions  mémorables  ont  fait  cesser  cet  état  de 
calme,  en  se  succédant  avec  une  rapidité  qui  effhiie  encore 
rimagination.  Deux  partis  de  force  inégale,  mais  dont  ancmi 
n'étoit  à  dédaigner,  ont  été  tour  à  tour  vainqueurs  et  vaineos 
sur  un  espace  de  deux  cent  cinquante  lieues  carrées.  Quand 
on  aura  songé  à  l'amertume  des  ressentimens  et  à  la  gran- 
deur des  intérêts  de  part  et  d'autre  compromis,  on  reeoi- 
nottra  qu'au  seizième  siècle,  par  exemple,  il  n'en  eût  pif 
tant  fallu  pour  amener  une  dissolution  complète  du  corps 
social.  Les  idées  religieuses  n'y  eussent  pas  mis  obstacle,  puis- 
que alors  c'ètoienl  elles-mêmes  qui ,  en  aiguisant  les  hainei 
entre  les  citoyens,  cnvcnimoicnt  la  plaie  de  l'État.  A  qui  l'ha- 
manilé  a-t-elle  aujourd'hui  l'obligation  de  n'avoir  pas  à  pleu- 
rer sur  une  race  d'hommes  éteinte  dans  le  plus  beau  pays  de 
l'Kurope  ?  Ce  n'est  pas  aux  gouvcrnemcns  éphémères  qui  9t 
sont  chassés  tour  à  tour,  et  dont  le  plus  équitable  n'a  peut- 
être  pas  été  exempt  de  reproches;  d'ailleurs  leur  marches 
varié  :  les  esprits  impétueux  cl  vindicatifs  s'cmparant  pres- 
que toujours  dos  premiers  mumons  d'une  autorité  qui  renaît, 
ccllo-ci  doit  s'égarer,  jusqu'à  ce  que  rintèriH  de  sa  propre 
conservation  la  ramène  dans  la  ligne  de  l'intérêt  commun. 
Accorderons-nous  le  tribut  de  notre  gratitude  à  des  institu- 
tions d'un  ordre  plus  relevé?  mais  elles  ont  malheureusement 
perdu  une  partie  de  l'influence  que  le  sage  voudroit  leur  voir 
exercer  sur  di^  créatures,  dont  la  destinée  ne  se  borne  pas  i 
eette  vie  périssable.  Ce  sera  donc  aux  pn)grès  manifestes  des 
artS)  des  seienoesi  de  la  philosophie  et  des  lumières^  qui  fo^ 


MORALES  Et  PflTStOLOGIQUES.  269 

ment  anjonrd'hni  la  morale  publique  de  l'Europe,  qu*il  fau- 
dhi  reporter  notre  hommage.  C'est  cette  dernière  qui,  au  mi- 
lieu des  secousses  violentes  imprimées  tant  de  (bis  à  TÉtat 
ea  sens  opposé,  a  empêché  les  habitaiis  de  chaque  yille,  de 
ëtaaqti6  bourg,  de  désigner  et  de  frapper  des  victimes;  c'est 
elle  qui  a  rangé  la  modération  du  côté  de  la  force  apparente 
oa  réelle;  c'est  elle  qui  a  défendu  au  désespoir  de  chercher 
des  ressotirces  dans  le  crime  ;  c'est  elle  qui  a  opposé  des  digues 
ft  l'autorité  triomphante  de  l'étranger  ;  c'est  elle  qui,  en  je- 
tait dans  la  balance  de  l'Europe  le  noble  caractère  du  mo- 
narque français,  a  contre-pesé  le  malheur  de  nos  destinées; 
fc'est  elle  enfin  qui  partout  a  dirigé  l'opinion  dans  laquelle, 
bonne  ou  mauvaise,  le  philosophe  ne  reconnottra  jamais  que 
rinstraction  présente  du  siècle. 

Remarque^u'elle  a  repoussé,  chez  nous,  un  grand  attentat 
commis  stlr  la  personne  d'un  prince,  homme  de  bien,  à  l' in- 
stant même  où  on  le  consommoit.  Ne  perdez  pas  de  vue  qu'elle 
a  trkmi  aux  journées  de  septembre,  tandis  que  celles  de  la 
Sftint-Barthélemy  étoient  dans  son  sens  ;  que  les  grands  do 
l'État  y  participoient;  qu'une  des  cours  les  plus  influentes 
de  VEurope  décemoit  la  gloire  du  martyre  aux  assassins  dont 
lé  poignard  n'avoit  pas  été  toujours  heureux,  et  que  les 
petsécuteurs  trouvoient  partout  des  panégyriques  ou  des 
apologies. 

Disons  plus,  les  mœurs  formoient  alors  un  pacte  honteux 
avec  le  crime.  Un  écrivain  ^,  aussi  remarquable  par  son  ta- 
lent que  par  sa  bonne  fol,  raconte  qu'un  gentilhomme  pro- 
testant contre  lequel  une  épouse  sans  pudeur  avoit  intenté 
une  accusation  d'imptiissance  ^  fut  enveloppé  dans  le  mas- 
sacre, et  que  les  femmes  les  plus  qualiûées  de  la  cour,  en 
cherchant  son  corps  sur  ce  théâtre  de  sanglantes  proscrip- 
tions, se  constituèrent  juges  de  cet  indécent  procès.  La  gé- 
nération présente  a  fourni  des  pages  lamentables  à  l'histoire 
des  écarts  de  l'esprit  humain,  nous  ne  le  dissimiilons  pas; 
niais  on  n'y  lira  pas  de  pareilles  horreurs  commises  froide- 
ment par  celles  de  nos  femmes  qui  brillent  dans  les  premiers 
rangs  de  la  monarchie  et  de  la  société.  On  sait  au  contraire 

*  Lactetelle,  Hitt,  dn  qy/vmt  de  religion  en  Franc». 


260  INDUCTIONS 

que  la  tendre  humanité,  plus  d'une  fois  conBolée  par  kw 
dévouement  généreux ,  a  essuyé  ses  pleurs  à  leur  apprwte, 
ou  les  a  changés  en  larmes  d'attendrissement  et  de  reooft- 
noissance. 

A  Finstant  où  nous  tenons  la  plume ,  dans  cette  année  de 
disette  et  de  charges  publiques  de  tout  genre  (18 17),  si  Grenie 
nous  avoit  légué  ses  pinceaux,  nous  voudrions  confier  àU 
toile  quelques  scènes  faites  pour  réconcilier  le  misanthrope 
avec  son  siècle  et  son  pays.  Partout,  en  France ,  la  vokNilé 
d'un  roi  patriote  ^  secondée  par  les  efiforts  des  adminisCli- 
tions,  vient  au  secours  de  la  partie  souffrante  du  peupk  :  m 
soulage  les  malheureux  en  les  occupant.  Les  cités  se  convrcst 
d'établissemens  utiles,  et  les  simples  hameaux  se  transfor- 
ment en  asiles  hospitaliers.  Oui,  nous  le  dirons  avec  Forgieii 
d'un  citoyen  fier  des  vertus  de  ses  concitoyens,  les  plus  mi- 
sérables communes  du  Finistère ,  en  se  chargeant  de  lem 
nombreux  indigens ,  ont  réalisé  à  nos  yeux  des  moeurs  pt- 
triarcales.  L'auguste  empreinte  de  l'humanité  n'a  pas  été 
méconnue  dans  une  classe  d'êtres  qui  par  ses  vices  la  dé- 
grade trop  souvent.  Des  cultivateurs,  de  simples  fermiers,  » 
sont  partagé  les  nécessiteux  que  le  hasard ,  (  disons  mieux) 
que  la  Providence  a  placés  dans  leur  voisinage.  Le  pauvre 
en  haillons  a  reçu  le  droit  de  s'asseoir  à  la  table  rustique,  et 
il  s'y  est  rassasié  du  pain  de  la  famille.  Que  l'on  se  reporte  i 
l'époque  de  la  féodalité,  que  l'on  se  rapproche  même  davan- 
tage des  jours  011  nous  vivons,  et  que  l'on  ose  dire  que  l'es- 
prit public  des  temps  anciens  eût  produit  de  pareilles  choses! 

CHAPITRE  XX. 

De  la  dignité  bamaine  soas  le  rapport  des  opinions  religieuses,  et  conuMitie 

forment  celles-ci. 

Il  manque  un  dernier  trait,  et  sans  doute  le  plus  carac- 
téristique, à  cet  étonnant  composé  d'esprit  et  de  matière  qui» 

'  Noos  nous  plaisous  à  lui  donoer  co  titre.  Sa  pensée  entière  prouve  qu*il  y  a  draii- 
On  nous  a  assuré  qu'il  daigne  quelquefois  déposer  l'éloquente  et  noble  expretùM  ^ 
cette  dernière  dans  des  feuilles  où  les  Trais  intérêts  de  l'Etat  sont  coastamnevt  ff 
honneur. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  361 

MIS  Tapparence  d'une  forme  humaine,  brille  un  instant  à  la 
nrfooe  du  globe.  L'esquisse  que  nous  en  avons  donnée  serait 
Boore  plus  imparfaite,  si  la  faculté  que  cet  être  possède  de 
horcber  son  Créateur,  et  de  s'y  attacher  en  quelque  sorte  ^ 
chappoit  à  notre  pinceau. 

En  rq'etant  toute  expression  figurée,  nous  sommes  fondés 
dire  que  Dieu  ne  se  voit  ni  ne  se  fait  entendre.  Son  action 
Ireete  ne  devoit  point  être  saisie  par  nos  organes;  nous 
royons  en  avoir  présenté  les  motifs.  Là  où  les  traditions  se 
nt  perdues  ou  altérées  (  et  la  chose  a  eu  lieu  nécessairement 
ins  quelques  îles  et  sur  diverses  parties  des  grands  conti- 
ens ),  son  existence  n'a  pas  frappé  d'un  trait  subit  l'intel- 
gence  humaine  Dans  ces  cas,  notre  espèce  n'a  pu  s'élever 
ne  par  degrés  à  la  sublime  hauteur  d'un  premier  principe , 
.  l'éducation  des  sens  aura  successivement  amené  la  perfection 
38  idées  religieuses.  Certes,  sous  ce  rapport,  la  révélation 
(roit  un  travail  tout  fait.  Nous  rendons  hommage  à  la  tou- 
lante  simplicité  avec  laquelle  se  déroulent,  à  sa  voix,  les 
rands  et  primitifs  événemens  qui  ont  accompagné  l'appa- 
tioB  de  l'homme  sur  notre  planète;  mais,  comme  nous  ve- 
>iis  de  l'observer,  ses  accens  ne  se  sont  pas  également  fait 
itendre  ;  et  il  est  telle  contrée  de  la  terre  où  forcément  les 
aditions  ont  souffert  des  lacunes.  Comment  la  belle  idée 
un  Dieu  y  a-t-elle  trouvé  accès  ?  comment  s'y  est  natura- 
sée  cette  notion  à  la  fois  simple  et  complexe ,  rassurante 
.  terrible,  suivant  les  diverses  circonstances  de  la  vie  et  les 
[vers  points  de  vue  d'où  on  l'envisage?  car  il  n'est  plus 
srmis  de  mettre  en  doute  un  fait  aussi  notoire  que  celui  de 
1  diffusion  générale  des  opinions  religieuses  sur  le  globe, 
L  l'existence  d'un  premier  principe  n'est  un  problème  nulle 
litre  part,  que  dans  le  cerveau  de  l'homme  qui  a  altéré  ses 
loyens  de  jugement. 

Cet  être,  que  la  variété  de  ses  premières  impressions  a  dî- 
igé,  dans  notre  quatrième  livre,  vers  l'exercice  de  la  pensée, 
e  débutera  pas  par  remonter  à  son  auteur;  il  est  soumis  à 
es  besoins,  et  ses  réflexions  seront  un  certain  temps  con- 
entrées  dans  le  cercle  journalier  qu'ils  lui  font  décrire.  Éta- 
bli sur  un  sol  fertile,  sous  un  ciel  constamment  pur  et  serein, 
l  n'est  pas  sûr  qu'il  en  admire  les  beautés;  ce  qui  dans  la 

15. 


tdt  IHDUCmOIlB 

foite  sera  pour  Itii  nn  objet  de  raTisdement,  rordre,  lé  tn» 
chera  peu  :  pareil  à  l'enfant,  il  en  jouira  sans  en  cherAv 
la  source.  Le  lerer  et  le  ooncher  du  soleil  seront  les  diti 
grands  èrénemens  de  sa  Tie,  puisque  avec  Tun  il  cesse  chaqM 
jour  d'exister  pour  lui-même,  et  qu'en  renaissant  aTec  Tantre) 
il  joint,  non  sans  une  volupté  secrète,  l'être  du  matin  à  edui 
de  la  Teille,  ce  qui  fortifie  en  lui  le  sentiment  de  l'existeneB. 
Peut-être  que  ce  double  phénomène  le  porteroit  à  réiècUr 
sur  la  cause  qui  le  détermine,  si  sa  régularité  constante  n'y 
mettoit  un  obstacle;  car,  ainsi  que  nous  l'avons  démontré, 
la  pensée,  pour  devenir  vraiment  active,  veut  une  sorte  de 
secousse  cérébrale ,  dont  un  changement  de  perception  sert 
le  seul  motif. 

Nous  ne  pouvons  attendre  ce  dernier  que  de  Tan  de  Cfll 
accidens  qui,  semblant  s'écarter  des  lois  de  la  nature, 
naeeront  la  vie  ou  les  besoins  de  l'individu.  Une  tempête, 
violent  orage  accompagné  de  tonnerres,  une  éclipse,  une 
inondation ,  après  avoir  semé  l'effroi  dans  son  cœur,  boule- 
verseront son  entendement;  il  en  résultera  une  révolntioi 
dans  ses  idées.  Alors  une  puissance  invisible  et  méchante  fail 
parottra  lutter  contre  l'ordre  établi.  L'ordre,  en  prévalanti 
deviendra  son  Dieu,  ou  le  lui  montrera.  La  crainte  de  perdre 
le  bienfait  seule  en  fera  sentir  le  prix  ;  et  comme  dans  le 
conflit  des  élémens  le  soleil  se  sera  voilé  de  nuages,  comme 
après  le  retour  du  calme  il  aura,  de  son  front  radieux,  con- 
solé toute  la  nature,  cet  astre  prendra  à  ses  yeux  le  caraclèie 
d'une  puissance  et  d'une  divinité.  Ce  sera  Tobjet  du  premier 
culte,  et  il  sera  fondé  sur  les  deux  principes;  car  il  se  p01l^ 
roit  bien  que  l'homme,  alarmé  derechef  par  un  nouveau  mé- 
téore, sacrifiât  aussi  sur  Tau  tel  de  la  peur.  Ce  qu'il  y  a  de 
certain,  c*est  que  Tefiroi  aura  réveillé  le  germe  des  opinion! 
religieuses. 

Dans  sa  croyance,  nous  ne  distinguons  point  encore  celte 
belle  et  noble  idée  d*un  être  souverain,  dont  la  volonté  em- 
brasse tout  pour  régir  tout  avec  bienveillance;  mais  il  est 
évident  qu'elle  demande  h  éclore.  Une  observation  plas 
suivie,  des  idées  plus  complexes,  en  hâteront  le  dévelop- 
pement. 

J^r  cela  même  qu'il  a  été  accidentellement  menacé  d'ia- 


MORALES  Èf  PtitèlÔlOGIQUES.  !tén 

UfMtpiiùûf  Yotâre  laisse  déjà  entrcroir  \h  Mtin  ptisâante 
qikiy  à  iraters  les  âges,  maintient  les  espèces  sur  la  terre,  et 
dirige  Itê  Sphères  dans  les  cienx.  Si  dans  ce  moment  il  se 
présente  tin  homme  h  conception  vive,  dont  Tesprit  riche 
d'images,  on  échanffé  par  des  disions  fantastiques,  s'avise  de 
déduire  en  système  les  aperçus  de  Tcxpérience,  on  aura  bien- 
tôt nne  mythologie  :  il  racontera  l'histoire  d'isis,  d'Osirîs, 
d'Arlmanc,  d'Oromaze,  de  Tentâtes,  de  Jupiter  ou  de  Pan. 
Ite  toutes  parts  les  autels  sortiront  de  terre,  et  la  famille  hu- 
maine ,  égarée  dans  les  rœux  de  son  cœur  qui  lui  demande 
an  Dieu  digne  d'elle ,  ne  tardera  pas  à  adorer  l'ouTrage  de 
M  propres  mains.  Mais  qu'un  mortel  divinement  inspiré 
Bpparoisse  tout-à-coup  parmi  ses  frères ,  qu'il  ait  profondé- 
ment médité  dans  la  solitude  sur  les  rapports  intimes  des 
Hres^  sur  leur  destination  et  sur  cette  inconcevable  force  qui 
le  sert  des  événemens  les  plus  étranges  pour  arriver  à  une 
Dn  régulière,  la  sublime  notion  de  la  puissance  créatrice  et 
eofiservatrice  sera  proclamée,  et  les  humains  se  réjouiront 
de  trouver  dans  l'objet  de  leur  culte  un  Être  qui ,  quoique 
Invisible,  quoique  incompréhensible,  est  déjà  en  harmonie 
arec  toutes  les  puissances  de  leur  âme. 

Bans  tous  les  cas,  des  temples  seront  édifiés,  soit  qu'on  les 
RmTre  d'un  simple  toit  de  peaux  de  brebis,  suivant  la  con- 
tnme  des  peuples  pasteurs,  qui  enfoncent  le  piquet  de  leur 
tente  partout  où  leurs  troupeaux  trouvent  une  abondante 
pfttnre,  soit  qu'avec  les  progrès  de  la  civilisation  qui  stabilise 
les  institutions  des  hommes,  on  asseye  des  voAtes  hardies  sur 
des  colonnes  surmontées  de  corniches  et  d'architraves. 

La  morale,  c'est-à-dire  robscrvalion  des  règles  indispen- 
sables à  Fexistence  de  la  société,  sera  bientôt  mise  en  précepte 
et  consacrée  avec  un  appareil  religieux.  Los  hommes  n'ayant 
rien  de  plus  cher  au  monde,  ils  en  confieront  la  garde  à  ce 
^'ils  respectent  le  pins.  Elle  sera  pure ,  si  ridée  qu'on  s'est 
formée  de  la  Divinité  est  digne  de  son  modèle  ;  elle  sera  mé- 
langée d'erreurs  et  peut-être  d'attentats  contre  la  nature,  si 
celui  qui  a  fait  parler  le  ciel  lui  a  prêté  la  voix  de  ses  pro- 
pres passions. 

Une  civilisation  perfectionnée,  un  surcroît  de  lumières 
on  nn  accident  imprévu,  tel  que  la  bonté  divine  q]iv  ^^xsA. 


264  INDUCTIONS 

rappeler  les  peuples  à  la  raison,  en  ménage  dans  les  trèson 
de  sa  providence,  amèneront  la  réforme  du  culte;  car  Vt- 
ternel  n'a  pas  organisé  sa  créature  pour  le  malheur.  Asm 
heureux  pour  succomber  sous  les  armes  de  Gélon^  les  Car- 
thaginois cesseront  d'immoler  leurs  enfans  à  Saturne;  con- 
quis au  christianisme,  les  Gaulois  ne  feront  plus  couler  le 
sang  humain  dans  la  sombre  profondeur  de  leurs  forêts 
druidiques. 

Gardons-nous  de  commettre  une  erreur  grave  :  ce  n'est 
pas  la  seule  idée  de  la  puissance  manifestée  autour  de  nous 
qui,  dans  les  esprits,  aura  réveillé  celle  d'un  Dieu.  Plusiems 
animaux  domestiques  reconnoissent  notre  supériorité  de 
fait,  et  ne  nous  adorent  pas,  quoique  nous  exercions  sur  eux 
un  pouvoir  directement  sensible.  Il  n'y  a  rien  dans  leur  nature 
qui  tienne  à  ce  besoin  caractéristique  de  la  nôtre  ;  il  n'j  a 
rien  qui  les  invite  à  franchir  les  bornes  de  leur  horizon  ma- 
tériel. Il  leur  faut  un  bonheur  présent,  peu  leur  importe 
d'oà  il  vienne.  Si  le  chien,  si  le  boeuf  ou  le  cheval,  dont  nois 
sommes  à  beaucoup  d'égards  la  providence  visible,  étoient 
susceptibles  de  notions  plus  complexes,  nul  doute  qu'ils  ne 
nous  approchassent  avec  l'extérieur  du  respect;  et  dans  ce 
cas  même,  nos  chutes,  nos  misères  et  notre  murt,  en  les  dés- 
abusant de  notre  prétendue  divinité,  leur  ouvriroient  bieo- 
tôt  une  plus  riche  perspective;  car  qui  est  capable  d'honorer 
le  plus  infime  des  dieux  de  sa  propre  création,  peut  égale- 
ment s'élever  jusqu'à  celui  dont  la  voix  toute-puissante  a 
ordonné  aux  sphères  de  rouler  dans  leurs  orbites. 

Adorer  est  donc  un  privilège ,  comme  un  besoin  particu- 
lier de  notre  âme.  Notre  principe  nous  dispose  à  l'adoration. 
La  force  de  notre  entendement  est  telle,  qu'elle  ne  se  con- 
tente pas  des  simples  lois  de  la  nécessite,  pour  la  solution 
des  désordes  apparcns  qui  surviennent  dans  l'économie  de 
ce  monde.  Ceux  qui  affligent  sa  partie  physique  ont  peut- 
être  leurs  correctifs.  Si  les  individus  souffrent,  au  moins  les 
races  restent  intactes;  mais  les  désordres  introduits  dans  la 
partie  morale  sont  absolument  sans  remèdes  ici-bas. 

C'est  ainsi  que  de  la  simple  idée  du  Dieu  maître,  l'homme, 
en  passant  par  les  divers  degrés  de  l'état  social,  arrive  à  la 
"doctrine  du  Dieu  qui  préside  aux  intérêts  de  tous,  du  Pi£0 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  265 

qui  protège  le  foible,  du  Dieu  qui  juge  le  puissant,  du  Dieu 
devant  lequel  la  volonté  est  un  acte,  et  enfin  du  Dieu  qui 
punit  et  qui  récompense. 

La  vie  du  sauvage  errant  et  isolé  comporte  donc  très-peu 
dldées  religieuses.  Contre  Topinion  de  quelques  écrivains 
qui,  avec  une  apparence  de  profondeur,  n'ont  fait  qu'cflleu^ 
rer  ces  matières,  nous  la  jugerons  hors  nature,  par  cela 
même  qu'elle  s'oppose  à  l'un  des  plus  beaux  développemcns 
du  génie  de  l'homme.  Plus  la  vie  de  relations  sera  étendue, 
plus  elle  rapprochera  de  la  Divinité;  plus  elle  sera  conforme 
aux  vues  du  Créateur.  Il  faut  convenir  qu'il  existe  en  nous 
une  exubérance  de  sentimens,  dont  l'effet  est  de  nous  asso- 
cier à  tout  ce  qui  se  présente  en  première  ligne  de  nos  rap- 
ports, quels  qu'ils  soient.  De  l'orbe  vivifiant  du  soleil ,  notre 
attention  sera  descendue  sur  le  ruisseau  qui  abreuve  la  prai- 
rie, sur  l'arbuste  qui  nous  aura  nourris  de  son  fruit,  et  elle 
finira  par  se  reporter  sur  l'animal  dont  les  services  nous 
sont  agréables.  Ces  objets  insensibles  ou  silencieux  ne  nous 
rendant  pas  amour  pour  amour,  confidence  pour  confidence, 
nous  chercherons  dans  les  êtres  de  notre  espèce  une  récipro- 
cité, qu'en  dépit  de  l'obstination  de  ses  refus,  le  malheureux 
ne  cesse  de  demander  à  la  nature  muette,  quand  il  se  sent 
repoussé  par  la  main  de  ses  semblables.  Ainsi  dans  l'asile 
obscur  d'un  faubourg,  comme  sous  les  combles  du  brillant 
hôtel,  où  les  hôtes  du  premier  étage  ignorent  jusqu'à  son 
nom,  celui-ci  soignera,  sur  le  bord  d'une  croisée,  une  fleur, 
doux  charme  de  ses  ennuis;  ainsi  partagera-t-il  généreuse- 
ment avec  un  épagneul  l'aliment  que  la  charité  lui  accorde 
avec  épargne. 

Après  avoir  éprouvé  la  foiblesse  et  l'instabilité  des  objets 
de  son  attachement,  de  ceux-là  même  qu'il  a  eu  le  bonheur 
de  se  créer  et  de  rassembler  autour  de'  lui  dans  ses  propres 
foyers,  l'homme  soupire.  Il  sent  que  tout  s'efl'ace  à  ses  côtés, 
et  il  pleure.  Après  avoir  atteint  plus  d'une  fois  avec  un  subit 
dégoût  ce  qu'il  a  long-temps  désiré  avec  vidlence,  parvenu 
à  travers  mille  peines  au  terme  de  sa  carrière,  il  se  plaint 
de  n'avoir  pas  joui;  il  se  plaint  de  n'avoir  pas  vécu.  11  sem- 
ble que  jusque  là  il  n'ait  fait  que  donner  le  change  à  son 
cœur  par  une  succession  de  goûts  et  d'affections  qui  n'en 


S69  tldMIGtlOffd 

ont  pit  fomUef  \t  tide.  Voulant  reténif  sa  ptûpfè  «xisfantt 
qiiMI  wnl  lui  échapper,  il  tourne  les  yeut  vers  le  ciel,  et 
quoique  chose  lui  dit  qu*il  ne  sera  pas  étranger  à  ce  séjour. 
I.*idée  de  DiRV,  (rop  souvent  écartée,  s'offre  arec  plus  de 
fon*e  À  sou  esprit,  parce  qu'il  se  sufiBt  moins  à  soi-même.  Il 
rdiTueille  et  il  s*en  empare.  Far  une  sorte  d'inspiration,  il 
pressent  que  celui  qui  a  donné  la  vie  s'est  réserré  des 
moyens  de  la  pnilonger,  tout  en  paraissant  l'arrêter  dans 
!Kin  cours.  C'est  Tépoque  des  sentimens  religieux,  au  moins 
celle  où  l'on  en  connoit  plus  le  besoin  ;  c'est  peut-^étre  le 
moment  décisif  où  Dieu  attend  sa  créature  pour  parler  pins 
Intimement  h  son  cœur;  car  l'homme  est  le  seul  être  au  monde 
que  Tapprwhc  de  la  destruction  glace  d'effroi;  en  effet, 
Mchaiit  seul  ce  que  c'est  qu'exister,  il  veut  exister  à  tout 
prit  :  c'est  dire  encore  qu'il  veut  être  heureux,  puisque, 
|Hir  le  seul  résultat  de  sa  belle  organisation,  le  bonheur  et 
l'existence  se  (confondent  dans  sa  pensée. 
*  —  Dites-le-moi,  Je  vous  en  conjure,  que  souhaite  cette 
femme  recouverte  d'un  voile  et  prosternée  dans  l'endroit  le 
plus  solitaire  de  la  nef  latérale  du  temple?  — Ses  yêtémens 
grossiers,  sa  chaussure  négligée  et  réparée  sans  art,  ne  vons 
apprennent  que  trop  qu'elle  appartient  à  la  classe  si  nom- 
hnMise  d«*s  familiers  du  malheur.  Il  vous  est  peut-être  per- 
mis maintenant  de  conjecturer  quel  sera  l'objet  de  sa  de- 
mantle.  —  Sans  doute,  elle  prie  le  dispensateur  de  tous  biens 
de  lui  aooonler  un  léger  surcroît  d'aisance,  à  l'aide  dnqud 
elle  piiisse  élever  di*s  en  fans,  dont  la  destinée  remplit  déjà 
d'inquiétudes  son  cœur  maternel.  —  Vous  vous  trompei: 
tTlIe  femme  nVsl  pas  riche,  il  sVn  faut;  mais  l'époux  qu'ellf 
a  choisi  a  des  goûts  laborieux,  et  leur  nombreuse  famille  se 
rassasie  eu  paix  du  pain  de  la  probité. — En  ce  cas,  quelqne 
peine  sivn^te  aura  nuiduit  celte  infortunée  vers  celui  qni 
nmsole.  —  Vos  conjei*tures  sont  encore  en  défaut.  Eh  bien! 
puisque  wus  voulez  rapprendre,  sachez  que  cette  femme 
sans  lettres,  sans  culture  d'esprit,  étrangère  aux  jouissances 
du  luxe,  aux  découvertes  des  sciences  et  aux  plus  simples 
«•*»*^lés  des  arts,  que  cette  femme,  qui  n'est  pas  sortie  dii 
%on  village,  et  dont  ici-bas  un  hectare  de  terre  asso* 
tertune,  dans  la  simplicité  d'un  cœur  naïf,  ne 


MORALES  Et  t^BYStOLOGIQUES.  267 

demande  rien  moins  à  Dieu  qa'ane  ÉtisnKiTÉ  dé  bonheur. 
De  son  état  actuel  à  Tobjet  de  ses  souhaits,  la  disproportion 
est  immense;  la  capacité  de  ses  organes  est  sans  rapport  avec 
la  direction  de  ses  idées.  Née  dans  une  misérable  chaumière, 
destinée  à  j  mourir,  elle  s'élève  dans  les  cieux.  Obsédée  de 
Mille  besoins,  elle  leur  impose  à  tous  silence,  pour  s'en  créer 
uû  nouveau  de  l'espèce  la  plus  extraordinaire.  Il  n'est  rien 
qu'elle  ne  lui  sacrifie,  et  quelque  puissant  qu'il  soit  en  cette 
fteule  occasion,  dérogeant  à  l'impatience  humaine,  elle  con- 
sent à  l'atermoyer. 

An  premier  aperçu,  une  telle  prétention  vous  semblera  aussi 
extravagante  qu'audacieuse;  mais  un  simple  retour  sur  vous- 
même  vous  la  fera  traiter  avec  plus  de  faveur. 

Pour  plaire  à  l'œil  il  faut  des  couleurs  en  harmonie  et 
heureusement  mélangées;  l'oreille  demande  peut-être  une 
attention  encore  plus  délicate  dans  le  choix  des  sons  qui  lui 
parviennent.  Elle  les  veut  imitatifs  des  accidcns  de  la  nature, 
et  en  rapport  avec  les  positions  de  la  vie;  c'est  par  de  tels 
procédés  qu'ils  nous  captivent.  Nos  extrémités  se  plaisent  au 
contact  des  corps  qui,  cédant  sans  trop  de  mollesse  à  la  pres- 
sion, sous  une  surface  polie  recèlent  une  douce  chaleur.  Ainsi 
la  sagesse  divine  a  coordonné  chacun  de  nos  sens  avec  les  objets 
qui  leur  sont  propres,  et  la  nature  bienveillante  offre  à  tous 
de  quoi  les  satisfaire.  L'esprit  de  l'homme  demandera-t-il 
seul  une  pâture  sans  être  jamais  rassasié  ?  L'instinct  des 
plus  simples  substances  animées  n'est  jamais  en  défaut  : 
Finstinct  de  l'âme  humaine  sera-t-il  seul  une  erreur  dans 
l'immense  création,  où  tout  marche  vers  un  but  et  concorde 
an  système  général.  Oh!  que  de  choses  me  dit  cette  femme 
prosternée  sur  le  pavé  du  temple  !  Elle  ne  se  trompe,  ni  ne 
me  trompe.  Son  inconcevable  prière  sera  entendue,  et, 
quoique  du  sein  de  la  misère ,  elle  sollicite  un  peu  plus 
qu'un  trêne,  l'espérance  a  déjà  rempli  la  vaste  capacité  de  son 
cœur.  L'espérance,  cette  fllle  du  ciel,  n'est-clle  pas  à  la  fois 
une  promesse  et  une  probabilité?  Partout  où  elle  se  montre 
n'indique-t-elle  pas  des  intentions?  Elle  n'a  été  donnée  ni 
aux  bêtes  ni  aux  plantes.  Véritable  manne  descendue  dans 
le  désert  aride  de  la  vie,  elle  offre  un  aliment  aux  désirs; 
et  si  elle  n'apaise  les  besoins,  en  même  temps  qu'elle  «a  tftl 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  269 

organisation,  comme  elle  a  été  celle  de  l'envoyé  céleste,  qui 
en  connoissoit  encore  mieux  le  tissu.  Ce  seroit  un  beau  sujet 
d'allégorie,  que  la  charité,  sous  les  traits  de  Tange  du  vieux 
Tobie,  conduisant  la  prière  vers  le  trône  du  Tout-Puissant. 
Nous  le  proposons  aux  artistes. 

La  foi  devoit  être  encore  une  des  compagnes  de  la  prière. 
Comment,  en  effet,  attendre  du  secours,  si  on  ne  croit  pas 
à  la  possibilité  de  ce  secours,  et  si  celui  de  la  bonté  duquel 
on  se  le  promet,  dans  notre  pensée,  n'en  a  pas  la  libre  dis- 
position? La  foi  et  la  charité  sont  donc  les  conditions  de 
toute  requête  adressée  au  Créateur,  et  Tespérance  en  est  la 
conséquence  obligée. 

En  soumettant  à  notre  analyse  Tacte  le  plus  fortiûant  de 
la  vie  humaine,  nous  n'avons  pu  ni  voulu  désenchanter  la 
prière.  Quoique  nous  prouvions  qu'elle  est  un  appel  naturel 
de  la  foiblcsse  à  la  force,  et  que  son  succès  tient  à  l'attache 
morale  qui  en  résulte,  elle  n'en  conservera  pas  pioins  son 
diarme  mystérieux.  N'est-ce  pas  déjà  beaucoup  que  de  se  sen- 
tir foible?  n'est-ce  pas  beaucoup  que  de  sentir  où  est  la 
force?  La  connoissance  du  besoin,  et  celle  du  trésor  où  il 
doit  puiser,  sont  ici  dans  une  harmonie  parfaite,  et  cela 
même  est  une  chose  admirable. 

Voilà  donc  que  de  l'amnios  dans  les  eaux  duquel  il  na- 
geoit,  peut-être  impressionnable,  mais  probablement  insen- 
sible, de  relation  en  relation,  l'homme  s'élève  à  la  place  qui 
lui  est  due  sur  notre  planète.  Après  avoir  paru  en  esclave, 
il  parle  bientôt  en  maître  ;  après  avoir  rampé,  il  porte  sa 
tête  dans  les  cieux  et  il  y  cherche  audacieusement  le  divin 
auteur  de  son  origine.  Organisé  pour  le  bonheur,  il  ne  se 
borne  pas  à  celui  que  comporte  sa  nature  présente  ;  il  y  re- 
nonce même  et  le  foule  aux  pieds  pour  être  heureux  dans 
un  avenir  que  la  force  de  sa  raison  hii  fait  entrevoir.  De 
tous  ces  sacrifices,  remarquez  encore  qu'il  résulte  une  per- 
fection de  son  bonheur  personnel,  en  vertu  de  la  noblesse 
que  contracte  son  caractère,  et  un  accroissement  du  bonheur 
social  dont  il  prend  sa  part ,  et  auquel  l'intérêt  privé  cesse 
d'apporter  des  obstacles. 

Qu'il  nous  soit  permis  de  relever  une  erreur  trop  ordi- 
naire çn  morale!  Quelques  expressions  métaphoriques  de 


MORALES  ET  MCYSfOLOGlQUES.  371 

tii^  nn  monde  intellectuel  vers  lequel  il  aspire,  Oômmc 
devint  Y  trouver  la  seule  perfection  dont  son  être  soit  sus- 
ceptible. On  ne  sauroit  se  dissimuler  que  cette  doctrine  est 
d'autant  plus  attrayante  qu'elle  relève  k  nos  yeux  notre 
propre  dignité,  et  qu'elle  s'harmonie  merveilleusement  avec 
oette  foule  de  désirs  qui  font  à  la  fois  le  charme  et  le  tour- 
ment de  notre  existence  ;  mais  on  se  demande  ce  que  c'est 
qu'un  sentiment  qui  compte  pour  rien  les  objets  extérieurs  ? 
D'où  procède-t-il  ?  De  quoi  peut-il  se  nourrir?  S'il  n'a  de 
IHrise  que  sur  des  abstractions,  il  n'est  donc  lui-même  qu'une 
abstraction?  Certes,  ce  n'est  pas  là  cette  créature  humaine,  or- 
ganisée de  la  main  d'un  Dieu  qui  a  voulu  la  mettre  en  rapport 
iireot  avec  les  autres  ceuvres  oiïertes,  de  toutes  parts,  à  notre 
idmiration  :  ce  n'est  pas  là  cet  être  mixte  dans  lequel  agit 
Une  volonté  qui  a  des  points  de  contact  avec  la  nature. 

La  philosophie  française,  ches  certains  écrivains,  pèche 
peut-être  en  sens  opposé.  Entée  sur  les  profonds  aperçus  de 
Locke,  elle  en  a  quelquefois  la  froideur  et  la  sécheresse. 
fjTop  méthodique  dans  sa  marche,  elle  veut  partout  des 
points  d'appui,  et  elle  ne  les  cherche  que  dans  des  réalités 
apparentes  et  palpables.  Rigoureuse  dans  ses  examens,  avec 
loate  sa  logique,  elle  ne  sauroit  rendre  compte  du  moindre 
pMnomène;  la  prévoyance  d'un  oiseau  la  déconcerté,  et  elle 
nie  l'instinct  qui  seul  l'expliqueroit. 

L'une  des  deux  philosophies  distrait  les  esprits  des  inté- 
rêts du  jouf,  pour  les  promener  dans  les  conjectures  et  les 
incertitudes  d'un  monde  fantastique;  elle  les  entoure  d'il- 
lusions ;  elle  les  repaît  de  simples  images,  comme  si  celles-ci 
ne  supposoient  pas  des  modèles.  11  est  vrai  qu'elle  emporte 
l'homme  vers  des  régions  supérieures  ;  mais  à  cette  hauteur, 
n'ayant  pas  en  lui-même  de  quoi  se  soutenir,  force  est  qu'il 
retombe,  effrayé  de  son  audace  et  fatigué  de  ses  propres 
efforts.  L'autre  philosophie  s'arrête  trop  à  la  surface  d'un 
globe  où  notre  destinée  commence,  mais  ne  sauroit  trouver 
sa  fin.  On  diroit  que  sa  hardiesse  n'aspire  qu'à  descendre, 
car  les  choses  d'en  haut  lui  sont  presque  toujours  étran- 
gères. Bornée  à  des  accidens  matériels  dont  les  combi- 
naisons ne  peuvent  seules  offrir  à  l'âme  une  vraie  nourriture, 
die  circonscrit  le  sentiment ,  au  lieu  de  se  prêter  i  ^^\a 


272  INDUCTIONS 

« 

tendance  qui  le  dirige  sans  cesse  vers  un  accroissement  in- 
tellectuel et  moral. 

Dans  Tune  des  deux  philosophies,  la  vie  est  trop  idéale 
et  presque  vaporeuse  ;  dans  Tautre,  elle  est  trop  matérielle 
et  presque  ignoble.  Prises  isolément,  elles  sont  insuffisantes; 
leur  fusion  leur  donne  seule  un  caractère  de  vérité,  et  ren- 
ferme la  belle  pensée  de  celui  qui  a  prescrit  un  but  à  l'i- 
nivers ,  en  y  répandant  des  germes  animés.  S'il  n'existoit 
en  nous  qu'une  nature,  elle  seroit  évidemment  matérielle, 
et  la  doctrine  allemande  ne  seroit  pas  même  spécieuse;  mais 
comme  les  lois  de  la  matière  ne  sauroient  expliquer  la  plis 
foible  sensation  de  plaisir  ou  de  douleur  dans  le  plus  frêle 
vermisseau,  le  mariage  des  deux  natures  est  peut-être  kfiuH 
le  mieux  prouvé  qui  existe. 

L'union,  dans  l'homme,  de  l'être  spirituel  et  de  Vêtit 
matériel,  se  montre  ici-bas  comme  le  chef-d'œuvre  de  il  ||^ 
toute-puissance.  Nous  nous  sommes  efforcés  de  fixer  l'^ttA- 
tion  du  lecteur  sur  quelques-uns  de  ses  effets  :  si  nousaiM 
été  assez  heureux  pour  le  guider  dans  le  moindre  des  bbêt 
tiers  de  la  sagesse  créatrice,  il  s'estimera  davantage,  en  »■ 
connoissant  de  combien  de  prévoyances  et  d'attentions  il  l 
été  l'objet.  Qui  s'estime,  se  respecte;  qui  se  croit  résenéi 
de  hautes  destinées,  cherche  à  les  accomplir.  C'est  ce  de^ 
nier  sentiment  que  nous  nous  proposons  de  fortifier,  en  éva- 
luant la  grande  révolution  préparée  dans  notre  être,  par  h 
catastrophe  qui  en  provoquera  la  chute  apparente. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  2T8 


LIVRE  SIXIEME. 


la  séparation  de  l'être  spirituel  et  de 
l'Être  matériel. 


CHAPITRE  PREMIER. 

eut  la  natare  prélude  à  cette  séparation.  Protection  particulière  qu'elle 
accorde  à  Torgane  principal  des  perceptions. 

iHS  nous  sommes  élevés  progressivement  en  suivant  les 
»  de  la  vie  humaine,  et  notre  pensée  a  pris  la  teinte 
noble  orgueil.  En  suivant  cet  astre  dans  son  décours, 
(cdrtant  les  tristes  restes  de  l'homme  vers  le  tombeau, 
donnerons  une  larme  à  notre  fragilité  ;  mais  ni  le  dés- 
T  ni  rhumiliation  ne  seront  les  attributs  de  notre 
eur. 

ius  croyons  convenable  de  diriger,  de  prime  abord,  notre 
tion  sur  les  derniers  actes  du  mouvement  dans  les  êtres 
lés,  puisque  la  cessation  d'apparence  des  substances  mi- 
les sous  leurs  formes  primitives,  n'est  qu'une  disjonc- 
qui  en  réduit  les  parties  à  leurs  molécules  essentielles, 
le  dans  les  plantes,  comme  nous  l'avons  déjà  remarqué, 
lort  n'est  que  la  suspension  du  jeu  d'un  mécanisme 
ilaire  et  assimilant. 

.  même  définition  pourroit  s'appliquer,  dans  ses  deux 
ches,  à  la  cessation  de  la  vie  simplement  animalisée. 
lant  la  durée  de  cette  dernière,  le  mouvement  organi- 
qui  tend  sans  cesse  à  accroître  l'individu  ou  à  réparer  ses 
;s,  lui  agrège  des  élémens  hétérogènes  entre  eux,  mais  ho- 
înes  au  sujet,  et  les  classe  par  l'énergie  qui  lui  est  propre, 
se  conformer  aux  lois  de  la  pesanteur  spécifique,  plus 
culièrement  affectées  aux  minéraux  ;  car  les  substan- 
égétales  et  animales  tamisent  et  s'incorporent  k!&  ^uc& 


MORALES  BV  fWilOiOGIQUES.  27$ 

un  rédaetiûn  do  son  personnel  vient  l'ayertir  qu'on  s'ap- 
rèlQ  i  lui  porter  les  derniers  coups.  Au  milieu  des  ruines 
ont  il  'est  entouré,  il  se  cherche  en  vain  lui-même  ;  son 
ameur  s'aigrit  ;  après  avoir  amèrement  rejeté  la  cause  de 
in  mal  sur  les  objets  placés  dans  son  cercle  ou  dans  sa  de* 
oïdance,  «iprès  avoir  accusé  le  siècle  et  les  saisons,  il  est 
tantôt  forcé  d'abaisser  ses  regards  sur  lui-même.  Il  a  com- 
lencé  par  vouloir  se  dissimuler  ses  pertes  successives,  et  il 
nit  par  gémir  sur  leur  effrayant  ensemble  ;  à  peine  lui 
Bste-t-i)  assev  de  forces  pour  s'attacher  foiblement  à  l'es- 
énnce  que,  dans  des  temps  meilleurs,  il  saisissoit  avec  tant 
'énergie.  L'affaissement  s'accroit;  les  douleurs  se  multi- 
lient;  elles  redoublent  leur  intensité;  elles  assaillent  de 
Date»  parts  un  mécanisme  dont  elles  rongent  la  texture,  ou 
Antôt  elles  résultent  de  la  désorganisation  même,  et  elles 
iB  sont  le  cruel  cortège,  Heureux  Thomme,  quand  il  leur 
cbappe  au  prix  de  sa  sensibilité  !  on  va  même  jusqu'à  le 
ÉUciter  de  ce  qu'avant  le  trépas  il  a  été  enlevé  à  son  espèce, 
ït  réduit,  par  la  perte  de  sa  personnalité,  à  Tétat  d'une  sim- 
ûe  substance  végétale.  N'est-ce  pas  féliciter  un  fantôme, 
imiaque,  frappé  au  centre  de  ses  perceptions,  le  véritable 
Ure  est  éteint?  Vainement  le  poumon  respire;  vainement 
l'estomac  digère,  et  la  circulation  des  fluides  s'effectue  dans 
Les  antres  régions  du  corps  ;  ce  n'est  qu'un  déplorable  reste 
S'âxistence  qui  atteste  une  grande  fortune  déchue,  semblable 
à  la  colonne  isolée  qui  s'élève  dans  la  solitude  silencieuse 
de  Palmyre« 

Voilà  le  moment  de  pleurer  sur  vos  amis,  ou  plutôt  sur 
le  yide  que  leur  absence  va  laisser  dans  votre  cœur*  Mais 
on  se  flatte  que,  par  un  rétablissement  de  communication 
entre  la  force  vitale  et  le  système  nerveux,  la  pensée  sor- 
tira encore  de  la  tombe,  et  nous  rendra  l'être  que  nous  avons 
aimé*  Au  reste,  il  est  rare  que  cet  état  d'anxiété  se  prolonge, 
La  ¥ie  animale,  séparée  de  ta  vie  sensitive,  pour  laquelle 
elle  a  été  essentiellement  créée,  succombe  bientôt,  quand 
elle  ne  peut  en  rallumer  le  flambeau,  car  la  nature  se  hâte 
de  briser  les  meubles  inutiles  :  on  n'oubliera  pas  qu'elle  ne 
recompose  qu'avec  des  débris  ^ 

*  Reauftnwi  blei  «{«Ml  w  •'•glt  id  ai  de  oiéilM,  ni  dTalbinot  o«  didiolt  do  baIif 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  277 

dtt  décombres^  il  est  encore  debout.  En  vain  tons  les  sens  lui 
dèfoillent  à  la  fois  ;  comme  ceux-ci  ont  leurs  fibres  corres- 
pondantes dans  le  sensorium,  la  volonté^  dirigée  sur  ces  fi- 
brilles, réveille  l'image  des  objets  sans  l'intermédiaire  des 
organes.  A  quelques  égards,  elle  ressuscite  ces  derniers.  La 
seale  condition  essentielle  est  d'avoir  recueilli  des  impres- 
sions en  temps  utile.  L'âme ,  présente  au  cerveau ,  se  fait 
servir  les  rapports  dont  il  est  resté  dépositaire  ;  elle  en  tire 
de  nouvelles  conséquences,  le  jour  jaillit  du  sein  des  ténèbres» 
et  la  pensée  a  encore  ses  illuminations.  Privés  de  l'organe 
de  la  vue,  Homère  et  Milton  n'en  trouvèrent  pas  moins 
sar  leur  palette  les  riches  couleurs  que  verse  le  soleil  sur  le 
globe  dont  il  est  le  flambeau. 

n  existe  dans  le  département  d'Ille-et-Vilaine  un  individu 
qui,  après  avoir  perdu  l'usage  des  yeux,  pendant  dix  ans  est 
veste  chef  d'une  administration  financière.  Les  personnes 
qoi  Tont  approché  attesteroicnt  qu'il  s'est  acquitté  de  ses 
fbnetions  avec  une  sagacité  rarement  en  défaut.  Une  surdité 
totale  l'ayant  obligé  à  donner  la  démission  de  son  emploi , 
il  s'est  borné  à  la  conduite  de  ses  affaires  personnelles  au 
flein  de  sa  famille.  On  l'a  vu  communiquer  avec  celle-ci  à 
l*aide  de  caractères  saillans  déposés  entre  ses  mains.  Aveugle, 
il  a  &it  construire ,  sur  ses  dessins,  un  hôtel  d'une  archi- 
tecture élégante  dont  il  a  surveillé  l'exécution.  Une  réduction 
cruelle  de  facultés  ne  l'a  pas  empêché  de  modeler  en  cire  un 
Jardin  d'un  goût  agréable,  et  se  faisant  porter  sur  le  terrain 
même,  par  la  seule  perspicacité  de  son  tact,  il  y  a  plus  d'une 
lois  rectifié  le  travail  de  l'entrepreneur.  La  rigueur  du  ciel 
lui  réservoit  une  paralysie  complète  des  bras,  des  jambes,  des 
cuisses  et  de  la  surface  extérieure  du  corps.  Frappé  dans  les 
dernières  relations  morales  qu'il  s'étoit  créées,  il  se  fût  bien- 
tôt éteint,  si,  en  lui  effleurant  la  joue,  on  ne  lui  eût  appris 
que  ce  triste  et  dernier  asile  rcstoit  à  sa  sensibilité.  Alors, 
en  conformité  de  ses  désirs  (car  il  n'a  pas  perdu  l'usage  de 
la  voix),  on  a  tracé  des  caractères  sur  cette  partie  du  visage 
où  le  tact  s'est  réfugié.  Des  lettres  initiales  suffisent  à  son 
intelligence,  quand  il  s'agit  de  questions  relatives  aux  be- 
soins matériels  de  la  vie.  Les  autres  objets  d'entretien  ont 
encore  pour  lui  leurs  abréviations. 


MORALES  et  t»RT8tOLOGIQCES.  SYd 

lieu  à  qtielqttes  aperçus  utiles.  Une  grande  idée  d'ordre 
et  des  iutentio&s  fondées  sur  les  dispositions  fnénies  de  l'è- 
oonomie  actuelle  s'y  rattachent  naturellement.  Os  indica- 
tions tie  seroient  pas  perdues  pour  la  morale,  et  nous  ne 
Éeriobs  pas  répréhensibles  en  nous  dispensant  d'ajouter  des 
doutes  à  des  doutes»  et  des  hypothèses  à  deS  hypothèses. 
Mais  nous  avons  l'espoir  de  conduire  le  lecteur  Yers  quel- 
les résultats  positifs ,  dont  le  germe  a  été  semé  dans  la 
belle  organisation  des  êtres  mixtes  en  général,  et  de  l'homme 
(en  particulier;  car  la  texture  de  ce  dernier  est  vraiment  une 
promesse  de  l'avenir  jetée  dans  la  vie  présente.  L'astre  ne 
laisseroit-il  apercevoir  qu'une  foible  courbe  de  son  ellipse, 
elle  nous  suffira  pour  déterminer  l'orbite  de  son  immor- 
Ulité. 

CHAPmiE  II. 

Que  dans  la  séparation  de  I'Étrb  spirituel  et  de  I'Êtrb  matériel,  1c  principe 
de  tie  doit  retourner  k  la  masse  élémculalre. 

En  fondant  le  vaste  empire  de  l'organisation  Sur  la  fa- 
talté  que  les  deux  principaux  règnes  ont  de  se  perpétuer 
ykr  des  germes,  le  Créateur  a  mis  en  circulation  la  quantité 
d6  force  vitale  nécessaire  à  leur  développement  et  à  leur 
entretien.  Par  sa  propriété  assimilante,  chaque  germe  s'em- 
pare de  ces  élémens.  Gomme  il  y  participe  au  moins  jusqu'à 
ion  parfait  accroissement,  il  continue  à  puiser  au  magasin 
général,  ou  succombe  bientôt  par  l'impossibilité  de  lo  faire. 
Gmduit  à  sa  maturité,  il  possède  en  plus  la  force  vitale,  et 
pér  cela  même  il  en  versera  l'excédant  dans  de  nouveaux 
germes  conservateurs  des  espèces.  Usé  par  ces  dépenses  et  les 
limples  aocidens  de  la  vie  journalière,  il  trouve  dans  la  dé- 
térioration de  ses  organes  Un  obstacle  au  maintien  d'une 
«tistence  dont  il  lui  est  Interdit  de  réparer  les  pertes.  La 
tiiute  s'accélère  d'autant  plus  que  la  réduction  des  moyens 
qui  pourroient  la  retarder  se  multiplie  par  elle-même.  Après 
un  certain  âge,  ce  n'est  point  une  pente  insensible  qui  con- 
duit le  vieillard  vert  le  terme  de  sa  carrière^  il  y  est  en- 
traîné. En  vertu  de  la  tnétte  loi,  ttne  ttoutellé  génération^ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  281 

profondeurs  du  globe,  une  partie  de  ses  éicmcns  primilifs. 
La  solidification  lente  des  fluides  a  dû  faire  face  à  quelques- 
unes  de  ces  pertes  dans  un  genre  ;  nécessairement  elle  les  a 
beaucoup  accrues  dans  l'autre.  Ce  scroit  peut-être  une  cause 
suffisante  de  changemens  dans  les  espèces,  cause  prévue  par 
le  Créateur,  et  qui  rentreroit  dans  ses  plans. 

