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Full text of "Ostrovsky Victor Hoy Claire Mossad Un Agent Des Services Secrets Israéliens Parle"

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parle 



Claire Hoy 
Victor Ostrovsky 



Presses de la Cité 



Ce livre a une histoire. Le 12 septembre 1990, répondant à une 
requête de l'Etat d'Israël, un juge de New York estima qu'il devait 
être interdit à la vente sur tout le territoire des Etats-Unis. 
Selon le gouvernement de Tel-Aviv, l'ouvrage, écrit par un ex- 
agent des services secrets israéliens, "disséminait des informa- 
tions hautement confidentielles, susceptibles de mettre en péril 
les vies de plusieurs personnes employées par l'Etat d'Israël". 
C'était la première fois dans l'histoire des Etats-Unis qu'une 
puissance étrangère obtenait l'interdiction d'un livre. 
I^s partisans de la liberté d'expression se réjouirent donc 
lorsque ce jugement exorbitant fut repoussé en appel. L'accueil 
des lecteurs américains fut triomphal. Il faut dire que les révéla- 
tions abondent dans le livre. Et qu'elles font mal. Israël a bien sûr 
accusé Victor Ostrovsky d'être un traître à son pays. "Les idéaux 
pervertis que j'ai rencontrés dans l'organisation du Mossad, 
joints à la cupidité, la soif de pouvoir et le manque absolu de 
respect pour la vie humaine de ses dirigeants, m'ont incité à 
publier ce témoignage, répond-il. C'est par amour pour un Israël 
juste et libre que je raconte ma vie sans détour, et que j'ose 
affronter ceux qui ont pris la responsabilité de transformer le 
rêve sioniste en cauchemar." 
Qui a ton ? Qui a raison ? 
Au lecteur de juger. Sur pièces. 




DANS LA MÊME COLLECTION 
Yoram Binur, Brebis galeme. 

Guy Guglioita « Jeff Lecn, Les R»ts de la cocaïne ~ l'histoire 
secrète du carie] de Meddlin. 

Ion Mihai Paocpa, Hotizonr rouges. 

Péta- Scholl-Latour, Les Giunim d'Allah. 

David K. Shipler, L'Étoile et le Croissant. 



Claire H o y 
Victor Ostrovsky 



MOSSAD 



Un agent des services secrets 
israéliens parle 



Document 



Titre original : By Way oj Déception 

Traduit par Alexis Champon et Jacques Martînache 



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© Cîaire Hoy et Victor J. Ostrovsky. 1990. 
Publié par Stoddart Fublishing Co. Limited, Toronto. 
© Prrssrs de la Cité 1990 pour la traduction française 
ISBN 2*256-03371.3 



AVANT-PROPOS 



Révéler îe dessous des affaires que j'ai suivies pendant 
quatre ans comme agent du Mossad fut loin d'être chose facile. 

Issu d'un milieu de sionistes fei-vcnts, on m'a enseigné que 
l'État d'Israël était l'honnêteté même, que nous étions les 
David en^gés dans un combat sans fin contre un Goliath tou- 
jours plus gigantesque, et que nous ne devions compter sor 
personne pour nous protéger - sentiment renforcé par la pré- 
sence parmi nous des sui vivants de l'Holocauste. 

Nous, la nouvelle génération juive, la nation de retour sur sa 
terre sacrée après plus de deux mille ans d'exil, nous avions en 
charge le destin d'Israël. 

Ceux qui commandaient notre armée n'étaient pas de 
simples généraux, c'étaient nos champions, et nos chefe poli- 
tiques, des capitaines à la barre d'un glorieux navire. 

Je fus sélectionné et on m'accorda le privilège d'appartenir à 
une équipe qui, pour moi, représentait l'élite du Mossad. 
J'exultai. 

Mais les idéaux perveitis et le pragmatisme égocentrîque 
que j'ai rencontrés dans l'organisation, joints à la cupidité, la 
soif de pouvoir et le manque total de respect pour la vie 
humaine, m'ont incité â publier ce témoignage. 

C'est par amour pour un Israël juste et libre que je raconte 
ma vie sans détour, et que j'ose affronter ceux qui ont pris la 
responsabilité de changer le rêve sioniste en cauchemar. 

Le Mossad, service de renseignements auquel on a confié 
1a tâche de déterminer la conduite de nos dirigeants, a trahi 
sa mission. Complotant pour son propre compte afin de ser- 
vir ses intérêts peisonnels et mesquins, il a conduit le pays 



dans une impasse, avec comme seul hori2on la guerre 
totale. 

Je ne puis garder le silence plus longtemps, pas plus que je 
ne puis amoindrir la crédibilité de ce livre en cachant la réali té 
derrière des noms d'emprunt ou des identités falsifiées. Tome- 
fois, pour éviter de mettre leur vie en péril, j'ai désigné par des 
initiales les agents encore en activité. 

Aiea jacta est. 

Victor Ostrovsky, juillet Î990 



En plus de vingt -cinq ans de journalisme, j'ai appris qu'on ne 
devait jamais refuser d'écouter une histoire, aussi abracada- 
brante fût-elie, Et celle de Victor Ostrovsky me sembla 
incontestablement bizarre, du moins au début. 

Comme beaucoup de journalistes, j'en ai entendu plus d'un 
m'expliqucr d'un ton ému que son témoignage avait été étouffe 
par les soins maléfiques de la conspiration intergalactique 
martienne. D'un autre côté, tous les journalistes ont ressenti un 
jour ou l'autre l'ivresse que procure un tuyau, pour découvrir 
ensuite que le tuyau était crevé. 

Un après-midi d'avril 1988, jetais à mon poste habituel dans 
la galerie de la presse parlementaire à Ottawa, quand Victor 
Ostrovsky téléphona pour me dire qu'il était en possession 
d'une histoire de portée internationale susceptible de m'inté- 
resser. Je venais de publier Friends in hîigh Places, un best- 
seller controversé dans lequel je dévoilais des scandales 
compromettant l'actuel Premier ministre canadien et son gou- 
vernement. Victor me déclara qu'il avait aimé ma manière de 
traiter le sujet et que c'était ce qui l'avait décidé â s'adresser à 
moi. C n'entra pas dans les détails, mais me demanda de lui 
accorder quinze minutes dans un café. Au bout de trois heures, 
j'étais toujours suspendu â ses lèvres. Il faut dire que son his- 
toire en valait la peine. 

Mon premier réflexe, bien sûr, fut de penser : « Comment 
savoir si ce type esr bien ce qu'il prétend? » Une rapide enquête 
auprès de milieux autorisés, ajoutée à son désir de citer les 
vrais noms et sa propre mise en cause, me persuada qu'il était 
bien un authentique ex-katsa * du Mossad. 

Ce livre dérangera beaucoup de morde, il ne montre pas 
l'humanité sous son meilleur jour. Certains verront dans Victor 

* Voir glossaire eu fin de volume. 



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un traître à Israël. Peu importe. Quant â moi, je le considère 
comme un homme profondément convaincu que le Mossad est 
une bonne organistion qui a été corrompue, un idéaliste dont 
les rêves ont été détruits par une réalité implacable, quelqu'un 
qui croyait que le Mossad - comme d'ailleurs toute organis- 
tion gouvernementale - devait être publiquement responsable 
de ses actes. Même la CIA doit rendre des comptes à une 
assemblée d'élus. Pas le Mossad. 

Le V septembre 1951. le Premier ministre de l'époque, 
David Ben Gouiion, décida par décret la mise en place d un 
service de renseignement, le Mossad. indépendant du minis- 
tère des Affaires étrangères d'Israél. Et jusqu'à ce jour, bien 
que tout le monde connaisse son existence - des hommes poli» 
tiques s'enorgueillissent parfois de ses succès -, le Mossad reste 
une organisation fantôme. Il n'émarge pas, par exemple, au 
budget de l'État d'Israël. Et le nom de son responsable, tant 
qu'il est en poste, n'est jamais rendu public. 

L'un des thèmes de ce livre repose sur la conviction de Vic- 
tor que le Mossad échappe â tout contrôle, que le Premier 
ministre lui-même, pourtant officiellement responsable, n'a 
aucune autorité sur ses agissements, mais au contraire est 
souvent manipulé par le Mossad qui l'incite à approuver ou à 
entreprendre telle action dans l'intérêt de ceux qui dirigent 
l'organisation, et pas néc&sairement dans celui d'Israël. 

Par nature, un service de renseignements implique la plus 
grande discrétion, mais certains de ses rouages sont moins 
mystérieux dans d'autres pays démocratiques. Par exemple, le 
directeur de la CIA et ses adjoints sont d'abord nommés par le 
président des États-Unis, soumis à une audience publique 
devant une commission, du Sé at ( puis leur nomination doit 
encore être approuvée par un vote majoritaire au Sénat. 

Ainsi, le 28 février 1989. la commission présidée par David 
L. Boren se réunit dans la salle SH-216 du Sénat à Washington 
pour interroger un vétéran de la CIA. Richard J. Kerr. en vue 
de sa nomination au poste de directeur adjoint Avant même 
d'être entendu en audience publiique, Kerr dut remplir un 
questionnaire complet, explorant son passé personnel, ses 
connaissances universitaires et professionnelles, l'état de ses 
finances - y compris ses biens immobiliers, son salaire des cinq 
dernières années, ses créances éventuelles - et incluant des 
questions sur les organisations auxquelles i avait appartenu, 
ainsi que sur sa philosophie de la vie en général et des services 
secrets en particulier. 

A l'ouverture de l'audience, le sénateur floren déclara i[ue 



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c'était là une des rares occasions pour la commission de siéger 
en public. « Si dans d'autres pays, les activités des services de 
renseignements sont aussi sous le contrôle du pouvoir législa- 
tif, aucun d'eux n'a jamais atteint un tel degré de trans- 
parence. » 

La commission se réunit chaque trimestre pour étudier les 
programmes d'actions souterraines décidés par le président 
des États-Unis et tient des audiences extraordinaires chaque 
fois que le président engage une nouvelle mission secrète. 

