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Full text of "Des causes du rire"

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Harvard Collège 
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FnOM THE BgQtnËST OF 

GEORGE HAYWARD, M.D. 

OF BOSTON. MASSACHIIStnniS 



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DES 




CAUSES 


DU 


RIRK 


LÉON 


PAR 

DUMONT 


PARIS 

AUGUSTE DURAND, LIBRAIRE 

RUF. DES GRÈS-SORBONNV, 


-ÉDITEUR 
5 




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DES 



CAUSES DU RIRE 



Paris. ~ Typographie de Ad. B. Laine et J. Hattrd, rue Jaeob, 16. 



DES 



CAUSES DU RIRE 



LÉON DUMONT 



PARIS 
AUGUSTE DURAND, LIBRAIRE-ËDITEUR 

RCE nE8 GRàS-MBBOHIIB, S 

1862 



ftu-1 5515. î.é> 



y 




L 



SOMMAIRE. 



Distinction du rire extérieur et du sentiment du risible. — Cas 
où ils existent Fun sans l'autre. — Distinction du rire et du 
sourire. — Pourquoi^ de tous les animaux, Thomme est le 
seul qui rie. 



IL 



Histoire et critique ^ théories du risible : 

Antiquité : Aristote, Gicéron, Quintilien. 

Espagne : Vives, ' 

Italie : J.-C. Scaliger. 

. Angleterre : Hobbes, Hogarth, Addison^ Dugald-Stewart, Gé- 
rard^ lord Katnet, Beattie^ PIrie. 

Allemagne : Leilmitz, Lessing, Mendelssohn, Sulzer, Eber- 
hard, Eschemburg, Riedel, Mdœrs^ Kant^ Schelliog, Schle- 
gel^ Ast^ Soiger, Weisse, Arnold Ruge, St. Scfaûtze, Flœgel, 
Jean«Ptul, Hegel, Yischer^ Zeisîng, Garrière,Schopenliauer. 

France : Descartes, Batteux, Pduunet de Sivry, Marmontel, 
Paffe, Alfr. Michiels, Ch. Lévêque. 



SOMMAIRE. 



m. 



Théorie de l'auteur : cause extérieure du rire ; Tobjet risible. •«- 
Cause intérieure du rire : le sentiment du risible. — Le rly» 
lascif. 



IV. 



Cause du plaisir dans le rir^^ — De Testhétique : pourquoi Mtte 
science est peu avancée. — Théorie du plaisir : son hiitoire 
(Aristote, Lévesque de Pouilly, Sulzer, William HamUton) ; 
son exposition. — Sensations et sentiments. —7 Application 
de cette théorie générale au sentiment particulier d^ Hsible.i 



Suite de Tétude du plaisir dans le sentiment du risible ; autres 
explications qui en ont été proposées. — Semation et plaisir 
qui accompagnent le rire extérieur. — Systtoe de Torgueil. 
— Rapports du risible avec le laid, le spirituel et le sublime. 



VI. 



Causes qui modifient le degrédu plaisir dans le rire : nouveauté, 
contraste, harmonie 00 désaccord, association des idées. ^ 
Pourquoi cetimes personnes rient plus souvent que d'autres. 
Pourquoi les objets risibles ne font pas toujours rire; pour- 
^ptt^rtains objets ne font rire qu'après un certain temps. 
Pourquoi les mêmes objets ne font pas rire tout le monde au 
même degré. 



SOMMAIRE. 



VIL 



Synonymes du mot risible: PlaUant^ drôle, grotesque. — 
Essais de division du risible : division de Tantiquité; étude de 
fragments de grammairiens grecs qui renferment un essai de 
classification. ^ Divisions modernes. — Divisions de Fauteur 
à des points de vue différents. —Division priMpale du risible 
en trois espèces : 

I. Risible involontaire résultant des circonstances : quiproquo, 
méprises. Le risible chez les animaux et dans les objets ina- 
nimés. 

IL Risible involontaire résultant de Timperfection de nos fa- 
cultés. — La sottise et la naïveté. — Le ridicule. — La risée, 
dérision ou moquerie. 

IIL Risible volontaire ou plaisanterie. — Du sérieux. — Les 
grimaces.— Raillerie; satire et persiflage. —Facétie et esprits 
facétieux; la Laune des Allemands; Tenjouement. — Modes 
de la plaisanterie : Tironie; ironie socratique; ironie roman- 
tique; espèces de l'ironie ; le burlesque et la parodie. — 
L^équivoque ; le calembour. — V humour des Anglais : his- 
toire de ce mot ; espèces de Thumour ; sa valeur, son rôle 
dans les littératures modernes. 



VIIL 

Du risible dans les arts. — De la comédie ; poèmes héroI*oomi- 
ques; différence du risible et du comique; confusion mo* 
deme des deux termes ; différence du talent de la plaisan- 
terie et du talent dramatique. — Caricature. — Des œuvres 



IV somufRE. 

d'art qui se proposent uniquement pour but de faire rirez- 
Arts qui ne comportent pas le risible; la musique comique. 
Valeur iQorale du rire ; de Taffeûtation du sérieux. — Abus de 
la plaisanterie : bouffonnerie. — Utilité et importance de la 
bonne plaisanterie. 



DES 



CAUSES DU RIRE. 



Le rire est un fait extérieur qui correspond à Un 
ëtat particulier de l'âme, à une modification de la 
sensibilité. Quoique ces deux phénomènes s'accom- 
pagnent généralement l'un l'autre, et que le fait in- 
térieur emprunte au fait physiologique les dîffôrenteè 
dénominations qu'on peut lui attacher, il n'y a pas 
cependant entre eux une correspondance si étroite et 
si nécessaire qu'ils ne puissent exister indépendam- 
ment l'un de l'autre. H peut arriver exceptionnelle- 
ment que nous riions sans éprouver le sentiment du 
risible, et nous pouvons très-bien éprouver intérieu- 
rement ce sentiment, sans l'exprimer au dehors par 
son signe ordinaire. Ces mêmes organes, qui sont le 



CAVSBf DU BIBR. 



2 DES CAUSES DU RIRE. 

plus souvent mis en jeu par une cause subjective, par 
une influence de Tàme sar notre organisme, peuvent 
également se mettre en mouvement sous une influence 
physique et par suite d'un ébranlement accidentel. Le 
bàiUem^uît ii'e$t pas iseuS^ment le^ si^^ ^e Tènaul : 
il exprime encore la faim et la fatigue. Le soupir 
nous échappe non-seulement dans la tristesse, mais 
dans tous tés états dé maladie ou de faiblesse qui 
gênent, dans leur exercice, nos organes de respira- 
tion. N'y a-t-il pas, dans certaines plantes , un prin- 
cipe volatil qui tire de nos yeux des larmes aussi 
abondantes que la plus âmère douleur? Des causes 
différentes, les unes physiques, les autres morales, se 
^eppontrent im^ un seul et même effet. Le rire px- 
^rieur a son point 4e départ dans un.ix^uvomentdii 
diaphrjigme; or ce mouvement peut êtw le résultat 
d'ei^citotîons purement physiques : onl'acdïservédws 
certains cas d'asphy^pe etd'bystérie; si l'on eq croitl^ 
anciens^ l'ingestion de certains «ucs, la piqûre dç 
certains insectes auraient produit le Qxéo^ effet* Lq9 
d'être le signe d'un sentiment ag^^le, le rw djSr 
yieftt ftloys un véritable ijpurment. Lecb^towiljaaac»^ 
^ certaines partie^ 4u ^vps 8'i^;îcampa,g^e d'ii^ riyp 
plus çi^ anpios vicient (l). ipfippoçrate ^vait .déj|& oif 



{i) n ohatpuillêz la membrane pitoitaire» vcuit aUez étemoei^; 



DB» GA&SE» m BiRC. 3 ^ 

s^rvé H'^el'il â^ été^bùûttûé par le témoignage de 
pludieurs naédeeîns, que «eeitsines bl^sures du dia* 
I^u»^e $!âC60mpkilgïfeeât d'un tire èonTulsif et dou^ 
l0iife»x« Novis àTons rencontré dans Thés une ob* 
s^rwtîdE singulière : ((Toutes les fois qu'après une 
iMguo «fcslHktt^i^e Je me mets à rûïïnget^ je ne puis» 
à la pin»imèffe;et à la âeeonde bouchée, m'empécber de 
rifie : souft riD^pféssîon dei aHments, le diaphragme 
cootracté se dilate (2)« > C'est à la pSiysicdogie qu^il 
appartient d'«xpliquer de pareils faits, et nous n'avons* 
pas à. nous en occuper dayanteg^dilns une étude qui 
a exclusivemenf le rire int^ieur pour objet. 
: Mais il en est d'autres, également extérieurs^ sui^ 
lesqmis noue devons attirer plus particulièremetit 
TatiMtionv parce qu'ils sont de nature à introduire de 
l«i«oicifuâon dans cette même ét^de. 



cfaatimltlcGi rarriérê^boudiB ou ta luette, vous fefet Tomkt; fmU-. 
tTOD' légèrement riotérieur du conduit auriculaire externe, ou ; 
donne lieu à la contractidn forcée des luuscles du visage, on fait 
giiniacer. ta tftillatîon des lèvres sur leurs bords vermeils aura !ei 
mlmAxéAeltatf^e'est iH>ur Fordâfiatre leohatonillemeat de la plante' 
des pieds, des hypocondres et deS' côtés de la poitrine, de la 
partie antérieure du cou, des aisselles, etc^ , qui provoque le rire. » 
i^9é l^eJ^ T^Mité fnédico-pàitos&^^ rire, iSilu) 

{i^D^s. Épidémies, XiynYlh--^ a. V\Uke,L%l,77. 

(2) « Et jPgo ad primam et alteram buccam, quam sumo a 
lôngar itaedta> non possum risum continere : vidélicet contracta 
prvmràla dikUntw dxdbèi. 9 (M ÂfUma, L III.) . ^ 



4 DES CAUSES DU RIBE. 

Certaines personnes ont l'habitude de rire à propos 
de tout et sans aucune raison; elles ne peuvent dire 
ou entendre dire la chose la plus simple sans échder 
de rire ; ce qui ferait à peine sourire un homme comme 
il faut imprime à tout leur organisme une violente 
agitation, et ils font à un trait d'esprit, souvent même 
au discours le plus sérieux, le même accueil qu'à une 
sottise. <c n semble, dit La Bruyère, que l'on ne 
puisse rire que des choses ridicules : l'on voit nésm- 
moins de certaines gens qui rient également des 
choses ridicules et de celles qui ne le sont pas. Si 
vous êtes sot et inconsidéré, et qu'il vous échappe 
devant eux quelque impertinence, ils rient de vous ; 
si vous êtes sage, et que vous ne disiez que des choses 
raisonnables, et du ton qu'il les faut dire, ils rient de 
mêriie.» Mais rire de tout équivaut à ne rire de rien ; 
comme le rire accompagne , chez ces personnes, les 
sentiments les plus différents, il cesse d'être chez elles 
le signe d'un sentiment particulier. Au fond, ce n'est 
qu'une sorte de tic dont on a contracté l'habitude : 
beaucoup de gens éprouvent de la gêne dans le 
monde, et s*y trouvent fortement embarrassés de leur 
propre personne ; ils sont obligés de recourir à mille 
subterfuges pour se donner une contenance : on les 
voit se ronger les ongles, se gratter la tête, s'enfoncer 
les doigts dans le nez, tousser à tout propos, chiffiHi- 



t>£S CAUSfiâ DU RIRE. & 

»Àei! leurs habite, toormenter les meubles^ brosser ou 
faire tourner leur chapeau. Il en est de même du rire 
dans un grand nombre de cas : ce sont de petites oc- 
cupations, accidentelles d'abord, mais qui finissent 
par tourner si fortement en habitudes qu'elles dé- 
tiennent nécessaires à notre bonheur , et que nous 
souffrons quand nous sommes empêchés de nous y 
livrer. 

Nous avons souvent observé que, lorsque des per- 
sonnes né coniprennent pas ce qu'on leur dit, et qu'elles 
ne savent qu*y répondre, elles se mettent à rire pour 
se tirer d'embarras et se donner l'air d'avoir compris. 
Quelquefois, lorsqu'on entend un trait spirituel, on 
éclate encore de rire, quoique ce trait ne soit nulle- 
ment risible, mais uniquement pour faire mieux voir 
qu'on a été capable d'en saisir la finesse et parce qu'on 
s'imagine que le simple sourire, qui devrait alors pa- 
l'àître sur nos lèvres, ne serait pas suffisant pour pro- 
duire cet effet. Dans ces derniers cas, le rire n*est 
plus une mauvaise habitude, il devient un cal- 
cul de la vanité. Nous aurons à parler, plus tard, 
d'un autre cas où le rire est encore un effet de la vo* 
lonté : quand* on s'aperçoit qu'on a commis quelque 
sottise, on se meta en rire tout le premier, quoiqu'au 
fond l'amour -propre soit fortement blessé; nous 
cherchons ainsi à persuader aux autres que notro er* 



6 Dfi$ CAUSES DU RIBC 

reur »'a point sa caàse dans use imperfeeUo& de 
nos facultés, ihais dans des circonstances qui noiis 
sont étrangères; que nous ne sommes pas resp©!»- 

^bles d'une absurdité, mais que nous avons été 
trompés. 

, Ces faits tiennent à ce que le rire corporel, quoique 
nous ne puissions le réprimer toutes les fois qtje nous 
le voudrions, est du moins soumis à notre volonté, 
en ce sens que nous pouvons le produire ou plutôt le 
feindre chaque fois que nous en avons besoin. 

D'un autre côté, le sentiment du risible peut exis- 
ter dans notre âme, et môme à un très-haut degré, 
sçins qu'aucun signe, aucun geste vienne le trahir h 
l'extérieur. Si, quelquefois, le rire qu'il produit va 
jusqu'aux convulsions; $i le trouble qu'il apporte alors 
dans l'organisme est tellement grand que l'on peut, 

. réellement ou métaphoriquement, mourir de rire, il 
peut arriver aussi que des hommes, très-mattres de 
leurs mouvements extérieurs, ou d'un ten^rament 
particulier, renferment en eux-mêmes tout ce qu'ils 
peuvent ressentir. Il y en a qui, dans la plus grande 
douleur, ne verseront aucunelarme, ne laisseront même 
échapper aucune plainte qui en soit l'expression. On 
cite de même des hommes qui n'ont jamais ri de leur 
vie; les Grecs les désignaient par un nom psui^iculier: 
4Y€X5t(7':oi. On raconte que Philippe III d'Espagne nfe 



M56 CAUSES MJ lUEfi. f 

r^ cpâ'ûi^iS^îs d^aâs sa vie, en fisant Ihn Qtiù^tt.^ 
LoM Ghesiérfiéld se vdatait de n'aToir jatoais nét^ 
p«iis le <ievelô{^einent complet de sa raison, et il en-* 
Ifàgeaîl soft fila à si^tî^e son exemple : «Je Toudra»^ 
hii ^crit-il, qu'on toud Vtt souvent sourire, ihais Qti'oii 
ne vous «ûtèndtt jamais rire de votre vie. Un rîpe fré^ 
ipient et bruyaioit est le caractère de là folié et des 
mauvaises manières ; à mon sens, rien n'«st moins K-^ 
béral et jdus mal élevé que de rire avec bruit. H si^t 
de la moindre réflexion pour réprimer le rire (f).ii^ 
Il s'agît non d'empêcher le sentiment du riéible, 
fixais de ne pas l'exprimer; on reconnaît ici Texagé^ 
n^ion raffinée d'une morale dé cour et de boudoir^ 
qui propose de substituer des manières convention-^ 
nelles aux mouvements les plus naturels. Il n'eu est 
pas moins vrai que le rire extérieur peut être complé* 
tement étouffé, et lé sentiment intérieur ne s'accom- 
pagne alors au dehors que de cette légère dilatation 
des muscles du visage, qui est le signe commun dé 
toutes les émotions agréables, et qui constitue le sou- 
rire. ' 
C'est pour n'avoir pas considéré tous ces faits 
comme des exceptions, qu'on a été conduit à con- 
fondre le rire avec le sourire, et à les considérer l'uir 

(l) LeUera to hh son, 144 f 1 l/iô, ^ . > 



t DES ÇAyS^ ou B1II1&. 

et^rautre comme Teipression yague et géaérale ie, 
tûus nos seatimeats . de plaisir» de la gaie^ et de la 
joie. Par une erreur correspondante, on a fait dispa- 
raître le sentiment intérieur du risible au seiu de la 
joie et du plaisir, dont on ne le distinguait plus 
comme 'un mode particulier (i). Le rire ne se sépar 
rait plus du sourire que par le degré; on définissait 
l'un, une e^figération du sourire; l'autre, un rire mo* 
déré. Chacun de ces mouvements offre cependant de$ 
caractères bien différents. 

Le sourire est une expression commune à toutes 
les modifications agréables dç T&me ; il accompagne 
aussi bien les jouissances des sens a^e les sentiments 
du beau, de l'admiration, du ridicule, ou les satisfac-* 
lions de l'amour-propre et les joies pures de la vertu* 
Il ajoute de Ja grâce à une bonne action comme à l'a* 
mour; il nous heurte péniblement dans l'expression 
grossière de l'orgueil et de la vanité; Tour à tour pu- 
dique ou lascif, timide ou effronté, noble ou bas, naïf 
ou malin, bienveillant ou méchant, il est l'omepient 
' de la candeur comme le masque du cynisme : il si^e 
étanellement sur les lèvres des anges et sur celles de 
Sat^n, en signe de ce contentement de soi-m^me que 
procurent également la paix de la conscience et le 

(I ) V. les théories de J.-G. Scaliger, de Vives, de Descaries, etc , 
que aous ailoDS examiner plus loin* 



0K& CAUSES mi Rmfi; 9 

Ubte pouvoir de nuire»^^ C'esl ûa acte de la physiono^ 
Hiie, résidait princitHikiiieDt sur la Bouche, et dont les 
lèrres sont surtout Tinstniment. 

Tout autre chose est le rire. De même que le san* 
glot^ le soupir et le bâillement, e'iest un phénomène 
des organes respiratoires^ vocaux, qui a son point 
dedépart dam; le diaphragme (i), et auqud viennent 
ecmcouru* le poumon, le larynx et les mniscles de la 
poitrine. Tandis que le sourire est muet, le rire est 
toujours accompagné d'un bruit particulier, qui est 
une modification de la voix* Tout d'abord les pou-^ 
mons se remplissent d'sdr par une aspiration ; puis ils le 
laissent échapper par une série de petites expirations» 
• .Souvent ce phénomène se re[»*oduit plusieurs fois> et 
un certain nombre d'aspirations se succèdent les unes 
auxau^es. Les bords de la glotte* se contractent, et 
son ouverture, rétrécie, ne laisse échapper l'air qu'a^ 
vec bruit. Cet accès est quelquefois si violent que la 
circulation en est troublée, et que le corps tout entier 

' <i) Ce point de départ n*a pas élé, de tout temps^ placé dans 
le iDème oiigane ; Descartes, qui d'ailleurs confond le rire avec la 
joie en général, assigne dans ce phénomène^ les rôles principaux 
à la rate et au cœur; « La rate, dit-il, envoie deux sortes de 
sang vers le cœur : l'un fort épais et grossier^ qui cause h tris- 
tesse) l'autre fort fluide et suhtil,qui cause la joie.» <V.son traité 
des Passions^ 2me partie, art. 12û tt 126,) C'est cette théorie qui 
a donné naissance aux locutions populaires ; s'épanouir, se dé^ 
fiopilcr la rate. 



entre cImks bue B^tatioft extraordmaire : e'est ^ti 
fita ro0 £e f^ifiie de rire ;: k res^^ratimi ésl mterçotm 
pue; il est impossible.de prononcer mae sente pasole^ 
Un mdlaiae ex^faordinairè se &it sentir danfirlesHaàbs, 
on dirait qu'ils voit é«àatery et lesiûainis s'y portent 
instinotAYemâit çommev pour lès sdut^ir. Le roi^ 
tt la sueur mont&n^ du mage; les veimsi» g^g»qfl0nt^ 
ks yeu:t se remplissent de larmesv non i»if l'ei^ 
d'une exdtâtioa' locale^ comme àms là douleur, lùaif 
par suite dé la gàie de la circulation, Gomme le seati^ 
timent dont le rire est le signe est un sentiment die 
plaisir, le ^ourïre^ qui aceoiBj)agne toutes les modifica-t 
tioué agréables de l'àmé, doit régner en même temps 
Éur lé visage ; il s'ajoute au rire sans se confondre avetS • 
iui^ et se combine avee le désordre qu'imprime à ia 
physionomie le troufate général de l'organisme; da 
sorte que^ sous chaque rire, noifê pouvons retrouver 
jun sourire. 

•: Ces deux phénomènes, quoiqu'ils soient bien dis* 
tincts, et qu'ils aient chacun des oiçanes différents, 
«ont cependant confondus tous les jours dans le lant 
gage ordinaire. On dit que quelqu'un rit quand il ne 
fait que sourire, et cette confusion a pris naissance, 
tjomme n^us l'avons dit, dans cette erreur qui les ref- 
gîirde tous deux comme exprimant également la joie 
et les sentiments de plaisir en général, sans r^^t^rver 



OEB CAUSES m ï^rm: ti 

le riri3 à un sentiment dé pteiisîr jMartictfliër; En 
partant d'un pareil principe, "pïnsieurB théoriciens «è 
sent trouvés embarrassés pour expliquer^ par quelle 
raison les anteaux ne rient pas* Car, du mom^ où 
le rire estche«rhomttie lé mgne de la jbie et du plài-* 
sir, Tanaiogie doit nous conduire à attendi'e^le même 
phénomène des animaux , qui soirît également eapa-^ 
blés d'éprouter des sentitnènts de plaisir. Césthéorr- 
eiens n'ataient pas la ressource de dire que le rire 
est le signe non de toutes les modifiéatioUs agréables 
de notre âme, mais d'une modificaliôn spéciale, et 
que les animaux, quoique- capables d'éprouvei* eei^ 
tains plaisirs, sont néanmoins privés de celui qui 
cause le rire, et qui est particulier à l'homme. Ils ont 
été par conséquent forcés de chercher la cause de 
cette privation du rire dans une différ*ence organique 
de Içurs constitutions. «De tous les animaux, xiît Vi'* 
vès, l'homme est le seul qui rie, parce que seul il û 
un yisage qui puisse . exprimer le rire ; ehe^ tous hà 
îiîitres, les traits de la face restent constamment iitt^ 
mobiles. Ce n'est pas qu'ils ne soient portés, plus 
fortement même que rhoihme, à éprouver les sensa- 
tions del'agréabk et du plaisir; ils produisent même 
certains signes qui ont la même force et la même va- 
leur que le rire, par exemple des bonds pu certain^ 
cris désordonnés ; n^ais, comme leur visage he cha*ïge 



\i ^& CAUSES DU rire: 

point ccHmipe le BÔtre, on no dit pas qu'ils rient (1). >• 
Une pareille explication n'est pas admissible : les si* 
gnes dont parle Vives sont des équivalents non du 
rire, mais du sourire. Beaucoup d'animaux ont tous 
les organes nécessaires pour rire : ils ont un dia- 
phragme, des poumK)n6, des organes respiratoires 
comme nous; et, s'ils n'en font pas le même usage, 
il faut en chercher la cause plus loin, dans des 
différences plus intinieç. Les animaux n'ont pas plus 
le rire intérieur que le rire extérieur; c'est un senti- 
ment qui leur manque avec ceux du beau, du su-^ 
blime, du pittoresque, etc. 

Mieux vaut de ris que de larmes écrire. 
Parce que rire est le propre de Thomme. 

De toutes 1^ observations qui ont été fSaites sur le 
rire, c'est là celle qui'a été le plus souvent répétée, et 
cela tient peut-être à ce qu'elle a été faite par Aris- 
pd\B ÇDe part, anim.^ L III, c. xi). Le rire a pour 
condition des pouvoirs dont l'homme seul est doué; 

(1) « iDier animantes omnes solus homo ridet, quoniam is so- 
lus habet vultum, quo risum testetur. Geteris autem faciès im- 
moto habitu lorpet: non quin ali» ad sensum boni et voluptatis 
su» concitentur, impensius etiam quam homo, et edunt signa 
qusBdam, quœ risus vim et vicem obtinent, ut exultationes et 
voces^tiam in sno illo génère inconditas : sed quia vultum uti 
DM non militant, non âîcuntur ridere; » {De Animaux, lil.) 



AËa CAUSES DU RIRE. lil 

et c est de lui qû'ou doit dire ce (Jue Miltos a eu tbrt 
de dire du sourire : 

... Smiles from reasoD flow, 
To brutes deoled (i}. 



IL 



Avant d'exposer notre propre théorie du rire, nous 
devons faire cpnnaitre là substance de ce qui a été dit 
sur cette matière, et examiner les différentes défini* 
lions qui ont été proposées du risible. Nous aTong à 
nous occuper seulement des essais véritablement phi* 
losophiques dont il a été Fobjet, et non des considé^ 
rations plus vagues de la littérature ^ nous n'avons rien 
à faire avec des définitions comme ce}l&-ci : « Le ri- 
sible est toujours une coaception drôle, inattendue, 
plaisante, gaie, etc. ; » {2} ni avec celles qui, à rhni-- 
tation d'un grand nombre de dictionnaires, se con- 
tentent de présenter le risible comme la cause du rire, 
et le rire comme l'effet du risible. Ridiculi vtro mnt^ 
dit J.-C. Scidiger, qui aiunt risttm cieri a reri- 

(1) «Les sourires, refusés à la brute* découlent de la ratson.» 

(2) V, Riedel, Théorie des beaux-artSy 1767. 



diç^da,;>boa mipi qumimHs quid sii ms ridU 
cxda (1). » , ,, V ,. 

La pïBS œdemie dé&iition du risible ^sk e^e 
fH^Aristote en adonnée clans sçiPoeV/ytiç. On sait que 
le prince de la philosophie antique avait composé sur 
le rire un livre spécial, qui est complètement perdu, 
et qui aurait été probablement une de ses plus pré- 
cieuses contributions à l'^thétique. Nous aurons à 
examiner, dans la dernière partie de ce travail, quel- 
ques fragments de grammairiens grecs, qui renferment 
mt m^Ae classification des différentes causes' du rh*e^ 
Jet qui psà^aîssent avoir été écrits d'après Aristote. Vont 
Ivày le risîl^le est une esçèce du laid ou deTineorrect 
4 dfaXfQ'^ ) - « C'est, dit^il, une ffftt*^ ou une încorrec^-^ 
4cta qui n'«st m douloureuse ni destructire ((îvw8uvot 
^À «à <pôapirix4v) ; Icl^st, par exemple, un visage laid 
«tcfflitoiiriifr, Hiâfe gatis souffrance (2). » Cette défini- 
4îoa a égaré tin grand nombre de penseurs qui Fantré^ 
liétëe syrla fod de son illustre auteur r elle est, en effet, 
4rèahimp/irfoite, et détermine plutôt ce que le risible 
-niestpas.quBcequ'ilest. Elle est juste, en ce seni 
^'elJjB fait coosister le risible dans quelque ckosfe d*m-^ 
/swwcct etde coûàaireàlarégularité et àla perfection, et 
4ui'fQ ;mêm€i teo^g ne eause p^nt de douleur ; mais 

^ (illXe imbtUitate ad Çardanum, WÇXVUy 6. 
(2) Poétique, ck y, . . 