Ces  mêmes  révolutions  n'auront  pas  manqué  de  faire  voya- 
|;er  la  force  vitale  sur  notre  planète,  et  de  la  transporter 
l'une  contrée  à  l'autre.  Peut-être  les  déserts  de  la  Libye 
ontr-ils  possédé  des  colonies  florissantes,  et  qui,  par  quelque 
Qouveau  mouvement  du  globe,  leur  seront  rendues,  à  moins 
que  les  progrès  successifs  de  quelqu'une  de  leurs  oasis  ne 
suffisent,  après  un  laps  de  siècles,  pour  amener  un  résultat 
de  pareille  nature. 

Le  mouvement  est  le  principe  de  la  vie  universelle.  Par 
le  mouvement,  l'homme  acquiert  dans  son  enfance,  il  com- 
munique dans  sa  virilité,  et  il  perd  dans  sa  vieillesse.  Les 
infirmités  et  les  maladies  produisent  également  ce  dernier 
eCfet.  Les  passions  mêmes  sont  des  dissipations  de  la  vie. 
Cdle-ci,  bien  avant  le  temps,  nous  est  souvent  échappée. 
On  diroit  une  déchéance  à  laquelle  il  ne  manque  que  le 
sceau  de  la  proclamation.  Il  arrive  un  point  où  on  ne  peut 
plus  ni  perdre  ni  récupérer  ;  alors  il  faut  mourir. 
.  Que  reçoit  la  terre  quand  on  y  dépose  un  corps  usé  de 
maladie  ou  de  vieillesse?  quelques  mixtes  dont  l'absence  de 
Tair  retardera  la  dissolution.  Èlémens  nécessaires  d'un  en- 
;Bemble  organique,  ils  ne  sont  rien  sans  l'énergie  vitale,  sans 
Je  fluide  nerveux  déjà  rendu  à  la  masse  élémentaire,  ou  qui 
n'existe  plus  en  quantité  suffisante  pour  diriger  l'action  du 
jnècanisme  auquel  il  a  été  uni.  C'est  un  caput  mortuum 
jesté  au  fond  du  vase,  mais  l'essence  s'est  évaporée. 

Quelquefois,  c'est  le  mécanisme  lui-même  qui  manque  à 
l'énergie  vitale.  De  quelque  côté  que  vienne  le  coup,  la 
fcission  se  fait. 


16. 


XS3  niDOCtlORS 

CHAPITRE  ÎII. 

Qoe  le  priùcipé  spirituel  ne  peat  se  perdre  dans  la  masse  élémentaire. 

Par  cela  même  que  nous  sommes  des  êtres  tnixtes,  l'étn 
spirituel  n'a  pu  agir  en  nous  sans  rintervention  des  organes. 
La  pulpe  cérébrale^  les  nerfs  qui  y  aboutissent^  les  fluida 
qui  les  parcourent  ou  qui  les  ébranlent,  sont  «»  agens  nè- 
cessaires*  La  mémoire  elle-même,  qui  est  la  partie  la  fAm 
importante  de  Tétre,  puisqu'elle  en  assure  la  continuilA^ 
possède  toute  seule  un  système  entier  d'organisation. 

Nous  n'avons  pu  révoquer  en  doute  l'existence  de  l'étn 
spirituel.  Il  se  manifeste  dans  l'animal  comme  dans  rhomniCy 
quoique  leur  nature  offre  des  différences  notables,  et  iiu>- 
tout  sous  le  rapport  de  la  perfectibilité  qui  résulte  des  idéa 
complexes  dont  ce  dernier  est  plus  particulièrement  suscf^ 
tible.  Nous  ne  l'aurons  pas  accordé  à  la  fourmi  pour  le  » 
fdser  au  cbeM'cravre  du  Créateur.  Il  est  évident  que  ei 
principe  sentant  (car  il  faut  remonter  avec  franchise  i  Fo- 
rigine  des  choses),  que  ce  principe  qui  a  été  admis  &  cobh 
biner  deux  sensations,  et  qui  de  ce  premier  pas  parrietl 
dans  notre  espèce  à  une  conscience  de  l'être,  est  un  ajonli 
positif  de  la  main  divine.  Ck)mment  il  se  trouve  là?  sonat- 
teur  seul  le  sait.  Dans  quel  domaine  il  l'a  pris,  nous  VigoO' 
rons.  Il  peut  le  laisser  s'éteindre,  il  peut  le  faire  subsister» 
Suivant  qu'il  le  croira  conforme  à  sa  raison,  qui  est  la  pr^ 
mière  des  lois,  comme  la  première  des  essences.  Nous  n'o- 
Serions  affirmer  qu'il  l'anéantit  dans  les  animaux.  TmI 
nous  dit  qu'il  le  conserve  dans  l'homme  ;  il  est  même  dov- 
teux  que  la  chose  pût  se  passer  autrement,  par  cela  seofe' 
ment  qu'il  est  impossible  d'empêcher  que  ce  dernier  ait 
vécu.  Mais  n'anticipons  point  sur  notre  sujet. 

Cependant  à   la  mort  ce  principe  spirituel  ou  sealirf 
(peu  importe  comment  on  Tcn tendra)  s'isole  de  tous  ses  ifr 
ccssoires.  Rien  n*agit  plus  sur  lui  et  il  n'agit  sur  rien.  L'fl^ 
gaiic  de  la  pensée  lui  manquant,  il  reste  en  apparence  si 
liens  avec  le  passé,  comme  sans  rapports  avec  le  moment  a^|> 
tuel;  on  ne  sauroil  dire  pour  cela  qu'il  n'existe  plus.  1^ 


MORALES  ET  MTfllOLOGIQUES.  t9l 

aasse  élémentaire  n'a  pu  le  réclamer.  Elle  ne  se  nourrit 
•oint  de  perceptions  ou  de  pensées.  Son  yéritable  bien  lui 

été  rendu.  Ce  seroit  beaucoup  que  la  vie  végétante  lui 
ppartint;  la  vie  animée  et  la  vie  pensante  sont  descendues 
n  elle  d'une  autre  région.  Le  travail  le  plus  assidu  du  ca- 
inet  ne  fera  pas  entrer  un  atome  matériel  dans  le  cerveau 
e  l'homme  studieux;  toutefois  son  répertoire  a  grossi.  C'est 
ne  conquête  obtenue  par  le  seul  mouvement  auquel  wm 
me  a  été  présente.  Il  n'y  a  rien  là  à  ressaisir  pour  autrui. 
m  mouvemeût  s'harmonie  sans  doute  avoe  les  deux  naturel^ 
t  en  est  le  vrai  lien. 

Jetés  dans  le  même  abtme^  les  solides  et  les  fluides  qui 
omposent  tous  les  soleils  allumés  dans  l'cslMce,  et  tontes 
m  sphères  qui  y  décrivent  des  orbites  excentriques  et  eon- 
eairîqnes,  ne  donneroient  pas  les  prémisses  et  la  conséquence 
'un  syllogisme;  ils  ne  donneroient  pas  le  sentiment  d'un 
CM^n^  encore  moins  Un  aperçu  moral.  Je  me  vois  dans 
"onfrers,  et  l'onirers  ne  me  toit  pas;  je  sais  que  j'existe» 
[lie  l'univers  existe,  et  l'univers  ne  sait  ni  l'an  ni  l'autre. 

Où  se  retire  donc  cet  être  incompréhensible  et  pourtant 
M  dont  la  mort  a  brisé  le  char  ?  Question  peu  embarras- 
inle^  si  on  la  saisit  dans  ce  qu'elle  a  d'essentiel.  Répon- 
kmi  hardiment  :  «  Où  il  platt  à  la  volonté  Juste  do  son 
ititeiir.  n  Gomment  le  raviv&-tp-e]lc?  car  nous  avons  démon- 
fè  que  la  pensée  ne  sauroit  se  passer  de  la  vie.  Cette  se- 
sonde  question  trouvera  sa  réponse  dans  quelques  conjectures 
pie  nous  croyons  fondées  et  qne  nous  développerons  pro- 
Bhaiaement.  Elles  peuvent  être  des  erreurs;  mais  elles  ne 
ktteront  point  l'espérance,  ni  ne  dégraderont  l'avenir. 

Toujours  est-il  incontestable  que  la  séparation  de  l'être 
aatériel  et  dé  l'être  spirituel  a  ett  lieu.  Nous  n'avons  pit 
lénétrer  dans  le  mystère  de  leur  union  :  il  n'est  pas  éton-^ 
ti&t  que  l'instant  où  ils  se  quittent  soit  enveloppé  des  mêmes 
^bres.  Tout  ce  que  nous  savons,  c'est  que  la  mise  en  ac- 
^  du  mécanisme  par  l'impulsion  de  la  force  vitale,  est  la 
^Mition  nécessaire  de  leur  coexistence  et  même  de  leur 
^istenee  privative.  Elle  nous  a  conduits  à  étudier  les  lois 
*•  leur  réciprocité. 


!S4  mccnoec» 

CEAPnSE  TV. 

De  ce  ^  il  novisK  «f  KcurAer  jos  wnKea>Lfj  ib»  la  sê|Mmiioii  de  I  Èni 

^HiiqiH>î  essaiyerkMEis^vHts  de  dbsimiiler  que,  lorsqu'il 
^eat  êULbIir  h  prv^K>njçitk>a  de  notre  être  après  le  trépas, 
iii>tre  ««prit  «$l  réduit  à  latter  contre  les  apinrenccs ,  cl 
même  contre  W<  prv^habtlîtês  pliy<îqii«^  ?  Qui  n*est  obligé  de 
reconnoitnr  que .  <î  &>trY  âme  a  jamais  existé  ayani  notie 
sortie  du  $ein  nutemel.  nous  n'en  avons  point  eu  le  senti- 
ment .^  que  cette  substaMv  «$1  «oumise  au  développement  et 
à  la  marv4ie  pivKTiMSÎTe  des  orsanes  ?  qu'elle  semble  dépet- 
dre  plus  particulièrement  du  cerceau .  qui  lui-même,  dus 
cenaines  cincoo^tancvs»  |N>um>it  <f  tre  assimilé  à  une  fabrique 
d'idées  dont  iK^re  ^oK>ntê  n  a  pk^  toujours  la  direction  (ee 
qui  a  lieu«  par  exem(4e.  duis  ks  instans  précurseurs  di 
$omm<nl  et  du  réveil  -  que  notre  empire  sur  nos  idées  tiB- 
ti^t  saflToibUt.  tantii>l  renaît,  saluant  que  notre  personnalité 
tK^us  «Srlupi^  pir  re\tiRcà>a  «cnduelle  du  système  nerveux, 
ou  nous  est  reiHiue  (ur  le  Tv;jib licitement  successif  de  cdai- 
ci  .^  et  quVn6u«  «près  U  chu!e  viu  i:î«vanisme«  entraîné  dus 
l4  tombe  pdf  uu  dertiiifr  cKv .  R>>:re  âme  ne  donne  ancoi 
si^ne  4p)viTeut  do  $a  persi<u:ioe  *  En  ^^ùn  contesteroit-on  ces 
\entes, 

IViins  lo  Inre  qiu!nèatc  vie  cet  ou^ra^e,  nous  avons  déjà 
rèixuhlu  au  plus  ^mud  uoîiirre  dos  objectivons  qu'elles  poB^ 
rvneul  pn.>\KH|uor.  Nv»u<dcmAttvîer-HTS  nuinlenant  s'il  n'y  as 
i\»it  jvis  une  lYrUiuo  irAVii<<\juo:uv  à  soubaiter  que  dans  «■ 
être  mivto,  tel  que  Tbomme,  chacune  di»s  natures  qui  coa- 
c\)urvnt  4  la  formjKîou  de  <<n\  tissu  se  montrât  sèparâMBi 
Ivn^Unl  Tunion.  et  se  presentit  Ji^ec  un  caractère  distinct? 
Nous  supiHvs^^ns  que  U  ^ue  d'un  pareil  phénomène  nousfV 
acvxmièe  :  quoi  en  servait  rexamiiutlour  :  l'n  être  mixl*  (fl 
prwèdervMt  à  cette  étude  a^ec  des  sensdv^nt  le  propre  lew* 
"^  lessusciter  la  dîflicuUe.  Vous  cbervhei  des  preuves  d'à 
le  spirituel  :  saisissei-lcs  donc  en  l'êtal:  elles  ne  f* 
ifi^ront  point,  car  il  n'y  a  pis  de  jour  où  elles  ne  vt0 


\ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  285 

échappent  par  milliers.  Vous  prenez  une  pierre  et  vous  la 
léplacezy  vous  ouvrez  un  livre  et  vous  le  lisez ,  parce  que 
tel  est  votre  désir  :  n'est-ce  pas  une  merveille  que  cette  au- 
torité que  vous  exercez  sur  vous  d'abord,  et  par  vous  sur  la 
matière  ?  Si  vous  êtes  forcé  de  confondre  les  actes  de  Tor- 
a^anisation  et  de  l'esprit  qui  l'anime,  c'est  que  la  fusion  en 
3St  aussi  parfaite  qu'elle  devoit  l'être.  Quand  vos  idées  se 
promènent,  presque  sans  votre  aveu,  dans  le  vague  et  dans 
l'absurde,  c'est  encore  que  toutes  les  facultés  qui  complètent 
sn  TOUS  l'être  mixte  ne  concourent  pas  à  leur  direction.  Vo- 
tre âme  a  des  aperçus  ;  ils  sont,  ils  doivent  être  irréguliers, 
tant  qu'elle  n'y  procédera  pas  avec  l'ensemble  de  ses  moyens. 
Un  verre  changé  ou  retranché  dans  une  lunette  d'approche 
f  dérange  tout  le  mécanisme  des  rayons  lumineux,  et  l'image 
56  montre  confuse  ou  s'évanouit. 

Au  surplus ,  ne  perdons  pas  de  vue  que  si ,  pareille  à  la 
baguette  de  Popilius,  notre  nature  physique  semble  nous  cir- 
conscrire au  sol  qui  nous  a  vus  naître,  d'autres  terres  et  d'au- 
tres perspectives  sont  ouvertes  à  notre  raison.  Celle-ci  décou- 
vre dans  le  sentiment  de  notre  personnalité  (de  quelque  fa- 
çon que  cette  dernière  s'établisse),  un  principe  qui  ne  peut 
.yenir  de  la  matière,  quoique  soumis  à  son  iniluence.  Ce  qui 
coexiste  ne  demande  pas  pour  cela  à  être  confondu.  Fùt-ellc 
une  conséquence  de  l'organisation  ou  des  rapports  qui  en  dé- 
coulent, une  moralité  s'attache  à  ce  principe  dans  une  espèce 
perfectionnée,  telle  que  la  nôtre.  Une  chaîne  continue  y  lie 
^  y  embrasse  tous  les  événemcns  de  la  vie  II  s'en  forme  un 
,  tout  aussi  positif  dans  l'ordre  spirituel,  qu'un  système  planè- 
,  taire  l'est  dans  l'ordre  physique.  Où  il  s'est  commis  un  seul 
acte  précédé  d'un  jugement  comparatif  avec  la  loi  écrite  ou 
.  luiturelle,  je  découvre  un  être  responsable  ;  où  je  reconnais 
'Vite  responsabilité,  je  vois  un  être  que  la  justice  divine  ^  doit 
.  «t  veut  conserver.  Mais  on  ne  conserve  que  ce  qui  est  ou  ce 
^  peut  continuer  à  être  :  donc  il  y  a  dans  la  créature  hu- 


'  8i  nou  n*aTon8  pas  prouvé  Dieu,  ai  le  lecteur  n'est  pas  convaincu  par  nous  on  par 
e  de  rexîstence  de  la  cause  première,  on  peut  se  dispenser  de  lire  ce  livre,  en- 
flât le  snirant,  aaème  tout  l'ouvrage;  car  il  ne  repose  en  entier  que  sur  cette 
HeneuMment  qu'elle  est  inébranlable. 


Sk6  l]M>lJëtiOlls 

m^ûé  nû  (triAdpè  d'actioA  et  de  sehtitiiétii  ^ÙÈcffpt 
Stirvittv  à  soti  mécanisme. 

Votlà  des  choses  qne  l'on  ne  satifoit  méconnotti 
blesser  les  convenances  et  les  lois  du  jugement.  L' 
bien  ir^lé  de  notre  raison  nous  oblige  à  rapporter 
tiature  pensante  une  continuité  d'effets  dont  le  germ 
iiemé  par  elle  dans  la  Vie  terrestre.  Dès  que  nous  rei 
la  matière  ce  qui  est  sorti  de  la  matière ,  nous  somn 
dés,  en  bonne  logique,  à  transférer  ailleurs  ce  qui  i 
s'expliquer  par  les  seules  lois  auxquelles  la  matière  < 
mise. 

Abordons  franchement  la  seconde  objection;  qud 
ëoit  déjà  ttès-atténuée  par  ce  que  nous  Tenons  de  di 
n'est  pas  à  dédaigner.  C'est  celle  que  l'on  puise  dans 
lité  des  signes  d'existence  de  l'être  spirituel ,  aptes  l 
tais  à  son  contrat  d'union  avec  l'être  organique.  N< 
jk>nse  nous  conduira  à  faire  une  excursion  sur  le  don 
rimmortalité.  Tout  se  tenant  dans  notre  sujet  tel  qi 
l'avons  conçu,  les  pas  rétrogrades  et  les  anticipatioi 
viennent  quelquefois  nécessaires. 

La  mort  est  certainement  une  cessation  de  l'êtr 
sous  les  traits  avec  lesquels  il  s'est  fait  connoîlre.  P 
gnons  pas  de  le  confesser ,  elle  est  aussi  une  cessatio 
rente  de  Tètre  moral.  Qui  a  revu  ceux  qui  ont  été  x 
retranchés  de  la  vie?  qui  les  a  entendus  ?  qui  a  conve 
eux?  qui  a  eu  seulement  le  sentiment  de  leur  préseno 
arguer  de  faux  certains  récits,  à  beaucoup  d'égards,  ( 
se  tenir  en  garde  contre  les  faits  qu'ils  contiennent 
tif  le  plus  concluant  de  les  inGrmer,  c'est  que  l'êtr 
une  fois  dépouillé  son  enveloppe  organique  n'étant  pi 
la  sphère  d'activité  où  nous  a  placés  la  Providence ,  d 
ports  lui  deviennent  impossibles  avec  les  créatures  d« 
espèce  qui  lui  survivent.  Ainsi  nous  ne  saurions  pois 
fSette  source  des  argumens  péremptoires  en  faveur  de 
sistance  de  l'âme,  jusqu'à  ce  qu'il  ne  plaise  à  Diec  d< 
ser,  sans  équivoque  et  d'une  manière  palpable ,  qi 
communications  décisives  entre  l'homme  qu'il  a  couc 
blement  dans  la  poussière  du  tombeau  »  ei  celai  qi 
encore  cette  terre  de  pèlerinage. 


MORALES  Kf  PinriHÛLOGIQUBS.  |8f 

N>y«ii(  pM  vécu  dsing  Im  tei^ip^  de  la  pràdication  de  Vf^ 
ngile,  nous  n'avons  en  ce  genre  que  dos  présomptions  ou 
8  certitudes  mortlçs,  et  ici  il  s'agit  de  certitude  physique; 
est  probable  que  cette  dernière  nous  manquera  long-temps. 
KQ  ne  veut  ni  ne  peut,  suivant  les  règles  prescrites  par  sa 
opre  sagesse,  bouleverser  la  belle  série  des  êtres  ou  en  in-« 
rvfrtir  l'ordre.  Il  a  dicté  des  lois  qui  constituent  notre  na» 
r^  et  poiir  ne  pas  les  enfreindre,  il  a  voilé  jusqu'à  ses  pro^ 
et  miracles  ^  Ce  qui  est  de  ce  monde  y  reste,  ce  qui  en  es|^ 
rti  n'y  rentre  pas,  du  moins  ostensiblement.  La  mort  me( 
I  mnr  d'airain  entre  elle  et  le  domaine  de  la  vie  présente. 
M  désirs  et  nos  conjectures  peuvent  s'élancer  au-delà  d^ 
lorûop  sensible;  mais  les  réalités  de  l'existence  actiiella 
nu  y  enchaînent  jusqu'à  nouvel  ordre.  Je  ne  sache  pas 
l'aucun  habitant  de  notre  globe  terraqué  ait  ou  dos  coip- 
anications  avec  ceux  de  Jupiter  ou  de  Saturne.  L'Ame  en-* 
vée  à  ses  premières  fonctions  est  sans  doute  appelée  dans 
ne  autre  sphère,  avec  laquelle  nous  sommes  s^ns  rapports, 
i  résulteroit  d'une  disposition  contraire  quplque  chose  de 
i  Iranchant,  de  si  concluant  même,  que  le  libre  arbitre 
isparottroit  tout-à-coup  ;  et  pourtant  rEtcrncl,  fsn  organi-i 
aiit  l'homme ,  a  voulu  fonder  un  être  mixte,  passible  de 
Inpression  des  sens,  mais  soupais  à  ('empire  d'une  volonté 
loiâle,  et  par  conséquent  susceptible  de  mérite  et  de  démé- 
rite. Pour  s'exprimer  dans  un  langage  buipain ,  c'^t  une 
grande  conception,  et  son  auteur  ne  )a  repdra  pas  yaine. 

Nous  voilà  donc  réduits  à  chercher  ailleurs  que  dans  le 
hnoignage  des  sens,  et  presque  contre  leur  déposition»  dev 
neuves  de  notre  immortalité.  Récuser  ici  le  tén^oignage  des 
^s  ^t  une  chose  toute  naturelle.  Où  ils  ne  sauroient  pé- 
^trer,  ils  n'ont  rien  k  dire;  et  quand  leur  silence  ne  sert 
^^  la  cause ,  on  ne  peu(  p^s  prétendre  non  plus  quil  lui 
Aise. 

Dans  notre  Traité  de  Vexistence  de  Dieu,  nous  avons  sou- 
>^u  que  l'homme ,  comparativement  aux  autres  espèce»^ 

'  Anni  le  plu  grand  nombre  des  Juifi  n'a  point  cm  aux  œuvras  da  Christ.  Les  grands 
''^•ide  TaniTers  ne  sonl-iU  pu  ëgalcment  Toilës  de  manière  à  laisser  à  l'homme 
*f^la  dn choix  dans  le  point  do  vae  d'où  il  les  saisit? 


288  INDUGTIOKS 

n*esl  sur  cette  terre  qii*an  être  commencé  ;  à  certains  égudSi 
nous  raun>ns  peut-être  démontré. 

En  eflet,  qu*esl-(^  que  Thomme  sans  l'avenir?  qu'est-ce 
que  noire  globe  lui-momc? 

1/œuvrc  morale  de  Difx,  dans  le  système  de  la  créatioB 
terrestre,  tient  h  Thomme  seuK  en  tant  qu'être  moral.  Tucx 
re  dernier  dans  le  corps,  qui,  à  bien  dire,  n'en  est  quel'ex- 
prt*ssion,  que  restera-t-il  ici-bas  ?  Quelques  effets  chimiques, 
quelques  formes  matérielles  dans  lesquelles  la  chaleur  et 
rhumidité.  unies  aux  solides,  auront  été  assez  heareusement 
mmiitiéis,  mais  le  plus  détestable  des  alliages  dans  l'ordre 
réel  dts  êtres.  Je  n*y  verrai  partout  que  lutte,  destruction, 
cruauté,  injustice  et  moquerie;  je  n'y  découvrirai  que  des 
pié^os  tendus  à  la  Inmne  foi.  Et  par  qui  ces  pièges  auronl- 
ils  été  dressés?  par  DiFi*  lui-même.  «  Essence  étemelle, 
«  forcé  de  te  tnmver  inique ,  j*aimeroîs  encore  mieux  te 
«  nier!  Par  un  reste  de  respect  pour  toi  ou  de  préjugé,  je 
K  de\iendn>is  athée  plutôt  que  de  porter  mon  encens  sur  tu 
K  autel  indigne  de  mes  hommages;  car  la  religion  du  mao- 
«  vais  princi)>e  n*est  pas  faite  pour  le  cœur  qui  palpite  dans 
•«  mon  sein.  » 

Avec  l'existence  de  DiF.r 
Quand  nous  avons  joué  notre 
l'omnieniY. 

Nous  aurons  encore,  plus  d'une  fois,  l'occasion  d'établir  b  . 

spiritualité  du  principe  par  lequel  se  dirige  notre  volonlé; 

mais  s'il  éloit  possible  que  la  \ie  résultât  uniquement  d'une 

eei'taine  combinaison  d'éléniens  matériels;  si   la  perfection 

de  cellt»-ci  ameiioit  la  iHTfectii^n  de  la  pensée,  si  Dieu  avoil 

marqué  le  point  positif  où  la  moralité  devient  en  nous  k 

priHiuit  réel  de  l'itrganisiUion,  en  supposant  Dieu  ce  qu'il 

doit  étrt» ,  c'esl-à-<iire  bon  et  juste ,  il  y  auroit  force  qu'il 

fît  renaître  cette  combinaison  avec  ses  diverses  nuancer: 

qu'elle  passât  derechef  par  des  sensations  de  douleur  ou  de 

plaisir ,  en  punition  de  ses  vices  ou  en  récompense  de  se< 

vertus,  et  que  de  la  sorte  elle  continuât  à  suivre  la  diwc- 

1  d'existence  qu'elle  se  seroil  donnée  à  elle-même. 

*.  la  sorte,  on  se  réfugieroit  dans  le  sein  de  la  matière 

échapper  à  l'autorité  d'un  maître;  sa  main  de  fer  nous 


i\  la  mort  absolue  est  impossible. 
)tre  rôle  ici-bas,  celui  de  rÉternH 


MORALES  RT  PTITSIOLOCIQUES.  289 

y  pounnivroit  encore;  et  molécules  toujours  renaissantos , 
nous  n'en  serions  pas  moins ,  sous  le  glaive  de  sa  justice, 
des  êtres  doués  d'une  durée  sans  bornes  et  sans  limites... 

En  deux  mots ,  la  mémoire  morale  est  l'homme  :  que 
BiEO  la  fasse  revivre  de  Tune  des  cent  mille  manières  qui 
sont  en  sa  puissance ,  et  l'individu  est  immortalisé  ! 

11  est  certain  que  nos  habitudes  physiques  et  morales  fi- 
nissent par  constituer  resscncc  de  notre  être.  C'est  en  se  les 
représentant  dans  leur  ensemble,  que  notre  imagination 
place  devant  elle  un  individu  de  notre  espèce.  Elle  n'a  d'au- 
tre moyen  de  le  faire  revivre  à  nos  yeux,  car  l'homme  n'est 
qu'on  composé  d'habitudes. 

Celui  qui ,  avec  un  régime  convenable ,  a  exercé  long- 
temps ses  muscles,  en  obtient  un  surcroit  de  forces.  L'in- 
fluence des  passions  sur  l'âme  est  encore  plus  décisive,  en 
ce  que  le  sujet  sur  lequel  celles-ci  agissent  directement  est 
lui-même  le  moteur  de  toute  la  machine.  Un  homme  adonné 
à  des  actes  de  cruauté  acquerra,  en  ce  genre  odieux,  une 
énergie  plus  intense  que  la  vigueur  musculaire  de  l'athlète 
vingt  fois  couronné  aux  jeux  olympiques.  Ainsi  tel  misé- 
rable souhaita  que  l'espèce  humaine  n'eût  qu'une  tête,  a(in 
de  pouvoir  l'exterminer  d'un  seul  coup;  ainsi  Néron  alla 
plus  loin  que  Milon  de  Grotone,  et  s'éleva  au  sublime  de 
la  férocité. 

Ces  principes  posés,  comment  vouloir  qu'un  être  qui  a 
méconnu  les  affections  douces  et  sociales,  qui  a  nourri  son 
esprit  de  projets  sanguinaires,  qui  a  ouvert  son  cœur  à  l'en- 
vie, qui  s'est  réjoui  dans  les  larmes  et  s'est  aflligé  dans  la  joie 
d'autrui,  comment,  dis-je,  vouloir  qu'un  tel  être  soit  apte  aux 
jouissances  de  cette  vie  future  où  la  vertu  puisera  un  ac- 
croissement de  forces  et  une  perfection  de  volonté?  La  bonté 
céleste  étaleroit  devant  lui  tous  les  trésors  de  la  grâce,  qu'il 
n'en  pourroit  sentir  le  prix.  Ce  n'est  pas  h  une  telle  table 
qu'il  faudroit  asseoir  un  tel  convive.  A  moins  d'un  miracle 
qui  le  transformât,  il  ne  sauroil  s'y  plaire;  et  ce  miracle 
est  impossible  h  la  Divinité  même,  parce  qu'il  scroit  in- 
juste. Nous  ne  sommes  pas  en  contradiction  a\ec  l'Kcrilurey 
qui  admet  cette  heureuse  métamorphose  opérée  par  la  gnlcc 
en  faveur  du  repentir;  car  ne  perdez  pas  de  vue  que  le  tc- 


MORALES  BT  HITSIOLOGIQUES.  291 

Mniiment  de  la  courte  durée  de  nos  plaisin,  des  laerifiees 
lu'ils  nous  coûtoient  trop  souvent,  des  mécomptes  dont  ils 
^toient  suivis,  et  des  oppositions  qu'ils  trouvoient  dans  Tao* 
^omplissement  de  nos  devoirs.  Dans  un  monde  meilleur  » 
toutes  ces  contrariétés  ont  disparu  :  la  connoissance  parfaite 
lu  vrai  bien  en  réveille  sans  cesse  le  désir;  la  volonté,  fa- 
rorisée  par  des  penchans  heureux,  devient  plus  énergique  ; 
la.  force  morale  s'est  accrue  ;  les  résistances  de  l'organisation 
^urée  sont  presque  nulles.  Sans  dépouiller  son  caractère 
libre ,  l'homme  a  laissé  bien  loin  derrière  lui  les  sentiers 
l^liHans  où  périt  la  vertu,  et  une  chute  prend  à  son  égard 
on  aspect  d'improbabilité  qui  équivaut  à  une  impossibilité. 
Unsi  qu'après  avoir  franchi  les  premiers  degrés,  on  est  en- 
rainé  dans  la  pente  rapide  du  vice,  pourquoi  l'habitude  des 
i^atimens  honnêtes ,  jointe  aux  lumières  d'une  raison  plus 
ixeroée,  ne  deviendroit-elle  pas  a  son  tour  presque  irrésis- 
Ible?  On  peut  arriver  à  tel  point  de  perfection  morale,  où 
I  en  coûteroit  dix  fois  plus  pour  blesser  les  lois  de  la  jus- 
ice,  qu'il  n'est  difficile  au  méchant  de  se  défendre  en  cette 
rie  d'un  désir  criminel.  Certainement  Socrate  a  fini  par  être 
rartueux  sans  efforts,  par  l'être  même  avec  volupté. 

Ce  n'est  pas  seulement  parce  que  le  pervers  aura  mérité 
on  châtiment  qu'il  sera  éloigné  d'un  monde  meilleur,  c'est 
parce  qu'il  se  sera  rendu  incapable  de  goûter  le  bonheur 
réservé  à  la  vertu.  Il  a  corrompu  son  sens  intime;  sembla- 
Ue  à  un  malade  dont  le  palais  est  dépravé ,  il  ne  soupire 
91'après  des  jouissances  qui  aggravent  son  mal.  Si  tout-à- 
€iMip  ses  penchans  vicieux  lui  étoient  enlevés,  il  perdroit 
H  personnalité,  puisque  celle-ci  ne  se  compose  que  de  sou- 
venirs et  d'habitudes.  Nous  le  demandons  encore  :  pour- 
voi seroit-il  l'objet  de  cette  faveur?  Dieu,  dira-t-on,  ne 
Jftttt  pas  le  malheur  de  sa  créature  *.  —  En  ce  cas,  il  ne  fai- 
lli pas  créer  des  hommes  ;  il  ne  falloit  même  pas  créer  des 
^>^ges  ;  car  la  liberté  ne  peut  être  entièrement  enlevée  à  un 
^  moral,  quelque  élevé  qu'on  le  suppose  dans  la  hiérar- 
^ie  intellectuelle. 

lia  personnalité  résultant  d'une  suite  de  volontés  et  d'actes 

V«7«  le  ekip.  zm  do  Uv.  V. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  293 

toute  autre  région ,  fût-ce  Tair  ambiant  de  notre  planète. 
Dans  ce  dernier  cas ,  les  morts  conserveroient  des  relations 
avec  ce  globe,  qui  continueroit  à  être  leur  paternel  héritage, 
sans  qu'elles  fussent  partagées  des  habitans  de  la  terre,  aux- 
quels des  formes  d'un  tissu  moins  matériel  que  le  nôtre  ces- 
seroient  d'être  sensibles  :  de  la  sorte,  une  nature  supérieure 
auroit  seule  le  privilège  de  connoitre  ce  qui  se  passe  dans 
les  degrés  qu'elle  a  franchis.  Cette  hypothèse  ne  porteroit 
aucune  atteinte  au  dogme  consolant  de  la  résurrection  gé- 
nérale. L'amour-propre  est  un  des  plus  puissans  mobiles  de 
notre  espèce;  et  puisque  sa  fausse  direction  a  trop  souvent 
troublé  Tordre  établi,  la  justice  elle-même  appelle  à  grands 
cris  le  jour  d'une  manifestation  où,  par  l'éclat  des  peines 
et  des  récompenses,  les  uns  apprendront  ce  qu'ils  ont  évité, 
et  les  autres  ce  qu'ils  ont  perdu.  Alors  le  genre  humain 
réuni  dans  ses  diverses  fractions,  par  peuples,  par  contrées, 
par  hameaux  (  car  il  convient  que  chacun  se  trouve  en  pré- 
sence de  ses  pairs),  offrira  l'étonnant  spectacle  de  l'orgueil 
humilié  et  du  mérite  jadis  obscur  devenu  l'objet  de  l'estime 
publique.  Ah!  sûrement  ils  donneront  de  nouveaux  regrets 
aux  amis  de  leurs  jeunes  années  et  aux  compagnons  de  leur 
voyage  terrestre,  les  justes  qui,  ne  pouvant  élever  jusqu'à 
eux  des  êtres  trop  chers,  verront  s'approcher  le  moment  dou- 
loureux d'une  seconde  séparation  !  Quelle  triste  solennité 
accompagnera  leurs  adieux  !  car  n'allons  pas  croire  que  l'é- 
goîsrae  soit  la  condition  du  bonheur.  Les  élus  auront  donc 
encore  des  larmes  à  répandre  et  à  sécher;  mais  ils  uniront 
par  se  conCcr  dans  la  bonté  du  Père  céleste,  et  ils  recom- 
manderont à  sa  clémence  ceux-là  même  qu'aura  frappés  sa 
justice. 

Nous  eussions  souhaité  que  nos  méditations  nous  eussent 
conduits  à  adopter  le  sentiment  de  l'honnête  et  célèbre  Bon- 
net, sur  la  persistance  d'un  germe  organique  indestruc- 
tible ^  Les  types  de  notre  âme,  de  notre  corps  même,  étant 
gardés  dans  les  archives  des  mondes,  cette  persistance  de- 
viendroit  superflue.  Une  masse  immense  d'élémens  homo- 


'  Cette  doctrine,  pocr  l'antenr  de  la  Palingénétief  n'étoit  qa'an  coioVVft\t«  ^  «s«l 
système  dé  remboltement. 


MORALES  ET  PHTSIOLOGIQUES.  295 

devant  lai  arec  la  simple  durée  de  l'instant  qui  s'écoule , 
l'éternité  ne  se  compose  que  de  siècles,  et  ils  sont  les  éié- 
mens  d'un  tout  dont  la  moindre  portion  est  précieuse  aux 
yeux  du  grand  Être,  quand  sa  justice  ou  sa  bonté  la  ré- 
clame. Si  V Ancien  des  jours  jouit  perpétuellement  de  tout 
l'ensemble  d'une  éternité  qui  est  pour  lui  sans  fraction ,  il 
n'en  est  pas  ainsi  de  créatures  qui  ne  jouissent  que  par  un 
ordre  successif  d'idées ,  ou  une  continuité  de  perceptions. 
Elles  n'obtiendront  l'un  ou  l'autre  que  dans  le  temps,  et 
œlui-ci  doit  être  rapproché  d'elles  le  plus  promptcment  pos- 
sible :  c'est  dire  qu'il  sera  sans  lacune.  Dieu  ne  renvoie  pas 
au  lendemain  ce  qu'il  est  bon  d'opérer  dans  le  jour  même  : 
rien  n'indiquant  ici  l'utilité  d'une  suspension  de  notre  vie 
réelle  et  active,  il  nous  sera  au  moins  permis  de  la  révoquer 
en  doute.  Il  est  vrai  que  le  sommeil ,  interposé  dans  notre 
carrière,  en  abrège  réellement  la  durée;  mais  il  tient  à  l'é- 
conomie actuelle  :  placé  comme  une  suite  d'hôtelleries,  de 
relais  en  relais,  sur  le  chemin  quelquefois  raboteux  de  l'exis- 
tence, il  en  allège  les  ennuis,  ou  il  ajoute  à  ses  charmes,  soit 
par  la  cessation  d'un  état  de  gêne ,  soit  par  le  renouvelle- 
ment de  forces  dont  il  est  la  source.  D'autres  intentions  mo- 
rales pourroient  encore  se  discerner  dans  ses  cflcts  :  le  sen- 
timent intérieur  n'a  pas  besoin  d'un  tel  repos  ;  l'abandon 
de  sa  dépouille  organique  le  lui  donne  par  le  fait.  Les  eaux 
da  Jourdain  s'élevèrent  comme  deux  murailles  ;  et  après 
«voir  présenté  une  route  spacieuse  aux  Israélites,  elles  re- 
tombèrent sur  elles-mêmes  pour  continuer  leur  cours  :  à 
l'instant  où  le  voyageur  terrestre  est  passé,  ainsi  doit  cou- 
ler sans  interruption  le  fleuve  de  sa  vie.  La  mort  sera  donc 
Un  dégagement  et  non  un  enveloppement  du  principe  animé. 
Ce  dégagement  donnera  lieu  à  de  nouvelles  formes  que  notre 
ï^ison  pressent,  mais  qui  ne  sauroient  nous  apparottre,  puis^ 
^li'il  n'entroit  point  dans  les  intentions  divines  de  les  effec- 
^tier  ici-bas.  Les  sens,  ces  ouvriers  du  jour,  n'ont  rien  à  dé- 
mêler avec  un  tel  ordre  de  choses  :  et  comme  aucun  motif 
I^rocédant  de  foiblesse  ne  porte  l'Éternel  à  attendre,  il  est 
l^résumable  que  le  beau  phénomène  de  l'immortalité  trouve, 
K^lutêt  qu'on  ne  l'imagine,  sa  réalité  physique  et  morale  dans 
"^^e  de  ces  sphères  vierges  d'habitans,  où  un  s\m{\Q  %sMà^^ 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  297 

mondes  d'un  degré  plus  ou  moins  élevé,  où  la  bonté  divine 
se montreroi-t  plus  ou  moins  accessible? 

Le  premier  des  disciples  du  Christ  a  dit  que  les  archanges 
nourrissent  en  vain  certains  désirs.  Leur  nature  n'est  donc 
pas  immuable;  car  le  désir,  satisfait  ou  non,  prouveroit  seul 
une  tendance  au  changement.  Le  Christ  a  dit  lui-même  qu*il 
y  a  plusieurs  demeures  dans  la  maison  de  son  Père,  par  con- 
séquent plusieurs  degrés  de  félicité ,  d'où  il  seroit  permis  de 
conclure  qu'il  n'existe  point  de  ciel  absolu,  ce  qui  seroit  bien 
plus  d'accord  avec  les  divers  degrés  de  mérite  que  sont  sus- 
ceptibles de  parcourir  les  innombrables  créatures,  dont  l'in- 
telligence parvient  jusqu'à  la  moralité. 

La  mort  sera  toujours  un  grand  événement  dans  nos  des- 
tinées :  en  ce  qu'elle  détermine  un  nouveau  mode  d'exis- 
tence. Comme  atteinte  portée  au  fond  de  l'être,  si  on  la  ré- 
duit à  sa  véritable  expression,  elle  est  bien  peu  de  chose, 
peut-être  moins  qu'une  syncope  prolongée.  Elle  aura  perdu 
son  aspect  hideux  pour  le  lecteur  qui  sera  entré  dans  notre 
sentiment.  Quant  à  nous,  résolus  que  nous  étions  de  lui  con- 
sacrer les  cinq  chapitres  de  ce  livre,  nous  nous  apercevons 
que  nous  avons  fini  par  y  mêler  les  consolantes  images  de  la 
vie,  et  nous  n'en  sommes  pas  étonnés  :  la  mort  est  placée 
comme  un  point  entre  nos  deux  plus  prochaines  existences; 
elle  ne  ferme  pas  l'une  sans  ouvrir  la  barrière  de  l'autre; 
on  ne  sauroit  l'aborder  qu'on  ne  découvre  des  terres  nou- 
velles. A  bien  dire,  elle  ne  renverse  pas  l'homme  dans  sa 
marche  à  travers  les  siècles,  elle  le  pousse  seulement  dans 
une  direction  que  toutes  les  voix  du  ciel  et  de  la  terre  pro- 
clament par  avance.  Hâtons-nous  de  prêter  l'oreille  à  leurs 
accens. 


n. 


MORALES  tPt  PHYSIOLOGIQUES.  399 

nant  Id  irietime  palpitante  à  Tautel  des  holdCanstes^  tient  j 
réclamer  lui-même  le  prix  de  son  dérouement. 

Dans  le  mépris  de  la  mort,  que  distinguera  le  penseur  qui 
soumet  à  Tanalyse  les  actes  de  la  volonté  humaine?  Un  dàir 
Impérieux  de  vivre,  et  de  vivre  d'une  manière  plus  parfaite 
que  celle  de  l'économie  présente.  Le  martyr  s'élance  dans 
les  cieux  et  ceint  déjà  son  front  de  palmes  immortelles  ; 
sous  le  glaive  qui  le  déchire,  le  guerrier  voit  son  nom  s'en- 
foncer dans  le  marhre  du  mausolée  ou  saillir  sur  l'airain  ; 
en  esprit,  il  l'entend  prononcer  par  ses  compatriotes  émus^ 
ou  par  les  générations  d'un  autre  siècle,  qu'il  se  rend  con- 
temporaines. 

Cependant,  quand  une  hellc  résolution  porte  l'homme  à 
affronter  le  trépas ,  tout  le  système  ganglionique  ne  laisse 
pas  d'être  en  révolte.  Au  branle-bas  d'un  vaisseau,  à  la  pre- 
mière décharge  d'artillerie,  les  plus  braves  pâlissent;  peut- 
Hre  ils  hésiteroient,  si  une  volonté  forte  ne  venoit  imposer 
silence  à  la  nature  effrayée.  L'instinct  ganglionique  demande 
an  genre  de  vie  :  Tinstinct  moral  de  Tâme  en  veut  un  autre; 
Il  ne  pouvoit  en  être  autrement  dans  toute  créature  inté- 
ressée par  la  Providence  à  son  propre  salut.  Coligny  présente 
sa  poitrine  au  fer  des  assassins:  il  reçoit,  sans  reculer,  le 
coup  mortel.  Son  sacrifice  est  consommé;  mais  à  l'instant  o& 
on  le  précipite  par  la  croisée,  un  mouvement  involontaire, 
dirigé  par  un  reste  dévie,  lui  fait  entrelacer  les  jambes  an 
balcon.  Certes,  ce  grand  personnage  ne  cherchoit  pas  à  échap- 
per à  la  mort  qu'il  portait  déjà  dans  son  sein. 

Si  Tun  de  nos  instincts  ne  parloit  bien  plus  fortement 
ipie  l'autre  aux  âmes  privilégiées,  comment  l'être  humain^ 
chez  lequel  le  sentiment  de  l'amour  personnel  et  le  désir  de 
la  conservation  sont  les  plus  exaltés  qu'il  soit  possible  de 
supposer  dans  la  nature,  se  résigncroit-il  à  la  destruction 
l'une  existence  dont  rien  ne  lui  promettroit  de  lui  rendre 
'équivalent?  d'où  lui  viendroit  seulement  l'idée  de  la  possi- 
bilité d'un  avenir  contre  lequel  déposent  toutes  les  appa- 
rences sensibles? 

Placé  entre  les  deux  infinités  de  la  mort  et  de  la  vie, 
fcst-à-dire  entre  le  néant  d'où  il  sort  et  Dieu  vers  lequel  il 
ispire,  l'homme  frissonne  à  l'idée  de  sa  destruction,  et  pour^ 


MORALES  ET  PHT8I0L0GIÛUES.  301 

exister,  n'en  avoir  pas  le  sentiment  continu,  et  monrir,  n'est 
ien  ;  en  cela  il  n'y  a  de  réel  que  la  souffrance,  et  l'animal  s'y 
oustrait,  ou  bientôt  il  y  succombe.  Exister,  en  avoir  le  senti- 
aent,  et  mourir,  c'est  la  chose  la  plus  misérable  comme  la 
»lus  épouvantable  qu'il  soit  possible  de  faire  entrer  dans  les 
onnées  intellectuelles  d'un  être...  Aussi,  en  général  le  mo- 
ibond  accepteroit  toutes  les  douleurs  comme  un  bienfait; 
l  ne  redoute  que  de  finir.  Ici  la  terreur  devient  une  pro- 
nesse  positive  de  perpétuité,  ou  désormais  il  ne  faut  plus  ad- 
oettre  de  conséquences  analogiques. 

Nous  avons  déjà  cité  un  mot  terrible  de  Malebranchc.  11 
ait  dresser  les  cheveux  sur  la  tête,  mais  il  caractérise  si  bien 
n  nous  rhorrcur  innée  d'une  destruction  absolue,  que  nous 
royons  devoir  le  rappeler  ici  comme  argumenta  Lorsqu'on 
e  répète  seulement  en  esprit,  il  semble  qu'à  travers  mille 
ingoisses,  le  besoin  encore  plus  poignant  de  la  continuité 
l'existence  arrache  du  sein  de  l'homme,  et  fasse  monter  vers 
e  trône  du  Très-Haut  la  demande  d'une  douleur  immor- 
;elle. 

Dieu  nous  a  donc  montré  la  hideuse  mort  pour  nous  ap- 
prendre à  la  braver.  C'est  proprement  par  elle  qu'il  nous 
fait  deviner  la  vie  dont  elle  renferme  le  secret.  11  nous  a 
rendu  sensible  l'action  matérielle  du  trépas,  parce  qu'elle 
brisera  nos  organes;  il  Ta  rendue  antipathique  à  notre  es- 
prit, parce  que  ce  dernier  lui  échappera.  Il  s'est  fait  con- 
îH)ttre  lui-môme;  il  a  donné  une  sorte  de  prise  à  notre  intelli- 
fence  sur  ses  attributs,  pour  que  la  meilleure  partie  de  la 
créature  humaine  trouve,  dans  la  plus  adorable  bonté,  un 
point  d'attache  au  milieu  des  ruines  de  l'édifice  organique.  La 
^nnoissance  de  Dieu  et  celle  de  la  mort  impliqueroient  con- 
fi^iction  si  elles  n'étoient  relatives  à  nos  deux  natures.  Les 
^x  buts  sont  ici  réels  et  distincts,  celui  du  néant  dans 
^uel  se  perdent,  sans  retour  possible  ici-bas,  les  formes 
orporelles,  et  celui  d'une  vie  future  vers  laquelle  nous  at- 
îi'e  incessamment  la  force  qui,  par  la  vie  animée,  est  par- 
que à  constituer  en  nous  la  vie  morale  et  intellectuelle* 
out  aboutit  à  Dieu  et  à  la  mort.  Seules  fins  de  tout  ce  qui 

^  «  Tomumt  mtetM  i^  damné  qy^^w^écmii,  »  Kalebranche,  IW.  V. 


MORALES  BT  nrTSlOLOGIQUES.  iOt 

le  piqmlatioii  en  npport  atec  leur  volume,  et  destinée 
mme  nous  à  se  gouTerner  suivant  les  belles  notions  de  la 
Drale?...  Ne  nous  enfonçons  pas  dans  des  calculs  aussi  ao* 
Uans  pour  notre  pensée  qu'injurieux  pour  rÉtemel.  La 
stice  est  son  bien  comme  le  nôtre,  et  il  n'a  pas  besoin 
Itre  acculé  dans  les  derniers  retranchemens  des  posêiblêê^ 
nur  exercer  un  ministère  dont  certainement  sa  bonté  a  dè}à 
os  d'une  fois  tempéré  la  rigueur. 
Lorsque  je  me  représente  le  comte  Ugolin  renfermé  dans 

cachot  où  il  doit  recevoir  le  dernier  soupir  du  dernier  de 
la  on&ns  affamés,  quand  je  vois  le  sourire  de  l'ironie  errer 
ur  les  lèvres  d'un  abbé  de  Gange,  et  insulter  aux  angoisses 
s  sa  victime,  un^  voix  forte  s'élève  du  fond  de  mon  cceur, 
imr  me  dire  que  tout  n'est  pas  fini.  Le  bien-être  ici-bas  ne 
■Me  certaines  bornes  que  pour  changer  absolument  de  na- 
ire;  la  souffrance  cède,  s'accroît  ou  tue,  mais  ne  se  déna- 
■ré  pas  :  les  grandes  douleurs  physiques  et  morales  déposent 
loBc  d'une  vie  &  venir,  ou  de  l'impuissance  de  la  main  qui 
I  combiné  les  élémens  du  bien  et  du  mal;  si  ce  dernier 
ivoit  dû  prévaloir^  sans  aucune  balance  de  ses  terribles  ef- 
fets, il  est  fort  à  présumer  qu'il  n'y  eût  pas  eu  de  création. 

Nous  en  attestons  les  sentimens  de  tout  honnête  homme  : 
hns  la  supposition  où  la  vie  laborieuse  du  jour  seroit  la 
^  absolue,  le  Créateur  ne  la  soumettroit  pas  à  toutes  les 
citations  par  lesquelles  on  la  voit  sans  cesse  éprouvée,  et 
pd  trop  souvent  en  font  le  supplice.  Par  pitié,  il  en  eût  an 
ioins  retranché  les  aspérités  du  climat  et  les  accidens  nui- 
Ibles  qui  résultent  des  chocs  élémentaires.  11  eût  fait  plus  : 
û  organisant  l'homme  pour  un  ])onheur  présent,  il  eût  in- 
iisè  dans  son  sein  les  seuls  goûts  paisibles  qui  peuvent  en 
»iirer  la  durée.  Ainsi  l'eût  voulu  la  bonté  dans  la  triste 
mpuissance  de  perpétuer  son  ouvrage.  Ne  craignons  pas 

énoncer  tonte  notre  pensée  :  disons  à  haute  voix  qu'il  eût 
**  aussi  absurde  que  cruel  de  nous  soumettre  au  sentiment 

^me  moralité  sans  but  et  sans  motif.  Il  n'étoit  en  droit 

!**«  de  faire  des  bêtes  et  des  reptiles,  celui  qui  n'eût  eu  ni 

J^fle  ni  récompense  à  sa  disposition  ;  mais  en  nous  donnant 

^uteOigence  du  bien  et  du  mal,  il  a  gravé  sur  notre  front 

l«s  caractères  d'immortalité.  L'imperfectîoii  transitoire  des 


MORAUSS  ET  PHYSIOLOGIQUES.  305 

hï  dira  que  les  changemens  de  forme  de  la  chenille  n'em- 
hent  pas  la  persistance  de  Vétre,  puisque,  dans  ses  évo- 
:ons>  le  principe  organique  passant  du  ver  à  la  chrysalide 
le  celle-ci  au  papillon,  reste  toujours  sous  nos  yeux  malgré 
état  d'enveloppement.  On  attaquera  ensuite  l'analogie, 
ce  qu'à  la  mort  de  l'homme  le  principe  matériel  et  le 
Qcipe  spirituel  échappent  successivement  aux  regards.  Ceux 
i  seroient  tentés  de  raisonner  ainsi  ne  perdroient-ils  pas 
▼ae  que,  lorsque  Dieu  voile  sa  marche,  il  faut  toujours 
attendre  ce  qui  est  le  plus  convenable  et  le  plus  juste  ; 
e  la  restitution  de  l'homme  ne  pouvant  avoir  lieu  ici-bas, 
tme  nous  l'avons  prouvé,  la  dernière  partie  du  parallèle 
ccomplit  ailleurs;  car  certainement  la  sagesse  toute-puis- 
ite  aura  eu  ses  motifs  pour  la  dérober  à  notre  examen, 
)tifs  qu'il  est  permis  de  pressentir  d'après  notre  organisa- 
n  même.  En  conduisant  la  chenille  dans  ses  métamor- 
toses,  l'Eternel  montre  ce  qu'il  peut.  11  laisse  percer  un 
lit  de  ses  desseins,  et  il  semble  préluder  en  se  jouant  à 
»  destinées  :  de  sa  part,  c'est  presque  ouvrir  les  lèvres  pour 
us  dire  que  la  seconde  période  de  notre  existence  appar- 
iodra  à  une  autre  écbnomie,  puisqu'elle  ne  sauroit  se  réali- 
ren  celle-ci. 