« Bien que nous n'ayons pas de droit de veto» poursuivit le 
sénateur, les présidents ont, par le passé, écouté nos conseils et 
ont entrepris de modifier, ou d'annuler, des missions que la 
commission jugeait mal conçues, ou dont elle craignait des 
prises de risques inutiles.» 

En Isiaèl, même le Premier ministre, en principe respon- 
sable des services secrets, n'apprend qu'il y a eu mission 
secrète qu'une fois celle-ci terminée. Quant au public, il en est 
rarement averti et aucune commission ne surveille les activités 
du Mossad, ni ses agents. 

L'importance d'un contrôle politique des services de ren- 
seignements a été souligné par sir William Stephenson dans 
son introduction à A Mon Called Intrepid, où il démontre que le 
Renseignement est indispensable aux démocraties, qu'il les 
protège d'un désastre, et peut-être de leur totale desuxiction, 

« Parmi les arsenaux de plus en plus complexes qui proli- 
fèrent dans le monde, le Renseignement est une arme essen- 
tielle, peut-être même la plus importante, écrit-il. Mais c'est 
également, à cause du secret qui l'entoure, la plus dangereuse. 
Pour éviter les abus, on doit instaurer des garde- fous, les véri- 
fier sans cesse et les appliquer rigoureusement. Mais, comme 
dans toute entreprise, la personnalité et la sagesse de ceux qui 
en ont la charge sont déterminantes, La liberté des peuples 
repose entièrement sur l'intégrité des hommes qui contrôlent 
les services de renseignements. » 

L'histoire de Victor soulevait une autre question : comment 
un petit agent de l'Institut (ainsi nomme-t on le Mossad) pou- 
vait-il en savoir autant? Question judicieuse, Eh bien, la 
réponse est d'une simplicité enfantine. 

D'abord, le Mossad est une organisation minuscule. 

Dans son livre Gatnes oj Intelligence, Nigel West (pseudo- 
nyme du député britannique conservateur Rupert Alhson) 
raconte que le quartier général de la CIA à l-angley. qui est 
« tout bonnement signalé par un panneau sur la route George 
Washington, à la sortie de Washington. DC ». emploie environ 

10 



25 000 personnes, «l'écrasante majorité [d'entre elles] ne fait 
aucun effort pour cacher la nature de son travail ». 

West écrit aussi que les preuves réunies grâce aux transfuges 
soviétiques montrent que le principal directorat du KGB 
employait au moins 15 000 officiers dans le monde entier et 
près de « 3 000 à son quartier général de Teplyystan, juste au- 
delà du périphérique de Moscou, au sud-ouest de la capitale ». 
C'était dans les années 50. De récentes statistiques font état de 
plus de 250000 personnes employées parle KGB. Même Cuba, 
avec le DG1, possède 2 OOOagenis en poste dans ses missions 
diplomatiques. 

Le Mossad - croyez-le ou non - ne se compose que de 30 à 
35 officiers, ou katsa, réparas sur tout le globe. L'explication 
de ce nombre incroyablement bas repose, comme vous 
l'apprendrez dans ce livre, sur le fait que, à la différence des 
autres pays, Israél peut recruter, pai-mi la communauté juive 
internationale, des cadres dévoués, aux postes clefs. Israël dis- 
pose ainsi d'un réseau d'auxiliaires volontaires juifs, les saya- 
nim, unique au monde. 

Victor consignait dans un journal ses propres expériences, et 
bon nombre d'autres qu'on lui avait racontées. Si son ortho- 
graphe laisse à désirer, il possède en revanche une mémoire 
photographique des cartes, plans et autres données visuelles, 
indispensables à la réussite des opérations d'espionnage. Et 
grâce à la petite taille de l'organisation et aux liens étroits qui 
unissent ses membres, il a pu consulter les fichiers informa- 
tiques confidentiels et recueillir des récits de vive voix, ce 
qu'un jeune agent du CIA ou du KGB n'aurait jamais pu se per- 
mettre. Même lorsqu'ils étaient encore en période de forma' 
tion, ses camarades et lui pouvaient interroger l'ordinateur 
central du Mossad, et ils passaient de longues heures à étudier 
les moindres détails de vraies opérations du Mossad, le but 
étant d'enseigner aux jeunes recrues à préparer une opération 
en évitant les erreurs du passé. 

En outre, l'extraordinaire cohésion historique de la commu- 
nauté juive, sa conviction que, au-delà des divergences poli- 
tiques, tous les Juifs doivent être solidaires pour affronter 
l'ennemi, entraîne une confiance mutuelle entre les agents du 
Mossad qu'on ne retrouve pas chez ceux de la CIA ou du KGB, 
par exemple. Bref, ils se sentent libres de parler entre eux ... et 
ne s'en privent pas. 

J'aimerais remercier Victor, bien sûr, de m'avoir donné la 
chance de sortir de l'ombre cette histoire remarquable. Je vou- 
drais aussi remercier ma femme, Lydia, pour ses encourage 



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raents constants, alors même que la publication de ce livre m'a 
valu plus de soucis et de tracas que mes enquêtes politiques 
habituelles. 

Je tiens à ajouter que la Bibliothèque du Parlement d'Ottawa 
m'a été, comme toujours, d'une aide précieuse. 



Claire Hov, juillet 1990 



PROLOGUE 
L'OPÉRATION SPHINX 



Comment reprocher à Butrus Eben Halim d'avoir remarqué 
cette femme, blonde provocante aux pantalons moulant» et aux 
chemisiers ultra courts, assez suggestifs pour donner envie à 
n'importe quel homme d'en connaître davantage? 

Chaque jour, depuis une semaine, elle venait attendre l'auto- 
bus, à l'arrêt de Villejuif, dans la banlieue sud de Paris. 
Comme deux autobus seulement passaient là, l'un desservant 
les environs, l'autre reliant Paris, et ce pour quelques rares 
usagers, il aurait été difficile à Halim de ne pas la répéter. Or, 
il ne le soupçonnait pas, mais c'était justement là le but recher- 
ché. 

Nous étions en août 1978. La blonde avait, semblait-it, les 
mêmes horaires que lui. Elle était déjà là quand Halim arrivait 
pour prendre son autobus, et peu après, un homme élégam- 
ment vêtu, yeux bleus, teint clair, rangeait son coupé Ferrari 
66512 rouge contre le trottoir. Alors, la femme montait dans la 
voiture qui démarrait aussitôt. 

Halim, un Irakien, dont l'épouse, Samira. ne supportait plus 
son couple ni la vie monotone qu'ils menaient à Pans, passait 
le reste de son trajet solitaire à penser à cette femme. Et ce 
n'était pas le temps qui lui manquait. Halim n'était pas du 
genre à bavarder avec le voisin. En outre, les services de 
sécuiité irakiens lui avaient appris à emprunter un circuit 
détourné pour se rendre à son travail, et à en changer fré- 
quemment. Il n'avait que deux constantes : l'arrêt d'autobus de 
Villejuif. près de chez lui* et la station de métro Cité Universi- 
taire. Là, Halim prenait un nain pour Saclay, au sud-ouest de 
Paris, où il travaillait sur un programme top secret qui 
comportait la construction d'un réacteur nucléaire pour l'Irak. 



Un jour, l'autobus de la femme arriva avant la FeiTari. La 
blonde scruta la rue dans l'espoir d'apercevoir la voiture, puis 
haussa les épaules et monts. Le bus d'Halim avait été retardé 
par un « accident sans gravité > : une Peugeot avait malen- 
contreusement déboîté devant IuL 

Peu après, la Ferrari arriva. Le conducteur chercha la jeune 
femme des yeux et Halim. comprenant la situation, lui cria en 
français qu'elle avait pris le bus. Perplexe, l'homme répondit 
en anglais et Haï un répéta ses explications dans la même 
langue. 

Reconnaissant, le chauffeur demanda à Halim où il allait. Ce 
dernier répondit qu'il se rendait à la station Porte d'Orléans, à 
quelques minutes à pied de la Cité Universitaire, et le conduc- 
teur, Ran S. - qu'Halim ne connaîtrait que sous le nom de Jack 
Donovan, citoyen britannique - qui se dirigeait dans la même 
direction, offrit de l'y conduire. 

Pourquoi pas? se dit Halim en montant dans la voiture. 

Le poisson avait mordu à l'hameçon, et comme la chance 
était du bon côté, la suite prouva que le Mossad avait fait une 
belle pêche. 

L'opération Sphinx s'acheva de manière spectaculaire le 
7 juin 1981 quand des chasseurs bombardiers américains de 
l'aviation israélienne détruisirent le réacteur de recherche 
Tamouz 17 (ou Osirak) à Tuwaitha, à la périphérie de Bagdad, 
lors d'un raid audacieux en territoire ennemi, conclusion 
d'années d'intrigues, d'efforis diplomatiques, de sabotages et 
d'assassinats orchestrés par le Mossad pour retarder la 
construction de la centrale, toutes les tentatives pour faire 
avorter le projet ayant jusque-là échoué. 

Depuis que la France» à là suite du choc pétrolier de 1973. 
avait signé un accord pour procurer à l'Irak, alois son s«cond 
fournisseur de pétrole, un centre de recherches nucléaires, 
l'inquiétude grandissait en Israël La crise avait accentué Tinté* 
réî pour le nucléaire en tant que source alternative d'énergie, 
et les pays qui construisaient les centrales intensifiaient consi- 
dérablement leurs efforis commerciaux. A l'époque, la France 
voulait vendre à l'Irak un réacteur nucléaire de 700 méga- 
watts. 

L'Irak insistait sur l'utilisation pacifique du réacteur, sup- 
posé fournir de l'électricité pour Bagdad. Israël craignait de 
son côté, et non sans fondement, quil serve à fabriquer des 
bombes atomiques destinées à l'anéantir. 