^t^ jOlîteëBer est purement négathe^ et la définitîoiv 
Irop lip^è, est «pplicrf^ à lia grafad* nambre d'objet» 
qmi ne sont ûuHeiîaeiit risîbleâ. L'éxeçaJ)le/ uiéiM 
^*i^ri6tote met ce défaut en évidence : un visage laiS 
p'e^t î>a8 ri&ible par lûi-mâme; il ne le devient' que 
lorsqu'il forme con^fsistè àvëe la situation, ies pa^ 
rolès^ les actions ou Texpréssion de la piiysionomie 
de celui qui le porte ; un lioimne laid qui cherehe à 
pll^ire^ qui annouce par quel(|ue signe qu'il se c^oit 
lieau,, qui s'efforce, par exemple, de papend^ un sourire 
agréaH^» devient immédiatement- risihle; mais cond* 
dâre^ des traits eh dehoors de toutes ces eireon^Hj^'i^^ 
M ils ne vous feront éprouver que le sentiment {dus 
m ïBiûhi pénible de là laideur. La ^fforniM peiil 
tour è tour néus être indifiérèiite, nous étm désàgréà* 
lAe à voir, û6us inspirer de Ja piti^ otj ôousiTaire 
é^W de rire;, ^t la qtWiStioa est poépisément dé sa^ 
;V0ir dans iqUed oas elle produit ce dernier effet. Uik 
^Qmmie^ l^eaiicoiip d'espriË a ditiécemmeçti <t Qu^uji 
bossu rie de sa bosse ^ tout le monde l'oublie ; qu'il 
dfcmbliè^ ttotle mcgvie en rit (4). » Lesdiffonâîtésine 
^ous Ibnt pais rire chez les autres àniinaux; et To^ 
ne rit pas non plus de toutes ces? erreurs dontiotiiv 
mâto tcwte bibliWhèqAe, des fautes dVrthographe ou 



(•(,!)' ?w4w»i/^fP</flwf^r^^ \ucmhe;. : 



16 DES CAUSES DjU B]iœ« 

(JHmpré^ioa, si certaiaë ciroonstaàcè pafUcàlière iïé 
vient s'y ajouter; c'est cette circonstance qui les riend 
risibles, et qu'Aristote n'a pas déterminée. Sa défini-^ 
iiori ne contient pas le caractère spécifique de son 
objet, et par conséquent il n'est pas le seul auquel eÛé 
puisse convenir : ww 5o/«ûfe^/M/i9v 

Toutefois cette définition est devenue plus déféc*^ 
tumlse encore sous la plume de. ceux qui ont Votdula 
rendre plus précbè. Cieéron et Quintilien font consis- 
ter le risible, non dans l'irrégularité en général, tnaii 
dans une imperfection morale qui est l'objet, nc^û 
d'un blâme sérieux, mais d'une désapprobation lé- 
gère (i); le rire devient lui-même un mouvement 
d'orgueil ott de mépris. La définition d'Aristote était 
trop large; celle-ci esta la fois trop large et tro^ 
étroite: trop large, car tous les vices, mèmeceux qui né 
«ont que légers, tous les travers, ne sont pas risibles; 
teop. étroite, car il y a beaucoup de choses risîWës 
qu'on ne peut rapporter à un défaut ou à une impeiv- 

. (i) Locas et quasi regiù ridiculi torpitudine et d^rimtàte 
quidam contiDetur : haec enim rldentur vel sola vel maxime^ 
qwÉ notabt et de<»igDaDt turpitudinem aliquam dod turpiter. (Gi- 
^^é^ti, de Orat.^ Il, 5S). î 

. Risns oriuQtur aut ex corpore ejus, iù quém 4icimus; aiiti«x 
animo^ qui factis ab eo dictisque colligitur ; aut ex his, qu» sunt 
extra posita; iutra hsc enim est omnis vituperatio» quœ» si gra- 
vius posita sit, severaest; si levius, ridiciUu. iQuintiHenyyi^S.) 



DES CAUSES DU RIRE; H 

feetieti; Lés discours et les aciès ri^ibles qui viennent 
uniqiifâfaent de l'intention de plaisanter n'ont, le plus 
souvent, rien de répréhensible, et sont, au contraire, 
l'effet d'un jeu plus ou moins ingélaieux de l'imagina- 
tioti et de l'esprit.. On peut, à la vérité, répondre à cette 
Objection que ces actes et ces discours ne sont pas ri- 
sibles en eux-mêmes, mais ont seulement l'apparence 
du risible, et que la plaisanterie consiste précisément 
à contrefaire le travers ou la difformité : ut vel non 
stultus quasi stulte cum sale dicat aliquid [i). Mais 
cette réponse- n'est nullement applicable aux situations 
risibles qui naissent du hasard ou dp circonstances 
étrangères à ceux qui en sont les sujets. Le père de 
l'Arioste grondant son fils n'est nullement risible 
par lui-même ; mais il le devient pour nous dès que 
nous savons que ce fils étudie en ce moment même 
le caractère d'un père grondeur pour l'insérer dans;, 
une comédie : ce qui fait rire ici dans ce vieillard, ce 
»'est pas son travers même, mais une circonstance 
étrangère qui vient s'y ajouter. 

Cette définition a été plus d'yne fois reproduite, 
avec tous ses défauts, dans la. littérature plMloso- 
j^ique (Hobbes, Leibnitz, Poinsinet de Sivry, Addi- 
son, etc.). Quoique, depuis le dix^septième siècle. 



(i) Cicéron, de Orat^ II, 67. 

CAUSES DU RIRB. 



18 DES CAUSES DU RIRE. 

l'analyse du rire ait été poussée beaucoup plus.Ioin, on 
la retrouve encore presque Uttéralefnent dans plusieurs 
penseurs de notre siècle, qui paraissent ignorer les au- 
tres théories proposées parleurs devanciers et leurs con- 
temporains : «Les causes durir^, ditDugald Stewffirt, 
sont proprement et naturellement ces légères imper* 
feetiotisdahs le caractère et les manières, qurne soulè- 
vent point l'indignation morale et ne jettentpointrâme 
humaine dans cette mélancolie qu'inspire la dépra- 
vation (I). » Cet auteur, paraît, du reste avoir reconnu 
l'insuffisance de sa propre définition, et avoir vague- 
ment senti que . le contraste doit jouer un certain rôle 
dans le rire; car il ajoute : « Il eçt vrai qu'en analy- 
santavecplus desoin cette partie de notre constitution, 
peut-être tt*ouverait-on que ce ne sont pas seulement 
les défauts physiques ou intellectuels qui provoquent 
notre sentiment du risible, mais le contraste qui existe 
entre eux et quelque imperfection morale, qui manque 
les défauts de l'individu, ou le porte à essayer de les 
cacher aux autres, et que, par conséquent, le rire im- 
plique toujours, plus ou moins, un sentiment de dé- 
sapïtt'ob^tion morale. Ce qui est certain, c'est que les 
imperfections physiques et intellectuelles ne nous par 
raîssënt jamais si ridicules que lorsqu'elles sontaccom^ 

(i) Philosophie des pouvoirs actifs et moraux, 1. II, ch. \h 
§3. 



DES CAVSfô m RIfiS. 19 

pagûéea d'AflectatioD, d'hypocrisie, de vanité, d*or- 
gHiil, en d'une comj^èle désbannonie entre lès pré* 
tention®^ de Tindividu, l'éducation qu'il a reçue et la 
position âa&s laquelle sa naissance l'a placé. » DV 
près ces réfle:niNte> il ne faudrait pas seulement une 
imperfection pour produire le risible, il en f^dràit 
dëtox(l); et cette théorie niaus paraît encore moins 
apidicable que celle des âiQilêurs latins, aux cas dans 
lesquels on ne peut en trouveirHiême une seule. 

Cette théorie convenait surtout aux philosophes qui 
considèrent le beau comme la forme d^bien , la beauté 
comme la manifestation de la vertu ^ la laideiif 
comme l'expression du mal. Pour eux, le âbMq 
devenait une diminution de la laideur, un mal 
léger ; et le rire restait toujours le signé d'une désap- 
probation, mais sans haine et sans gravité. C'est ainsi 
que le considère encore un représentant contemporain 
de cette doctrine : <( La laideur, dit-il, c'est là force 
agisswt de toute sa puissance, dé façon à réaliser un 
grave désoidre; le ridicule, c'est la force grande, 
moyenne ou petite, peu importe, agissant de façonà 



(i) Lldée de cette double imperfection paraît avoir été wg^ 
gérée à Do^<i?Stewart par un passage d*fiogarUi : < Quai^ des 
excès incohérents ou incompatibles se trouvent en opposition, 
ils excitent le rire^ principalement si les formes manquent d'élé- 
gance. » [Analtfâe de la J^autéy ch. vi.) 



20 DES CAUSES DU RIRE. 

enfredndre l'ordre légèrement, quoique sensible- 
ment (1). » Légèrement correspond à F^vwSuvov x«l où 
^ôapTweov d'Aristote. 

Toutes ces définitions, indépendamment des incon- 
yénients que nous avons déjà signalés, ont encore ce- 
lui d'être moins des définitions du risible que la dé- 
termination de ses sources, ou plutôt d'une de ses 
sources. Comme nous le verrons plus loin, nos défauts 
ne sont pas risibles par eux-mêmes, ils peuvent seu- 
lement devenir la substance et la matière du risible ; 
mais il en est de même de certains actes de notre vo- 
lonté qui sont très-dignes d'approbation, et aussi de 
certains actes dont nous n'avons nullement la respon- 
sabilité et qui ne peuvent être les objets de la moindre 
désapprobation. Quoi qu'il en soit , ces définitions 
étaient encore plus satisfaisantes que celles qui pré- 
sentent comme le caractère essentiel du risible, ce qui 
n'est tout au plus qu'une des conditions de son effet. 
Comme on a observé que les choses risibles pous font 
rire davantage quand elles nous frappent d'une ma- 
nière inattendue, on a cru pouvoir faire consister la 
cause du rire dans la nouveauté, l'imprévu, l'extraor- 
dinaire. » Catisa risus, dit J.-C. Sçaliger, est aliquid 
prœter morem communem, aut exspectationem, cojU 

(i) Gh. Lévêque, la Science du BeaUy 1861. 



1>ES CAUiSES DU RIRE. 21 

senientias $apientum{i). » Vives, qui s'exprime à peu 
près de la même manière, se flatte d'être allé plus 
lèiii qu'Aristote dans l'analyse du ridicule; car • selon 
lui, si les imperfections morales causent le rire, c'est 
seulement parce qu'elles sont quelque chose d*anbr- 
mal, d'extraordinaire etpar conséquent d'inattendu (2), 
Mais si ces objets ne nous font éclater de rire que 
parce qu'ils viennent nous frapper inopinément, poiir- 
quoi la grâce, le pittoresque, la beauté né produisent- 
ils pas sur nous le même effet, quand Us se rencon- 
trent là où nous ne les attendions pas? Et pourquoi 
ne rions-nous pas à chaque nouveau sentiment de 
plaisir? La nouveauté rend, il est vrai, le sentiment 
plus vif ; mais il en est à cet égard du ridicule comme 
du beau, du sublime, du laid, etc., qui produisent 
toujours sur nous une impression plus forte quand 
nous les apercevons pour la première fois ou qu'ils 
forment un contraste plus marqué avec les objets dont 
nous étions précédemment occupés. La nouveauté, 

(i) De subiilitate ad Cardanum^ cccxvii, 6. 

(2) «Risus de ketHia est, ant deîectafjoné nova. Insperata 
vero et subita plus afficiunt, citius commoVent risum, et mi^ 
rem. Delectatio fere ad risum faciendum sita est in deformitate 
quadam dictijaut facti...Ia quts omnibus placet insperatum illud; 
recta enim et consueta via pro^diéntia sine seinu iransmittimus, 
tanquam vet^a^ quia quodammodo prœvisa : deflexa autem et 
pravamo7eQt,qutanoadxSpectata. » (Vivès^ de Animd,li^TiiUL 



22 DES CAIJSE9 DU IUR&. 

l'inatteiidu, modiâentje degré du.risiblevmaisn'ea 
cQDstitaent paâ Tessence. 

Cette théorie, que le rire n'est que le signe de toute 
joie que nous ressentons inopinément, a été combinée 
par Descartes avec la théorie antique de Fimperfection 
et avec un troisième principe, plus faux que tous les 
autres, qui exige pour condition du rire que l'objet 
risible soit malheureux. Le ridicule est, d'sq)rès lui, 
un petit mal aperçu inopinément dans une pei!sonne 
qu'on m pense être digne (1). Ce qui a entretenu aussi 
longtemps de pareilles erreurs, dont le langage ordi- 
naire conserve encore les traces, c'est que le ridicule n'a 
été étudié qu'à un point de vue exclusif et superficiel; 
il n'a été observé qu'en lui-même et objectivement, et 
non dans ses relations subjectives et psychologiques : 
l'analyse du sentiment qu'il éveille pouvait seule éclai^ 
rer entièrement sa nature, et, connue on le verra dans 

(1) «La dérision ou moquerie est une espèce de joie mêlée de 
haine, qui vient de ce qu'on aperçoit quelque petit mal en une 
personne qu'on en pense être digne : on a de la haine pour ce 
mal, on a de la joie de le voir en celui qui en est digne ; et 
lorsque cela survient in^inément^ la surprise de Tadmiration 
est cause qu'on if éclate de rire^ suivant ce qui a été dit ci-dessus 
de :ia nature du ris. Mais ce mal doit être petit; car, s'il esi 
gnmdt.on Jie peut croire que celui qui .l'a en soit digne, si ce 
a*est qu'on soit de fort mauvais naturel ou qu'on lui porte beau- 
ooiq^ de haine.» {Des Passionsi 5>n«^ partie, 9xt. 178.) -« Cl Syl-r 
vain Régis, Cours de philosophie, t. m, p. 357* 



D£S CAUSES DU RIRH 2Z 

la suite de eet aperçu historique, cette anaiyse a tou^ 
jours été ou entièrement négligée ou enti^rise sur 
de faux principes. 

n faut descendre jusqu'au dix-huitième siècle pour 
trouTer un véritable procès dans l'étude du rire et 
de ses causes ; c'est seulement alors qu'on commence 
à sentir qu'il y a dans tout objet risible un ccmtraste^ 
qui est la véritable cause du rire. Plusieurs auteurs 
n'allèrent pas plus loin, et se contentèrent de définir 
le risible : a une réunion de choses qui ne se con- 
viennent pas, un assortiment de choses qui ne sont 
pas faites pour aller ensemble, » en un mot, le man- 
que d'harmonie. Telle est la définition de Batteùx (1) ; 
on la retrouve à peu de chose près, en Angleterre, 
chez Gérard (2), lord Kames (3), Beattie (i) ; en Alle- 
magne, chezMendelssohn (S), Eschemburg (6), Eber- 



(1) Les beaux-arts réduits à un seul principe^ i7/ii6. 

(2) Alexandre Gérard, Essai sur le goût^ Londres, 1759, 8«, 
tradoit en français par Eidous, i766. 

(3J Home (plus connu sous le nom de lord Kames), Éléments 
de critique, 1762. 

(ù) Essais sur la poésie et la mttsique^ sur le riré^ etc., 
Edimbourg, 1776. 

(5) Écrits philosophiques^ 2^ partie, p. 23: « Le risible est 
un contraste de perfections et d'imperfections. » Définition qui 
convient à la laideur. 

(6) Essai d'une théorie et d'une littérature des beaux-arts^ 
1783. Traduit en français par Storch, 1789. - F. § 38. 



24 DES CAUSES DU RIRE. 

hard (1), Floegel (2), etc. L'exemple le plus souvent 
cité fut dès lors emprunté au début de Y Art poétique^ 
d'Horace : 

Humano capiti cervicem pictor equinam ^ 

Jungere si velit, et varias inducere plumas, 
UDdiq[ue collaUs membris, ut turpiter atrum 
Desîuat in piscem mulier fonnosa superne^ 
Spectatum admissi risura teneatis amici ! 

Un pareil être serait évidemment un monstre. Mais, 
n'en déplaise à Horace et à ceux qui ont cité ces 
vers, ce monstre pourrait fort bien n'avoir rien de ri- 
dicule. Les sirènes, les centaures, les griffons, ks 
sphinx, etc., ont quelquefois une grande beauté, et, 
quand les arts les représentent avec correction et élé- 
gance, ils éveillent chez nous un tout autre sentiment 
que le rire. Si le simple contraste suffisait pourproduire 
ce sentiment, rien ne serait plus risible que l'aspect 
général de l'univers: a Le rapprochement des choses 
les plus dissemblables ne fait pas toujours rire : quels 
sont, en effet, les rapprochements de choseshétérogènes 
qui ne puissent se rencontrer sous le ciel de la nuit : ta- 
ches nébuleuses, bonnets de nuit, voie lactée, lanter- 
nes d'écurie, veilleurs, voleurs, etc. ? Que dis-je ? 

(i) Théorie des beaux-arts, Halle, 1783. F. p. 104. 
(2) Histoire de la littérature comique^ 1. 1, § 8. 



Cfaaque seconde de runiTera n'est-elle pas rempUe du 
m^ange des choses les plus hautes et les phis basses^ 
et quand pourrait cesser le rire, à ce seul mélange 
suffisait pour le produire ? C^est pour cela que les con- 
trastes de laconaparaison ne sont pas risibles par eux- 
mêmes ; ils peuvent même souvent être très-sérieux, 
quand je diSj par exemple^ que, devant Dieu, le globe 
de la terre n'est qu^une pelotte de neige, ou que lu 
roue du temps est le rouet de l'éternité (1). » Des an- 
tithèses peuvent éveiller le sentiment du sublime : 
qui a jamais ri de ces paroles de Pascal : « L'homme 
est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est 
un roseau pensant? » Et qui a jamais vu une plai- 
santerie dans ce vers de Corneille : 

Et, monté sur le fatte^ il aspire à descendre ? 

Ainsi le contraste peut également se rencontrer dans 
le laid, le bizarre, le pittoresque, le sublime, être tan- 

(i) Jean-Paul Fr. Richter, Poétique ou introduction à Ces- 
thétique^ § 28. Une traduction française de cet excellent ouvrage, 
qu'on a proclamé en Allemagne V Abécédaire du romantisme^ 
et qui est peut-être l'étude la plus complète qui ait été faîte sur 
la poésie moderne^ est sur le point d'être publiée. Nous aurons 
plus d'une fois Toccaiiion de citer la, partie de ce livre. qui se 
rapporte au risible et qui contient, à la vérité, une théorie dé- 
fectueuse, mus où fourmillent les observations les plus ingé* 
Bîeuses et les plu8<)rigiQale8. 



2t Dfi$ CAUSEE BU RIRE. 

tôt agréaUe et taatôt dés^éablê. Il n'est poL^it, par 
co&séqueût, le caractère spécifique du ri^le. Toute- 
fois, comme il est certain que dans le rire nous avom 
conscience d'un contrasté^ les philosophes modernes 
qui se sont i)ccupés du rire se sont priac^>alein^t 
^rcés de déterminer quelle est l'espèce particulière 
de contraste qui joue un si grand rôle dans le senti- 
ment du risible. Ces philosophes peuvent être divisite 
en deux grandes classes^ suiyant qu'ils font consister 
le risible dans un contraste entre les éléments d'un 
objetj ou dans un contraste entre l'objet et quelque 
chose qui lui est étranger. 

Parmi les premiers, nous citerons le célèbre philo- 
sophe, philologue et historiea Meiners ; il exige que 
l'union qui produit le contraste, soit au plus haut de- 
gré absurde et extraordinaire ou inattendue (1). 
Nous avons retrouvé la même définition dans un 
philosophe écossais contemporain, Pirie (2). Elle a le 
double défaut de ne pas être applicable à toutes les 
causes du rire et d'embrasser un grand nombre de 
choses qui ne sont pas risibles. Le risible qui est pu- 

(ly Esquisse delà psychologie ^illZ. 

(2) Causes of iaughter are incongniities, wfaeUier practvoat or 
vertml. To cause iaugbtei-, the incoQgruiiy of the fact or idea 
preseuled to us must not only imply 90tne dbuvius absurdity» 
but it must be of a very unexpected kind. {An iviquiry ùHo thè 
constitution of the human mind, Aberdeen, 1858, ch. xi¥.) 



DfiS CAD6ES DU RlWl rt 

rement un effet du hasard ou des cireonttaiïeèj^ «ekii 
qui se trouve chez les animaux ou même dans tes oIh 
jets inanimés, ne renferme pat hii^mème aucune ab^ 
surdité. D'un autre o6té, ce qui est absurde ne &it pâé 
toujours rire, ïnéme lorsque l'absurdité est évidente et 
qu'eUe nous frappe quand ntous nous y attendons le 
moins: il arrive^ au contraire, souvent que degraveser- 
reursnoussontdésagréablesetnous causent une impres^ 
»k)n pénible. Un mémeobjetpeutétreàlafoisrisibleet 
absurde; mais ces deux qualités ne sont pas iden- 
tiques. 

Nous nous arrêterons plus loJigtemps sur tes d^ni^ 
tions de ces théoriciens qui placent te contrat entre 
Tobjet et quelque chose qui lui est ettérieur, car ces 
dé&ùtions se sont approchées beaucoup plus prè& de 
leur but. Elles ont, pour la plupart, introduit dans te 
risible uû élément subjectif que tes autres avatent 
ciMnplétement négligé. Nous rencontrons tout d'a- 
bord, cette opinion qui fait consister le risible dans 
une oppositicm entre ce qui se présente objeetivement 
à nos sens ou à notre imagination> et ce que nous 
concevons subjectivement comme devant être. Cette 
définition n'est au fond qu'une transformation de 
celle d'Aristote, et a seulement la prétention d'êti^ 
plus explicite et plus analytique : <k Le s^timent dont 
lé rire est la mmnfôst^on, dit M. Paie, Fauteur des 



28 DES CAUSES DU RIRC. 

Considérations sw la sensibilitéyesXleplaiûTmo- 
nàentané que nous fait éprouver la perception d'un 
rapport d'opposition entre ce qui est et ce qui doit êU'e. 
Prenons pour premier exemple ces aberrations de- la 
nature que nous présente quelquefois la structure du 
coiçs humain. Une des plus remarquables, c'est assuré^ 
ment la déviation de la colonne vertébrale ; et plus 
cette déviation est prononcée, plus est grande la gaieté 
qu'elle excite (?). Pourquoi donc ne pouvons-nous re- 
garder un bossu sans rire? N'est-ce pas parce que nous 
sommes frappés de l'opposition qui existe entre cette 
forme anomale et la forme régulière du corps chez 
tous les àu^es hommes? Il en sera de même d'un nez 
énorme, ou affectant une forme conique; d'un nez 
d'une proéminence démesurée; en un mot de toutes 
les anomalies que présente une disproportion outrée 
des membres ou des traits du visage. Avantd'aller plus 
loin , remarquons que l'opposition qui existe entre 
l'état accidentel et Tétat normal n'excite pas toujours 
le rire. Ainsi, un personnage de carnaval, habillé en 
malade, nous amusera beaucoup, parce que nous sa- 
vons, du reste, que le malade se porte bien ; mais 
nous ne serons pas disposés à rire à la vue d'une dif- 
formité qui cause un mal réel à celui qui en est af- 
fecté. Pour que le sentiment dont le rire est l'exprès- 
skm puisse avoir accès dans notre âms et se manifei^ 



DES CAUI^S DU RIRE. 29 

au dehors, il faut que Fâme soit dégagée de^ toute 
préoecupation pénible. La joie seule engendi^e le rire 
et«n est l'indispensable condition. Vientrelle à s'éioi- 
gner de nous, le rire s'enfuit avec elle. » Il est évi- 
dent que ces lignes ne sont que le développement du 
passage d^Aristote que nous avons examiné plus haut. 
Gomme la connaissance des contraires est une, il est 
naturel que la vue d'une imperfection nous suggère 
ridée de la perfection, que le mal nous fasse penser 
au bien, le laid au beau. Mais ce principe est vrai de 
tous les défauts, de toutes les imperfections, et la dé- 
finition moderne appelle les mêmes objections que 
odle du philosophe antique : quoi qu'en disent l'une 
et l'autre, les. bossus ne font pas toujours rire, même 
lorsqu'ils n'ont pas l'air de souffrir; et, ce qu'il s'agit 
de déterminer, ce sont les cas où ils produi^nt cet 
effet. D'un autre côté, on aurait pu reprocher encore 
à cette définition de ne trouve/ risible que ce qui 
forme contraste avec notre conception de la perfection 
humaine, et de ne pas embrasser, par conséquent, les 
causes du rire qut viennent du hasard et qui échap*^ 
peiârà notre tésponsabHité. ' 

Maîé plusieurs auteurs ont prévenu cette objectioi^ 
par une sorte d'élargissement de la perfection hu- 
maiïie ; «Cet idéal absolu de perfection embrasse, 
disent-ils, tous les aspects de notre nature et touis ses 



30 DES CAUSES BU RIRE. 

rapports avec le monde extérieur. Cho$e étrange^ en 
vérité I L'homme, créatmre faible et malheureuse, est 
temi de poœéder les mérites les plus divers, de régler 
ses passions et son intelligence de manière que se^ 
facultés soient dans un perpétuel équilibre; bien 
mieux, il faut qu'il se maintienne en bonne harau>- 
nie, d'une part avec ses semblables, de Fautre avec 
les puissances physiques et avec les objets qui l'en- 
tourât. S'il n'arrive pas à ce haut degré d'excel- 
temee, il en est immédiatement puni par k ridî- 
eule (!)• » Comme exemples de ce manque d'harmo^* 
nie avec les puissances physiques et avec les objets 
extérieur^ l'auteur de cette théorie cite un amourei» 
arrêté en route pour faire la chaîne, et .arrivant trc^) 
lard à un rendez-vous, une démarche cupide arrêtés 
par une jixàs ou par une visite inattendue. Chose 
étrange, en vérité! Il faut singulièrement tenir à 
faire du rire un acte de désapprobation, un blàxie, 
une punition^ pour voir dans de pareils &it8 u& 
mainque d'excellence. ou de perfection, une irr^iin 
larité répréhensîble* JNCauraitrî! pas mieux valu dire, 
avec plus de simplicité et de précision : Le riâda 
est ce qui est contraire à ce que nous eozKievons 

(1) Alfred Michiels^ Essai sur le talent de Regnard et sur 
k talent comique en général. ORuvres de Regnard, éd. Delà- 
Aay«, 1. 1, p. 3. 