On  seroit  tenté  de  croire  que  le  livre  qui  contient  le  plus 
vérités  morales,  est  aussi  celui  qui  renferme  le  plus  de 
lités  physiques  et  métaphysiques.  L'Evangile  ne  semble- 
1  pas  nous  découvrir  la  base  fondamentale  de  la  seconde 
istence,  quand  il  nous  parle  du  sort  qui  nous  attend  après 
trépas?  Partout  il  déclare  qu'une  nouvelle  vie  nous  est 
«rvée;  que  le  juste  vivra  éternellement;  qu'il  rmaiira 
m  le  Saint-Esprit;  qu'il  verra  la  lumière;  que  le  mé- 
ant  sera  livré  aux  ténèbres  ;  qu'un  feu  dévorant  deviendra 
1  supplice.  Ne  sont-H;e  pas  là  des  actes  positifs  d'une  vie 
unique? 

La  nature  des  Ames  est  sans  doute  homogène  ;  cette  con- 
'mité  résulte  nécessairement  de  l'unité  et  de  la  simplicité 
leur  principe.  En  traversant  des  milliers  de  combinai- 
as,  le  feu  ne  change  pas  d'essence,  mais  il  se  manifeste  di- 
rsement  :  ici  c'est  une  pyrite  dans  laquelle  il  agit  ;  là  il 
;  fixé  dans  un  métal  ;  tantôt  il  se  condense  dans  un  silex; 


MORALES  BT  PHYSIOLOGIQUES.  807 

ograde;  il  rejetteroit  dans  les  masses  ce  qu'il  en  auroit 
ré  :  même  en  versant  le  bonheur,  il  en  retrancheroit 
grande  jouissance,  et  il  se  déroberoit  à  lui>-méme  le 
tacle  d'une  joie  diversement  sentie,  et  variée  dans  ses 
lens  comme  dans  ses  motifs. 

'essentiel  pour  le  Créateur  étoit  d'obtenir  des  êtres  dis- 
ts  et  responsables.  L^eiprit  ne  pouvoit  seul  les  lui  don- 
La  combinaison  de  ce  dernier  avec  la  matière  étoit 
le  nécessite  d'autant  plus  grande,  que  la  liberté  sans 
mes  impressionnels  n'est  point  une  chose  admissible» 
\i  œ  qu'on  soutiendroit  avec  avantage  contre  les  ennemis 
libre  arbitre;  nous  avons  même  reconnu  dans  le  dixième 
pitre  de  notre  quatrième  livre,  que  la  simplicité  n'ap- 
fcîentpas  aux  substances  angéliqucs,  dès  lors  qu'il  existe 
Ique  chose  de  personnel  en  chacune  t  s'il  en  étoit  autre- 
ity  l'Écriture  ne  les  diiTérencieroit  pas.  Raphaël  et  Ga- 
d  sont  deux  êtres  particuliers  devant  le  trône  du  Sel- 
or;  comment  le  seroientrils  avec  des  aperçus  et  des  idées 
kblables,  apanage  commun  et  nécessaire  de  toutes  les 
stances  simples  dans  l'ordre  intellectuel,  tant  que  l'on 
listera  à  en  concevoir  de  cette  espèce. 
!e  n'est  pas  un  être  quelconque  qu'après  le  trépas  Difiu 
t  et  doit  maintenir;  c'est  celui  qui  a  marché  devant  lui 
s  les  sentiers  de  la  vie ,  et  qui  a  été  bon  et  indulgent , 
iwt  et  négatif  envers  ses  compagnons  de  route.  Dans  l'in- 
ion  du  grand  juge,  mon  âme  existe  aussi  positivement 
I  eelle  des  plus  illustres  personnages  ;  c'est  là  que  l'en- 
.ble  de  mes  actes  a  déposé  une  trace  inaltérable.  No  sera- 
pie  quant  à  moi  qu'elle  cessera  d'être  positive?  serai-je 
enl  à  n'en  plus  avoir  la  conscience  ?  il  y  auroit  en  cela 
Ique  chose  de  bizarre.  Si  la  promesse  d'un  Dieu  n'est 
un  vain  mot,  il  faudra  que  mon  être  revive  avec  tout 
pli  peut  en  assurer  l'identité ,  tout  ce  qui  peut  même  la 
dre  plus  parfaite. 

lU  reste,  dans  cette  continuation  de  mon  existence,  le 
it-Puissant  a  aussi  ses  intérêts  à  ménager  :  il  faut  une 
sfaction  à  sa  justice.  Celle-ci  a  deux  parties  ;  l'une  ém- 
ise la  peine,  l'autre  la  récompense.  Tel  que  je  me  suis 
stituéy  je  lui  ai  été  agréable  ou  non.  Dans  le  dernier  eas> 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  309 

upté  .qui  poisse  incomber  à  un  être  moral  ou  sensible, 
mandez  si  nous  nous  trompons  à  cet  artiste  qui  a  tenu, 
idant  des  mois,  sur  le  chevalet  le  tableau  dont  il  a  conçu 
plan  ;  demandez-le  à  l'écrivain  qui,  après  des  veilles  stu- 
iuses,  parcourt  en  secret  les  pages  qu'il  vient  d'animer 

feu  de  son  génie.  Il  n'est  pas  de  si  misérable  ouvrier 
i  ne  contemple,  avec  une  sorte  de  complaisance,  le  meu- 
)  ignoble  sorti  de  ses  mains  ;  et  cette  jeune  épouse,  quand, 
or  la  première  fois,  elle  arrête  des  regards  tendres  et  in- 
iets  sur  son  fils  nouveau-né,  quand ,  à  cet  aspect,  le  sou- 
te maternel  vient  briller  sur  ses  lèvres  pâlies  par  des  dou- 
urs  qui  ne  sont  pas  encore  éteintes  ,  croyez-vous  qu'un 
larme  inexprimable  d'orgueil  et  d'amour  ne  remplisse  pas 

cœur  de  l'être  qui ,  en  partageant  sa  propre  vie ,  se  sent 
Mcié  à  des  fonctions  créatrices  ? 

Gomme  moyen  de  donner  à  notre  individu  la  plus  grande 
tiension  possible ,  de  vivre  plus  énergiquement  en  nous , 
le  vivre  même  hors  de  nous,  l'amour  agit  à  chaque  instant 
or  nos  facultés  ;  à  chaque  instant  il  nous  émeut  sur  le  sort 
b  autres,  ou  il  nous  attendrit  sur  nos  propres  destins.  La 
Béme  voix  dont  les  reproches  cuisans  font  maudire  au  cé- 
bataire  incliné  vers  la  tombe  les  jours  de  son  égoîsme,  la 
léme  force  qui,  à  défaut  de  toute  autre  société ,  nous  pous- 
tt>it  entre  les  bras  d'un  ennemi ,  n'auroient-elles  pas  sol- 
sité  le  Tout-Puissant,  quand  il  a  créé  les  mondes  ? 
Oui,  Dieu  a  voulu  se  donner  des  rapports,  puisqu'il  s'est 
it  créateur  ;  il  lui  a  plu  d'être  aimé,  puisqu'il  s'est  fait 
^H;  il  a  recherché  une  sorte  de  gloire,  puisqu'il  a  formé 
s  intelligences  dont  il  commande  l'admiration  par  des 
^s-d'œuvrc  ;  il  ne  lui  a  pas  répugné  d'avoir  quelque 
ose  de  commun  avec  elles,  puisqu'il  les  a  associées  à  ses 
Bnds  projets....  Une  jouissance  solitaire  seroit  un  cachet 
imperfections.  Je  ne  saurois  long-temps,  dans  ma  pensée, 
iMirer  l'Éternel  de  la  création,  qui  seule  a  pu  le  faire  con- 
^ttre.  Une  puissance  éternellement  inaclive*  seroit-elle 
le  puissance  ?  Une  bonté  pendant  des  myriades  de  Siècles 
accessible  seroit-elle  une  bonté ^  ?  D'aussi  loin  que  mon 
prit  puisse  embrasser  les  choses,  je  vois  l'Ancien  des  jours 
avaiùé  du  besoin  de  créer,  L'amour  a  ordonné  l'univers, 


MORALES  n  rarUOIiOGIQUES.  311 

ivis  dans  la  ligne  de  leurs  jours,  et  qu'il  a  fixé  en  lui- 
ême  leurs  nuances  distinctives  ;  c'est  pour  arriver  à  ces 
aux  résultats  qu'il  s'est  fait  Créateur.  Conserver  sera  donc 
jouissance. 

Si  un  ami  voyant  son  ami  étendu  sur  un  lit  de  douleur, 
>uvoit  le  dérober  au  tranchant  de  la  faux  prête  à  le  mois- 
nner  ;  s'il  possédoit  un  élixir  qui  pût  rappeler  le  senti- 
ent  dans  cet  ensemble  d'organes  dont  les  actes,  dirigés  par 
le  tendre  affection,  eurent  pour  lui  tant  de  charmes,  ne 
oinreroit-on  pas  surprenant  qu'il  se  reAisât  à  lui-même 
inexprimable  volupté  de  faire  palpiter  sous  sa  main  le  cœur 
î|  i]  tenoit  une  si  douce  place  ?  Supposez  maintenant  que 
ans  ces  élixirs  au  pouvoir  de  l'ami,  il  y  en  ait  un  dont  la 
lopriété  soit,  en  conservant  la  vie,  de  changer  le  caractère 
i  les  formes  de  ceux  auxquels  il  seroit  administré  ;  ccrtai- 
iement  ce  ne  sera  pas  à  celui-là  que  sa  tendresse  aura  re- 
loors.  C'est  un  objet  consacré  dans  ses  souvenirs  qu'il  re- 
jimande  à  la  mort  ;  c'est  l'être  en  possession  de  lui  plaire, 
4  dont  il  étoit  chéri,  qu'il  brûle  de  rappeler  à  ses  côtés  dans 
!l  carrière  de  l'existence.  Il  le  lui  faut  avec  ses  habitu- 
^  ses  imperfections  même  ;  et  si  le  charme  de  son  art  lui 
Mvmet  de  conférer  au  compagnon  de  sa  course  terrestre  un 
ecroissement  de  félicité,  ce  sera  la  seule  tentative  que  lui 
ormettra  son  amour. 

Tel  doit  être,  tel  sera  l'Eternel  à  l'égard  de  sa  créature 

méritante.  Possesseur  de  l'élixir  de  l'immortalité ,  ami  des 

tstes,  qui  souvent  lui  ont  sacrifié  jusqu'à  leur  propre  vie, 

<]ui  ont  constamment  respecté  ses  saintes  lois,  lors  même 

&*elles  étoient  un  objet  de  dérision,  comment  ne  fera-t-il 

Uft  couler  sur  des  lèvres  pures  le  baume  qui,  en  perpétuant 

irie,  lui  assure  des  adorateurs  chers  à  sa  pensée,  et  déjà 

tkiiliarisés  avec  les  desseins  de  son  inefi'ablc  sagesse?  Certes, 

Dieu  se  complaît  dans  sa  propre  perfection,  il  n'en  brisera 

^  le  plus  beau  simulacre  !  Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  cher- 

^er,  autant  que  nous  le  permettra  notre  foible  vue,  quels 

^t  les  moyens  de  perpétuité  et  de  bonheur  dont  usera  sa 

^uté  libérale. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  313 

saisit  d'une  somme  quelconque  de  ces  élémens,  pour  s'en 
dessaisir  bientôt  au  profit  d'un  nouvel  être  qui  se  constituera 
de  la  même  manière. 

Il  ne  se  passe  rien  de  pareil  dans  l'ordre  moral  ;  il  ne  s'y 
forme  pas  un  être  sans  qu'il  acquière  une  personnalité.  Les 
élèmens  dont  il  se  compose  ne  lui  seront  enlevés  par  aucune 
autre  création.  11  en  résulte  un  système  où  les  actes  s'en- 
chaînent et  offrent  un  tout  indépendant.  Fonds  commun  et 
domaine  privée  oix  le  partage  ne  nuit  point  à  la  possession, 
et  où  chacun  trouve  à  la  fois  les  relations  sociales  et  l'isole- 
ment de  la  solitude,  la  pensée  se  prête  d'une  manière  mer- 
Yellleuse  aux  vastes  projets  de  rÉtcrnel.  Aux  premiers  jours 
d'Athènes,  Godrus  se  fait  tuer  dans  l'intérêt  de  sa  patrie  : 
cela  n'empêchera  pas  Pbilopœmen ,  le  dernier  des  Grecs, 
d'être  animé  du  même  dévouement.  Fabricius  et  Gaton  ont 
présenté  des  vertus  parallèles  à  plusieurs  siècles  d'intervalle  ; 
Vincent  de  Paule  et  Las  Gasas  à  plusieurs  milliers  de  lieues 
de  distance.  Vous  n'oublierez  pas,  à  l'avantage  du  domaine 
spirituel,  qu'excitée  par  une  émulation  généreuse,  la  vo- 
lonté s'empare  des  traits  remarqués  dans  les  plus  beaux  ca- 
ractères, tandis  que,  dans  Tordre  physique ,  la  même  vo- 
lonté échoueroit  si  elle  essayoit  de  s'approprier  les  formes 
de  l'Antinous  ou  de  l'Apollon  Pythicn.  Socratc  conquit  la 
beauté  morale,  et  trop  souvent  Alcibiade  se  contenta  de  la 
beauté  fragile  et  extérieure,  qu'il  tint  uniquement  de  la  li- 
béralité de  la  nature. 

Quelque  part  que  la  justice  d'un  Dieu  ait  placé  les  âmes 
des  grands  hommes,  elles  existent  dans  l'ensemble  de  mora- 
lité qui  s'est  développé  chez  elles.  Les  combinaisons  sensi- 
bles au  moyen  desquelles  il  a  été  donné  aux  gens  de  bien  de 
tous  les  pays  de  manifester,  en  présence  de  leurs  contempo- 
rains, des  actes  de  tempérance  et  de  vertu,  les  corps,  dis-je, 
d'Épaminondas  et  de  Marc-Aurèlc  sont  depuis  des  siècles  en 
poussière  ;  leurs  atomes,  dispersés  dans  la  masse  élémentaire. 
Ont  depuis  long-temps  passé  dans  d'autres  combinaisons; 
^ais  le  caractère  de  ces  personnages  a  été  fondé  d'une  ma- 
i^ière  impérissable.  Ils  vivent  pour  nous;  ils  vivent  dans  les 
^bleaux,  dans  les  statues,  dans  les  livres,  dans  la  tradition 
^€s  peuples.  Au  moment  où  nous  parlons,  le  bien  qu'ils  ont 


ift 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  31$ 

Ne  pouTant)  comme  Dieu  y  l'embrasser  dans  son  univer- 
salité 5  il  lui  a  été  uni  par  des  liens  secrets  qui  sont  les  or^ 
ganes. 

Ces  organes,  chargés  de  Téducation  de  Tintelligence,  sous 
la  direction  de  la  volonté  qui  leur  commande,  ont  été  mis 
en  rapport  avec  un  nombre  de  combinaisons  matérielles 
très-borné,  si  on  a  égard  à  l'ensemble  des  combinaisons  pos* 
sibles.  Parmi  celles  qui  nous  sont  inconnues,  combien  n'en 
reste-t-il  pas  encore  pour  le  plaisir?  combien  n'en  reste-tnîl 
pas  pour  la  douleur?  Quel  œil  a  vu  les  deux  extrémi- 
tés de  cette  chaîne  qui,  dans  ses  nombreuses  circonvolutions, 
enveloppe  tout  ce  qui  a  le  sentiment  de  la  vie? 

Les  divers  mondes  ne  sont  sans  doute  que  des  échelons 
du  vaste  univers.  Quant  à  nous,  notre  planète  en  est  sûre- 
ment le  premier.  Un  second,  en  progression  croissante  ou 
décroissante ,  nous  attend  :  il  nous  prendra  en  Vétat  ^ 
Gomment  y  serons-nous  transportés?  Quels  sont  les  organes 
qui  nous  y  seront  adjoints  ?  Quelles  perceptions  nous  don- 
nenmt-ils?  Jusqu'où  celles-ci  pourront-elles  s'étendre?  C'est 
le  secret  de  la  Divinité:  Ce  sera  le  nôtre  dans  peu  d'années, 
peut-être  dans  peu  d'heures. 

Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  tout  est  lié  dans  le  sys- 
tème de  ce  globe  sublunaire,  et  que,  suivant  les  probabili- 
tés, tout  l'est  dans  le  système  général.  Le  germe  des  lichens 
les  plus  imperceptibles  est  en  rapport  avec  le  plus  brillant 
soleil  qui  échappe  peut-être  à  notre  vue  :  mon  flme  est  éga- 
lement coordonnée  avec  l'immense  empire  de  l'intelligence 
ou  des  idées  possibles.  Le  lichen  agit  en  lui-même  et  s'ac- 
croît par  une  foible  portion  de  ce  mouvement  général  que 
Dieu  a  répandu  dans  la  création  :  mon  âme,  douée  d'un 
mouvement  plus  actif,  s'étend  aussi  et  agrandit  sa  propre 
sphère.  Le  lichen  qui ,  par  intus-susception,  s'est  adjoint 
des  molécules  de  matière  changées  en  sa  propre  substance, 
a  pris  ses  élémens  autour  de  lui,  et  verra  s'opérer  sa  ruine 
à  cette  même  place  où  le  doigt  de  Dieu  a  élevé  le  frêle  édi- 
fice de  son  être  :  mon  âme,  qui  a  pris  bien  loin  d'elle  et 
dans  un  monde  inépuisable  ses  principes  d'accroissement, 

*  C'estrlnUre  tu  «tot«  9110. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  317 

notre  attention,  quand  elle  n'en  est  pas  accablée,  ce  que  nos 
foibles  lumières  nous  ont  permis  d'entrevoir. 

Quoi  qu'il  en  soit,  cet  agent  inaperçu,  inaperccvable,  cet 
être  immatériel,  puisque  le  fluide  le  plus  subtil  ne  scroit 
encore  pour  lui  qu'un  véhicule  ou  un  intermède,  met  en 
mouvement  une  mécanique  compacte,  pesante,  osseuse,  en- 
traînée à  chaque  pas  vers  l'inertie  de  sa  masse  et  arrachée , 
comme  par  enchantement,  à  la  loi  qui  régit  l'universalité 
des  solides.  Combien  moins  dilEcile  ne  seroit-il  pas  à  ce  même 
moteur  de  mettre  en  jeu  des  organes  plus  délicatement  tissus 
et  d'une  nature  presque  aérienne?  D'après  les  inductions 
tirées  de  l'analogie,  on  conçoit  que  l'âme  (car  c'est  elle  dont 
il  s'agit),  revêtue  d'une  enveloppe  plus   légère  que  celle 
donnée  à  la  vie  actuelle,  pourroit  se  transporter,  au  gré  de 
ses  désirs,  à  travers  l'espace,  franchir  les  distances  en  un 
clin  d'oeil  et  assister  presque  simultanément,  même  en  qua- 
lité d'être  mixte,  dans  des  lieux  séparés  par  des  intervalles 
immenses.  Le  char  étant  allégé,  la  course  doit  nécessaire- 
ment gagner  en  vitesse. 

La  nature  mixte  de  l'intelligence  ne  nous  est  point  échap- 
pée; nous  avons  reconnu  que  le  sentiment  reçoit  d'elle  ses 
aperçus  moraux  et  qu'elle  lui  soumet  successivement  diverses 
combinaisons  mentales  :  ne  se  pourroit-il  pas  qu'une  perfec- 
tion de  cette  faculté  merveilleuse  accrût  l'intensité  de  notre 
être,  en  nous  permettant  de  suivre  à  la  fois  plusieurs  de  ces 
belles  opérations  qui  renforceroicnt  la  conscience  de  notre 
actualité?  Dans  l'économie  du  jour,  chaque  pensée  ne  s'offre 
à  notre  esprit  qu'après  avoir  mis  en  fuite  celle  de  l'instant 
précédent;  prête  à  céder  la  place  elle-même,  comme  toute 
ilutorité  qui  touche  à  sa  (in,  elle  règne  en  despote  et  plonge 
4ans  les  ténèbres  ce  qui  a  précédé  son  apparition.  Si  les  ani- 
tmaux  n'étoient  pas  encore  moins  splendidement  partagés  à 
Cet  égard,  nous  aurions  peut-être  le  droit  de  dire  que  l'Éter- 
tiel  ne  nous  a  associés  qu'avec  épargne  à  cette  intelligence 
Souveraine,  devant  laquelle  se  réalisent  au  même  instant 
^utes  les  conceptions  possibles.  Mais  il  avoit  ses  vues  :  la 
"f  acuité  d'écouter  ensemble  les  rapports  de  plusieurs  sens,  de 
^^nduire  deux  pensées  de  front  ou  même  davantage,  et  de 
^communiquer  avec  la  nature  par  un  plus  grand  uouvbt^  ^^ 


MORALES  BT  MYSIOLOGIQUES.  319 

ne  le  seul  dont  le  témoignage  soit  valide?  La  raison,  cette 
e  de  Tâme,  n'est-elle  donc  rien? 

Vous  avez  assisté  hier  à  la  mort  de  votre  vieil  ami.  Votre 
ïmoire  conserve  encore,  dans  toute  sa  force,  la  douloureuse 
ipreinte  des  dreonstances  qui  l'ont  accompagnée.  Son  œi), 
se  voilant,  vous  a  cherché  ;  une  foible  pression  de  sa  main 
lia  a  rendu  attentif  au  murmure  de  quelques  paroles  d'a- 
zur; et  un  sourire  légèrement  dessiné  sur  des  lèvres  pâles, 
ar  la  dernière  fois,  vous  a  voulu  du  bien  ;  le  pouls  a  cessé 

battre ,  ici  le  travail  d'une  nature  expirante  s'est  ar- 

iè;  mais  c'est  à  Dieu  de  paroitre.  Son  moment  est  venu. 

I  machine  demande  à  être  remontée  ou  changée,  tout 
nme  on  l'entendra.  L'essentiel  est  d'en  conserver  le  nuH 
ir,  et  que  ce  moteur  se  souvienne  du  rôle  qu'il  a  joué« 

II  n'y  aura  point  d'interruption,  car  l'interruption  pro- 
ie d'impuissance  dans  toute  chose  bonne  en  elle-même, 
nsl  nous  nous  garderons  de  comparer  la  vie  de  l'homme 
i  vient  de  s'éteindre,  à  celle  poussière  dont  se  couvrent, 

été,  certaines  toitures,  et  dans  laquelle  dort  un  principe 
iclion  qu'un  peu  d'humidité  fora  renaître.  L'existence  d'un 
'6,  tel  qu'il  nous  est  donné  de  concevoir  l'homme,  ne  com- 
rte  point  de  lacune.  La  bonté  du  Dieu  qui  récompense, 
it-ètre  la  justice  du  Drd  qui  punit,  écartent,  en  cette 
itîère,  toute  idée  d'ajournement.  Ne  convient-il  pas  qu'il 
t  lait  raison  du  temps  au  seul  être  qui,  sur  la  terre,  se 
t  montré  en  état  d'en  supputer  la  valeur? 
La  restitution  corporelle  sera  donc  immédiate.  Ne  vous 
[uiétcz  pas  sur  les  élémens  qui  y  seront  employés.  Esprit 
t)le  et  pusillanime,  homme  de  peu  de  foi  dans  la  force  de 
re  auteur,  levez  les  yeox,  et  dites  si,  même  en  rejetant  le 
tmen  originel  de  Leibnitz,  vous  ne  découvrez  pas  dans  les 
ines  du  firmament  le  peu  qu'il  faut  pour  rétablir  votre 
lanisatiou,  partout  où  il  plaira  à  la  sagesse  divine  de  re- 
idoire  le  phénomène  de  votre  existence?  Votre  crainte  est 
5  la  matière  des  sphères  ne  puisse  être  détournée  de  Tn- 
e  auquel  vous  la  supposes  dèfà  appliquée;  mais  que  di- 
i-voos,  si  Ton  présomoit  que  dans  chaque  système  f^a- 
aire  il  en  ait  été  fait  une  réserve  avec  cette  destination? 
Cette  pfév^yanoe  se  prête  trop  diffieikraeiit  i  n^^\V&% 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  321 

aliste  le  plus  proDoncé,  pour  peu  qu*il  se  pique  de  jus-  ' 
5  de  raisonnement,  sera  obligé  de  faire  en  faveur  de  ce 
rneny  sur  lequel  Timmortel  Lcibnitz  a  fondé  un  beau 
ème  de  réintégration.  Que  Tesprit,  que  Tétre  moral  qui 
rigé  le  corps  nommé  homme,  ait  été  un  simple  résultat 
notions  nerveuses,  répercutées  à  un  point  central  où  Ton 
lupposeroit  rien  de  mieux  (  ce  qu'il  est  difficile  d'ad- 
tre),  ou  une  création  simultanée  et  développée  par 
Brcice  des  organes  (ce  qui  explique  les  choses  d'une 
lière  plus  satisfaisante) ,  il  n'importe  :  à  notre  sens,  c'est 
iquc  une  question  oiseuse.  La  seule  vérité  impossible  à 
iquer  en  doute,  dès  que  l'on  est  convenu  de  l'existence 
1  Dieu  juste  (sans  quoi  il  ne  scroit  qu'une  cause  aveu- 
,  c'est  que  la  vie  réelle  d'un  être  moral  veut  être  con- 
tée. 

Lst-elle  une  combinaison  organique?  £h  bien!  cette 
binaison ,  rajeunie  par  des  procédés  que  la  vie  actuelle 
lauroit  saisir,  passe  à  l'instant  ailleurs,  recule  d'eiïroi  ou 
ance  d'un  pas  ferme  dans  des  routes  inconnues,  mais 
ées  par  la  justice  et  la  bonté.  Est-elle  une  adjonction 
tive  de  Vesprit?  La  même  substance  va  diriger  un  mé- 
isme  d'organes  dans  lequel  elle  se  retrouve  avec  ses 
renirs,  c'est-à-dire  avec  le  registre  entier  de  ses  vieux 
rs. 

A  main  qui  sur  cette  terre,  sous  nos  yeux,  a  déposé  dans 
aonde  vivant  et  animé  un  principe  de  renouvellement 
que  notre  esprit,  s'il  n'en  acquéroit  la  notion,  ne  sauroit 
iginer  rien  de  pareil,  n'est  pas  encore  paralysée  ;  la  force 
de  la  réunion  instantanée  de  deux  êtres  en  obtient  un 
isième,  et  qui,  par  une  succession  de  prodiges,  appelle  la 
au  sein  de  la  mort,  élève  des  palais  avec  de  vils  débris, 
;  reverdir  de  printemps  en  printemps  le  rameau  dessé- 
!,  et,  parant  le  front  de  la  nature  d'une  jeunesse  éternelle^ 
id  les  espèces  permanentes  dans  leurs  qualités  primitives, 
st  pas  une  force  éphémère.  Sans  doute  elle  cache  dans  son 
sor  des  ressources  indispensables,  des  secrets  encore  plus 
rveilleux.  Tout  pullule  à  nos  côtés,  tout  fourmille  de 
mes  de  vie  :  des  germes  similaires,  avec  de  pareilles  cou- 
lons de  développemens  disposées  à  l'avance,  seto\ftwVr-W& 


MORALES  BT  PHYSIOLOGIQUES.  328 

16  Comète  vagabonde.  Lorsque  tant  de  masses  lumineuses 
Aonnent  l'éther  en  tous  sens»  pourquoi  youdroit-on  relé- 
ler  la  meilleure  partie  de  la  carrière  du  juste  dans  un 
onde  idéal  ?  Ce  n'est  pas  avec  des  illusions  que  le  ciel  rè- 
mpensera  les  réalités  de  la  vertu.  Non,  je  ne  croirai  jamais 
le  cette  immense  quantité  de  soleils  et  do  sphères,  dont  la 
arche  est  si  magnifiquement  régularisée  à  nos  yeux,  soit 
lOt-à-fait  étrangère  aux  chances  de  ma  vie.  Il  me  répugne 
I  penser  que  le  moindre  de  ces  astres,  suspendus  au-dessus 
oma  tête,  soit  sans  destination.  Dffiu  avoit  à  lui  l'espace  : 
en  a  usé  en  maître  ;  il  en  usera  encore.  De  même  que  la 
réation  des  êtres  moraux  s'accroît  tous  les  jours,  ainsi  la 
réation  matérielle  est  peut-être  réservée  à  des  développe- 
lens  ultérieurs  et  simultanés.  L'idée  de  Milton  pressant  et 
lUssant  les  anges  de  ténèbres  dans  le  Pandsmonium,  a 
Hdqne  chose  de  grand,  mais  elle  porte  encore  l'empreinte 
tane  conception  humaine.  La  matière  et  l'étendue  sont  de» 
oyens  puissans  entre  les  mains  de  celui  qui  a  pesé  la  ma* 
tare  et  qui  a  mesuré  l'étendue.  Quel  motif  les  lui  feroit 
idaigner  dans  l'accomplissement  de  ses  djîsseins  ?  Avec  tous 
I  deux,  il  peut  verser  à  pleins  bords  le  plaisir  ou  la  dou- 
ât dans  des  êtres  soumis  à  leur  double  influence.  Qu'on 
aminé  bien  ces  deux  affections  de  l'âme,  et  l'on  verra  que 
V  quelque  coin,  ne  fût-ce  que  par  la  mémoire,  elles  se 
llMbent  aux  sens.  C'est  la  présence  ou  le  souvenir  dea 
ias  et  des  maux  physiques  qui  donne  l'éveil  au  sentiment 
t"  la  vie  ;  merveilleuse  combinaison  de  deux  natures  que 
tternel  punisseur  ou  rémunérateur  promènera  à  son  gré 
■ii  la  vaste  étendue  des  siècles  et  des  cieux,  des  temps  et 
'  l'espace! 

les  disciples  de  Pythagore  répandirent  dans  la  Grèce  le 
nue  de  la  métempsycose,  que  leur  mattre  avoit  rapporté 
Egypte.  En  adoptant  le  fond  de  leur  doctrine,  les  plato- 
ciens  en  consacrèrent  les  symboles.  Le  principe  est  fondé. 
>  Sentiment  en  a  fait  un  article  de  foi  chei  presque  tous 
fc  peuples.  Mais,  comme  nous  l'avons  vu,  ce  n'est  pas  sur 
tie  terre  qu'il  recevra  son  application.  Le  spectacle  d'un 
tua  ciel  étoile  a  quelque  chose  d'attachant  et  de  sympathique 
Mip  noire  seule  espèce  :  il  agrandit  nos  pensées*,  W  ik«)»x)A 


MORALES  BT  PHYSIOLOGIQUES.  3t& 

mipter  dans  la  génération  qui  s'avance,  en  chassant  devant 
lie  tout  ce  qu'il  a  pu  chérir?  Non,  car  ce  seroit  ambitionner 
)  retour  d'un  banni  après  cinquante  ans  d'exil,  retour  qui 
»roit  lui-même  un  nouvel  exil.  S'il  demande  des  sites  con- 
QS,  des  rivages  fréquentés  dans  les  jours  de  son  bonheur, 
'est  qu'il  veut  les  parcourir  avec  des  êtres  de  son  temps, 
vec  des  créatures  admises  à  son  intimité.  Pour  lui  les  bos- 
uets  les  plus  frais  seroient  dépourvus  de  charmes,  sans  les 
(Nichantes  sympathies  qu'ils  ont  couvertes  de  leurs  ombrages. 
'  Ds  sont  grands  les  trésors  dans  lesquels  l'Éternel  puisera 
es  récompenses  ou  les  simples  gratuités  qu'il  réserve  à  la 
lensée  libre  et  active  ;  ils  sont  diversifiés  dans  leurs  richesses  ; 
bétonneront  même  notre  attente  ;  mais  pourquoi  ne  croirai- 
»  pas  que  le  bonheur  de  rencontrer  une  seconde  fois  des 
iiages  amis,  d'entendre  derechef  des  voix  dont  le  son  a 
iimvé  le  chemin  de  mon  cœur,  de  ceindre  d'un  regard  plein 
le  tendresse  des  formes  épurées,  et  de  renaître  à  la  vie  de 
dations  pour  laquelle  j'ai  été  évidemment  organisé,  ne  fera 
ts  partie  de  ces  trésors?  C'est  par  des  rapports  avec  autrui 
t  des  retours  sur  nous-mêmes  que  Dieu  peut  nous  rendre 
eareux.  Il  en  a  fait  l'essai  sur  nous  ici-bas  en  fondant  de 
OQoes  réciprocités  ;  et  pas  plus  aux  cieux  que  sur  la  terre, 
isolement  n'engendrera  le  bonheur. 
€e  printemps  qui  voit  renaître  la  nature  sous  l'impres- 
ton  d'une  humide  chaleur,  ces  arbres  asiles  de  l'ombre  et 
It  mystère,  ces  lointains  vaporeux,  ces  montagnes  azurées 
«ri  se  marient  à  la  voûte  du  ciel  dont  elles  semblent  l'ap- 
iriy  ces  bruits  tendres  et  mélancoliques  qui,  en  suspendant 
ne  partie  du  sentiment  de  l'existence,  prêtent  à  l'autre 
lut  de  charmes,  croyez-vous  que  la  bonté  divine  ne  puisse 
^  les  rétablir?  croyez-vous  qu'elle  ne  puisse  pas  vous 
Kndre  aux  affections  qui  ont  déjà  rempli  votre  cœur  ?  Voyez 
comment,  dès  ce  monde,  elle  vous  ménage  des  retours  à  vos 
Kldennes  relations!  Homme  bon  et  vertueux,  quels  sont 
^  objets  de  ton  attachement?  dis-le-nous  :  ne  sont-cc  pas 
es  êtres  bons  et  vertueux  comme  toi  ?  Ne  sont-ce  pas  tes 
lus  anciens  souvenirs  qui  se  représentent  avec  le  plus  de 
^rce  à  ta  pensée?  Si  ton  amour,  égaré  par  les  illusions 
^  sens,  a  formé  quelques  liaisons  passagères  et  md\^T\«& 

1^ 


826  DIDirOTlOm 

de  ton  dioix»  il  est  rare  qne  ton  lein  n'en  ait  pta  été  le- 
chiré.  Une  ûmilitude  de  goûts. et  des  rapports  de  mcBWiMl 
presque  toujours  déterminé  tes  habitudes.  Homme  de  bîai^ 
sois  donc  sûr  qu'on  te  rendra  ce  que  tu  as  chérit  ^  V^  ^ 
ne  seras  pas  jeté  sur  une  terre  lointaine,  en  véritable  exili^ 
sans  amis  et  sans  famille.  Dieu,  qui  ne  peut  te  perpétMr 
qu'en  te  donnant  des  réminiscences»  ne  voudra  pas  qu'elki 
fassent  ton  tourment^  quand  il  lui  est  facile  de  leaemployvr 
comme  de  précieux  matériaux  dansTédificede  ton  bonheir. 
S'il  est  obligé  envers  toi,  ne  l'est-il  pas,  également  enveishi 
êtres  qui  se  sont  réjouis  de  marcher  à  tes  côtés  dans  ks  mt' 
tiers  que  tu  as  parcourus? 

On  seroit  quelquefois  tenté  de  se  demanda  ai  les  seni 
seront  maintenus  dans  la  seconde  eûstenee.  Sans  ^oatra» 
dire  le  sentiment  de  l'apôtre  qui  s'est  prononcé  pour  la  ai^ 
gative,  il  est  permis  de  croire  que,  ce  monde  étant  la  f^i? 
nière  des  êtres  humains,  les  sexes  destinés  à  une  arif 
procréante  seront  abolis,  mais  que  ceux  destinés  à  ]M| 
aimante  seront  maintenus  avec  un  accroissement  d'ialiHl| 
dont  notre  nature  actuelle  ne  peut  offrir  que  riinniÉiij 
image.  Ici  le  bonheur  ne  ^auroit  se  passer  d'une  sociM4|| 
deux  êtres  :  dans  Téconomie  future,  il  aura  sans  doats  pli 
de  latitude,  et  moins  borné  dans  sa  possession,  l'amoarii^l 
sera  peut-être  d'être  exclusif. 

Le  système  planétaire  nous  paroit  étroitement  liéaafPrj 
tème  des  intelligences.  Ce  n'est  qu'avec  l'un  qu'il  est  ( 
à  notre  esprit  de  parfaire  l'autre.  Nous  ne  prétendons] 
pour  cela,  que  l'universalité  des  mondes  soit  résenée 
complément  des  vues  divines,  par  rapport  aux  seules 
tures  qui,  sur  notre  surface  terrestre,  auront  trouvé le< 
de  leur  moralité.  Bien  ne  nous  conduit  à  croire  qoe 
jouions  le  rôle  principal  dans  ce  magnifique  ensemUSiJ 
combinaisons  intellectuelles  et  physiques  autres  qui 
dont  nous  faisons  partie,  sont  possibles,  sont  même 
blcs.  Étrangères  les  unes  aux  autres  aujourd'hui, 
finiront-elles  par  avoir  un  point  commun  de  léoaîoij 
moins  qu'elles  ne  soient  destinées  à  se  remplacer 

vcment  sur  les  globes  vers  lesquels,  après  des  modes  d'i       

(once  plus  ou  moins  prolongée,  les  dirigera  la  bonté  loi*'|t||  ^ 


MORALES  Vf  PilTSIOLOGIQCES.  StT 

6.  Dam  ce  cas,  le  sentiment  de  leur  première  translation^ 
lonrrissant  une  continuité  d'espérances,  ne  laissera  sub- 
r  de  liberté  que  ce  qu'il  en  fout  pour  assurer  la  mora- 
des  actions.  Ainsi  chaque  instant  verra  naître  une  joui»- 
By  et  chaque  jouissance  deviendra  un  titre  nouveau 
■èi  du  Père  céleste. 

CEL4PITRE  VI. 

ntlation  des  êtres  miites  moraux  est  indiquée  par  le  sentimeDt  présent 
eor  existence.  Indactions  que  l'on  peut  tirer  da  sens  de  la  nte,  tel  qall  a 
tonné  à  Vhomme. 

«118  ceux  qui  se  sont  bornés  à  voir  dans  Tinstinct  une 
occulte  propre  à  régir  un  être  animé,  sans  autre  cause 
iate  ou  immédiate  que  la  volonté  du  Créateur,  ont  cou- 
d'un  voile  religieux  Tignorance  et  la  paresse  de  l'esprit 
ain.  En  disant  que  Dieu  est  Vâme  des  béleê,  le  célèbre 
son  est  tombé  dans  la  même  erreur.  Des  études  plus 
ofondies  eussent  conduit  cet  écrivain,  l'un  des  plus  ju- 
lox  des  derniers  siècles,  à  reconnottre  avec  nos  physiolo- 
s,  que  l'instinct  est  un  rapport  intime  entre  l'organisa- 
et  les  besoins  de  l'animal,  rapport  d'où  il  résulte,  ches 
emier,  une  tendance  et  une  détermination  motivée  vers 
rand  but  de  la  conservation  des  êtres.  11  semble  que 
imel  voulant  s'abstenir  de  fonder,  dans  toute  sa  perfeo- 
t  une  faculté  pensante  chez  les  individus  des  classes  in* 
ures,  se  soit  contenté  de  soumettre  leur  sensorium  à  des 
iations  qui  suppléent  un  mobile  plus  relevé.  Celles-ci  suf- 
it  en  effet  aux  vues  de  la  nature  dans  la  plupart  des  sub- 
ees  où  le  système  nerveux  n'a  obtenu  qu'un  mince 
loppement  :  dans  les  autres,  elles  jouent  encore  un 
id  rôle,  et  nous-mêmes  nous  en  ressentons  le  bienfait, 
pi'il  nous  est  difficile  de  rapporter  à  notre  propre  sa- 
s  des  résolutions  utiles  à  notre  sûreté,  et  quelquefois  à 
simples  intérêts  de  fortune, 

QTisagé  de  ce  point  de  vue,  l'instinct,  ou  plutôt  le  sen- 
!nt,  est  rarement  en  défaut.  11  arrive  souvent  qu'il  donne 
conseils  plus  sûrs  que  ceux  de  la  prudence, 
est  dans  l'étude  de  l'organisation  intérieure  cpyt  Yoa 


828  INDUCTIONS 

tronvera  la  seule  solution  raisonnable  des  problèmes  oKorts 
chaque  jour  à  notre  curiosité  par  la  généralité  des  ««jimiii. 

Si  le  ver  à  soie  s'attache  à  la  feuille  du  seul  mûriory  cfcst 
que  seule  elle  contient  la  matière  soyeuse  dont  ses  orgaM 
incisift  et  digestifs  lui  indiquent  la  présence.  Aucun  progH 
ultérieur  ne  le  guide  dans  son  choix.  Il  extrait  cette  matîèR 
de  son  tube  intestinal,  parce  qu'il  lui  est  agréable  de  s'ca 
dégager;  il  la  pelotonne  autour  de  lui,  parce  qu'après  qui 
a  tendu  sa  toile,  la  partie  supérieure  de  son  corps,  appuyée 
sur  l'inférieure,  ne  permet  à  sa  tête  qu'un  mouvement  cv- 
culaire  auquel  encore  le  condamne  la  nécessité  de  se  douar 
un  point  d'appui. 

Des  relations  plus  ou  moins  directes  entre  des  olgeliéloî-^ 
gués  et  des  organes  qui  eux-mêmes  aboutissent  à  un^ 
de  perceptions,  sont  les  uniques  causes  de  tous  les 
qui,  sous  le  nom  d'antipathie  ou  de  sympathie,  piofoqMlj 
notre  surprise. 

Dans  aucun  être  organisé,  on  ne  peut  donc  admettre  d^j 
sans  cause  et  sans  motifs  qui  lui  soient  identiques. 

Notre  espèce  a  aussi  son  instinct  dans  le  sens  que 
venons  de  l'entendre.  Appuyé  sur  des  faits  irrécusabki^i 
trouve  son  origine  dans  des  communications  nerveuseï 
échappent  à  l'œil  comme  au  scalpel.  Toujours  dirigé  pvi 
avantage  direct  ou  détourné  de  l'individu,  en  maintei 
constances,  il  lui  épargne  les  frais  du  raisonnement.  Eai 
repliant  sur  nous-mêmes,  il  ne  nous  seroit  pas  impossibbi 
démêler  quelques-uns  de  ces  mouvemens  d'une  naturel 
faisante  que  l'irréflexion  attribue  à  la  bizarrerie  de 
meur,  et  plus  souvent  encore  à  des  causes  étrangère!,  fl*'^ 
raison  des  ganglions  et  des  plexus  nerveux,  semés  avec afci^^l 
dance  dans  leur  tissu,  les  femmes  ont  beaucoup  de  cesaw^ 
vemens-là.  En  général,  elles  agissent  plus  que  nous  "Bi^!- 
spiration.  L'homme  qui,  dans  le  calme,  sait  êooaltf4|. 
interroger  cette  voix  secrète,  en  obtient  plus  d'une  ^ llll. 
pareils  avis,  et  probablement  Socrate  ne  passa  pouravoîrt^ 
démon  familier,  que  parce  que,  doué  d'un  tact  exqiiii>ili 
en  saisir  à  propos  les  impressions.  J^  L 

L'instinct,  ou  plutôt  le  sentiment  intérieur,  est  l^^V.j^ 

crête  des  besoins  et  des  actes  de  la  vie  intime.  Ses 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  320 

liions  ont  pour  but  l'accroissement  et  la  perpétuité  de 
slle-ci,  car  tout  homme  n'est  sollicité  à  sortir  de  sa  non- 
iialance  naturelle  que  pour  courir  après  une  suite  d'émo- 
ons  yives  en  rapport  avec  sa  destinée.  Il  veut  donner  de 
intensité  à  son  existence;  il  veut  la  sentir  fortement  et  la 
rolonger  d'une  manière  indéfinie.  Tous  ses  travaux,  toutes 
»  agitations  de  corps  et  d'esprit  aboutissent  là.  D'où  lui 
nrive  ce  besoin  impérieux,  sans  doute  indépendant  de  sa 
le  de  relations,  mais  susceptible  de  se  développer  par  elle? 
a  n'expliquera  raisonnablement  ces  choses  qu'en  accor- 
ant  au  système  cérébral  supérieur  de  notre  espèce,  un 
mtiment  inné  du  bien-être  qu'elle  peut  atteindre,  ainsi 
R'on  est  forcé  d'en  admettre  un  autre,  d'une  moindre  qua- 
iè,  dans  le  système  ganglionique  dont  les  ramifications 
iroourent  le  diaphragme  et  l'abdomen.  Ce  dernier,  centre 
i  sensations  latentes,  essentielles  à  la  vitalité,  ne  laisse  pas 
afvoir  été  mis  en  rapport  avec  les  objets  qui  nous  envi- 
nnent,  rapports  qui  paroissent  quelquefois  se  passer  de 
intermédiaire  des  autres  sens,  et  que  dès  lors  on  seroit 
ntè  d'attribuer  à  la  seule  organisation  primitive.  Pour- 
feoi  le  centre  nerveux,  dans  l'être  le  plus  distingué  de  l'é- 
Mie  pensante,  ne  seroit-il  pas  doué  d'une  prérogative 
iMblable  et  analogue  à  sa  nature  ?  De  la  sorte,  l'instinct  or- 
imîque  des  créatures  inférieures  se  trouveroit  résider  dans 
i  jeu  de  leurs  ganglions  abdominaux  préformés  pour  un 
■tain  ordre  de  sensations,  et  l'instinct  moral  de  l'homme 
ftoit  annexé  à  une  disposition  médullaire  de  l'encéphale, 
Vaù  partiroil  la  force  vive  destinée  à  nous  diriger  habile- 
M&t  vers  des  biens  que  nous  pressentons  sans  les  connoître. 
^  instinct  moral  seroit  le  principe,  le  rudiment  de  l'âme, 
^  en  constitueroit  au  moins  la  nature  mixte.  C'est  là  que 
s  sentiment  intérieur  prendroit  sa  racine;  c'est  de  là  qu'il 
iomineroit  et  interrogeroit  la  pensée. 

H  est  hors  de  doute  qu'il  entre  tous  les  jours  dans  notre 
mtendement,  ou  que  nous  y  trouvons  même,  des  notions 
^nt  les  élémens  ne  semblent  pas  avoir  été  formés  par  les 
^^.  Par  exemple,  on  est  autorisé  à  remarquer  que  le  cer- 
^tt  du  sauvage  présente  un  fonds  d'idées  qui  lui  sont  corn- 
Saunes  avec  rhomjne  civilisé,  et  qui  embrassent  les  plus 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  331 

istrait  à  ses  ennemis  le  cachet  royal,  l'appose,  avec  une 
te  de  fierté,  sur  les  actes  même  datés  de  son  exil  ! 
loroit-ce  qu'une  puissance  inconcevable,  au  défaut  d'une 
irgie  native,  nous  pousseroit  à  nous  promettre  des  biens 
semblent  devoir  se  dérober  toujours  à  nos  vœux?  Pour- 
t  notre  raison  a  été  douée  d'assez  de  force,  dans  les  acci- 
18  ordinaires  de  la  vie,  pour  ne  pas  accueillir  un  espoir 
lOiirvu  de  probabilité.  Sans  chances  de  gain,  il  n'y  auroit 
de  joueur  ;  je  n'aspirerai  jamais  au  trône  de  France, 
eeque  je  sais  que  ce  seroit  une  tentative  inutile;  mais 
•  prétends  à  une  vie  future,  il  faut  que  je  m'y  sente 
dques  droits. 

/iM>mme  est  un  animal  essentiellement  curieux.  Son  be- 
I  d'apprendre  est  irrésistible.  Arrivé  au  bord  de  la 
ibe,  victime  d'une  maladie  dont  les  périodes  sont  soumi- 
au  calcul,  et  dont  la  dernière  est  la  mort,  la  mort  iné- 
Me,  le  savant  continue  ses  recherches.  On  diroit  qu'un 
ureur  inconnu  se  seroit  engagé  à  lui  en  représenter  le 
Aiiit  sur  une  plage  nouvelle.  Connoitre,  étoit  une  moi- 
de  la  devise  de  notre  excellent  Dupont  de  Nemours.  Re- 
rquez  chez  presque  tous  les  gens  studieux,  ce  regard  ou 
tel  cette  pensée  qui,  s'échappant  d'un  œil  immobile  sous 
Nkûte  osseuse,  semble  s'étendre  au  loin  et  interroger  les 
iondeurs  de  l'infini  mystérieux.  Certes,  cette  enquête 
iqae  solennelle  d'un  temps  qui  est  encore  loin  de  nous, 
pas  lieu  uniquement  pour  nous  placer  en  présence  des 
iB8  de  cette  vie  périssable  :  tout  nous  parle  du  Icnde- 
ià.  Quand  un  insecte  amasse  des  provisions  aux  appro- 
s  de  l'hiver,  c'est  qu'il  doit  les  consommer  :  avide  de 
ifioissances  nouvelles,  notre  esprit,  dans  la  classe  la  plus 
icure-du  peuple,  comme  dans  la  plus  élevée,  en  rassemble 
>  cesse  les  matériaux;  on  le  diroit  à  chaque  instant  dans 
t^te  de  quelque  grande  révélation  pour  laquelle  il  veut 
«ûir  prêt. 

^OQS  sommes  donc  forcés  de  reconnoître  un  genre  de  no- 
's  wHlées,  au  rapport  desquelles  il  seroit  d'autant  plus 
^nséquent  de  ne  pas  ajouter  foi,  qu'elles  prennent  leur 
^pe  dans  notre  texture. 
^^ftBMûisemrat  des  nerfs  de  la  seconde  paire  sur  la  ré- 


332  INDUCTIONS 

tine  transmet  au  cerveau  des  perceptions  lumineiues  :  vàlk 
ce  qui  est  incontestable.  Il  est  presque  aussi  certain  que  m 
nerfs,  en  mettant  notre  âme  en  rapport  avec  Tespace,  h 
font  se  plaire  dans  l'accroissement  moral  qui,  pour  elle»  li- 
sulte  de  cette  extension.  Dans  Fair  le  plus  salubre,  danils 
délicieux  vallons  de  TAppenzel,  un  site  borné  finira  par  Un 
sans  charmes.  On  s'y  trouvera  bientôt  à  l'étroit;  on 
poussera  péniblement,  mais  avec  alacrité,  vers  les  hauteon; 
car  c'est  là  seulement  que  nous  croyons  que  Ton  tmpat 
Nous  demandons  aux  tableaux  des  plus  grands  matbm  M 
échappées  de  vues  qui,  par  leurs  dégradations  il 
et  presque  sans  terme,  jettent  notre  pensée  dans  k  ngÊtï 
de  l'infini.  Tel  est  le  premier  mérite  des  paysages  c^itm/ 
de  Oaude  le  Lorrain,  et  c'est  en  imitant  cette  partie  de  Mj 
travail,  que  ses  plus  foibles  copistes  parviennent  fou  kj 
jours  à  répandre  quelque  intérêt  sur  leurs  compositions 

On  veut  des  émotions,  et  le  sublime  les  donne  par 
lence.  Mais  le  sublime  ne  comporte  rien  de  resserré,  ma| 
circonscrit.  La  vue  de  TOcéan  nous  frappe  de 
parce  que  dès  le  premier  instant  nous  le  supposons 
mites.  Qu'un  foible  esquif  dans  le  lointain  se  montre  il 
surface,  par  comparaison  l'idée  de  l'immensité  nous 
dra  plus  sensible.  Les  astres  semés  dans  les  plaines 
produisent  le  même  effet  sur  l'esprit  où  l'on  a  ftit 
quelques  connoissances  uranographiqucs  ;  la  graiidetf( 
masses  et  leur  éloignement.  obligé  l' étonnent  et  le  pic 
dans  un  accablement  qui  n'est  pas  sans  charmes, 
qu'il  est  en  harmonie  avec  notre  nature. 