14 



Les Français avaient accepté de fournir de l'uranium enrichi 
à 93 % provenant de leur usine d'enrichissement de Pierrelatte 
pour le fonctionnement de deux réacteurs. La France accepta 
aussi de vendre à l'Irak quatre charges de combustible : un 
total de 67 kilogrammes d'uranium enrichi, assez pour fabri- 
quer au moins quatre bombes nucléaires. Jimray Carter, alors 
président des Etats-Unis, avait fait de la non-prolifération 
nucléaire le cheval de bataille de sa politique étrangère, et les 
diplomates américains harcelaient les Français et les Irakiens 
pour qu'ils modifient leur projet. 

Les Français prirent conscience des intentions de l'Irak 
quand ce pays refusa leur offre de substituer à l'uranium enri- 
chi un combustible moins dangereux appelé « caramel », pou* 
vant produire de 1 énergie nucléaire mais pas la bombe ato- 
mique. 

L Irak resta inflexible. Un marché est un marché. Lors d'une 
conférence de presse à Bagdad en juillet 1980, l'homme fort du 
régime, Saddam Hussein, ironisa sur les inquiétudes d'Israël 
en rappelant que quelques années auparavant « les milieux 
sionistes d'Europe raillaient les Arabes qui étaient, disaient-ils, 
un peuple arriéré tout juste bon à chevaucher des chameaux 
dans le désert. Regardez comment, aujourd'hui, ces mêmes 
milieux prétendent sans sourciller que l'Irak est a la veille de 
fabriquer une bombe atomique ». 

La certitude que l'Irak était sur le point d'y parvenir à la fin 
des années 70 décida AMAN, le service d'espionnage de 
l'année israélienne, à adresserune note classée* noire *, autre- 
ment dit top secret, à Tsvy Garnir, ancien général de l'armée, 
un homme grand et mince à ta calvitie naissante, alors chef du 
Mossad. AMAN voulait des informations précises sur les dif- 
férentes étapes du projet irakien. Zamir convoqua donc David 
Biran, chef du Tsomet, service de recrutement du Mossad. 
Ensuite, Biran, professionnel du renseignement, homme replet 
et dandy notoire, enjoignit aux chefs de ses services de trouver 
au plus vite un contact irakien au centre d'études nucléaires de 
Saday. 

Deux jours de recherches intensives ne donnèrent rien. Biran 
fit alors appel au chef de la section parisienne, David Arbei 
officier de carrière du Mossad. polyglorte, et lui précisa tous 
les détails de sa future mission. La section parisienne est. 
comme toutes les autres, située dans les sous-sols de l'ambas- 
sade. En tant que responsable du Mossad, Arbel est le supé- 
rieur hiérarchique de l'ambassadeur lui-même. Les agents du 
Mossad contrôlent la valise diplomatique, et épluchent tout le 



15 



courrier qui passe par J'ambassade. Ils ont aussi pour mission 
de ménager des planques, appelées «lieux opérationnels». 
Ainsi, la section de Londres est-elle propriétaire de plus d'une 
centaine d'appartemen» et locataire d'une cinquantaine 
d'autres. 

Paris possède aussi son lot de soyanim, auxiliaires volon- 
taires juifs de tous horizons, et l'un d eux, dont le nom de code 
était Jacques Marcel, travaillait au service du personnel du 
centre atomique de Saclay. Si la mission n'avait pas été si 
urgente, on ne lui aurait pas demandé de fournir des docu- 
ments originaux. Il aurait transmis l'information verbalement, 
ou aurait photocopié les documents. Dérober un document 
comporte des risques et fait courir un danger inutile au sayan. 
Mais cette fois-ci, le Mossad décida que 1 original était indis- 
pensable, d'autant que les noms arabes prêtent à confusion (il 
n'est pas rare que les ressortissants arabes utilisent des noms 
différents en fonction du contexte). Donc, afin d'être sûrs de 
leur coup, les Israéliens demandèrent à Marcel de subtiliser la 
Jiste des Irakiens travaillant au centre- 
Marcel, qui devait assister à une réunion â Paris la semaine 
suivante, reçut l'ordre de laisser la Jiste en question dans le 
coffre de sa voiture, parmi d'autres papiers qu'il emportait 
pour cette occasion. La veille au soir, il fournit un double de la 
clé de son coffre à un katsa (officier traitant) du Mossad qui 
l'avait contacté pour lui donner ses instructions. Marcel devait 
se rendre en voiture à l'École militaire et prendre une rue adja- 
ceote à une heure convenue. Là, il verrait une Peugeot rouge 
avec un autocollant particulier sur la lunette arrière, La voi- 
ture aurait élé louée la veille et laissée en stationnement toute 
Ja nuit devant un café pour garder une place de parking, pré- 
caution indispensable à Paris. Suivant les instructions, Marcel 
devait faire le tour du pâté de maisons, et lorsqu'il arriverait de 
nouveau à la hauteur de la Peugeot, celle-ci déboîterait pour 
lui laisser la place. Ensuite, il devait tout simplement se rendre 
à sa réunion en laissait le document dans son coffre. 

Les employés qui travaillent dans certains secteurs sensibles 
étant susceptibles d'être contrôlés à tout moment le Mos»d 
fila Marcel, â son insu, le jour de son rendez-vous. Après s'être 
asurés qu'il n'était pas sous surveillance, deux agents du Mos- 
sad prirent le document et entrèrent dans le café. Pendant que 
l'un d'eux commandait les consommations, l'autre descendit 
aux toilettes. Là» il sortit de sa veste un appareil photo spécial 
muni d'un trépied escamotable. Cet appareil permet de gagner 
du temps car la mise au point est réglée d'avance. Il utilise des 



16 



cartouches fabriquées par la section photo du Mossad, et per- 
mettant de prendre jusqu'à cinq cents clichés sur la même pel- 
licule. Une fois le trépied déplié, l'opérateur glisse la feuille à 
photographier sous l'appareil et, à l'aide d un déclencheur 

Îiu'il tient entre les dents, peut prendre le cliché, remplacer 1 a 
mille par une autie avec ses mains libres et ainsi de suite. 
Après avoir photographié les trois pages, l'homme remonta, 
sortit du café, remit le document dans le coffre de Marcel et 
s'en alla. 

La liste des noms fut immédiatement envoyée par ordina- 
teur au bureau chargé de Paris à Tel-Aviv en utilisant le sys> 
tème du double codage en vigueur au Mossad. On attribue un 
nombre à chaque syllabe. Supposons que le nom soit Abdul, 
t Ab * aura le chiffre sept, par exemple, et « dut » le nombre 
vingt et un. Pour compliquer les choses, chaque nombre est 
doté d'un code - soit une lettre, soit un autre chiffre - et le 
code est changé toutes les semaines. Outre ces précautions, 
chaque message est délivré par moitiés. L'un contiendra le 
code du code pour « Ab» et l'autre, le code du code pour 
« dul ». De la sorte, en cas d'tnîercepfioû d'un message, celui-ci 
ne signifierait rien pour celui qui parviendrait à le décoder. 
C'est ainsi que la liste complète des Irakiens travaillant à 
Saclay fut transmise à Tel-Aviv en deu fois. 

Dès que les noms des employés et leurs postes respectifs 
furent décodés â Tel-Aviv, ils furent communiqués au dépaite- 
ment de recherche du Mossad, mais là encore, le Mossad 
n'avait pas grand-chose dans ses dossieis, parce que le person- 
nel irakien de Saclay était composé de scientifiques, qui 
n'avaient pas été considérés comme dangereux auparavant. 

Le chef du Tsomet donna donc carte blanche à la section 
parisienne pour trouver une proie au plus vite. Et voilà com- 
ment ils tombèrent sur Butins Eben Halim La suite prouva 
que la chance leur avait souri, mais au départ, il fut choisi uni- 
quement parce qu'il était le seul chercheur irakien à avoir 
donné son adresse personnelle. Ce qui signifiait que les autres 
étaient plus prudents, ou qu'ils vivaient dans des quartiers 
proches de l'usine. D'autre part, Malim était marié, ce qui était 
le cas de la moitié des Irakiens, mais le couple n'avait pas 
d'enfant. Un Irakien de quorantedeu ans sans enfant, ce 
n'était certainement pas la marque d'un mariage heureux. 

Maintenant qu'ils avaient défini leur cible, la difficulté était 
son recrutement, d'autant que Tel-Aviv avait spécifié qu'il 
s'agissait d'une opération ain èfës, en d'autres termes: l'échec 
était rigoureusement exclu. 



1? 



Deux équipes furent désignées pour mener à bien l'opéra- 
lion. 

La première, de la branche yarid, était chargée de la sécurité 
en Europe. EJle devait établir l'emploi du temps d'Halim ainsi 
que celui de sa femme, Saisira, vérifier qu'il ne faisait pas 
l'objet d'une surveillance de la part des Français ou des Ira- 
kiens, et louer un appaitemeni dans le voisinage par l'infer- 
raédiaire d'un sayan « immobilier». Un des sayanim de Paris 
travaillait dans l'immobilier; on s'adressait à lui lorsqu'il fallait 
louer discrètement un appartement dans un quartier donné. 

La deuxième équipe, appartenant à la branche neviot, 
s'occupait de l'appartement de la cible ; cambriolage, installa- 
tion d'écoutes - un «bois » si l'instrument devait être camouflé 
dans un meuble, ou un « verre » s'il s'agissait d'écoutes télé- 
phoniques. 

La branche yarid du département de sécurité se compose de 
trois équipes de sept à neuf membres chacune. Deux travaillent 
à l'étranger et une en Israël. Choisir une équipe déclenche tou- 
jours uq marchandage difficile, car chacune considère son tra- 
vail comme vital. 