MS CAUSES DU RIRE. n 

comme rharmonie absolue de toutes choses? Mais cette 
définition n^en a que plus encore le défaut d'être trop 
large : c'est toujours ceUe de l'imperfection, et non 
pas celle du risible. 

C'est ici le lieu de signaler les principales défini^ 
tiODS qui ont été proposées par les esthéticiens des 
écoles de Schelling et d'Hegel. Ces définitions disent, 
au fond, les mômes choses que les précédentes; mais 
elles parlent une langue particulière, qu'il est donné 
aux seuls initiés de comprendre complètement. Elles 
supposent un système particulier .sur la nature de 
Yoliîei ou de la réalité^ et aussi sur la nature de la 
perfection absolue ou idéale. Nous n'avons pas à noifê 
occuper ici de ce système : pous ne considérons que 
les faits, sans nous livrer à aucune spéculation méta- 
physique siu* leur nature. Il nous suffira d'avertir que, 
dans la terminologie de pes écoles, l'objet, la réalité, 
ce qui est, s'appelle le fini; la perfection idéale, ou le 
beau, c'est l'absolu, c'est l'équilibre ou même l'idefi- 
tité du fini et de l'infini. Le comique, qu'elles conr 
fondent, comme nous le verrons plus loin, avec le ri^ 
stble,sera, par conséquent, tout ce qui est contraire 
àoetéquiUbre ou à cette identité, la négation de l'ab- 
solu ou le fini empiétant sur le domaine de l'infinie 
Laissons parler quelques-uns de ces théoriciens: a Le 
oomique est l'idée du beau qui s'égare dans les rel»- 



3^ DES CAUSES DU RIRE. 

tioM et les accidents de la vie ordinaire (Solger). 
C'est la laideur vaincue, la délivrance de Fabsolu 
captif' dans le fini, la beauté renaissant de sa propre 
négation (Weisse, Arnold Ruge). C'est l'idée sortie de 
sk sphère et confinée dans les limites de la réalité, de 
telle «orte que la réalité paraisse supérieure à l'idée 
(Vischer). C'est une réalité sans idées ou contraire 
aux idées (Carrière). C'est la négation de la vie infi- 
nie; c'est la subjectivité qui se met en contradiction 
avec elle-même et avec l'objet, et qui manifeste ainsi 
au plus haut degré ses facultés infinies de détermina- 
tion et de libre arbitre (Schelling, Schlegel, Ast, He-' 
gel); Le comique est un rien sous la forme d'uh objet 
fini en contradiction avec lui-même et avec l'intui- 
tion, vivante en nous, de la perfection; en d'autres 
termes, avec ridée ou l'esprit absolu (Zeising). » Pour 
donner une idée des conséquences de théorie et de 
langage où peuvent entraîner de pareilles définitions, 
nous allons traduire ici, presque dans sa totalité, l'a- 
nalyse que fait Zeising du phénomène dû rire lui- 
même, n distingue trois moments dans le procédé du 
comique : V Moment de départ. Aperception d'un 
objet ou phénomène en contradiction avec notre in- 
tuition du parfait ou avec Fidéè. Cette aperception 
anéantit l'idée et la confine dans l'objet particulier .et 
fini qui se trouve devant elle. Il en résulte un état 



DES CAUSES DU RIHE. 33 

momentané d'étonnement.et de trouble. 2'' Moment 
de trauisition. Le sujet reconnaît que l'objet qui se 
donne pour quelque chose est en contradiction avec le 
sujet et avec lui-même, et, par conséquent, n'est abso- 
lument rien. 3® Moment.de terminaison. « En avons- 
nous fini avec le comique? Non. Nous ne sommes 
qu'au mUieu. Le troisième moment doit découler na- 
turellement, nécessairement, du second; il doit s'en 
élancer comme la plante de sa racine, conformément 
à des lois étemelles. Mais , objectera-t-on , comment 
estrce possible? Le second moment du comique, son 
principe spécifique et son point central, ne s'estril pas 
fait reconnaître pour rien? Que peut-il sortir du rien, 
cette racine vermoulue? Cette objection serait sé- 
rieuse, si l'antique maxime : « Il ne vieAt rien de 
rien, » était réellement fondée. Mais il n'en est pas 
ainsi : lorsque le Dieu suprême vient au rien^ il se 
produit un monde; et quand son image, l'homme, 
rencontre le rien, il se produit un rire. L'univers est 
le rire de Dieu, et le rire est l'univers de celui qui rit. 
Celui qui rit s'élève jusqu'à Dieu; il devient créateur 
en petit d'une création gaie, destructeur du rien, 
coi^tradicteur de la contradiction. Il était assez mo- 
deste pour s'enfopcer daas le centre de l'objet comi- 
que, et se reconnaître lui-même pour un rien ; mais à 
peine s'y trouve-t-il qpi'il sent que ce n'est rien : il 

CAUSES DU RIRE. 3 



34 DES GAOSES DU RIRE. 

/ems^que que rien u'est rien^ que nm est un couteau 
de Liohtenberg (1), sans manche et sans kme^ l'ïib- 
solueeoatraâicttoa qui se déUniit à l'instant même où 
elle se pose ; il reooacisdt que rien ne peut être saHs 
étr& tout; que^ pour le rien^iine limite est aussi peu 
eoncevable que pour inconditionnel, Finfini, ra|)Solu6 
C'est alors que l'idée du rien avorte chez lui dans le 
sentiment du tout^ de la liberté illimitée^ de la sub- 
jâctiwté qui se sent comme perfection.. Dans eiavec m 
seatiuiefît de la. perfection subjective^ il s'élance hprs 
du point mathématique, de ce point central de l'objet 
coffliquey et. ce saut, c'est le rire,, la joyeuse élévation 
du sujet au-dessus du néant de l'objet imparfait, et, 
comme tel> le troisième et dernier moment du procé^àé 
Gomîqij^ i^)^ » Tel est le langage qpe la philosophe 
hégélienBie ar mis à la mode^ et qui cherche à s'intro- 
duire che2 nous,, eû> se mitigeant par mesure ixmàr 
tpisey non-seulement dians la philosophie, mais dans la 
&éolûgie^ la.politique, te di?oit, la critique littéraire, 
et jusqjne ians la médecine et les sciences mathémàti^ 
ques. Ml talem avertiÊe casumf Celte importation 
natJhBureuse ne peut servir qu'à nous inspirer une in- 
ju^ défiance à l'égard do l'Allemagne; dont le gèm 

(1) Un des plus célèbres satiriques de l'Allemagne. 

(2) Zeising, Aeslhetische Forschungén, IHSS^ pp. 283 et sui- 
vantes. 



est loÎH de s'absoi^bet tout entier, eomme le ^nsè wat 
^aa^ti^dupubUc, datis d& pareilles rêveries*. Smisleô 
dehors spécieux d'un procédé déductif, ée& théories 
ï^ésentent, à chaiïue ligne, de nouvelles pétîtionë de 
principe. Zeisïnj^ trome risibles toutes les dêflnMotts 
dtiri^ble, là sienne exceptée. Mki^ j'avoue, pour mi 
part, que rassîmilàtion du rire è la iéréation du nioiMe 
fia^ paraît une des pi^oductions fes plus bai*oqûes que 
Fé^rithnmain ait jamais enfantées. 

Jean-Paul , dans sa poétique ôû^ irttrodtéètion à 
l^mhéUque^ a cdùsacré à une fliéorie du risflrte t!«oÎ8 
chapitrée qu'il met lùiniiéhié^ au n<imbre des f^ 
importants de son ouvrage. C'est, en effet, Uûe des 
contributions les plus intéressantes qui ment été fakes 
à Fêtude jiu rire. Cet auteur définit d'abord le risîble, 
rînfinimenl petâ; ; mais il parait avoir été conduk à se 
servir de ées expressions par le désir de^ se rapprocha 
dëS philosophes de réC(^ de Sehelliig, & laquelle Si 
Msait> profession d?appaa1enir, ou bien par le défeir 
d'cçpoiser lé risible au sublime : le sublime atyant êbk 
défini nnfiniment grand, lérisiMe, présumé Soû 
contraire!, devait être Vinfiniment pefô. Mais, au fond, 
Hnflmnient petit n'est pas moins sublkne que l'inÔ* 
nîment grand;, car c*^est à l'infinité même, et non à la 
gratideur ou ai la petitesse, qu'appartient la sublimité* 
Et, ffun atrtre côté, ce n'est pas lé subliriie, c'eirt ïe 



36 DES CAUSES DU RIRE. 

sérieux qui est le contraire du risible. Quoi qu'il en 
^it, Jean-Paul n'insiste pas sur cette première défini- 
tion, et il serait difficile d'en retrouver les traces dans 
J -analyse du rire qu'il entreprend ensuite. Cette 
théorie peut se résumer aiusi : Le risible, c'est l'ab- 
surdité, c'est-à-dire la négation de l'entendement, ou 
Tentendement/en tant qu'il viole ses propres lois. 
Cette absurdité doit être exprimée de manière à 
devenir saisissable par les sens. 11 n'est pas nécessaire 
que cette absurdité soit réelle : il suffit qu'elle soit 
apparente. Elle ne résulte pas précisément d'une 
contradiction entre les pensées d'un individu et l'acte 
de son entendement, mais d'une contradiction entre 
cet acte et les pensées que nous attribuons à cet 
individu. Il y a, par conséquent, trois éléments dans le 
risible : 1® les pensées que nous attribuons à autrui ; 
2* l'acte de son entendement en contradiction avec 
ces pensées ; 3** l'action extérieure qui lui correspond. 
On y trouve également une triple contradiction, ou 
plutôt c'est la même contradiction qui peut être 
considérée à trois points de vue différents : ^^ dans 
Tacticm extérieure elle-même, en tant qu'elle est 
absurde ( contraste sensible) ; 2' entre les pensées 
attribuées et l'acte de l'entendement ( contraste sub- 
jectif) ; 3® entre ces mêmes pensées et l'action exté- 
rieure (contraste objectif) . « Quand Sancho, pendant 



DES CAUSES DU RIRE. 3T 

toute une nuit, se tient en équilibre au-dessus d*un 
fossé peu profond, t)arce qu'il suppose qu'un abhne 
s'ouvre devant lui , la peine qu'il se donne est , 
relativement à la supposition qu'il fait, tout à fait 
raisonnable; il serait même véritablement et complè- 
tement insensé s'il s'exposait à se rompre les os. 
Pourquoi cependant rions -nous? C'est ici le point 
capital : nous attribuons à son action notre propre 
jugement et notre, manière de voir, et c'est par la 
contradiction qui en résulte que nous engendrons 
l'absurdité infinie. Notre imagination ne peut être 
déterminée à faire cette substitution, que si l'erreur 
est susceptible d'être saisie par les sens.. Notre propre 
illusion, qui nous fait rapporter à l'action d'autrui 
une conception incompatible avec elle, en fait préci- 
sément te minimum d'entendement, cette négation 
sensible de l'entendement dont nous rions (t). » 
Jean-Paul paraît avoir Surtout senfi le défaut ^^es 
théories qui font consister le risîble dans une simple 
absurdité, et avoir voulu échapper au reproche qu'on 
leur fait, de ne pas s'appliquer aux situations risibles 
qui naissent des circonstances. D'après lui, nous rions 
non d'une absurdité réelle, mais de l'absurdité hypo- 
tfiétiqpie que nous prêtons à un individu,' en lui 

(1 ) Poétique ou introduction à Vesthéiique, § 2S. 



Z» DES ÇÂ^ES W RIEE. 

a;ijpp>osaat notre nûMnière de voir. Mais cette attribu- 
^pn de nos pensées h aptxui «st un &it pweni^t 
ima^W*e créé par Jean'-Paul, uniquement pow tes 
l^psoins de sa cause. Notre eq>rit ne procède pas aîn^, 
et le phénomène du rire peut très^Wen être expliqué 
S£ms oettQ substitution. JSntia non svfit crmnéa 
prçeter neeessitatem. Cette théorie a ^ïicare Tincouyé^* 
nient de déplacer le risible ; de l'attribuer à l'entenr 
dément lui-même, en tant qu'il est le çujet 4'une 
Surdité ; tandis qu'il m trpuye réeUei)(ient àjsm l^ 
{^ extérieur, en tant qa'il éveille à la fois dans 
r^rit la conception de deux rapports contraires. Ce 
b^ pe^t âtre le résultat d'une absurdité, mais il peut 
aypir aus^ d'autres causes/ {^a cause reste dyi3tincte de 
%QU 0ÏÏ4f e| c'est cet effet «ejirf qui est véritablement 

rpWe* 

£4 dçr^ier di^s idéali^s originaux de l'AUei^ag^, 
Sltipppnhauer , ^consacré un chapitre assez long de 
s^^ pri]9<fipi^ QuyragQ, /« M0nde ^omidéré éomm 
vn^çf^fé ef cçmm^ représentation (1), à Texpositipp 
4']p^ théprie particulière d\\ risible^ C^ théorie est 
ixrtiipçment wie à son système général de philosophie 
e)t ne p^ut #e soutenir sans lui. Shnpenhauw renv^r^ 
1q rapport 4(3 subordination des deux grands pouvoii'ç 

(1) 2™« édition, Leipzig, 1859, 1. 1, § 13; t. II, ch. vuï. 



0E8 CàSSSS W RIBB. W 

ée rame : les tEacultés de connaiflsa&se et Ja iràlûBté; 
eVast k vdoisté qui «ngMdre Fâctiii^de Visà^liigeùoe 
.eâe-fltéine ; le monde^ dépoiâlé de 8a réalité, n'est 
{dus xpx^na phénomène de la volonté, une de ses 
manifestations. ISiopeidiauer malmène Fichte, Hégd 
et ScheOing, qu'il qualifie de chaiiatans, et iie 
ciMiser^e de respect ^e pour Kant, ce père conmiun 
des idéaUsmes les plus coniradictoires. Le mondie 
^érieur n'ayant pour hii aucune réalité, il ne peut 
fflacer le risiUe que dans les phénomènes de Teq^ ; 
<î'«st un désaccord «ntre ses dîlËêr^tes facullés, mUtt 
la conmaissanGe abstraie et la oosmaîssance IntinÉiTe ; 
entre une notion abstraite (Begriff) et les objets 
{intuitions) qui sont pensés sous elles; ces objets 
sont dffîérents, et cependant une seule Botàoa ies 
asdïrasse ; une faculté affirme Fidentité de ce qu'une 
autre faculté {H*ésente comme différent. Tdie est, 
d'sqpiès Shopenhauer, la cause du rire. Mais, dans 
>o^te théorie ccmmie dans celle <te Jean^Paul, il y a 
supposition d'un fait imaginsâre, «t, comme nous le 
verrons phis loin, le phénom^ie du rire ^s'expUqoe 
teès-bien sans qu'il soit nécessaire d'introduire des 
oonkvdictbns dans les fonctions mêmes de f-esprit 
hmnain. Cette erreur de âhopenhauer s^'accompagne 
de deux «utres erreurs : la première est que le rire 
estl'espression d'un jugement, non d'un sentiment: 



40 DES CAUSES IHJ RiRt:. 

c'est, dit^il, l'expression de la découverte, ètpar consé- 
quent rafflrmation, de ce désaccord entice nôsfeèuftés. 
Mais lin pareil jugement, si nous avions à le formuler, 
serait singulièrçiiient sérieux; difficile à formuler, 
parce qu'il exigerait une grande force de réflexion, il 
ne serait à la portée que de quelques pMosopheâ, 
capables de saisir les rapports de nos facultés. Mais n'y 
a-t-il que les philosophes qui rient? — La seconde 
erreur est que nous éprouvons du pkdsir dans lé rire, 
à cause de la joie que nous inspire l'humiliation de la 
raison, le spectacle de cette maltresse souveraine, im- 
portune et infatigable, ôonvaincue d'inexactitude. 
«Dans tout conflit qui éclaté inopmément entré la 
pensée et la réalité, c'est cette dernière qui l'emporte 
indubitablement; car elle n'est pas exposée à l'erreur, 
ne dépend d'aucun témoignage qui lui soit étranger, 
et se défend elle-même, La pensée est en désaccord 
avec elle, parce qu'avec ses notions abstraites, elle fae 
peut descendre jusqu'à la variété sans fin et jusqu^àux 
nuances de la réalité. La connaissance intuitive, insé- 
parable de la nature animale , est le mode fonda- 
mental de connaissance, elle fournit tout ce qui donne 
satisfaction inamédiate à notre volonté, elle n'exige 
aucun effort> La pensée, au contraire, n'est que la 
seconde faculté de connaissance ; son exercice suppose 
continuellement un effort, souvent même un effort 



DBS GAUSSA DU ftmB. 41 

'Considérable ; il y a de ses tiôtions qui, pleines de nos 
craiûtes et de nos regrets, s'opposent à la satisfaction 
immédiate de nos désirs. Il n'est donc pas étoùnsàit 
que le triomphe des sens sur cette faculté nous rem- 
plisse de joie. » Cela supposerait que nous aimons 
certaines de nos facultés, que nous considérons les 
autres comme des ennemies, que nous les regardons 
lutter l'une contre l'autre, et nous intéressons au suc- 
cès de celles que nous préférons. Nos facullés 
deviennent des^êtres distincts, et l'unité de notre âme 
se trouve détruite. Le spectacle d'une pareille discor- 
dance serait plutôt de nature à nous attrister qu'à 
nous réjouir. On peut en dire autant d'une explication 
aoalogue que Stephan SchUtze, dans un Essai de 
théorie du comique^ a essayé de donner de ce même 
plaisir : « Le comique est une perception ou une 
représentation qui éveille le sentiment vague que la 
nature se joue de l'homme, quand celui-ci croit agir en 
toute liberté ; son indépendance restreinte est alors 
tournée en dérision par rapport à nne liberté supé- 
rieure; le rire exprime la joie que cause cette décou- 
verte. » * 

Cependant, les définitions de Jean-Paul et de Sho- 
penhauer renferment un nouvel élément véritable du 
risible , et leurs théories sont réellement plus près de 
la vérité que celles que nous avons examinées avant 



42 Jm CAUSES W RUŒ. 

dfea; car elles oirt constaté ce lût, qu6 Tobjet ristt^ 
egtaudare q^m ee qu'il fntralt, «tqu'ily a«iiQOttb»lé 
.eati^ son apparence tt sa réalité. Mais dleâ oiïttMO»^ 
rompu ee qu'il j a d'exact daasr eette dét^nÛBatk», 
eu y ajoutant des hypothèses mal fondées. D^ailleuiB 
ce earàctère du nsihle, cette apparenee en âésaacaid 
a;¥ec la réalité, arait d^ été rdevé, dans lecousséu 
dix-huitième ^ècle, f^ur d'axiti^ penseurs distingués; 
^ c'est pi^éeisément pour combler les lacunes et ré- 
souche les difficultés qui se rencontraient encore dans 
les théories de ces derniers, que Jean-Paul et Sho^ 
penhauer ont élaboré leurs ingénieuses erreurs. Âififii 
Lessing avait défini le risible un contraste dont les 
deux termes paraissent se confondre (1), c'est-è-dire 
la difierence rédle de ce qui pcuralt identique. Mais, 
â l'on ne va pias plus loin, et fà Ton n'ajoute pas en^ 
^re un autre caract^e à cette opposition entre l'ap- 
pwmiee etia réalité^ œ n'a pas encore un objet qui 
aoit de nabzre ii nous £aire rire, mais un objet quiei^ 
de nature à nou& induire en erreur. Kant, en défim&- 
saAt le saitiment du risible c(»nme <( la résolutimi 
sotuiaine (ïune attente en rien, d nous donne à en- 
tendre que l'objet, aju^ès nous avoir trompés » nous 
fouimi les moyens de reconj^ttre notre erreur; il dé- 
Ci) Laocom, :xxiu. 



Dfe;S CAUSES DU BIBE; 4d 

mi k procédé du rire consme une décej^km ou une 
iUasion détrmte. F^ous hokls attendoDS à troi»rer oer«- 
teône /qualité dans xm objet, M nous décourrrooslout 
à emp qHe eette <pialUé nV est pas. Il faut, par ^^oa-- 
séquent^ que Y(ji>]eA paraisse êjbie, et rédlement xie 
soit pas, le sujet de cette qualités Mais, si oda suffi* 
sidt pour BOUS faire rire, nous ririons toutes les £ois 
que nous Aurions oommis une erreur «t que imhis Tien- 
drions & la âéeouTrir, toutes les fois cpiè nous éprou- 
verions ime déception et que nous ne trourerfaMos pas 
dans UBB personne ou dans une chose ce que mms^ 
nnus attendions à y venconteer. Il eirt •cependant évi-^ 
deot que de pendilles décriions , Idn 4e nous être 
agréaUes<etde nous {àk*e rire, nous font éprouver, le 
plus souvent, un sentiment pénible et une contrariété 
d'autant jkm dve, que nous comptions damntage sur 
rexistence de^cette cpialité îllusoûre. 

La définition la plus, eiucte de toutes celles qui ont 
été proposées jusqu'à présent est cdle de Suker, pM^ 
losq^ distingué de l'école de Wolf, le môme qui,' 
comme nous le verrons plus loin , a fait revivre , le 
pn^nier, au dk-huitième siècle, la véritable théork 
du plaisir et de la peine; il fait consister le mM^ 
dans deux choses contradictoires, qui se présentent 
comme également vraies à l'esprit; il suppose, par 
conséquent, dans l'objet, une double apparence, l'une 



44 DES CAUSES DU RIRE. 

fousse, Tauire conforme à la réalite, et la présentation 
simultanée de l'une et de l'autre. « Le rire vient, dit- 
il, de l'embarras qu'éprouve l'esprit à choisir entre 
les deux (1). » Mais ici encore il y a une inexactitude 
qui provient, comme = toutes les autres d'ailleurs, 
d'uneanalyse défectueuse de ce qui se passe en nous 
lorsque nous rions. L'embarras, pour l'esprit, de 
choisir entre deux alternatives, est toujours accompa- 
gné d'un sentûnent pénible et non de plaisir. H arri- 
verait en outre que toute difficulté à résoudre devien- 
drait une cause de rire. Voit-on un tribunal éclater 
délire^ quand les avocats des.deux parties ont si bien 
réussi à (Ascurcir la vérité que les juges ne peuvent 
discerner ce qui est et ce qui n'est pas? Cyrus devrait 
nous paraître bien risible, puisque nous ne pouvons 
savoir s'il est mort, comme l'affirme Xénophon, d'une 
fin ; naturelle et entre les bras de ses enfants, ou s'il 
fut tué ,. comme le raconte Hérodote, par la reine 
Thomyris. Et nous devrions éclater de rire, quand, 
dégustant un vin d'un goût quelque peu équivoque, 
nous ne pouvons décider quel est le crû d'où il pro- 
vient? L'esprit serait, dans le rire, un nouvel Ane 
de Buridan. Sulzer va jusqu'à expliquer par ce prin- 



(i) Théorie universelle des beaux-arts (1771). Arl. du 
ridible. 



DES CAUSES DU RIRE. 45 

cipe le rire qui accompagne le chatouillement corpo- 
ï^l : a Nous rions alors ; ditrii; parde que nous ne 
. saiFcms pas si ce que nous sentons est du plaisir, ou de 
la douleur. » Mais nous allons montrer tout à Theure 
qu'en face d'un objet risible, nous nous abandonnons 
entièrement à Fimpressian qu'il produit sur noua, 
sans que nous nous préoccupions de déterminer en 
éùcune façon laquelle de ses deux apparences est coii- 
forme à la réalité- 

c( Le plaisant, dit Marmontel dans YEncyclopédie^ 
est Teffet {pour la causé) de la surprise que nou3 
cause un contraste frappant , singulier et nouveau 
aperçu entre deux objets ou entre un objet et l'i- 
dée hétéroclite quil fait naître. C'est une rencon- 
tre imprévue qui, par des rapports inexplicables^ 
excite en nous la douce convulsion du rire. Ce 
vers , 

Oui, mon frère, je suis un noéchant, un coupable I 

est plaisant, par l'opposition de la vérité que dit Tar- 
tuffe avec l'effet qu'elle produit, et par la singularité 
piquante de ce contraste. » — Un contraste entre 
robjet et Vidée hétéroclite qu'il fait naître^ voilà 
une définition du risible presque aussi avancée que 
les dernières de celles que nous avons examinées. 
Mais d'où vient que cette prejàosition se rencontre 



4€ BtS CMSES W fOM,. 

i m VM êiam ttotre ttttéràturey el chez un aotetnr ; 
fen tersé que MmmJiyieldandle» études p&ychddgt- 
ques? Ce fait aurait lieu de mq^radre, si F<m m sa-. 
imt qn€ eet auteiiTy dans 9esiÉiémm6fde Huérmiupé, 
Élit à chaqae page d^ emprunts à Suteer^ 4à mène 
que MiUm, -dons son Bktiamiaire des àeauX'-ayts^iifB. 
fait, à peu près, que^ mettre en oïd?e alphabétique te 
idées de F^9théticien aUemand. Mankwmtel paœatt, 
d'ailleurs, ne pas reconnaître lui-méine toute btpoi^ 
tée de la déânitkm qu'il ^oprunte : car il FassDcie à 
une autre déinilion qui appartient à ude tiiéorie 
toute afférente, à celle du simple contraste entre 
deux ol^ets, qui était alors, en France^, la plus gêné'* 
ralement adc^e ; plus loin, il tombe même dans le 
langage tague d'un auteur qui n'a pas de tbé(»ie 
précise. 

Nous pouvons présenter, maintenant, la véritable 
définition du risible. 



m. 



Quoique le sentiment du risible soit tout à la fois 
plus fréquent, plus vif et plus frappant dans son ex* 
pression que ceux du beau et du sublime, sofa éùide 



DES CAUSES DU RIRE. 47 

a ^ jusqu'à forései^t pekttTément négligé®. Qa ^mA 
généralement borné à donner de son objet des défim- 
tions yagues et imparfaites. Quant au sentiment lui- 
mtoie, on a à peijie songé à en essayer l'analyse. 
lie but que nous nous sommes proposé dans ce Irsh 
wil est de déterminer sa imture ^ec préci^n, et de 
le distinguer de nos autres sentiments de plai^r. 
G^te étiibde se diy^ naturellement en trois parties 
bien distinctes ; ear k sentiment peut être considéré 
soit (Qomme effets soit es lui-mâme, soit ccnx^ne 
cause*. La première doit déterminer quels sont tes 
objets qui causent ce senlin^nt ; c'est celle qui a été, 
jusqu'à présent, le phis complètement et le plus heu* 
reusement cultivée. La seconde analyse le phéno* 
mène intérieur lui-même, et expose ce qui se passe 
dasis notre âme quand elle prouve ce sentiment. 
Enfin la demièm partie de cette étude considère le 
senliment^ ciunme cause de plaisir, et fait conn£â<Ë^ 
par queUe raison le risible nens est agréable. S'est 
pour avoir toç^ né^igé 1^ d^x dermères parties âe 
ceMe analyse (pi'^oa n'a pu fture aboutir la prensère 
elleHQûiême à des résultats définitifs et complet» ; 
quant à. cette, négligence, il faut en chercher la cause 
dan& l'état, de la philosophie ; la tlrëorie générale dm 
plaiair et de la peine^ qui est la coidition de toute 
théorie particuKère du rire, n'est encore, dans la psy- 



48 DES CAUSES DU RIRE. 

chologie, qu'une acquisition toute nouvelle et peu 
répandue. 