On  seroit  tenté  de  croire  que  l'organe  de  la  vue,  oa; 
tôt  sa  perception,  en  descendant  plus   intimement 
notre  âme,  y  appelle  les  grands  sentimens  et  les  ««■'^* 
pensées. 

Une  chose  anatomiquement  démontrée,  c'est  qt* 
nerfs  auxquels  nous  devons  cette  perception,  issus  éefi>V  ^ 
le  prolongement  antérieur  de  la  protubérance  eérébnfef  ^  ^ 
font  remarquer,  par  leur  long  trajet,  sans  névrilèiBef  ^^^^ 
la  boîte  osseuse,  et  que  l'ensemble  du  système  nerveux  < 
se  compose  l'organe  visuel,  seul,  comprend  un  appareO^ 
à  celui  de  tout  le  système  sensitif  médullaire,  poiiV*' 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  338 

pendamment  da  ganglion  ophthalmique,  quatre  paires  de 
rh  concourent  à  sa  formation  ^  La  nature  se  seroit- 
3  imposé  tant  de  frais  au  proGt  de  ce  sens,  s'il  ne  de?oit 
ler  un  très-grand  rôle  dans  notre  économie  morale? 
i-t-elle  pas  voulu,  avec  cet  auxiliaire,  étendre  les  rapports 
notre  âme  et  lui  donner  de  nobles  pressentimens?  La 
isée  elle-même  seroit-clle  autre  chose  qu'une  vue  inté- 
ure  ?  A  certains  égards  et  dans  certaines  occasions,  ne 
oitr-ellc  pas  une  vue  anticipée?  La  plus  parfaite  intelli- 
lee  n'aboutit  probablement  qu'à  une  vision  nette  et  pré- 
9  de  ce  qui  a  été,  de  ce  qui  est,  et  de  ce  qui  doit  suivre. 
Effectivement  l'œil  nous  fait  plus  exister  hors  de  nous 
'aucun  autre  organe.  Il  nous  rapproche  des  objets  sans 
moindre  acte  de  locomotion  de  leur  part  ou  de  la  nôtre  ; 
moins  il  les  met  à  notre  portée.  Une  lumière  physique 
spirituelle  est  le  but  constant  de  nos  recherches;  le  désir 
voir  s'accroît  de  la  faculté  de  voir  ;  une  découverte  n'est 
^un  point  de  repos  momentané;  en  dépit  de  l'horizon  né- 
leux  qui  nous  entoure,  il  faut  découvrir  encore.  Ainsi  la 
tare  entière  vient  rayonner  à  l'âme,  et  l'âme  humaine,  la 
18  favorisée  de  toutes  celles  qui  nous  sont  connues,  rayonne 
e-méme  de  l'immensité  de  la  nature.  Sans  doute  les  ani- 
lux  placés  au  dernier  degré  de  l'intelligence  ne  sont  pri- 
s  de  la  vue  que  parce  qu'il  a  semblé  inutile  d'agrandir 
lorizon  physique  de  l'être  dont  l'horizon  moral  devoit 
ster  couvert  d'un  éternel  rideau.  Il  est  vrai  que  plusieurs 
seaux  ont  reçu  en  partage  une  vue  perçante  et  très-éner- 
que,  ce  qui,  avec  leur  faculté  locomotive,  en  feroit  les 
"éatures  les  plus  privilégiées  de  notre  globe,  s'il  existoit 
uns  leur  entendement  une  faculté  susceptible  de  combi- 
er  leurs  vastes  aperçus.  Aussi  l'imagination  de  l'homme, 
îulant  se  représenter  des  êtres  d'une  nature  supérieure, 
'Mie  donné  des  ailes  aux  substances  angéliques,  et,  en 
'la  même,  il  est  possible  qu'elle  ait  surpris  un  des  secrets 
'  la  Divinité. 

'  Lei  deuxième,  troisième,  quatrième  et  sixième  paires.  Il  ne  faut  pas  oublier  encore 
^  U  cinquième  paire,  dite  des  nerfs  trijumeaux,  aide  à  raction  de  la  vue,  et  que 
'^ssi,  foit  dans  l'intërienr  de  l'encéphale,  soit  dans  les  diverses  riions  de  It  fawi 
>%stonMMent  avec  presque  tous  les  autres  nerfs  cérébraux. 

19. 


IS4  DfMJCnOlIft 

Pour  pea  que  Pon  eumine  leà  betiiz  effeli  qnl 
transportent  id-bas,  on  se  persuadera  bientôt  qa'ilf 
nent  da  sens  de  la  vue^  et  que  tous  les  autres  eoanilisM 
sauroient  régaler  en  produits. 

Que  Ton  analyse  les  émotions  dont  il  est  la  source,  11  soi 
également  prouTé  qu'elles  tiennent  à  un  besoin  du  vaste^  It 
rimmense,  du  vague  et  de  Tindéfini.  Du  pied  d'un  arin 
quand  j'élève  mes  regards  vers  sa  cime^  cette  dernière  sem- 
ble conduire  ma  pensée  par-delà  notre  sphère  terrestre.  AM- 
tes  cet  arbre,  et  sa  belle  tige,  en  changeant  de  dirediaB^ 
n'aura  plus  pour  moi  que  vingt  ou  trente  mètres  de  longoear* 
Sa  ligne  projetée  sur  la  ligne  plus  étendue  du  sol,  d'unssal 
coup  d'œil  est  saisie  et  réduite  à  ses  vraies  dimensions. 

C'est  à  la  même  cause,  organique  dans  son  prindpsyfss 
nous  attribuerons  cette  latitude  inconcevable  de  désiis  fri 
font  palpiter  le  sein  de  l'homme.  Contre  toute  probaUMi 
ces  désirs  sontr-ils  satisfaits,  son  cœur  est  encore  pins  wB 
Rassasié  sur  terre,  il  faut  qu'il  aille  cherdier  une  pIM 
dans  les  deux. 

Tous  les  animaux  se  plaisent  dans  leurs  réduits;  plushM 
vivent  dans  les  ténèbres;  presque  tous  se  préparent  auso» 
mdl,  quand  l'astre  qui  les  éclaire  est  descendu  sous  1%^ 
rison  sensible  ;  mais  il  n'en  est  pas  ainsi  de  notre  espèis 
Elle  cherche  une  prolongation  d'existence  qu'elle  ne  peift 
obtenir  qu'en  éclairant  la  scène  à  ses  côtés.  Elle  appdie  à 
toutes  parts  la  lumière;  elle  la  réfléchit;  elle  la  répète ei 
mille  façons;  elle  en  multiplie  les  accidens,  et  à  l'aide àl 
surfaces  polies  elle  prolonge  indéûniment  l'espace. 

Ce  mur  vous  offusque  :  peignez-y  une  perspective,  et  i 
ne  vous  déplaira  plus.  Votre  appartement  est  étroit  :  qu'i» 
porte?  avec  le  secours  des  tentures,  vous  le  transfonaotf 
en  panorama.  Où  les  animaux  ne  cherchent,  ne  viM 
même  que  des  objets  plus  ou  moins  distincts,  le  regardé! 
l'homme  veut  plonger  dans  l'inAni. 

A  quoi  attribuer  la  vogue  de  ces  amphithéâtres  où  1^ 
s'empresse  de  fournir  des  courses  extraordinaires  sur  é0 
chars  entraînés  par  une  pente  rapide  ?  Quelle  force  a  pn  bi*  I  •*! 
lancer  et  vaincre  l'idée  naturelle  du  péril  qui  doit  s'ollHri  pc 
Tesprit,  malgré  les  sûretés  morales  puisées  dans  rintértl'' 


MORALES  ET  PimiOLOGIQUES.  336 

'entrepreiiair  et  la  préToyance  du  machiniste?  Le  seul  et 
unique  désir  d'extension  dont  nous  portons  en  nous  le  be- 
(Ân  organique,  source  du  même  besoin  intellectuel,  nous 
ramira  une  réponse  satisfaisante.  Notre  àme,  mise  dans  le 
Maretde  ses  propres  destins,  demande  tout  ce  qui  peut  ren- 
trer aux  accidens  d'une  vie  qui  ne  lui  suffit  plus.  Ainsi  le 
oyageur  aérien,  heureux  de  s'oublier  lui-même,  se  voit  dé- 
Âer,  avec  une  sorte  de  volupté,  le  sentiment  de  son  exis- 
née  la  plus  matérielle.  Lancé  dans  l'espace  qu'à  peine  il 
tesure,  il  y  court  a|)rés  des  émotions  inconnues,  mais  en 
Ipport  direct  avec  sa  sensibilité  intime.  Tous  les  mouvc- 
leiis  vifs,  tels  que  ceux  d'un  cheval  au  galop,  ou  d'une 
srline  dont  les  roues,  dans  leur  rapidité,  semblent  immo- 
iles  sur  leurs  axes,  participent  de  ce  charme.  Le  plaisir 
ne  procurent  de  longs  voyages  maritimes  et  de  simples 
istmmens  d'optique  n'y  est  pas  étranger,  et  le  psycolo- 
iste  n'y  arrêtera  pas  les  yeux  sans  profit  pour  ses  éludes. 
Que  demande  donc  cet  effort  d'une  imagination  qui  ren- 
devant  elle  les  murailles?  Où  tend  ce  pygmée  qui  ne 
d'ajuster  des  ailes  à  ses  épaules,  dût-il  dans  sa  chute 
B  rencontrer  que  l'Archipel  ?  N'en  doutons  pas  ;  les  idées 
t  li  seconde  vie  naissent  directement  de  notre  organisa- 
on*  La  vue  a  été  plus  particulièrement  destinée  à  leur 
imner  l'éveil.  Est-il  sûr  que  ce  sens,  dans  ses  impressions 
nr  l'àme,  ait  reçu  toute  la  perfection  dont  il  est  susceptible? 
ions  ne  le  croyons  pas;  mais  nous  tenons  pour  certain  que 
B|  effets  moraux-physiques  ont  été  déjà  disposes  de  manière 
susciter  en  nous  les  espérances  de  Tavenir. 

Dieu  n*a  pu  avoir  en  cela  des  intentions  vaincs.  Pétrie 
MOT  sa  main  bienfaisante,  notre  argile  n'a  reçu  que  ce  qu'il 
i  voulu  y  mettre;  notre  âme  n'est  également  accessible 
pi'aux  perceptions  auxquelles  il  lui  a  plu  de  l'ouvrir.  J'y 
trouve  le  besoin  fortement  exprimé  d'une  vie  future,  et  je 
mis  aussi  en  droit  de  proclamer  l'immortalité,  que  si  les 
ions  excitateurs  de  la  trompette  avoicnt  déjà  frappé  toutes 
les  zones  de  la  terre  et  du  ciel. 

Si  les  impressions  produites  par  le  sens  de  la  vue  sur  l'âme 
ont  été  calculées  de  manière  à  provoquer  en  elle  un  vif  désir 
d'agrandissement^  le  regret  encore  plus  vif  de  rester  confinés 


336  nOMICTU»» 

dans  notre  misère  et  notre  petitesse  lenr  snocideim 
Telle  est  une  des  causes  les  plus  influentes  que  nous  puimni 
assigner  à  la  mâancolie,  ce  mal  prophétique  dont  notre  •- 
pèce  se  trouve  plus  on  moins  atteinte. 

Moïse,  Lockmany  Aristote,  après  ce  dernier,  PlutarqaaS 
et  de  nos  jours  plusieurs  beaux  esprits,  ont  remarqué  que  ki 
hommes  les  plus  élevés  au-KÏessus  de  leur  siècle  ont  MjMt 
clins  à  des  rêveries  tristes  et  indéterminées.  Cette  teodam 
ne  naitroit-elle  pas  de  l'idée  d'une  perfection  possible,  .dut 
nos  aperçus,  plus  vastes  que  la  capacité  de  nos  organes  méaM^ 
réveilleroient  le  sentiment?  Ainsi  la  disposition  des  vttW 
dans  un  tube  étroit  nous  permet  d'embrasser  une  èteoAwtit 
pays  infiniment  supérieure  à  leur  diamètre.  On  a  entrera k  II 
bonheur,  et  on  gémit  de  ne  pouvoir  le  posséder.  Ces  aflediiMi»  |i 
peu  caractérisées  dans  la  foule  des  sujets  ordinaires,  le  W 
remarquer  dans  les  êtres  doués  d'une  sensibilité  eiqM 
c'estrà'-dire  dans  ceux  chez  lesquels  le  sens  de  la  vie 
a  reçu  une  notable  extension.  Leurs  souvenirs,  leurs 
leurs  découvertes  et  leurs  projets  ont  péché  par  excès,  il 
sein  de  la  patrie  ils  se  sont  donné  les  chagrins  de  l'A 
Après  qu'ils  ont  opéré  de  grandes  choses  sur  la  terre,  on  kl 
a  vus  retomber  et  s'affaisser  comme  accablés  de  leurs  fit- 
près  .efforts,  et  leurs  succès  même  ont  eu  avec  les  trimnpki 
des  Romains  la  triste  conformité  d'offrir   un  mélangea 
gloire  et  de  sarcasmes,  de  douceur  et  d'amertume. 

Nous  ne  croyons  pas,  comme  Platon  dans  le  Ménon,  ^ 
l'âme  soit  travaillée  de  ses  propres  souvenirs;  mais  dms 
croyons  sans  peine  qu'instruite  par  sa  nature  méme^dk 
pressent  un  peu  plus  sa  seconde  destinée  que  la  cheniUe  le 
prévoit  cette  brillante  transformation  à  laquelle  pourtant  IH 
instinct  la  préparc.  D'où  il  arrive  que  les  probabilités  d'il 
monde  meilleur,  en  nous  devenant  de  plus  en  plus  Cutt- 
lières,  refroidissent  notre  zèle  pour  les  choses  d'id-bas^c^ 
allanguisscnt  des  désirs  dont  le  but  nous  semble  moins  dipc 
de  nos  recherches. 

Un  bonheur  arrêté  n'est  pas  fait  pour  l'homme.  H  7  > 


*  Toyex  Aristote,  Op.  30.  sec.  Ik  proh,  Plularquc,  Hommes  iUatt.  Vk  éê 
Moïse,  GenèM  cl  JSxoti*. 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  ^37 

dans  la  nature  de  son  esprit  un  besoin  d'accroissement  que 
rÉtemel  mettra  sûrement  à  profit^  pour  répandre  sur  nos 
destinées  le  charme  ravissant  d'une  variété  toujours  nou- 
velle. C'est  un  ressort  préparé  de  longue  main  et  dont  l'action 
nous  poussera  dans  les  routes  inconnues  que  nous  aurons  à  par- 
courir :  tant  qu'il  existera  des  degrés  entre  elle  et  son  Dieu^ 
chaque  créature,  jalouse  de  s'en  rapprocher,  s'avancera  dans 
ces  routes  ouvertes  par  une  bonté  prodigue  de  faveurs.  Si  le 
dernier  des  degrés  étoit  franchi,  elledeviendroit  stationnaire, 
oo  plutôt  elle  se  confondroit  avec  la  source  de  tous  biens; 
mais  I'Être-principe  étant  infmi  dans  ses  attributs  comme 
dans  sa  puissanoe,  rien  ne  s'oppose  à  ce  que  les  êtres  mixtes 
les  plus  épurés  gravitent  éternellement  vers  ce  foyer  de  dé- 
lices sans  jamais  s'y  perdre.  Notre  opinion ,  basée  d'une 
part  sur  les  perfections  du  Très-Haut,  de  l'autre  s'accorde 
IT6C  l'idée  qu'il  nous  est  permis  de  nous  former  d'une  sub- 
itance  dont  la  nature,  jusqu'à  présent,  ne  nous  a  rien  offert 
ie  fixe  et  d'immuable.  Ces  deux  derniers  caractères  ne  con- 
riennent,  en  effet,  qu'à  l'Ëternel.  Seul  au  centre  du  sys- 
tème, SEUL  il  a  droit  à  la  stabilité,  parce  que  seul  il  possède 
en  lui-même  les  élémens  de  la  force,  et  qu'il  ne  sauroit  ^  être 
entraîné  vers  une  sphère  supérieure.  Quel  mouvement  pour- 
roit  être  imprimé  à  celui  qui  remplit  tout  ? 

■  Combien  d*aiitre$  argumens  ne  pourrions-nous  pas  faire  valoir,  oo  an  moins  re- 
IfToduire  en  faveur  de  la  vie  future!  Sans  parler  de  ceux  que  nous  avons  dëposës  dans 
M»tre  Traité  de  l'existence  de  Dieu  et  de  Vimmortalité  de  Vâme^  nous  renvoyons  les 
fcnonnes  qui  souhaiteroient  quelque  chose  de  plus  étendu  sur  cette  matière,  aux 
éerits  des  Bonnet,  des  Clarke,  des  Pascal,  des  Newton,  des  Bossuet,  des  Rousseau,  des 
la  Bruyère,  des  BuOou,  des  Hassillon,  des  Fcnclon,  et  de  plusieurs  autres  moralistes 
locieoB  et  modernes,  dont  les  ouvrages  peuvent  ôlre  considérés  comme  les  archives  de 
TMpèce  humaine.  Parmi  ces  derniers,  nous  nous  reprocherions  de  no  pas  citer  M.  Tur- 
lot,  qui,  dans  son  livre  de  la  Théorie  de  Vaoenir,  a  dit  des  choses  neuves  et  élégam- 
«MBt  exprimées.  Le  hasard  nous  a  fait  conooitre  cette  production  depuis  la  pnblica- 
tiMi  de  la  nôtre,  et  nous  regretterions  de  ne  pas  consigner  ici  le  témoignage  de  notre 
«liffle  envers  l'auteur.  Quant  à  nous,  persuadéji  qu'il  en  étoit  temps,  nous  nous  sommes 
dbroés  de  présenter  la  continuité  de  l'homme  dans  un  point  de  vue  qui  n'a  pas  encore 
ébê  saisi  ;  nous  l'avons  même  soumise  à  quelques  aperças  physiologiques,  dont  la  nou- 
veauté, an  moins  tros-spéciciise,  mérite  toute  l'attention  du  lecteur.  Nous  tramerons 
donc  ici  nos  preuves.  Nous  désirons  y  être  autorisés  auprès  du  public,  ainsi  que  nous 
le  sommes  en  nous-mêmes,  par  le  sentiment  intime  et  convictionnel  qui  a  guidé  notre 
Tlame.  Si  nous  ne  nous  abusons  pas,  les  conséquences  que  nous  allons  en  tirer  pour- 
vo&i  être  regardées  comme  un  beau  cippe  funéraire  placé  sur  la  tombe  où  descend 
^ire  dépouille  mortelle. 


aa<  INMJGTIOIIB 

CHAPITRE  vu. 

Dernières  conséquences,  et  résumé  général. 

Ainsi  donc  le  système  de  runivera  s'est  déroulé  k  nos  i^ 
gards;  notre  cœur  a  cessé  de  battre  à  l'étroit;  l'enceinte  de 
nos  espérances  s'est  agrandie;  die  s'est  étendue  dans  un  ho* 
rizon  sans  bornes.  Jadis  solitaire,  notre  planète  tient  pié* 
sentement  à  toute  la  nature.  C'est  d'elle,  c'est  de  ce  premiv 
échelon  que  nous  dcYons  nous  élancer  dans  les  sphères  si- 
périeures  et  parcourir  avec  ravissement  tous  les  degrés  de 
perfectibilité  que  Dieu  réserve  à  sa  créature  méritante.  Chft* 
cun  de  nous  forme  un  tout  indestructible  avec  FensemUe 
de  la  création.  La  semence  de  bien  jetée  sur  cette  terre  fer- 
mera peut-être  dans  Sirius.  Mille  trépas  heureux,  mille 
renaissances  plus  heureuses  nous  attendent.  La  révtiatiea 
elle-même  nous  garantit  la  restitution  des  corps,  restitatiet 
fondée  sur  la  nature  de  notre  être  moral.  Dieu  répondrai 
nos  désirs  curieux  par  des  communications  sensibles  aiic 
son  œuvre.  Il  ne  ressemble  pas  au  Pluton  des  anciens,  il  1 
ne  veut  pas  régner  dans  l'empire  du  vide  i.  L'univers  al 
trop  beau  pour  redouter  une  destruction.  S'il  est  mainUoi» 
il  sera  donné  à  des  yeux  et  à  des  organes  en  rapport  aiee 
l'esprit  d'en  admirer  la  beauté.  C'est  une  pensée  brillante 
que  l'union  de  l'intelligence  et  de  la  matière  !  Sans  elle,  h 
création  languissoit,  les  soleils  rayonnoient  en  pure  pertes 
les  sphères  gravitoient  en  vain  dans  les  cieux,  et  l'unifcn 
étoit  sans  but.  Le  globe  où  la  race  des  êtres  moraux  disfM- 
roitroit  tout-à-coup,  pourroit  être  eflacé  sans  inconvénieil 
de  la  carte  des  mondes.  En  dressant  notre  vue  vers  la  voAH 
céleste,  quelle  que  soit  leur  forme  donnée,  nous  y  voyetf 
partout  des  compagnons  de  nos  destins.  Nous  n'avons  poîil 
pénétré  dans  les  projets  du  Très-Haut;  il  ne  nous  a  poiit 
appelés  à  ses  conseils;  mais  le  sentiment  et  la  raison,  ^ 
sont  la  première  des  révélations,  puisqu'ils  nous  mettent  ci 
rapport  avec  les  intentions  ordonnatrices,  nous  disent  (pu 
l'Etemel  ne  laissera  pas  se  perdre  dans  la  nuit  des  teafi 
son  titre  de  Créateur  de  l'univers  visible.  Il  continuera  àt 

*  Inania  régna.  iBneid.  lib.  VI. 


MORALES  BT  PHYSIOLOGIQUES.  189 

trouver  un  aliment  pour  ces  soleils  allumés  depuis  tant  de 
siècles;  il  soutiendra,  sur  la  tangente  de  leurs  orbites,  ces 
Tastes  corps  soumis  aux  lois  de  la  double  force  qui  les  régiU 
L'univers  n'est  point  un  essai.  Médité  dans  la  pensée  pro- 
fonde du  Tout-Puissant,  il  s'est  présenté  tout^-coup  comme 
un  chef-d'œuvre,  et  la  main  qui  les  créa  n'anéantit  pas 
les  chef»-d'cBuvre.  Que  pourroit  lui  substituer  de  mieux 
rÉtre  infiniment  grand  et  infiniment  bon,  dans  les  intérêts 
de  sa  justice  et  de  sa  bonté?  Quel  bien  résulteroit-il,  pour 
toutes  deux,  de  l'espace  immense,  incommensurable,  trans- 
formé en  désert  immense,  incommensurable?  Où  seroit  le 
mérite  d'un  livre  formé  de  pages  sans  signes  et  sans  carac* 
tères?  Oh!  qui  n'aimeroit  mieux  y  trouver  les  beaux  vers  de 
ITirgile  et  les  pensées  de  Socratc  recueillies  par  Xénophon  ? 
Von,  l'Eternel  n'effacera  pas  ses  sublimes  peintures.  Il 
l'appellera  pas  l'horrible,  la  silencieuse  solitude  dans  les 
plaines  de  la  création,  sans  y  laisser  une  seule  oasis.  Vain- 
piear  du  néant,  il  ne  lui  rendra  pas  les  armes.  La  somme 
les  mouvemens  intimes  imprimés  dans  les  êtres  mixtes  ne 
wra  pas  plus  perdue  pour  lui  que  pour  eux-mêmes,  et  la 
iHmière  resplendissante  des  soleils  éclairera  par  continuation 
mê  magiques  tableaux  ;  car  il  convenoit  que  le  premier  des 
irtistes  travaillât  pour  l'éternité. 

Dans  la  conservation  universelle  des  mondes,  cettç  espèce 
fle  créatures  à  laquelle  nous  appartenons,  l'homme,  ne  sera 
|MS  oubliée;  ses  qualités  impressionnelles  seront  maintenues. 
Bi  la  production  d*egprit$  purs  dégagés  d'organes  avoit  été 
an  pouvoir  de  l'Éternel,  il  n'en  eût  créé  que  de  cette  sorte.  Sa 
Menyeillance  lui  eût  imposé  la  loi  de  s'élever  au  meilleur  en 
ftrveur  de  tous.  11  vouloit  partager  le  bonheur  de  l'existence,  et 
pourtant  il  n'avoit  que  le  choix  de  se  renfermer  dans  sa  soli- 
tude, ou  de  combiner  l'esprit  avec  la  matière.  L'amour  ineffa- 
ble d'un  DîEu  est  donc  devenu  le  père  des  êtres  mixtes;  un 
contrat  d'alliance  a  eu  lieu  entre  l'intelligence  et  les  élémens 
palpables;  le  Tout-Puissant  en  a  été  le  médiateur;  la  ma- 
tière a  tressailli  d'allégresse,  et  les  globes,  qui  attendoient 
leurs  colonies,  ont  vu  bientôt  se  peupler  leurs  rivages. 

La  création  des  mondes  et  celle  des  êtres  moraux  se  te- 
noient  dans  la  pensée  divine. 


Qntil  r;pn<<  «vanMHM»  obte&s  àmi  r«e&iE£Ii»  ?  C«st  ce  qaî 
/^iMfyff#?  ili  mifi  ïmfnêrhtîU»  vinwÀassauxrk.  L'«sfni  «si  u. 

«Hff^riifii»  IMfj;  a  pn  varier  w>n  oraire  jn«q«'à  lln^lëfiai. 

Va*,  qu'il  noufi  imporUï  de  savoir,  ce  qui  est  p>»itif,  cet 
f|ii(*  le  frrincf  jk;  de  notre  intelligence  peut  être  conferrê  on 
rrnoiivH/!,  La  volonté  jus  te  d'un  Dieu  qui  panit  oo  qui  ré- 
rnmprniii!  en  opérera  la  translation,  dès  qu'elle  la  jii|»n 
fonvniHhie.  l'ar  des  adjonctions  et  des  soustractions  dont 
rlli«  iiVfit  réservé  le  seerct,  elle  le  fera  s*élever  ou  déchoir. 
hiiNfi  (|uelqiirs  hI^cIcs,  il  sera  peut-être  au-dessous  de  h 
lirilli*.  nu  hien  aiMlessus  du  chérubin,  qui  lui-même  ne  fcs- 
Irrn  piiK  Kliitionnnire. 

nni;ii  ficMii  vni  immuable.  Il  ne  sauroit  monter;  mais  il  est 
lion,  ri  iinti!i  doHrrndre  il  daigne  s'occuper  de  ce  qui  est  av- 
d(«ii(iuuN  do  lui.  Où  il  voit  briller  une  étincelle  de  verta,  il 
rtOoourl  nvro  dos  prix  et  des  couronnes. 

O  morloU!  vous  commencez  ici-bas  la  vie.  Vous  ne  Cûles 
t|uo  Jolor  Kur  «t  ^lobo  les  fondcmcns  de  Tédifice;  c'est ailleun 
qn*il  MMî^vorft,  qti'il  so  porfoclionnera,  si  le  vent  impétuec 
doi  pïi!itionK  «0  lo  n^nvoriio.  Heureusement  que  leur  soulHft 
qn^iud  ou  o«l  i^rvonu  ;\  une  certaine  hauteur,  ne  se  fait 
Hut^iv  «vnnodro  que  par  son  action  bienfaisante;  nous  TOtt 
r«i\on«  dil.  ou  |Mrl«nit  do  la  liluTtê,  dont  il  n'est  pas  plus 
|wuu«  do  iV\<m«or  on  doulo  roxistence  que  celle  de  l'homiM 
«<*Suo  Nou\  \ous  ,i\ons  dit  aussi  que  le  t)cau,  l'utile,  k 
^N^'^.^v n\îîti^»- ou K(  >orlu.  no stml  quo IVxprossion  variée d'uie 
\oulo  \Ouio.  oi  dori>o«t  d'un  principe  commun.  Lediflbnnr. 
U^  «u^\»Mx\  lo  ^fs:r^::i'  ov\  lo  >ioo.  s*mU  également  des  bno- 
sN\^  ^\  ««  «u^wo  trvMU\  Kn  uShIuI  U  vio,  vous  trouverez  ces 
*Ï^\\NN\  nW  |*î«*  ou  plu*  s**tî>îbU^:  cir  Vwx  n'a  pu  laissff 
*ï^t\\  V  Xxtiu»'  *lo"*  jil\'i;rAcîiMî>  U*<  vieux  çrandini  ri*gles<k 
*»s"'^xv  nv«nU\Uh*  w.*tji\'  Sî  :î/;rv  *i  vtrino  a  pris  quelqueloisâ 
x\\\  \s'^t\  «îto  Ai'jv^Kv  uv  sis"  «wi\oAi::o.  nVn  accusez  que^* 
j'A  v  '■.*•  ^^^\ .  sN(  shs\*  t  V  j\  ;; >-  *  s"  ;  rv  ba  >  t  :  udo  do  \  .*u  *  fa i  re  UD  lu- 
\A\V  tv^«s*i  IV  iv^v-*VA''»i  ;vr*:  ^iv'^  KÎtnr*  ùxo^el  dêtennincf$> 

Ns'Vx  A\v'*».x  AH.»  ^v<f.x  yarVc  .iv'  l^rrv.  ^:  2«a5  neredouto» 

^  >»^  XN^^^'v^'  À'  sv<&\  *^u.i  rv'  \>ic'XL^'!»'^L\i  a  son  êsard  qw 


MORALES  ET  PHYSIOLOGIQUES.  341 

ipprécier  ses  bontés,  quels  moyens  aurions-nous  d'y  panre- 
lir,  lorsqu'un  tel  examen  seroit  interdit  à  la  pensée  ^  ?  Gom- 
nent  adorer  l'Étre-principe,  si  on  ne  le  contemple?  Gomment 
'admirer  si  on  ne  le  connoît,  et  si  on  ne  l'étudié  au  moins 
[ans  cette  foible  et  brillante  copie  qu'il  nous  a  laissée  de 
ui-méme,  en  réalisant  ici-bas  le  phénomène  de  notre  propre 
ixistence?  L'amour  qui  éclate  dans  ses  œuvres  doit  être  le 
noiif  du  nôtre.  Que  n'avons-nous  reçu  en  partage  un  pin- 
eau digne  du  sujet  !  Tout  ce  que  nous  avons  touché  paroi- 
roit  empreint  de  cette  pensée  créatrice.  Mais  le  propre  des 
leaux  modèles  est  d'élever  jusqu'à  eux  le  plus  obscur  spec- 
ateur  qui  possède  le  sentiment  de  leur  mérite;  il  s'agrandit 
vec  ce  qu'il  contemple^  et  peut-être  avons-nous  eu  quel- 
[uefois  le  bonheur  de  participer  à  ce  privilège? 

N'y  eût-il  qu'une  seule  nature  dans  l'homme,  nous  vous 
Yons  prouvé  que  l'avenir  seroit  sauf;  nous  vous  avons  fait 
narcher  dans  le  cercle  de  la  création  avec  les  innombrables 
ibalanges  des  esprits  vivons  qui  en  constituent  la  beauté. 
Voyageurs  de  cette  vie  sublunaire,  ce  n'est  pas  un  foible  roseau 
pie  nous  avons  mis  entre  vos  mains  :  nous  vous  avons  donné 
lour  soutien  le  Dieu  fort  et  juste.  Il  a  permis  que  nous 
rous  fissions  entrevoir  quelques-uns  des  trésors  que  sa  bonté 
ibérale  peut  ouvrir  à  vos  désirs.  Votre  imagination,  riche 
ai  mauvais  présages,  étoit  de  glace  quand  il  s'agissoit  de 
rouYcr  des  récompenses  à  la  vertu  ;  sans  chasser  les  craintes 
[oi  poursuivent  le  méchant  sur  le  duvet  épineux  de  son 
M>nheur  perfide,  nous  avons  multiplié  à  vos  yeux  les  chances 
l'ineffable  volupté  dont  l'Éternel  peut  enivrer  la  classe  des 
itres  mixtes  à  laquelle  vous  appartenez.  Hommes  aujour- 
l'hui,  habitans  d'une  petite  planète  où  les  jours  sont  trop 
louvent  nébuleux,  nous  vous  voyons  demain  les  hôtes  fortu- 
lés  d'une  meilleure  région  où  les  jours  seront  exempts  d'o- 
"âges.  Nous  y  avons  appelé  à  vos  côtés  tout  ce  qui  a  fait 
loucement  palpiter  votre  sein,  tout  ce  qui  vous  a  rendu 
imour  pour  amour.  C'est  alors  surtout  que  nous  avons  ré- 
cité de  ne  pouvoir  communiquer  à  nos  tableaux  cette  douce 
expression  et  cette  fraîcheur  de  coloris  qu'il  n'appartient 

*  Yoyta  l€f  Entntimu  tur  la  phytiqm  et  la  religion ,  par  Xalebranche,  pig.  166 
et  238,  édition  in-12  de  Roterdam,  1640. 


342         onmcfio»  HOftAun  rr  nnrmiLOGiQVBs. 

qv'i  riiae  de  idre  rmTTe,  lorsqii'dle  rcntren  dans  \» 
jom  de  st  jemieffe.  El  pourtant  nous  ne  yons  eonfinoni 
point  car  o»  plages  heorenses,  où  lliomme  éparé  poum 
mériter  eneore  par  une  prèrogatÎTe  admirable  de  sa  natare. 
La  graritation  ètemdle  des  êtres  poisans  Ters  Dmu  est  une 
des  pins  grandes  merreilles  de  la  création,  et  sûrement  yooi 
BOUS  sanrex  gré  de  TaYOûr  offerte  à  votre  espoir  ^. 


*  Qwdidtt4tffTaiaacnde«oir  p«blierned«elriiieMoppoiiti(Ni  ■^■ifiiim  twc 
!«•  aétê  rtçmet  (eiMUM  nom  l'avons  fait  ai  coabattaat  toate  spiritoalité  àépfjk 
d*aa  tplime  tf orgaaet),  D  lai  est  agréable  de  trooter  aa  a|ifai  daas  le  teatbaeat  àa 
ymuÊtu  qa'aa  géaie  traaseeadaat  a  readas  presqae  les  jages  aës  de  ees  sortes  de  ■■• 
lièvaib  Id  Boas  citeroas  aae  aateritd  d*aBtaat  laoias  tc'casible  qae  son  oribodane  ae 
•nroit  «Ira  coatestée.  Oa  lira  à  la  page  3S0  de  rezceUeat  Ihrre  de  la  Coimoùmmé 
Pieu  tt  ék  soi-ai/aM,  par  Sossoet  : 

«  Aataot  qoe  l>izu  raslara  à  rime,  aalaatotora  aotre  iatelligeBee,  et  «faaiqilir' 
a  tvrt  de  Bos  seas  et  de  aotre  corps,  la  «m  de  aotre  raisoa  est  en  sûreté. 

«  Qœ  s^il  ikat  aa  onps  à  aotre  âme,  q%U  est  née  pour  lui  être  «hm,  la  Isi  ëe  b 
C  rrovtdesee  ▼eot  qae  le  plas  digae  Feaiporte,  et  Dku  readra  à  rftine  soa  eiifii» 
«  Mirtal,  pivtftt  qae  de  laisser  l'àaie,  faate  de  corps,  daas  aa  éut  iaapar&lt. 

«...  L'ioie  s'aait  4  Dnu,  qai  est  le  vrai  priadpe  de  Tintelligeace,  et  aa  cmM 
<  poiat  de  le  perdre  ea  perdaot  le  corps,  d'aatant  plas  qae  sa  sagesse  dieradis,  fii 
«  fliit  sertir  le  aïoiadre  aa  plas  digae,  st  Tdaie  a  ftssotn  <f  an  torpe,  hd  raadn  fék 
«  le  siea,  qae  de  laisser  dëiaittir  aoo  ioteiligeace  par  ce  raaaqaement.  » 

Ces  passages  lonl  certes  remarquables  dans  une  prodaction  où  toat  Test  pn>fK 
également,  la  science  physiologiqae,  qui  étoit  alors  à  son  aurore,  eût  fait  des  psi  à 
géant,  si  elle  avoit  rencontré  des  t£les  organisées  comme  celle  de  l'antear  de  la  Û^ 
noMsancs  de  Dnu  s(  de  eùù-méme.  On  peut  dire  que  Boasuet  en  a  detiné  les  profit 
et  que  son  coup  d'oeil  d*aigle  a  devancé  l'expérience  acquise  de  nos  jours.  Damai 
livre,  point  de  pr^ugés  ;  point  de  concessions  à  l'orthodoxie.  Il  faut  qae  par  aa  waAr 
moat  intime  accordé  au  génie,  avant  que  le  hasard  ou  les  progrès  des  lamières  fÊ/t^ 
favorisé  les  grandes  découvertes,  il  faut,  dis-je,  que  Bossuet  se  soit  avoué  à  Ini  «à» 
l'impouibililé  d'enlever  i'àme  à  son  système  organique,  pour  avoir  fait  trois  fois,  èm 
«ae  seule  page,  une  concession  conu^ire  à  toutes  les  idées  admises  daas  les  éesteit 
aa  milieu  de  toute  la  vogue  du  Cartésianisme,  auquel,  jusqu'à  an  certain  poial,  il  a 
laissa  lui-même  entraîner. 

Ifons  nous  proposons  de  donner  une  nouvelle  édition  de  cet  ouvrage  TralaMat^ 
loiophlqoe,  et  nous  l'accompagnerons  d'un  commentaire  où  nous  remarquerons  M ^ 
l'auteur  se  rapproche  de  la  doctrine  moderne  sur  la  nature  mixte  de  l'hoaune;  • 
quoi  il  en  diffère;  quelles  erreurs  il  peut  avoir  commises  ;  de  quelles  vérités  iaaperc*** 
11  peut  avoir  jeté  le  germe,  et  enfin  quels  avantages  nos  écrivains  physiologistes  sut 
daas  le  cas  d'obtenir  sur  l'évèque  de  Meaux.  En  faisant  à  tous  une  part  boaorabKiB 
verra  que  celui-ci  n'a  pas  encore  beaucoup  vieilli.  Ce  n'est  point  une  lotte  qae  is* 
annonçons  ;  nous  aurions  affaire  à  un  trop  rude  jouteur.  Bussions-oons  qaelfMab 
raison  en  combattaat  an  livre  écrit,  depuis  plus  d'an  sièole,  sur  une  sdeiios  critfiéi 
avgourd'bai  par  des  savaos  du  premier  ordre,  on  verra  que  les  fautes  d*aa  puà 
homme  ont  toujours  quelque  chose  d'imposant  et  de  respectable. 

FIN. 


DERNIER  MOT  AU  LECTEUR. 


L'ouvrage  que  Ton  vient  de  lire ,  quand  il  parut  d'abord 
en  1817,  bientôt  après  en  1818  par  épuisement  de  la  pre- 
mière édition,  donna  lieu  à  des  objections,  à  des  critiques  et 
à  des  éloges.  Ces  derniers  appartenoient  à  une  bienveillance 
^i  méritoit  notre  gratitude,  et  nous  exprimâmes  celle-ci 
daii3  nos  réponses  aux  lettres  diverses  dont  nous  fûmes  bo- 
norés. 

.En  quelques  points  importans,  notre  doctrine  sur  le  beau 
tàt  attaquée  dans  une  thèse  soutenue  par  Tun  de  MM.  les 
agrégés  d'une  académie  de  département. 

La  même  théorie,  appliquée  à  la  moralité  de  la  vie  hu- 
aaiiie,  fut  adoptée  à  plusieurs  égards,  mais,  sous  d'autres 
rapports,  controversée  dans  une  thèse  latine  publiée  en  Al- 
lemagne. 

Un  savant  étranger,  résidant  à  Saint-Pétersbourg,  nous 
adressa  des  observations  sur  notre  livre  septième  des  Indue- 
Uans,  qui  traite  de  la  réintégration  de  Tctrc  spirituel  et  de 
Fétre  matériel,  c'est-à-dire  de  l'immortalité. 

Un  jeune  homme  livré  à  des  méditations  philosophiques, 
dans  une  lettre  trop  louangeuse  pour  que  nous  la  reprodui- 
sions ici  9  éleva  des  doutes  non  seulement  sur  notre  manière 
de  pressentir  les  intentions  divines  dans  la  perpétuité  iden- 
tique à  donner  à  notre  être,  mais  encore  sur  la  sincérité  de 
notre  propre  opinion ,  telle  que  nous  l'avons  émise  dans  les 
derniers  chapitres  de  notre  ouvrage. 

Enfin  le  Journal  supplémenUiire  des  sciences  médicales 


344 

nous  prêta  une  doctrine  aussi  opposée  à  nos  sentimens  qu'aux 
études  dont  nous  sommes  nourris. 

Ce  sont  les  réponses  succinctes  à  ces  critiques  et  à  ces  di- 
verses objections^  que  nous  allons  placer  sous  les  yeux  du  le^ 
teur.  Peutrétre  nos  pages  précédentes  y  trouverontrelles  an 
supplément  de  force,  dont  nous  nous  réjouirons  dans  rintérét 
d'une  morale  pratique ,  appuyée  sur  un  système  de  vérité. 


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LBTTRBS.  346 

▲  MONSIEUR  **j  AGRÉGÉ. 

Paris,  17  décembre  1829. 

Monsieur  9 

Quoique  je  croie  devoir  une  réponse  à  votre  réfutation  de 
ma  théorie  du  beau,  je  n'en  suis  pas  moins  votre  obligé.  En 
attaquant  mes  principes  sur  cette  matière,  vous  avez  rap- 
pelé implicitement  au  public,  ou  qu'ils  méritoient  son  atten- 
tion, ou  qu'ils  Tavoient  déjà  provoquée;  car,  en  morale  ou 
en  littérature ,  on  ne  réfute  que  ce  qui  vaut  la  peine  d'être 
combattu.  Maintenant  que  je  vous  ai  remercié  de  ce  que 
Yous  avez  fait  assez  de  cas  de  mes  aperçus,  pour  y  trouver  le 
sujet  d'une  thèse  négative  à  soutenir  en  votre  qualité  de  doc- 
teur, tâche  que  vous  avez  fournie  avec  un  talent  auquel  il 
m'est  agréable  de  rendre  hommage,  je  vais  hasarder  à  mon 
tour  quelques  observations  sur  votre  travail. 

Je  sais  que  vous  ne  pouviez  exposer  ma  théorie  dans  toute 
sa  force,  car  il  eût  fallu  pour  cela  lui  accorder  les  dévelop- 
pemens  qu'elle  a  trouvés  dans  mes  divers  ouvrages,  où  je  ne 
l'ai  jamais  perdue  de  vue;  mais,  après  l'avoir  présentée  dans 
son  principe  général ,  ne  pouviez-vous  pas  dire  que ,  de  la 
manière  dont  je  l'envisage ,  elle  dififère  absolument  de  celle 
des  écrivains  qui  se  sont  engagés  dans  la  même  discussion, 
puisque  I'utile,  à  mes  yeux,  ne  prend  son  caractère  de  beauté 
la  plus  élevée  qu'en  acquérant  un  titre  à  la  vertu?  Sous  ce 
rapport,  j'ai  peut-être  à  vous  reprocher  d'avoir  couvert  de 
votre  silence  l'analyse  de  quelques  qualités  que  j'ai  conduites 
de  l'individu  à  la  famille,  de  celle-ci  à  la  patrie,  et  de  la  pa- 
trie au  genre  humain  :  analyse  de  laquelle  il  résulte  que  ces 
qualités  estimables,  seulement  au  premier  degré,  arrivent 
au  sublime  en  atteignant  le  dernier,  parce  qu'alors  l'abné- 
gation y  satisfait  à  un  nombre  indéfini  d'intérêts.  Si  je  ne 
me  trompe,  ni  Helvétius  ni  Gondillac  n'ont  rien  avancé  de 
pareil. 

Vous  eussiez  pu  également  rappeler  mon  analyse  de  la 
femme^  où  il  n'y  a  pas  une  beauté  organique  qui  ne  réponde 


846  LBTT1IB8. 

à  un  besoin  de  sa  nature  procréante,  ou  à  la  satisfiBiction  de 
rétre  d'un  sexe  différent  avec  lequel  la  Providence  a  yoohi 
lui  ménager  des  rapports.  Vous  n'avez  fait  qu'effleurer  la 
difficulté  que  mes  pages  vous  offraient;  car,  vous  bornant i 
citer  un. cas  exceptionnel,  celui  d'un  époux  qui,  dans  cer- 
tains momens  où  l'on  semble  oublier  tout  près  d'une  femne 
aimable,  se  souvenait  trop  vivement  que  la  sienne  était  dé- 
pourvue du  signe  périodique  de  la  fécondité,  vous  m'tfei 
demandé  si  la  connoissance  d'une  semblable  erreur  de  It  at* 
ture  empécheroit  de  rendre  hommage  aux  beautés  de  k  Y^ 
nus  de  Médicis?  Oui,  Monsieur!  vous  répondraf^e  hardi- 
ment  pour  plusieurs  de  ceux  qui  en  seroient  instruits*  A 
l'égard  des  autres,  votre  question  péchera  par  un  définit  de 
logique ,  comme  vous  allez  le  voir  :  est-ce  que  cette  YéaVi 
stérile  ou  non,  n'en  aura  pas  moins  été  modelée  sur  un  tfp 
conforme  au  rôle  qui  lui  est  assigné  dans  la  reproduction  di 
l'espèce  ?  est-ce  que  ces  reins  ouverts  n'assurent  pas  un  et* 
pace  libre  à  la  maternité  ?  La  double  éminence  de  ce  sein  M 
promet>-elle  pas  une  table  au  convive  attendu  ?  et  la  eoopi 
du  festin  n'estrelle  pas  adroitement  disposée  pour  ses  lènti? 
Je  vous  le  demande,  en  vous  invitant  à  ne  pas  hésiter  dan 
votre  réponse  :  quoique  ce  sein  soit  déjà  doué  de  plusiem 
avantages  dans  un  ordre  de  choses  où  il  fallait  établir  dci 
liens  sympathiques  avant  de  pourvoir  à  des  moyens  d'exis- 
tence, dites-moi  si,  sans  sa  destination,  il  réveillerait  cha 
vous  des  idées  de  beauté;  dites-moi  si,  la  nature  ayant sot- 
mis  le  nouveau-né  à  d'autres  lois  de  nutrition ,  la  beauté  u 
se  déplacerait  pas,  à  vos  yeux,  sur  l'heure,  pour  s'attacbir 
au  nouvel  organe  investi  des  mêmes  fonctions? 

Quand  je  vous  ai  parlé  du  Jupiter  Olympien  et  del'Apolki 
du  Belvédère,  n'ai-je  pas  été  le  premier  à  vous  faire  remI^ 
quer  que,  par  l'examen  de  ces  chefs-d'œuvre,  vous  pasiici 
d'un  ordre  ordinaire  de  phénomènes  à  un  ordre  surnaturel? 
Ici  nous  trouverons  donc  des  beautés  où  Vutite  changera  de 
caractère.  Ces  deux  statues,  après  avoir  réveillé  dans  notre 
esprit  des  idées  de  force  et  de  grandeur,  nous  livrent  à  des 
sentimens  en  harmonie  avec  des  besoins  d'une  nouvelle  eh 
pèce.  Quand  l'élévation  de  pensée  qui  éclate  sur  le  front  de 
l'une  nous  a  révélé  la  majesté  du  grand  Être,  la  même  pro- 


UETTBia.  84T 

fondear  dMntdligence  nous  parle  aussi  de  sa  jastice,  et  dès 
Ion  un  puissant  recours  est  garanti  à  la  vertu.  Or  qu'y  a- 
t^il  de  meilleur,  de  plus  utile,  de  plus  nécessaire  au  monde, 
que  la  Justice  armée  de  la  force,  que  cette  justice  à  l'aspect 
de  laquelle  le  crime  pâlit  et  l'innocence  se  rassure? 

Pour  ce  qui  est  de  la  seconde  de  ces  statues  (l'Apollon), 
elle  tient,  comme  je  l'ai  démontré  ailleurs,  du  Ganymède,  du 
Baochus,  de  l'Antinous,  de  l'Hermaphrodite  et  de  toutes  les 
productions  du  ciseau  antique,  où,  par  un  mélange  adouci 
de  formes,  les  deux  sexes  se  confondent.  Voilà  le  principal 
eecrel  du  charme  que  nous  y  trouvons,  et  sans  lequel  elles 
n'exciteraient  pas  notre  admiration  au  même  degré,  dus-* 
siona-nous  reconnaître  que  le  léger  frémissement  des  lèyrea 
Qt  des  narines,  dans  le  chef-d'œuvre  dont  nous  nous  occu- 
pons,  exprime  un  dédain  d'autant  plus  superbe  que  la  ré- 
l^on  frontale  a  plus  de  hauteur  et  de  dignité. 

Dans  tout  cela,  rien  d'abstrait,  rien  d'inexplicable  par  les 
nmples  données  de  l'expérience.  Pour  se  rendre  compte  de 
pareils  effets,  avec  la  doctrine  que  vous  combattez,  on  n'a 
plos  besoin  de  recourir  à  des  aperceptione  rationnellet  et 
jfTéalablee,  ressource  empruntée  de  Platon ,  qui  voyait  dans 
le  sentiment  du  beau  et  de  l'honnête  de  simples  réminis- 
cences de  nos  âmes,  sans  doute  transportées  d'une  vie  ant^ 
rieure  dans  une  économie  subséquente*  Dès  aujourd'hui, 
TOUS  savez  pourquoi  une  chose  est  belle,  pourquoi  par  con- 
séquent elle  vous  plaît,  ce  qui  vous  dispensera  de  dire  mys- 
térieusement, à*  l'oreille  des  adeptes,  qu*€lle  voue  plaît  parée 
qu^dle  est  belle,  qu'elle  est  belle  parce  qu'elle  est  conforme  à 
Vardre,  et  d'en  rester  là,  comme  devant  une  borne  infran- 
chissable. 

Certainement,  Monsieur,  l'ordre  est  une  chose  excellente; 
mais  il  n'est  point  le  but  de  ce  qui  existe  :  c'est  comme 
moyen  de  conservation  et  de  perpétuité  dans  la  nature,  que 
je  l'admire;  c'est  comme  tel  qu'il  aura  mes  hommages  et 
qu'il  me  paraîtra  ravissant.  L'on  nous  parle  de  la  majesté 
des  cieux  et  de  l'éloquence  avec  laquelle  le  firmament  rar 
conte  la  gloire  de  son  auteur.  On  a  raison ,  car  l'esprit  con- 
templatif s'élance  aussitôt  par-delà  les  sphères,  pour  y  cher- 
cher l'architecte  qui  les  pousse  et  les  retient  sans  cesse  sur  la 


348  LBTTIŒS.  * 

tangmte  de  leur  orlMte.  H  y  a  dans  cette  vue.  Ion 
qu'elle  n'est  pas  accompagnée  de  connoissancet  astroBoai- 
qaes,  cpndque  chose  d'immense  qui  redresse»  pour  le  spsa* 
tatear,  le  désordre  apparent  de  la  voftte  céleste»  où  des  afr 
liers  de  masses  Yoyageases,  semées  an  hasard,  semblmiol 
prêtes  à  s'abhner  et  à  se  confondre.  Je  m'humilie  devant  h 
loi  qui  les  r^t;  je  sais,  en  effet,  que  cette  loi,  émanée  d*ai 
volonté  forte,  conserve  la  création,  dans  laquelle  j'( 
une  place  imperceptible  sous  le  rapport  de  mes 
mais  très-importante,  si  j'en  juge  par  la  perspective  qrt 
ouvrent  à  mes  regards.  Mon  être  s'agrandit  en 
dé  ce  spectacle;  je  me  dis  qu'on  a  voulu  foire  quelque 
de  moi,  j'en  suis  reconnoissant,  je  m'y  abtme,  et  j'i 

n  me  faudroit  plus  que  l'étendue  d'une  lettre  poâr  li* 
pondre  aux  objections  renfermées  dans  une  thèse  de  tMk 
pages  in-4<>;  cependant  je  vais  me  permettre  encore  qoiàfk 
annotations. 

^  Vous  me  dites.  Monsieur,  que  la  clémence  ne  tire  pvÉi 
beauté  du  sentiment  que  chacun  a,  en  soi,  de  l'effort  qMI| 
a  dû  coûter  et  de  ruiilité  dont  elle  est  pour  tous,  utililè  fM 
j'ai  reconnue  en  ajoutant  que  le  prince  ne  calme  pes  hl 
craintes  de  ses  sujets  sans  mettre  un  terme  aux  siennes  |it* 
près,  et  sans  consoler  la  patrie  déchirée  par  les  guerracit 
viles.  Après  avoir  rappelé  que  cette  clémence  a  quelqoeftb 
encouragé  la  révolte  ou  enhardi  le  crime,  vous  remarqw 
qu'ainsi  le  sort  peut  attacher  les  suites  les  plus  fïineilaà 
l'action  la  plus  noble,  qui  pour  cela  sera  loin  de  perdre ■ 
beauté  originelle. 