La branche ncviai comporte également trois équipes de spé- 
cialistes rompus à l'art de faire parler les objets, ce qui 
implique effractions, photographies de documents, installa- 
tions de micros dans les pièces ou les immeubles sans laisser 
de traces. Ces équipes possèdent par exemple, les passe- 
part out de la plupart des hôtels européens, et elles améliorent 
sans cesse leur équipement pour ouvrir les portes à fermeture 
électronique, cartes magnétiques, codes, etc. Les chambres de 
certains hôtels sont maintenant protégées par des portes qui 
s'ouvrent sur présentation des empreintes digitales des clients. 

Une fois les micros installés dans l'appartement d'Halim, un 
agent du Shickluî (service des écoutes) eut pour tâche de véri- 
fier et d'enregistrer les conversations. Une première cassette 
fut expédiée au quartier général à Tel-Aviv, où le dialecte uti- 
lisé fut disséqué. Ensuite on dépêcha à Paris un marais, ou 
agent d'écoute familiarisé avec ceoe langue, pour poursuivre 
la surveillance électronique et procurer à la section parisienne 
une traduction immédiate. 

A ce stade de l'opération, le Mossad ne possédait encore 
qu'un simple nom et uneaJreœe. Il n'avait même pas de pho- 
tos de l'Irakien et aucune certitude quant à son utilité L'équipe 
yarid commença la surveil ance de l'immeuble depuis la rue et 
grâce à une planque dans un appartement voisin. Il s'agissait 
de savoir à quoi ressemblaient Halim et sa femme. 



18 



Le premier vrai contact eut lieu deux jours plus tard. Une 
Jeune femme séduisante aux cheveux taillés à la garçonne, et 
qui se faisait appeler Jacqueline, frappa à la porte d'Halim. En 
réalité, elle se nommait Dina. Elle était uq agent yarid chargé 
d'Identifier l'épouse et de la décrire ensuite à ses équipieis 
pour que la surveillance proprement dite puisse commencer. 
Diru se présenta comme démarcheuse en parfumerie, ce qui 
n'était, bien sûr, qu'une couverture. Attaché-case et carnet de 
commande â la main, elle avait déjà sonné aux autres portes de 
l'immeuble de trois étages pour proposer ses articles, afin 
d'éloigner les soupçons. Elle avait pris soin d'arriver chez 
Halim avant que celui-ci ne rentre de son travail. 

Comme les autres femmes de l'immeuble, Samira se laissa 
lenier par l'offre de Jacqueline, ce qui n'avait rien de surpre- 
nant, les parfums proposés étant bien meilleur marché que 
chez les détaillante. Les clientes devaient payer la moitié au 
comptant et le reste à la livraison, avec la promesse d'un 
cadeau surprise pour chaque achat. 

Mieux même, Samira invita Jacqueline à entrer et lui ouvrit 
Son cœur : son mari manquait d'ambition, elle qui venait d'une 
famille aisée en avait axez de vivre sur sa fortune personnelle. 
Mais - coup de chance - elle rentrait en Irak dans deux 
semaines, auprès de sa mère qui devait subir une grave inter- 
vention chirurgicale. Ainsi, son mari sciait seul et vulnérable. 

« Jacqueline», qui prétendait être une étudiante issue d'une 
bonne famille du sud de la Fiance, et vendre du parfum pour 
tfe faire de l'argent de poche, écouta avec sympathie les 
doléances de Samira. Sa tâche initiale consistait seulement à 
identifier la femme, mais ce succès dépassait ses espérances. 
Au cours d'une surveillance, chaque détail est rapporté et 
débattu en réunion, à la planque où l'équipe récapitule les 
Informations de la journée et décide de l'étape suivante. Cela 
signifie des heures de discussion acharnée. Les membres de 
l'équipe fument comme des pompiers, engloutissent des litres 
de café et l'atmosphère de la planque s'alourdit au fil des 
heures. 

Lors d'une de ces réunions il fut décidé d'exploiter le lien de 
sympathie que Dîna (Jacqueline) avait établi avec Samira. On 
la chargea donc d'éloigner l'Irakienne de son appartement à 
deux reprises. La première pour que l'équipe puisse détet mi- 
ner où cacher les micros et la deuxième pour les installer. Il 
fallait donc entrer dans l'appartement, prendre des photos, des 
mesures, des échantillons de peinture, pour permettre la fabri- 
cation d'une réplique exacte de l'objet où le micro serait placé. 



19 



Comme tout ce qu'entreprend le Mossad, le critère principal 
est de réduire les risques. 

Lors de sa première entrevue avec Jacqueline, Samira s'était 
plainte de ne pas trouver un bon coiffeur pour se faire teindie 
les cheveux dans son quartier. Lorsqu'elle revint deux jours 
plus tard avec la marchandise (cette fois-ci peu avant qu'Halim 
rentre du centre atomi que, afin de voir â quoi il ressemblait), 
Jacquel ine paria de son coiffeur qui tenait un salon à la mode 
Rve gauche. 

- J'ai dit deux mots à André et il sera ravi de s'occuper de 
vos cheveux déclaiat-elte. Seulement il faudra que vous y 
alliez deux ibis il est un peu spécial, vous savez. Ça me feiait 
plaisir de vous y emmener. 

Samira sauta sur l'occasion. Son mari et elle n'avaient pas de 
vrais amis dans le quartier, et une vie sociale étriquée. 

La perspective de passer deux après-midi en ville, Ion de 
l'insupportable monoton e de son appartement, l'enchantait. 

Comme cadeau surprise pour son achat de parfum. Jacque- 
line offrit à Samira un porte-clefs fantaisie avec une petite 
boucle pour chaque clef. 

- Donnez-moi votre clef, dit-elle, je vais vous montrer com- 
ment ça fonctionne. 

Samira ne vit pas Jacqueline introduire la clef qu'elle lui ten- 
dait dans une petite boite de cinq centimètres, identique au 
cadeau surprise, mais remplie de pâte à modeler recouverte de 
talc pour que la clef n'attache pas. En fermant la boite sur la 
clef on obtenait, par une pression ferme, une empreinte par- 
faite pour la fabrication d'un double. 

L'équipe neviot aurait pu pénétrer sans clef dans l' apparte- 
ment, mais pourquoi prendre des risques inutiles quand on 
peut entrer chez quelqu'un comme chez soi? Une fois à l'inté- 
rieur, il suffit de caler une chaise entre la poignée et le plan- 
cher, de sorte que si quelqu'un parvient à déjouer la surveil- 
lance et tente d'ouvrir la porte, il pensera que le verrou est 
coincé et partira chercher de l'aide, ce qui laissera à ceux de 
l'intéiieur le temps de s'enfuir sans être vus. 

Dès qu'Halim fut identifié, l'équipe yarid entreprit une « fila- 
ture immobile», une méthode pour découvrir l'emploi' du 
temps d'un individu sans se taire lemarquer. Voici le procédé: 
un homme se poste piès de chez la cible et surveille la route 
qu'elle emprunte, mais sans la suivre. Quelques jours plus tard, 
un autre homme se poste un peu plus loin et fait de même. Et 
ainsi de suite. Dans le cas d'Haim, qui prenait tous les jours le 
bus au même endroit, ce fut un jeu d'enfant. 



20 



Grâce aux écoutes, l'équipe apprit exactement quand Samira 
devait s'envoler pour l'Irak. Elle surprit également une 
conversation où Halim lui expliquait qu'il était convoqué à son 
ambassade pour un contrôle de sécurité, ce qui incita le Mos- 
sad à redoubler de prudence. Mais ils ne savaient toujours pas 
comment ils a liaient le recruter et ils n'avaient pas le temps de 
s'assurer qu'Halim accepterait de coopérer. 

L'idée d utiliser un oter. un Arabe payé pour contacter un 
autre Arabe, fut écartée par la commission de sécurité, qui 
trouvait les risques trop grands dans un cas comme celui-ci . lis 
n'avaient pas le droit à I erreur. L'espoir que Dîna (Jacqueline) 
puisse atteindre Halim par l'interToédiairedesa femme fut vite 
abandonné. Après le deuxième rendez-vous chez le coiffeur, 
Samira ne voulut plus entendre parler de Jacqueline. 

- Oh! j'ai bien vu comment tu la regardais! hurla Samira au 
cours d'une de ses incessantes récriminations. Ce n'est pas 
parce que je vais m' absenter que lu dois en profiter. Je te 
connais bien, va! 

C'est ce qui les décida à mettre au point le scénario de la 
blonde à l'arrêt d'autobus, avec le katsa Ran S dans le rôle de 
Jack Donovan, l'Anglais distingué, La Ferrari de location et 
l'apparente richesse de Donovan feraient le reste. 



La première fois qu'il fit le trajet avec Donovan, Halim ne 
parla pas de son travail. 11 prétendit poursuivre ses études - 
plutôt vieux pour un étudiant, pensa Ran. II fit allusion au 
départ de sa femme, dit apprécier la bonne chère, mais, en b*n 
musulman, il ne buvait pas. 

Donovan resta aussi vague que possible pour se ménager une 
plus grande liberté de scénario. Il déclara qu'il travaillait dans 
l'import-export et proposa à Halim de l'inviter dans sa villa à 
la campagne ou à dîner en ville quand sa femme serait partie. 
Halim ne s'engagea à rien. 

Le lcadcma n matin, la blonde était de retour et Donovan 
passa k prendre. Le jour suivant, Donovan arriva dans sa Fer- 
rari', mais pas la fille, et il offrit de nouveau à Halim de le 
conduire en ville, proposant cette fois-ci de s'arrêter prendre 
un café. A propos de sa séduisante compagne, Donovan expli- 
qua : 

- Oh! c'est une Bile que j'avais draguée comme ça? Elle 
commençait à devenir exigeante, alors je l'ai larguée. Dom- 
mage, elle avait des côtés formidables... vous voyez ce que je 
veux dire? Enfin, ce ne sont pas les filles qui manquent, mon 
vieux! 



21 



Halim ne parla pas de son nouvel ami à Samira. Il préférait 
garder le secret. 