Le risible peut être -considéré comme la cause ob- 
jective, indirecte ou extérieure du rire ; le sentimeDit 
qu'il éveille en peut être considéré comme.la cause 
subjective, immédiate et intérieure. Le risible peut 
être défini : tout objet à l'égard duquel l'esprit se 
trouve, forcé d'affirmer et de nier en même temps 
la jnême chose ; c'est, en d'autres termes, ce qui dé- 
termine notre entendement à former simultanément 
deux riapports contradictoires. Pour faire comprendre 
aette définition, nous devons analyser le phénomène 
subjectif qui se passe en nous lorsque nous rencon*- 
trons quelque chose de risible. 

Prenons les exemples les plus simples : Un homme 
distrait veut sortir d'un salon où il laisse nombreuse 
conapagnie ; il se croit à la porte de la rue, et s'écrie : 
(( Le cordon, s'il vous plaît ! » Nous éclatons de rire; 
que s'est-il passé en nous ? Au moment où ce cri vient 
frsçper nos oreilles, nous ne pensions peut-être ni à 
cet homme,^ ni à la porte du salon, ni au concierge de 
la maison : il, nous surprend et nous fait venir immé- 
diatement la pensée que cet homme parle au con- 
cierge ; mais cette pensée ne fait qye passer comme 
un éclair dans notre esprit : car dans le même mo- 
ment notre attention se porte sur celui qui a fait en- 



DES CAUSES t>0 RIREJ H^ 

tendre ce cri, et nous reconnaissons qu'il se trouve' 
dans k salon, et que, par conséquent, ce n'est pàs^au 
concierge qu'il a pu s'adresser. Nous affirmons .une> 
^cse, et, immédiatement, nous sommes conduits à là 
nier; en un instant nous sommes déterminés par le 
même objet à former un jugement et à le détruit ; 
deux rapports différents se succèdent dans notre énv- 
ta[iâement , et le second est le renversement du jprei 
mier. Cette anal^e est applicable à tous les cas de- 
mre qui peuvent se présenter. 

Nous voyons un homtne très-petit se bnissei' pour 
passer sous une porte et nous rions. Nous l'avons, vu^ 
faire un mouvement que font seulement les personnes 
qui sont de haute stature, et nous ne pouvons iiousr 
empêcher' de penser, tout d'abord, que cet homme est 
^?and ; mais en même temps notre attention se porté 
sur lui, et nous nous apercevons qu'il n'en est rienv.. 
Sa taille détruit le jugement que son geste nous avait 
suggéré i nous nions ce que nous avions affirmé, ei 
ait rapport qu'il avait saisi nX)tre enteiïdement subs-^ 
ikuef sùr4e-(5hamjp le rs^port précisément inversé. • 

Nous entendons une -femme prononcer quelqûest 
farofes qui indiquent qu'elle croit plaire par sa: fii-^ 
|;ure, et nous nous disons : a Elle est dùtÉ0 bette &m 
jolie \ yi Nous regardons sop yi8age,^auquel^ sans ses 
parolésy nous n'a\irions fait peut-«êtrêfmcîinea*teiaf*r 



CADSBS DU RIBE. 



M Ma CAUSES BU RIRE. 

tion. Hélas î nous n'éinrouvons, à cette vue, que k 
sentim^t pénible de la laideur, et nous éclatons dé 
rire. Car nous pensons en même temps que le même 
objet est beau et qu'il n'est pas beau, qu'il est had et 
qu'il n'est pas laid. 

Ce double procédé de renteûdement est d'une ra- 
pidité extrême et qu'il est impossible de mesurer. 
Il n'est pas nécessaire que les deux rapports sômA 
explicitement formulés, ni qu'ils deviennent des eb^- 
jets de notre réflexion. Le rire ne résidte pas delà 
connaissance que nous pouvons obtenir ensuite de la 
coi^trariété des deux jugements suggérés par un 
mè✠objet; il consiste dans le fait même d'être le 
sujet de ces deux jugements. Nous n'avons pas be- 
soin de les comparer, il suffit qu'ils existent en nous. 
L'objet risible est le sujet commim de ces deux juge- 
oents, l'un affîrmatif, l'autre négatif du même pré- 
lat ou attribut. Il faut qu'il existe, par conséquent, 
à l'égard de cet objet, des circonstances qui nous dé- 
terminât à lui aUribner une qualité, et, en outr«, 
d'autres circonstances qui nous détermifient à lui 
refoser cette même qualité. Les premières sont les 
signes de l'existence, les secondes, les signes de htt 
BM[i««dstenee d'une même chose* -^ Les prémices 
Boéiquent la présence , les autres l'absenbe de la 
mÀine qualité dans l'objet risible. Le risible est» par 



ms CÂiises DU BiRC. m 

eoBséqueat, ce dont nous sommes déiendinés à affir- 
mer et, en même temt>s, à nier une seule et même 
ehose^ et qui se présente à nous comme étant le 
tenne commun ée àewi rapports contradictoires* 

Ce &it est tout à fait différent de ce qui se passe ei» 
nous, lorsque nous nous trompons et que nous recon- 
naissons ensuite notre erreur. Dans le cas d'erreur, lé 
jugement faux né nous est pas fourni peur l'objet 
lui-même : il a sa cause en nous, dans Timperfectioa 
de nos facultés. Dans le rire, au conù*aire, le faux 
rapport est fourni par Tobjet lui-même, et nos facul- 
tés seraient en défaut si elles ne le saisissaient p^. 
Dans la reconnaissance d'une erreur, le jugement 
wai . sttccMe aq jugement faux> 6q)rès un temps plus 
ou moins long; il en est séparé, le plus souirent, par 
dés raisonnements et différents actes de réflexion. 
Haut le rire, les deux jugements se présentent râmul- 
tànéowit k notre entendement; si nous cherohcmç à 
choisir entre les deux et à déterminer lequel est le 
yfftm^ c'est seulement après mok eu conscience de 
l'un ei de l'autre, c'est-ènlire quapd le fait même qui 
occasionne le rire a complètement cessé. 

Nous rioo« toutes les fois qu'une phrase offre un 
doubla sens, parce qu'elle nous fait réaliser, dans 
ntire entendement, sa double signification; après 
fff oir penaé qu'elle affîrme un certain attribut d'un 



ht DES CXmES DU RIRE. 

sujet, nous nous ïq)ercevons qu'elle en affînne autre 
ehose. Nous rions lorsque quelqu'un bégaye, lorsqu'un 
étranger parle mal notre langue^ parce qu'ils nous 
font entendre suffisamment qu'ils veulent exprimer 
telle pensée, e^t que, néanmoins, ils n'emploient pas 
rigoureusement les signes qui servent à l'exprimer; 
ils ne disent pas ce qu'ils yeulent dire, et cependant 
ils le disent ; car c'est seulement lorsque nous avons, 
compris ce qu'ils veulent nous faire entendre que njous 
nous mettons à rire. Nous rions toutes les fois que 
nous voyons un individu se croire capable de faire 
une chose et ne pouvoir y réussir : quelqu'un veut 
sauter un fossé, et tombe dedans; ce qui fait rire ici, 
ce n'est pas le fait de tomber dans l'eau, c'est celui 
d'ayoir eu la prétention de franchir le fossé; nous 
sommes habitués, quand nous voyons un individu 
vouloir faire quelque chose, à le croire c^able de le 
foire; et il arrive, par conséquent , ici, que, dans le 
même moment, nous le jugeons capable et le voyons 
incapable de la même action. Nous rions quand 
une personne fait le contraire de ce qu'elle croit, veut 
ou paraît vouloir faire ; car les circonstances, c'est-à- 
dire son intention réelle ou présumée, nous font ju- 
ger qu'elle ne fait pas une chose, et que, cependant, 
ce que nous avons devant les yeux nous fait aperce- 
voir qu'elle la fait. Il suffit, par conséquent, qu'une 



i)ES CAUSES DU RlRÉ. 5S 

personne semble vouloir nous cacher un objel , pour qqe 
nous nous mettions à rire quand nous le voyons. Per- 
sonne ne rit en voyant à TOpéra les jambes d'une dan- 
seuse ; mais on éclate de rire, quand un coup de vent 
indiscret soulève légèrement, sur les boulevards, la 
robe delà première femme venue. Nousrions quand un 
homme se parle haut à lui-même, parce que ce qu'A 
dit nous fait penser qu'on ne l'entend pas, et que, ce- 
pendant, nous l'entendons. Nous rions quand un ra- 
doteur répète toujoul^ la même chose, ou qu'un ba- 
vard prononce des paroles inutiles, parce que nous ne 
pouvons croire que l'on parle pour ne rien dire ou 
pour dire ce qu'on a déjà dit, et que, cependant, nous 
nous apercerons qu'il en est ainsi. La duperie est 
toujours risible, parce que l'homnie dupé croit et pa- 
raît toujours faire une chose, et qu'il fait réellement 
le contraire. Nous rions des grimaces et des gestes 
qui sont en contradiction avec les sentiments que 
d'^autres signes nous font présumer dans celui qui en 
est le sujet ; car, sur la foi du premier signe, noua af- 
firmons que tel sentiment existe en lui ; sur la foi des 
seconds, nous affirmons que ce sentiment n'existe pas. 
Nous rions des absurdités , quand' elles sont éviden- 
tes et que, cependant, elles se présentent sous l'ap- 
parence de propositions raisonnables; nous ne rions 
pas, au contraire, quand nous ne découvrons ée 



M DES CAUSES DU RIRB. 

qu'elles out de &ux qu'après de longues réflexions, 
ou biea lorsque, uous défiant 4u JMgement de laper- 
sonne à laquc^e nous avons affaire, nous nous tenons 
«ur nos gardes. 

Le principe que nous venons de poser explique 
tous les «as de rire qui ne sont pas l'effet d'une exci- 
tation purement corporelle. On a remarqué que le rire 
accompagne souveùt la perception d'images ou de 
pensées obscènes, quoique les plaisirs de l'amour ne 
«oient nullement risibles par eux-mêmes. Mais il y a 
évidemment ici une confusion : ce n'est pas la matière 
qui fait rire, c'est la forme sous laquelle elle est pré- 
sentée : l'amour est l'occasion d'une multitude de du- 
peries, de déceptions, d'équivoques, de jeux de mots, 
de plaisanteries, et il est naturel qu'il devienne fré- 
quemment, comme tout ce qui joue un rôle impôr- 
timt dans la vie, la cause indirecte du rire. Souvent 
aussi les idées erotiques n'éveillent que le sourire : 
cela n'arrive pas seulement lorsqu'elles sont agréables 
par elles-mêûies, mais aussi lorsqu'on les présente sous 
uïie forme spirituelle. Le distique de Tabourot : 



PutidOlam scriptoris opus ne decq[)ioe; namque 
Si lasdva leges, iDgeoiosa leges. 



n'est pas d'une application trop rare, et l'amour est 



m& CAUSES DU RIRE. 



une des matières sur lesquelles renjouemei^ trouve 
le plus à s'exercer. 



IV. 



Jusqu'à pjéseut, nous n'avons encore déterminé, 
^ns le procédé du rire, que deux actes de l'entende* 
ment, deux actes qui se succèdent avec une grande 
rapidité, dont le second dépend du premier, et qui 
sont le renversement l'un de l'autre. Mais nous n'a^ 
vous pas atteint le but de notre analyse : car ce que 
nous cherchons n'est pas un phénomène de l'intelli- 
gence, c'est une modification de la sensibilité. Le 
sentiment du risible est, à la vérité, le sentiment qui 
acçrâipagne cette activité de nos facultés de connais* 
sance ; mais il est distinct de cette activité. La ques- 
tion peut donc se ramener à établir, avec précision, 
pourquoi ces actes de l'entendemait causent en nous 
im sentiment, et un sentiment de plaisir. Tel est, au 
fond, l'élément principal de toute théorie du rire : 
c'est, du moins, celui qui doit jeter le plus de lumière 
sur les différentes questions qui s'y rapportent. 

Malheureusement, l'étude philosophique de la sen^ 
sibilité et de ses lois, qette science à laquelle le nom 



.,6C . W»vCAtJS15S DURfllE. 

i^e9fhétip4e étyrsit êjre ri^Qureusement réservé, est 
restée, jusqu'à présent, la branchela. moins cultivée 
tle la psychologie, et celle dont les analyses et les ré- 
sultats sont le moins généralement connus. D sem- 
ble que les penseurs modernes se soient astreints à ne 
parcourir de la philosophie que les régions les plus 
complètement explorées par les anciens, et c'est cette 
mgkig&ïGe qui a, plus que toute autre cause, favorisé 
A,l!égard de toutes les causes de plaisir, surtout de 
t5iBHesx[ui se trouvent dans les arts, et notamment à 
l'égard du beau et du sublime, l'élaboration de tant 
de vaioes spéculations. L'étude d'une partie delà 
-philosophie est la condition de l'étude de toutes les 
^ùtrias i toutes se soutiennent et s'éclairent récipro- 
jquemept. On ne laisse pas impunément des vides 
dans. une, voûte dont chaque pierre est également le 
«upport de tout le reste. En général, on aime mieux, 
-dans le monde littéraire moderne, augmenter sou éru- 
dition historixjue à l'égard de quelques départements 
relativement mieux connus de la science, qu'étendre 
:sa connaissance sur des parties nouvi^les, mais dont 
l'oubli laisse une dangereuse lacune dans notre étude 
\àB l'univers moral. Nous devons nous borner à expo- 
ser ici, aussi sommairement que possible, ce qui est 
•nécessaire pour faire comprendre l'analyse du senti- 
ment particulier que nous étudions, et à indiquer lés 



iniodfal^ sources où Foa .petit trouYer.um çxposi- 
.tion plus eomirflète dea loj> de.la sensibilité. Nausal- 
ions, par conséquent, faire, en quehpiesjnot», le ré- 
.«umé des dernières acquisitions et de Fétat actuel de 
l'estiiétique proprement dite. 

La véritable théorie du plaisir n'a pas été entière- 
,naent inconnue chez lea anciens : Aristote en a posé 
les bases (1 ) ; majis, quoique ses généralisations $Uf cette 
matière soient de la plus haute valeur, elles sont iur 
^complètement développées et pour ainsi dire perdues 
4ans l'ensemble de ses, œuvres philosophiques» Jus- 
qu'au milieu du dix-huitième siècle, les philosophes 
les plus distingués paraissent ne pas se douter de leur 
.existence : c'est seulement vers cette époque que l'on 
trouve quelques progrès et quelques développements 
nouvenux de cette partie de la psychologie. Nous cite- 
rons en première ligne Lévesque de PouiUy [Théorie 
ch$ sentiments agréables, Genève ^ 1743), Sulzer {Nou- 
velle théorie des plaisirs, dans les Mémoires de rAcc^ 



(1) Efhic, Nicom, livres V|I et X. Ces passageis rmfenneiit 
réelldmenl en germe Festhélique tout entière. « On fera peu de 
progrès vers une analyse correcte, soit des sentiments esthéti- 
ques^ soit mêQQe des se&tiineiits en général, tant que la doçtruie 
aristotéHc'enne du plaisir n'aura pas été convenablement appré- 
ciée par les psychologues. » ( John FeitcJi , memoir of Du- 
galdStewart.—y, CoUpxt.fVorks ofo, Stewart. Edimbourg, 
1856-68, t! X.) 



h% DIS CAUSES DU âIRC. 

demie de Berlin, ilM et 1752) et Rmahold {OEmrei 
diverses, léna, 1796, 1. 1,^ p, 271 ss.). Ce qui a été dit 
sur le plaisir par d'autres philosophes modernes, tels 
que Descartes, Léibnitz, Wolf , Meodelssolm, etc. , étant 
fondé sur un principe exclusif et défectueux, n'a été 
d^aucun profit pour la science. Eant lui-même, qui a 
rendu un si grand service à la philosophie en séparant 
définitivement les phénomène de lasensibilité de ceux 
de connsdssance, de désir et de volonté, et en en fai- 
sant une classe à part, n'a eui sur la nature de ces 
mêmes {diénomènes , que des vues étroites et incom* 
plètes. Au dix*-neuvième siècle, les heureux essais de 
Pouilly et de Sidzer ont été à leur tour négligés ou mal 
compris par les plus grands chefs d'école. C'est à 
William Hamilton qu'il était réservé de faire renaître, 
dans toute sa plénitude et avec l'importance qu'elle 
mérite, la. théorie d'Aristote (1); cet illustre penseur, 
dont l'immense érudition et la profonde sagacité vien- 
nent d'éclairer d'un jour nouveau toutes les parties 
de la philosophie, et dont les travaux auront pour 
résultat, si l'indifférence n'en détourne l'attention, 
de faire entrer la science dans une voie nouvelle , a 
admirablement exposé la théorie antique, et l'a con«- . 

(i) V. ïievue d' Edimbourg j cet. 1832. — Discussions <m 
philosophyy 2e éd. (1853), p. 113 et 167, — Lectures on me- 
iophysiesy 1859, eh. XLI à ch. XLVL 



firméè par des développomen^ et par des appIîcatioDs 
nouvelles. Désormais on pourra et on devra même 
nq[)parter les lois particulières de chaque sentiment 
aux lois générales du plaisir et de la peine. Voici le 
principe et les éléments les plus essentiels de cette'' 
tbéorie : 

La sensibilité est la capacité d'éprouver du plafeir 
ou de la peine : une modification de plaisir accompa- 
gne tout exercice spontané et libre de nos pouvoirs, 
elle en est le rdlet ; nous éprouvons, au contraire, de 
la peine toutes les fois que l'énergie d'une de nos fa- 
cultés est contrainte ou empêchée de s'exercer. Ainsi 
l'honnne, en tant qu'il se sent exister et agir, qu'il a 
conscience de vivre, est le sujet du plaisir ou de la 
peine, ou plutôt des différentes espèces de plaisir ou 
de peine; et, comme il n'existe qu'en tant qu'il 
exOTce certains pouvoirs déterminés , c'est seulement 
par l'exercice de ces pouvoirs qu'il devient le sujet 
d'une sensation ou d'un sentiment : chaque pouvoir 
est, par lui'^méme, la faculté d'une énergie spéciale et, 
en même temps, la capacité d'un plaisir ou d'une peine 
qui lui sont propres et qui correspondent à cette 
énergie. Plus l'énergie est parfaite, plus le plaisir qui 
l'accompagne est grand ; plus elle est imparfaite^ plus 
elle est pénible. La perfection d'une énergie est double : 
4* relativement au pouvoir dont elle est l'exercice ; 



CO fUE» CA^ES DC RIKE. 

ft^ relativemeat à l'objet auquel elle se rapporte. Là 
première relation fournit ce qu'on pourrait appeler sa 
condition subjective ; la dernière , ce qu'on peut ap^ 
peler sa condition objective. 

Relativement k son pouvoir, l'énergie est parfaite 
quand elle équivaut à la somme complète d'énergie 
que ce pouvoir est capable d'exercer librement ou 
spontanément, et n'excède pas cette somme; elle est 
imparfaite : 1*" quand ce même pouvoir est empêché 
de produire toute la somme d'énergie qu'il est disposé 
à exercer; 2^ quand ce pouvoir est forcé de prodmre 
plus d'énergie qu'il n'est disposé à en exercer, La 
quantité d'énergie est de deux espèces : suivant qu'eHe 
s'exerce davantage en intensité ou en durée; c'est-à-» 
dire, dans le premier cas, à un plus haut degré ; dans 
le second cas, pendant mu temps plus long. Une éner- 
gie parfaite est, par conséquent, celle qui est exercée 
par un pouvoir au degré et pendant le temps qu'il est 
disposé à l'exercer sans y être contraint. 
, Relativement à l'objet,, c'est-à-dire à la cause qui 
détennine le pouvoir à agir, son énergie est parfaite, 
quand cet objet est de nature à lui fournir toutes les 
conditions d'une activité complète et spontanée; im- 
parfaite, quand cet objet exige de lui une activité trop 
intenseou trop prolongée, ou quand il l'empêche de 
réaliser sa tendance à agir. 



i»:s câi^es' w bire.: et 

« Le pktisir, dit Arisiote, c'est Factivité de nos fa-- 
Cttltfe » exerçant sans entraves... Les sens ne s'exer- 
cent que ^r des obje^ sensijbks; ib ne s'exercent 
psurfaitement que sur ceux de leurs objets qui sont 
eux^mêmes^^ parfaits; cette énergie,.lapl.u§.parfaite,est 
en même temps la plus agréable. Chaque sens à son 
plaisir; il en egtde même de la pensée et del'imagi- 
natiopa : leur activité la plus parfaite est la plus agréarr 
hte, et la plus parfaite est celle qui s'exerce sur l'objet 
qui leur convient le mieux* {Eth. Nie. 1. VII, c. xii ; 
l, X, c, IV.). » 

Comme les modifications de la sensibilité ne sont 
pas des états primitifs, et qu'elles ne font qu'accom- 
pagner l'exercice de nos facultés, elles doivent être 
distinguées d'après les différents pouvoirs auxquels 
eUes appartiennent. Celles qui accompagnent l'exer- 
cice des pouvoirs sensitifs ou corporels de connais- 
sance ou d'appétit ont reçu le nom de sensations. On 
donne 9 au contraire,)le nom de sentiments à celles qui 
aacompagneoit l'activité des plus hautes facultés de 
notre âme. 

La pjremière condition pour que nous riions es4 
qu'un objet se présente à notre perception ou soit 
représenté par notre imagination. Mais œt acte de la 
perception ou de Timagination n'est pas encore celui 
que le rire accompagne ; ce sentiment accompagne 



<9 DSS CAHSBS m Ruœ. 

ractivhé de notre entendement qui trouve àB'eïercer 
d'une manière particulière sur Vobjet de cet acte de 
connaissance. Le contrasté qui existe entre les deux 
rapports dont nousaTons pm^lé n'est pas connue il est 
senti; nous necomparop3 pas^ p^ un acte de réflexion, 
ces deux rapports entre eux, pour affirmer ensuit© 
le^r npf irJtion ; Vesprit n'a pas le temps de se livrer 
d'abord à im p awil j^oeédé , et , s'il lui arrive de s'y 
livrer ensuite, c'est seukfiMBt lorsque le rire a cessé 
et que le calme qui lui succède lui pMOMl d'appli- 
quer son attention sur le rapport, quelquefofe tfflkfl e 
à saisir, que les deux rapports ont entre eux. Ce n*est 
pas la découverte d'une contradiction entre nos 
propres actes qui s^accompagne du sentiment du 
risible, quoique cette connaissance elle-même puisse 
nous procurer du plaisir, mais un plaisir d^une aufee 
espèce : la véritable cause du rire est dans le fait 
même de cette contradiction, dans le fait d'en être le 
sujet et d'en avoir conscience. « L'éruption du rire 
est trop brusque, dit avec raison Poinsinet de Sivry, 
pour que personne consente à en attribuer la cause 
tnxi procédés tardifs du jugement. » La connaissance 
li'un objet donne d'abord à notre entendement ime 
certaine impulsion, et stimule son activité dans une 
certaine direction ; mais immédiatement une impul- 
sion contraire lui vient d'une autre qualité de eeméme 



DES GAVSES IHJ RIRE. 63 

objet, et imprime à cette actmté, ayec une assez forte 
seconsee, la direction contraire ; telle est la «érie de 
l^niHnènes que cause en nous la présence d'un obj^ 
risible, et Tensemble des modifications de la sensibi^ 
lité qui accompagnent ce procédé constitue le senti-' 
ment du rire. Une sorte de choc, l'excitation de 
Tenteiidement à un double exercice de son énergie 
rdatiyement à un seul objet, et de la variété dans 
eette double activité, tels sont les éléments de ce 
sentiment. Après ayoir saisi les deui rapports opposés^ 
Fentendement peut reTenir sur chacun d'eui alternatif 
i^ement; notre attention peut se reporta du |H*em)er 
au second, et de ce dernier au premier ; chaque . fois 
un nouveau choc se reproduit , mais toujours en 
devenant plus faible ; cela nous explique pourquoi, 
dans certains cas, le rire ne consiste pas dans un seul 
édat, mais nous agite pendant quelque temps, de 
telle sorte que l'organisme ne reprenne son équilibre 
que graduefiement. L'entendement peut alors être 
eemparé à un pendule qui , lancé d'un point, va 
frapper un autre pcnnt situé en face, revient sur sa 
pftpre rouie, et oscille quelques moments entre ko 
deui corps qui Tont successivement heurté. Cela 
n'arrive toutefois que dans le cas où chacun des deux 
rappcNTts est également de nature à fixer quelque 'temps 
notre attention; comno^ &a ne peut les saisir en 



64 DE^ CAUSES DU RIBEI 

même tonps, on est obligé de les corisidérer to^r à 
tour et de les reprendre Tun après l'autre. L'enten-*" 
dément se balance de Tun àVautre^ jusqu'à ce qu'il 
se fatigue, ou que des objets nouveaux viennent s'ern^ 
parer de notre attention. 