Je  prends  acte  de  votre  déclaration ,  car  je  n'ai  rien  fi^ 
tendu  de  contraire.  En  effet,  que  la  clémence  désaraeii 
non  les  ennemis  personnels  du  monarque  (  chose  qui  a  pHH 
que  toujours  lieu  à  l'avantage  de  celui-ci),  elle  ne  laisse  |tf 
d'annoncer  à  chacun  qu'il  peut  dormir  en  paix  sous  Yen 
du  toit  domestique  ;  elle  promet  une  fin  aux  réactions  frit 
après  les  guerres  intestines,  épuisent  le  sang  des  penplfli;(l 
comme  elle  agit  sur  une  plus  large  surface  que  le  peiÂs 
accordé  par  un  simple  individu  à  une  simple  injure,  ecMHi 
elle  exige  le  sacrifice  d'un  ressentiment  qui  n'est  pei  é^ 
pourvu  de  forces,  il  n'y  a  pas  de  doute  qu'en  tranqnilliail  1^ 


LETTRES.  849 

in  nombre  considérable  d'existences,  elle  ne  doive  aspirer 
HZ  titres  les  plus  élevés.  Ici  donc  le  succès  ne  changera  rien 
l'appréciation.  Si  Henri  IV  avoit  pardonné  une  quatrième 
}is  au  duc  de  Biron,  il  en  eût  été,  certes,  plus  haut  placé 
ans  l'histoire,  dût  tant  de  longanimité  ne  pas  faire  tomber 
»  armes  des  mains  d'un  conspirateur  ingrat  !  Dans  ce  der- 
ier  cas,  au  lieu  d'être  plaint,  celui-ci  ne  seroit  plus  qu'un 
bjet  d'exécration,  pour  avoir  presque  compromis  la  destinée 
^une  vertu  dont  l'exil  au  ciel  devicndroit  pour  la  terre  une 
alamité  publique.  Encore  la  clémence,  dans  cette  retraite 
agoste,  continueroit-elle  k  être  invoquée  comme  le  moins 
outeux  de  nos  titres  aux  bontés  du  Tout-Puissant. 
Essayons  une  autre  application  du  même  principe.  Vous 
vrez  ainsi  que  moi ,  Monsieur,  que  le  but  principal  de  la 
Siieipline  militaire  est  de  vaincre  l'ennemi  ou  de  lui  résis- 
BT.  Voilà  pourtant  que,  contre  Tordre  de  son  père,  consul 
n  quête  de  nouveaux  augures,  un  citoyen  romain,  après 
voir  remporté  une  victoire  complète  sur  l'armée  qu'il  vient 
l'attaquer,  est  condamné  à  mort  !  Pourquoi  ne  s'emporte- 
-on  pas  contre  cette  sévérité  extrême?  parce  qu'il  vaut  mieux 
onaerver  à  la  guerre  le  respect  de  la  discipline,  qui  fait  ga- 
iner cent  batailles,  que  de  gagner  une  seule  bataille  en 
ferdant  la  discipline,  dont  l'oubli  amène  infailliblement  la 
liate  des  empires.  Ainsi  en  est-il  de  la  clémence  :  tout  le 
nonde  se  rassure  par  elle;  dans  les  troubles  publics,  il  n'est 
lersonne  qui  puisse  se  flatter  de  n'y  avoir  point  recours  ;  le 
bible  comme  le  puissant  y  trouvent  leur  sûreté;  pour  une 
bis  qu'elle  aura  échoué,  cinquante  fois  elle  aura  rendu  la 
paix  à  des  villes  entières,  et  elle  aura  couvert  de  son  amnistie 
L'espèce  humaine  !  Qu'y  a-t-il  donc  de  meilleur  au  monde  ? 
que  nous  indiquerez-vous  de  plus  essentiellement  utile? 

Continuons  à  passer  en  revue  vos  objections.  Lorsque  j'ai 
arraché  à  la  fureur  d'ennemis  implacables  un  honnête  homme 
caché  dans  mon  appartement,  lorsque  j'y  suis  parvenu  par 
un  mensonge  auquel  ils  ont  ajouté  foi ,  vous  avez  été  réduit 
k  soutenir,  en  l'honneur  de  la  heauté  de  la  vérité  pure,  de  la 
vérité  abstraite,  que  je  devais  plutôt  périr  sur  le  corps  de 
iQon  ami  avec  la  certitude  de  l'impuissance  du  secours  que 
je  lui  apporterais.  Par  respect  pour  votre  laVeTil  eV.  ^\«  \^ 

1^ 


360  LETTRES. 

droiture  de  ?os  intentions,  je  me  bornerai,  monsieur,  à  voot 
répondre  qu'avant  de  juger  le  mensonge  officieux,  dont  pro- 
bablement vous  vous  rendriez  vous-même  coupable  en  p^ 
reille  conjoncture  au  mépris  de  tous  les  mouvemens  on- 
toires,  nous  ne  saurions  nous  dispenser  de  reconnottre  id 
la  beauté  propre  à  la  vérité,  c'est-à-dire  son  utilité  duïùk 
et  permanente,  ainsi  que  nous  en  avons  agi  à  l'égard  de  h 
discipline  militaire.  A  quoi  nous  ajouterons  que  le  jeune  gé- 
néral ayant  été  acquitté  par  un  plébiscite,  vous  vous  réjoit^ 
riez  également  d'avoir  à  me  pardonner  le  mensonge  eoDi(^ 
vateur  d'un  être  de  mon  espèce.  Pour  me  servir  d'une  ca^ 
pression  de  Stem,  l'ange  enregistrateur,  par  ses  It^nm^m 
e£faceroit  la  trace,  avant  de  présenter  le  livre  d'inscriptioi 
à  l'Éternel. 

Entrons  davantage  dans  votre  idée.  Supposons  que,  fidèkl 
à  votre  doctrine  du  beau  absolu,  mon  ami  et  moi,  noM 
eussions  péri  victimes,  sans  défense,  de  ma  véracité:  que* 
ques-uns  nous  eussent  donné  des  larmes;  le  plus  put 
nombre  m'eût  blâmé  par  un  instinct  de  raison  qui  eût  il 
à  tous  que  la  vérité,  comme  ce  qu'il  y  a  de  plus  excellent  M 
la  terre ,  est  destinée  à  édifier,  non  à  renverser,  à  consenOi 
non  à  détruire  ;  et  je  n'eusse  obtenu  l'approbation  d'un  pU- 
losophe  rigoureusement  attaché  à  vos  principes  qu'en  M- 
nière  d'hommage  rendu  à  rutilité  universelle  de  la  vèrilèi 
dont  il  serait  dangereux  de  jamais  s'écarter,  tant  le  respcd 
qu'on  lui  doit  importe  à  la  conservation  de  l'ordre  sociii! 

Vous  vous  êtes  donc  trompé,  Monsieur,  en  me  faisant  ttt 
par  induction  que  tutile  vaut  mieux  que  le  juste*  Ce  \kt 
pbème  ne  sortira  pas  plus  de  ma  bouche  qu'on  n'a  eu  à  Filh 
puter  au  peuple  d'Athènes,  lorsqu'il  rejeta  la  propoiilifl 
de  Thémistocle  sur  l'exposé  d'Aristide  ;  mais  je  dirai  qat  k  T 
Justice  étant  ce  qu'il  y  a  de  plus  utile,  de  plus  néoottiff  i 
au  monde,  il  faut  fouler  aux  pieds  toute  utilité  apptrorii  I 
ou  transitoire  fondée  sur  l'injustice,  pour  nous  alUcberi  I.' 
cette  équité  de  tous  les  temps,  de  toutes  les  conjoncturel»  4*  ' 
prononce  ses  oracles  irréfragables  au  fond  de  notre  eos^  .^ 
science,  qui  les  prononce  souvent  contre  nous-mêmes,  et  q>  I  '' 
nous  apprend  alors  à  consentir  à  l'ajournement  de  noor, 
bonheur;  car  c'esl  bveu  ici  que  l'on  commence  à  porter  s0 


LBTTRBS.  Sftl 

MIS  sur  le  domaine  de  la  religion.  Ayant  de  nous  enfoncer 
[avantage  dans  cette  route,  nous  aurions  à  prouver,  sans 
léroger  en  aucune  façon  à  nos  principes,  qu'il  n'est  point 
d-bas  de  sacrifice  si  complet  où  T individualité  s'efiace  en- 
îèrement.  On  peut  aller  jusqu'à  s'immoler  dans  la  vie  pré- 
ente,  mais  Tétre  se  transporte  dans  une  vie  future.  Si,  contre 
mi»  expérience  de  la  marche  de  notre  nature,  il  consentait 
Ba  pas  s'y  voir  en  personne,  il  déléguerait  à  d'autres  in- 
BUigeoces  le  soin  de  le  perpétuer  par  leurs  souvenirs.  C'est 
I  simple  fusilier,  qui,  tombant  frappé  d'un  coup  mortel, 
a  dit  qu'on  parlera  encore  de  lui  au  prochain  bivouac.  Il 
\*j  a  pas  eu  de  suicide  qui,  d'une  manière  directe  ou  indi- 
BCte,  n'ait  fait  un  appel  à  ce  sentiment. 
Yous  finissez  par  me  demander  pourquoi  la  vertu,  fille 
9  la  vérité,  ne  serait  pas  belle  de  ses  propres  charmes?  Je 
Wk§  répondrai  quand  vous  m'aurez  trouvé  une  vertu  qui 
la  sera  utile  ni  au  bien-être  physique,  ni  à  l'amélioration 
aorale  de  l'individu  ou  de  l'espèce.  Si  vous  venez  à  en  ren- 
ontrer  de  cette  sorte,  et  je  crois  que  le  monachisme  pourra 
Hm  en  offrir,  je  vous  dirai  que  nous  ne  nous  entendons 
ios*  J'ai  d^à  quelques  motifs  de  craindre,  Monsieur,  que 
a  me  sois  trop  mal  expliqué  pour  que  le  sens  de  mes  pa- 
Wlfli  ait  été  toujours  ^rfaitement  compris  ;  car  je  me  suis 
Rirpris  plus  d'une  fois,  dans  votre  thèse,  disant  ce  que  je 
ièvoulois  pas  dire.  Au  reste,  dans  le  siècle  où  nous  vivons, 
ja  crois  qu'il  y  aura  toujours  de  l'avantage  à  rattacher  à 
ÉMque  chose  de  positif  les  vérités  conservatrices  de  l'ordre: 
■  est  Iran  qu'en  les  respectant  on  sache  qu'on  ne  se  nuit 

&à  soi-même.  Jusqu'ici  on  a  trop  promené  l'homme  dans 
régions  de  l'idéalisme;  la  morale  permet  qu'on  lui  parle 
ii  kngue  de  ses  véritables  intérêts,  qui  ne  sont  pas  circon- 
■crits  dans  l'économie  présente.  L'essentiel  serait  peut-être 
rik  ne  pu  trop  charger  son  horizon  de  tableaux  fantastiques. 
Vous  êtes  jeune,  Monsieur  $  votre  imagination  est  plus  riche 
QQft  la  mienne;  les  couleurs  ont  déjà  pâli  sur  ma  palette; 
Q  viendra  sans  doute  un  jour  où  vous  aurez  le  malheur  de 
^'entendre  mieux. 


852  LETTRES. 


A  MONSIEUR  ÉHILE  S^^^,  A  SAINT-PÉTERSMUE6. 


Monsieur, 

J'ai  Fair  d'être  coupable  de  négligence,  peut-être 
envers  vous,  et  il  n'en  est  rien.  — J'ai  lu  avec  la  plus  graÉ 
attention  et  la  lettre  que  vous  m'avez  fait  l'honnev  i 
m'adresser,  ce  dernier  mois  d'août,  sur  vos  incertitude  li 
lativement  à  la  persistance  de  la  mémoire  après  le  txt/Ê 
et  l'écrit  remarquable  que  vous  y  avez  joint  et  où  Fm  i 
croit  fondé  à  résoudre  ces  doutes  d'une  manière  négtthi 
si  je  ne  vous  ai  pas  plus  tôt  répondu,  c'est  que,  ne  partmjM 
pas  l'opinion  du  conseiller  prussien  dans  cette  matière  il 
portante ,  je  me  propose  de  la  combattre.  Pour  cela  il  ii 
du  temps,  et  c'est  une  chose  qui  me  manque,  dépendait | 
ne  vous  dissimulerai  pas  que  j'ai  trouvé  dans  vos  pipi 
comme  dans  celles  de  M.  Grawel,  un  tel  intérêt,  quejeiw 
demanderai  la  permission  de  mettre  les  unes  et  les  avln 
sous  les  yeux  de  mes  lecteurs  dans  la  troisième  éditioi  i 
mes  Inductions  morales  et  physiologiques.  J'attends  qiil 
ques  instans  de  repos  pour  me  livrer  à  ce  travail,  apHs  It 
quel  je  laisserai  mon  livre  tel  qu'il  sera. 

Ainsi,  Monsieur ,  j'essayerai  de  lever  vos  doutes  ;  je  M 
propose  même  de  vous  amener  à  mon  sentiment  par  desa^ 
tifs  dont  vous  reconnoitrez  la  force.  C'est  un  beau  sujet  à 
discussion.  Il  intéresse  notre  avenir,  et  il  peut  avoir  m 
heureuse  influence  sur  la  vie  présente,  soit  en  réglant  H 
désirs,  soit  en  amortissant  nos  peines.  , 

Je  ne  prévois  pas  qu'avant  l'été  prochain  je  fasse  cdH 
publication,  de  laquelle  les  yeux  des  lecteurs  seroient  bip 
détournés  par  les  grands  intérêts  qui  nous  envahissent  ai- 
jourd'hui.  La  nation  française  est  dans  un  état  de  lotte, H 
par  la  nature  même  de  mes  devoirs  je  suis  obligé  d'y  preiKli* 
part  ^  Veuille  la  Providence  terminer  au  plus  tôt  ces  débiK 

*  Des  occapttioni  de  diTene  nature  me  détournèrent  du  soin  anqnd  j'avoii  le  F"'" 
de  me  liTrer  pu  une  uovfeU«  v^^Uo^Uon  des  Inductiont.  Il  en  fot  de  aésM  dertf*' 


LETTRES.  353 

isant  jouir  tons  en  masse  et  chacun  en  particulier  du 
|ue  sa  bonté  a  sans  doute  réservé  à  ses  enfans  !  Vous 
)lus  heureux  chez  vous,  Monsieur;  sous  la  protection 
itre  généreux  prince,  il  vous  est  donné  de  cultiver  en 
les  lettres  et  la  philosophie  ;  vous  améliorez  insensi- 
ent  votre  situation  sociale,  et  vous  arriverez  ainsi  sans 
aoce,  et  par  conséquent  sans  choc  trop  violent ^  à  un 
(  de  choses  où  les  droits  de  tous  seront  garantis. 
mis  flatté,  Monsieur,  que  les  Inductions  aient  pénétré 
Bssie  et  qu'elles  s'y  soient  fait  des  amis.  Il  me  sera 
de  penser  quelquefois  que  leur  auteur  n'est  pas  étran- 
i  cette  bienveillance.  Déjà  vous  me  faites  éprouver  les 
>  de  celle-ci  ;  c'est  vous  dire  que  si  je  ne  prends  pas  à 
;tre  les  choses  obligeantes  que  vous  avez  bien  voulu 
rire,  au  moins  je  m'abandonne  sans  réserve  au  senti- 
;  de  gratitude  qu'elles  doivent  m'inspirer. 
fez  persuadé^  Monsieur,  etc.  R. 

Paris,  20  octobre  1820. 


I  VItUroduetion  à  la  cODooissanoe  de  Dieu  et  de  8oi>mème,  ouvrage  admirable 
net,  siir  lequel  j'avois  promis  d'émettre  une  opinion  motivée.  D'autres  travaux 
«ètenl  les  loisirs  dont  il  m'ëtoit  permis  de  disposer.  Si  je  Tus  entraîné  vers  la 
e  du  roman,  c'est  que  je  crus  trouver,  dans  ce  genre  de  composition,  un  cadre 
1  n'assurant  un  plus  grand  nombre  de  lecteurs,  seroit  susceptible  de  s'ouvrir  à 
eussions  importantes  sur  des  sujets  à  l'ordre  du  jour,  telle  que  la  liberté  reli- 
I  la  peine  de  mort,  le  beau  dans  les  arts  d'imitation,  l'influence  de  la  musique 
■œnrs,  et  par  réaction,  celle  des  mœurs  sur  la  musique.  Le  célèbre  Gœthe  m'a- 
Mné  Texemple  de  ce  genre  d'études,  dans  son  Wilhm  meyster.  Ainsi  parurent 
iivcnent  le  Demûr  des  fiMumanoir ,  Frédéric  Styndhal,  SaphirOy  Une  fin  de 
ouvrages  tous  dépositaires  de  mes  pensées  les  plus  intimes,  et  que  le  public  a 
Milu  honorer  de  son  indulgence. 

iudaiit  je  n'ai  pas  absolument  manqué  de  parole  à  mon  correspondant  russe  ;  et, 
encore,  comme  je  le  souhaite  de  tout  mon  cœur,  il  en  trouvera  la  preuve  dans 
•Use  qui  va  suivre,  telle  à  peu  près  que  je  l'avois  adressée  sur  le  sujet  même  qui 
<xé  son  attention,  à  un  jeune  philosophe  des  environs  de  Paris. 


^<i. 


LETTRES.  S56 

forcé  aussi  de  reconnottre  que  le  pouvoir  organisateur  de 
mon  être  a  préparé  en  moi  une  simple  ébauche  qu'il  se  ré^ 
serre  de  parachever  sans  altération  de  son  type  primordial. 
Où?  quand?  c'est  ce  que  je  ne  saurois  dire. 

En  deux  mots,  Je  conçois  l'homme,  tel  qu'il  est,  susceiH 
Uble  de  devenir,  sous  la  main  de  son  auteur,  plus  noble  dans 
ses  désirs,  plus  élevé  dans  ses  aperçus,  et  par  conséquent 
plus  épuré  dans  ses  jouissances,  que  ne  le  montre  cette  vie 
périssable.  A  mes  yeux,  mon  être  comporte  un  accroissement 
ou  une  réduction  possible  dont  le  secret  m'échappe ,  mais 
a'implique  aucune  contradiction  avec  les  données  présentes 
é»  mon  existence.  Mes  voeux,  dès  ici-bas,  plus  vastes  que  mes 
moyens,  me  mettent  sur  la  trace  d'une  probabilité  de  per- 
fectionnement accessible  à  ma  nature  même.  L'enfant,  à 
peine  sorti  du  sein  de  sa  mère,  se  livre  à  des  mouvemens, 
il  agite  ses  membres  dans  le  berceau,  il  essaie  des  pas  sur 
le  sol^  parce  qu'il  est  destiné  à  y  marcher  :  l'homme  s'in- 
quiète dans  la  vie  actuelle  ;  après  l'avoir  secouée  comme  un 
fardeau  dont  il  voudroit  se  dégager,  il  s'élance  vers  l'infini  ; 
il  y  cherche  en  quelque  sorte  un  domicile  et  il  s'y  établit  par 
anticipation,  parce  qu'il  est  destiné  à  ce  séjour  inconnu.  On 
SMToit  tenté  de  dire  que,  de  longue  main,  il  a  contracté  avec 
le  ciel  un  droit  d'hospitalité  qui  lui  assure  son  avenir. 

L'homme  n'est  donc  point  une  œuvre  achevée.  Nous  ne 
pouvons  ni  chercher,  ni  dire  les  transformations  auxquelles 
le  soumettra  la  volonté  qui  l'a  jeté  en  manière  de  chrysa- 
lide sur  cette  terre  de  pèlerinage.  Ce  qu'il  y  a  de  certain, 
c'est  qu'il  s'y  préparc  une  destinée  ascendante  ou  descen- 
dante, suivant  ses  divers  degrés  de  mérite.  Aux  yeux  du 
sage,  la  mort  ne  sera  jamais  qu'un  état  voilé.  La  tombe 
a  vainement  reçu  la  dépouille  des  générations  qui  se 
succèdent  sur  la  surface  du  globe  ;  à  tort,  vous  lui  deman- 
deriez l'homme  :  il  n'est  pas  là.  Une  justice  toute-puissante 
l'aura  fait  revivre  ailleurs.  Dépositaire  fidèle  des  pensées, 
des  vœux,  des  intentions  et  des  actes  de  la  vie  passée,  après 
avoir  relié  cet  ensemble  moral,  comme  les  faisceaux  des  lic- 
teurs de  l'ancienne  Rome,  elle  leur  aura  donné  un  centre 
de  perceptions,  riche  de  bons  ou  de  terribles  souvenirs  ! 

L'être  humain^  en  effet,  n'est  susceptible  d'è,Vte\«K»i\«M\- 


356  LETTRES. 

tué  que  par  la  mémoire.  Son  identité  est  à  ce  prix.  Qu'elle 
lui  soit  rendue  par  l'adjonction  d'un  système  nerveux  ou 
autrement»  il  n'importe.  Le  juge  devant  lequel  il  doit  pa- 
rottre  ne  manquera  pas  de  moyens  d'exécution.  C'est  lepaaé 
qui  est  à  punir  ou  à  récompenser  :  l'avenir  doit  donc  être  soli- 
daire du  passé  et  en  avoir  la  conscience.  Le  Léthé  du  pap- 
nisme  n'étoit  qu'une  fiction  repoussée  par  ses  auteurs  même, 
c'estrà-dire  par  les  poètes  »  prêtres  primitifs  des  nation. 
Achille  a  bu  dans  ce  fleuve,  Agamemnon  y  a  bu,  Didon  wuà; 
cependant  Homère  et  Virgile  ne  leur  ont  enlevé  aucun  de 
leurs  souvenirs  ;  et  la  belle  Tyrienne,  blessée  au  cœur,  fcit 
l'ingrat  qui  l'a  délaissée  et  sur  lequel  elle  jette  un  regard  de 
courroux,  torva  tuentem.  {Enéide,  1.  vi.) 

Ce  que  je  vous  écris  là,  Monsieur,  me  semble  tout  simpk^ 
tout  naturel.  Depuis  que  le  soleil  nous  éclaire,  la  raison  et 
le  bon  sens  le  plus  ordinaire  nous  apprennent  que  la  oons^ 
quenoe  doit  naître  des  prémisses.  Le  coup  ne  peut  frapper  ia 
innocent,  la  faveur  s'attacher  à  un  être  qui  ne  se  ooi^ 
nott.aucun  mérite  :  supposer  que  Dieu,  l'équité  même,  In- 
tervertira cet  ordre,  ce  seroit  ne  voir  en  lui  qu'un  sophisle 
ou  une  volonté  sans  discernement.  Autant  vaudroit  tu 
blasphème  ^  Quant  aux  difficultés  d'arranger  tout  cela, 
elles  m'embarrassent  peu.  Je  suis  persuadé  que  nous  serons 
un  jour  surpris  de  n'avoir  pas  eu  plus  tôt,  au  moins,  un  lé- 
ger soupçon  des  procédés  par  lesquels  la  perpétuité  de  n^ 
tre  existence  se  trouvera  assurée. 

Non  seulement  l'homme  n'est  point  un  être  fixé;  mail 
dès  ici-bas  il  se  grandit,  il  s'améliore,  ce  à  quoi  il  parvient 
par  la  seule  force  de  son  entendement,  ou  par  les  travaux 
successifs  des  générations  dont  l'ensemble  représente  Yesr 
pèce  entière.  Remarquez  toutefois  qu'au  milieu  de  nos  ef- 
forts les  plus  heureux,  il  nous  est  donné  d'entrevoir  un  poiat 
de  perfection,  dont  notre  sentiment  intime  voudroit  <e 
rapprocher  et  qui  échappe  sans  cesse  à  nos  désirs.  Notf 
dressons  l'obélisque  vers  la  nue,  nous  portons  le  signe  de 
notre  existence  passagère  dans  le  ciel;  nous  y  lançons,  i 


*  Le  rulaiile  ft*t-l41  pu  dit  en  fuhmX  d«  néduAi  :  «t  rtrwm  •orw»  m»"** 
rieturf 


LETTRES.  357 

lien  dire^  celle-ci.  En  quoi  différons-nous  donc  de  Tinsecte 
ilé  qui  s'élève  vers  la  cime  d'un  arbre  pour  y  suspendre 
s  tombeau  d'où  sortira  la  plus  brillante  des  métamorpho- 
es?  force  nous  est  de  croire  à  l'instinct  de  cet  être  inférieur; 
ourquoi  ne  pas  croire  au  sentiment,  qui  est  aussi  l'instinct 
e  l'homme  ?  la  nature  n'a  pas  départi  en  vain  l'un  aux 
nimaux;  en  nous  accordant  l'autre,  n'auroit-elle  voulu 
romper  que  nous  seuls  ? 

Maintenant,  Monsieur,  que  je  crois  vous  avoir  démontré 
ne  l'état  de  chacun  de  nous  se  réduit  à  celui  d'une  sim- 
le  ébauche  sur  ce  globe  sublunaire,  j'ajouterai  que  cette 
bauche  est  d'un  jet  trop  hardi  pour  une  destinée  unique- 
lent  terrestre. 

A  coup  sûr,  il  y  a  plus  d'intelligence  dans  l'homme, 
lus  de  connoissancc  des  choses  extérieures  et  latentes,  qu'il 
'en  lalloit  pour  assurer  ici-bas  le  bonheur  de  Tcspècc  et 
es  individus.  Avec  moins  de  portée  dans  les  facultés  intel- 
actuelles,  le  genre  humain  eût  pu  fleurir,  comme  une  co- 
mie  paisible  à  l'ombre  des  hêtres  et  des  latanicrs,  suivant 
»  zones  sous  lesquelles  il  eût  été  appelé  à  l'existence.  Ses 
lalheurs  présens  dérivent  d^  son  activité  même,  ses  cn- 
iuis  et  ses  inquiétudes  d'un  but  insaisissable.  Moins  ingc- 
lieux,  moins  penseur,  il  seroit  moins  à  plaindre.  11  a  été 
lit  trop  grand  pour  être  renfermé  dans  la  vie  du  jour  où 
l  étouffe;  d'autre  part,  elle  lui  a  donné  trop  le  sentiment 
le  sa  foiblesse  organique,  pour  qu'il  ne  regarde  pas  sa  si- 
aation  comme  transitoire.  Divinité  égarée  au  milieu  de  la 
Téation  apparente,  il  aspire  à  l'Olympe  ;  vermisseau  ram- 
pant sur  la  terre,  il  s'indigne  de  son  rôle;  et,  entre  tous 
es  êtres  qui  s'y  meuvent,  il  est  le  seul  qui,  se  croyant  des- 
iné  à  quelque  chose  de  mieux,  ait  à  dévorer  son  humilia- 
ion.  Ce  mystère  ne  seroit  qu'un  contre-sens,  s'il  ne  portoit 
n  lui-même  l'explication  que  les  sages  de  toutes  les  con- 
l'ées  y  ont  aperçue.  L'enfant  d'Alcmène  rendra  au  sol  ce 
u'il  en  a  tiré ,  le  fils  d'un  dieu  remontera  vers  sa  noble 
Hgine.  Hercule  sur  le  mont  OEta  nous  offre  un  symbole 
'*appant  du  départ  des  deux  natures,  puisque  dans  la  mort 
u  héros,  le  ciel  et  la  terre  reprennent  chacun  ce  qui  leur 
Ppartient. 


S68  LETTRES. 

Je  80iihaite>  Monsienr,  que  ces  rapides  èdtircissemiÉ 
tous  suffisent»  ainsi  qn'à  vos  honorables  amis.  iP^ersnadé  is 
la  loyauté  avec  laquelle  vous  interrogez»  en  lear  BOBiy  ai 
homme  qui  ne  pouvoit  être  enlevé  aux  études  philosoplit* 
ques»  douce  occupation  de  sa  vie  présente,  que  par  le  M* 
sir  de  coopérer  aux  vues  de  la  Providence  en  oontrihaail 
aux  pro(près  de  la  morale  publique»  je  vous  ai  répondu  nm 
franchise.  Groyez-le,  Monsieur»  je  ne  ponvois  avoir  d^M 
foi  que  celle  dont  dépose  le  livre  qui  m'a  valu  votre  m- 
respondance.  Parmi  ceux  de  mes  lecteurs  qui  la  parfagn( 
ou  qui  y  voient  au  moins  une  belle  et  consolante  pniitli* 
lité»  j'aurois  le  droit  de  citer  des  noms  éminens  en 
et  en  vertu.  Si  j'en  fais  la  remarque»  ce  n'est  pas  pour 
glorifier  dans  mes  foibles  travaux,  mais  pour  vous 
que  j'ai  bien  jugé  mon  pays  en  lui  offrant  une  philosoflb 
religieuse.  C'est  au  moins  un  avantage  qui  me  resteia  9Ê 
quelques-uns  de  mes  devanciers. 

J'ai  l'honneur  d'être,  Monsieur,  etc.»  etc. 

K. 

A  MONâlEUE  PANGKOUKE, 

Propriëtaire-éditeiir  du  Journal  tupplémentairê  du  Scmee»  miiiCÊki 

Monsieur, 

Je  professe  une  telle  considération  pour  les  coUalM' 
teurs  du  Journal  supplémentaire  des  sciences  médicaHji 
suis  uni  avec  quelques-uns  par  des  liens  d'une  estime  iM 
proque  si  chère  &  ma  pensée,  qu'il  m'en  coûte  de  rédtf' 
contre  un  article  inséré  dans  votre  dernier  numéro  ff 
M.  ***f  article  où,  par  occasion,  ce  jeune  auteur  parle  d^ 
ouvrage  qu'il  me  semble  n'avoir  pas  lu  ou  n'avoir  qaelii^ 
légèrement  examiné;  je  veux  parler  de  mes  IndmetU^n^  IN 
raies  et  physiologiqueê.  Si  le  paragraphe  qui  me  eonciV  |i« 
se  bomoit  à  n'offrir  qu'une  teinte  de  malveillance,  J8 
tairois  ;  car  un  écrivain  n'a  que  par  son  seul  talent  le  dnk*  1^ , 
se  faire  aimer  lui  et  ses  ouvrages.  Tant  pis  pour  lui»  slls^l^i 
spire  aucun  intérêt,  il  doit  en  porter  la  peine;  maisil  f^f^ 
exiger  aussi  qu'on  ne  Yuv  \fi^\A  v^  des  o\^inions  qui  10^  I 


LETTRES.  359 

pas  les  siennes,  et  c'est  précisément  le  cas  dans  lequel  je 
me  tronve. 

Votre  rédacteur  prétend  que,  me  jetant  dans  la  doctrine 
d'Aristote,  je  me  prononce  pour  un  spiritualisme  pur  ;  œ 
qui,  pour  le  dire  en  passant,  est  assez  contradictoire.  Je  dé* 
clare  sur  cette  seule  citation,  que  Fauteur  ne  m'a  pas  com- 
pris, et  que,  par  conséquent,  tout  mon  livre  lui  est  échappé. 
Le  titre  que  j'ai  adopté,  après  de  mûres  réflexions,  prouve 
qu'appelé  à  m'occuper  d'un  être  mixte,  j'ai  voulu  le  considé- 
rer dans  ses  deux  natures,  que  l'influence  de  l'une  sur  l'auo 
tre  m'a  été  présente,  et  que  je  me  suis  étudié  à  déterminer 
les  lois  de  leur  action  réciproque.  J'ai  été  plus  loin  :  l'im- 
possibilité où  mes  méditations  m'ont  placé  de  concevoir  une 
intelligence  dégagée  de  toute  adjonction  sensible,  m'a  con- 
duit à  reconnoitre  que  l'Eternel,  voulant  s'entourer  de 
créatures  morales  susceptibles  de  lui  rendre  hommage,  a 
été  contraint  de  les  lier  à  des  systèmes  de  relations  organi* 
ques;  que  dans  ce  dessein  la  terre  et  les  autres  astres  ont  été 
tirés  de  l'abîme  ;  que  la  vie,  d'abord  simple  végétation,  a  été 
communiquée  à  des  êtres  doués  de  sentiment  ;  qu'un  accrois^ 
sèment  de  ce  dernier  a  étendu  leurs  rapports,  et  que  la  plus 
belle  conséquence  en  est  résultée,  je  veux  dire  une  moralité 
responsable,  parce  que  arrivée  à  un  degré  d'instruction  ré- 
glé sur  les  besoins  sociaux,  elle  a  constitué  des  êtres  soli- 
daires en  eux-mêmes  de  leurs  propres  actes  envers  leur  es- 
pèce. Telle  est  la  grande  pensée  qui  m'a  été  présente  de- 
puis le  premier  jusqu'au  dernier  feuillet  de  mon  ouvrage. 
C'est  avec  elle  que  j'ai  envisagé  l'homme,  dès  avant  sa  nais- 
sance, dans  les  projets  du  Tout-Puissant;  c'est  avec  elle 
que  je  l'ai  suivi  jusque  par-delà  cette  vie  périssable. 

n  est  certain.  Monsieur,  qu'il  n'y  a  pas  là  de  matéria- 
lisme, ou  du  moins  ne  s'en  trouve-t-il  que  ce  qu'il  en  faut 
pour  fonder  notre  nature,  telle  qu'il  nous  est  permis  de 
l'entrevoir;  mais  n'est-ce  pas  aussi  se  tromper  étrangement 
que  de  prétendre  apercevoir  une  dociTÏned'idéalismepur  dans 
une  pareille  exposition  de  principes,  ainsi  que  votre  jeune 
écrivain  se  hasarde  à  le  dire?  J'ai  été  mieux  lu  par  plu- 
sieurs de  vos  célèbres  collaborateurs,  tels  que  les  docteurs 


360  LETTRES. 

Aliberty  Gall,  Pariset,  j'ai  été  mieux  compris  ptr  MIL  Ben- 
gnot  et  Camille  Jordan,  mes  honorables  amis. 

Bans  le  paragraphe  qui  me  concerne,  il  est  parié  de  h 
définition  de  l'homme,  intelligence  servie  par  deê  organe^ 
que  Ton  revendique,  contre  M.  de  Bonald,  ea  foveur  d'il 
écrivain  étranger.  Il  ne  m'appartient  pas  de  me  oonstitov 
juge  des  droits  à  cette  propriété  tnétaphysique;  mais  Fé* 
crivain,  qui  me  cite  à  cette  occasion,  eût  pu  dire  enoon 
que  j'ai  combattu  cette  définition.  Il  me  semble  même  qii 
j'en  ai  démontré  rigoureusemoit  l'inexactitude.  Péraettof, 
Monsieur,  que  j'insiste  prés  de  vous,  pour  que  ma  prémli 
lettre,  en  réponse  à  l'article  où  il  est  fait  mention  de  mi 
ouvrage,  soit  comprise  dans  votre  prochain  numéro.  J'en 
même  vous  demander  votre  agrément  pour  une  inwtiw 
dans  le  Mtmitewr.  L'importance  que  j'y  mets  ne  puokn 
point  déplacée  à  ceux  qui,  comme  moi,  auront  passé  Ci 
années  k  méditer  un  livre  et  plus  de  trois  ans  à  Fécrin  iw 
consdenoe. 

Je  sais,  Monsieur,  que  ce  travail  m'a  même  mérité  fobt 
estime  personnelle,  et  je  suis  bien  aise  de  vous  témoigner 
ici  le  prix  que  j'attache  à  votre  suffrage.  Yeuillei  en  mèim 
temps  agréer  Fassurance  de  la  considération  distinguée  avec 
laquelle  j'ai  l'honneur  d'être , 

Votre  trés-humble  serviteur.       f  ^' 

K. 


TABLf;  DES  MÂTIÊREIS 


V V 

is  en  tète  de  la  seconde  édition,  publiée  en  I8i8 vu 

r  des  Inductions  morales  et  physiologiques  au  lecteur \i 

LIVRE  PREMIER. 

DE  L*ÈTRB  PROPBBHBRT  DIT,  OU  DB  DIBV. 

L  Plan  de  l'ouvrage i 

I.  De  TÊtre  proprenient  dit s 

n.  Nécessité  que  cet  Être  existe 7 

y.  Quelques  conjecture»  sur  TÊtre  proprement  dit 13 

K  Omni-science  et  manifestation  deTÊTRi  proprement  dit..  .  17 

ïl.  Courte  réponse  à  quelques  objections 1 9 

II   De  TÉtre  proprement  dit  en  tuit  que  Créateur 'J  i 

LIVRE  II. 

DU   NÉANT. 

.  Ce  que  l'on  peut  entendre  par  ce  mot. 23 

(.  La  matière  considérée  par  rapport  à  l'espace 24 

II.  De  la  divisibilité  admissible  de  la  matière 'ir» 

V.  Abduction  de  la  matière '21 

'.  Développemens  du  précédent  chapitre ,  et  concordance  avec 

I  Genèse 3i 

LIVRE  III. 

DB   l'ÈTBB  HATÉRIBL. 

.  La  matière  primitive  est  hors  de  nos  recherches 34 

[.  Conjectures  sur  l'emploi  de  la  matière  dans  la  formation  des 

lobes ," 35 

il.  Aperçu  de  I'Ëtre  matéritl  sur  notre  terre 42 

V,  Combinaison  élémentaire 48 

.  Impossibilité  d'une  apparition  d'ÉTRES  nouveaux  dans  le 

^stème  organique ,  .  .  , ''•2 

I.  De  I'Être  matériel  minéralisant 

1\ 


ii 


362  TABLE   DES  MATIÈRES. 

CuÀP.  VII.  De  l'ÉTRE  matériel  végétant. S« 

CiiAP.  VIII.  De  VÈfsn  ^fMtirisi  végétant  dans  les* deux  principaux 

organes  de  son  aceroîssement 13 

Cbap.  IX.  De  TÉtre  matériel  végétant  dans  ses   organes  de  re- 
production      M 

Ca\p.  X.  De  I'Étre  matériel  végétant  dans  sa  destruction H 

CiiAP.  XI.  Quelques  conjectures  sur  la  reproduction  végétale,  tirées 

d'un  cas  extraordinaire 7S 

LIVRE  IV. 

DE   l'être   spirituel. 

Chap.  I.  Qu'il   faut  recourir  à  I'Étiib  proprement  diti  dans  la  re- 
cherche de  TÉtre  spirituel 71 . 

CuAP.  II.  Propriété  de  I'Étre  spirituel  dans  les  corps  animés ti' 

Chap.  III.  Gomment  qualifier  TÉtre    spirituel  dans  les  substances 

animées?  Sera-t-il  une  essence? IS 

Chap.  IV.  L'Être  spirituel  sera-t-il  une  loi   dans    les  substances 

animées? Il 

Chap.  V.  L'Être  spirituel  sera-t-il  un  effet? M 

Chap.  VI.  Conjectures  sur  l'àme  ou  TÉtre  spirituel M 

Chap.  VII.  Comment  I'Étre  spirituel  devient  une  faculté  dans  les 

substances  animées,  et  par  quels  degrés  elle  passe M 

(iHAP.  VIII.  Développemens  du  précédent  chapitre,  distinction  im- 
portante à  faire fi 

(iHAP.  IX.  Suite.  L'esprit  ne  pouvoit  être  modifié  que  par  la  matière.  .   IM 
Cuap.  X.  Accord  avec  les  Livres  saints  au  sujet  des  Êtres  connus  sous 

le  nom  de  purs  esprits i>^ 

(^.iiAP.  XI.  Conséquences  à  tirer  des  chapitres  précédons •" 

LIVRE  V. 

DE  l'umon  de  l'Être  spirituel  et  de  l'être  matêriil. 

(iUAP.  I.  Coup  d'œil  sur  TÉtre  mixte  ou  animé i<i 

CuAP.  II.  De  la  reproduction  de  TÉtre  animé  dans  les  espèces  prin- 
cipales, et  du  système  de  l'emboîtement •** 

Cjiap.  111.  Du  système  des  molécules  organiques,  et  de  M.  de  BuiTon. .  i^ 
(îiiAP.  IV.  De   co  que  nous  croyons  présumable  dans  l'acte  de  U 

fécondation •• 

Chap.  V.  De  la  vie »« 

CuAP.  VI.  De  l'irritabilité ^ 

Chap.  VII.  De  la  sensation  dans  ses  principaux  effets  matériels.  .  .  •  '* 

CuAP.  VIII.  De  la  sensation  réfléchie,  ou  de  la  pensée 0fù, 

Chap.  I\.  De  la  faculté  intelligente  ;  du  langage,  comme  auxiliaire  de 

la  pensée i"i'i' 

Cnvr.  X.  Du   développement  simultané  de  la  vie  organique  H  ^ 

rinlolligence.  .  .  .  , '*■**' 


TABLE  DES  MATIÈRES.  363 

^p.  XI.  Du  libre  arbitre,  et  des  ptfsioiit. I8i 

^OAP.  XII.  Continutioii  do  précédent.  Déf  habîtiidetctdei  nœurs.  .  188 

}bap.  XIII.  Accord  du  libre  arbitre  et  de  la  preedenGe  divine 199 

}bap.  XIV.  De  la  sociabilîté  et  de  la  moralité 303 

2u^p.  XV.  Du  vice  et  de  la  vertu 2i5 

àup.  XVI.  Du  beau  et  da  dUorme  matériel  dans  les  corps  animés,  et 

principalement  dans  la  femme 3i7 

^p.  XVII.  Application  générale  du  beau  k  l'utile  dans  les  habitudes 

et  les  besoins  de  la  vie # 232 

[^HAP.  XVIII.  Du  beau  et  du  difforme  en  morale 237 

Cbap.  XIX.  De  la  dignité  humaine  dans  l'ordre  de  la  nature,  et  de  la 

civilisation 2&0 

Chap.  XX.  De  la  dignité  humaine  sous  le  rapport  des  opinions  reli- 
gieuses, et  comment  se  forment  celles-ci 260 

LIVRE  VI. 

»lLASÉPARATIOIf  DB  L'ÈTAB  SPIRITUEL  ET  DE  L*ÊTRB  MATÉRIEL, 

OU  DB  LA  MORT. 

Bap.  I.  Comment  la  nature  prélude  à  cette  séparation.   Protection 

particulière  qu'elle  accorde  à  Torgane  principal  des  perceptions.    273 

Oap.  II.  Que  dans  la  séparation  de  I'Êtrb  spirituel  et  de  I'Étrb  ma- 
tériel, le  principe  de  vie  doit  retourner  à  la  masse  élémentaire. .    279 

■AP.  III.  Que  le  principe  spirituel  ne  peut  se  perdre  dans  la  masse 

élémentaire 282 

lAP.  IV.  De  ce  qu'il  convient  d'accorder  aux  apparences  dans  la  sé- 
paration de  TÉtre  spirituel  et  de  l'ÉrBC  matériel 284 

lAP.  V.  Du  système  de  l'enveloppement.  Véritable  idée  qu'une  créa- 
ture morale  doit  se  faire  de  la  mort 294 

LIVRE  VII. 

K  LA  RESTITUTION  DE  l'ÈFRE  SPIRITUEL  ET  DE  l'ÈTRE  MATÉRlEI., 

OU  DB  l'immortalité. 

Xap.  I.  La  crainte  de  la  mort  est  une  preuve  de  continuité  dans 

l'homme.  Du  suicide 'i98 

Vap.  IL  La  seconde  vie  organique  de  la  créature  humaine  est  dans 

les  intérêts  de  son  Créateur 302 

Aap.  III.  Pourquoi  la  restitution  de  TÊtre  spiritu(>l  et  de  TÉtre  ma- 
tériel ne  peut  s'effectuer  ici-bas 312 

Bap.  IV.  Delà  restitution  présumable  de  I'Étre  spirituel  et  de  I'Étre 

matériel 3i4 

Bap.  V.  Modes  et  effets  présumablcs  de  la  restitution  de  I'Être  spi- 
rituel et  de  I'Étre  matériel  humain 32f) 

''Ap.  VI.  La  translation  des  êtres  mixtes  moraux  ost  iniliqii('>e  par  le 


3€4  TAM^  DES  MATII^.RES. 

snlÙDMit  pvésml  dr  k«r  existmcc.  Inductions  que  I'ob  peut 

tài«rèiaaMdelaT«e,telq«*U«étédonnéiVliomine Si^ 

Tjuf.  Vn.  DeniièRscoBséqiinic«s.etrésiiiiiëgëiiën1 i» 

Deraier  noi  «•  lecteur U 

A  Monsieur  •*,  agrégé M 

A  Monsieur  Emile  S**%iSaiiit-Pétef3bowg SS 

A  Monsieur  L***,  étudiant  en  philosoplne. ii 

A  Monsieur  Panckouke,  propnétaire-édilëur  du  Journal  supplémentaire 

des  Sciences  médicales U) 


Pjrix   —  Impnmonc Oo  U  •«  X-  \><>v©Y\-ï>Leai .  luo  Sami-Lourt,  46, »•  ■»*«* 


FRAGMENTS    SCIENTIFIQUES 


■ 


■  ■ 


.: 


Paru.  —  Typ.  Lacramm  iT  Comp.,  bub  Haxibttb,  i. 


FRAGMENTS  S€MTIFiailES 


^.'" 


PAR  M.  a:  romieu, 

Halfra  des  Requêtes, 
riBFiT  Di  LA  aitm-aAiiri. 


PARIS 

PAULIN,  ÉDITEUR, 

lUB    mCHKLIBU,    60. 

184  V. 


r      i 

u 


Hffi 


Winf^> 


Ce  livre  est  le  recueil,  un  peu  augmen- 
té, des  divers  articles  publiés  par  l'auteur 
dans  laPresse^  durant  le  cours  des  deux  der- 
nières années,  m'adresse  aux  amisbienveil- 
lants  qui  l'ont  encouragé  dans  son  travail 
et  surtout  dans  ses  tendances. 


Novembre  1846. 


•.  i 

t 


•  ^ 


FRAGMENTS  SÇIENTIFIQIJE3- 


I. 


DE   LÀ  NÉCESSITÉ   d'uNE   DIRECTION 
GÉNÉRALE   DES   SCIENCES. 


Il  y  4  ef}  France  une  (lirection  o(!icieIIp 
des  bpaux-qrts.  On  p'^i  pas  songé  à  une  di- 
rection des  sciences.  S'il  est ,  cependanj. , 
une  des  deux  choses  qqj  ait  besoin  d'êjre 


—  4  — 

dirigée,  c'est  très-certainement  la  seconde. 

Car  les  beaux-arts  sont  du  domaine  de 
Tiuspiralion  individuelle,  de  la  passion  iso- 
lée; on  peut  dire  à  un  peintre  qu'il  devra 
exécuter  tel  tableau,  à  un  sculpteur  qu'il 
devra  modeler  telle  statue  ;  mais  cette  cowi- 
mande^  pour  me  servir  du  mot  technique, 
ne  force  pas  à  un  chef-d'œuvre  :  on  ne  re- 
produit pas,  par  ordre,  le  Titien  ou  Canova. 

Dans  les  sciences,  c'est  une  autre  voie. 
Il  ne  s'agit  pas  de  formes  ;  il  n'y  ^st  ques- 
tion que  de  faits.  Vous  pouvez  donner  aussi 
une  commande,  mais  elle  sera  sûrement  li- 
vrée, parce  qu'elle  aura  trait  à  un  objet  po- 
sitif, qui  n'admet  pas  de  variétés  diverses, 
et  que  vous  saurez  reconnaître,  quand  le 
marché  sera  conclu. 


—  5  — 

Demandez  un  portrait  du  roi.  On  peut 
vous  en  donner  dix  :  il  y  aura  dispute  sur  la 
question  du  meilleur.  Mais,  demandez  la 
décomposition  du  soufre»  ou  la  composition 
d'un  objectif  qui  pourrait  faire  apercevoir  de 
petits  détails  à  la  surface  de  la  lune  :  il  n'y 
aura  plus  alors  ni  goût,  ni  dispute  ;  s'il  se  ren- 
contre des  concurrents,  la  raison  seule  déci- 
dera. 

Au  moment  où  Ton  cherche  tant  de  pro- 
cédés pour  donner  carrière  à  l'ardeur  im- 
mense des  esprits,  je  m'étonne  qu'on  n'ait 
pas  songé  au  plus  simple  de  tous.  Si  l'on 
créait  une  direction  générale  des  sciences^  de 
larges  progrès  seraient  bientôt  accomplis. 

Cette  institution,  comme  je  l'entends,  au- 
rait pour  but  de  régler,  dans  une  méthode 

4. 


—  6  — 

logique,  cette  partie  de  Tactivité  scientifique 
qui  se  dissémine  en  essais  isolés  ;  de  donner 
puissance  effective  à  des  efîorts  spéculatifs 
qui  se  perdent  faute  d'emploi  ;  de  permettre, 
en  traduction  réelle,  l'effet  de  rêves  qui  ne 
font  que  traverser  des  cerveaux;  d'appli- 
quer,-enfin,  avec  tous  les  moyens  pratiques 
dont  les  plus  riches  imaginations  manquent, 
les  forces  intellectuelles  de  ceux  qui  inter- 
rogent h  nature. 

J'enti^ndrais,  qu'étudiant  d'un  œil  attentif 
la  progression  et  le  besoin  des  connaissances, 
le  directeur-général  désignât  les  sujets  que 
tels  ou  tels  savants  devraient  poursuivre. 
J'entendrais  que  des  programmes  spéciaux 
fussent  donnés,  indiquant  à  chacun  le  secret 
qu'il  doit  découvrir.  Il  se  peut,  dans  l'état 


—  7  — 

actuel  des  choses»  qu'une  certaine  branche 
scientifique  reste  très-longtemps  inexplorée, 
faute  de  ressources  matérielles  que  son  ex- 
plqration  nécessite.  Dans  mon  système,  ce 
danger  n'existe  plqs.  C'est  aux  travaux  coû- 
teux que  s'adressera  la  mission  officielle  et 
ï\Qt\  à  (i'autres.  Lorsque  l'illustre  Davy,  en 
1807,  vint  ouvrir  cette  carrière  nouvelle  de 
l'analyse  chimique  p^r  l'électricité  \  lorsqu'à 
|a  stupéfaction  de  nos  académies,  il  fit  ap- 
paraître les  métaux  alcalins,  avec  leurs 
étranges  attributs;  lorsque  l'on  en  vit  i|n,  le 
potassium,  s'enflammer  dans  l'eau  dès  qu'il 
y  était  jeté,  quel  chimiste  n'eut  l'ardept  dé- 
sir d'imiter  et  de  poursuivre  ces  découver- 
tes? Le  directeur-général  des  sciences,  s'il 
eût  existé  à  ce  temps-là,  aurait  fécondé  tant 


—  8  — 

de  vœux  stériles.  On  saurait  peut-être,  de- 
puis trente  ans,  ce  qu'est  l'ammoniaque, 
cette  longue  énigme  de  nos  traités  de  chimie. 

Laisser  les  sciences  à  la  propre  inspira- 
tion de  ceux  qui  les  cultivent,  se  confier  aux 
sociétés  d'encouragement  et  aux  prix  béné- 
voles que  l'Institut  décerne  au  nom  de  fon- 
dateurs éclairés,  c'est  démentir  le  principe 
qui  préside  à  toute  notre  législation.  Si  l'É- 
tat a  le  devoir  (je  ne  veux  pas  dire  le  droit) 
de  direction  en  quelque  matière,  c'est,  sans 
nul  doute,  en  celle-là.  Et  je  ne  sais  qui  aurait 
le  courage  de  le  lui  dénier,  s'il  voulait  l'ac- 
complir. 

De  grands  prol)lèmes  restent  insolubles, 
du  moins  jusqu'à  nos  jours.  Mais  que  d'es- 
prits s'en  occupent  !  Ceux-là,  précisément, 


—  9  — 

n'ont  que  des  plans  inexécutables,  parce 
qu'ils  manquent  des  moyens  d'exécution. 
S'ils  les  trouvent  dès  l'abord,  bientôt  ils  les 
épuisent,  comme  ce  personnage  d'un  ma- 
gnifique roman  *. 

Qui  peut  se  livrer  maintenant  aux  grandes 
recherches?  Personne.  C'était  bon  au  temps 
de  Lavoisier,  ce  fermier-général  qui  avait  les 
deux  dons  du  génie  et  de  la  fortune.  Aujour- 
d'hui, la  fortune  s'applique  à  la  petite  am- 
bition politique,  même  lorsque  le  génie  est 
à  côté  d'elle  :  nous  en  avons  les  rares  exem- 
ples que  cette  double  condition  peut  offrir. 

Et  pourtant,  à  quelle  époque  des  annales 
humaines  le  besoin  a-t-il  été  plus  impérieux 

'  La  Recherche  de  VÂbsolu,  par  M.  de  Balzac. 