Après le départ de Samira, Donovan qui maintenant passait 
prendre Halim régulièrement, et qui devenait de plus en plus 
amical, annonça qu'il devait s'absenter pour une dizaine de 
jouis.. Un voyage d affaires en Hollande. Il donna sa carte pro- 
fessionnelle à Halim - une couverture, bien sûr, mais Je bureau 
existait réellement, occupé par une secrétaire au cas où Halim 
téléphonerait ou déciderait de passer. Il était situé dans un 
immeuble rénové en haut des Champs-Élyxées. 

Pendant tout ce temps, Ran (Donovan) habitait en fait à la 
planque et apiès chaque entrevue avec Halim, il décidait avec 
le chef de la secdon, ou son adjoint, des détails de l'étape sui- 
vante. Par ailleurs, il écrivait ses rapports, lisait les trajiscripv 
tions des écoutes, en vérifiant chaque scénario possible. 

Pour se rendre â la planque. Ran taisait us détour pour 
s'assurer qu'il n'était pas suivi. Une fois arrivé, il échangeait 
son passeport britannique «Outre ses vrais papiers. Il écrivait 
ensuite deux rapports, l'un, informatif, où il récapitulait tout 
ce qui s'était dit pendant l'entrevue. L'autre, opérationnel, 
répondait aux cinq questions : Qui? Quoi? Quand? Où? Pour- 
quoi? Un rapport opérationnel est ensuite coupé en deux pour 
le rendre indéchiffrable. Par exemple, le premier dira: «J'ai 
rencontré untel à », et le lieu sera inscrit dans le second rap- 
port, et ainsi de suite, On attribue à chaque personne deux 
noms de code qu'elle-même ignore : un code informatif et un 
code opérationnel. 

La prudence dans les transmissions est le principal souci du 
Mossad. Ils savent de quoi ils sont capables et ils tiennent 
compte du fait que les autres pays en sont capables aussi 

Samira partie. Halim changea ses habitudes : il traîna en 
ville après son travail, dînant seul dans un restaurant ou 
s'-offjant le cinéma. Un soir, il téléphona à son ami Donovan et 
laissa un message. Donovan le rappela trois jours plus tard. 
Comme Halim avait envie de sortir, Donovan l'emmena dîner 
dans un cabaret chic et insista pour payer l'addition. 

Halim ne dédaignait plus l'alcool. Au coius de la soirée, 
Donovan exposa les grandes lignes d'un de ses projets, qui 
consisiait à revendre à des pays africains de vieux coniainers 
de cargo, pour leur servir d'habitat'ions, 

- Il y a des coins d'une pauvreté incroyable là-bas. expliqua 
Donovan. Alors ils font des trous dedans, ça leur sert de portes 



22 



et de fenêtres et ils vivent à l'intérieur) J'ai un tuyau sur une 
cargaison à Toulon que je peux avoir pour trois fois rien. J'y 
descends ce week-end, pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi? 

- Je ne connais rien aux affaires, protesta Halim, je te déran- 
gerais plus qu'autre chose. 

- Pas du tout. Ça fait un sacré bout de chemin pour aller là- 
bas et revenir, je serais ravi d'avoir de la compagnie. On cou- 
chera à Toulon et on sera de retour dimanche. De toute façon, 
qu as-tu d'autre a faire? 

Le plan faillit échouer parce que le sayan de Toulon se 
dégonflaau dernier moment Un katsa le remplaça danslerôle 
'e « l'homme d'affaires » supposé vendre les containers à 
novan. 

Pendant que les deux autres discutaient du prix, Halim 
remarqua qu'un des containers, qu'on avait hissé avec une 
gnie, avait le socle rouillé (ils l'étaient tous, d'ailleurs, et Dono- 
van espérait que l'Iraki en s'en apercevrait). Halim le fit dis- 
crètement remarquer à Donovan, lui permettant ainsi de négo- 
cier un rabais sur quelque mille deux cents containers. 

Ce soir-là, au diner, Donovan offrit 1 000 dollars à Halim. 

- Vas-y. prends-les, insista-t-il Tu m'en as fait économiser 
bien davantage en m'avertissant qu'ils étaient rouillés. Ça ne 
changeia rien à la revente, mais le type ne pouvai t pas le 
deviner. 

Halim comprit soudain que son nouvel ami pouvait non seu- 
lement hu procurer du bon temps, mais aussi lui faire gagner 
de l'argent. Pour le Mossad, qui sait que l'argent, le sexe, cer- 
taines motivations psychologiques, ou ces trois facteurs réunis, 
permettent de tout obtenir, leur homme était définitivement 
accroché. L'heure était venue de passer aux choses sérieuses 
(tachtess) avec Halim. 

Certain qu'Halim avait une confiance absolue dans sa cou- 
verture, Donovan invita l'Irakien dans sa suite de l'hôtel 
Sofitd-Bourbon au 32, rue Saint-Dominique. Il avait pris soin 
de faire venir une jeune call-girl, Marie-Claude Magal. Après 
avoir commandé le dîner, Donovan annonça qu'il devait 
s'absenter pour une affaire urgente et sortit en laissant un taux 
télex sur la table, au cas où Halim aurait un doute. 

- Je suis vraiment désolé, mon vieux, dit-il en partant Mais 
que ça ne t'empêche pas de t 'amuser... A bientôt! 

Halim et la fille ne se firent pas prier, et pour s'amuser. Us 
s'amusèrent i Leurs ébats furent filmés, pas uniquement pour 
un éventuel chaniage, mais aussi' pour savoir ce qu'Halim 
feiait ou dirait. Un psychiatre israélien analyserait avec minu- 



23 



rie les moindres feits et gestes d'Halim consignés dans les rap- 
ports, et découvrirait bientôt le me Heur moyen d'aborder 
l'Irakien. Un Israélien, ingénieur en physique nucléaire, était 
prêt à intervenir, Lu aussi. On allait bientôt avoir besoin de son 
concours. 

Deux jouis plus tard, Donovan appela Halim. Assis devant 
un café, Halim s'aperçut tout de suite que son ami avait des 
soucis. 

- J'ai une occasion du tonnerre, expliqua Donovan. Une 
société allemande vend des tubes pneumatiques qu'on utilise 
dans le transport de matériel radioactif destiné à la recherche 
médicale. Il y a une fortune à gagner, mais c'est un domaine 
auquel je ne connais rien. On m'a présenté un spécialiste 
anglais qui est d'accord pour vérifier les tubes. Mais il est très 
cher, et puis il ne m'inspire pas confiance. Je crois bien qu'il 
est de mèche avec les Allemands. 

- Je pourrais peut-être t'aider, proposa Halim. 

- Je te remerc e, mais c'est d'un scientifique chevronné dont 
j'ai besoin. 

- Justement, c'est mon cas. 

- Comment ça? s'étonna Donovan. Je te croyais étudiant. 

- Oui, c'est ce que fêtais obligé de te dire parce que je suis 
Ici en mission spéciale. Je suis sûr que je pourrais t'aider. 

Ran raconta plus tard que lorsque Halim avoua sa fonction 
véritable, il eut l'impression qu'on lui pompait le sang et qu'on 
lui injectait de la glace à la place, et qu'ensuite on drainait la 
glace pour lui injecter de l'eau bouillante. Ça y était, ils 

I avaient! Mais Ran devait cacher son émotion. Il fallait absolu- 
ment qu'il se calme. 

- Écoute, je dois les rencontrer â Amsterdam ce week-end. 

II faut que je parte un jour ou deux plus tôt, mais que dirais-tu 
si je t'envoyais mon avion privé samedi' matin? 

Halim accepta. 

- Tu ne le regretteras pas, promit Donovan. Si ces machins 
sont en bon état, il y a un sacré paquet à se faire. 

L'avion, frappé pour la circonstance du logo de la société de 
Donovan, était un Learjet envoyé tout exprès d'Israël. Le 
bureau à Amsterdam appartenait à un riche entrepreneur juif 
Ran ne voulait pas passer la frontière en compagnie d'Halim 
car il voyagerait avec ses vrais papiers, ce qui év (ai t les risques 
inutiles lorsqu'on franchissait une douane. 

Quand Halim aniva au bureau d'Amsterdam dans la limou- 
sine qui était venue le chercher à l'aéroport, les autres étaient 
déjà là. Les deux hommes d'affaires étaient le katsa Itsik E. et 



24 



Benjamin Goldstein, un savant israélien spécialiste de physique 
nucléaire et possédant un passeport allemand. Ce dernier avait 
apporté un des tubes pneumatiques pour qu'Halim l'examine. 

Après quelques prélimioaires, Ran et Itsik sortirent sous pré- 
texte de discuter l'aspect financier, laissant les deux savants 
seuls pour parler technique. Grâce à leurs intérêts scientifiques 
communs, les deux hommes sympathisèrent rapidement et 
Goldstein demanda à Halim d'où kîi venait une telle connais* 
sance de l'industrie nucléaire. Ce n'était qu'un ballon d'essai, 
mais Halim, toute défense baissée, lui confia lotit de son tra- 
vail. 

Plus tard, quand Goldstein raconta l'aveu d'Halim à Itsik, ils 
décidèrent dmviter ensemble le naïf Irakien à dîner. Ran trou- 
verait une excuse pour ne pas venir, 

Au cours du repas, les deux hommes exposèrent les grandes 
lignes d'un projet sur lequel ils travaillaient: vendre des cen- 
trales nucléaires à des pays du tiers monde - pour un usage 
pacifique, bien entendu. 

- Votre projet de centrale serait un excellent prototype pour 
ces pays, déclara Itsik. Si vous pouvez nous en fournir les 
plans, une fortune nous attend. Mais cela doit rester entre 
nous. Si Donovan l'apprend, il voudra sa part. Nous avons les 
contacts et vous, la technologie, Donovan ne nous sert à rien. 

- Ça m'ennuie beaucoup, protesta Halim. Dovonan a été très 
généreux. Et puis, c'est... euh... c'est dangereux. 

- Mais non, il n'y a aucun risque, assura Itsik. Vous avez 
accès aux plans, nous vous demandons seulement de les 
copier. Ni vu ni connu, et vous serez bien payé. D ailleurs, ce 
sont des pratiques courantes. 