Ces deux jugemeiits opposés (pie nous formons à 
regard d'un seul et même objet constituent un pro^ 
cédé bien distinct de celui qui se passe eff nous 
lorsque nous formons successivement deux jugement»' 
diffâ^ntsà l'égard de deux objets différents. Dans ce 
cas, nous éprouvons aussi du plaisir ; mais ce plâfêir 
est le plus souvent très-faible, à moins que les rap- 
ports ne soient nouveaux et spirituels ; l'entendement 
û'a à exercer qu'un minimum d'énei^e ; une suc-' 
cession pure et simple de jugements ne change rien' 
â la suite ordinaire des opérations de notre âme^ et 
suffit tout au plus pour nous tirer de l'enûui qui 
résulte de Fimpossibilité de penser, fiante d'objet sûr 
lequel nous puissions exercer nos facultés. L'objef 
risible, au contraire, imprime à cette énergie une? 
intensité extraordinaire et exceptionnelle : il lui 
fournit l'occasion d'exercer sur un seul objet l'activilê 
qu'il ne peut dépenser ordinairement que pour 
plusieurs ; cette activité est, par conséquent, double* 
dans un temps donné; il ne s'agit plus d'un mini- 
mum, mais d'un maximum d'intensité. Ce rêdèublé^^ 



m& GâUS£S du BiRE. 65 

ment d*éâergie est accompagné d'un double sent)tment 
agréable et^ par conséquent, d'une somme double de 
{ilaisirk Ce qui le rend encore plus vif^ c'est que les 
deux actes s'opèrent en sens inverse ; leur variété de 
direction reiid chacun d'eux plus sensible, et ce carac- 
tère se manifeste par une véritable secousse dans 
notre activité mentale- L'exactitude de cette analyse 
est prouvée par ce fait, que nous n'éprouvons pas le 
sentiment du risible, que nous ne rions pas, devant un 
objet qui cependant est de nature à fsdre rire, quand, 
par suite de la paresse de notre intelligence, ou à 
cause de toute autre eirèonstance, le second rapport 
ne se présente que plus tard à notre entendement ; si 
les deux sens d'un discours ambigu ne s'offrent pas 
en même temps à notre esprit, si l'un seulement nous 
frappe d'abord, et que nous n'arrivions à découvrir le 
second qu'après de longues réflexions, l'équivoque ne 
nous fait pas rire et nous fait éprouver un sentiment 
tout différent. Ce fait n'a pas échappé à la sagacité de 
Jean-Paul : « Ce n'est que l'influence irrésistible et la 
rapidité. de la perception qui nous entraînent et nous 
précipitât dans ce jeu trompeur. Quand, par exemple, 
dans les Comédiens i^mfageurs d'Hogarth, on rit de 
voir sécher des bas sur des nuages, la vue soudaine 
de la contradiction entre le moyen et le but détermine 
nécessairement en nous la croyance momentanée 



GACSBS DU RIRE. 



06 NS.CÀUSiS MJ RffiC. 

qu'oui hename fait jouer à 4e vénfadafles wia^ ^ ^g«os 
de ploie, leirdle^iecordes à s^her. Pourle comédicai 
lui-même, ce fait de sécher sur rimâge massive 4'uii 
nuage n'a rien de ridicule, et il en est de mém&foiir 
Bous^ au bout d'un certain temps (1). ^ L^étraog^ qui 
UFoit ce tableau pense d'abord que le ^nuage legt 
' buimde, mais immédiatement il s'aperçoit qu'il est 
sec, et il rit ; le comédien, au contraire, qui connaît 
.depuis longtemps son décor, ne peut songer un seul 
instant qu'il est humide, et il ne rit pas. . > 

En sommé nous pouvons définir le sentiment«hi 
risible, le sentiment de plaisir qui accompagne «n 
nous reneige de l'entendement, s'eierçant avec use 
double intensité et dans deux directions op|iesées>à 
l'é^rd d'un seul objet. L'objet risible est, comme 
ikot» l'avons défini, celui qui est le terme commun 
de- deux rs^ports contraires dont l'un, ep s'offirmt à 
l'esprit, lui su^ra immédiatOQQent l'autre. 

La Uiéorieque nous venons d'exposer se distingiaie 
de toutes celles qui ont été proposées jusqu'à, ce jour, 
^n ce qu'elle est la seule qui rende complètement 
rakon de tcms les élém^ts et de tous les moineptsdu 
procédé du rire; elle ne se borne pas^ conune h 



fï) Jectn-Paul'Fr. JHtkter. -*- Poétique ou intràductîon à 



WSf QkWm BU RIRE^ 07 

plup^prt^t à une ample défiwition du risible, c'est-à^. 
dire de la cause objective du rire, e\ .la défi^itioa 
qu'elle en donne, précisément parce qu'elle résulta. 
d'\me anidyse psychologique plu& wiçplètçi et phis 
exacte, pénètre plus profondément dans sa nature^ 
die explique le phénomène du rire sans avoir besoin 
de recourir à aucune hypothèse^ sans exiger l'ioven^ 
tipn de modes particuliers d'activité, sans créer des 
facultés ou des phénomènes imaginaires ; elle ne 
présent^ partout que l'application particulière de^ 
kâs générales déjà établies dans la science. Enfin eUf^ 
louroit la raison de tous les faits qui se rapportent^ 
directement, ou indirectement au rire, et la dernière 
partie de ce travail montrera combien eUe jette de 
lumière sur un grand nonabre de questioBs quiv 
j^$qu'à présent, fà«te d!un principe fermée et solide, 
i^*^t été qu'inapar&ltemant résolues. 



Las auteurs qui n'ont pââ connu la théorie génémie^ 
du plakir et de la p^koie, à laquelle nous venons d^' 
rattacher notre théorie particulière du risible, ont dû, 
PQpr Qiipliqui^ le pl^sir qui accompagne le rire, ve- 



68 DES a\USÉS DU RIRE. 

courir à différentes hypothèses; et cette partie de l'é- 
tude du rire est celle qui a donné naissance aux erreurs 
les plus graves. 

L'auteur de V Histoire de la littérature comique (1), 
Floegel, résout le plaisir que nous éprouvons en riant 
dans rinstinct de notre perfectionnement, dans le ftdt 
d'acquérir des idées nouvelles : c< L^ principaux élé- 
ments du rire sont, dit-il, le nouveau, l'inattendu, le 
surprenant, le rare, l'extraordinaire, l'étonnant. On 
peut apprendre dans tous les Compendia de littérature 
avec quelle puissance irrésistible toutes ces choses agis- 
sent suir l'âme de tout homme qui ne veut pas enseve- 
lir son poids de cent dix livres daûs un suaire, mais 
qui observe avec étonnement les créatures de Dieu, 
pour apprendre d'elles quelque chose et polir sa raison 
au contact de celle des autres. » Mais, d'après ce prin- 
cipe, le plaisir du rire serait celui qui accompagne- 
rait toutes nos perceptions, quelles qu'elles fussent ; 
et il serait difficile d'expliquer cette sorte d'éclat qui 
se manifeste dans le rire, et qui cependant n'accom- 
pagne pas la connaissance de tous les objets extraordi- 
naires. Nous avons vu d'ailleurs que dans le rire nous 
n'apprenons pas grand'chose ; nous avons conscience 
de >deux. rapports contradictoires, sans nous mettre. ea 

<<C) GésdtichtederkomUehen LUeraênr (178A), t. I, p^ 65. 



WBi CAUSES DU. aiRÇ: 69 

peine, de chercher. lequel des deux est le.yrai; et quand 
nous voulons démêler de quel côté est la vérité,: nops 
avons cessé de rire. 

« Dans le rire, dit tout récemment Charles Lévéqu^, 
l'âme sort de sa gravité, dont la continuité est fati- 
gante, et se repose, par cet abandon d'elle-même, des 
efforts que lui imposent le gouvernement de ses puis- 
sances et k discipline du devoir (1).» Singulier repos, 
que celui qui se trahit par un trouble et une agitation 
de tout l'organisme ! N'y a-t-il que les gens graves qui 
rient? N'y a-t-il que ceux qui se gouvernent avec une 
scrupuleuse attention? Mais le rire ne nous est jamais 
si agréable que lorsqu'il vient interrompre l'ennui; le 
repos fait-il plaisir après une inaction forcée? 

Quelques théoriciens, et surtout des physiologues, 
ont rapporté à la sensation physique qui accompagne 
le rire extérieur tout le plaisir que nous cause le risi- 
ble. Mais nous avons démontré que le rire physique 
pouvait ne pas exister, et que nous n'en éprouvions pas 
moins le rire intérieur, c'est-à-dire le sentiment du ri- 
sible, qui est un sentiment de plaisir. Le rire, commue 
les autres actes de la physionomie, exprime des seQti- 
ments, non des pensées; il suppose, par conséquent en 
nous une modification de la sensibihté, qui ne peut 

(1) Là Science du BeoM^ 1861, t, I, p. 229. 



^êlpc ^ife ée pkiisrr ou de peine. Note reiîonHài^oiià, 
^'^aieurs^ <jûe l-agitation causée dans ForgOTiisine par 
le rire est agréable par elle-même, quoiqu'elle devienne 
♦posittvetnent pénible lorsqu'elle se prolonge trop long- 
temps. Mais ce plaisir extérieur s' sgoute au plaisir in- 
térieur sans se confondre avec lui : il y a tout à la fois 
sensation et sentiment. Ges deux phénomènes ne sont 
pas nêcessairetiient d'égale durée : le rire extérieiff 
■peut se prolonger quand le rire intérieur a cessé, et 
l'oi^anisme troublé est quelque temps avant de re- 
prendre son équilibre ; mais souvent aussi , c'est le 
contraire qui a lieu, et nous continuons à rire en nous- 
mêmes après avoir réprimé tout mouvement extérieur. 
Mais le plaisir de la sensation s'exjdique par le même 
f principe que celui du sentiment, c'est-à-dire par la 
mise en jeu d'un certain quantnm d'activité physique 
et l'exercice de certains organes. 

Mais la théorie qui a été la plus généralement ré- 
pandue, et qui a' surtout été acceptée par 1^ auteurs 
qui foât consister le risible dans^ne imperfection mo- 
rale, est cdle qui considère le plaisir que nous éprou- 
vons dans le rire comme une satisfaction del'amour- 
propre ou de l'oj^eil. « La passion, dit Robbes, qui 
• excite à rire n'est autre chosei^u -une vaine gloirefeaidàe * 
sw la conception subite de quelque excellence qui se 
trouve ennousparjoppositè^ àji'iïrfîrsaitad^sautre^you 



à\eB]k4jiierBaii$ avM& eue auir^foî^;*oar ^ark d9 s^n 
fdmpas^e&loi^u'eUes yi^Aoeojt tout d'ua t»)U|p dftitô' 
r:6$prity à moins qu'il n-y ^ii du déshaoueurattaclwi. n- 
Manoontel . Pomsipat 4e Si^nry, Ley»iûte>A4dis«ii (1), 
Lai^eaoïms^.oQt répété à peu près la même chose; Cette 
q^uioQ a été çouveat ^sombattue ^t ea partîeuUer pi^ 
Vol^ire; Huas les açguoieots eoiployés par ce denii^^ 
soat assez mal choisis : a J'avais ome aiis, dît-il, quand 
je luS) tout seul, pour la première fois, YAmpfnfryjon^ 
de Molière; je ris au point de tomber à la renverse^, 
était*ce par fierté? On n'est point fier quand on est: 
seul (2)* » Gomment Yokaire,art-il pu penser que bous * 
avions besoin de la présence d'autres persiKan^ pour 
éprouver de l'orgueil? Jean-Pa^, dans sa Poiiique{Z\i 
emploie avec raison, pour combattre la théorie d^ Hol>* 
bes, un allument précisément contraire, (c Personne 
n'a honte. d'avoir ri; or uâe élévation de soi*- même 
aussi manifeste que l'e^ge Hobbes serait tenue cachée 
par chacun. )> B ajoute : « Ce chatouillement que nousf 
éproiuvons en nous comparant aux autres devrait se 
présenter comme pl^ir comique dans chaque perce]^ 
tion d'une erreur ^rangère, et devenir d'autant plus; 
agrés^ qu'on se sentirait plus élevé; il arrive,, afu 

(i) Spectateur anglais^ U I, dise XXXV. 

(2) Dictionnaire philosophique^ arL Rire* 

tS) Poétique ou introduction à Vesthéiîque, $ SO. 



7a DBS CAUSES BU MBE. 

cèntraire, souvent que Ton voit avec peine Tinfériorité 
d- autrui. Et quel sentiment particulier de supériorité 
serait i«i possible, puisque souveût l'objet dont nous 
rions se trouve relativement si b«ts et si peu en rapport 
(incommensurable) avec nous : comme, par exemple, 
Fàûe avec Philémon, ou l'attitude risible du corps dans 
le faux pas, ou les erreurs d'une mauvaise vue, etc.? 
Ceux qui rient sont de bonnes gens, et se mettent sou- 
vent sur un pied d'égalité avec ôeux dont ils rient. Ce 
sont tes enfants et les femmes qui rient le ph»; c'est 
la flère sufgsaïice qui rit le moins; l'arlequin qui se 
donne pour rien rit toujours , et le superbe musulman 
ne rit jamais. Enfin, auéuB rieur ne se fâche de voir 
rire les autres ; mais chacun prend eit bonne part que 
cent lîiiUe rient avec lui , et que par conséquent cent 
miUe amours-propres étrangers se mettent de niveau 
avec le sien ; ce qui serait cependant impossible, si 
Hobbes avait raison; car, de touteè les sociétés possi- 
bles, celle qui ne serait composée que d'hommes or- 
gueilleux serait la plus insupportable, et tout à fait 
difTérente de la société libérale composée d'avares et 
de coupeurs de gorge, yf ' » 

La cause de cette théorie erronée a été ime confu- 
sion. On a pris pour la cause générale de tout rire ce 
qui n'est qu'une des sources du risible, et l'on a cm 
que tout rire était ui^e risée ou une pioquerie. La 



DES CAUSES W RIRE. TJ 

mo^plerie e^ le rire acécmipftgaé de désapprobetioii^ 
ou de mépris. Cette désapi»robation, qui peut être 
elle-même accompagnée de plaisir et d'un mouTement* 
d'orgueil, reste néanmoins distincte du sentiment du 
risible. Elle lui succède plutôt qu'elle ne coïncide' 
avec lui; elle suppose une certaine réflexion, qui n^est 
pas Tlécessaire pour le rire. La qualité de bien ou de 
mal qui se trouve dans un objet est jugée, et non 
sentie, tandis que le risible se sent avant d'être jugé. 
Le jugement de désapprobation est, il est vrai, acciMon- 
pagné lui-même de plaisir, parce qu'il suppose l'exc»*- 
cice de nos facultés de connaissance; mais ce plaisir, 
qui est tout à fait différent de celui du rire^ n'^st pas 
non plus celui de l'orgueil. Ge dernier est celui qui; 
accompagne toute satisfaction de no^e désir de supé-» 
riorité, c'est-à-dire de notre amour-propre: il peut 
arriver qu'un jugement de désapprobation^ cette sa- 
tisfaction de l'amour-propre, et enfin le rire, soient' 
occasionnés par un seul et même objet. Mais le plus 
souvent il n'en est pas ainsi : il y a simplement rire, 
sans moquerie et sans mouvement d'orgueil, et c'est 
là ce qui a généralement lieu quand le risible natt des 
circonstances, delà plaisanterie ou de la naïveté. Dans 
les autres cas^ quoique l'objet soit digne de blâme, il 
arrive souvent que nous ne faisons même pas atten- 
tion h cette dernière qualité ; le rire lui-même nous 



m ^d^^ ; ^t, quand acms mm JlneUcms à «mu^ 
déârer la yal^ur n^cà^e ée l'objet, nous avon^ déjà fé 
wparavant. 

Peifsoaaé n'a approol^ plw près qm Jean-Paul de te 
witaj^le cause^du plaitsir dans le rire ; makil lalak^e- 
se parafe yagues^nt au milieu d'uae sui^aboâiddBce^ 
lu^Eiwiaç^de n&ases imagixmHstlmdiversiiéd&jpen^ 
sée^ijui ses^ccèd&fit m noti^, penaée^d'autrui, le& nô-^ 
tresj^ ^t eettes que nou»^ prtt^ss h autrui : « Ventende^ 
mené s-eœisrcemr trois chaînes syllogi^ques.et fleurîea, 
^y batawe çà et là en damarUi ^ raffînité <]u ri^iJ3le^ 
^m l'esprit ; k charme du vague ; cette espèoe de 
chatouillement qui accompagne la trau^tion d'im lié^ 
I^sil^ purement apparent;, causé par l'absurdité d'aur 
trui (?) au plaisir de notre propre pensée: «C'est par 
là que le rire se rapproche du chatouiUement corporel 
qui, comme un double son folâtre ou comme un. 
double sens, s'éteint entre la douleur et le pkisir;> 
tels sont tous les plaisirs, ou plutôt les plaisirs et le* 
peines dont la somme constiUie, selon lui,lesentiaipfti 
du risible (1). Ce pJaisir devient un plaisir mixte: le 
lisible serais eomme le sublime, agréable et dé- 
sagréable en même temps. Le témoignage de notas . 



(1) Poétique ou introduction à Cesthétique^ S 30. — Cf. sa 
tMorie du ri«}>l6 (exposée fiviB baot. '^ 



tMmscmce itôus affirme le eontiwe, et d'eilleitrs îi 
^m iaul pascherchèrplusieuFsprÎQ^ipes à ce cpn pent 
^pe expliqué ipar un seul. 

3>ïotre théorie nous met en état de s^arer avec pré-» 
vision le sentiment du risible de quelques autres sen*' 
ttments avee lesquete on lui tvovfffe ^énéraiexueiQit 
^elque relation i de celui dn laid, dont on l'a quel* 
çuefois considéré comme une, espèce; de celui du apir 
rituel, dont en l'a conridéré comme le genre (Schopea* 
liguer) ; de celui du sublime, dont il a été souvent con* 
sid&^é comm.e le contraire (notamment par Jean-Paul 
et les esthéticiens des écoles de Schelling et d'Hegfi), 

Leiientiment du laid est purement pénible, le ri- 
fiible est pur^mait agréable. Nmis éprouvons le sen- 
timent du laid quand notre entendement ne peut 
s'empêcher de chercher un rapport ^l'unité entre les 
différentes parties d'un obj^, maïs que d'un autu^ 
oôté il se trouve tellement entravé dans eette re- 
tâierche, que son énergie atccombe dans son effort, 
ou qu'elle n'en vient à bout qu'imparfaitement, aprèp 
beaucoup de> temps et de fatigue ; nous ressentoas 
une peine, résultant de l'impossibilité d'exercer notrç 
activité. Nous éprouvons, au contraire, le seirtimwt 
du rifiible, toutes les fois qu'un objet détermine notre 
entendement à former un rapport, et à le détruire ii^ar 
médiatemeent en lui en substituant un autre; noinif 



7B DES ^4U3BS DU RIRE. 

reeseatons un plaisir résultant de ractivité de Fea- 
teodement qui trouve à s'exercer doublement et dans 
des directions opposées sur un seul et même objet. 
Cet objet peut être tout à la fois laid et risible ; mais . 
ces deux qualités ne peuvent nous occuper en même 
temps ; les deux sentiments peuvent seulement se 
succéder, et la qualité plaisante d'un objet, en atti- 
rant sur lui notre attention, peut, après nous avoir 
fait rire, nous faire saisir sa laideur, qui, sans cela, 
nous aurait échappé. Le rire, loin d'être une des 
formes du sentiment du laid, est en opposition avec 
Ivà. 

Le sentiment du spirituel est, au contraire, un sen- 
timent de plaisir comme celui du risible ; de même 
que lui, il accompagne l'exercice de l'entendement. 
Nous l'éprouvons quand celui-ci découvre des rap- 
ports entre des objets qui paraissaient éloignés. Quand 
il y a de l'esprit dans un des rapports du risible, la 
plaisir que nous éprouvons à former ce rapport s'a- 
joute au plaisir du rire lui-même, et, des deux actes 
agréables de l'entendement, il en est- un qui devient 
plus agréable encore. Toutefois le spirituel reste dis- 
tinct du risible, et par conséquent ne peut être une 
de ses espèces. On exagérait devant une dame l'esprit 
d'un homme assez borné : < Oh! oui, dit-elle, il doit 
en avoir beaucoup, car il n'en dépense guère. » Voilà 



DfiS CAUSÉS DU RlAE. H 

un trait k la fois plaisant et spirituel. Nous avons d'a- 
bord les deux rapports contraires : en nous disant 
que cet homme a- de l'esprit, on nous dit réellement 
qu'il n'en a pas ; et nous avons, en outre, une compa- 
raison entre l'esprit et l'argent. 

Le sentiment du sublime est réellement opposé au 
rire, en ce sens qu'il renferme quelque chose de pé* 
nible et qu'il n'est pas un sentiment purement 
agréable. Mais il n'est pas précisément son contraire; 
le contraire du rire est le sérieux, et le sérieux com-^ 
prend toutes les modifications de la sensibilité autres 
que le sentiment du risible : depuis ceux du beau et 
du sublime jusqu'aux plaisirs des ^éns. 



VI. 



Certaines causes, telles que la nouveauté, le con- 
traste, l'harmonie, l'association des idées, peuvent 
augmenter ou diminuer l'énergie de nos facultés, et, 
par conséquent, modifier le degré du plaisir où de la 
peine qui lui correspondent. Cette loi générale de la 
sensibilité est applicable au sentiment psurticulier du 
risible. ' ' ' 

La nouveauté rend plus intense Ténergie de nôtre 



.^QtaMfemeiit^ «t, par conséquent, plus vV le plukir 
ilu vire, de âeio. manières : à un point de vu^ Buhr 
jeetif ou il un poi«t de vne objectifs Au premiw poiiH 
de vue, un objet risible aous affecte davantage quand 
'il trouve notre esprit inoccupé et le 'détermine è 
lasser de l'inactivité à l'activité : jm^m um plaisan- 
terie n'est mieux accueillie de nous que lorsque l'eô- 
nui nous ronge; nos' facultés, privées pendant un 
c^tain ten^ d'ol)jet sur lequel elles puissent s'ex»^ 
c^r, se jettent ^tvec avidité sur celui qu'on leur pré^ 
sente et le saisissent comme une proie. L'objetf ri- 
sible fait ^œcore une impression relativement vive was 
notre sensibilité Lorsqu'il trouve nolare esprit ^cupé 
d'objets tout différents, et qu'il le détermine, par con- 
séquent, à changer de mode d'activité ; nos facultés 
s'exercent avec moins de vigueur en proportion de la 
durée du même exercice ; elles finissent, quand ce 
même exercice se prolonge, par se fatiguer et se re- 
fuser à agir ; c'est dans ces circonstances qu'une oc- 
ciq)ation nouvelle.de l'esprit vient faire succéder à m 
sentiment pénible un sentiment de plaisir qui n'en 
parait que plus vif . D s'eu^t qu'une plaisanterie jqui 
vient frapper nos oreille^, quand nous venons de rire 
déjà d'un grand nombre d'autres objets, ou, en gé»é- 
ral, quand notre entendement est fatigué, nous est 
beaucoup moins agréable , que si elle se présentait 



ntCABBK^VItlBSi im 

îfiGliej on<trouirerait outcéB dai^ ù& dranie tSérisin 
ides traits qui pâssemienl {uresque inaperçus jtoi3 ^u(i 
taudeTilie ; ua ito^ grand nombre d'objets mibdee m 
a^ent les uns aux autres, H Fabus de la plaisaâterie 
ramène k sati^. Au point de Tue objectif^ lerisfl>le 
iMMis eau9e plus de plaisir quand il se présente À now 
pour la première fois ; quand, au contraire, nous le 
Gcmnaissons déjà, le second des d«ux rapports s'offre 
4out d'abord à notre esprit, et nous négligeons^ entier 
nemênt le pxeiaQier, que iious savons n'être pas vrai ^ 
l'entendement lOverti ne se labse plus sur[aïendo&. 
Noos pouvons alors juger q»e Tobjet est mible; 
c'iestràfdire qu'il renferme les qualités néeçesûreB petur 
fiâre rii» «eux qui le -verront ou l'entendront pour la . 
première fois; mais nous Be s^^on« plus cet.effot sûr 
nous-jnémes. Cependant, qimnd le premiér.r£q>port est 
jàd mture à ccmnaander fortement notre attentieh^ j^ 
à^slimposer i^ nous malgré dous, môme lor^ue nous 
savdns qu!il e^ finix^ mms pourrons rira plu^eui&foîs 
du laciéme objet, msûs toujours moûis fprtemsnt.à 
chaque présentation nouvelle. La méme^diose arrm 
^pmnd.ily a, entne les deux perceptioiifi, un inteê^ 
vaik aàSMSi QOQsidérabte pour .que^nous n'ayoos .plu$ 
qu'un soutenir vague de la première, ou que jseous 
l'ayons même complètement oubliée : rènt»[iâemeBi 
i^cmbe alors dans sa première erreur. Enfia noua 



tO 1»:S CAUBES DU R^E. 

rions encore, quoique l'objet risible ne soit pas nou- 
veau pour nous, toutes les fois que nous n'avons pu 
déterminer lequel des deux rapports est lé vrai, net 
qu'ils continuent, par conséquent, à se présenter l'un 
et l'auU^ à notre esprit avec des titres égaux. Ce fait 
se produit à l'occasion des ambiguïtés les plus com- 
plètes. 

Le contraste augmente non-seulement l'intensité 
réelle ou absolue du rire, mais aussi son intensité ap- 
parente ou relative. Quant à la première, le. risible 
produit beaucoup plus d'effet dans un objet qui ne 
paraissait pas de nature à le renfermer ; comme la 
plaisanterie, par exemple, dans la bouche d'un homme 
, sérieux. «In ridiculis est gratia major, quum captàre 
risum non videntur : nihil enim est his, quœ sicut 
salsa dicuntur, insulsius: quanquam autem gratis 
plurimum dictis severitas affert, fitque ridiculum id 
ipsum, quod, qui dicit, non ridet. » [Quintilien.) 
Non-seulement la plaisanterie, nous surprend alors 
davantage, mais le sérieux de notre interlocuteur 
nous fait tomber de meilleure foi dims l'illusion du 
double rapport. Si au contraire nous sommes pré* 
venus qu'un objet doit nous faire rire, l'entendement, 
averti qu'on va lui présenter deux rapports, dont l'un 
est faux et l'autre vrai, ne peut plus, pour peu jju'il y 
iasse attention, prendre pour vrai celui qu'il luie&t &- 



DES CAUSES DU UlRE. 81 

cile de reconnaître pour faux ; il voit, par cjonsécpient, 
tout d'abord le second rapport, et l'effet est complète- 
ment manqué. C'est pourquoi on blâme Pope d'avoir 
annoncé, au début de son poëme comique, la Botiele 
enlevée, qu'il va raconter une histoire plaisante ; et les 
livres ou les journaux qui ^\u\xi\i\Biii plaisants oxipour 
rf>6 ne remplissent pas toujoursleurs promesses. Quant 
à l'intensité apparente ou relative du rire, un objet 
risible produit plus d'effet sur n^ous quand il se pré- 
sente après un objet, désagréable, ou sublime,-ou en- 
nuyeux, avec lequel il forme contraste. C'est ce qui 
avait conduit les anciens à placer un drame satyrique, 
renfermant un grand nombre de traitis risibles, après 
leurs trilogies tragiques ; et c'est encore ce qui a con- 
duit de grands poètes modernes à faire succéder aux 
scènes les plus sublimes de leurs drames des scènes 
risibles, où l'entendement, après la longue contrainte 
que le sublime lui a imposée, peut enfin s'exercer 
librement. 