—  10  — 

d'une  facilité  aux  grands  essors  des  décou- 
vertes? En  dépit  des  entraves  à  cet  esprit 
qui  souffle  et  qui  refait  une  nouvelle  Genèse, 
des  merveilles  incroyables  s'accomplissent  : 
l'espace  et  le  temps  disparaissent  à  l'aide  des 
chemins  de  fer  de  façon  à  changer  les  cal- 
culs sinciens  ;  les  monuments,  les  hommes 
eux-mêmeSî,  reflètent;,  en  quelques  secondes, 
leur  exacte  image  sur  une  plaque  exposée 
devant  eux.  Tout  ce  qui  eût  semblé  charla- 
tanisme à  nos  pères,  sorcellerie  à  nos  aïeux, 
tout  ce  dont  nos  pères  eussent  fait  matière 
à  rire,  tout  ce  dont  nos  aïeux  eussent  fait 
matière  à  bûcher,  tout  cela,  sans  étonne- 
ment,  s'accomplit  en  notre  présence  et  avec 
la  seule  impatiente  observation  que  le  mira- 
cle soit  si  lent.  Il  le  serait  moins,  en  effet. 


—  44  — 

disons  qu'il  serait  plus  rapide,  s'il  subissait 
une  direction  puissante  et  continue,  que  le 
gouvernement  peut  seul  s'approprier. 

Je  preildrai  des  exemples.  Supposez  un 
homme  qui  a  réfléchi  sur  le  désordre  actuel 
de&  connaissances  chimiques. 

îl  a  entendu  les  savantes  et  presque  poéti- 
ques leçons  de  M.  Dumas  ;  il  a  lu  les  philo- 
sophiques ouvrages  deBerthollet  et  de  Four- 
(croy,  et  il  a  gémi  du  chaos  où  se  trouve 
plongée,  à  force  d'analyses  partielles, la  haute 
Scieticë  desStahl,  des  Lavoisier,  des  Prolist, 
diBS  Beirzélius  et  des  Davy,  des  Gay-Lussac 
et  des  Thénard.  Cet  homme  se  demande  s'il 
ne  pourrait  pas,  lui  aussi,  questionner  les 
causes  dans  leurs  plus  sublimes  secrets  ;  s'il 
n'y  aurait  pas,  pour  lui,  un  moyen  d'arracher 


—  42  — 

à  Tazote,  ce  corps  négatif,  sans  propriétés 
personnelles,  le  rôle  suprême  de  corps  sim- 
ple, d'élément,  que  lui  donne  aujourd'hui 
l'insuffisance  des  notions  admises. 

Il  est  frappé  encore  de  cette  relation  si 
évidente  entre  la  nature  de  trois  autres 
corps  simples ,  le  chlore,  Tiodé  et  le  brome, 
tous  trois  sortis  de  la  même  source  marine , 
tous  trois  exhalant  la  même  odeur,  tous  trois 
jouissant  de  propriétés  analogues,  tous  trois 
prouvant,  par  leur  commune  essence,  qu'au- 
cun d'eux  trois  n'est  un  être  primitif 
comme  il  convient  de  l'admettre  en  saine 
raison.  Eh  bien  !  ce  chercheur  de  philoso- 
phie chimique  n'aura  nul  moyen  d'éclairer 
l'humanité  !  Il  lui  faudrait  des  appareils  et 
du  temps,  deux  choses  coûteuses.  Il  se  verra 


—  43  — 

réduit,  si  la  science  le  dévore,  à  mêler ,  en 
attendant  mieux  ,  quelques  liquides  divers^ 
pour  en  obtenir  un  sel  double,  dont  il  fera 
la  description  dans  les  Annales  de  Chimie, 
ou  à  inventer  un  nouvel  acide  végétal  qui 
grossira  l'interminable  liste  de  ces  étranges 
noms  dont  s'embarrassent  les  bacheliers. 

S'il  avait  un  laboratoire  et  l'argent  néces- 
saire, il  s'occuperait  des  grandes  questions 
où  son  esprit  se  démène  ;  il  irait,  libre  dans 
ses  allures,  et  après  les  rêveries  de  la  nuit, 
fouiller  en  intrépide  dans  les  replis  de  Tar- 
cane,  et  quelque  coin  du  voile  serait  soulevé. 

Un  autre  est-il  épris  de  la  physique  ?  Il 
voudra  pénétrer  dans  cet  immense  labyrin- 
the dont  on  ne  connaît  que  l'entrée ,  celui 
que  la  découverte  du  fluide  électrique  a  fait 


—  44  — 

apercevoit»  au  début  de  ce  siècle.  Qui  peiit 
savoir  les  prodigieux  secrets  de  ce  voyage? 
Là  est  peut-être  le  dernier  mot  de  ce  grand 
mystère  de  la  vie.  Mais  que  de  pas  et  d'à* 
venturesl  II  n'est  personne  qui,  de  ^on  pro^ 
pre  courage,  puisse  avancer  hardiment  dans 
une  telle  route,  tant  il  y  faut  de  moyeus 
d'exploration.  Supposez  la  main  du  gouver- 
nement lançant  une  armée  de  chercheurs 
dans  cette  voie,  donnant  à  chacun  son  rôle; 
à  celui-ci  rétude  des  phénomènes  atmosphé- 
riques, à  celui-là  l'observation  des  actions 
lentes,  sous  la  conduite  du  génie  patient  de 
M.  Becquerel  ;  qu'un  autre  soit  chargé  d'ex- 
périences sur  la  vogotaiion,  prise  à  tous  ses 
degrés;  un  autre  encore,  de  l'examen  des 
phases  diverses  de  la  génération  animale»  et 


—  15  — 

que,  par  séries  diverses  de  spécialités,  de- 
puis la  simple  production  électrique  des  con- 
tacts jusqu'à  la  récente  source  connue  de  l'é- 
lectricité par  un  jet  de  vapeur ,  il  se  forme 
une  oiasse  de  travailleurs  payés,  à  l'abri  des 
inécomptes  d'argent;  n'aurez-vous  pas  un 
progrès  rapide  et  sûr,  au  lieu  de  cette  spé- 
culative inertie  du  savant  dont  j'ai  dit  l'im- 
puissance ? 

De  la  géologie,  de  la  physiologie,  de  tou- 
tes les  sciences  naturelles,  il  en  est  de 
méipe  \  Si  l'Ëtat  chargeait  un  certain 
homme  dp  rechercher  les  moyens  de  dissou- 
dre les  calculs  de  la  vessie ,  on  arriverait 
plus  promptement,  sans  nul  doute,  à  ce  ré- 

*  Je  ne  parle  pas  de  l'astronomie,  qui  a  ses  observa- 
toires, dont  rÉtat  fait  les  frais. 


—  ré- 
sultat qui  doit  se  trouver  un  jour,  qu'en  lais- 
sant la  solution  du  problème  aux  chances 
d'imagination  et  de  loisir  des  médecins  qui, 
de  loin  en  loin,  s'en  avisent  \ 

Les  sciences  mathématiques  languissent. 
Qui  leur  rendra  ces  nobles  luttes  où  s'est 
illustré  le  siècle  dernier ,  lorsque  le  grand 
Euler,  les  Bernoulli  et  tant  d'autres  génies 
inventeurs  s'envoyaient  des  défis  scientifi- 
ques, dont  Tenjeu  était  la  gloire  que  vain- 
queurs et  vaincus  partageaient  ?  C'est  qu'a- 
lors une  fièvre  héroïque  animait  ces  athlè- 
tes;  le   calcul  infinitésimal  venait   d'être 


*  Il  m^a  fallu  beaucoup  (rcfforts  pour  amener  un  jeune 
et  habile  médecin  de  province,  M.  le  docteur  Parrot,  à 
écrire  son  beau  livre  sur  la  suette  miliaire,  <jui  restera 
dans  les  annales  de  la  science. 


—  17  — 

trouvé,  et  de  ce  phare  nouveau  chacun  vou- 
lait montrer  une  nouvelle  lueur.  A  ces  épo- 
ques excitantes,  l'esprit  humain  va  tout  seul  : 
il  se  fait  collectif,  et  supplée  à  toute  institu- 
tion dirigeante.  L'époque  finie,  FelTortusé, 
Fisolement  recommence,  et ,  pour  y  mettre 
fin,  il  ne  se  représente  pas  un  Newton  ou  un 
Leibnitz  tous  les  jours. 

Au  pas  dont  marche  l'esprit  humain,  je 
ne  vois  guère  rien  d'impossible,  si  ce  n'est 
d'aller  dans  les  planètes.  On  s'attend  tous 
les  jours  à  l'annonce  de  voyages  aériens.  Ce 
que  font  les  oiseaux  est  possible,  puisqu'ils 
le  font.  Mille  essais  ont  été  tentés  :  beau- 
coup encore  se  tentent  ;  mais,  pour  attein- 
dre le  but ,  il  faut  de  coûteux  travaux  ; 

il  faut  peut-être  des  appareils  plus  coû- 

2. 


—  18  — 

tevix  encore.  L'État  seul  pourrait  diriger 
de  telles  expériences ,  et  assurer  les  inven- 
teurs tout  à  la  fois  contre  la  ruine  et  con- 
tre le  ridicule.  On  sentira  ,  quand  on]  y 
voudra  réfléchir  ,  que  plus  nous  avançons 
dans  Tère  de  liberté  qui  date  de  la  révor 
lution  française,  plus  l'action  du  gouver- 
nement doit  être  grande  et  forte,  car  elle  doit 
représenter  la  vie  publique,  et  se  substituer 
aux  efforts  isolés  et  individuels  des  temps 
anciens.  Ne  serait-ce  pas  un  magnifique 
spectacle  offert  par  un  pays  que  celui  d'un 
vaste  atelier  où  les  intelligences  auraient 
leur  rôle  en  même  temps  libre  et  sur!  oii  le 
génie  de  l'homme  aurait  son  essor,  sans 
craindre,  en  aucun  cas,  la  chute?  où  le 
temps  ne  serait  plus  perdu ,  où  les  idées  ne 


—  19  — 

seraient  plus  stériles,  où  la  marche  des  con- 
naissances ne  rencontrerait  plus  d'arrêt! 
Combien  de  précieuses  découvertes  ont 
fi^vorté,  faute  de  moyens  actifs  !  Rien  de  sem- 
blable ne  serait  possible  si  Tinstitution  dont 
je  parle  venait  à  être  fondée.  Car  celui  qui 
aurait  mission  exclusive  de  poursuivre  une 
certaine  sorte  de  recherches,  verrait  affluer 
près  de  lui  tous  ceux  qui  s'en  préoccupe- 
raient eux-mêmes ,  et  recevrait  leurs  inspi- 

« 

rations,  sauf  à  en  partager  la  gloire.  C'est, 
aujourd'hui ,  le  hasard  qui  nous  donne  les 
grandes  découvertes  :  ce  serait,  d'après  mon 
plan,  Torganisation. 

Tôt  ou  tard  ,  il  faudra  que  cela  s'accom- 
plisse. Lorsque  nous  aurons  délaissé,  avec 
le  dédain  qu'elles  méritent,  ces  vaines  hittes 


—  20  — 

oîi  s'épuisent  les  facultés  morales  de  tant 
d'hommes  éminents;  lorsque  nous  tourne- 
rons nos  regards  vers  le  seul  et  vrai  hori- 
zon des  destinées  humaines ,  le  bonheur 
social,  il  faudra  bien  que  nous  reconnais- 
sions cette  grande  nécessité  d'une  impul- 
sion unique  aux  ressorts  de  l'esprit  des  mas- 
sesy  qui  se  gaspille  et  se  perd  de  nos  jours , 
sous  prétexte  d'indépendance,  n  y  a  un  être 
plus  indépendant  que  le  Français  actuel  : 
c'est  le  sauvage.  Mais  il  est  nu,  et  il  est 
mangé. 


ir. 


DE   l'état   AGTLEL    DES   SCIENCES 
PHYSIQUES. 


Newton  a  découvert  la  grande  loi  de  l'at- 
traction en  remarquant  la  chute  d'un  fruit, 
phénomène  vulgaire  ,  que  tous  les  yeux 
voyaient  depuis  des  milliers  de  siècles.  Le 
difficile,  pour  Newton,  n'était  pas  de  décou- 
vrir la  loi  :  c'était  d'observer  le  fait. 


—  22  — 

Tout  ce  qui  est  extraordinaire  attire  uni- 
versellement l'attention  ;  mais  ce  qui  est  de 
chaque  jour  lui  échappe,  et  l'effort  véritable, 
aux  esprits  élevés ,  c'est  de  se  dégager  des 
habitudes  d'enfance  et  de  se  proposer  des 
énigmes,  là  où  le  reste  des  hommes  ne  sait 
apercevoir  que  des  vérités. 

Aujourd'hui  même  ,  un  siècle  et  demi 
après  les  découvertes  de  Newton ,  deman- 
dez à  quelque  personne  que  ce  soit,  étran- 
gère aux  sciences,  pourquoi  un  corps,  aban- 
donné à  lui-même,  se  dirige,  de  lui  seul  et 
sans  impulsion,  vers  la  terre  :  cette  per- 
sonne répondra  que  c'est  parce  qu'il  faut 
bien  qu'il  tombe.  Pas  une  ne  se  sera  deman- 
dé, avant  votre  question ,  le  motif  de  cette 
règle  constante  de  la  chute.  Et  cela,  unique- 


-83- 

ment  parce  que  la  chute  a  lieu  mille  fois  par 
jour,  qu'on  y  est  familiarisé  dès  le  pibs 
jeune  âge ,  et  que  rien  n'a  été  surprenant 
dans  ce  fait^  incessamment  Continué. 

Il  y  a  d'innombrables  miracles  de  ce 
genre  qui  passent  inaperçus.  Si  prévenus 
qu'ils  soient  ou  qu'ils  dussent  l'être,  les 
savants  obéissent  à  cette  routine  de  l'huma- 
nité qui  nous  étreint  tous,  et  contre  laquelle 
il  faudrait  une  trop  constante  lutte  pour 
B'en  délivrer  à  jamais.  Semblables  aux  pro- 
fesseurs de  morale ,  qui ,  au  sortir  de  leur 
leçon,  s'abandonneront  à  la  colère  pour  des 
choses  du  ménage  intérieur ,  les  savants , 
après  avoir  dépouillé  les  langes  de  l'habi- 
tude, en  fait  d'observation,  les  reprennent, 
sous  une  nouvelle  fbrme ,  en  matière  de 


—  24  — 

théories.  On  méprise  le  vulgaire  qui  ne  se 
questionne  pas  sur  la  chute ,  et  l'on  ne  se 
questionne  pas  sur  d'insuffisantes  explica- 
tions professées.  J'ai  vu  changer  les  systè- 
mes de  physique  et  de  chimie  tous  les  cinq 
ans  au  moins  depuis  mes  premières  études  ; 
j'ai  vu  admettre  des  corps  simples  qui  pas- 
saient deux  jours  auparavant  pour  compo- 
sés ;  j'ai  vu  admettre,  d'après  Volta,  l'élec- 
tricité par  contact;  je  l'ai  vu  nier  ensuite 
pour  lui  substituer ,  dans  les  phénomènes 
de  la  pile,  l'action  chimique  sans  autre  con- 
cours; j'ai  vu  triompher,  glorieuse,  la  doc- 
trine de  Lavoisier  ,  et  je  l'ai  vu  démolir , 
pièce  à  pièce,  par  des  amendements  qui  sem- 
blaient la  respecter  ;  j'ai  vu  bouleverser  les 
nomenclatures,  sans  plus  de  clarté  pour  l'io- 


—  25  — 

telligence  des  élèves  ;  l'acide  muriatique  est 
devenu  bydrochlorique  et  quelque  temps 
après  chlorhydrique  ;  l'eau  est  maintenant 
un  oxide  métallotdtque.  J'ai  vu  soutenir  que 
la  lumière  était  un  fluide  émanant  du  soleil 
et  venant  impressionner  directement  notre 
œil;  puis,  on  m'a  dit  que  ses  effets  n'étaient 
dus  qu'à  des  vibrations  successives.  J'ai  vu, 
enfin,  tant  de  contradictions  hâtivement 
accumulées,  que  j'aurais  peine  à  en  former  la 
liste.  Cependant,  à  chacune  de  ces  phases, 
malheur  à  qui  se  serait  fait  répéter  le  mot 
d'ordre!  Avisez-vous,  aujourd'hui  même, 
de  douter  des  atomes  et  de  leur  poids  !  Tout 
au  plus  si  M.  Dumas,  ce  spirituel  philoso- 
phe, a  osé,  dans  sa  chaire,  indiquer  ses  in- 
certitudes à  ce  sujet. 


Parihi  iànt  d*hotnmes  éihinehts  qui  cul- 
tivent les  sciences ,  il  en  est  peu  doht  le  gé- 
nie g'isole  du  milieu  où  il  agit^  pour  irepren- 
dre,  à  leur  source,  les  hautes  questions  de 
ce  grand  domaine.  Nous  sommes  évidem- 
ment dans  une  époque  de  transition.  Les 
faits  ont  débordé  les  théories ,  comme  aii 
temps  ok  parut  Lavoisier.  On  se  Jette,  en 
attendant  le  flambeau  qui  viendra,  danâ  un 
pêle-mêle  de  formules,  nouvelle  algèbre 
dont  se  hérisse  la  chimie,  sans  que  cette  ten- 
dance pédantesque  aide  en  rien  à  Tintelli- 
gence  de  la  belle  loi  des  équivalents  qu'elle 
veut  traduire.  On  se  dispute  sur  ce  terrain, 
et  il  se  compose  de  gros  mémoires  pour 
substituer  un  H2  à  un  H3  dans  l'écriture 
reçue.  On  se  livre  en  même  temps  à  un  luxe 


-91- 
iPQUÏ  de  petites  rnesures  :  nous  savons,  par 

exejpple,  aujourd'hui,  que  Teau  n'est  plus 
incoippressible ,  et  que  sous  une  pression 
égale  à  celle  de  l'atmosphère,  elle  peut  dimi- 
nuer de  44  millionièmes  de  soq  volume  (de 
48  selon  M.  Perkins  )  ! 

N'y  a-t-il  pas,  en  tout  cela,  un  symptôme 
manifeste  d'arrêt  dans  la  marche  grandiose 
imprimée  au  génie  humain  par  les  hommesi 
illustres  dont  Galilée  fut  le  précurseur? 
N'est-il  pas  juste  au'on  s'en  émeuve,  et 
serait-ce  inconvenance  ou  hardiesse  que 
d'en  parler?  Il  est  concevable  qu'en  politi- 
que, dans  l'histoire  des  peuples,  se  rencon- 
trent des  époques  stagnantes ,  des  calmes 
après  l'orale  ou  des  anéantissements  à  la 
suite  de  convulsions.  Mais,  dans  cette  im- 


—  88  — 

mortelle  nation  scientifique  ,  dont  Tunivers 
est  la  conquête  promise,  pourquoi  ces  pha- 
ses de  relâchement  ?  C'est  que  l'esprit  de 
détail  a  tout  envahi,  et  que  l'origine  des 
grandes  recherches  est  oubliée.  Jamais,  cer- 
tes, les  procédés  d'expérimentation  n'ont 
été  si  prompts  ni  si  sûrs  ;  jamais  la  science 
n'a  donné  aux  intérêts  humains  tant  de  sa- 
tisfactions rapides  ;  ce  qu'elle  engendre  de 
merveilles  réalisées  dépasse,  en  nos  jours, 
les  rêveries  féeriques  des  mythologies  d'au- 
trefois, et  notre  forme  sociale  est  à  la  veille, 
elle-même,  d'en  subir  rinflucnce.  J'admire 
ce  mouvement  magnifique  qui,  en  déplaçant 
les  vieilles  forces  morales,  jette  aux  masses, 
trop  lassées  du  renoncewentj  le  dogme  at- 
trayant du  bien-être:  mais  tout  ébloui  que 


—  29  — 

je  sois,  comment  ne  pas  voir  aussi  que  le 
grand  objet  philosophique,  la  recherche 
des  CAUSES,  reste  un  peu  oublié  près  de  ces 
prodiges  d'application  ? 

L'électricité ,  cette  lueur  miraculeuse  , 
apparue  à  une  date  si  récente,  et  qui  devait 
éclairer  tout  le  champ  des  sciences,  où  en 
sont  ses  prodiges  espérés?  On  reste  à  des 
effets  partiels  de  décomposition ,  après  les 
vieilles  expériences  des  premiers  inven- 
teurs. Depuis  Francklin,  Vol  ta  ;  puis  Davy, 
puis  M.  Becquerel.  C'est  beaucoup  sans 
doute  d'avoir  construit  les  paratonnerres , 
d'avoir  découvert  les  métaux  alcalins ,  d'a- 
voir obtenu,  en  peu  d'heures ,  des  cristaux 
que  les  siècles  seuls  formaient,  d'avoir  in- 
génieusement doré  du  cuivre;  mais  en  sait- 

3. 


—  30  - 

on  jnieui  comment  il  se  fait  qu'un  mor- 
ceau de  résme  frotté  attire  les  corps  légers 
qu'on  lui  présente?...  Là  est  le  point  de 
départ,  et  c'est  de  là  que  chacun  s'éloigne. 
Il  a  fallu,  pour  rendre  raison  des  faits,  in- 
venter deux  fluides  dont  chacun  se  repousse 
lui-même  ;  il  a  bien  fallu  même,  après  la  dé* 
couverte  d'OErstedt,  que  M.  Ampère  ima- 
ginât des  courants  électriques  en  spirales 
pour  expliquer  les  aimants.  La  nature  m'ap- 
paraît  trop  simple  pour  s'embarrasser  de 
telles  conceptions.  Mais  à  peine  un  fait  est 
connu  qu'on  lui  veut  une  explication  ;  et 
l'on  étrangle  les  faits  nouveau?:  pour  les  for- 
cer à  se  courber  devant  l'explication  admise. 
Mieux  vaudrait  dire  que  l'on  ne  sait  rien  et 
chercher  toujours.  Quelque  iEpinus  mo- 


—  31  — 

derne  trouvera  la  clé  de  ces  secrets,  mais  à 
la  condition  d'oublier  ce  qu'on  lui  aura  pu 
apprendre,  et  de  frotter  un  bâton  de  cire  en 
réfléchissant  tout  seul. 

Que  penserait  l'Académie  des  sciences 
d'un  mémoire  où  il  serait  question  du  phlo- 
gistique  ?  Il  a  pourtant  régné  dans  cette  en- 
ceinte où  son  nom  serait  aujourd'hui  bafoué, 
n  y  a  là  probablement  quelque  buste  qui 
sourirait  de  plaisir  à  ce  nom.  Longtemps 
il  a  fallu  que  Lavoisier  luttât,  malgré  l'évi- 
dence de  ses  preuves,  contre  l'ingénieuse 
chimère  du  grand  Stahl,  à  laquelle  une  réelle 
traduction, prise,  cette  fois,  dans  les  données 
nouvelles,  s'apprête  peut-être  au  fond  d'un 
creuset.  M.  Berzélius,  un  des  maîtres  de  la 
science  présente,  n'a-t-il  pas  admis  que  le 


—  32  — 

radical  métallique  de  rammoniaque  est  un 
composé  d'hydrogène  et  d'un  corps  qu'il 
appelle  nitricum?  Si  donc,  un  métal,  hypo- 
thétique il  est  vrai,  l'ammonium,  comprend, 
selon  cet  illustre  chimiste ,  de  l'hydrogène 
comme  élément,  ne  pourra-t-on  admettre 
aussi  que  tous  les  métaux  en  contiennent, 
et  que  l'hydrogène ,  ce  combustible  par 
excellence,  est  le  principe  dominant  des  mé- 
taux et  de  tous  les  corps  combustibles  en 
général  ?  Cependant,  cela  prouvé ,  ce  serait 
la  restauration  du  phloglslique  dont  l'idée, 
à  part  la  question  de  poids,  n'était  au  fond 
que  ce  que  je  viens  de  dire. 

Mais  l'habitude  est  faite.  Un  jeune  homme, 
tout  rempli  d'ardeur,  cherchora  d'abord 
quelque  éther,  plutôt  que  d'oser  ,  si  loin 


—  33  — 

qu'il  rêve ,  aborder  ces  questions  formida- 
bles, parce  que  le  ridicule  est  au  bout.  J'ai 
dit  ailleurs  combien  serait  utile ,  pour  ces 
timides  athlètes ,  le  secours  d'une  Direction 
générale  des  sciences.  Il  faudra  un  hardi 
génie  pour  s'en  passer  dans  de  telles  entre- 
prises. 

Le  malheur  actuel  des  sciences  est  dans 
l'abus  de  l'analyse.  Cette  arme  puissante 
ignorée  des  anciens ,  ce  novum  organum , 
donné  par  Bacon  à  l'humanité ,  qui  s'en  est 
servi  pour  tant  de  conquêtes ,  est  aujour- 
d'hui l'unique  instrument  intellecluel  qu'elle 
possède.  Or,  l'analyse,  précisément  parce 
qu'elle  est  commode,  et  que  les  plus  minces 
esprits  s'en  arrangent .  produit ,  par  son 
usage,  un  fâcheux  rétrécissement  d'idées. 


—  34  — 

Elle,  emprisoqne  le  génie  dans  sa  formule 
restreinte  et  ne  lui  permet  d'avancer  d'un 
pas  qu'après  la  certitude  de  cette  petite 
route.  Mais  le  génie  est  aventureux  ;  sa  na- 
ture cavalière  répugne  aux  tentatives  assu- 
rées ;  il  aime  le  péril  et  les  hasards  ;  laissez- 
le  fièrement  marcher  dans  les  ténèbres  et  ne 
le  traitez  pas  en  enfant  qui  a  peur  ! 

C'est,  pourtant,  avec  ces  réserves,  que  la 
chimie  a  été  conduite  au  degré  actuel.  Fon- 
der un  système  sur  la  déclaration  de  l'insuf- 
fisance des  notions  présentes,  c'est  ne  rien 
créer.  Déclarer  corps  simples  ceux  qu'on  n'a 
pu  décomposer ,  c'est  se  borner  à  un  aveu 
d'ignorance,  et  non  établir  une  doctrine  de 
la  constitution  des  corps.  C'est  Y  analyse  dans 
sa  plus  haute  expression  de  timidité.  On  a 


—  35  — 

rejeté  les  vieux  éléments,  mais  on  n'y  a  rien 
substitué;  car  Ton  n'a  pas  voulu,  apparem- 
ment, dire  que  les  cinquante  el  quelques 
corps  indécomposés  les  remplacent  dans  la 
théorie. 

A  cette  école  technique,  quels  élèves  for- 
mera-t-on  pour  la  tâche  sans  bornes  où  les 
sciences  physiques  doivent  convier  leurs 
adeptes?  Pascal,  s'il  se  fût  occupé  de  ces 
choses,  eût  reculé  devant  un  tel  programme. 
Il  eût  crié,  bien  haut,  qu'une  grande  science 
ne  doit  pas  être  un  petit  résumé. 

Aussi  voyez  quel  abâtardissement  dans 
les  grandeurs  premières  du  mouvement 
scientifique  dont  le  début  du  siècle  a  res- 
plendi !  Toute  théorie  convenue  enfante  une 
école  obéissante,  qui,  dans  chaque  recher- 


—  sè- 
che, part  de  la  donnée  admise  pour  arriver 
à  une  conclusion  qui  la  renforce.  Il  semble 
que  la  règle  de  trois  soit  devenue  la  loi  uni- 
verselle et  que  toute  connaissance  humaine 
doive  être  l'inconnue  d'une  proportion. 

On  arrive,  avec  ces  méthodes ,  à  trouver 
des  brôm  res,àesparanaphtalineset  dessous- 
sels  y  à  grossir  le  nombre  interminable  des 
produits  artificiels  de  nos  laboratoires,  sur 
lesquels  s'émeut,  tous  les  huit  jours,  la  dis- 
pute académique  ;  on  parvient  à  inscrire 
dans  les  traités  de  chimie  les  volumes  et  les 
poids  de  corps  ignores,  tels  que  le  fluor, 
dans  leurs  divers  composés;  mais  on  ne 
trouve  pas  ainsi  les  causes  de  raftinité,  celle 
première  pierre  de  l'édifice!  On  mesure  des 
pouvoirs  réfringents  ou  polarisants ,  mais  on 


—  37  -- 

n'explique  pas  ce  qu'est  la  lumière.  On  ob- 
serve et  Ton  enregistre  les  lois  de  la  chaleur  : 
dans  quelle  mesure  elle  dilate,  elle  fond,  elle 
vaporise,  ellegazéfie  ;  comment  elle  rayonne  » 
et  quel  est  son  degré  spécifique  de  capacité 
dans  chaque  cas  ;  mais  on  ne  trouve  pas  ainsi 
quelle  est  la  cause  de  la  chaleur,  comment  elle 
échauffe^  comment  elle  produit,  sur  nos  or- 
ganes, cette  sensation  pour  laquelle  la  cause 
a  pris  le  nom  de  l'effet.  On  ne  sait  pas ,  en- 
fin ,  s'il  faut  admettre  un  calorique ,  être  à 
part,  indépendant  de  l'électricité,  de  la  lu- 
mière, du  magnétisme  terrestre,  avec  les- 
quels il  serait  si  complètement  mêlé.  Là  sont 
pourtant  les  grandes  questions,  qui,  réso- 
lues, expliqueraient  tout  le  reste.  Mais  l'ana- 
lyse n'y  peut  rien,  et  c'est  pourquoi  ces  ques- 

i 


—  38  — 

lions  dorment.  La  synthèse  n*est  à  Tusage 
que  des  vastes  cerveaux;  elle  seule,  cepen- 
dant, pourrait  éclaircir  le  dédale  où  la  multi- 
tude incohérente  des  faits  a  égaré ,  de  nos 
jours ,  la  marche  des  sciences  physiques. 
Toute  cette  armée  d'observateurs  est  sans 
chef.  Vienne  un  homme  doué  de  cette  seconde 
vue  dont  je  parle,  de  cet  instinct  divinateur 
qui  n'est  que  la  synthèse;  que  même  nos  bril- 
lants analystes  s'y  essaient,  et  que,  laissant  à 
la  foule  Tarme  utile  qui  ne  se  perdra  plus,  ils 
la  quittent  un  moment  dans  ces  circonstances 
où  elle  ne  peut  suffire  :  bientôt  l'ordre  sera 
rétabli  ;  ce  tumulte  de  mots  et  de  détails  fera 
silence  devant  un  spectacle  immense  et  sim- 
ple comme  la   nature,  dont  nous  calom- 
nions les  procédés. 


IIL 


Étude  SUR  l'histoire  de  la  terre 

ET  SUR 
LES  CAUSES  DES  RÉVOLUTIONS  DE  SA  SURFACE 

PAR   M.    DB  BOUCItBPOBN,   INGÉNIBUB   DES   MINES. 


Au  milieu  du  chaos  actuel  des  sciences, 
voici  enfin  qu'il  parait  un  beau  et  grand 
livre.  Ici,  ce  n'est  plus  cette  étroite  analyse 
qui  a  tout  envahi  ;  c'est  de  la  synthèse,  et 


—  io- 
de la  plus  haute,  à  la  suite  de  laquelle  l'ana- 
lyse viendra  s'incliner  pour  certifier  les  dé- 
tails. 

Je  ne  sais  ce  qu'on  aura  pensé,  dans  les 
hautes  régions  scientifiques»  du  livre  de 
M.  de  Boucheporn.  Pour  moi,  je  déclare 
que  noa  raison  n'a  jamais  été  plus  satisfaite 
depuis  l'étude  des  grands  travaux  deCuvier. 
Je  me  hâte  d'en  excepter  le  neuvième  cha- 
pitre, relatif  à  l'histoire  chimique  de  la  terre 
et  dont  je  ne  pourrais  accepter  un  seul  mol  ; 
mais  j'ajoute  que  l'auteur  eût  pu  supprimer 
ce  chapitre  entier  sans  nuire  en  rien  aux 
magnifiques  théories  qu'il  développe. 

M.  de  Boucheporn  cherche  l'origine  des 
choses  :  les  montagnes,  dont  la  formation  a 
été  si  diversement  expliquée,  mais  que  tout 


—  44  — 

le  monde,  aujourd'hui,  admet  comme  un 
produit  de  soulèvement,  sont,  de  sa  part, 
l'objet  d'études  très-logiquement  suivies. 
Un  grand  fait  a  frappé  son  esprit  :  c'est  le 
parallélisme  de  plusieurs  vastes  chaînes. 
Raisonnant  dès  lors  à  l'inverse  des  cher- 
cheurs vulgaires,  il  a  élevé  sa  pensée  au 
delà  de  nos  petites  dimensions  ;  il  s'est  jeté 
dans  le  monde  des  infinis,  et  n'a  plus  voulu 
tenir  compte  ni  du  temps,  ni  de  l'espace; 
il  s'est  placé,  par  l'imagination,  dans  ce 
milieu  où  roulent  les  mondes,  comme  les 
cailloux  dans  nos  moindres  ruisseaux.  Et  il 
s'est  dit  :  ces  grandes  perturbations  que  l'on 
remarque  à  la  surface  du  globe;  ces  élé- 
phants qu'on  exhume  en  Sibérie,  sous  un  cli- 
mat ou  ils  ne  vivraient  plus,  sur  un  sol  oii  ils  ne 


—  42  — 

trouveraient  pas  de  nourriture;  ces  couches 
stratifiées  qu'un  relèvement  subit  a  séparées 
en  énormes  fentes  rectilignes  ;  ces  races  à 
jamais  disparues,  dont  les  bizarres  dépouilles 
sont  incrustées  au  sein  des  rocs  ;  tout  cela 
ne  dénote-t-il  pas,  en  même  temps  qu'un 
violent  effort,  des  modifications  de  climats 
sur  les  diverses  parties  de  la  terre  ?.  •  •  Cette 
double  question  posée,  il  n'y  avait  plus 
qu'une  solution  possible  :  il  fallait  nécessai- 
rement admettre  de  brusques  changements 
dans  la  situation  de  l'axe  de  la  terre,  puis- 
que c'est  de  l'inclinaison  de  cet  axe,  ou  de 
celui  de  l'équateur  sur  Técliptique,  que  dé- 
pendent les  climats  divers. 

L'auteur,  alors,  sans  autre  recherche, 
s'est  hardiment  donné  ce  programme  :  la 


—  43  — 

terre  a  été  plusieurs  fois  rencontrée  par  des 
comètes  y  dont  le  choc  a  perturbé  »  à  diverses 
reprises,  son  mouvement  de  rotation,  qui 
tantôt  a  été  accéléré,  tantôt  retardé;  les 
pôles  ont  été  ici  et  là  ;  je  trouverai  les  en- 
droits, je  les  dirai;  je  ferai  des  mappe- 
mondes rétrospectives  de  plusieurs  millions 
de  siècles  ! 

Il  a  fait  ces  mappemondes  incroyables,  et 
auxquelles  je  crois.  Déduisant,  avec  un  art 
extrême  et  toujours  à  l'aide  des  notions  les 
mieux  admises,  les  temps  nécessaires  aux 
formations  des  couches  qui  composent  les 
divers  terrains,  il  en  conclut,  sans  objection 
possible,  que  chacune  de  ces  formations  a 
du  exiger  au  moins  deux  millions  d'années; 
j'ai  besoin  ici  de  citer  un  passage  du  livre 


—  44  — 

pour  ma  justification  de  crédulité  :  «  Quel- 
ques observations  exactes  ont  été  faites  sur 
l'exhausse  ment  du  lit  des  fleuves  et  sur  Té- 
lévation  des  atterrissements  à  leur  embou- 
chure. D'après  les  mesures  de  M.  Girard  ^  le 
lit  du  Nil  ne  s'élèverait  que  de  1  mètre  vingt- 
six  millimètres  en  mille  ans  ;  la  petitesse  ex- 
trême de  ce  nombre  fourni  par  un  si  grand 
fleuve  est  remarquable...  En  partant  de 
cette  donnée,  M.  Élie  de  Beaumont  a  cal- 
culé que  l'ensemble  des  dépôts  alluviens  in- 
diquerait, par  leur  épaisseur,  le  chiff^re  de 
7  millions  600,000  ans  pour  la  durée  de  la 
terre,  depuis  que  les  premiers  sédiments 
fossilifères  se  sont  formés  à  sa  surface.  » 

Et  plus  loin  :  <i  Le  calcul  du  temps  qu'au- 
rait exigé  la  formation  des  houilles  dans 


—  45  — 

r hypothèse  d'une  énergie  de  végétation 
égale  seulement  à  celle  de  notre  époque, 
donne  pour  résultat  qu'il  faudrait  vingt-cinq 
ans  pour  produire  une  couche  de  deux  noil- 
limstres.  Or,  on  connaît»  en  France,  des 
couches  de  houilles  de  plus  de  60  mètres 
d'épaisseur  ;  leur  formation  aurait  donc 
exigé  plus  de  600,000  ans,  indépendam- 
ment du  temps  employé  à  l'entassement 
des  vastes  dépôts  ail u viens  dont  les  houilles 
font  partie.  » 

Ne  parlons  donc  plus  de  siècles;  ce  sont 
des  secondes  pour  le  créateur,  et  il  nous  faut 
tacher  d'adopter  un  instant  cette  mesure 
rapide.  Le  livre  y  invite,  y  prépare  ;  j'ose- 
rais dire  qu'il  vous  place  forcément  dans  cet 
étrange  ordre  d'idées.  Dès  lors,  tout  s'éva- 


—  46  — 

nouit  de  ce  qui  pourrait  choquer  dans  la  vie 
pratique,  dans  cette  vie  de  cinquante  et 
quelques  années,  où  trop  souvent  un  jour 
semble  long. 

M.  de  Boucheporn  a  considéré  deux  cho- 
ses dans  le  surgissement  des  montagnes, 
deux  mouvements  dWers  qui  tous  deux  ont 
concouru  à  porter  leurs  sommets  à  la  hau- 
teur que  nous  leur  voyons  atteindre.  L'un, 
de  beaucoup  le  principal  (ici  je  cite),  c  est 
celui  par  lequel  les  couches  des  terrains  dé- 
viées de  leur  horizontalité  primitive,  et 
exhaussées  par  inflexion,  ont  été  redressées 
sur  le  flanc  des  montagnes,  ou  contournées 
autour  de  leurs  sinuosités  :  c'est  là  le  phé- 
nomène caractéristique  du  soulèvement. 
L'autre  mouvement  consiste  en  des  ruptures 


—  47  — 

brusques  et  nettes,  suivant  des  pinns  qui 
approchent  plus  ou  moins  d'être  verticaux, 
et  qui  s'alignent  entre  eux  par  groupes  pa- 
rallèles. Ce  sont  les  failles.  » 

Cette  observation  très-remarquable  donne 
à  Tautcur  Toccasion  de  montrer  que  le  choc 
d'une  comète  produirait,  à  la  surface  de  la 
terre,  ces  modifications  précises  qu'il  vient 
de  décrire.  Car  nul  ne  doute  que  notre  globe, 
à  peine  refroidi  encore,  n'ait  qu'une  couche 
solide  très-mince,  et  qu'il  ne  soit  liquide  à 
quelques  myriamètres  plus  bas.  En  suppo- 
sant donc  un  choc,  et  le  mouvement  de  ro- 
tation troublé,  il  est  bien  clair  que  tout  co 
liquide,  pour  obéir  aux  lois  physiques,  serait 
refoulé  vers  le  nouvel  équateur,  et,  par 
l'efTet  de  la  force  centrifuge,  crèverait  la 


—  48  — 

mince  croûte  qui  lui  est  superposée»  dans 
un  sens  parallèle  à  ce  même  équateur.  D'un 
autre  côté,  la  pesanteur,  ou  la  force  d'at- 
traction, s'exerçant  aux  nouveaux  pôles 
avec  plus  d'intensité  qu'ailleurs,  il  en  résul-  . 
terait  une  sorte  de  plissement  de  la  surface» 
qui  soulèverait  les  terrains,  toujours  paral- 
lèlement à  l'équateur  nouveau.  Je  ne  sais  si 
je  me  fais  bien  comprendre,  mais  j'affirme 
que  je  comprends  tout  à  fait  ces  curieuses 
et  nouvelles  explications. 

L'auteur  va  plus  loin  ;  il  recherche  les 
divers  équateurs  que  des  chocs  semblables 
ont  pu  produire.  Il  les  trouve,  les  indique;  il 
en  décrit  quinze  successifs,  depuis  l'origine 
de  notre  planète.  Au  douzième,  selon  lui, 
l'Europe  était  polaire;  les  glaciers  nous  cou- 


—  se- 
vraient; c'est  à  leur  marche,  observée  encore 
aujourd'hui  en  Suisse»  qu'est  dû  le  phéno- 
mène si  bizarre  des  blocs  erratiques.  J'avoue 
n'en  avoir  pas  lu  encore  une  aussi  satisfai- 
sante explication. 

L'examen  de  ces  divers  équateurs  que 
les  directions  générales  des  chaînes  de  mon- 
tagnes lui  indiquent,  amène  l'auteur  à  des 
corollaires  imprévus  et  qui  ne  sont  pas  les 
moins  concluants  de  l'ouvrage.  Selon  que  le 
mouvement  de  rotation  de  la  terre  a  été 
ralenti  ou  accéléré  par  les  chocs  divers,  il  a 
dû  s'ensuivre  une  durée  moindre  ou  plus 
grande  des  jours.  A  l'époque  des  jours  longs, 
il  a  fallu,  chez  les  habitants  de  la  terre,  une 
organisation  plus  puissante  qu'à  notre  épo- 
que, pour  subir  l'effort  de  la  vie  active  jus- 


—  50  —  . 

qu'au  moment  du  sommeil.  Aussi,  trou?e-(- 
on»  à  ces  temps,  les  gigantesques  masto- 
dontesjes  éléphants,  les  bœufs  monstraeux 
dont  les  équivalents  n'existent  plus  de  nos 
jours.  Ce  raisonnement  est  d'un  homme 
d'esprit  ;  ce  qui  ne  l'empêche  pas  d'être  fort 
scientifique. 

Enfin,  M.  de  Boucheporn,  après  avoir 
montré  par  le  calcul  des  probabilités,  qu'un 
choc  de  comète  est  supposable  en  deux 
millions  d'années,  arrive  jusqu'à  trouver  la 
trace  du  dernier  de  ces  terribles  événements. 
Se  rattachant  à  l'idée  de  Halley,  il  admet 
que  la  dépression,  inexplicable  jusqu'à  ce 
jour,  du  niveau  de  la  mer  Caspienne  et 
des  contrées  qui  l'avoisinent ,  par  rapport 
à  celui  de  l'Océan,  n'est  que  la  cicatrice 


—  64  — 

de  cette  grande  blessure  de  notre  planète. 
Ce  livre,  écrit  avec  une  complète  mo- 
destie, malgré  son  audace,  est  destiné  à  une 
haute  place  dans  les  sciences.  Respectueux, 
envers  les  maîtres,  dont  il  renverse  les  sys- 
tèmes, M.  de  Bouchepom  a  évité  cette  allure 
de  novateur  qui  a  perdu  tant  d'esprits  dis- 
tingués. Tout  sûr  qu'il  est  de  sa  découverte, 
fl  Tenveloppe  de  mille  formules  révéren- 
cieuses qui  tendent  à  ne  blesser  personne, 
et  ce  n'est  pas  là  un  des  moindres  mérites 
de  son  ouvrage.  Je  sais  des  compliments 
qui  lui  auraient  manqué  sans  cela.  Il  est 
regrettable  que  ce  magnifique  travail  soit 
revêtu  d'un  style  inaccessible  au  public  or- 
dinaire. J'ai  tâché,  dans  cette  courte  analyse^ 
de  l'approprier  mieux  à  sa  destination,  la 


—  52  — 

science  commune.  Car  Tétude  des  grands 
phénomènes  de  la  nature,  reléguée  trop 
longtemps,  comme  arcane,  dans  le  cabinet 
.des  savants,  commence  à  devenir  du  do- 
maine usuel.  En  même  temps  que  les  feuil- 
letons de  nos  journaux  jettent  à  la  foule 
avide  une  série  successive  de  romans,  le 
journal  donne  aussi  le  compte  rendu  des 
séances  de  TAcadémie  des  sciences  ;  la  cu- 
riosité publique  Ta  ainsi  voulu;  elle  est  sé- 
rieuse en  même  temps  que  frivole;  c'est  le 
moment  de  lui  conserver  le  premier  de  ces 
deux  goûts. 

11  y  avait  moyen,  dans  Texposé  de  cet  im- 
mense drame  des  cataclysmes  successifs, 
d'intéresser  un  peu  tout  le  monde.  Je  re- 
connais  cependant  que   si   l'on  extrayait 


—  63  — 

du  livre  de  M.  de  Boucheporn  certains 
passages  fort  éloquents,  où  il  s'élève,  litté- 
rairement, à  la  hauteur  de  son  incommen- 
surable sujet,  on  formerait  quelque  chose 
de  fort  saisissant  pour  les  imaginations  les 
plus  étrangères  aux  sciences,  et  je  fais  des 
vœux  pour  qu'il  se  décide  à  composer  un 
tel  abrégé,  après  que  ses  doctrines  auront 
acquis  Tautorité  que  je  leur  reconnais,  et 
qu'il  doit  espérer  générale  dans  un  très- 
prochain  avenir. 


5. 


IV. 


DE   L*INSTINCT   ET   DE   l'iNTELLICENCE 


DES   ANIMAUX  , 

PAR  M.  FLOUBENS,  MEMBRI  DE  l'iMSTITUT. 


Voilà  un  tout  petit  livre,  aussi  curieux 
que  bref.  Les  gens  du  monde  le  liront  avec 
tout  rintérêt  qui  s'attache  au  style  ;  les  sa- 
vants le  liront  aussi ,  malgré  ce  luxe-là. 


—  56  — 

M.  Flourens ,  qui  appartient  à  rÂcadémie 
Française,  semble  s'être  proposé  comme 
constant  modèle  son  prédécesseur  Buffon , 
dont  le  mérite  scientifique  a  peut-être  trop 
pâli  devant  sa  renommée  littéraire.  Cette 
action  est  louable,  à  ce  moment  où  la  langue 
est  fort  méprisée  en  matière  sérieuse,  et, 
puisqu'il  faut  le  dire,  où  le  dictionnaire 
nouveau  rend  difficile  toute  œuvre  écrite 
qui  n'a  pas  la  forme  du  feuilleton. 

Ce  sont  les  observations  de  Frédéric 
Cuvier,  le  frère  du  grand  Georges,  que 
M.  Flourens  affirme,  avec  modestie,  avoir 
voulu  tout  simplement  coUiger.  Mais  il  s'est 
trouvé  que  le  secrétaire  a  dépassé  de  beau- 
coup ses  fonctions,  et  qu'on  le  prend'  tout 
d'abord  pour  l'auteur  très-réel.  Quant  à  moi, 


—  57  — 

je  le  prends  ainsi ,  et  je  ne  veux  examiner 
le  livre  qu'à  ce  seul  point  de  vue. 

Rien  n'est  mieux  ordonné  :  au  début , 
Fexposé  des  différents  systèmes  que  Des- 
cartes, LeibnitZy  Buffon,  Gondillac,  Leroy, 
ont  émis  à  ce  grand  propos  de  rintelligence 
des  BÊTES.  Pour  Descartes  «  ce  sont  de  pures 
machines;  pour  Buffon ,  ce  sont  mieux  que 
des  hommes,  en  certains  points;  pour  tous, 
c'est  la  confusion  de  l'instinct  et  de  l'in- 
telligence, et  c'est  là  surtout  ce  que  M.  Flou- 
rens  a  voulu  détruire ,  et  ce  qu'il  a ,  selon 
moi,  parfaitement  détruit. 

Immense  problème  et  dont  notre  raison 
s'effraie  !  L'hirondelle  ,  qui  construit  son 
ûid  au  coin  d'une  fenêtre  de  France,  et  qui 
vient  le  retrouver  l'année  suivante,  après 


—  58  — 

un  voyage  au  Maroc,  est-ce  de  rintelligence? 
Le  chien  qui  défend  son  maître  attaqué, 
est-ce  de  l'instinct? Qu'est-ce  que  Tinstinct? 
Qu'est-ce  que  l'intelligence?  et  où  est  labu^ 
rière  qui  sépare  ces  deux  facultés?  Sont- 
elles  dissemblables ,  et  n'est-ce  pas  un  abus 
de  mots  que  l'emploi  de  ces  deux  dénomi- 
nations ? 

Pour  qui  a  étudié  les  moeurs  du  moindre 
insecte,  de  l'araignée,  par  exemple,  rien  ne 
semble  plus  difficile  que  de  résoudre  ces 
questions.  La  vigilance,  la  ruse,  la  patienee, 
tout  ce  qu'un  homme  des  plus  sagaces 
pourrait  appliquer  de  soins  à  l'accomplis- 
sement d'un  projet,  l'insecte  l'applique  à 
saisir  sa  proie  ;  mais  tous  rappliquent  ainsi, 
sans  qu'on  observe  du  plus  ou  du  moins 


—  «9  — 

hez  l'un  ou  chez  l'autre.  Ainsi  des  fourmis, 
es  abeilles  :  ce  travail  singulier  qu'on  ad- 
lire  dans  leur  société  est  éternellement  le 
lème  ;  on  n'a  pas  encore  constaté  de  pro- 
rès  dans  ce  monde-là.  J'aurais  voulu  que 
L  Flourens  mit  en  saillie  cette  remarque, 
il  je  trouve  le  vrai  signe  de  Tinstinct  ;  mais 
en  fait  d'autres ,  et  de  plus  savamment 
éduites.  L'intelligence  est,  selon  lui ,  la 
iculté  d'une  pensée  libre  et  individuelle  , 
u'elle  soit  communiquée  à  l'animal  parvo- 
»nté  personnelle  ou  par  éducation.  L'in- 
:inct  est,  au  contraire ,  une  faculté  native, 
iii  s'exerce  indépendamment  de  l'cduca- 
on,  de  la  réflexion,  et  de  toute  autre  eon- 
ition  postérieure  à  la  naissance.  L'action 
B  teter,  par  exemple,  est  immédiatement 


—  60  — 

inspirée  âu  petit  sans  calcul  aucun ,  sans 
apprentissage,  puisqu'on  a  vu  de  jeunes 
animaux ,  non  sortis  encore  tout  entiers  du 
ventre  de  leur  mère,  et  rapprochés  des  mi- 
melles,  les  prendre  avec  avidité.  Frédéric 
Guvier  a  élevé  des  castors  dans  des  cages, 
et  les  a  vus  bâtir  sans  besoin  aucun ,  puis- 
qu'ils étaient  logés.  Ils  ont  donc  bâti,  pous- 
sés par  une  force  machinale  et  aveugle ,  en 
un  mot,  par  un  pur  instinct. 

«  L'opposition  la  plus  complète  ,  dit 
«  M.  Flourens  ,  sépare  Tinstinct  de  l'intel- 
«  ligence.  Tout  dans  l'instinct  est  aveugle, 
c(  nécessaire  et  invariable  ;  tout  dans  Tin- 
«  telligence  est  électif,  conditionnel  et  iiio- 
«  difiable. 

«  Le  castor  qui  se  bâtit  une  cabane,  l'oi- 


—  64  — 

c  seau  qui  se  construit  un  nid ,  n'agissent 
c(  que  par  instinct. 

«  Le  chien ,  le  cheval ,  qui  apprennent 
«jusqu'à  la  signification  de  plusieurs  de 
c<  nos  mots,  et  qui  nous  obéissent,  font  cela 
c  par  intelligence. 

a  Enfin  tout ,  dans  Tinstinct  »  est  parti- 
«  culier.  Cette  industrie  si  admirable  que 
«  le  castor  met  à  bâtir  sa  cabane,  il  ne  peut 
«  remployer  qu'à  bâtir  sa  cabane  ;  et  tout, 
«  dans  l'intelligence,  est  général  ;  car  cette 
«  même  flexibilité  d'attention  et  de  concep- 
«  tion  que  le  chien  met  à  obéir,  il  pourrait 
«  s'en  servir  pour  faire  toute  autre  chose.  » 

La  conclusion  de  ces  rapports  si  bien 
exposés ,  c'est  que  Thomme  seul  possède  , 
outre  Vinielligence  et  Vinsiinct,  cette  troi- 


—  62  — 

sième  faculté  dont  les  animaux  ne  sem- 
blent pas  doués  :  la  réflexion,  qui  consiste 
à  connaître  que  l'on  connaity  une  des  plus 
heureuses  définitions  qui  se  soient  pro- 
duites. 