- Oui, j imaginej dit Halim, toujours indécis mais intéressé à 
l'idée de gagner une fortune. Mais que faites-vous de Dono- 
van? Ça ne me plaît pas d'agir derrière son dos» 

- Croyez-vous donc qu'il vous fait profiter de tous ses 
contrats? Ne vous inquiétez pas, il ne le saura pas. Ça ne vous 
empêchera pas de rester amis et de continuer à faire des 
affaires avec lui. Comptez sur nous, nous ne lui dirons rien, 
d'autant qu'il exigerait sa part s'il savait. 

Ils le tenaient bien. La perspective de s'en mettre plein les 
poches était trop tentante. Halim avait confiance en Goldstein 
et se disait qu'après tout, il ne s'agissait tout de même pas de 
les aider à fabriquer une bombe. Et puis, Donovan ne l'appren- 
drait jamais, alors? 

Halim venait d'être officiellement recruté, et comme tant 
d'autres, il l'ignorait encore. 



25 



Donovan le paya 8 000 dollars pour son aide technique, et le 
jour suivant, après avoir fié té l'événement dans sa chambre 
avec une call-girl de luxe, c'est un Irakien béat qui regagna 
Paris en jet privé. 



A ce stade, il fallait que Donovan se retire du circuit pour 
soulager Halim d'une situation embarrassante. H disparut 
donc en laissant toutefois un numéro de téléphone à Londres, 
pour le cas où Halim voudrait le joindre. Il prétendit que des 
affaires le retenaient en Angleterre et qu'il ignorait combien de 
temps il resterait absent 

Deux jours plus tard, Halim rencontra ses nouveaux associés 
à Paris. Iitik. plus entreprenant que Donovan, voulait les plans 
de la centrale atomique irakienne» les précisions sur son 
implantation, sa capacité et le programme exact des travaux de 
construction. 

Au début, l'Iraki en se plia de bonne grâce à leurs exigences. 
Les deux Israéliens lui enseignèrent la photocopie «. feuille sur 
feuille *- On place un papier spécial sur le document à copier, 
maintenu par le poids d'un livre ou de tout autre objet pendant 
plusieurs heures. Le papier s'imprègne de l'image, tout en gar- 
dant l'apparence d une feuille ordinaire, mais après traite- 
ment; l'image inversée du document copié apparaît. 

Plus iKik sourirait à Halim des informations, qu'il lui rétri- 
buait largement, plus l'Irakien développait les signes de ce 
qu'on appelle « le syndrome de l'espion *<: sueurs chaudes et 
froides, poussées de fièvre, insomnies, agitation... d'authen- 
tiques symptômes physiques dus à la peur de se faire prendre. 
Et plus la collaboration dure, plus on en craint les consé- 
quences. 

Que faire? Halim pensa tout de suite à son ami Donovan. Il 
saurait, lui. Il connaissait des gens qui évoluaient dans de 
hautes sphères mystérieuses. 

- Aide-moi, je t'en supplie, implora Halim quand Donovan 
répondit à son message. J ai des ennuis, maks je ne peux pas en 
parler au téléphone. J'ai besoin de ton aide- 

- C'est à ça que servent les amis, assura Donovan. 

Il serait à Paris dans deux jours et lui donnait rendez-vous à 
sa suite du Softtel. 

- Je me suis fait piéger, se lamenta Halim après l'aveu du 
marché secret qu'il avait conclu avec la firme allemande à 
Amsterdam. Je suis navré. Tu as été un véritable ami pour moi, 
mais je me suis laissé tenter par l'argent. Ma femme me 



26 



reproche toujours de ne pas en gagner assez, de manquer 
d'ambition, alors j'ai sauté sur l'occasion. Je me suis conduit 
comme un paifait égoïste doublé d'un imbécile. Je t'en prie, 
pardonne-moi et aide-moi. 
Donovan se montra magnanime. 

- Ne t'en fais pas, c'est ça les affaires! fit-il. 

Mais il insinua que les Allemands étaient peut-être des 
agents de la CIA. 
Halim en fut abasourdi. 

- Mais... mais, je leur ai dit tout ce que je savais, s'écria-t-il 
(ce que Ran entendit avec joie). Et ça ne leur suffit pas! 

- Voyons, laisse-moi réfléchi r. /aï des relations. De loute 
façon, tu n'es pas le premier à être piégé par l'aigent, Détends- 
toi et offre-toi du bon temps. Les choses sont rarement aussi 
graves qu'on le croit à première vue. 

Ce soir-là Donovan et Halim allèrent dîner et boire quelques 
verres ensemble. En fin de soirée. Donovan paya une nouvelle 
call-girl pour Halim. 

- Allez mon vieux, elle t'aidera à te calmer, pïaisanta-t-il 
Rude tâche ! Près de cinq mois s'étaient écouLts depuis le 

commencement de l'opération, laps de temps assez court pour 
ce genre de mission, mais vu l'importance de l'enjeu, la rapi- 
dité d'exécuu'on était essentielle- Malgré tout, la prudence était 
de rigueur â ce stade, et Halim était si tendu, si effrayé, qu'il 
était urgent de le ménager. 

A la suite d'une âpre discussion à la planque, il fut décidé 
que Ran devrait faire croire à Halim que c'était bien un coup 
de la CIA. 

- Alors ils vont me pendrel s'affola Halim. C'est sûr, ils vont 
me pendrel 

- Mais non, le rassura Donovan. Ce n'est pas comme si tu 
avais travaillé pour les Israéliens, c'est moins grave. Et puis, 
qui le saura? J'ai conclu un arrangement avec eux. Il leur faut 
encore un renseignement, un seul. Après, ils te ficheront la 
paix. 

- Encore? Mais que puîs-je leur dire de plus? 

- Eh bien, ça n'a aucun sens pour moi, mais j'imagine que 
toi tu comprendras, répondit Donovan en sortant une feuille de 
papier de sa poche. Ah, oui? voilà : ils veulent connaître la réac- 
tion de l'Irak quand la France proposera de livrer, à la place 
de l'uranium enrichi, du., comment est-ce déjà? Du caramel? 
Tu leur dis encore ça et tu n'entendras plus jamais parler 
d'eux. 

Halim déclara que l'Irak voulait de l'uranium enrichi, mais 



27 



que de toute façon, Yahia El Meshad, un physicien d'origine 
égyptienne, devait am'ver dans les jours prochains pour ins- 
pecter le projet et que c'était lui qui décidait en dernier ressort 
pour le compte de l'Irak. 

- Auras-tu l'occasion de le rencontrer? demanda Donovan. 

- Oh! oui bien sûr. il doit voir Tous ceux qui travaillent sur 
le projetl 

- Parfait. Alors, tu pourras peut-être obtenir le renseigne- 
ment, et tu seras tiré d'affaire. 

Soulagé, Halim se montra soudain pressé de partir. Oepuis 
qu'il avait de l'argent, il s'était attaché les services d'une cali- 
girl, une amie de Marie-Claude Magal. C'était une jeune 
femme qui s'imaginait servir d'indicatrice pour la police, alors 
qu'en réalité, c'était le Mossad qui l'employait et la payait. 
Quand Halim avait dit à Magal qu'il voulait devenir un client 
régulier, elle lui avait donné le nom de son amie sur les 
conseils de Donovan. 

Donovan insista auprès d'Halim pour qu'il arrange un dîner 
avec Meshad dans un bisttot, où lui-même se trouverait « par 
hasard*. 

Le soir convenu, Halim. jouant la surprise, présenta son ami 
Donovan à Mesbad. L'Égypu'çn, prudent, se contenta d'un 
« Enchanté » courtois et alia s'asseoir à une table en proposant 
à Halim de le rejoindre quand il aurait fini de parler avec son 
ami. Bien trop nerveux, Halim fut incapable d'aborder le sujet 
du caramel et Meshad ne montra aucun intérêt pour les infor- 
mations d'Halim sur Donovan, «qui achetait de tout et pour- 
rait leur être utile un jour ou l'autre». 

Plus tard cette nuit-là, Halim téléphona à Donovan pour lui 
dire qu'il n'avait rien pu tirer de Meshad. Le lendemain soir, 
dans la suite du Sofita, Donovan persuada Halim de se pro- 
curer les dates d'embarquement du matériel nucléaire à desti- 
nation de l'Irak. Il lui assura que la CIA s'en contenterai t et le 
laisserait tranquille. 

Le Mossad avait appris entre-temps, grâar à un agent 
« blanc » (non arabe), financier travaillant pour le gouverne- 
ment français, que l'hak refusait qu'on remplace P uranium 
enrichi par du caramel. Mais Meshad. responsable du projet 
irakien, pouvait devenir une recrue de grande valeur. Com- 
ment le décider? 

Sam ira rentra d'Irak pour trouver un Halim métamoiphosé. 
Prétendant avoir obtenu une promotion et une augmentation 
de salaire, il se montrait plus romantique et l'emmenait dans 
tes restaurants. Ils envisagèrent même d'acheter une voiture. 



28 



Halim était peut-être un brillant scientifique, il n'en éi 
plus sage pour autant. Une nuit, peu après le retour 
femme, il ne put s'empêcher de lui parler de Donovan et a 
ennuis avec la CIA. Elle entia dans une colère noire, l'ace 
de reproches et déclara à deux reprises qu'il avait probable- 
ment eu affaire aux Israéliens et non à CIA. 

- Pourquoi les Américains s'intérescraient-ils à ce projet? 
hurîa-t-elle. Qui d'autre, à part les Israéliens et l'idiote que je 
suis, prendrait même h peine de t'adresser la parole? 

Elle n'était pas si bête que ça, lout compte fait. 

Lorsqu'un troisième camion se joignit à eux, les chauffeurs 
des deux autres véhicules qui transportaient vers un hangar de 
La Seyne-sur-Mer, près de Toulon, des moteurs de Mirage en 
provenance des usines Dassault-Bréguet, n'y prêtèrent pas 
attention. 