La relation d'harmonie ou de désaccord dans la- 
quelle se trouve l'objet risible à l'égard d'autres ob- 
jets qui fiaient en même temps notre attention, con- 
tribue encore à nous le rendre plus ou moins agréa- 
ble. Qu'une plaisanterie nous trouve occupés d'une 
pensée ou d'une affection quelconque, il peut arriver 
deux choses : ou bien l'activité qui nous occupait a le 

CAUSES DU BIBE. 6 



82 DES CAUSES DU RIRE. 

même caractère et la même tendance que le aouvel 
exercice de Tentendement qui vient s'y ajouter; tous 
deux se convicaneat, diacun s'accomplit sans aucun 
empêchement de la part de l'autre, et l'harmonie gé- 
nérale de l'état complexe qui en résulte ne se trouve 
p»5 troublée ; c'est ce qui arrive quand un trait risi- 
ble se trouve dans une comédie ; bu bien la nouvelle 
activité vient troubler et déranger celle qui nous oc- 
cupait, et ne peut s'accorder avec elle : chacune gêne 
l'autre et lui devient un obstacle. Le rire peut alors 
nous devenir positivement pénible. Quand nous nous 
trouvons, par exemple, absorbés dans la contempla- 
tion d'un objet beau ou sublime, il peut se faire que 
d'autres personnes, qui ne partagent pas notre senti- 
ment, viennent détourner notre attention par des 
plaismiteries ; telle de ces plaisanteries, qui nous au- 
rait fak rire avec le pius grand plaisir en toute autre 
circonstance, . nous choque alors désagréablement ; 
et, si nous ne pouvons nous empêcher de rire, nous 
éprmivons en même temps un sentiment pénible. 

Enfin lés diverses associations d'idées peuvent mo- 
difier le plaisir que nous cause le risible. Un objet 
qui est de nature à nous faire rire peut, en nous sug- 
gérant la pensée d'autres objets, devenir pour nous 
I 
une occasion de peine. Ainsi il nous est désagréable 

d'entendre plaisanter, même sans moquerie, sur une 



DES CAUSES DU RIRE. 83 

personne qui nous était chère et que nous ayons per- 
due; il nous est pénible de nous voir nous-^nêmes 
l'objet d'une plaisanterie qui est accompagnée de dé- 
sapprobation ou de mépris, c'est^-dire d'une moque- 
rie; et c'est ce qui nous empêche, le plus souvent, de 
rire des plaisanteries qui se font sur notre pr(^re 
compte ; les plaisanteries de X humour nous causent 
souYent un vague mélange de plaisir et de peine. 

Indépendamment de ces causes générales, qui con* 
tribuent à modifier l'intensité du rire, il y en a d'au- 
tres qui empêdient l'objet risible de produire son ef- 
fet, ou qui lui font produire un effet différent sur 
différents individus. Pour que l'objet nous fasse rire, 
la première condition est qu'il attire notre attention, 
et cette loi renferme la raison pour laquelle certains 
individus rient plus souvent et plus facilement que 
d'autres : les personnes qui ont une très-grande mo- 
bilité d'esprit, et qui le promènent rajndement sur 
toios les objets qui se présentent, doivent rencontrer 
des occasions de rire beaucoup plus souvent que les 
personnes qui ont l'habitude de considérer longtemps 
les mêmes objets, et qu'il est difficile d'arracher à 
leurs réflexions; celles-ci doivent laisser échapper un 
grand ncHnbrè d'objets risiUes, auxquds elles n'ont 
point le temps de prêter attention; les premières per- 
dent, pour ainsi dire, leur activité en largeur, et ne 



84 DES CAUSES DU filRE. 

saisissent que les qualités les plus superficielles des 
choses ; or le risible est une de ces dernières. Les per- 
sonnes graves et réfléchies exercent, au contraire, leur 
activité en profondeur, et n'abandonnent un objet que 
lorsqu'elles en ont épuisé l'analyse. Ce fait explique, en 
général, pourquoi les tempéraments et les caractères 
d'une extrême vivacité passent brusquement d'un sen- 
timent à un autre, du rire aux pleurs et des pleurs au 
sourire:; pourquoi les jeunes gens rient plus souvent 
que les hommes d'un âge mûr, les femmesplus souvent 
que les hommes, et les sots plus souvent que les 
sages. 

Mais il ne suffit pas que l'objet se présente à notre 
attention : il faut encore que nous apercevions en 
lui ce double rapport qui est la cause du rire : or 
plusieurs causes peuvent nous empêcher de le saisir. 
Un de^ deux rapports peut nous échapper, soit que 
nous ne découvrions pas un de ses termes, soit que 
notre entendement ne soit pas capable de le compren- 
dre, soit qu'il exige, pour être saisi, certaines con- 
naissances que nous ne possédons pas. Il peut arriver 
aussi qu'une qualité de l'objet, autre que celle qui 
pourrait le rendre risible , absorbe toute notre atten- 
tion : le sentiment que nous éprouvons alors ne laisse 
plus de place à celui du risible. Ainsi une méprise 
dont les conséquences sont terribles ne peut nous faire 



DES CAUSES DU RIRE. 85 

rire, et nous nous abandonnons tout entiers à la 
crainte et à la pitié que nous inspirent ses viôti- 
mes : quand Mérope veut tuer son fils, qu'elle prend 
pour un étranger et pour le meurtrier de ce fils 
même, nous nous intéressons trop fortement à 
Égisthe , et nous avons trop présent à l'esprit qu'il 
n'est pas le meurtrier du fils de Mérope, pour que 
nous puissions , un seul instant , et sur la foi de 
cette dernière, le prendre pour <îe meurtrier. Le 
rapport vrai nous préoccupe trop pour que nous 
puissions accepter le rapport illusoire- Nous rions, 
au contraire, quand nous voyons le bonhomme Gé- 
ronte prendre Crispin déguisé pour sa nièce, parce 
que, Crispin ne cdurant aucun danger et ne nous ins- 
pirant, d'ailleurs, aucun intérêt, nous nous laissons 
volontiers entraîner dans l'illusion qui résulte de son 
apparence de nièce et de sa réalité de valet. 

H arrive que nous sommes avertis en voyant rire 
les autres, qu'un objet est risible; nous nous mettons 
alors à considérer l'objet, sans découvrir d'abord ce 
qu'ila de plaisant ; mais, tout à coup, les deux rapports 
se présentent enfin à notre esprit, et nous éclatons; 
Pour être im peu en retard, le rire n'en est pas moins 
vif. Dans nos leôtures, tel passage qui ne nous avait 
pas fjrit rire, quand il s'était offert à nous pour la pEiB- 
mière fois, nç produit cet effet qu'à une. seconde lec- 



86 DBS CAUSES DU RIRE. 

ture. a Quidam non rident àd quse non attenderunt ; 
eadem, multo posttempore, quasi recordati, incipkmt 
ridere. Vehemens enim cogitatio, ut afiectum impe- 
dit, ita etiam risum. » (Vives). 

L'un saisit plus yite les deux rapports, et, comme 
la dépense d'énergie est plus grande dans un temps 
donné, le choc des deux rapports est plus fort, et le 
sentiment de plaisir est plus vif. Les entendements 
paresseux ne saisissent, au contraire, le second rap- 
port que longtemps après le premier ; ils ne dépen- 
sent que peu d'énergie à la fois, et le rire est faible. 
Souvent même on ne rit pas du tout, et il se produit 
seulement ce qui a lieu quand deux rapports diffé- 
rents se succèdent dans l'entendeûient, sanâ qu'il y 
ait entre eux aucun lien ; le choc ne se fait nullement 
sentir. 



VIL 



Le mot risible a, dtms notre langue, plusieurs syno- 
nymes dans lesquels il faut se garder de voir, comme on 
Ta fait plus d'une fois , des dénominations d'espèces 
particidières. Par suite de l'effet qu'il produit sur nous 



DES CAUSES DU RHUS. 97 

et du seûtiment agréable qu'il nous procure, le risible 
a reçu le nom de plaisant. Primitivement, et d'après 
son étymologie, ce mot désignait tout ce qui est pour 
nous une cause de plaisir ; mais, depuis le siècle dçr- 
nier, sa signification s'est singulièrement rétrécie, et 
il ne s'«q)plique guère aujourd'hui qu'à ce qui nous 
procure le plaisir du rire ; Marmontel , dans ses 
Éléments de littérature^ traitait déjà du plai- 
sant^ comme étant rigoureusement synonyme de ri- 
sible- 

Gomme le risible est quelque chose d'irrégulier et 
d'exceptionnel, qui nous surprend quand nous nous 
y attendons le moins, il est naturel qu'on le désigne 
souvent par les mots qui éveillent l'idée de ces attri- 
buts ; on le qualifie d'étrange^ de singulier^ d'ex- 
traordinaire^ d'original^ de drôle. Chacun de ces 
mots a un sens plus large que celui de risible ; mais 
ils peuvent le remplacer, comme toute dénomination 
générique est applicable à l'espèce. Le mot drôle^ 
dont l'étymologie est moins certaine, et la valeur 
moins précise, a seul besoin de quelques explications : 
son origine paraît germanique, car nous retrouvons 
drollig dans la langue allemande> avec le $ens de 
plaisant et de risible. Quelle que soit son origine, 
rfrd/e parait, dans la langue française, éveiller surtout 
l'idée de singularité ; un drôle de corps est un homme 



88 DES CAUSES DU RIRE. 

fait autrement- que les autres, et qui nous frappe par 
des manies ou des habitudes étranges ; un mauvais 
drôle se distingue par des travers et des vices encore 
plus bizarres que graves ; un petit drôle est un en- 
fant espiègle et éveillé, dont l'imagination vive saisit 
déjà les tours les plus imprévus. Comme chez les 
femmes la singularité est généralement prise en mau- 
vaise part, il est facile de s'expliquer le sens attaché 
à drôlesse. Cependant le mot drôle^ comme celui de 
plaisant^ tend de plus en plus à s'appliquer exclu- 
sivement à ce qui engendre le rire, et cela est surtout 
sensible dans les dérivés, drôlement^ drôlerie et 
drolatique. 

On désigne encore le risible , mais seulement la 
laideur risible, par le terme grotesque. On appelait 
primitivement grotesques des peintures bizarres, re- 
présentant des animaux, des génies, des fleurs, em- 
ployées par les Romains pour l'ornement de leurs 
grottes , et analogues aux arabesques de l'architec- 
ture orientale. On en a trouvé des restes dans la 
Villa d'Adrien à Tivoli, dans les bains de Titus et de 
livie à Rome, dans les ruines d'Herculanum et de 
Pompéi, et en d'autres lieux. Ici encore, ce sont les 
caractères de bizarrerie et d'irrégularité qui se pré- 
sentent comme les plus saillants, et le mot a fiQi par 
désigner presque exclusivement l'étrangeté, et sur- 



DES CAUSES DU RIRE. 89 

tout la laideur étrange dans les artsLde dessin d'a- 
bord, et ensuite dans la réalité. On connaît les gro^ 
tesques de Callot. Bandinelli exécutait un groupe 
de Laocoon qui devait, disait-il, surpasser celui de 
l'antiquité ; c'est , alors que le Titien dessina trois 
orangs-outangs entourés de s^ents dans la pose que 
le sculpteur avait choisie ; c'était une parodie gro- 
tesque. Victor Hugo a prétendu que, dans la poésie, 
la beauté avait besoin du grotesque pour repous- 
soir ; de là son Triboulet et son Quasimodo. Floe- 
gel a écrit ime histoire du grotesque (Liegnitz et 
Leipsick, 1788). Mais il s'en faut de beaucoup que 
le grotesque soit toujours risible. * 

La plupart des divisions des causes du rire qui ont 
été proposées jusqu'à' présent sont moins de véritables 
divisions du risible que des classifications, faites à dif- 
férents points de vue , des objets qui peuvent le ren- 
fermer. 

Dans l'antiquité , on distinguait ordinah*ement le 
risible qui se trouve dans les choses et celui qui se 
se trouve dans les discours. Cette division est adoptée 
par Cicéron et par Quintilien ; mais, comme on la re- 
trouve dans trois fragments grecs qui paraissent être 
des commentaires de passages perdus de la Poétique 
d'Aristote, on a été conduit à la rapporter au chef du 
péripatétisme.(VoyeziScAo/«aGrûpeami4rw^o/?Aawem, 



90 DES CAUSES DU RIRE. 

éd. Bttbner, Payfis, 1835; Prolegomena^ VI, IX a çt 
X A.) Ces mêmes fragments renferment, en outre, une 
énumération très-imparfaite et très-incomplète des dif- 
férentes formes que peut reyêtir chacune de ces deux es- 
pèces. Comme ils ne sont pas sans quelque importance 
à l'égard de la matière qui nous occupe, et qu'ils n'ont 
jamais été ni traduits ni commentés en français, nous 
allons en offrir une sorte de traduction large, en les 
combinant de manière à les compléter l'un par l'au- 
tre, et en y ajoutant quelques exemples modernes qui 
puissent les rendre plus clairs. « Le risible de la dic- 
tion («iri T^ç Xéçsw;) Consiste : 1"* Dans l'ambiguïté ou 
équivoque (xaô' ôuLOJvufxiov); par exemple : Port^ qui si- 
gnifie charge d'un bâtiment et abri pour les vaisseaux; 
— 2** Dans la tautologie (x«Tà cuvwvufxiav) ; par exemple : 
« J'accours et je viens » ; — 3® Dans la répétition des 
mêmes paroles (xax* à^oXeo/iav) ; par exemple , ce per- 
sonnage de roman qui, pendant de longues années, 
chaque fois que sa porte crie, dit qu'il y fera mettre 
de l'huile ; — 4° Dans un surnom (xati TrafMwvujiUfliv); 
par exemple : 

« Sganarelle est ub notn qa*on ne me dira plus^ 
« Et fou va m^appeler seigneur Cornélius ! ... » 

— 5* Dans un diminutif (xoO' ÔTtoxopioffiia), par addition, 
exemple : Amourette pour amour; ou par suppres- 



mS CAUSES DU lURE. 91 

sioa; exemple : Margot pour M^frguerite (1 ) ; — 6* Dm» 
UD6 altération des mots (2); exemple : 

Quand je vois les éU^ts des BabiJinmiras 

Transférés des Serpents aux Nacédoniens. ..(Us Plaideurs) ; 

— ^ 7* Dans une figure de grammaire (xati <r/7iiiLti ©wvî5 
YiyvrfpLfvov) (3) ou une métaphore (sta-ri (xx^fiia toîç ôfAoye- 
vfoi Y«Yvo|jievovV — Le risible des choses vient : 1* De 
la duperie {i'Kitvi); par exemple : Orgon ajoutant foi 
aux mensonges de Tartufe ; — 2° Du travestissement 
(6uo(toffiç) soit en ce qui est supérieur; par exemple : 
Crîspîn prenant la place de Géronte, dans le Léga- 
taire; soit en ce qui est inférieur; par exemple : Mer- 
cure sous la figure de Sosie, dans Amphitryon; — 
3" De ce qui est impossible; exemple : Louis XIV de- 
mande à un de ses courtisans : « Quand accouchera 

(i) Nous rapport(H18 iro^à 7rpoo6e9tv et irop' dl^tpsmv à {rjco)copt9(Aa 

et non à ?rapo»w(*tav, de même que pU» loin, en nous confor* 
mant à un des fragments^ nous rapporterons <p6>vf et toI; 6{ao^W9i 
non à é^xxa'piv, mais à «xTif^a >iSs«>>(. 

(2) Un des fragments porte imUorpiv, un autre â&cxXAr^, le 
troisième l^avaxxapv. Nous préférons é^AXXapiv. Cf. Aristote , 
Poef. XXII. 

(3) Rappelons en passant que, chez les Grecs, le comman^^ 
ment, le souhait, la menace, Tinterrogaiion et les autres tours 
que nous appelons figures de pensées, étaient considérés, et 
non sans raison, comme des figures de grammaire ou de diction 

(<iX,>î{ii.aTa T^ XeÇewç). Gf. AristOte, Poet. XIX. 



9? D£S CAUSES DU RIRE. 

votre femme?» Celui-ci, ne songeant qu'à parler res- 
pectueusement, répond : «Quand il plaira à Votre Ma- 
jesté. /> — 4® De ce qui est possible, mais inconséquent; 
exemple : Le roi Stanislas se faisait lire Marie Ala- 
coque par un valet de chambre : «Dieu lui apparut en 
singe, » dit le lecteur; — « En songe, » dit le roi ; — 
« En songe ou en singe, reprit le lecteur ; Dieu était bien 
le maître !» — S** De ce qui est inattendu : est-ce pour 
cette raison que le maître de l'Ane d'or se mit tant à rire 
quand il vit son âne manger son souper? — 61" De ma- 
nières triviales et de ge'Stes grossiers (Ix tou xpîî<rôat <pop- 
Ti)c5 ôpx^^ei) ; — 7** Lorsque, pouvant prendre ce qu'il 
y a de meilleur, on choisit librement ce qu'il y a de 
pis ; — 8* Quand on pense sans suite et avec incohé- 
rence. » Cette classification des objets risibles est un 
essai d'énumération des différentes manières de sug- 
gérer à la fois à l'esprit deux rapports opposés ; mais 
cette énumération n'est ni complète, ni fondée sur au- 
cun principe logique de classification ; la plupart de 
ses membres rentrent les uns dans les autres ; quel- 
ques-uns pourraient être ramenés à un genre. com- 
mun; enfin, il y a un grand nombre d'objets risibles 
qu'il est impossible de rapporter à aucun d'eux. 

Un essai du même genre est celui qui consiste dans 
une énumération de tous les défauts possibles. Nous 
avons démontré que toutes les difformités, toutes les 



DES CAUSES DU RIRE. »3 

irrégularités, tous les défauts pouvaient devenir risi- 
bles, mais ne Tétaient pas nécessairement. Par consé- 
quent classer ces diverses imperfections, ce n'est pas 
faire ime division du risible, mais seulement une clas- 
sification de ce qui peut devenir risible. (Voyez Alfred 
Michiels, Tableau des formes comiques^ dans l'édition 
des œuvres de Regnard publiée par Delahays, 1854.) 

Floegel distingue le risible qui résulte de la simple 
juxtaposition de choses hétérogènes, et celui qui ré- 
sulte de leur connexion. Cette distinction n'en est pas 
une : car les mêmes choses peuvent être tow à tour 
considérées comme des parties ou comme des touts, 
comme éléments d'une même concepticm générale, ou 
comme objets séparés. Les deux rapports doivent nous 
être suggérés soit par un seul objet, soit par un en- 
semble d'objets réels constituant un seul objet de con- 
naissance; et par conséquent la distinction de Floegel 
vaut autant que s'il avait dit : c< Quand nous rions , 
notre imagination saisit une conception^ et cette con- 
ception embrasse tantôt un seul objet réel; tantôt on 
peut diviser son objet en plusieurs objets réels. » Mais 
en quoi cette distinction affecte-t-elle la nature ou le 
procédé du rire? Et, de l'autre côté, c'est là encore une 
division, non du risible, mais des objets qui le con- 
tiennent. 

Notre théorie nous fournit de meilleurs principes de 



94 DES CAUSES WJ RUtE. 

division. Les choses risibles peuvent être classées soit 
à un point de vue subjectif, soit à un point de vue ob- 
jeoiif. Au premier point de vue, on peut établir une 
distinction formelle, suivant que le rapport saisi et re- 
jeté en même temps paa* l'entendement est affirmatif 
ou négatif; ou une distinction matérielle, suivant les 
différentes espèces de rapports que Tentendement peut 
affirmer ou nier, depuis la simple affirmation ou la 
simple négation de l'existence ou de notre connais- 
sance d'un objet, jusqu'aux relations les plus com- 
plexes de substance et de qualité, de temps, d'espace, 
de cause et d'effet, de fin et de moyen, de tout et de 
partie, de convenance et d'incompatibilité, de naturel 
et d'artificiel, de grand et de petit, de bien et de mal, 
de désir et d'aversion, etc., etc. Ces rapports sont eux- 
mêmes susceptibles d'être classés de différentes maniè- 
res; ce n'est pas à nous à les disposer dans un ordre 
quelconque; cette entreprise appartient à différentes 
sciences et en général à la philosophie ; ses résultats 
seulement sont applicables au risible, comme à une 
forme que peuvent revêtir tous les rapports possibles- 
A un point de vue purement objectif, les choses ri- 
sibles peuvent être classées d'après leurs <;auses. Cette 
division est celle qui offre le plus d'utilité et sur la- 
quelle nous avons le plus à nous étendre. Le risiWfe 
est involontaire, ou bien c'est un effet de la volonté; 



DES CAUSES DU RIRE. 95 

et, dans le premier c«tô, on le subdivise en risiWe, 
dont la cause nous est étrangère, et en risible dont la 
cause est en nous-mêmes. De là trois espèces distinc- 
tes : !*• le risible qui résulte des circonstances ; 2* celui 
qui naît de la faiblesse de nos facultés ; S"" celui qui a 
notre volonté pour cause. 

L Quand, dans le TMeau parlant^ un tuteur vieux 
et jaloux, ayant découpé la tête de son portrait, y 
met la sienne à la place, et devient ainsi, sans qu'on 
s'en doute, témoin de tout ce qui se passe chez lui ; 
quand surtout les autres personnages de la pièce vien- 
nent lui parler comme on parle quelquefois aune 
image inanimée; ce qu'ils lui disent devient risible 
par suite de cette circonstance que l'image, qu'on a 
lieii de croire sourde , est notre tuteur en personne ; 
il entend et on lui parle comme s'il n'entendait pas. 
Nous disons ou faisons des choses risibles de ce genre, 
toutes les fois que nous sommes induits en erreur, non 
par notre faute et par un manque de jugement, mais 
par les circonstances au milieu desquelles nous nous 
trouvons : un fait s'est accompli, dont nous n'avons 
pu être informés ; ou bien un objet {)aralt être tout 
autre chose que ce qu'il est réellement; ou encore 
nous sommes conduits à attribuer à telle personne les 
actions d'une autre. La plupart des quiproquos, des 
malentendus, des méprises, cette source si féconde 



96 DES CAUSES DU RIRE. 

des situations les plus risibles, appartienneut à ce 
genre. Mercurepris pour Sosie, lechevalierMénechme 
pris pour son frère ; Valère parlant à Harpagon de sa 
fille, tandis qu'Harpagon croit qu'on lui parle de sa 
cassette ; Grispin faisant son testament sous la figure 
du bonhomme Géronte, voilà autant de situations ri- 
sibles qui excitent, au théâtre, des éclats de rire uni- 
versels. Pour rire en pareil cas, il faut ne point par- 
tager l'erreur de celui qui nous fait rire, mais connaître 
au contraire les circonstances qu'il ignore. Quand ce- 
lui-ci voit les autres rire de lui, il s'étonne et n'en 
comprend pas la cause ; il la cherche, et finira peut- 
être parla découvrir; mais souvent aussi il s'imagine 
que nous lui prêtons une sottise et une absurdité, nou- 
velle erreur qui peut le rendre encore plus ridicule 
qu'il ne l'était auparavant. Quand, au contraire, on 
s'aperçoit de sa propre méprise, il arrive souvent qu'on 
en rie soi-même tout autant que les autres. 

Ge n'est pas seulçment l'homme que le hasard ou 
les circonstances peuvent rendre le sujet de cette 
espèce de risible ; on le rencontre également chez les 
animaux et même dans les objets inanimés. Ge n'est 
pas en les induisant en erreur, mais en introduisant 
en eux les signes de qualités contradictoires, de 
telle sorte que l'animal ou l'objet paraisse être et en 
même temps ne soit pas le terme d'un même rapport. 



DÏS CAUSES DU RHiE. »7 

Ainsi nous rions toutes les fois que nous voyons des 
animaux imiter les gestes et les actions de Thomme ; 
car cela nous conduit à attribuer les caractères de 
rhumanité à des êtres qui lui sont étrangers. L'âne, 
le hibou, sont souvent risibles, parce que, sous dés 
formes ignobles, ils offrent un air grave et réflécUi 
qui semble propre à notre espèce; le singe devient 
plus drôle encore, quand on le revêt d'un habit qiii 
augmente sa ressemblance avec l'homme. Un geste, 
qui serait gracieux chez un être vivant, fait rire dans 
une marionnette ; car il nous détermine à penser dans 
le même instant que cette poupée a les qualités de 
l'homme, et en même temps n'est pas un homme, 
c'est-à-dire n'a pas réellement ces mêmes qualités. Le 
plaisir que nous procurent les animaux savants a en 
grande partie la même cause. Je me rappelle qu'ayant 
un jour entendu en plein hiver un violent coup de 
tonnerre, je partis d'un grand éclat de rire : l'habi- 
tude que j'avais d'associer les idées d'orage et d'été 
m'avait jeté un instant dans l'illusion que je me trou- 
vais au ipilieu de cette dernière saison ; mais le froid 
que je ressentais m'avait immédiatement ramené à la 
pensée que je me trouvais réellement dans la saison 
précisément contraire. 

IL Là faiblesse de nos faicultés est la seconde 
source de risible ; c'est ici que viennent se placer toutes 



CAUSES DU RIBE. 



98 DES CAUSES DU RiltE. 

l6S erreurs qui ont pour cause le manque de jugement 
ou Tabsurdité, l'ignorance, la bêtise, la niaiserie, la 
balourdise, la sottise et la naïveté elle-même. Au 
fond> ces deux demiens défauts renferment tous les 
autres; ils diffèrent seulement en ce que la sottise 
n'est pas excusable, tandis que la naïveté a son excuse 
dans rage, le sexe, les convenances de la société, cer- 
taines situations, etc. Ce qui est naïveté chez un en- 
font deviendrait sottise d^ns la bouche d'une personne 
âgée : deux enfants contemplaient un tableau repeé^ 
sentant Adam et Eve dans le costume des premiers 
jours de la création : c< Lequd des deiix est le oiari?» 
dit la petite fille à son frère. — <c Comment, répond 
celui-ci, veux-tu que je le devine? ils ne sont pas ha- 
billés. » 

Le spectacle de la sottise humaineest, pour l'homme 
de bon sens, un perpétuel objet de risée ou de tris- 
tesse, souvent même de l'un et de l'autre en même 
temps : 

Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs, 

mais aussi pour nous gêner dans toutes les circons- 
tances de la vie. Ils corrompent la société par leurs 
préjugés, et sont encore moins nuisibles en re- 
fusapt leur estime à ce qui ept bien, qu'en déprisant 



DES GAULES Dy RIRE. 9i> 

comffte mautaiâes \e& acttons les plu? mdiffîre&tes. 
Us nous font rire en nous présentant comme yrai ce 
(JuenôusaperceTonsîmmédiiBttement être faux, comme 
faux ce que nous savons être vrai, en faisant conti^ 
nuellement le contraire de ce qu'ils croient faire, et 
en s'applaudissant de leurs absurdités, k La sottise est 
la gaucherie de l'esprit qui se pique d'adresse ; Tinéptie 
de l'esprit qui se pique d'habileté ; la maussaderîe de 
l'esprit qui prétend se donner des grâces ; la fausse fi- 
nesse de l'esprit qui yeut être malin ; la loimieur de 
celui qui croit être léger; surtout la suffisance de ce^ 
lui qui fait le capable. C'est une assurance hardie, qui 
Ta de bévue en bévue avec une pleine sécurité; une 
vanité dédaigneuse, qui se croit supérieure en toutes 
choses, et dont les prétentions, toujours manquées et 
toujours intrépides, sont le contraste perpétuel d'un 
orgueil excessif et d'une excessive médiocrité (1). » 
C'est à cette classe d'objets risibles qu'appartien- 
nent ceux auxquels on a réservé la dénomination 
de ridicules. Ce mot, qui originairement dési- 
gnait tout ce qui fait rire, a été détourné, par un 
caprice de notre langue, d'un grand nombre dé ses 
applications. Il ne sert plus depuis longtemps à dési- 
gner une cause actuelle du rire, mais une mauvaise 

(i) MarmoDtÊl, Éléments de HUéioture^ art. POdiant. 