M.  FlourenSy  après  avoir  établi  ces  dis- 
tinctions ,  examine  ce  qui  appartient ,  dans 
les  divers  ordres  des  êtres,  à  l'intelligence 
et  à  l'instinct.  Il  les  classe,  et  reconnaît  des 
faits  d'intelligence  plus  prononcés  chez  les 
quadrumanes,  puis  chez  les  carnassiers; 
les  ruminants  sont  déjà  si  bas  dans  l'échelle 
qu'ils  ne  reconnaissent  pas  l'homme  qui  les 
nourrit,  s'il  vient  à  changer  de  costume.  Les 
cétacés  passent  avant  eux  ;  les  rongeurs  sont 
presque  stupides,  et  du  reste  de  la  foule  ani- 
male, il  n'en  faut  pas  parler,  si  ce  n'est  à 


—  63  — 

peine  des  oiseaux.  I^s  insectes  n'ont  qu'un 
pur  instinct. 

C'eût  été  le  lieu  de  parler  aussi  du  déve- 
loppement possible  de  F  intelligence  des 
animaux  par  l'éducation.  Jusqu'à  ce  jour, 
l'homme  n'a  tenté  que  d'assez  faibles  essais, 
dont  les  heureux  résultats  donnent ,  cepen- 
dant ,  une  bien  large  carrière  à  l'espérance. 
Ce  que  dit  M.  Flourens  d'un  orang-outang 
observé  par  Frédéric  Cuvier,  n'est  pas 
fait  pour  décourager  les  chercheurs.  J'ai 
toujours  cru,  pour  ma  part,  que  des  tenta- 
tives laborieusement  suivies ,  sur  des  sujets 
provenus  d^ êtres  déjà  élevés ,  pourraient  ame- 
ner des  résultats  surprenants.  Â  cette  épo- 
que d'études  constantes  et  de  découvertes 
multipliées,  qui  nous  font  assister  à  un 


—  64  — 

spectacle  presque  féerique  ;  en  ce  temps  de 
daguerréotype,  de  chemins  de  fer  et  bientôt 
de  voyages  aériens,  quoi  de  bizarre  à  sup- 
poser qu'une  patiente  application  pourrait 
donner  au  chien  ou  au  cheval,  si  bien  dres- 
sés aux  exercices  corporels  et  à  la  compré- 
hension de  la  parole ,  la  faculté  de  pénétrer 
mieux  encore  dans  nos  idées  pratiques  et 
d'apprendre  à  réfléchir!  M.  Flourens  avoue 
que  si  les  causes  qui  ont  produit  les  êtres 
ont  cessé  d'agir,  celles  qui  les  modifient 
agissent  encore.  Il  avouera  aussi  qu'on  a, 
sous  ce  rapport,  très-médiocrement  appliqué 
leur  action. 

Ce  qui  est  la  partie  vraiment  neuve  du 
travail  de  M.  Flourens,  c'est  la  loi  qu'il  as- 
signe au  croisement  des  races.  Rien  n'est 


—  65  — 

plus  rigoureux  que  sa  logique  à  ce  sujet.  Le 
genre  exprime ,  selon  lui ,  en  histoire  natu- 
relle ,  la  classe  d'êtres  qui  peuvent  donner, 
par  leur  accouplement,  des  produits.  Ainsi 
le  genre  chat  peut  se  croiser  dans  ses  diver- 
ses espèces.  Ce  genre  ne  donnera  jamais  de 
produits  et  ne  s'accouplera  même  jamais 
avec  le  genre  chien  ni  avec  tout  autre.  Mais 
les  espèces  seules  peuvent  donner  ensemble 
des  produits  successifs  ;  ainsi  une  espèce  d'un 
certain  genre ^  accouplée  à  une  autre,  ne 
donnera  jamais  que  des  mulets ,  c'est-à-dire 
des  êtres  improductifs ,  au  plus  tard ,  n  la 
seconde  génération. 

De  cette  loi  nait  une  facile  classification 
des  êtres;  on  reconnaîtra  désormais  leurs 
genres  à  la  possibilité  de  leur  accouplement; 

6. 


—  66  — 

leurs  espèces  à  la  stérilité  ou  à  là  faculté  de 
reproduction  des  individus  qui  en  pourront 
résulter.  M.  Flourens  a  déjà  constaté  sous 
ce  rapport  l'identité  du  chien  et  du  chacal , 
comme  genre.  Il  a  trois  jeunes  produits  d'un 
accouplement  de  cette  nature.  J'en  ai  vu 
moi-même,  il  y  a  quelques  années,  un 
exemple. 

Cette  portion  trës-remarquable  du  livre 
semble  n'avoir  pas  trait  au  sujet  principal  ; 
mais  l'auteur  l'y  rattache  avec  une  rare  ha- 
bileté. La  question  du  croisement  implique 
celle  de  la  production  des  races  domestiques 
chez  lesquelles  l'intelligence  vient  presque 
dominer  l'instinct,  tandis  que,  près  de  cette 
transformation  morale,  se  montre  encore  un 
fait  étrange  de  transformation  physique. 


—  67  - 

M.  Flourens  donnera,  je  l'espère,  une 
suite  prochaine  à  ce  premier  travail.  Il  a 
ouvert  un  vaste  champ  à  des  recherches 
sans  bornes  »  et  il  ne  sera  pas  un  des  moins 
laborieux  à  cette  tâche.  Le  sujet  était  pres- 
que oublié 9  et  puisqu'il  l'a  fait  revivre,  il  a 
contracté  l'obligation  de  ne  pas  le  laisser 
mourir.  Combien  de  choses  encore  à  traiter 
dans  cette  donnée  immense  !  Le  phénomène 
constant  de  l'incubation ,  chez  les  oiseaux , 
est,  à  lui  seul ,  une  barrière  infranchissable 
à  ceux  qui  n'admettent  pas  l'instinct.  Car 
si  l'on  peut  dire  que  les  mammifères  se  sou- 
mettent à  la  dure  contrainte  de  l'allaitement 
parce  qu'ils  éprouvent  le  besoin  de  se  dé- 
barrasser du  lait  qui  les  gène,  comment 
dira-t-on  qu'un  pareil  besoin  se  produit  pour 


—  68  — 

la  poule  qui  reste  si  longtemps  sur  ses  œufs, 
même  sur  des  œufs  qu'elle  n'a  pas  pondus? 
Pourquoi  les  nids,  toujours  si  identiques 
chez  chaque  espèce?  Voilà  des  faits  d'in- 
stinct et  que  nul  raisonnement  actuel  ne  peut 
expliquer. 

Les  physiologistes,  parmi  lesquels  M.  Flou- 
rens  occupe  un  si  haut  rang  ,  dévoileront 
peut-être  un  jour  ces  secrets;  mais  il  est  à 
craindre  qu'ils  ne  restent  aussi  longtemps 
cachés  que  celui  de  la  vie. 


V. 


DES   RECHERCHES   SCIENTIFIQUES   A   FAIRE. 


J'ai  retrouvé  dans  un  mémoire  de  M.  La- 
mé, lu  à  l'Académie  des  Sciences,  en  1842, 
cette  phrase,  qui  m'a  fait  réfléchir  :  «  Le 
principe  général,  vers  lequel  convergent 
aujourd'hui  les  trois  théories  partielles  de 


—  70  — 

la  physique,  attribue  à  Téther,  à  sa  répul- 
sion propre,  et  aux  actions  que  la  ma- 
tière pondérable  exerce  sur  lui,  tous  les 
phénomènes  qui  dépendent  de  ces  théo- 
ries. La  propagation  des  vibrations  du  fluide 
éthéré  donne  la  lumière  et  toutes  les  radia- 
tions.  L'accroissement   ou  la   diminution 
des  masses  d'éther  qui  forment  les  atmos- 
phères des  atomes  pondérables,  produit  Té- 
leclricité  et  les  phénomènes  chimiques.  En- 
fin, le  mouvement  vibratoire  de  ces  atmo- 
sphères donne  la  chaleur.  » 

Tout  obscur  que  cela  soit,  je  le  préfère 
aux  formules  algébriques  dont  la  chimie 
s'est  récemment  hérissée.  On  y  rencontre 
au  moins  matière  à  exercer  la  pensée,  et 
l'on  n'a  pas  à  y  affronter  la  pénible  tâclic 


—  74  — 

des  incidents  alphabétiques  dont  la  plus  pe- 
tite huile  essentielle  est  l'objet.  J'aime  mieux 
méditer  sur  cette  énigme  de  M.  Lamé  que 
de  parcourir  les  séries  d'H,  d'O,  d'Az,  etc., 
ornés  d'exposants^  qui  forcent  aujourd'hui 
l'Académie  des  Sciences  à  confondre  un 
mémoire  chimique  avec  une  lecture  de 
M.  Cauchy. 

J'aime  donc  à  voir  quelques  hommes 
comme  M.  Lamé,  comme  M.  Dumas,  voués 
à  la  synthèse.  Depuis  Galilée,  Bacon,  Des- 
cartes et  Newton,  il  était  temps  qu'on  y 
songeât.  Ces  grands  hommes  ont  inventé 
Vanalyse,  et  on,en  a  fort  abusé  depuis  eux. 
C'est  le  temps,  aujourd'hui,  de  recourir  à 
d'autres  grands  hommes  qui  puissent  ame- 
ner une  réaction.  Car,  ainsi  que  je  l'ai  dit 


—  72  — 

ailleurs,  les  faits  abondent.  Il  ne  s'agit  plus 
d*en  grossir  la  foule,  déjà  trop  pressée,  trop 
tumultueuse,  et  trop  indisciplinable.  La 
question  est  d*y  mettre  de  Tordre,  comme 
dans  une  émeute  que  les  chefs  ont  provo- 
quée, et  dont  l'embarras  est  de  lui  donner 
une  direction,  0  Descartes  !  ô  Newton  !  où 
êtes-vous?Et  vous  surtout,  grand  Lavoi- 
sier,  que  ne  pouvez-vous  apparaître,  oubliant 
le  sang  de  Téchafaud,  pour  songer  aux 
blessures  de  la  belle  science  que  vous  avez 
faite  ! 

Mais  enfin  quelques-uns  comprennent 
qu'il  ne  s'agit  pas  seulement,  pour  inter- 
roger la  nature,  de  lui  demander  ses  secrets 
par  un  appareil,  et  qu'il  faut  aussi  les  cher- 
cher dans  la  méditation  solitaire,  en  com- 


—  73  — 

parant 9  en  résumant,  dans  le  silence  de  la 
nuit,  tout  ce  qui  s'est  produit  de  réel,  en 
supposant  ce  qui  se  produirait  de  possible. 

H.  Lamé  a  touché  le  point  délicat  de  ces 
grands  efforts.  La  chaleur,  la  lumière,  Fé- 
lectricité,  le  magnétisme  terrestre^  ce  sont 
là  quatre  efTets  suprêmes  que  tout  indi- 
que comme  soumis  à  une  même  cause. 
Dans  ce  champ  seul  doit  se  concentrer  la 
puissance  des  vrais  travailleurs  de  l'esprit, 
s'ils  sont  attristés,  comme  ils  doivent  l'être, 
du  chaos  actuel  où  s'abiment  les  sciences 
physiques. 

Et,  pour  indiquer  un  point  de  ces  recher- 
ches, que  ne  pense-t-on  au  frottement?  c'est 
par  là  qu'a  été  trouvé  le  fluide  électrique. 
Remarquez  que  le   frottement  produit  en 


—  74  — 

même  temps  rélectricité  et  la  chaleur.  Au 
point  extrême ,  il  arrive  à  produire  la  lumière. 
Ces  trois  effets  ont  donc  une  nature 
commune»  puisque  la  même  cause  les  en- 
gendre. 

Mais  devant  les  grandes  nouveautés  de 
Volta,  devant  celles  de  Davy,  cette  modeste 
origine  des  phénomènes  électriques  s'est 
humblement  effacée,  elle  qui,  seule,  était 
simple  et  n'égarait  pas  le  chercheur  dans  le 
labyrinthe  où  rélectro-chimie  Ta  plongé. 

On  dit  du  bout  des  lèvres  dans  les  traités 
de  physique,  qu'il  faut  croire  que  l'électri- 
cité produite  par  le  frottement  est  due  à 
une  désagrégation  de  molécules.  Un  mor- 
ceau de  cire  fondu,  demi-liquide,  n'attire  pas 
les  corps  légers,  et  certes,  ses  molécules 


^  76  — 

sont  bieD  autrement  désagrégées  que  par 
le  frottement.  Si»  dans  cet  état  vous  le  frot- 
tez à  peine,  il  attire  les  corps  légers.  Il  se 
passe  donc  là  quelque  acte  secret ,  auquel  la 
disposition  des  molécules  du  corps  est  tout 
à  fait  étrangère. 

Après  les  hardis  théorèmes  de  M.  Lamé, 
exposés,  sans  preuves  expérimentales,  en 
pleine  académie  des  sciences,  après  les  ré- 
criminations de  M.  Ghasles,  dont  la  même 
enceinte  a  retenti  récemment,  on  se  sent  à 
Taise  pour  oser  du  moins  hasarder  des  pro- 
grammes. 

Voici  le  mien  : 

Je  voudrais  que,  brisant  cette  étroite  chaî- 
ne de  l'analyse  qui  les  enserre,  les  repré- 
sentants de  la  science  fissent  un  moindre 


—  76  — 

accueil  aux  amas  de  faits  sans  importance 
qu'on  accumule  sous  les  yeux  de  TAcadémie, 
et  qu'ils  encourageassent  un  peu  plus  les 
producteurs  d'idées.  Il  est  bien  de  bannir 
les  mémoires  qui  s'occupent  de  la  quadra- 
ture du  cercle,  et  d'autres  non-sens  désor- 
mais jugés  ;  mais  il  est  mal  de  repousser 
tout  ce  qui  s'adresse  uniquement  à  l'esprit, 
sans  le  secours  d'essais  matériels.  Je  crains, 
à  la  manière  dont  on  procède,  que  le  livre 
immortel  de  la  Méthode  ne  fût  pas  écouté 
de  nos  jours  \ 

Je  voudrais  aussi  que  l'on  cherchât  le  sens 
philosophique  des  phénomènes,  après  avoir 


»  J*ai  été  heureux  de  voir  M.  Flourens,  secrétaire  per- 
pétuel de  TAcadémie  des  Sciences,  dédier  à  la  mémoire 
de  Descartes  son  remarquable  ouvrage  sur  la  Phrénologie. 


—  77  — 

8i  longtemps  traité  ces  grandes  causes  qui 
meuvent  le  monde,  comme  de  simples  objets 
de  pharmacie  ;  je  voudrais  qu'au  lieu  d'in- 
venter de  petits  appareils  pour  constater  de 
petits  faits,  on  remontât  aux  idées  premières, 
et  qu'on  embrassât,  d'un  coup  d'oeil,  non 
plus  un  mince  détail,  mais  un  vaste  en- 
semble de  questions;  que  l'on  cherchât, 
par  exemple,  s'il  n'y  aurait  rien  d'astrono- 
mique dans  le  fait  de  l'aimantation,  qui  ne 
se  manifeste  (à  un  degré  sensible  du  moins) 
que  dans  le  fer  et  le  nickel  * ,  ces  deux 
métaux  qui  se  trouvent  à  l'état  pur  dans 
la  plupart  des  aérolithes. 

La  propriété  de  l'aimant,  qui  consiste  à 

'  Le  cobalt,  qui  est  magnétique  aussi,  a  une  grande  ana- 
logie aTec  le  nickel. 

7. 


—  78  — 

se  diriger  toujours  dans  le  sens  de  Taxe  de 
rotation  de  la  terre,  avec  de  Itères  dévia- 
tions variables,  indique,  à  coup  sûr,  quelque 
liaison  avec  des  forces  extérieures  à  notre 
planète,  et  ce  qui  tombe  sur  notre  planète 
portant,sans  exception, les  matières  aimanta- 
bles,  semble  nous  indiquer  la  voie  où  Ton 
doit  trouver  ce  secret. 

Je  voudrais  voir  encore  la  science  se  dé- 
gager de  cette  fausse  locution,  qui  appelle 
impondérables  certains  fluides  dont  elle 
admet  l'existence  comme  corps.  Tout  corps 
doit  peser.  M.  Lamé,  du  moins,  n'admet  ces 
fluides  que  comme  effet,  et  il  est  logique. 
Mais  si  l'on  veut  avoir,  en  cela,  une  cer- 
titude complète,  il  faut  trouver  des  moyens 
de  constater,  une  fois  pour  toutes,  la  réalité 


—  79  — 

des  suppositions  faites.  De  même  qu'on  a 
inventé  un  multiplicateur  pour  apprécier  de 
très-faibles  forces  électriques,  pourquoi  ne 
pas  chercher  un  procédé  propre  à  multiplier 
l'effet  de  très-petits  poids? 

De  ce  que  nos  instruments  ne  donnent 
aucune  trace  de  ce  genre  pour  les  préten- 
dus fluides  impondérables,  est-ce  une  raison 
d^en  conclure  que,  ces  corps,  si  corps  ils 
sont,  échappent  à  la  loi  générale  de  la 
pesanteur  ?  On  n'eût  jamais  mesuré  la  vi- 
tesse de  la  lumière,  si  l'on  se  fût  borné  aux 
essais  terrestres,  avec  les  faibles  distances 
dont  nous  disposons. 

Pourquoi,  d'ailleurs,  on  doit  se  le  de- 
mander, ces  fluides  impondérables  acquiè- 
rent-ils, fixés  sur  des  corps  lourds,  une  telle 


—  80  — 

puissance  active,  qu'ils  les  forcent  à  se 
rapprocher  ou  à  s'éloigner  l'un  de  l'autre, 
quelle  que  soit  la  masse  de  ces  corps? 

D'un  autre  côté,  nous  voyons  un  de  ces 
fluides  impondérables^  le  calorique,  doué 
d'une  si  grande  force  expansive  qu'on  lui 
attribue  lé  droit  exclusif  de  vaincre  l'affi- 
nité, et  de  forcer  les  molécules  d'un  même 
corps  à  se  repousser  entre  elles;  nous  le 
voyons,  dis-je,  impuissant  a  exciter  une  ré- 
pulsion mutuelle  entre  deux  corps  qui  en 
sont  surchargés.  Quelle  est  cette  anomalie 
étrange,  et  n'est-il  pas  temps  de  savoir  si 
M.  Lamé  a  raison  de  considérer  ces  préten- 
dus corps  comme  de  pures  abstractions, 
iîomme  de  simples  effets? 

Ne  faut-il  pas  aussi  mêler  un  peu  toutes 


—  84  — 

es  sciences  dans  la  solution  de  ces  grands 
)roblèmes?  Il  me  parait  impossible  d'isoler 
a  physiologie  de  la  physique»  lorsque  Ton 
recherche  la  cause  et  la  nature  de  la  chaleur. 
Slle  n'affecte  que  deux  de  nos  sens  :  le  tou- 
her  et  la  me  ;  encore  le  second  de  ces  sens 
l'en  est-il  affecté  qu'au  moment  oii  la  cha- 
eur  produit  ou  devient  la  lumière.  Jamais 
li  l'ouie,  ni  le  goût,  ni  l'odorat  n'en  perçoi- 
vent rien.  Les  nerfs  partant  du  cerveau,  cette 
origine  commune,  n'ont  donc  pas  des  pro- 
iriétés  semblables,  à  l'égard  de  ce  grand 
ffet  que  l'on  appelle  un  corps^  le  calorique. 
I  n'y  a  pas  de  formule,  j'entends  de  celles 
ui  sont  usitées,  qui  puisse  rendre  compte 
le  cela. 
Au  moment  où  j'écris,  un  grand  fait  se 


—  8Î  — 

présente  :  M.  Faraday  vient  d'agir  sur  la 
lumière  par  l'électricité.  Le  phénomène 
étrange  qu'il  manifeste  au  monde  savant, 
n'est  que  le  précurseur  de  ceux  qui  doivent 
naître  de  ces  philosophiques  recherches. 
On  se  débat  déjà  contre  le  grand  fait  nou- 
veau; l'on  cherche  à  l'enfermer  dans  les 
explications  usuelles;  on  veut  (tant  l'esprit 
humain  est  tenace  aux  théories  toutes  faites  !) 
que  l'effet  observé  par  M.  Faraday  ne  tienne 
pas  à  une  action  directe  du  fluide  électrique 
sur  la  lumière  ;  on  veut  qu'il  ne  s'y  agisse 
que  d'un  dérangement  moléculaire  dans  le 
cristal  où  se  produit  cet  effet.  Laissez  dire, 
et  surtout  laissez  faire  :  M.  Faraday  est  sur 
la  voie  des  immenses  découvertes.  Lumière, 
électricité,  magnétisme  et  chaleur,  tout  cela 


—  83  — 

va  se  confondre  avant  peu  dans  un  simple 
et  même  tout,  sans  que  le  système  des  mo« 
lécules  y  puisse  rien  empêcher.  La  scho^ 
lastique  aura  bientôt  fini  son  temps  dans 
les  sciences,  où  elle  s'est  récemment  réfu- 
giée, après  avoir  été  bannie  de  lalittérature» 
de  la  philosophie  et  des  arts. 

Voici  un  homme  célèbre  qui  donne  le 
signal.  Ce  beau  livre  de  M.  de  Humboldt, 
paré  d'un  titre  qui  dit  tout,  cosmos,  est  aussi 
un  programme  à  la  réaction  que  j'appelle  ; 
il  part  de  haut  et  de  loin  ;  il  évoque  la 
philosophie,  trop  oubliée  aujourd'hui  dans 
le  domaine  des  recherches.  On  le  lira  et  on 
le  suivra.  Nos  jeunes  savants  y  vont  puiser 
rinspiration  hardie  qui  doit  dominer  leur 
mission  magnifique.  En  manipulant  moins, 


—  84  — 

ils  penseront  davantage,  et  le  monde  des 
idées  s'accroîtra  en  face  de  nos  immenses 
progrès  matériels. 


VI. 


COSMOS,  par  m.  Alexandre  de  iiumboldt. 


I. 


Je  vais  parler  d'un  livre  qui  émeut  et  qui 
étonne.  Les  plus  redoutables  questions  dont 
se  soit  occupé  l'esprit  humain  y  sont  abor- 
dées de  front  et  sans  peur.  C'est  une  ency- 
clopédie grandiose  comme  il    ne  s'en  est 

8 


—  86  — 

tenté  ni  chez  les  anciens ,  ni  chez  les  mo- 
dernes ,  depuis  Aristote ,  que  l'auteur  aimé 
tant  à  citer,  jusqu'à  nous. 

C'est  un  livre  enfin  qui  suffirait  à  l'éter- 
nelle renommée  d'un  homme»  quand  même 
cet  homme  ne  se  nommerait  pas  Humboldt. 

Si  le  public  qui  lit  était  composé  de  sorte 
à  tout  lire ,  Cosmos  aurait  une  vogue  dont 
les  plus  célèbres  romans  ne  jouirent  jamais. 
Mon  ami  Eugène  Sue,  que  je  cite  à  dessein, 
comme  habitué  à  la  vogue  aussi  bien  qu'à 
la  science,  aurait  la  franchise  et  l'esprit  de 
ne  pas  me  démentir. 

Après  la  première  lecture  de  cet  éblouis- 
sant ouvrage,  et  lorsque  l'esprit  se  recueille 
pour  en  saisir  le  sens  général ,  on  reconnaît 
d'abord  une  philosophie  arrêtée,  peu  son- 


—  87  — 

cieuse  des  modes  scientifiques  actuelles ,  in- 
dépendante,  enfin,  des  systèmes  et  des 
temps. 

Cest  la  connexité  des  phénomènes ,  la 
liaison  intime  des  lois  physiques,  qui  est  le 
vrai  point  de  vue  de  l'auteur.  Il  n'est  pas 
l'apôtre  de  cette  école  de  chercheurs  en  pe- 
tit,  de  formuleurs  en  détail,  d'individua- 
lisme scientifique,  dont  notre  époque  se 
lasse  ;  et ,  pour  mon  compte ,  j'ai  été  pris 
d'un  respectueux  plaisir  en  retrouvant,  à 
plus  d'une  page,  la  consécration  de  quel- 
ques-unes des  idées  que  j'ai  souvent  émises 
à  propos  des  tendances  présentes.  Je  lis,  par 
exemple  (page  75) ,  cette  phrase  significa- 
tive :  c  Pour  soumettre  les  phénomènes  au 
calcul ,  on  a  recours  à  une  composition  hypo' 


—  88  — 

thitique  de  la  matière  par  combinaison  de 
molécules  et  d'atomes...  les  mythes  de  ma- 
tières impondérables  et  de  certaines  forces 
vitales,  propres  à  chaque  mode  d'organisa- 
tion y  ont  compliqué  les  aperçus  et  répandu 
une  lueur  douteuse  sur  la  route  à  parcou- 
rir. » 

Grâce  aux  récentes  découvertes  de  M.  Fa- 
raday»  grâce  aussi  à  la  réaction  synthétique 
dont  j'espère  le  progrès  rapide,  la  science, 
en  effet ,  sera  bientôt  débarrassée  des  pré- 
tendus corps  impondérables  que  ses  chaires 
ont  professés  si  longtemps. 

Je  lis  aussi  ,  à  ce  propos  de  synthèse 
(page  272)  :  «  La  science  de  la  nature  n'est 
point  une  aride  accumulation  de  faits  isolés  ; 
elle  n'est  pas  bornée  par  les  étroites  limites 


—  89  — 

de  la  certitude  matérielle  ;  elle  doit  s'élever 
aux  vues  générales  et  aux  conceptions  syn- 
thétiques. » 

Cest  là  une  censure  absolue  de  la  mé- 
thode presque  universelle  qui  se  pratique 
aujourd'hui.  L'Académie  des  sciences  de- 
vrait  faire  inscrire  cette  phrase  sur  ses  por- 
tes f  comme  avis  à  tous  les  lecteurs  de  mé- 
moires qui  en  franchissent  le  seuil. 

La  magnifique  exposition  de  notre  sys- 
tème planétaire  ouvre  le  vaste  horizon  que 
M.  de  Humboldt  va  nous  faire  observer. 
Au  milieu  de  l'immensité  des  cieux  ,  que  le 
.  génie  de  William  Herschell  a  jaugée,  justifiant 
ainsi  la  belle  épitaphe  gravée  sur  son  tom- 
beau à  Upton  :  t  Cœlorum  perruptt  clauS" 
ira  »  ,  une  sorte  d'île  dans  l'univers,  sous 

8. 


—  90  — 

forme  de  couche  applatie,  dont  Tinome  lar- 
geur ne  saurait  se  formuler  en  chiffres  *, 
contient,  dans  un  de  ses  imperceptibles 
points,  notre  soleil  et  ce  qui  l'entoure. 
Cette  île  immense  n*est,  elle-même,  qu'on 
atome  dans  le  tout. 

Ce  système  microscopique  où  nous  vÎTons 
se  compose,  dans  l'état  actuel  de  nos  con- 
naissances, de  douze  planètes  (M.  de  Hum- 
boldt  dit  onze;  mais  il  ignorait,  au  momeut 
de  l'impression  de  son  livre ,  la  découverte 
d'Astrée),  de  dix-huit  lunes  ou  satellites; 
.d'une  mvriade  de  comètes;  d'un  anneau  de 
matière  nébuleuse  roulant  sur  lui-même  en- 


*  Huit  cents  fois,  à  peu  près  la  distance  de  Sirius  à  la 
la  terre  ;  et  pour  arriver  de  Sirius  à  nous,  la  lumière  em- 
ploie trois  années,  à  raison  de  76,000  lieues  par  seconde. 


—  91  — 

tre  les  orbites  de  Mars  et  de  la  Terre,  et  qui 
produit  la  lumière  zodiacale;  enfin  d'une 
multitude  d'astéroïdes  très-petits,  qui  se 
manifestent  à  nous  sous  forme  d'étoiles 

« 

filantes  et  d'aérolithes. 

En  examinant  ce  système  si  varié,  où  l'on 
trouve  Jupiter  d'un  volume  égal  à  1 ,400  fois 
celui  de  la  Terre ,  et  Vesta ,  dont  la  surface 
dépasse  à  peine  la  moitié  de  la  France, 
M.  de  Humboldt  signale  les  irrégularités  qui 
s'y  pcésentent  dans  les  lois  de  volume,  de 
densité ,  de  vitesse ,  d'inclinaison  d'orbites , 
qu'on  avait  pu  rechercher  autrefois,  en  com- 
parant les  distances  des  planètes  au  soleil. 
«  n  semble  résulter,  dit-il,  de  Ténumération 
de  ces  irrégularités  que  le  monde  des  for- 
mations célestes  doit  être  accepté  comme  un 


fait,  comme  une  donnée  naturelle  qui  se  dé- 
robe aux  spéculations  de  l'esprit  par  Tab- 
sence  de  tout  enchaînement  visible  de  cause 
à  effet...  Ce  sont  autant  de  faits  naturds 
produits  par  le  conflit  des  forces  multiples 
qui  ont  agi  autrefois  dans  des  conditions 
tout  à  fait  inconnues.  » 

La  revue  du  monde  de  Saturne  est  des 
plus  curieuses.  Sans  parler  de  l'anneau  que 
chacun  connaît,  les  satellites  présentent  d'é- 
tranges dissemblances.  Deux  d'entre  eux 
sont  énormes,  doubles,  en  diamètre,  de  no- 
tre lune;  deux  autres,  au  contraire,  sont  à 
peine  perceptibles  par  les  plus  puissants  té- 
lescopes. Ces  satellites,  tout  comme  la  lune, 
ne  montrent  jamais  à  leur  planète  que  la 
même  moitié  de  leur  surface,  résultat  sin- 


—  93  — 

gulier  qui  inspire  à  l'auteur  une  de  ces  ré- 
flexions philosophiques  dont  son  livre  est 
semé  :  «  La  contemplation  de  ces  belles  lois 
du  monde  matériel  invite  l'esprit  à  chercher 
quelque  analogie  dans  le  monde  de  l'intel- 
ligence ,  et  Ton  pense  alors  à  ces  régions 
inabordables .  où  la  nature  a  caché  le  mvs- 
tère  de  ses  créations  :  elles  paraissaient  ainsi 
destinées  à  rester  ignorées  à  jamais,  et  pour- 
tant, de  siècle  en  siècle,  la  nature  nous  en  a 
dévoilé  de  faibles  parties,  où  Thomme  a  pu 
saisir  une  vérité,  parfois  une  illusion  de  plus.» 
M.  de  Humboldt  excelle  à  rendre  presque 
sensible,  cette  difficile  idée  des  vitesses,  à 
laquelle  l'invention  des  chemins  de  fer  nous 
accoutume  un  peu.  C'est  surtout  à  propos 
des  comètes  que  ce  mérite  éclate  dans  tout 


—  oi- 
son jour.  Il  nous  dépeint  ces  astres ,  d'une 
si  faible  masse,  qu'elle  ne  surpasse  guère  le 
cinq-millième  de  celle  de  la  terre,  variant 
tous  les  degrés  de  rapidité  ou  de  lenteur. 
On  se  familiarise  ^avec  les  plus  gros  nom- 
bres en  arrivant  aux  plus  petits  ;  c'est  ainsi 
que  la  comète  de  1680  parcourt,  à  sa  moin- 
dre distance  du  soleil ,  392  kilomètres  par 
seconde  ;  et  à  son  extrême  éloignement  de 
cet  astre,  5  mètres  seulement.  Cette  dernière 
vitesse  n'est  pas  même  celle  des  grands 
fleuves  d'Amérique. 

Cette  question  des  comètes ,  qui  excite  à 
si  bon  droit  la  curiosité  générale,  et  dont  les 
moins  savants  se  préoccupent ,  a  été  traitée 
par  M.  Arago  dans  l'Annuaire  du  bureau  des 
longitudes,  avec  l'esprit,  la    verve  et  la 


—  w  — 
darté  dont  il  empreint  toutes  ses  notices,  A 
ce  sujet  encore,  M.  de  Humboldt  a  su  dire 
du  nouveau. 

Loin  de  chercher,  comme  son  illustre 
confrère,  à  nous  rassurer  sur  la  catastrophe 
possible  et  toujours  redoutée  d'un  choc  de 
comète,  il  en  discute  les  chances  et  n'arrive 
pas  à  une  négation. 

La  certitude  qu'il  existe,  au  sein  môme  de 
notre  monde  planétaire,  des  comètes  qui  re« 
viennent ,  à  de  courts  intervalles ,  parcourir 
les  régions  où  la  terre  exécute  ses  mouve- 
ments (  comme  celle  de  Biela  ,  qui  coupe 
l'orbite  terrestre,  dans  sa  révolution  de  6  ans 
3|4),  le  rend  très-réservé  sur  cet  effrayant 
problème.  Il  dit  avec  raison  e  que  les  motifs 
de  sécurité  qu'on  a  empruntés  au  calcul  des 


—  96  - 

probabilités  ne  s'adressent  qu'à  Tentende- 
ment ,  mais  qu'ils  sont  impuissants  sur  l'i- 
magination, et  que  le  reproche,  adressé  à  la 
science  moderne  de  vouloir  étouffer  les 
préoccupations  qu'elle-même  a  éveillées, 
nest  pas  dénué  de  justesse.  » 

J'ai  dit  ailleurs  l'ingénieuse  théorie  de 
M.  de  Boucheporn  qui  admet  .les  traces  visi« 
blés  sur  notre  planète ,  de  chocs  nombreux 
par  des  corps  cométaires.  Ce  géologue  y  voit 
la  très-claire  origine  des  chaînes  de  monta- 
gnes par  suite  des  plissements  successifs  que 
l'écorce  terrestre  a  dû  subir  à  ces  époques 
où  Taxe  de  rotation,  violemment  déplacé, a 
déplacé  aussi  les  effets  de  la  force  centrifuge, 
déviés ,  par  là ,  dans  le  sens  de  nouveaux 
équateurs.  J'aurais  voulu  trouver  un  mol 


—  97  — 

sur  ce  beau  mémoire»  dans  le  livre  de  M.  de 
Humboldt.  La  discussion  de  telles  idées, 
appuyées  de  tant  de  sérieux  calculs ,  avait 
sa  place  marquée  dans  la  grande  revue  du 
monde  physique. 

Mais  ce  qui  frappe  l'imagination  de  stu- 
peur, dans  cette  étude  des  comètes  »  c'est 
l'exposé  des  distances  dont  elles  peuvent 
s'éloigner  de  nous  avant  de  nous  rendre 
leur  éclat.  L'astre  de  1680,  que  j'ai  déjà 
cité,  a  pour  principale  distance  du  soleil  une 
ligne  qui  équivaut  à  44  rayons  de  l'orbite 
d'Uranus,  et  le  rayon  de  l'orbite  d'Uranus 
est  de  737  millions  de  lieues  ! 

Ce  nombre  colossal  n'est  qu'une  miséra- 
ble fraction ,  comparé  à  ceux  que  va  nous 
offrir  l'examen  des  étoiles. 


-98,- 

Ce  petit  monde  que  nous  avons  décrit,  et 
dont  notre  terre  est  un  humble  fragment, 
se  trouve  emporté,  dans  le  tourbillon  géné- 
ral, vers  des  espaoes  qu'il  a  été  déjà  possible 
d'indiquer  en  masse.  La  constellation  d'H^« 
cule  parait  être,  d'après  les  calculs  récents, 
le  but  actuel  vers  lequel  nous  marchons.  Ce 
n'est  là ,  on  le  comprend ,  qu'un  indice ,  un 
jalon  minime  posé  dans  cette  route  sans  fin, 
dont  l'œil  ingénieux  et  patient  de  Bessel  n'a 
été  que  le  premier  observateur.  Le  temps 
nous  manque  encore  ,  et  il  manquera ,  dans 
des  millions  d'années ,  à  nos  lointains  ne- 
veux, pour  asseoir  sur  de  fixes  bases  le 
système  complet  et  certain  de  ces  éternels 
voyages. 

La  vitesse  de  cette  translation  du  svstème 


—  99  — 

solaire  est  de  plus  de  quatorze  lieues  par  se- 
conde ^  ;  Ârgelander,  dont  les  grands  tra- 
vaux sont  trop  peu  connus ,  en  a  donné  la 
preuve^  Ces  vérités ,  si  récentes  »  et  déjà  si 
sûres  y  éveillent  dans  l'esprit  de  Thomme  de 
si  vifs  désirs  de  l'inconnu ,  et  toujours  dans 
le  sens  de  l'analogie,  qu'on  se  prend ,  après 
y  avoir  songé,  à  supposer  que  tout  ce  vaste 
amas  d'étoiles ,  dont  le  vieux  non  de  fiœes 
est  désormais  absurde,  se  meut  autour  d'un 
grand  corps  central,  qui  pourra  échapper, 
pour  toujours,  à  nos  sens.  «  Sans  doute,  dit 
M.  de  Humboldt,  une  pareille  hypothèse  est 
de  nature  à  plaire  à  l'imagination,  et  à  l'in- 
cessante activité  de  l'esprit  humain,  toujours 

*  Le  double  de  la  vitesse  qui  anime  la  terre  dans  son 
parcours  autour  du  soleil. 


—  100  — 

ardent  à  poursuivre  les  dernières  causes.  Le 
Stagirite  n'a-t-il  pas  dit  :  tout  ce  qui  est  mu, 
suppose  un  moteur;  l'enchainement  des 
causes  n'aurait  pas  de  6n ,  s'il  n'existait  un 
premier  moteur  immobile?  > 

Mais  avant  d'aller  si  loin  dans  les  conclu- 
sions de  ce  qui  s'observe,  une  conquête  im- 
mense a  été  faite  sur  ce  domaine  des  espaces, 
sans  que  le  vague  y  vienne  prendre  sa  part; 
c'est  la  connaissance  des  étoiles  doubles.  Ofl 
voit  aujourd'hui,  dans  les  cieux,des  étoiles 
dont  les  mouvements  symétriques  s'exécu- 
tent autour  d'un  centre  de  gravité  commun, 
dans  des  orbites  elliptiques,  d'après  les  lois 
newtoniennes,  et  qui  donnent  ainsi  l'irrécu- 
sable preuve  que  ces  lois  régnent  encore  dans 
les  régions  les  plus  reculées  de  la  création. 


—  m  — 
Le  nombre  de  ces  étoiles,  doubles  ou  triples» 
notées,  dépassait  2,800  en  1857.  Plusieurs 
de  leurs  révolutions  sont  connues  ;  il  en  est 
de  très-courtes ,  comme  quarante-trois  ans» 
pour  celle  de  la  Couronne  ;  il  en  est  qui  com- 
portent des  milliers  d'années,  comme  celles 
de  la  Baleine»  des  Gémeaux  et  des  Poissons. 
De  ces  observations  aux  distances,  le  ré- 
sumé a  été  fait.  <  Quand  on  compare  le  so- 
c  leil  aux  astres  qui  composent  la  couche 
a  lenticulaire  d'étoiles  dont  nous  faisons  par- 
«  tie,  c'est-à-dire  à  d'autres  soleils  qui  bril- 
«  lent  eux-mêmes  de  leur  propre  lumière, 
«on  reconnaît  la  possibilité  de  parvenir  à 
..  €  déterminer,  pour  quelques-uns  du  moins, 
«  certaines  limites  extrêmes  entre  lesquelles 

<  leurs  distances,  leurs  masses,  leurs  gran- 

9. 


«  deurs  et  leurs  vitesses  de  translation  doi- 
«  vent  se  trouver  comprises.  Prenons  pour 
«  unité  de  mesure  le  rayon  de  l'orbite  d'U- 
c  ranus  S  la  distance  de  la  première  étoile 
<c  du  Centaure ,  au  centre  de  notre  système 
c  planétaire,  contiendra  11,900  de  ces  unik 
€  tés  ;  celte  de  la  soixante  et  unième  étoile 
«du  Cygne  en  contient  près  de  31,500, 
(X  et  celle  de  la  première  étoile  de  la  Lyre, 
«  41 ,600.  :»  Si  Ton  écrivait  ces  nombres, 
on  ne  les  lirait  pas. 

Toutes  ces  étranges  choses  sont  familières 
maintenant  aux  astronomes  ;  mais  M.  de 
Humboldt  les  revêt,  pour  le  public,  de  cette 
noble  fantasmagorie  qui  peut  les  rendre  po- 

*  737,000,000  de  lieues. 


—  403  — 

pulaires.  Son  âme  s'exalte  au  récit  de  ces 
calmes  phénomènes  que  leur  grandeur  seule 
rend  si  curieux.  Notre  faible  nature,  émous- 
isée  aux  petits  contacts  humains ,  s'éblouit 
effrayée  à  la  contemplation  de  tant  d'énormes 
mécanismes.  Lui,  plein  de  verve  et  d'éclat, 
nous  prédit,  en  majestueux  style,  ce  qui  doit 
advenir  du  spectacle  futur  de  la  voûte  étoi- 
lée.  «  Un  jour  viendra,  par  suite  de  ces  mou- 
«  vements  observés,  où  les  brillantes  con- 
«  stellations  du  Centaure  et  de  la  Croix  du 
c  Sud  seront  visibles  sous  nos  latitudes  bo- 
«  réaies,  tandis  qu'Orion  et  Sirius  ne  parai- 
«  tront  plus  sur  l'horizon.  Les  étoiles  de 
«  Céphée  et  du  Cygne  serviront  successive- 
€  ment  à  reconnaître  dans  le  ciel  la  position 
«  du  pôle  nord  ;  et  dans  douze  mille  ans  l*é- 


€  toile  polaire  sera  Véga  de  la  Lyre,  la  plus 
c(  magnifique  de  toutes  les  étoiles  auxquelles 
«  ce  rôle  puisse  écheoir.  Ces  aperçus  reip- 
«  dent  sensible  la  grandeur  de  ces  mouve- 
«  ments,  dont  les  vastes  périodes  forment 
«  comme  une  horloge  éternelle.de  Tuniverg. 
«  Supposons  un  instant  qu'un  rêve  de  Tima- 
«  gination  se  réalise;  que  notre  vue,  dé- 
<  passantleslimites  de  la  vision télescopique, 
«  acquierre  une  puissance  surnaturelle;  que 
«  nos  sonsatrons  de  durée  se  contractent  de 
a  manière  à  comprendre  les  plus  grands  in- 
«  tervalles  de  temps,  de  même  que  nos  yeux 
«  perçoivent  les  plus  petites  parties  de  l'éten- 
«  due  ;  aussitôt  disparaît  l'immobilité  appa- 
«  rente  qui  règne  dans  les  cieux.  Les  étoiles 
«  sans  nombre  sont  emportées  comme  des 


—  405  — 

«  tourbillons  de  poussière  ;  les  nébuleuses 
a  errantes  se  dissolvent  ou  se  condensent, 
«  la  voie  lactée  se  divise  par  places  comme 
a  une  immense  ceinture  qui  se  déchirerait 
c  en  lambeaux;  partout  le  mouvement  règne 
c  dans  les  espaces  célestes ,  de  même  qu'il 

«  règne  sur  la  terre,  en  chaque  point  de  ce 
a  riche  tapis  de  végétaux^  dont  les  rejetons, 
a  les  feuilles  et  les  fleurs  présentent  le  spec- 
«  tacle  d*un  perpétuel  développement.  » 

Que  dire  et  que  penser  lorsque  vient  le 
dénombrement  des  corps  célestes  que  nos 
faibles  moyens  et  d'observation  et  de  bon 
sens  nous  ont  permis  de  faire  du  fond  de 
notre  abime  ?  Un  seul  amas  d'étoiles,  situé 
entre  deux  des  principales  de  la  constellation 
du  Cygne,  en  contient  au  moins  350,000. 


—  106  — 

On  porte,  par  estime,  à  18  millions  le  nom- 
bre des  étoiles  que  le  télescope  permet  de 
distinguer  dans  la  Voie-Lactée,  et  l'on  n'en 
voit  pas,  à  l'œil  nu,  plus  de  8,000  sur  toute 
la  surface  du  ciel.  «Au  reste,  dit  M.  de  Hum- 
f  boldt,  les  deux  extrêmes  de  l'étendue,  les 
«  corps  célestes  et  les  animalcules  mtcroseo- 

<  piques,  concourent  l'un  et  l'autre  à  pro^ 
c  duire  cette  impression  d'étonnement  que 

<  les  grands  nombres  excitent  en  nous, 
«  sentiment  stérile,  quand  on  les  présente 
«  isolés,. sans  rapport  avec  te  plan  général 
«  de  la  nature.  Un  pouce  cubique  de  tripoli 
«  de  Bilin  contient  40  mille  millions  de  eara- 
«  paces  siliceuses  de  Galionelles.  x> 

Une  singulière  remarque ,  c'est  que  les 
étoiles  brillantes  sont  plus  nombreuses  dans 


—  107  — 

la  région  de  la  Voie-Lactée  que  dans  les  autres 
parties  du  ciel.  Mais  ce  qui  est  plus  singulier 
encore 9  c'est  qu'il  existe  une  autre  voie  lac* 
tée,  composée»  toute  entière,  de  nébuleuses, 
et  non  plus  d'étoiles»  laquelle,  d'après  John 
Herschell,  formerait  un  anneau  analogue  à 
celui  de  Saturne»  une  sorte  de  ceinture  isolée» 
à  l'intérieur  duquel  notre  amas  stellaire 
existe.  Cet  anneau  qui  nous  entoure  »  nous 
et  des  myriades  de  mondes»  parait  traverser 
la  Chevelure-de-*Bérénice^  la  Grande-Ourse, 
la  Ceinture-d'Andromède  etIePoissonboréal. 
Herschell  poussanià  bout  les  immenses  idées 
qu'inspire  ce  spectacle  de  l'infini  »  suppose 
que  des  espaces  existent»  que  le  temps  a  dé- 
voitit^  par  suite  des  attractions  que  la  ma- 
tière cosmique  a  dû  subir  dans  le  cours  des 


—  408  ^ 

temps.  Cette  idée  a  pour  preuve  possible 
l'ouverture^  large  de  quatre  degrés ,  que 
présente  la  constellation  du  Scorpion ,  et  dans 
laquelle  les  plus  forts  télescopes  ne  laissent 
apercevoir  aucune  étoile. 

L'imagination  se  perd  à  scruter  de  tels 
secrets.  Où  est  Newton?  où  est  surtout  Des- 
cartes? Quel  assez  riche  cerveau  éclaircira 
ces  nouveaux  mystères  que  les  progrès  de 
l'optique  ont  posés  comme  problèmes  à  nos 
chercheurs  actuels?  En  attendant  la  grande 
synthèse  de  ces  observations  si  variées,  elles 
marchent  avec  une  rapidité  merveilleuse. 
Los  ingénieuses  rochorches  de  M,  Arago  sur 
la  lumière  du  soleil  ont  déjà  foit  avancer  nos 
connaissances  dans  cette  carrière,  jusque-là 
inabordable,  do  la  constitution  physique  des 


—  409  — 

étoiles.  Le  grand  fait  de  la  polarisation  de 
la  lumière,  immortelle  découverte  de  Malus, 
est  un  de  ces  jalons  que  l'humanité  plante, 
de  loin  en  loin,  dans  ce  champ  sans  limites 
des  curiosités  qui  nous  dévorent.  On  s'est 
activement  emparé  de  ce  grand  indice.  Il  n*y 
a  pas  de  crainte  à  concevoir  sur  les  travaux 
analytiques  de  ce  temps-ci;  tout  ce  qu'ils 
peuvent  produire  sera  obtenu,  car  c'est  la 
fièvre,  c'est  la  rage  de  notre  époque.  Atten- 
dons avec  patience  le  vaste  résumé  de  ce 
qu'ils  décriront,  et  puisse  le  dix-  neuvième 
siècle  ne  pas  finir  sans  que  ce  soit  trouvé  ! 
Pour  terminer  avec  ce  spectacle  des  cieux, 
qui,  dans  le  livre  de  M.  de  Humboldt,  donne 
de  véritables  vertiges,  je  citerai  les  ré- 
flexions suivantes  :  «  Les  dernières  nébu- 

40 


—  110  — 

«  leuses  visibles  dans  le  télescope  de  qua- 
«  rante  pieds  de  Herschell,  doivent,  d'après 
«  sa  pensée,  n'avoir  été  visibles  pour  nous 
«qu'au  bout  de  deux  millions  d'années  (à 
<  raison  de  soixante-seize  mille  lieues  par 
«  seconde ,  comme  vitesse  de  la  lumière  !). 
«  Ainsi 9  bien  des  phénomènes  ont  apparu 
c(  depuis  longtemps  sans  être  perçus  par  nos 
<c  yeux  ;  bien  des  changements,  que  nous  ne 
«  voyons  pas  encore,  se  sont  depuis  long- 
«  temps  effectués..^» 

Il  se  peut  donc  que,  dans  la  voûte  du  cieL 
des  étoiles  disparues  nous  apparaissent  en- 
core. Il  se  peut  que  nos  derniers  neveux, 
dans  des  millions  de  siècles,  soient  dupes 
encore  de  celte  illusion,  et  travaillent  à  me- 
surer les  distances,  les  densités,  les  masses, 


—  411  — 

de  corps  célestes  qui  n'existent  plus.  Il  se 
peut  qu'ils  en  étudient  et  en  reconnaissent 
les  détails  physiques,  lorsque  le  néant  est,  en 
réalité,  au  bout  de  leur  lunette.  Et  il  se  peut 
aussi  que  de  magnifitiues  astres ,  visibles 
peut-être  à  Tœil  nu  dans  quelques  semaines, 
resplendissent  depuis  la  création  dans  l'azur 
céleste,  tout  prêts  à  nous  dévoiler  leurs  se- 
crets. Pourquoi  la  lumière  est-elle  si  lente  ! 
soixante-seize  mille  lieues  par  seconde,  pour 
nous  qui  n'en  pouvons  compter  qu'un  peu 
plus  de  86  mille  par  jour,  qu'est-ce,  je  vous 
prie?  Les  idées  anciennes  se  renversent  et 
l'étonnement  change  d'objet.  Les  extrêmes 
vitesses,  à  ces  méditations ,  deviennent  des 
lenteurs  apathiques,  et  l'esprit  de  l'homme, 

insatiable  en  ses  appétits  curieux,  se  prend 


à  maudire  la  courte  durée  de  la  vie»  après 
l'avoir  comparée  à  ces  fabuleux  chiffres  qui, 
pour  le  temps  et  pour  l'espace,  viennent  se 
réduire  à  d'imperceptibles  fractions. 


II. 


«  Abandonnons  maintenant  les  hautes 
régions  que  nous  venons  de  parcourir,  pouf 
redescendre  sur  notre  étroit  domaine  ,  après' 
la  nature  céleste ,  abordons  la  nature  ter- 
restre. Un  lien  mystérieux  les  unit  toutes 
deux;  et  c'était  le  sens  caché  dans  le  mythe 
des  vieux  Titans,  que  l'ordre,  dans  le  monde, 
dépend  de  l'union  du  ciel  avec  la  terre.  Si, 
par  son  origine,  la  terre  appartientau  soleil, 
ou  du  moins  à  son  atmosphère  jadis  subdi- 


* 

visée  en  anneaux ,  actuellement  encore  la 
terre  est  en  rapport  avec  l'astre  central  de 
notre  système  et  avec  tous  les  soleils  qui 
brillent  au  firmament,  par  les  émissions  de 
chaleur  et  de  lumière.  » 

Telle  est  la  splendide  et  naturelle  transi- 
tion de  M.  de  Humboldt  pour  nous  faire 
arriver,  des  profondeurs  de  Tespace ,  à  ce 
coin  perdu  que  nous  habitons.  Cest  le  mi- 
croscope ,  et  non  plus  le  télescope ,  dont  il 
semble  que  nous  ayons  besoin.  Rien  de  cela; 
tout  va  grandir,  dans  des  proportions  pa- 
reilles, à  nos  yeux  rapprochés  de  phénomè- 
nes nouveaux.  L'amplitude  de  TOcéan, 
Fimmensité  des  steppes,  la  colossale  archi- 
tecture des  montagnes,  le  désordre  infernal 
des  volcans  ,  les  incalculables  vieillesses  des 

10. 