Dans le troisième ramion, version moderne du cheval de 
Troie, les Israéliens avaient caché une équipe de saboteurs et 
un atomiste, tous en civil, dans un container en acier. Grâce 
aux informations d'Halim» ils espéraient les faire pénétrer de 
cette manière dans la aone de haute surveillance, sachant que 
les gardes vérifiaient plus minutieusement les marchandises 
qui sortaient que celles qui entraient. Dans le cas présent, ils 
feraient signe au convoi d'avancer, c'était tout. Du moins les 
Israéliens comptaient-ils là-dessus. L'atomiste était venu 
d'Israël par avion pour déteiminer les endroits précis où dépo- 
ser les charges dans le cœur du réacteur nucléaire, afin d'obte- 
nir une efficacité maximale. 

L'un des gardes de senâce était un nouveau, mais ses réfé- 
rences étaient si solides que personne ne le soupçonna d'avoir 
dérobé la clef de l'enceinte où était entreposé te matériel à des- 
tination de l'Irak jusqu'à son embarquement quelques jours 
plus tard. 

Sur les indications du physicien, l'équipe de saboteurs intro- 
duisit cinq charges de plastic dans le coeur du réacteur, en cinq 
endroits précis. 

Soudain, l'attention des gardes en faction devant l'en ceinte 
du dépôt fut attirée par un accident sur la chaussée. Une pas- 
sante, une femme jeune et belle, venait d'être renversée par 
une voiture. Elle ne sembla it pas gravement touchée. En tout 
cas, ses cordes vocales étaient intactes et elle injuriait de bon 
cœur le malheureux conducteur. 

Un groupe de curieux s'attroupa, parmi lesquels les sabo» 




29 



teurs qui avaient escaladé le grillage de l'autre côté du hangar 
et étaient venus se mêler à la foule. S'assurant d'abord que les 
gardes étaient hors d'atteinte, l'un d'eux appuya discrètement 
sur un détonateur miniature sophistiqué, détruisant du même 
coup 60% des compoaanc du réacteur, causant pour 23 mil- 
lions de dollars de dégâts, retardant le projet irakien de plu- 
sieurs mois, mais curieusement, sans endommager le reste du 
matériel entreposé dans le hangar. 

Au bruit de l'explosion, les gardes se précipitèrent vers le 
hangar. La voiture en profita pour filer, tandis que les sabo- 
teurs et la Jeune femme « blessée », et bien entraînée à ce genre 
de spore, s'égayaient dans les rues adjacentes. 

La mission avait été accomplie avec succès, les plans irakiens 
étaient sérieusement relardés, pour le plus grand embarras de 
Saddam Hussein. 

Un groupuscule, le Groupe des écologistes français, inconnu 
jusqualors, revendiqua l'attentat, une piste que la police 
écarta. Mais devant le silence de la police sur le déroulement 
de l'enquête, chaque journal avança sa propre hypothèse. 
France Soir déclara, par exemple, que la police suspectait des 
« gauchistes •> alors que le Matin penchait pour un attentat des 
Palestiniens agissant pour le compte de la Libye. L'heb- 
domadaire te Point dirigeait ses soupçons sur le FBI. 

D'autres encore accusèrent le Mossad, mais un porte-parole 
du gouvernement israélien démentit l'accusation, qu'il qualifia 
d' « antisémite », 



Après avoir dîné dans un bistrot de la Rive gauche, Samiia 
et Halim rentrèrent chez eux à minuit passé. Halirn ouvrit la 
radio dans l'espoir de se détendre un peu en écoutant de la 
musique avant d'aller se coucher. Au lieu de quoi, il eut droit 
au flash d'actualité relatant l'explosion. Il fut pris de panique. 

Il se mit à arpenter l'appartement en jetant avec fureur tout 
ce qui lui tombait sous la main, et en vociférant de façon inco- 
hérente. 

- Qu'est-ce qui te prend? cria Samira par-dessus le 
vacarme. Tu es devenu fou? 

- Ils ont (ait sauter le réacteur! s'exclama Halim. Ils l'ont 
fait sauter! Ça va être mon tour, ils vont me tuer! 

Il téléphona à Donovan. 

Moins d'une heure plus tard, son ami le rappela. 

- Surtout, ne fais pas de bêtise, recommanda Donovan, 
Calme-toi. Personne ne pourra remonter jusqu'à toi. Rejoins- 
moi à mon hôtel demain soir. 

30 



C'est un Halim tremblant et hagard qui se présenta au Sofù 
tel le lendemain. Il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit et n était 

^ Leflrakiens vont me pendre, c'est sûr, se lamenta-t-U. 
Ensuite, its me livreront aux Français qui me guillotineront. 

- Tu n'as rien à voir là-dedans, assura Donovan. Réfléchis 
deux secondes. Personne n'a de raison de te blâmer. 

- C'est atroce. Atroce. Crois-tu que les Israéliens soient der- 
rière tout ça? Samira pense que oui... Est-ce possible? 

- Allons, mon vieux, ressaisis-toi. Qu'est-ce que tu racontes? 
Les gens avec qui je travaille ne se mouilleraient jamais dans 
un attentat. C est certainement une histoire d'espionnage 
industriel. C'est un domaine où la compétition est sauvage, tu 
me l'as dit toi-même. 

Halim déclara qu'il retournait en Irak. Sa femme voulait 
rentrer, et il avait passé assez de temps comme ça à Paris. Plus 
il serait loin de ces gens-là, mieux il se porterait, Ils ne le sui- 
vraient pas jusqu'à Bagdad, tout de mêmel 

Donovan, qui souhaitait écarter toute responsabilité israé- 
lienne, maintint sa théorie du sabotage industriel et dit à Halim 
que s'il désirait vraiment changer de vie, pourquoi ne pas 
entrer en contact avec les Israéliens? Donovan avait deux 
bonnes raisons de faire une telle suggestion : éviter qu Halim le 
soupçonne d'être en cheville avec les Israéliens, et surtout pré- 
parer le ter>*in pour un recrutement définitif, 

- Ils paieraient bien. Ils te procureraient une nouvelle iden- 
tité et te protégeraient. Ils doivent mourir d'envie de connaître 
ce que tu sais de la centrale atomique, 

- Non, c'est impossible, Protesta Halim. Non, surtout pas 
eux. Je rentre chez moi. 

Et c'est ce qu'il fit. 



Restait un problème : Meshad. Un des rares savants arabes 
de renom dans le domaine nue éaire, proche des hautes auto- 
rités civiles et militaires irakiennes, un homme de cette enver- 
gure ne pouvait qu'intéresser le Mossad. Car malgré l'aide 
involontaire d'Halim, plusieurs questions clefs restaient encore 
en suspens. 

C'est pendant un de ses fréquents voyages à Paris, le 7 juin 
1980, que Meshad devait prendre des décisions définitives, 
concernant le marché. Lors d'une visite au centre de Saclay, il 
déclara aux savants français: « Nous allons changer le cours 
de l'histoire du monde arabe», et c'est précisément ce qui 



31 



inquiétait Israël, Le Mossad intercepta le télex français indi- 
quant l'heure d'arrivée de Meshad ainsi que le numéro de sa 
chambre d'hôtel (suite 9041 au Méridien), ce qui facilita la 
pose de micros. 

Meshad était né le 11 janvier 1932 à Banbam, en ègypte. 
C'était ud savant sérieux et brillant, à la chevelure noire un peu 
dégarnie. Son asseport indiquait qu'il était maître de confé- 
rences à l'université d'Alexandrie, dans le déparlement des 
sciences nucléaires. 

Plus tard, dans un entretien avec un journaliste égyptien, sa 
femme, Zamuba, racontera qu'ils étaient sur le point de partir 
en vacances au Caire avec leurs trois enfante (deux filles et un 
gardon). Meshad avait déjà acheté les billets d'avion, quand un 
responsable du centre de Saclay lui téléphona. Elle l'avait 
entendu répondre : « Pourquoi moi? Je peux vous envoyer un 
de mes collaborateurs. » Elle dira aussi qu'à partir de ce 
moment, s on mari devi nt nerveux et initable et qu'elle pensait 
qu'un espion israélien s'était glissé dans le gouvernement fran- 
çais et avait tendu un piège à son mari. « Son travail était dan- 
gereux, évidemment. H disait toujours qu'il construirait la 
bombe coûte que coûte, même s'il devait le payer de sa vie. » 

La version officielle communiquée à la presse par les auto- 
rités françaises affiima que Meshad avait été accosté dans 
l'ascenseur par une prostituée, alors qu'il montait dans sa 
chambre du neuvième étage, le 13 juin 1980 vers 19 heures. Le 
Mossad savait déjà que Meshad s'adonnait au sado-maso- 
chisme et qu'il était le client régulier d'une call-girl répondant 
au nom professionnel de Marie Express. U fut convenu qu'elle 
lui rendrait visite vers 19 h 30. Son vtai nom était Marie- 
Claude Magal, c'était la fille que Ran avait déjà présentée à 
Halim. Elle travaillait beaucoup pour !e Mossad bien qu'elle 
n'ait jamais su le nom de ses employeurs. Mais du moment 
qu'elle était payée, elle s'en moquait. 

Les Israéliens savaient que Meshad était un coriace et qu'on 
ne le tromperait pas aussi facilement que le crédule Halim. 
Comme il ne devait rester à Paris que quelques jours, il fut 
décidé de l'aborder sans détour. «S'il accepte, on l'engage, 
expliqua Arbel. Sinon, c'est un homme mort.» 

Il reniaa. 

Yehuda Gil, un katsa parlant l'arabe, se présenta à la 
chambre de Meshad peu avant l'arrivée de Magal. Méfiant, 
Meshad entrouvrit la orte sans ôter la chaîne de sécurité. 

- Qui ëtes-vous? aboya-t-il. Que voulez-vous? 