100 DÉS Causes' du rire. 

habitude, un travers ou un défaut résultant delà sot- 
tise ou de la faiblesse de nos facultés, et pouvant dé- 
venir risible dans certaines circonstances. Le ridicule 
est moins l'objet du rire que celui du mépris ; et quand 
il lui arrive de faire rire, il n'excite pas le rire simple, 
mais celui qu'accompagne une désapprobation, c'est- 
à-dire la moquerie ou la risée. « Risible^ dit Rou- 
baud (1), se prend en bonne et en mauvaise part, 
comme ridiculus chez les Latins, tandis que ridicule ne 
se prend qu'en mauvaise part, comme, chez les Latins, 
ridendu$.r> Ainsi ridicule n'est plus la traduction de 
ridiculusj et, dans un grand nombre de cas, l'un de- 
vient le contraire de l'autre. Rien ne peut justifier un 
abus aussi regrettable; mais il est de ceux qu'il est 
impossible de corriger, parce qu'ils sont devenus po- 
pulaires. L'emploi de ce mot nous aiu*ait été trèÉ^ 
utile dansun travail où nous sommes obligé de répéter, 
presque à chaque ligne, ceux àe plaisantai de risible. 
Miaisla clarté en aurait souffert, et nous avons dû nous 
borner à nous en servir dans les cas où l'ambiguïté 
n'était pas possible. Pour qu'cm rie d'une absurdité, il 
faut qu'on -soit capable de l'apercevoir immédiate- 
ment et d'opposer au faux rapport qu'elle nous pré- 
sente le apport wai qui lui correspond. Si nous par- 
Ci) Roiibaùd, Nouvéavœ Synonymes français {i7BS). " 



DES CAUSES DU RIRE. , |01 

tagions, au contraire, cette même erreur, un seul rap- 
port se. présenterait à nous, et nous ne ririons pas. 
Quand l'absurdité est difficile à découvrir et exige, 
pour être aperçue, un certain effort de réflexion, 
il arrive que le second rapport ne se présente qu'après 
un temps assez long, et quand le premier est déjà loin 
de notre conscience; dans ce cas, le choc n'est pas 
sensible et nous ne rions pas davantage. Notre rire 
étant un effet de l'absurdité, il en devient le signe et 
équivaut par conséquent à la déclaration que celui qui 
parle ou agit a dit ou fait une sottise, en un mot^ à 
une désapprobation. On l'appelle alors rire moqueur, 
risée, dérision (cocAm/ww); l'orgueils'en trouve blessé, 
et le considère comme une injure; en général,, nous 
n'aimons pas que les autres rient de nous, quand nous 
n'avons pas eu l'intention de les faire rire ; aussi ce 
rire est-il celui que, dans le monde, on cherche le 
plus à étouffer et à renfenner en soi-même. Si nous 
rions de nos propres erreurs, quand nous n'en som- 
mes pas responsables , nous ne rions jamais de celles 
qui résultent de notre sottise ; d'abord, parce que nous 
ne pouvons pas nous en apercevoir immédiatepaent, 
et, en outre, parce que la découverte d'une absurdité 
que nous avons pu commettre éveille en nous un des 
sentiments les plus pénibles que l'homme puijsse 
éprouver, celui d'être humilié à ses propres, yeu^^ : 



103 DES CAUSES DU RIRE. 

ce sentiment, qui est de nature & nous absorber tout 
entiers, ne laisse pas de place à celui du rire. Quand 
il nous arrive de nous dérider en pareil cas, nôtre rire 
est purement artificiel et le résultat d'un calcul ; nous 
nous efforçons de donner le change aux autres et de 
leur persuader que notre erreur est le résultat, non de 
notre absurdité, mais d'une simple méprise ou d'un 
malentendu, que la cause n'en est pas en nous, mds 
hors de nous. Au fond, nous n'éprouvons aucune en- 
vie de rire, et le plaisir que nous exprimons {dus ou 
moins habilement par notre f)hysionomie , contraste 
avec le mécontentement dé nous-méme dont nous 
sommes intérieurement accablés. 

III. Le rire étant agréable, il est naturel que nous 
nouseffbrcions, pournous amuser nousHnémes et pour 
amuser les autres, de le causer et chez nous et chez 
eux. La plaisanterie est le dësir de faire rire et l'acte 
qui est laconséquence de ce désir. Me est le contraire 
du sérieux. 

Sérieux signifie : 1* ce qui ne cause pas le rire, 
soit objectivement (c'est-à-dire tout ce qui n'est pas 
risible^ le non-risible , le non-plaistot), soit subjeèti- 
ment (c'est-à-dire toute modification de la sensibilité 
que le rire n'accompagne pas ; les sentiments du beau, 
du sublime, du pittoresque, les plaisirs dessus, etc., 
sbnt smeux); 2** qui ne veut pas faire rire, qui nç 



DES CAUSES DU Rm£> 103 

plaisante pas. Parler, agir sérieusement,.est opposé à 
pader^ agir pour rire; 3* qui ne. rit p^. Une phy- 
sionomie sérieuse, un air sérieux. Nous ne parlons 
pas de sens plus ou moins détournés ou figurés, dont 
il est fabule de rapporter Forigine à l'un de ceux que 
nous venons de mentionner. En somme, la théorie du 
sérieux est purement négative ; tout ce qui ne fait 
pas rire, tout ce qui n^est pas accompagné du rire est 
sérieux ; il n'y a pas précisément de sentiment du sé- 
rieia à oj^ser au sentiment du risible ; cette déno- 
mination comprendrait toutes les autres modifications 
de la sensibilité dans leur opposition avec celle-ci. 

Cette dernière espèce de risiWe n'est que l'imitation 
volontaire de& deux autres autres espèces; la plaisan- 
terie cbnâste à feindre l'erreur, à simuler la méprise, 
la sottise ou la naïveté. Ut velnonsttdtus qiMsistulte 
dicat cUiquid (Cicéron, de Orat.). Eadem qtm^ si im- 
prudentibus excidant^ stulta sunty si simulamus, oe- 
rmsta eredmitur (Quintilien). Ëes mêmes choses qui, 
si dleë nous échappaient involontairement, seraient le 
«gned'un manque de jugement, peuvent, lorsqu'elles 
sont l'effet de la volonté, devenir la marque He beau- 
coup d'esprit. Ce n'est pas seulement par nos discours 
que nous plaisantons, mais aussi par. nos gestes ou par 
nos actions. Les grimaces sont les plaisanteries du 
visage : elles consistent à mettre l'expression de notre 



104 DES CAUSES DU RIRE. 

physionomie^ncontradietion avec les sentiments qu'on 
doit nous supposer, ou à outrer l'expression da ces 
mêmes sentiments, ou à faire contracter à nos traits 
différents mouvements qui n'aient aucun sens; car il 
arriye alors dans le même instant qu'on perçoit un 
geste qui paraît signifia une chose et que l'on aperçoit 
que cette chose ou n'existe pas, ou existe soit d'une 
autre manière, soit à un degré différent, 
. Nous ne nous livrons guère à la plaisanterie, que 
lorsque nous présumons nos auditeurs ou no$ témoins 
en état de comprendre que nous ne sommes pas réel- 
lement ce que nous feignons d'être, et que nous les 
faisons rire volontairement* Il y a> par conséquent, dfes 
circonstances dans lesquelles^ et des personnes avec 
lesquelles, la plaisanterie est impossible. Souvent nous 
rions nous-mêmes de notre propre plaisanterie, au mo- 
ment même où nous inventons ce double rapport, que 
nous devons ensuite présenter aux autres ; mais il arrive 
aussi que, pour produire plus d'effet, comme nous 
l'avons dit plus haut, nous renfermons nptre rire en 
nous-mêmes et conservons avec soin les apparences 
du sérieux. De même que nous sommes blessés qyand 
on rit de ce que nous faisons ou disons sérieusement, 
de même, nous sommes vivement contrariés quand on 
ne rit pas de nos plaisanteries. Nous n'avons pas at- 
teint le but que nous nous étions proposé ; on ne rit pas 



DES €AUSES DU RlfiË. 105 

de DOS paroles, mais il peut arriver qu'on se moque de 
nous voir prendre pour plaisant ce qui ne l'est en au- 
cune façon. 

n ne faut pas mettre au nombre des plaisanteries les 
discours dans lesquels nous nous contentons de signa- 
ler, de rapporter et de décrire les erreurs risibles et les 
ridicules d'autrui. Car, dans ce cas, le risible n'est p^ 
en nous, mais dans autrui ; nos paroles ne sont pas 
risibles, mais présentent des choses risibles. Elles 
sont plaisantes en ce sens, qu'elles nous fournissent 
l'occasion de rire, mais ce rire a réellement pour 
cause ce que d'autres ont dit ou fait sérieusement et 
sans intention de faire rire. Quandl'erreur signalée ou 
rapportée n'est pas répréhensible, c'est-à-dire appar- 
tient à notre première espèce de risible, notre discours 
est simplement un récit plaisant; quand, au contraire, 
elle appartient au risible de la seconde espèce, c'est-à- 
dire qu'elle est blâmable, nos paroles deviennent de 
l'injure ou de la satire : de l'injure, quand la personne 
qui est le sujet du ridicule se trouve présente, etcette in- 
jureplaisante est ce qu'on appelle raillerie ; de la satire, 
quand cette même personne est absente, et la satire 
plaisante est ce qu'on nomme persiflage. La satire 
est. un discours qui a pour but de rendre uij' ou plu- 
sieurs, individus haïssables ou méprisables. On peut 
l'introduire partout, et elle ne forme pas, à propre- 



106 DES CAUSES DU iORE. 

ment parler, un genre littéraire particulier. L'hi^- 
rien, l'orateur, le critique, le poëte, peuvent être égst- 
lement satiriques. On la retrouve dans la simple con- 
versation, aussi bien que dans les œuvres d'art. Elle 
joue un grand rôle dans la vie, car la médisance et la 
calomnie elles-mêmes sont de véritables satires. Tan- 
tôt elle remplit une œuvre tout entière (satire propre- 
ment dite] ; tantôt on l'y jette en passant, et elle n'en 
forme alors qu'un détail isolé. Le plus souvent la satire 
est sérieuse : elle l'est surtout, quand elle inflige un 
blâme sévère, et qu'elle veut rendre sa victime odieuse. 
Mais quelquefois, quand elle ne s'attaque qu'à de lé- 
gers tra^rs, qu'elle ne veut inspirer que du mépris 
pour la sottise, le ridicule devint dans ses mains une 
arme redoutable. 

Revenons à la plaisanterie : ce mot avait autrefcûs 
cdui de facétie pour synonyme ; mais aujourd'hui 
c^;te dernière dénomination ne s'applique plus guère 
qu'aiix œuvres littéraires qui ont surt^it pour fin de 
faire rire. Quant à l'adjectiC facétieux^ û signifie 
fécond en plaisanteries, habile à faire rire, qui a 
l'habitude ou le talent de la plaisanterie : Aristophane» 
Pkute, Rabdais, Bonaventure Despéners, Molière , 
Regnard , Voltaire , Henri Heine, sont des auteurs 
facétieux; Ariequin est un personnage facétieux. « Ce 
mot di( plus que plaisant, il dit moins que bouf- 



DES GAJUSËS DU RIRE. 107 

fo&(l); » on est plaisantuoe fois par hasard, par acci- 
dent, par exception même ; on est facétieux par habi- 
tude, par toummre d'eqprit; et, d'un autre côté, Tes-; 
prit facétieux produit également toutes les espèces de 
plaisanteries, non-seulement celles qui ne sont que 
bouffonnes, mais aussi celles qui ont une application 
utile. 

Nous n'avons pas, dans notre langue, de substantif 
dont le sens corre^nde exactement à celui de Tad* 
jeetif facétieux. C'est ici le lieu de dire quelques 
mots d'un substantif allemand qui a précisément ce 
sens, et qui a obtenu, dans les esthétiques, la valeiur 
d'un terme technique (2). Nous voulons parler de h 
Laune^ que certains auteurs regardent comme la 
même chose que V humour des Anglais (FloQgel); 
d'autres en font une espèce d'humour (Jean-Paul); 
il y en a enfin qui font de l'humour une espèce de 
Laune (Shopenhauer (3). Étymologiquement, le mot 
n'a rien à faire avce la lune {lurui)^ comme on le 
. repète ordinairement. Dans l'ancien allemand liuni 
signifie quelque chose d'accidentel, de fortuit, qui 
arrive parhasard (Voyez Schwenck, Woerterbuch der 
deutscken Spraché). Laune of&e un sens général et 

(i) Roubaud. - ^ , 

(2) Foyez Jean Paul, Poétique, §S 28, 36, 37, 40, 4t. 

(3) Die fTelt ah frUle und rorstellung, 1859, t II, p. iiO. 



1 08 WS . CAUSES DU BIRE. 

deux sens particuliers : I. ( Sensu lato.) Cette qualité 
de Tâme qui change suivant toutes les circonstances 
et les accidents de la vie. Disposition, humeur (bonne 
ou mauvaise). — II. Un caractère particulièrement 
changeant, qui s'abandonne à tous les mouvements 
de l'humeur, qui obéit à toutes les dispositions diffé- 
rentes qui se succèdent dans son âme. Caractère 
capricieux et fantasque. Dans ce sens, Laune, est 
réellement synonyme d'humour , en tant que, ce 
dernier mot signifie disposition changeante et goût 
<ie la variété. — III. Dans le sens le plus strict , 
Laune signifie une disposition à rire et à faire rire, 
l'habitude et le goût de la plaisanterie, s'exerçantsur 
les objets les plus différents, aussi bien sur ceux qui 
inspirent de la gaieté que sur ceux dont la vue ou la 
<;onnaissance sont de nature à attrister. A force de 
É^re et d'entendre des plaisanteries, on finit par 
acquérir une sagacité merveilleuse pour trouver, à 
l'égard de tout objet, ce qu'il faut dire ou faire pour 
le rendre risible. Faute de but extérieur, on va jus- 
<ju'à exercer sa Laune sur soi-même ; c'est ainsi que 
la bouffonnerie devient en môme temps le sujet et 
l'objet du rire. Aussi Jean-Paul a-t-il raison de dire 
que, dans la poésie lyrique, le comique est le plus 
souvent de la Laune. La verve plaisante de Rabelais 
et celle de Heine peuvent être citées parmi les meil- 



DES CAUSES DU lilRE. 10»* 

leuifs exemples de Laune. Nous pourrions nommer 
encore Béranger et nos meilleurs faiseurs de vaude- 
villes, n faut se garder de confondre la Laune avec 
nôtre enjouement , qui est moins une qualité de 
l'esprit qu'une qualité morale ; cette deiiiière est 
plutôt réceptive que productive ; elle nous fait aimer 
et rechercher les plaisanteries chez les autres et nous 
porte à rire plutôt qu'à faire rire. 

Un des modes les plus simples et les plus faciles de 
la plaisanterie, c'est l'ironie. On connaît l'usage que 
Socrate savait en faire, non-seulement en louant les 
autres, mais encore en se dénigrant lui*même ; il 
avait l'habitude d'amener ceux qui tiraient vanité de 
leur science à parler sur une matière quelconque; 
quand ils avaient fait étalage de leurs connaissances, 
il leur adressait des objections, en apparence pour 
s'instruire lui-même, mais eu réalité pour faire 
apercevoir à ses interlocuteurs les lacunes et les con- 
tradictions de leur savoir, et, 'par cette critique de la 
fausse philosophie, introduire en eux les germes de fe 
véritable. Dans les temps modernes, plusieurs théori- 
ciens de l'école romantique ont prêté à l'ironie une 
très-grande importance dans la poésie : Solger, Tieck 
^ Fr. Schlegel en ont fait un des éléments lés plus 
élevés de Finspiration artistique, le moment où l'ar- 
tiste plane sur sa matière et s'en est rendu maître au 



110 DES CAUSES DU fiIRE. 

pcnat de jouer librement avec elle ; en un mot le 
damier perfectionnement du chef-d'œuvre. Jean-P^ul 
lui-même la considère comme le principe èd Fépopée 
comique. L'ironie des romantiques est devenue 
fameuse en Allemagne, où elle a été combattue par 
HegeL • 

Ramenée à ëa véritable valeur, et considérée en 
elle-même, en dehors de ses applications à la poé^, 
Fironie est simplement, comme nous l'avons dit, 
un des modes de la plaisanterie : elle consiste dans 
l'affirmation volontaire du contraire de la vérité. Pour 
qu'elle so|t réellement l'ironie, il faut que nous 
sachions nous-mêmes que nous disons le contraire de 
ce qui est, car sans cela ce serait une absurdité, non 
une plaisanterie. D'un autre côtç, l'ironie ne fait rire 
que ceux qui connaissent la vérité relativement à 
l'objet auquel elle s'applique ; car c'est seulement dans 
Fesprit de ceux-là qu'elle peut éveiller le double 
rapport qui occasionne le rire ; il en résulte que 
tantôt Fironie produit son effet sur tout le monde^ 
sur celui qui la fait, sur celui qui en est Fobjet et sinr 
çei^ qui en sont témoins (spectateurs, auditeurs, pu 
lecteurs); tantôt, au contraire, elle n'est plaisante que 
pour son propre auteur : on se donne alors à soi- 
même et à soi seul le plaisir de placer son prochain 
dans une situation ridicule. Souvent on éclate de rira 



ISS CAUI^BS DU RIBE. lU 

en exprimant soq ironie : mais les gens qui se 
possèdent et qui &mi maîtres de leurs mouvements 
gardent leur sérieux et ne rient qu'intérieurement ; 
cela est vrai, d'ailleurs, de toute plaisanterie, et nous 
pouvons aussi rappeler cette loi générale d*esthétique, 
qu'une proposition que nous ne découvrons qu'à 
l'aide de la réflexion ne produit pas nécessairement, 
sur notre propre sensibilité, le même effet que sur 
celle des personnes auxquelles nous la présentons 
toute faite. On a dit que l'ironie était le contraire de 
Y humour, que la première était le risible sous l'appa- 
rence du sérieux ; le second, le sérieux sous l'appa- 
rence du risible (Schopenhauer). Mais c'^t, une 
erreur : l'ironie est une espèce de plaisanterie ; V hu- 
mour est une cause de plaisanterie et peut très-bien 
s'exprimer avec ironie. L'ironie peut avoir en parti- 
culier chacune des causes que la plaisanterie a en 
général (La2/n^, joie, humour, mépris, haine^ mélan- 
colie, amertume). Elle peut être un moyen pour 
attirer l'attention sur quelque chose , ou n'être que 
purement bouffonne. 

L'ironie est moqueuse, quand elle présente comme 
bon ce qui est mauvais : 



Je le déclare donc, Quinault est un Virgile, 
Pradon comme un soleil dans nos ans a paru. 



112 DES CAUSES DU RIRE. 

élogièiise, quand elle affirme mauvais ce qui est bien ; 
elle prend alors le nom d*astéïsme. Voyez le discours 
de la Mollesse dans /e Lw/rm ; 

« Hélas! qu'est devenu ce temps» cet heureux temps. 
Où les rois s'honoraient du nom de fainéants I... 
Ce doux siècle n'est plus. Le ciel impitoyable 
A placé sur leur trône un (Nrince infatigable. 
l\ brave mes douceurs^ il est sourd à ma voix ; 
Tous' les jours il m'éveille au bruit de ses exploits... » 

Elle présente comme grand ce qui est petit : 

« De mon héros les illustres malheurs 
Peuvent aussi se promettre vos pleurs. 
Sur sa vertu par le sort traversée^ 
Sur son voyage et ses longues erreurs 
On aurait pu faire une autre Odyssée^ 
Et par vingt chants endormh* les lecteurs... » 

{Vert'Fert.) 

n ne s'agit que d'un perroquet. 

Comme petit ce qui est grand, et c'est ce qu'on ap- 
pelle le burlesque : on en trouve de nombreux exem- 
ples dans les parodies, c'est-à-dire dans les œuvres 
d'art qui ont pour fin de rendre plaisant ce qu'une 
autre œuvre a présenté comme sérieux. Scarron veut 
tracer un portrait de Didon : 

C'était une grosëe dotidon. 
Grasse, vigoureuse et bien saine, 



' '^ff peu camuse à l'Africaine, 
Mais agréable au dernier point...; ^ 

Comme possible ce qui est impossible ; c'est ce qui 
nous arrive quand nous adressons la parole à des ob- 
jets inanimés ou aux animaux qui ne peuvent nous 
comprendre. Nous pouvons citer ici le dialogue dé 
Sosie avec sa lanterne. Le sarcasme tire souvent parti 
de cette forme de l'ironie; il commande ce qui ne 
peut être exécuté; c'est, par exemple, le reproche du 
Parthe, qui verse de l'or dans la bouche de Crassus; 
ou le mot de Thomyris, qui plonge dans un vase pleîti 
de sang la tête dé Cyrus. 

Comme vrai ce qui est faux. C'est encore une formé 
dont la moquerie peut tirer parti : nous louons uri 
rival pour de belles actions qu'il n'a jamais accom- 
plies; ou bien, ce qui est plus ingénieux encore, 
nous supposons ses sottises ou ses fautes en nous- 
mèiûes , et le blâme que nous nous infligeons va 
retomber sur lijii ; c'est là ce que Ton nommé 
chleuasme. ^ 

L^ironiepeut être continue, comme celle de So- 
crate , ou momentanée , et ne consister qu'en une 
seule épithete : c 

• Ohl ohî rhomme de biên^ vous tn^en Vouliez ^ddunèH. : . 

' (TUrtûfé.) 

«AU9B8 DU RIRE. 8 



E31e s^applique aux ehostô sublimes comme aux 
objets les plus bas; on la retrouve également dans la 
tragédie et dans la comédie. Elle a généralement 
pour effet d'attirer l'attention sur son objet, quel qu'il 
soit ; d'empêcher qu'il ne passe inaperçu, et d'ajou- 
ter le rire à l'impression qu'il produit. 
. Une autre forme commune de la plaisanterie est 
l'équivoque, qui consiste à se servir de mots ou de 
gestes qui sont le signe commun de termes ou de 
rapports différents ; de telle sorte que, dans le même 
instant, nous paraissons aux autres personnes avoir 
dit ou fait une chose et en avoir dif ou fait une au- 
Jre. L'équivoque est beaucoup plus difficile que l'iro- 
pie; car il est beaucoup plus sÀsé ^e trouver le coiV; 
traire d'une proposition que de trouver le moyen 
d'exprimer celle-ci par des signes qui soient en même 
temps l'expression d'une autre proposition. Nous re- 
connaissons, toutefois, que l'ironie, l'équivoque et, 
pVi. général, toutes les plaisanteries, devlennejit égale- 
ment difficiles, quand il s'agit de les rendre spirituel- 
les ou de leur donner une certaine portée. L'équivo- 
me qui'porte sur un seul mot cojastitue le cal^bour^ 
qui, le plus souvent, ne compte mêmQ pas avec Tor^ 
thographe et consiste uniquement dans l'identité des 
sons ; vm^» d'autres ^ois, l'équivoque s'étead «ur des 
propositions^ sur des phrases, sur des diseours en- 



tlcît;;c'6st là le lainage ou lé style à double «ûtéote* 
Les gens de goût ne doiv^t poiat proscHre d'uinÉ 
ioanière absolue les xmlembcmrs : il peut y en mmi 
de très-spirituels, et on peut en tirer le même parti 
que des autres espèces de plaisanterie. Mais, indépen- 
damment de q^ que ces équivoques peuvent valoir 
parleur formeou lair ap]^cation^ elles ont, par elles- 
mêmes, plus ou moins de valeur, suivant l'espèce à 
laquelle elles i^partiennent. On distingue, en effet : 
1** celles qui présentent deux rapports également 
fm%; 4^é sont les plus mauvais des calembours et dej^ 
jeux d& mots; 2^ celles qui présentent un nqipoM 
faux et un rapport vrai ; 3^ enfin celles (pii présentent 
deux rapports également trais ; ces dernières sont les 
meilleures de toutes; et, comme Tentendement e^ 
déterminé, dsais ce cas^ à se balancer dç Tun des ntp* 
ports à l'autre, notre rire peut se prolonger pendant 
un Certain temps* 

"' On asouv^ât^nsidérécomme une espèce distincte 
de plaisanterie te q«e les Âagkis appellent humour^ 
ft XMïus devins nous arrêter quelques moments siir ot 
oMt^ qiiela critique française a depuis longtea:ips acf 
cepté^ HMait^nt k val^r est loin, d'être dairemuà 
iélermioée. Smmw b sigùifié priontitaaeient /i^ 
çuidi^ ^t, 61} pairiii^iUer, li^ Mpieàtà Uqfàiti. an 
eoips des animaux. ii1ijpo1]ièsevl<H^n:^^li^9g^ 



ut im CÀiJSES DU RUIE. 

quel'état^es âiffêrenf es humeurs 4e Torganianae était 
la cause des différents tempéraments' et caractères, a 
fait étendre le nom d'humours aux différentes dispo* 
ttkîoas dé Tàme. 

As when some one peculiar quality 
Dolh 80 possess a man that ît doth draw 
Ali bis affeôts, his spirits and his powa^ 
Id t|ieir construclions ail to run one way, 
Thîs may be truly said to be a humour. 

{Ben Jonson^ the man ont o/his hnmour,) 

(On peutappeïer htmour ce fait qu'une seule qmr* 
lité particulière possède si bien un homme, qu'elle 
entraîné dans une seule direction tous ses sentiments^ 
ioix: esprit et ses facultés*) Indépendamment de cette 
iK^ception générale, le mot a été, danslasuke, spécia*» 
lement employé {stricto sensu) pour désigner deux cho- 
ses différentes . 