—  144  — 

débris  fossiles ,  tout  va  aous  apparaiirc 
comme  un  autre  infini.  C'est  qu'en  effet 
l'infini  est  partout^  On  a  dit  que  l'esprit 
humain  ne  pouvait  le  comprendre.  Ce  qui 
est  vrai,  si  Ton  y  veut  bien  réfléchir ,  c'est 
qu'il  ne  peut  comprendre  autre  chose  »  ni 
dans  le  temps ,  ni  dans  l'espace.  Car  le 
temps  et  l'espace  sont  deux  idées  incompati- 
bles avec  toule  autre  idée  que  l'infini  ;  et 
c'est  pour  ne  pas  se  rendre  compte  de  ces 
deux  mois,  exclusivement  employés  comme 
mols^  qu'on  est  tombé  toujours  dans  le  cer- 
cle vicieux  où  la  philosophie  se  débattra 
sans  cesse.  Il  n'y  a  ni  temps,  ni  espace,  à 
proprement  parler.  Nous  avons  ces  deux 
mesures  à  notre  usage  pratique  ,  parce 
que  nous  les  avons  choisies ,  ainsi  que  le 


-    415  — 

mètre  et  Theure.  Mais  peut-on  dire  qu'un 
corps  est  petit  ou  grand?  qu'une  vie  est 
longue  ou  courte?  Ce  n'est  qu'aiïaire  de 
comparaison.  Vous  voyez  un  chien  et  un 
rat:  le  chien  est  grand.  Mais,  en  présence 
d'un  éléphant ,  c'est  le  chien  qui  est  petit. 
Ainsi  des  mesures  de  temps.  Nous  compa- 
rons, et  pas  davantage.  Mais  nous  sentons 
forcément  qu'il  n'y  a  pas  de  limite  à  la  divi- 
sion des  corps ,  ni  à  la  durée  de  l'univers. 
Les  systèmes  moléculaires  ne  sont  qu'un 
triste  aveu  de  l'impuissance  humaine  à  créer 
des  théories  complètes ,  ainsi  qu'on  a  tou- 
jourSy  à  chaque  quart  de  siècle  ,  la  préten- 
tion de  l'essayer.  L'infini,  de  toutes  parts, 
éclate  à  nos  idées,  bien  que  le  témoignage 
absolu  n'en  puisse  arriver  jamais  à  nos  sens. 


.  •  •. 


—  146  — 

La. terre,  entre  tous  les  autres  corps  cé- 
lestes ,  nous  offre  le  rare  avantage  de  pou- 
voir étudier  sa  constitution  physique.  Il  n'y 
à  guère  que  la  Lune  qui  fasse  exception , 
grâce  aux  progrès  de  l'optique  ;  et  encore 
sommes-nous  éternellement  condamnés,  en 
raison  de  la  nature  de  ses  mouvements ,  à 
ne  connaître  qu'un  peu  plus  de  la  moitié  de 
sa  surface.  Quant  aux  autres  astres ,  nous 
savons,  pour  plusieurs,  leur  volume,  leur 
masse,  leur  densité;  nous  avancerons  de 
plus  en  plus  dans  cette  carrière  ;  peut-être 
même ,  et  bientôt ,  connaîtrons-nous  les 
accidents  superficiels  qui  les  distinguent  ; 
peut-être  (c'est  probable)  y  verrons-nous 
le  mouvement  et  la  vie  ;  peut-être  assiste- 
rons-nous, dans  tous  ses  détails  ,  au  spec- 


—  147  — 

tacle,  indescriptible  pour  notre  imagination , 
d'êtres  en  désaccord  avec  nos  idées,  de  con- 
stitutions matérielles  inexplicables  ;  mais 
jamais  il  ne  nous  sera  donné  d^user ,  dans 
l'examen  de  ces  merveilles,  d'un  autre  sens 
que  celui  de  la  vue.  La  coulisse  de  cet 
étrange  théâtre  nous  est,  pour  toujours,  in- 
terdite. 

Sur  la  terre  que  nous  habitons ,  il  nous 
est  loisible  non  pas  seulement  de  voir,  mais 
de  toucher  et  d'entendre;  nous  pouvons 
Creuser  ces  montagnes  ,  non  moins  hautes 
que  celles  de  là  Lufte  et  de  Vénus ,  tandis 
que  de  celles-ci ,  nous  ne  connaîtrons  rien 
de  mieux  que  la  structure  extérieure.  Des 
atmosphères  planétaires,  nous  ne  parvien- 
drons à  savoir  que  l'étendue  et  le  pouvoir 


—  448  — 

réfringent.  Mais  quel  instrument,  quel  réac- 
tif pour  nous  dire  leur  nature,  leur  compo- 
sition chimique?  Sur  notre  petite  demeure, 
au  moins  ,  nous  pouvons  explorer  à  l'aise, 
et  c'est  à  ce  soin  que  M.  de  Humboldt  n'a 
pas  manqué.  Sa  glorieuse  vie  s'y  est  usée 
tout  entière,  et  nul  n'avait  plus  d'autorité 
que  lui  pour  écrire  cette  portion  du  Gosmos 
qui  traite  des  phénomènes  terrestres. 

N'allez  pas  croire  cependant  que  nous 
soyons  très-avancés  dans  cette  facile  carrière. 
Nos  recherches  n'ont  encore  effleuré  que 
Técorce  du  globe,  et  nous  ne  savons  rien  des 
souterrains  mystères  au  delà  de  650  mètres 
plus  bas  que  le  niveau  de  la  mer  ,  ce  qui 
n'est  qu'un  neuf  mille  huit  centième  du  rayon 
de  notre  planète»  Or ,  les  profondeurs  d'où 


—  419  — 

partent  les  masses  cristallines  lancées  par 
les  volcans  actuels  sont  soixante  fois ,  au 
moins,  plus  éloignées  du  sol  que  nous  habi- 
tons. C'est  donc  encore  l'enfance  de  la  géo- 
logie ,  et  il  ne  faut  pas  nous  hâter  d'être 
fiers ,  pour  nous  trouver  ici  un  peu  plus  à 

Taise  que  dans  Tétude  des  cieux. 

Rien  ne  nous  est  connu  de  la  profondeur 
des  mers.  James  Ross  a  filé  25,400  pieds 
de  sonde  sans  l'atteindre.  Rien  non  plus  ne 
nous  dit  à  quelle  distance  de  Ja  surface  les 
rochers  sont  à  l'état  de  fusion  complète ,  ni 
quelle  est  la  loi  des  densités  croissantes  des 
couches  voisines  du  centre  de  la  terre.  De 
tout  cela  pourtant  doit  résulter  la  règle  des 
phénomènes  volcaniques,  des  tremblements 
de  terre  y  des  sources  thermales  ;  nous  sa- 


yons  donc  très-peu  de  notre  propre  histoire; 
mais  ce  peu  est  immense  lorsqu'on  veutrob- 
çerver  en  détail.  Avant  d'y  procéder,  M.  de 
Humboldtnousavertitdesa  méthode;  «  Une 
simple  juxta-position  des  faits  ne  remplirait 
pas  le  but  que  je  me  suis  proposé  ;  elle  ne 
pourrait  satisfaire  le  besoin  d'une  exposition 
cosmique  qu'a  fait  naître  en  mon  âme  l'as- 
pect de  la  nature  dans  mes  voyages  de  terre 
et  de  mer  et  sous  les  zones  les  plus  diverses, 
désir  qui  s'est  formulé  plus  énergiquement 
à  mesure  que  l'étude  attentive  de  la  nature 
développait  en  moi  le  sentiment  de  son 
unité...  Les  progrès  rapides  dont  toutes 
les  branches  des  sciences  physiques  offrent 
aujourd'hui  le  beau  spectacle  permettent 
d'espérer  qu'il  sera  bientôt  possible  de  cor- 


riger  et  de  comploter  les  parties  défectueuses 
de  mon  œuvre...  Je  n'indique  ici  que  la 
voie  de  Fobservalion  et  de  l'expérience  ;  c'est 
celle  où  je  suis  entré,  comme  l'ont  fait  bien 
d'autres  avant  moi^  en  attendant  qu'un  jour 
vienne  011»  comme  Socrate  le  demandait , 
l'on  interprète  la  nature  à  l'aide  de  la  seule 
raison.  » 

M.  de  Humboldt  est  trop  modeste;  pres- 
que toutes  les  pages  de  son  livre  prouvent 
qu'il  est  de  l'avis  de  Socrate  ;  mais  le  public 
scientifique,  auquel  il  s'adresse,  n'en  est  pas 
encore. 

La  figure  de  la  terre  occupe  la  première 

place  dans   l'exposition   des   phénomènes 

nouveaux  auxquels  nous  allons  assister.  Cas- 

sini,  en  1666,  avait   découvert  l'aplatisse- 

11 


ment  de  Jupiter  à  ses  pôles  ;  Newton  en 
déduisit  une  structure  pareille  pour  la  Terre, 
et  toutes  les  mesures  les  plus  exactes  ont 
confirmé  ses  prévisions.  L'aplatissement 
est  de  li299*^.  Ainsi  le  renflement  équato- 
rial  est  à  peu  près  cinq  fois  là  hauteur  du 
Mont-Blanc,  un  peu  plus  de  cinq  lieues  de 
poste. 

De  la  mesure  de  la  terre  est  résulté  le 
calcul  de  sa  densité.  Celui-ci  a  conduit  à 
des  suppositions  sans  nombre,  en  ce  qui 
touche  la  nature  des  couches  intérieures  les 
plus  voisines  du  centre.  L'effroyable  pres- 
sion qu'elles  doivent  subir  déroute  à  ce 
point  nos  idées  habituelles,  que  nous  retom- 
bons dans  les  vagues  domaines  de  l'infini 
céleste,  et  qu'il  nous  faut,  ici-bas  encore, 


subir  les  rêves  de  rimagination.  M.  deHum- 
boldt  trouve,  à  ce  sujet,  moyen  de  dérider  la 
gravité  de  son  œuvre ,  en  nous  donnant  la 
rapide  esquisse  des  travaux  d'esprit  que 
cet  inconnu  central  a  suscités. 

«  Plusieurs  physiciens  célèbres,  dit-il, 
ont  calculé  à  quelle  profondeur  les  liquides, 
et  même  les  gaz,  doivent  avoir  acquis,  sous 
la  pression  des  couches  supérieures ,  une 
densité  plus  grande  que  celle  du  platine  ou 
de  l'iridium...  L'ingénieux  Leslie  se  vit 
conduit  à  présenter  l'intérieur  du  globe  ter- 
restre comme  une  caverne  sphérique  rem- 
plie d'un  fluide  impondérable,  mais  doué 
d'une  force  élastique  énorme.  Ces  concep- 
tions hardies  firent  naître  des  idées  encore 
plus  fantastiques  dans  des  esprits  étrangers 


—  424  — 

aux  sciences.  On  en  vint  à  faire  croître  des 
plantes  dans  cette  sphère  creuse;  on  la 
peupla  d'animaux ,  et ,  pour  en  chasser  les 
ténèbres ,  on  y  fit  circuler  deux  astres ,  Plu- 
ton  et  Proserpine.  Ces  régions  souterraines 
furent  douées  d'une  température  toujours 
égale,  d'un  air  toujours  lumineux,  par  suite 

de  la  pression  qu'il  supporte;  on  oubliait» 
sans  doute,  qu'on  y  avait  déjà  placé  deux 
soleils  pour  Téclairer.  Enfin,  près  du  pôle 
nord,  par  82°  de  lalitude ,  se  trouvait  une 
immense  ouverture,  par  où  devait  s'écouler 
la  himière  des  aurores  boréales,  et  qui  per- 
mettait de  descendre  dans  la  sphère  creuse. 
Sir  Humphry  Davy  et  moi,  nous  fûmes  in- 
stamment et  publiquement  invités  /par  le 
capitaine  Symmos,  à  entreprendre  cette  ex- 


—  425  — 

pédition  souterraine.  Telle  est  Ténergie  de 
ce  penchant  maladif  qui  porte  les  hommes 
à  peupler  de  merveilles  les  espaces  incon- 
nus, sans  tenir  compte  ni  des  faits  acquis  à 
la  science  ni  des  lois  universellement  recon- 
nues dans  la  nature!  )) 

Ce  qui  est  certain ,  c'est  que  la  chaleur 
des  couchés  intérieures  doit  être  énorme. 
Nos  minimes  expérience?  sur  la  croûte  du 
globe,  qu'il  nous  a  été  permis  de  gratter , 
confirment,  à  cet  égard,  ce  que  la  raison 
nous  indique.  L'aplatissement  dénote  la 
fluidité  primitive  de  notre  planète;  la  soli- 
dification de  la  surface,  venue  à  la  suite  des 
temps  ,  n'a  pas  dû  encore  éteindre  l'incan- 
descence et  la  fusion  premières  :  les  sources 

chaudes  et  les  volcans  en  sont  la  preuve 

il. 


—  426  — 

irrécusable.  Mais,  là,  dans  ces  abimes, 
quelles  marées  ardentes  doit  exercer  l'action 
du  soleil  et  de  la  lune ,  que  nous  voyons  si 
active  pour  notre  océan  superficiel?  Quel 
peut  être  l'effet  de  ce  flux  et  de  ce  reflux 
ignés?  Nul  ne  s'en  doute  encore.  Tout  est 
donc  mystère ,  même  sous  nos  pieds.  Mais 
le  courage  est  grand  dans  la  race  humaine, 
et  les  petils-fils  de  ceux  qui  ont  pesé  le  so- 
leil pourront  bien  découvrir,  un  jour,  ce 
qu'est  le  centre  de  la  terre. 

Nous  savons,  du  reste,  et  d'une  manière 
très-sûre ,  que  pour  les  profondeurs  accessi- 
bles la  chaleur  croît  d'un  degré  centigrade 
par  30  mètres.  Il  en  résulte  qu'une  couche 
de  granit  serait  en  pleine  fusion  à  dix  lieues 
au-dessous  de  la  surface. 


-  427  — 

Il  serait  difficile  d'analyser  la  portion  de 
COSMOS  qui  a  trait  au  magnétisme  terrestre. 
Ce  sujet,  très-obscur  encore,  et  que  les  re- 
cherches actuelles  tendent  à  éclairer,  est  un 
de  ceux  que  l'auteur  a  le  plus  étudiés  dans 
sa  vie  ;  malheureusement  il  n'aura  fait  que 
préparer  les  voies  aux  découvertes  futures, 
qui  simplifieront  ce  mécanisme  compliqué 
des  théories  présentes.  La  nature  ne  s'ac- 
commode pas  des  lignes  isodynamiques ^  des 
lignesisocliniques  et  des  lignestsogoniques.  La 
nature  est  simple  et  n'exige  pas  ce  vocabu- 
laire qui  ne  rend  compte,  en  langue  barbare, 
que  de  petits  effets  observés.  Je  n'ai  trouvé, 
dans  ce  détail  des  expériences  accomplies , 
qu'une  réflexion  qui  m'ait  frappé ,  et  je  la 
cite  parce  qu'elle  me  donne  encore  l'hono- 


rable  plaisir  de  voir  mes  idées  partagées 
par  un  homme  tel  que  M.  Humboldt  :  <  Peut- 
être  existe-t-il  un  centre  d'action  magné- 
tique dans  les  espaces  interplanétaires  ; 
ces  hypothèses  rappellent  que  Galilée  ex- 
plique la  direction  constante  de  Taxe  de  la 
terre  par  un  centre  d'action  magnétique 
situé  dans  les  espaces  célestes.  » 

J'ai  hasardé  cette  pensée  dans  la  Presse^ 
il  y  a  moins  d'un  an,  à  propos  de  l'exclusive 
propriété  magnétique  des  métaux  qui  com- 
posent ordinairement  les  aérolithes. 

Le  seul  point  de  certitude,  en  ce  chaos 
des  connaissances  présentes ,  est  la  cause 
des  aurores  boréales.  La  lumière  produite, 
dans  nos  cabinets,  par  la  seule  force  des 
courants  magnétiques,  indique  assez  que  le 


radieux  phénomène ,  inexpliqué  jusqu'à  ce 
jour,  n'a  pas  d'autre  source  probable, 
c<  L'apparition  de  l'aurore  boréale,  dit  M.  de 
Humboldt,  est  l'acte  qui  met  iin  à  un  orage 
magnétique^  de  même  que  ,  dans  les  orages 
électriques,  l'éclair  annonce  que  l'équilibre, 
momentanément  troublé ,  vient  de  se  réta- 
blir enfin  dans  la  distribution  de  l'électri- 
cité. L'orage  électrique  est ,  d'ordinaire  , 
circonscrit  dans  un  faible  espace;  l'orage 
magnétique,  au  contraire ,  étend  son  in- 
fluence sur  une  grande  partie  des  conti- 
nents, et,  c'est  encore  là  une  découverte 
d'Arago,  cette  action  se  fait  sentir  loin  des 
lieux  où  le  phénomène  de  lumière  a  été 
visible.  » 
J'aurais  été  tenté  d'ajouter  à  cette  cita- 


—  430  — 

tion  les  trois  pages  poétiques  où  l'auteur 
montre,  dans  tout  son  éclat,  la  fantasma- 
gorie d'une  aurore  boréale.  Mais  je  ne 
dois  pas  copier  tout  le  livre.  Il  se  trouve , 
d'ailleurs,  à  la  suite  de  cette  description, 
quelques  passages  relatifs  à  la  lumière  pro- 
pre des  planètes,  qu'il  faut  lire  après  avoir 
médité  le  reste.  Tout  cela  sera  clair  dans 
très-peu  de  temps.  Lumière  et  chaleur , 
magnétisme  et  électricité,  tout  s'expliquera 
bientôt  par  une  seule  et  même  cause ,  que 
M.  de  Humboldt  reconnaît  tacitement ,  et 
qu'il  proclame,  bien  certainement,  dans  ses 
conversations  familières. 

Nous  allons  parcourir  un  champ  plus 
facile  en  suivant  l'auteur  dans  l'exposé  des 
grands  phénomènes  volcaniques.  Les  trem- 


—  131  — 

blements  de  terre,  qu'il  a  si  bien  et  si  sou- 
vent observés  au  Nouveau-Monde ,  lorsque 
Tamour  de  la  science  le  jetait  sur  les  pics 
glacés  des  Cordilières,  servent  de  préface  à 
cette  curieuse  et  complète  partie  du  Cosmos. 


III. 


Il  faut  me  hâter  d'en  finir  avec  ce  beau 
livre  ;  car  une  lettre  de  Berlin,  récemment 
arrivée ,  nous  y  annonce  une  suite,  et  moins 
savante,  dit-on,  que  cette  première  partie 
dont  j'ai  cherché  à  donner  le  sens.  C'est  là 
une  bonne  nouvelle  pour  le  monde,  qui 
n'aura  plus  qu'à  admirer  sans  explications. 
La  lettre  dont  je  parle  est  écrite  par  une  si 


—  132  — 

belle  main,  que  le  doute  n'est  pas  permis 
sur  Tattrait  du  second  volume,  dont  la  lec- 
ture a  été  faite  devant  ce  gracieux  corres- 
pondant. 

Les  grands  phénomènes  que  nous  avons 
à  décrire  sont  renfermés  dans  une  simple 
formule  :  La  réaction  que  Vintérieur  d*taie 
planète  exerce  contre  les  couches  extérieures. 
L'auteur  en  déduit  non-seulement  la  rai- 
son des  tremblements  de  terre,  du  soulève- 
ment successif  des  continents  et  des  chaînes 
de  montagnes,  des  éruptions  volcaniques  et 
de  la  formation  des  roches;  mais  celle  en- 
core de  la  puissante  création  de  ces  masses 
de  charbon  minéral  que  notre  siècle  inven-» 
teur  applique  aujourd'hui  à  de  si  éclatantes 
merveilles.  La  chaleur  centrale,  en  effet. 


—  133  — 

aux  premiers  âges  du  globe,  ayant  sa  libre 
action,  a  dû  remplir  l'atmosphère  d'émis- 
sions de  gaz  acide  carbonique,  dont  les 
principes,  à  leur  tour,  ont  dû  donner  aux 
végétaux  de  cette  époque  une  amplitude  qui 
ne  se  représente  plus  à  nos  idées  ;  leurs  ca* 
davres,  maintenant  exhumés,  forment  pour 
nous  cette  nouvelle  richesse  que  tant  de 
siècles  ont  laissée  stérilement  enfouie. 

Les  tremblements  de  terre,  produits  par 
l'expansion  de  la  masse  fondue  qui  remplit 
encore  l'intérieur  de  notre  planète,  affectent 
des  caractères  variés.  Tantôt  le  mouvement 
est  vertical,  tantôt  il  est  horizontal  ou  cir- 
culaire. M.  de  Humboldt  a  fréquemment 
observé,  soit  en  mer,  soit  sur  terre,  l'appa- 
rition simultanée  des  deux  premiers  effets. 

12 


Cest  en  général  prcs  des  volcans  que  ces 
phénomènes  ont  le  plus  de  fréquence  :  et 
cela  se  conçoit,  l'issue  des  forces  intérieures 
étant  à  peu  près  libre  de  ce  côté.  L'Amérique 
méridionale  en  a  l'habitude,  et  c'est  là  que 
M.  de  Humboldt  a  fait  ses  plus  nombreuses 
observations.  Il  n'y  a  trouvé  aucun  rapport 
entre  ce  désordre  terrestce  et  l'état  météo- 
rologique  de  l'atmosphère.  L'aiguille  aiman- 
tée n'en  éprouvait  aucune  déviation,  elle 
était  slationnaire,  ainsi  que  la  hauteur  du 
mercure  dans  le  baromètre.  La  cause  est 
donc  interne,  et  la  formule  de  l'auteur  est 
la  bonne. 

Un  bruit  formidable  accompagne  sou- 
vent les  tremblements  de  terre  ;  ce  n'est 
pourtant  pas  toujours  aux  lieux  mêmes  de 


—  435  — 

la  catastrophe  qu'il  est  entendu.  La  terrible 
secousse  du  4  février  1797  à  Riobamba,  où 
périrent  40,000  personnes,  ou  des  murs 
ont  été  retournés  sans  être  renversés,  où 
des  champs  ont  glissé  les  uns  sur  les  autres, 
ne  fut  signalée  par  aucun  bruit.  Le  28  oc- 
tobre 1746,  on  entendit  à  Truxillo,  sans 
secousse  aucune,  un  coup  de  tonnerre  sou- 
terrain :  un  quart  d'heure  auparavant,  la 
ville  de  Lima  avait  été  totalement  dé- 
truite. 

Laissons  ici  à  l'auteur  sa  langue  éner- 
gique :  «  La  nature  du  bruit  varie  beau- 
coup :  il  roule,  il  gronde,  il  résonne  comme 
un  cliquetis  de  chaînes  entrechoquées  ;  il  est 
saccadé  comme  les  éclats  d'un  tonnerre  voi- 
sin, ou  bien  il  retentit  avec  fracas  comme 


si  des  masses  déroches  vitrifiées  se  brisaient 
dans  les  cavernes  souterraines.  On  sait  que 
les  corps  solides  sont  d'excellents  conduc- 
teurs du  son,  et  qu'il  se  propage  dans  Tar- 
gile  cuite  dix  ou  douze  fois  plus  vite  que 
dans  l'air.  Aussi  les  bruits  souterrains  peu- 
vent-ils s'entendre  à  une  distance  énorme 
du  point  oh  ils  sont  produits.  Â  Caraccas, 
sur  une  étendue  de  1,500  myriamètres 
carrés,  on  entendit  une  horrible  détonation 
sans  éprouver  de  secousse,  au  moment  où 
un  torrent  de  lave  sortait  du  volcan  Saint- 
Vincent,  situé  dans  les  Antilles  à  une  dis- 
tance de  1,200  kilomètres.  C'est,  par  rap- 
port à  la  distance,  comme  si  une  éruption 
du  Vésuve  se  faisait  entendre  dans  le  nord 
de  la  France.  » 


L'effet  des  secousses  produites  ainsi  sur  la 
faible  écorce  qui  soutient  nos  villes,  se  res- 
sent parfois  dans  des  périmètres  immenses. 
Celles  qui  ont  renversé  Lisbonne  en  174S 
se  sont  propagées  jusqu'en  Suède,  aux  An- 
tilles et  au  Canada. 

Du  reste,  à  en  croire  M.  de  Humboldt, 
cetétatconvulsif  de  la  terre  serait  continuel; 
si  Ton  avait,  dit-il,  des  nouvelles  journa- 
lières de  tous  les  points  du  globe,  on  enre- 
gistrerait à  tout  instant  des  faits  de  cette 
sorte.  II  nous  faut  donc  désormais  appliquer 
à  l'état  normal  de  notre  existence  cette 
expression  qui  n'était  employée  que  dans 
lesgrandes  crises  humaines  :  Nous  marchons 
sur  un  volcan  ! 

De  toutes  ces  observations,  M.  de.Hum- 

42. 


—  438  — 

boldt  conclut  que  les  volcans  actifsdoivent  être 
regardés  comme  des  soupapes  de  sûreté  pour 
les  contrées  qui  les  avoisinent.  Les  vapeurs 
intérieures,  soumises  partout  à  une  pression 
violente,  trouvent  là  une  facile  issue,  et  les 
secousses  que  Ton  éprouve  au  bord  des  cra- 
tères sont  d'autant  plus  fortes  que  les  épan- 
chementsde  lave  ou  de  fumée  sont  plus 
tardifs.  A  vrai  dire,  le  volcan  n'est  qu'un 
cas  particulier  des  tremblements  de  terre, 
dont  la  tendance  est  toujours  d'en  former 
un.  La  résistance  seule  de  la  couche  solide 
du  globe  y  met  obstacle. 

J'aime  la  peinture  des  terreurs  qu'excitent 
chez  tous  les  êtres  animés  ces  formidables 
phénomènes  :  «  Ce  qui  nous  saisit  alors, 
c'est  que  nous  perdons  notre  confiance  innée 


—  139  — 

dans  la  stabilité  du  sol.  Vient-il  à  trembler, 
ce  moment  suffit  pour  détruire  l'expérience 
de  toute  la  vie.  C'est  une  puissance  incon- 
nue qui  se  révèle  tout  à  coup  ;  le  calme  de 
la  nature  n'était  qu'une  illusion,  et  nous 
nous  sentons  rejetés  violemment  dans  un 
chaos  de  forces  destructives.  Les  animaux 
éprouvent  cette  angoisse  ;  les  crocodiles  de 
l'Orénoque,  d'ordinaire  aussi  muets  que  nos 
petits  lézards,  fuient  le  lit  ébranlé  du  fleuve 
et  courent  en  rugissant  vers  la  forêt.  » 

Parfois  l'effort  intérieur,  sans  parvenir 
à  briser  l'enveloppe  terrestre,  la  soulève 
en  dômes  arrondis,  comme  le  Puy-de-Dôme 
et  le  Chimborazo.  Lorsqu'un  effet  pareil  se 
produit  au  fond  de  la  mer,  il  en  peut  ré- 
sulter l'apparition   d'îles  nouvelles.  Il  se 


—  uo  — 
forme  aussi,  lorsque  Técorce  est  rompue, 
des  cratères  de  soulèvement,  comme  on  en 
observe  d'ailleurs  en  grand  nombre  à  la 
surface  de  la  lune,  où  les  forces  intérieures 
ont  dû  agir  plus  librement  que  sur  la  terre, 
en  raison  de  la  faible  pesanteur  qui  rè- 
gne aux  couches  superficielles  de  notre 
satellite. 

Une  remarque  fort  curieuse,  c'est  que 
l'activité  des  volcans  par-aît  être  en  raison 
inverse  de  leur  élévation  :  et  cela  s'explique- 
rait, jusqu'à  un  certain  point,  par  le  plus 
grand  effort  nécessaire  pour  soulever  la  lave 
à  une  plus  grande  hauteur. 

On  a  cherché ,  au  commencement  de  ce 
siècle,  à  expliquer  les  phénomènes  volcani- 
ques par  le  contact  de  masses  énormes  de 


potassium  et  autres  métaux  alcalins  avec 
Feau.  Le  célèbre  Davy,  par  un  penchant  na- 
turel à  tous  ceux  qui  font  des  découvertes 
imprévues,  s'est  empressé  de  donner  ce 
grand  rôle  aux  corps  nouveaux  qu'il  avait 
révélés  aux  sciences.  Mais  cette  supposition 
ne  souffre  pas  Texamen  ;  il  faudrait ,  pour 
que  la  décomposition  de  Teau  fut  ici  la  cause 
première,  que  d'incalculables  masses  d'hy- 
drogène se  dégageassent  dans  le  cours  des 
éruptions,  qui,  tout  au  contraire,  n'en  pré- 
sentent que  quelques  traces.  Il  faut  donc  en 
revenir  à  la  simple  et  naturelle  formule  de 
l'auteur,  contre  laquelle  ni  la  raison  ni 
l'expérience  n'ont  d'objection  possible.  Il  y 
a  plaisir,  en  cette  occasion ,  à  voir  l'élan  de 
M.  de  Humboldt  s' écriant,  en  savant  vérî- 


—  112  -       ^ 

table  :  a  L'étude  de  la  nature  n'est  pas  une 
aride  accumulation  de  faits  isolés;  elle  n'est 
pas  bornée  par  les  étroites  limites  de  la 
certitude  matérielle  :  elle  doit  s'élever  aux 
vues  générales  et  aux  conceptions  synthé- 
tiques. »  Puisse  cette  doctrine  prévaloir 
bientôt  ! 

Toute  cette  partie  du  livre  de  M,  de  Hum- 
boldt  est  pleine  et  majestueuse.  Le  pittores- 
que y  abonde  aussi  bien  que  la  description 
Icclinique  des  lieux  et  des  faits,  aussi  bien 
que  la  profonde  et  claire  discussion  des 
théories.  Mais  il  y  manque,  pour  l'imagina- 
tion écliauffée  à  ces  grands  spectacles,  une 
des  pages  que  le  Vésuve  a  inspirées  à  ma- 
dame de  Staël.  On  se  souvient  involontaire- 
ment de  Corinne  au  milieu  de  cette  grave 


—  143  — 

lecture,  et,  après  tant  de  vives  émotions  pour 
Tesprit ,  on  est  entraîné  à  en  chercher  une 
dernière  pour  le  cœur.  Cosmos,  je  dois  le 
dire,  est  le  seul  livre  scientifique  qui  puisse 
conduire  jusqu'à  celte  limite  presque  insai- 
sissable entre  les  idées  et  les  sentiments. 
Mon  si  spirituel  ami  Méry  avait,  sans  doute, 
subi  cette  impression,  lorsqu'il  m'écrivait  à 
propos  de  mon  travail  critique  :  c  J'ai  be- 
soin de  vous  lire  pour  me  guérir  du  mal  que 
l'ouvrage  m'a  fait.  C'est  trop  de  soleils  à 
subir  sur  le  front  ;  M.  de  Humboldt  les  pro- 
digue avec  une  eifrayante  tranquillité  phi- 
losophique, et  les  fait  pleuvoir  à  l'infini  sur 
ma  tète ,  à  peine  assez  forte  pour  porter  un 
chapeau...  Ce  livre  est  certainement  un  ad- 
mirable travail  ;  mais  il  a  le  défaut,  je  crois. 


—  4U  — 

d'élre  la  statistique  désolante  des  richesses 
de  rinfini.  On  n'y  trouve  jamais  une  phrase 
de  consolation  ;  le  chiffre  n*y  accorde  pas  un 
zéro  d'asile  à  la  pensée.  » 

La  suite  naturelle  de  Fexposé  des  phéno- 
mènes volcaniques  était  celui  de  la  formation 
des  roches  et  de  la  forme  des  continents  et 
des  archipels  soulevés  au-dessus  du  niveau 
des  mers.  M.  de  Humboldt  a  donc  suivi  cette 
marche.  Nous  épargnerons  au  lecteur  les 
classifications  toutes  minéralogiques  dont  le 
détail  s'ensuivrait.  Je  m'arrêterai  seulement, 
en  dehors  des  vues  de  l'auteur,  à  la  portion 
qui  traite  des  roches  métamorphiques  ré- 
cemment remarquées,  et  sur  la  connaissance 
desquelles  M.  l'ingénieur  Yirlet  d'Aoust  a 
contribué  à  jeter  un  grand  jour.  Ces  roches, 


—  U5  — 

que  Ton  a  longtemps  raugées  parmi  les  pri- 
mitives,  ne  sont,  en  réalité»  que  d'anciens 
dépôts  stratifiés  dont  la  texture  a  été  altérée 
par  le  contact  ou  la  proximité  d'éruptions 
volcaniques ,  comme  il  a  dû  s'en  produire 
d'incessantes  aux  premiers  temps  de  refroi- 
dissement du  globe.  Quelques  granits  eux- 
mêmes  semblent  être  dans  cette  catégorie , 
de  sorte  qu'il  serait  embarrassant  aujour- 
d'hui de  continuer  à  employer  l'expression 
des  terrains  primitifs.  M.  de  Humboldt  n'a 
fait  qu'esquisser  ce  phénomène,  que  de  nou- 
velles observations  paraissent  devoir  rendre 
assez  général ,  et  qui  pourra  modifier,  en 
certains  points ,  les  données  actuelles  de  la 
géologie. 

Les  immortels  travaux  de  Guvier  ont  per- 

13 


mis  de  fixer»  par  robservation  des  débris 
fossiles,  Tâge  relatif  des  diverses  formations 
de  nos  couches  terrestres.  C'est  là  une  des 
plus  belles  conquêtes  de  Tesprit  humain  sur 
lé  domaine  inconnu  des  temps.  Cette  chro- 
nologie sans  début,  dont  nos  annales  histo- 
riques ne  pourraient  nous  offrir  la  plus 
imperceptible  trace,  est  aujourd'hui  Tétude 
possible  et  progressive  de  tous  ceux  qui 
observent  avec  quelque  attention.  Qu'est-ce, 
auprès  de  cette  lumière  nouvelle,  que  le 
mince   intérêt  de  l'explication  des  hiéro- 
glyphes égyptiens?  Le    sens  des  inscrip- 
tions gravées   il  y    a    quelque  cinquante 
siècles  vaut-il   celui  des  monuments  que 
la  nature   nous  a  laissés  dans   ses  vastes 
révolutions,  après  les   milliards  d'années 


—  H7  — 

qui  précédèrent  Tapparition  de  Thomme? 

C'est  ici  la  série  des  êtres  qui  se  déroule 
à  nos  yeux.  Cette  immense  Genèse,  inscrite 
au  sein  des  rocs,  dénote  un  travail  lent,  in- 
terrompu par  d'incalculables  intervalles ,  et 
repris  à  la  suite  de  catastrophes  sans  nom. 
L'oôil  humain  peut  suivre ,  sans  témérité , 
l'œuvre  du  créateur,  en  mesurer  la  marche, 
€t  fixer  des  dates  relatives  à  ses  puissants 
efforts  d'enfantements  divers. 

Rien  d'abord  dans  les  roches  primitives  ; 
le  globe,  à  leur  époque  de  solidification,  fut 
désert  et  nu .  Il  faut  arriver  à'  une  seconde 
phase  de  la  croûte  terrestre,  pour  y  trouver 
quelque  chose  qui  ne  soit  pas  minéral. 

D'abord  des  plantes,  premier  indice  de  la 
vie,  et  de  la  plus  simple;  puis  des  coquilles. 


—  U8  — 

début  de  Torganisation  animale;  ensuite  des 
poissons ,  structure  déjà  plus  compliquée , 
et  qui  annonce  les  autres  animaux  à  vertè- 
bres. Les  reptiles  se  montrent  plus  tard ,  et 
nous  révèlent  des  proportions  gigantesques. 
Des  lézards  de  quinze  mètres  (le  tnégalosau" 
rws),  d^énormes  crocodiles  munis  d'un  long 
col  de  cygne  (le  plésiosaurus),  des  monstres 
hideux  y  du  même  ordre,  pourvus  d'ailes 
membraneuses  {\e  ptérodactyle)  ^  parcouraient 
alors ,  seuls  et  maîtres  ,  cette  terre  mainte- 
nant peuplée  de  tant  de  races  diverses  dont 
la  leur  ne  fait  plus  partie.  Rien  ne  reste  de 
ces  habitants  primitifs,  si  ce  n'est  leurs 
squelettes  qui  nous  effraient.  Agassiz,  dont 
l'examen  s'est  porté  sur  1,700  espèces  de 
poissons  fossiles ,  et  qui  porte  a  8,000  le 


-  149  — 

nombre  des  espèces  actuelles,  n'en  a  trouvé 
qu'uh  seul  qui  fût  identique  avec  un  être 
semblable  de  Tancienne  création.  Les  pre- 
miers mammifères  se  rencontrent  dans  le 
terrain  jurassique,  et  le  premier  oiseau  dans 
les  anciens  dépôts  de' craie. 

Une  époque  moins  éloignée  de  la  nôtre , 
celle  des  terrains  de  transport,  a  vu  paraî- 
tre les  colossales  espèces  des  mastodontes 
et  des  dinothériums,  Téléphant,  le  rhinocé- 
ros, le  bœuf,  le  cheval  et  le  cerf;  la  tortue, 
en  ces  temps,  atteignait  quatre  mètres  de 
longueur  et  deux  mètres  de  hauteur.  Cette  pé- 
riode se  mêle  à  nous;  quelques  espèce?  con- 
temporaines existent  encore.  Le  paléothé- 
rium ,  Tanoplothérium ,  races  éteintes ,  pré- 
cèdent de  peu  Tensemble  zoologique  actuel* 


43. 


—  450  — 

L'homme,  enfin!...  Mais  quand?  Hier, 
sans  doute ,  car  il  n'a  rien  laissé  de  lui  dans 
ces  vieilles  catacombes. 


IV 


Quelle  était,  avant  l'homme,  la  forme  des 
continents?  Est-il  possible  de  refaire  cette 
mappemonde  perdue,  si  différente  de  la 
nôtre ,  où  les  plus  hautes  montagnes  con- 
servent encore  les  traces  de  leur  ancien  état 
sous-marin  ?  Cela  est  fait.  «  Carte  plus  sûre, 
dit  M.  de  Humboldt ,  que  celle  des  voyages 
d'Io  et  de  l'Odyssée  d'Homère;  car  dans 
celle-ci,  ce  sont  des  opinions  ou  des  mylhes; 
dans  les  premières  ce  sont  les  faits  positifs 


de  la  géologie  qu'il  s'agit  de  représenter 
graphiquement.  > 

D'abord  des  îles,  peu  à  peu  recouvertes 
de  végétaux.  Le  globe  était  alors  un  vaste 
archipel ,  spectacle  pareil  à  celui  qu'offre  , 
de  nos  jours,  l'Océanie.  Le  soulèvement  des 
Pyrénées^  des  Apennins  et  des  monts  Car- 
pathes  a ,  plus  tard ,  vers  l'époque  des  ter- 
rains tertiaires ,  dessiné  les  premiers  rudi- 
ments des  continents  actuels.  La  forme  a 
peu  varié  depuis  »  et  ne  s'est  guère  consti- 
tuée que  par  accroissements  successifs. 

Mais  la  hauteur  de  ces  continents ,  par 
rapport  au  niveau  général  des  mers ,  parait 
due  à  l'éruption  du  porphyre  quartzeux  qui 
a  si  violemment  bouleversé  la  première  grande 
flore  terrestre ,  et   les  strates  du  terrain 


—  452  — 

houillér.  Aussi  nos  plaines  ne  sont-elles 
que  de  vrais  plateaux  de  montagnes ,  dont 
les  croupes  descendent  profondément  dans 
nne  immense  vallée,  qui  sert  de  fond  à  l'O- 
céan. C'est  la  vallée  Atlantique. 

L'étude  des  Alpes,  celle  des  moindres 
groupes  de  collines,  n'offre  rien  qui  diffère 
de  l'aspect  de  ce  vaste  abîme ,  si  l'on  le 
suppose  mis  à  sec. 

L'élévation  des  continents  est,  d'ailleurs, 
un  effet  dont  la  cause  n'a  pas  encore  cessé. 
Elle  agit,  sous  nos  yeux,  avec  une  intensité 
connue,  qui  produit  1  mètre  30  centimè- 
tre d'exhaussement  par  siècle  dans  la  pres- 
qu'île Scandinave,  depuis  la  limite  de  la 
Scanie  septentrionale  jusqu'à  Tornéo. 

A  ce  sujet  des  formes  diverses  que  notre 


—  453  — 

globe^a  revêtues  à  la  suite  de  ses  grands  ca- 
taclysmes, M.  de  Humboldt  ne  manque  pas 
de  nous  jeter  dans  le  domaine  de  l'imagina- 
tion; et  je  lui  en  sais  gré,  car  c'est  le  seul 
charme  des  livres.  La  science  sèche  est 
affreuse,  si  ce  n'est  pour  les  inventeurs  de 
profession,  qui  cherchent  le  gain  dans  l'é- 
tude. J'aime  donc  à  voir  l'auteur  s'occuper 
de  l'influence  des  révolutions  terrestres  sur 
le  sort  de  la  civilisation  humaine.  «  Com- 
bien, dit-il  ,  eût-elle  été  différente,  ainsi 
que  la  végétation,  l'agriculture ,  si  les  axes 
de  l'ancien  et  du  nouveau  monde  eussent 
reçu  la  même  direction  ;  si  la  chaîne  des 
Andes,  au  lieu  de  dessiner  un  méridien,  eût 
été  soulevée  de  l'est  à  l'ouest;  si  aucune  terre 
tropicale  (l'Afrique)  n'eût   rayonné  forte- 


—  464  — 

ment  le  calorique  au  sud  de  l'Europe  {  si  la 
Méditerranée ,  qui  communiquait  primi- 
tivement avec  la  mer  Caspienne  et  la  mer 
Rouge,  et  qui  a  puissamment  favorisé  l'éta- 
blissement des  races  humaines  ,  eût  été 
remplacée  par«  un  sol  aussi  élevé  que  les 
plaines  de  la  Lombardie  ou  de  l'antique 
Cyrène!  » 

Le  grand  fait  du  soulèvement  des  chaînes 
de  montagnes  est  désormais  une  vérité  ac- 
quise à  la  science.  M.  Élie  de  Beaumont , 
dont  le  nom  restera  éternellement  attaché  à 
cette  explication  théorique  des  plus  remar- 
quables phénomènes  terrestres ,  nous  a  ré- 
vélé l'âge  relatif  de  chaque  système  soulevé, 
en  partant  de  ce  principe,  que  l'époque  de 
la  naissance  d'une  chaîne  est  nécessaire- 


—  455  — 

ment  comprise  entre  la  formation  des  cou- 
ches relevées  et  celle  du  dépôt  des  strates 
qui  s'étendent  horizontalement  jusqu'au 
pied  de  la  montagne.  Rien  n'est  plus  logi- 
que ni  plus  clair.  M.  de  Humboldt  fait  re- 
marquer que  ces  énormes  masses,  dont  l'as- 
pect nous  effraie,  ne  sont,  en  réalité,  que  de 
minces  plissements  de  la  surface  du  globe  ; 
et  si  minces,  que  la  matière  totale  dont  se 
composent  les  Pyrénées ,  par  exemple  ,  si 
elle  était  uniformément  répandue  sur  le  sol 
de  la  France,  n'en  élèverait  la  hauteur  que 
de  3  mètres  ! 

Ces  petits  colosses  de  notre  planète  se- 
ront-ils les  derniers  venus?  Non,  sans 
doute.  Rien  n'indique  une  abdication  des 
forces  souterraines  qui  les  ont  produits.  Il  se 


—  456  — 

peut  que,  d'un  jour  à  l'autre  Ja  nappe  unie 
de  rOcéan  soit  refoulée  sur  ses  rives  par 
l'ascension  soudaine  d'un  gigantesque 
émule  du  Mont-Blanc  et  de  l'Illiniani ,  et 
qu'une  portion  de  l'Europa,  ainsi  que  les 
côtes  orientales  de  l'Amérique,  soient  replon- 
gées sous  les  eaux. 

Âpres  des  pages  intéressantes  consacrées 
à  la  question  des  climats,  et  qui  frappe- 
ront les  lecteurs  studieux,  M.  de  Humboldt 
termine  par  une  sorte  de  préface  à  la  seconde 
partie,  si  impatiemment  attendue,  de  son 
magnifique  livre.  11  entame  l'histoire  de  la 
VIE,  ce  dernier  terme  de  la  puissance  créa- 
trice, ce  suprême  effort  de  Dieu. 

Ce  sujet  n'est  pas  entrepris ,  toutefois , 
avec  la  témérité  que  certains  curieux  y  pour- 


—  457  — 

raient  vouloir.  Dès  le  début,  l'auteur  annonce 
que  l'étude  descriptive  de  l'état  actuel  de 
notre  planète  n  n'a  de  place  ni  pour  la  re- 
cherche des  causes  premières  ni  pour  les 
inabordables  questions  d'origine.  »  C'est  là 
une  déclaration  de  bonne  et  saine  philoso- 
phie,  qui  met  un  livre  à  l'abri  de  toute  pré- 
vention, et  qui  témoigne,  en  même  temps, 
de  la  sincérité  dont  il  est  empreint. 

Nous  pouvons  décrire  les  œuvres  divir 
nés  ;  chaque  âge  verra  s'étendre  les  infinis 
détails  de  cet  infini  tableau;  mais  il  n'y 
aura  jamais  de  réponses  à  ces  deux  ques- 
tions extrêmes  ;  pourquoi  ?  et  gomment? 

Ce  que  peint  M.  de  Humboldt ,  c'est  l'u- 
niverselle diffusion  de  la  vie  ;  elle  est  par- 
tout, jusque  dans  les  plaines  glacées  de 


—  458  — 

rOcéan  polaire,  et  là  ou  notre  œil  n'aper- 
çoit qu'un  désert,  s'agite  un  monde  pressé 
d'êtres  qui  naissent,  vivent  et  meurent.  Il 
ne  faudrait  qu'un  microscope  pour  signaler 
cette  foule.  Les  végétaux  en  composent  la 
plus  nombreuse  partie. 

M.  de  Humboldt  s'élève  à  l'éloquence 
dans  cet  exposé  rapide  et  éblouissant  des 
richesses  animées  qui  éclatent  sur  le  globe  ; 
il  y  a  du  BufPon  dans  ce  dessin  à  grands 
traits. 

Arrivant  à  la  race  humaine,  Tauteur  ter- 
mine par  un  examen  de  cette  question  tant 
débattue:  L'homme  appartient-il  à  un  genre, 
divisé  en  plusieurs  espèces? Son  avis  est  net 
à  ce  sujet;  il  croit  à  l'unité.  Pour  lui,  ce 
qu'on  désigne  sous  le  nom  de  races  ne  sont 


—  469  — 

que  de  simples  variétés,  dont  le  climat  et  les 
circonstances  extérieures  ont  seuls  amené  les 
différences.  Nous  laisserons  aux  lecteurs  le 
soin  de  décider  si  les  raisons,  trop  abrégées, 
que  M.  deHumboldt  donne  à  l'appui  de  cette 
opinion,  sont  de  nature  à  renverser  les 
croyances  plus  généralement  admises.  In- 
dépendamment des  différences  anatomi- 
ques  très-capitales  entre  diverses  races  , 
que  signalent  et  la  forme  du  crâne  et  la 
direction  des  yeux,  il  existe,  en  effet,  dans 
certains  esprits,  des  causes  graves  de  doute 
sur  cette  unité  de  famille.  Beaucoup  se  de- 
mandent si  les  Nègres,  par  exemple,  dont 
aucune  célébrité  n'est  sortie,  ni  dans  les 
arts  ni  dans  les  sciences,  sont  bien  les 
frères  de  ces  Blancs  qui  ont  élevé  si  haut 


—  m  — 
la  puissance  dé  Tesprit  liùmain  ;  si  Tous- 
saint Louverture,  à  lui  seul,  peut  deman- 
dér  place  pour  sa  caste  à  Côté  de  celle  qui 
a  produit  Homère,  Platon,  César,  Phidias, 
Michel-Ange,  Raphaël,  Newton,  Pierre-le- 
Grand,  Molière,  Mozart  et  Napoléon.  Mais 
•pour  cette  race  noire,  il  se  peut  que  le 
temps  ait  manqué.  Savons-nous  les  siècles 
de  nuit  épaisse  que  la  civilisation  euro- 
péenne a  dû  subir  avant  de  naître  au  grand 
jour?  Les  raisons  morales  ne  suffisent  donc 
pas  pour  prononcer,  après  les  courtes  pages 
de  nos  temps  historiques,  et  Topinion  de 
M.  de  Humboldt  est  du  moins  conforme  à 
la  prudence  qu'exigent  de  tels  jugements, 
il  l'appuie,  d'ailleurs,  d'une  paraphrase  di- 
gne de  toutes  lés  sympathies  et  qu'on  est 


—  161  — 

heureux  de  citer  à  la  fin  d'une  étude  scienti- 
fique, ou  le  cœur  a  si  rarement  sa  part  :  c  En 
maintenant  Tunité  de  Tespèce  humaine  »  nous 
rejetons,  par  une  conséquence  nécessaire,  la 

» 

distinction  désolante  de  races  supérieures  et 
de  races  inférieures.  Sans  doute,  il  est  des  fa- 
milles de  peuples  plus  susceptibles  de  cul- 
ture, plus  civilisées ,  plus  éclairées  ;  mais 
il  n'en  est  pas  de  plus  nobles  les  unes  que 
les  autres.  Toutes  sont  également  faites 
pour  la  liberté,  pour  cette  liberté  qui ,  dans 
un  état  de  société  peu  avancé ,  n^appartient 
qu'à  l'individu  ;  mais  qui,  chez  les  nations 
appelées  à  la  jouissance  de  véritables  insti- 
tutions politiques,  est  le  droit  de  la  commu- 
nauté tout  entière  !  » 

H. 


VII 


QUELQUES  MOTS  A  PROPOS  DE  LA.  DÉCOUVERTE 

DE  M.  LE  VERRIER. 


9 

Lorsque  j'écrivais  ce  qu'on  vient  de  lire, 
je  n'osais  espérer  qu'une  éclatante  consé- 
cration se  préparait  à  mes  doctrines.  Un 
jeune  astronome  vient  de  montrer ,  par  le 
plus  beau  des  exemples,  que  la  synthèse 


—  464  — 

n'était  pas  bannie  des  sciences ,  et  qu'elle 
conduisait  aux  vraies  découvertes.  Qu'on 
me  permette  de  le  dire  :  à  propos  de  ce  glo- 
rieux travail,  on  a  fait  abus  du  mot  analyse. 
Il  a  servi  à  célébrer  les  mérites  de  M.  Lever- 
rier;  mais  c'est  ici  l'instrument  qu'on  a 
confondu  avec  la  méthode.  M.  Leverrier 
n'a  pas  procédé  par  ce  commode  moyen 
qui  s'emploie  de  nos  jours  ;  il  n'a  pas  es- 
sayé, tâtonné,  éprouvé.  Il  a  dit  tout  d'a- 
bord, et  sans  équation  préalable  :  Une  pla- 
nète doit  exister  à  1 ,400  millions  de  lieues 
du  soleil  ,  sans  laquelle  les  mouvements 
d'Uranus  ne  s'expliqueraient  pas ,  à  moins 
que  la  loi  de  l'attraction  universelle  ne  de- 
vînt fausse  à  une  certaine  limite  de  notre 
système  solaire.  Je  ne  puis  voir  là  qu'une 


—    165  — 

synthèse  hardie  »  telle  qu'on  û'en  avait  pas 
usé  depuis  les  grands  penseuri^.  Car  c'est 
une  vérité  qui  est  posée  en  principe ,  sauf 
aux  instruments  à  la  vérifier. 

Certes,  il  y  a  toujours  dans  les  efforts  de 
i' esprit  humain  quelque  chose  d'analytique  : 
un  cerveau,  fût-il  celui  de  Descartes  ou  de 
Cuvier,  n'opère  qu'avec  les  procédés  usuels 
de  l'entendement;  et,  parce  qu'au  seizième 
siècle  on  a  levé  une  bannière  pour  guider 
exclusivement  les  chercheurs,  et  que  cette 
bannière  les  a  jetés  dans  les  petits  chemins 
du  savoir,  il  n'en  faut  pas  conclure  qu'elle 
doit  être  mise  en  lambeaux.  Le  tort  a  été 
de  la  suivre  seule,  et  de  déserter  la  grande 
route  oii  elle  avait  marqué  les  premiers  pas, 
sous  Bncon  et  Galilée. 


—  466  — 

Dans  toute  recherche ,  il  .y  a  donc  for- 
cément un  peu  d'analyse.  La  gloire  de 
M.  Leverrierest  den*y  en  avoir  mis  que  ce 
qu'on  ne  saurait  en  omettre.  Le  triomphe 
absolu  de  cette  facile  méthode  eût  été  la  dé- 
couverte  de  la  planète  à  l'aide  d'un  téles- 
cope, avec  l'explication. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


I.  De  U  Nécessité  dCmae  DiradioB  génénJe  des 

Scieaees 5 

n.  De  rÊtal  aclod  des  SôeKCs  pbjsiqoes  .     .      21 
IQ.  Étode  sur  rHistoire  de  U  Terre  et  sor  les 
caases  des  rérolations  de  sa  surface,  par 
IL  de  Bouchepom,  ingéoieur  des  mines.  .      39 
IV.  De  nnstinctet  de  llnteUigence  des  Animaux, 

par  M.  Floorens,  membre  de  rinstitut.     .      55 
V.  Des  Recherches  scientifiques  à  fiiire.  ...      69 
VI.  Cosmos,  par  M.  Alexandre  de  Humboldt.     .      85 
VII.  Quelques  mots  à  propos  de  la  découferte  de 

M.  Leferrier i63 


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