!• L'état d'une Ame qui a l'habitude de s'abî^i^ 
donner entièrement àson At/moi^r,' ou plutôt^oix; dif- 
férents Aum£>ur^ ou aux dispositions naturelles qui ^ 
succèdent en elle; Y humofi& cède à tous les mou^ 
irem^its de la spontanéité. On appelle humoriste^ 
dans ce sens ^ un écrivain qui laisse son imagina'* 
tion se porter sur les objets les'plus tlifféren(è> ^aU^ 
du bas au sublime, du ^te au gai, et qui ^approch^ 
par conséquent, les choses les plus éloignées. Les hu-> 



SES GAiBcs BU ntm. w 

{noristes produkent des œuvres pittoresques et pleines 
de Tariété; mais la beatrté n'est pas le but qu*ils- se 
proposent. 

2" Ij^kumour par exceUeiïce, c'est-à-dire Xhum&ur 
exceptionnel et par lequel on se distingue des autres» 
\2kumouT gai, étant le plus ordinaire, n'attire pas 
l'attention et passe inaperçu . L'Aimw)«r triste est lé 
$euL qui se fasse remarquer; et, par conséquent, 
quand on observe qu'un homme a de ïhumowt^ c'est 
ordinairement de r Awmowr triste qu'on veut parler; 
dans les autres cas, on ajoute au nom une épithète 
quelconque. (Un fait correspondant s'est produit dans 
là langue française, où, « avoir de l'humeur » signifie 
« être de mauvaise humeur.») C'est dans ce sens que 
lé mot humour joue un si grand rôle dans les théories 
romantiques. Toutefois, dans ces théories mêmes, le 
terme n'est employé avec cette acception que pour dé- 
signer X humour triste ou la mélancolie, en tant qu'elle 
se réalise dans sa forme la plus élevée et la plus frap- 
pante, c'est-à-dire quand 1° elle existe d'une manière 
continue dans un individu et forme le fond de son 
caractère ; 2** qu'elle a pour cause la connaissance des 
facultés humaines, des imperfections des sociétés et 
des misères de la vie; 3^ et qu'elle s'exprime dans la 
forme qui commande' le plus l'attention, c'est-à-dire 
avec la plaisanterie, kn sommée, XhtfmouTy dans sçn 



i^itô te jhi& strtei^ ejst une cause de plaisanterie. C'est 
bi iflélfiocoUè 4'ttue âme supérieure à qui il arrivé 
de plaisanter. 

• . Te9»tteft)i8^ le tei'me n'est pas d'une appUcmtiiQn 
9iU8si resti^einte thèz tous les auteurs : quelques-uns 
l'egaploient d^xïB des cas où il n'y: a aufmne^pteisante^ 
fjifii itu^un él^entri$ible» et où cette mâancoUe d^t 
çmi^ avons parfê s'exprime seulement ayee esprit; 
9Însi,.cetta pensée de Byron : 

filan^ Ujiou, pendulum between a smile and a lear (1) 

est citée comme im trait d'humour. Il n'y a là rien de 
risîble. Il en est de même de la plupart des pensées 
d'Hamlet. Schlegel paraît même n'avoir considéré 
que cette forme de Yhumoury quand il le définit : 
«l'esprit dans le sentiment. » Il serait peut-être plus 
convenable d'appeler en général humour la mélan- 
colie qu'inspirent le spectacle du monde et l'étude de 
l'homme, quelle que soit la forme sous laquelle elle se 

présente à nous. On pourrait distinguer un humour 
.' ^ ■' - - • . , >.' 

sérieux et un Awmowr plaisant; l'un et l'autre pour- 
raient devenir spirituels; les meilleurs exemples à'hur 
mour purement sérieux seraient empruntés aux pen- 

(1) « Hommè^ toi qui oscilles comme un pendule entre le sou- 
ffre et les larmeBî » r ' ■■ ^ 



DES GAUSSS W RIM* Mt 

seitrB qui ont le mieux .se&ti ocmihieii lœ ilônÂtes. ik. 
Fesfnrît. humain sosit étroites, et qui ont reçoniou qu* 
la consemmation de la sagesse humaine n'est qu'uoe 
ignofsnee satante. Cette mélancolie ne s*eiqprimfi; 
BuUe {^art a^ec plus d'éloquence que ebez les pècea 
de rÉgUse, Paseal et William Hamilton. 

L'aiiiance de la mélaûcolie atec la .pfaubantesiia 
n'est étonnante que pour ceux qui consiâèfreiKl le; 
rire comme étant exclusiTement le signe de la joîe« 
Mais le rire est un plaisir purement intellectuel quL 
peut très-biien coexister avec une peine nu»rde« La 
mélancolie vient d'un désir de grandeur ou de per^ 
fectionnement que nous ne pouvons satisfenre ; le 
rire nait d'une surexcitation de l'activité de l'enten-^ 
dément. 

Certains théoriciens se sont fortement Ijrompés en 
feissuQit consister le risible de \hmaour dans un oon* 
traste entre la mélancolie et la plaisanterie (Floegel^. 
Geschichte der komischen LitercUiir; — Shopenhau^^ 
Die Welt als WiUe und Vorsteliung^ etc.)* Le risi?- 
ble est dans la plaisanterie elle-même, dont Xhumaiir 
est une cause et non un élément. Le rire de Vhu-i 
mpur n'est pas un rire spécial , et V humour peut 
disposer de toutes les espèces de plaisant^ies (iro^ 
nie, moquerie, jeux de mots, etc.). 

Vhumotir est tellement rare ebns l'antiquité qu'on 



ISO »ES CAUSES DU WS&. 

» eu raison de le considérer cooune propre à.lapoé^ 
«e et à k philosophie modernes. Les anciens ne coa- 
fiaissaient.pas cette mélancolie qui lui donne: nais-< 
sance ; ils aimaient la vie et s'aimaient eux-mêmes 
plus que: nous, parce qu'ils vivaient dans des con- 
ditions plus faciles, qu'ils avaient une morale plus; 
rtônte, des institutions politiques plus pures, et plus 
naturelles, et peut-être parce que leur science n'avait- 
pas encore mesuré aussi exactement les bornes de*^ 
l'esprit humain. 

La mélancolie de l'humom* peut inspirer de lon- 
gues œuvres poétiques tout entières, et devenir même, 
comme la flamme jaillit du sombre charbon, l'âme 
qui vivifie toutes les productions d'un poëte. Elle 
peut inspirer, dans un drame ou un roman, la créa- 
tion de personnages qui n'ont rien de. mélancolique ; 
et Cendant leurs plaisanteries sont encore indirecte- 
ment de l'humour; car, au fond, ce sont les plaisan*- 
teriesdu pôëte, et c'est Vhttmour qui en est la pre- 
mière cause. Telles sont celles de Mercutio dans Roméo 
et Juliette, et celles de Saneho Pança dans Don Qui- 
ehotte. 

V humour véritable et sincère ne peut être le par- 
tage, que d!une âme, élevée, capable de promener sur 
le double univers, physique et jspirituel, le coup dlœil 
du génie, ifais la foule a singé Vhumoun^ a répété ses 



. .MS GAtJSES 1MJ IlmE. t2t 

pSQfiées et ses plajfiaQteries, etles poètes, les plus.mé*^ 
diocies ont usurpé la dénomination d' humoristes :i 
Jeaa<Paul ne yart^il pas î déjà beaucoup trop- loin, 
quand il dit que tout ee qui est comique dans la poésie: 
romantique e^ideY humour ?i<iLe mot humoristique, 
est aujourd'hui, dsm la littératm*e allemaude, em- 
ployé, communément dans le sens.de comique eût 
géi^éi^al. Gela vient de' la ten.dance déplorable qui 
nous porte à. donner aux choses^ un nom supérieur à 
celui qui leur convient, comme par qxemple celui 
d'une classe qui est. au-dessus d'elles. De n^me que 
chaque auberge s'intitule hôtel; chaque changeur^ 
banquier ; chaque manège ambulant. , cirque ;. le 
moindre concert, académie de musique ; toute bout^ 
tique de marchand, bureau ; tout, potier, sculpteur ;, 
de même le dernier farceur se fait appeler humoriste. • ., 
tt Grands mots et petites choses, » telle est la devise, 
du noble siècle où nous vivons. » [Schopenhauer, Die 
Welt aïs Wille und Vorstellung^ 18S9, tome II, 
p.lll.) 

Vlîl. 



On retrouve toutes ces espèces de risible dans le» 
diSerentfi arts d'imita'tion telles deviennent des élé- 



t22 DES CAUSEES M BaUC. 

Hîents de la fietton^ cmntne ellea ami 4e& accideBt&de 
la Yie réelle. Nous devons faire observer ici qn'il t» 
faut ni confondre le comiqw avec le risiMe, ni ccm^ 
sidérer la comédie comme une œuvre qui ait pour&i 
principale de fah'e rire. On distingue dsms la poésie 
trois genres au double point de vue de sa forme et ée 
sa matière ; au point de vue de la matière^ nous avons r 
1^ Les poëmes qui présentent de grandes choses, qui 
feignent de grandes aclionset de grands caractères; ses 
personnages noUs in^irent la terreur ou la pitié (genre 
tragique ou héroïque) ; 2* ceux qui feignent de petites 
a&tions, de petites choses, des caractères faibles ; se^ 
personnages nous inspirent le mépris ou la moquerie 
(genre comique) ; 3* ceux qui présentent des actions^ 
et des caractères ordinaires, de grandeur moyenne, 
et qui ne sont que la reproduction de ce qui se passe 
dans la vie ; ses personnages inspirent simplement la 
sympathie ou l'antipathie (genre réaliste, sérieux, etc). 
' Ces trois genres s'appliquent également à chacune 
des trois subdivisions de la poésie au point de vue de 
sa forme (genres dramatique, épique, lyrique), à la 
peinture et à la sculpture. Soit dit en passant, l'ex- 
pression « poëme héroï-comique » est une contradic- 
tion dans les termes; on devrait dire seulement 
«épopée comique.» Quoique la parodie et le bur- 
lesque ne se rencontrent pi^Bsque exiàasivem«At 



sçxe dwa le genre eomiqiie» et que celui-ei fasse nra 
beaucoup pluj^ souteut que les deux autres, le risibl^ 
peut se trouyei^ dai^s |ous les trois^ Ou prend squ? 
ireut, mais à tort, la mot comique comme syuouymd 
dé i:îsit)le« I^ moi àe comédie et celui de tragédie doi» 
j^jii leur Qrigiue aux circoustapoes historiques qui 
o^t acfïompagné la uaissanoe des deux grands geûrei 
dramatiques^ et non aux caractères qui les distim 
g^Ut ou 9m éléments dont ils se composent (1) ; ta 
désignatioii de comique a été étendue dans la suite 
f^ux diffîrents poèmes qui, sous une f(»*m^ différente^ 
inettant en ceuvre la même matière <[ue le dratne c6v 
mique; il y a des épopées comiques^ la poésie ly-? 
rique a ses productions comiques. L'analogie rend 
légitime cette extension du terme^ m^s elle est im? 
puissante! à justifier son emploi pour désigner pror? 
prement ce qui cause le rire^ Beaucoui> de choses 
çisihles ne conyiennent pas à la comédie, et cdle^ ne 
r^erme pas nécessairement des choses qui fassent 



(i) Comédie parait venir de xc^piv) (village) et «^^ (poêtne), 
|>arce que les. preimera essais de ce genre auraient été foilg 
dans les bourgs de TAttique, sur des chars de vendangeurs. — 
tragédie viendrait de Tpa-p; (bouc), parce que, dans les anciens 
cQiftcottrs de pièces de ce genre» aux fêles de Bacehûs, tm boi» 
aurait été 4e prix du vainqueur. Ces étymologies sont loin d'être 
certaines ; mais du moins ni Tun ni Tautre de ces deux termes 
lié parait èlre dérivé des conditions intérieures des deux poèmes^ 



m ws dOJSEs mrmitE. 

tire. Si, par suite des cènditîona matérielles qui dé- 
ooulent de sa nature et de salin, elle doit souvent ren- 
«entrer le rire sursa route et s'en servir comme d'uo 
instrument, elle ne se le propose pas pour but et peut 
à la rigueur se passer de lui. Si nous voulions donner 
des exemples, tes comédies où il ne se trouve pas xm 
seul mot pour rire ne font pas défaut sur le théâtre 
contemporain ; et, d'un autre côté, la poésie romand 
ti<jue nous ofire fréquemment, à tort ou à raison, des 
t^its ou des situations risibles au milieu d'un drame 
au d'une tragédie: les ohefs-d'œuvre de Shakspeare 
sont dans ce cas. Le comique est quelque chose 
de permanent, de continu, d'essentiel; il appar- 
tient à l'ensemMo d'une œuvre, à la totalité d'4in 
earaetère ; c'est une qualité constante plutôt qu'un 
acte. Le risible est au contraire quelque chose de mo- 
fiaentané, de passager^ d'accidentel; c'est la qualité 
di'une action particulière, d'un trait, d'une parole, 
dlun ! geste. Une pièce comique fait Tire à certains 
passages ; un caractère comique devient risible à cer- 
tains moments. L'étude 4u comique appartient à la 
science de la poésie, de ses lois et de ses formes, en 
un mot à la poétique ; celle des causer du rire rentre 
dans la science de la sensibilité, c'est-à-dire dans l'es- 
thétique. Le traité de Gailhava sur Yarfde la corné' 
«fie, et celui ckscaicse^ physigti^es et morales du rire^ 



iDEé CAUSEE M RI%. Jttù 

parPoinsmet de Sivry, peuvent, quelque, impar£ai<« 
qu'ils soient l'un et l'autre, donner une idée asseï 
ciaete de cette dijBérence, Si les termes de risibUe^ 
de comique étaient convertibles, la ineilleure comédie 
serait celle qui ferait le plus rire; et l'on voit, aucon* 
traijr«,des pièces qui renferment un grsoid nombre 
â^ traits risiblesit n'être au fond que des comédies dé^ 
iestables. Aussi ne faut-il pas s'étonner qi^e àe& 
hotfitnes, tels que Voltaire, qui possèdent à un très*- 
haut degré le talent de la plaisanterie, deviennent le» 
auteurs les plus ennuyeux, quand ils s'essayent sur la 
scène comique: le talent de la comédie est tout 
autre et se rapproche du talent poétique en génial : 
il a à combiner des. matériaux, caractères, événe- 
ments, détails de style, pour en coùstituer r4inité 
d'une fictioa; les plaisanteries ne sont ici que d^ 
âéments secondaires; on peut mémié accorder aâ 
pôëte le droit de les emprunter, car son talent. n'^st 
pas de les invefnter, mads de savoir s'en.servir,ià propos* 
;C'estpfiprce qu'ils ont méconnu cette distinction, 
qu'un grand nombre d'auteurs modernes, et en paiw 
ticûlier les critiques- de l'école romantique et les esthé* 
ticiens des écoles de Schelling et d'Jiegel, teoppréoo^ 
c^és d'introduire partout l'identité et d'établir un^ 
correspondance rigoureuse entre les formes de l'art et 
les modes de-la sensibilité^ ont, sous le titre duç^- 



m MS CAUSES W BIRR. 

miquêy traité de la nature et des appUcationd du rire; 
et associé deux théories inèompatibles% C'est eaicore 
la même erreur qui a conduit un esthéticien contem^ 
porain, célèbre en Allemagne (1), à trouT^r c&miquè 
i'excellente définition que Schiller a donnée du co^ 
mique. Cette confusion qui, dans le langage ordinaire; 
parait remonter jusqu'aux Romains, n'a été trems^ 
p«*téQ dans les théories que récemment ; chezles Grecfe 
mM^ni^H^'^ ^^«» aipaient deux significations bien 
âéleifBiûées; et Murm^mtel, dans V Encyclopédie^ 
dans ses Éléments de tittàre^iure^ eonsacre encDce 
4eux articles distincts aux deux tli^Nri€8 du comique 
©t àxi plaisant. 

Si le genre comique nous présente quetqmfcà&dis 
traits risiblês à cha^e ligne, c'est qu'il emprunte Mt 
matériaux à la sottise humaine, cette source inépui-^ 
8«ble d'absurdités et ce point de mire de toutes les 
lisèesi Dans les arts de dessin^ ce genre donne nais^ 
sance àla caricature; on rsq)pelle aussi chaire parc$ 
qu'elle exagère les défauts et les difformités ; elle nous 
inspire tantôt le mépris seul, tantôt l'alliance du mé* 
pris et du rire. Ainsi le rire n^est jamais dans l'art 
qu'un moyen et non une fin ; ce n'est qu'un plaisir se^ 
Mndaire et accidentel ^ è'ajoutç aux auU^s fluors 



BES CAJmè BU lOIfE. ' 1 27 

que Tart doit régulièrèmeat procurer. Cependant, 
comiûô il est agréable par lui-même, on voit souveiit 
des auteurs se préoccuper uniquement du soin de ràs- 
isembler par un lien quelconque un certain nombre 
de traits risibles ; et Aristote lui-même a faTorisé cet 
-abus, en présentant le risible comme l'élément es^ 
"Sentiel de la comédie (1). Mais quand un lien rigou* 
reux et un intérêt unique font défaut à mie œuvre, 
elle devient fastidieuse pour les geps de goût. An 
fond, ce (pi'on a alors devant tsoi n'est pka^une em-- 
yte, mais uBesoceessida d'^ae^res distinctes, plus 
^m moins inq^âi&ilef ,diaeuiie amusante ou ennuyeuse 
^T elkHEû^aa^^ eî raseep^le -d'être détachée des au- 
^^s; le teneur peut à son gré prendre ou laisser le 
Une au milieu^ sans éprouver le besoin de connaître 
W quî précède ou ce qui suit ; le spectateur peut sor- 
tir sans attendre la fin de la pièce. Ce sont des parties 
sans tout, des détails san& ensemble. Au lieu d'une 
^uvre grande et belle, on a une collection de petites 
ouvres incohérentes; au lieu d'un bel édifice, toute la 
-bimbeloterie d'une étagère- Mais ici encore il estîm- 
"possible de se soustraire à la loi que nous avons for* 
millée : dans chacun de ces détails, le rire reste Taf-*' 
-faire d'un moment^ et ne peut être qu'un des effet» 

(f) /We/ijwtf, cb. V. 



:I28 im tîAUSES DU BIRE. 

^d'une actioa, qui, avwt d'être risible, doit être 636- 
.^posée,c'est-à^re Atoir un comiûéncement, lininilieu 
^t une fin. . 

Quant aux arts qui ne consistent pas dans une imi^- 
.tation on plutôt dans une fiction;, le risible ne pent 
-devenir un 4e leurs éléments. Jl peut y avoir une mur 
^ique comique, c'est-à-dire une musique qui conr 
vienne, en tant qu'accompagnem^t, à la poésie ou 
À la fïanse comiques ; mais il n'y a pas de niUsique rir 
^le. Ces arts ne nous font rire xjue lorsqu'il» viole»t 
ileprs propres lois, quand, par exemple, un, chanteur 
fait une note fausse ; le risible en ce cas n'est pas dans 
Ja musique elle-même,, mais dânç l'osage que nous en 
faisons^ ce n'est plus un effet de l'art, mais un ac*- 
cident de la vie réelle* 

Quelque vif que soit le sentimeoi du rire,- quoique 
le choc qu'il imprime à notre actiyijé nous; donnera 
un haut degré la conscience de Tivre, il est tellement 
facile et à la portée des âmes les plus vulgaires, qu'il 
n'ari^i d'élevé, rien de noble par lui-même, Différenl; 
en cela des sentiments du. beau, du sublime» du spi- 
rituel, de la vérité, moins vifs peut-être, mais-qui.exir 
gent pour condition un développement considémbl|B 
de nos plus hautes facultés^ ou me énergie )Vig<>u^ 
reuse dont beaucoup sont incapables, il se produit à 
la moindre occasion dans l'individu le plus ^grossier 



DES CAUSES DU RIRE. t^ 

jeile plus mal doué. Ce tait, mal interprété, donne lieu 
à une erreur assez commune : on rencontre dans te 
.monde des gens persuadés qu'il y ya de leur dignité 
de ne pas s'abandonner au rire, et qui affectent uu im- 
perturbaWe sérieux; le rire cependant ne prouve 
qu'une seule chose, c'est que nous avons rencontré 
un objet risible sur notre chemin. Il est bon peutr 
être de ne pas rechercher avec trop d'avidité les occa- 
sions d'éprouver ce sentiment; mais quand celles-ci se 
présentent, cette sorte de pruderie, qui nous porte il 
dissimuler ce qui se passe en nous, pourrait seulement 
donner à penser que nous sommes incapables de sai- 
sir les rapports que doit suggérer tel objet, ou que 
notre entendement est singulièrement paresseux. Nous 
produisons alors un effet précisément contraire à ce- 
lui que nous voulions produire, et nous devenons ri- 
dicules nous-mêmes. 

Toutefois, il en est autrement du fait de causer le 
rire chez les autres, et de leur procurer volontaire- 
ment l'émotion du risible. Si l'on ne peut être res- 
ponsable de ce que l'on entend, nous le sommes tou- 
jours de ce que nous disons ; dans le rire, nous sommes 
purement passifs, nousdevenons actifs dansla plaisante- 
rie. Il nous reste à dire quelques mots de l'usage et des 
applications qu'on peut faire de la plaisanterie. Tantôt 
elle est à elle-même sa propre fin , tantôt elle n'est 

CAUSES DU BIRR. 9 



uo DES Causes bu rire. 

qu'un moyen d'attirer plu3 fortement l'attention sur 
im objet. Dans le premier cas, on plaisante pour plai- 
santer et uniquement pour causer le plaisir du rire ; 
t5*est ce qu'on appelle de la bouffonnerie '. les calem- 
bours les plus insipides, les grimaces les plus saugre- 
nues, les gestes les plus inconvenants, tout lui est 
également bon : elle n'a rien à faire avec le goût ou 
avec la vérité ; consistant uûiquement dans la forme 
et dans la manière de présenter les choses, elle s'exerce 
sur les plus insignifiantes et occupe inutilement l'at- 
tention; elle est tout au plus un remède désespéré 
iîontre l'ennui. Faire rire uniquement dans le but de 
faire rire, c'est-à-dire faire le bouffon, est le signe 
d'un esprit désœuvré qui jperd grossièrement son temps 
ou qui cherche à le tuer, ou d'un esprit sans élévation, 
incapable de s'exercer sur des occupations plus hautes 
et plus difficiles. « Il n'est pas ordinaire, dit La 
Bruyère, que celui qui fait rire se fasse estimer. » Un 
homme d'esprit, de bon sens, d'instruction a, quand 
il est avec les autres, d'autres ressources en lui-même, 
pour les désennuyer, que de feindre la sottise. Il y a, 
à la vérité, des sociétés qu'il est difficile d'amuser 
autrement que par des calembours ou par ce qu'on 
appelle des bêtises et des niaiseries ; mais ce ne sont 
pas celles dont la fréquentation fait estimer, et que re- 
cherchent les esprits distingués. 



J»;S CAUSES DU RIW. 134: 

La plaisanterie a droit au contraire à recsevoir |^ 
meilleur accueil, toutes les fois qu'elle est spirituelle, 
ou qu'elle recouvre des vérités utiles, ou qu'dle 4 
quelque chose de satirique, ou qu'elle devient (da^s 
les arts par exemple) un élément de la beauté (1) ; en 
un mot, toutes les fois qu'elle n'est pas à cfUe-môr^e 
sa propre un, qu'elle n'est qu'un moyen ou un ornp- 
m^t. Elle sert alors à rendre un ob^eX plusfrappaftt, 
k s^ttirer siur lui notre attention, à le graver plus pro- 
fpmdément da^s notre sfouvenir. C'est précisément 
parce qu'elle ne consiste que dans la forme, que la 

>plaijsanterie peut s'appliquer aux matières les plus imr 
portantes et en faire des causes de plaisir. Employée 
pour faire ressortir le^ défauts de quelqu'un, elle de- 
vient une arme terrible; et les travers les plus légers, 
fixés daas notre mémoire par une plaisanterie, y de- 
meurcAt inéffaç^les. La moquerie, c'e^-à-dire le rire 
ajouté à 1^ désapprobation, produit bien plus d'effet 

.quç la désapprobation s^ule. Une plaisanterie jetée h 
propp§ 4ian$ une conv^rsatioQ, dans une di$cussioQ, 
dan^ UP livre i^rieux, dans xine œuvre poétique, ra- 
nime l'attention fatiguée, fait oublier la lassitude, 
rompt la monotonie et ramène vers la matière prinoir 

(1) C'est ainsi que dans les drames de Sha|cspe^e, des ca- 
lembours, déte8t«J[)les par eux-mêmes, deviennent d'excellents 
traits de caractère. 



132 DES CAUSES DtJ BIRE. 

■ f 

pale les imaginations distraites. C'est dans ce but que 
Cicéron recommande aux orateurs de se servir dé 
temps en temps de la plaisanterie. Que de vérités uti- 
les elle peut enseigner ou rappeler! C'est pour faire 
penser à la vanité de l'ambition et de l'orgueil, 
qu'Hamlet plaisante amèrement dans le cimetière t 
« Avec quelle insolence ce brutal fossoyeur traite ce 
qiii est peut-être la tête d'un ministre ! . ; Va mainteniànt, 
pauvre Yorick, te poser sur la toilette d'une de nos 
belles; dis-lui qu'elle a beau se mettre un pouce de^ 
fard, qu'il faut qu'elle en vienne à cette gracieuse mé- 
tanâorphose ! Fais-la sourire à cette idée ! » Les plai- 
santeries de Molière, dans les Précieuses ridicules^ ont 
suffi pour corriger l'abus que, de son temps, on faisait 
du style métaphorique, et plus d'une fois le rire à 
battu en brèche les préjugés les plus nuisibles et les 
plus enracinés. Une plaisanterie bien ménagée rend 
vaines les difficultés qu'un sophiste s'efforce de nous 
opposer, et, en le rendant ridicule, lui fait perdre 
toute son autorité. Nos désirs eux-mêmes peuvent avoir 
intérêt à s'exprimer d'une façon plaisante ; les prières, 
les sollicitations sont souvent importunes; mais le 
moyen de rien refuser à celui dont la demande nous 
a fait rire et nous a tirés pour un moment de l'ennui ? 
Quoi de plus ingénieux que ce vers d'un pauvre diable 
au roi de France : 



DES CAUSES DU RIRE. 133 

Ton image est partout^ excepté dans ma poche 1. . . 

On a vu le rire désarmer la haine et la colère, et ar- 
racher à des juges la grâce d'un coupable. En un mot, 
la plaisanterie^ appliquée à un objet quelconque, a 
pour effet de rendre plus forte l'impression qu'il pro- 
duit sur nous : 

Ridiculum acri 
Fortins et melius magnas [^erumqne secat res» 

(Horace, mL X, 1. 1.) 

Mais , comme tout acte libre, elle est soumise aux 
lois de la morale ; elle est bonne ou elle est mauvaise. 
En général^ la plaisanterie n'a de valeur que dans la 
bouche des gens sérieux. 






f."^. 



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