- Je suis envoyé par une puissance qui est prête â payer très 
cher quelques renseignements, dit Gil. 



32 



- Foutez-moi le camp, espèce de chien, ou j'appelle la 
police! 

Gil se retira. En fait, il s'envola immédiatement pour Israël 
afin qu'on ne puisse pas lui imputer la suite des événements. 

Quant à Meshad, son sort était fixé. 

Le Mossad n'exécute que ceux qui ont du sang sur les mains. 
Et Meshad aurait eu ses roains tachées du sang des enfants 
israéliens si son projet était mis à exécution. Alors pourquoi 
larder? 

Le Mossad attendit toutefois que Magal eût satisfait son 
cTwnt et qu'elle fût partie. Tant qu'à mourir, auiant mourir 
heureux, lelle était la philosophie. 

Deux hommes se glissèrent sans bruit dans la chambre de 
Mesbad pendant son sommeil et lui tranchèrent la gorge. Une 
femme de chambre découvrit le corps ensanglanté le lende- 
main matin- Elle était déjà venue à plusieurs reprises, mais le 
panneau « Ne pas déranger » avait découragé son zèle. Lassée 
d'aitendre, elle avait fini par frapper â la oite, et, n'entendaat 
pas de réponse, é ait entrée. 

La police française constata que c'était un travail de profes- 
sionnel. On n'avait rien volé, ni argent ni documents. Mais on 
découvrît une serviette de toilette tachée de rouge à lèvres dans 
la salle de bains. 

Magal reçut un choc en apprenant le meurtre. Mesnad était 
encore en vie quand elle l'avait quitté. Prise d'un doute, et aussi 
pour se protéger, elle alla trouver la police et déclara qu'à son 
arrivée, elle avait trouvé Meshad furieux contre un Qpe qui 
avait essayé de le soudoyer quelques instants plus tôt. 

Magal se confia à son amie, 1 ancienne « régulière » d Halim, 
qui, à son tour, répéta l'histoire à un agent du Mossad. 

Dans la nuit du 12 juillet 1980, Magal faisait son métier bou- 
levard Saint-Germain quand un homme arrêta sa Mercedes 
noire au bord du trottoir et lui fit signe d'approcher. 

Rien d'étonnant à cela. Alors qu'elle discutait avec son client 
potentiel, une autre Mercedes noire en stat ionnement déboîta 
brusquement et fonça sur le boulevard. Comme la voiture 
allait les dépasser, l'homme qui parlait avec la call-girl la 
poussa violemment. Déséquilibrée, elle tomba sous les roues 
du bolideet fut tuée sur lecoup. Les deux voitures se perdirent 
dans la nuit. 



Même si les verdicts furent identiques pour Magal et 
Meshad, les délibérations qui les avaient précédés étaient bien 
différentes. 



33 



D'abord, Magal. Le quartier général de Tel-Aviv reçut divers 
rapports qui. une fois décodés, leur apprirent qu'elle avait 
parlé à la police. Les difficultés susceptibles den résulter 
inqui étèrent les Israéliens- 
Ces inquiétudes furent transmises par la voie hiérarchique 
au chef du Mossad, qui décida d' « éliminer » Magal, 

Sod assassinat entrait dans ia catégorie des urgences en 
cours de mission : une décision doit être prise assez rapide- 
ment en fonction de circonstances précises. 

En revanche, pour le meurtre de Meshad, qui figurait sur la 
liste des « personnes à exécuter ». la décision émana d'un cir- 
cuit ultra-secret et nécessita f accord du Premier ministre 
d'Israël. 

Le nombre des noms figurant sur cette liste varie considé- 
rablement, de un ou deux jusqu'à cent et plus, en fonction de 
l'intensité des acti vité terroiistes anti-israéliennes. 

C'est le chef du Mossad qui demande au cabinet du Premier 
ministre qu'une personne soit portée sur ta liste. Supposons 
que des terroristes attaquent une cible israélienne - ce qui 
d'ailleurs ne signifie pas nécessairement que les victimes soient 
juives. Un attentat à là bombe dans les bureaux d'El AI à Rome 
peut très bien tuer des citoyens italiens. Il sera quand même 
considéré comme une attaque contre Israël puisque le but de 
l'attentat est de décourager les gens de vovager par El AI, 
compagnie israélienne. 

Supposons toujours que le Mossad ait acquis la certi tude que 
l'attentat avait été commandité et/ou organisé par Ahmed Dji- 
biil. Son nom serait alois transmis au cabinet du Premier 
ministre pour qud- ce dernier convoque une commission judi- 
ciaire spéciale, si secrète que même la cour suprême d'Israël 
ignore son existence. 

Cette comm ission, qui siège comme un tribunal militaire et 
juge par défaut ceux qui sont accusés de terrorisme, se 
compose d'agents de renseignements, de militaires et de 
magistrats. Les audiences ont lieu dans divers endroits, 
souvent dans une résidence privée. La composition de la 
commision et son siège changent à chaque audience. 

Deux avocats sont désignés, l'un représente le ministère 
public, ou l'accusation, e t l'autre la défense, bien que l'accusé 
ne sache même pas qu'on le juge. Sur la base des preuves 
qu'on lui présente, la cour décide si l'accusé - DjibriL dans cet 
exemple - est ou non coupable. S'il est déclaré coupable, ce 
qui à ce stade, est la règle, le «tribunal » peut ordonner deux 
choses. Soit d'amener 1 accusé en Israël pour qu'il soit jugé 



34 



devant un iribunal normal, ou, sic est trop dangereux, ou tout 
simplement impossible, de l'exécuter à la première occasion. 

Mais avant que l'exécution ait lieu, le Premier ministre doit 
en signer l'ordre. Certains n'hésitent pas à signer un ordre en 
blanc. D'autres s'assurent d'abord des risques de retombées 
politiques. 

Toujours est-il que lorsqu'un nouveau Premier ministre 
entre en fonctions, il prend connaissance, avant toute chose, de 
la liste des personnes à exécuter et décide s'il doit signer leur 
sentence. 



Le 7 juin 1981, à 16 heures, par un beau dimanche ensoleillé, 
douze F-15 et douze F-16, de fabrication américaine, décol- 
lèrent de Beersbeba (et non d'Eilat comme tout le monde l'a 
annoncé, cette base étant trop proche des radais jordaniens), 
en route pour une périlleuse mission de quatre-vingt-dix 
minutes. Après avoir survolé mille kilomètres de territoire 
ennemi', ils devaient atteindre Tuwaitha, proche de Bagdad, et 
détiuire la centrale atomique irakienne. 

Un avion ressemblant à un long-courrier de la compagnie 
Aer Lingus les accompagnait (comme les Irlandais louent leurs 
avions aux Arabes, sa présence ne surprenai t personne). Mais 
c'était en fait un Boeing 707 israélien, un avion de ravitaille- 
ment. Les chasseurs évoluaient en foimation serrée, le Boeing 
juste au-dessous d'eux pour les camoufler, et suivaient un cou- 
loir aérien civil. Les pilotes naviguaient en «silence », ce qui 
signifie qu'ils ne transmettaient aucun message, mais ils en 
recevaient d'un avion de soutien équipé de matériel informa- 
tique qui servait aussi à brouiller les autres signaux, y compris 
les radais ennemis. 

A mi-parcours, au-dessus du territoire irakien, le Boeing 
ravitailla les chasseurs en vol. Les avions n'auraient pas dis- 
posé d'assez de carburant pour rentrer en Israël, d'autant 
qu'ils risquaient d'être poursuivis. Sa mission accomplie, le 
Boeing, protégé par deux chasseurs, fit demi-tour, coupant par 
la Syrie pour atterrir finalement à Chypre. Les deux chasseurs 
l'abandonnèrent dès qu'il eut quitté l'espace aérien ennemi, et 
rentrèrent à leur base de Beersheba. 

Pendant ce temps, les autres avions poursuivaient leur roule, 
lis étaient armés de missiles Sidewinder, de bombes à frag- 
mentation et d'une tonne de bombes à téléguidage laser. 

Grâce aux informations d'Halîm, les Israéliens savaient 
exactement où frapper pour infliger le maximum de dégâts. Le 



35 



but était de détruire le dôme du bâtiment réacteur de la cen- 
trale. Du sol, un Israélien muni d'un puissant émetteur devait 
envoyer des signaux pour guider les pilotes vers leur cible. 

Il n'y a que deux méthodes pour atteindre une cible. I a pre- 
mière, la a'bk est visible, mais pour la voir à plus de 1 200 kilo- 
mètres à l'heure, il faut bien connaître le terrain, surtouJ si la 
cible est petite. Bien entendu, les Israéliens n'avaient pas eu le 
loisir de s'entraîner au-dessus de Bagdad Toutefois, ils 
s'étaient exercés en Israël sur une réplique de la centrale. 

La seconde consiste à se faire guider par une balise, une tête 
chercheuse. D'où la présence du combattant israélien aux 
abords de la centrale. Mais par précaution, le Mossad avait 
aussi recruté un technicien français, et lui avait demandé de 
cacher une valise contenant une balise, à l'intérieur de la cen- 
trale atomique. Four des raisons inconnues, ce dernier 
s'attarda dans l'usine et fut ainsi la seule victime humaine de 
cette intrépide attaque, 

A 18 h 30. heure locale, les chasseurs qui avaient volé en 
rase-mottes pour éviter les radars,, grimpèrent à une altitude 
de 600 mètres juste avant d'atteindre leur cible. 

La manoeuvre fut si rapide qu'elle déjoua la défense radar, et 
le soleil qui se couchait dans le dos des attaquants éblouit les 
Irakiens qui commandaient les baueries antiaériennes. Les 
chasseurs attaquèrent alors en piqué l'un après l'autre, si sou- 
dainement que les irakiens ne purent tirer que des salves inof- 
fensives qui se perdirent dans le ciel. Aucun missile SAM ne fut 
lancé, et aucun avio n irakien ne donna la chasse aux Israéliens, 
qui rentrèrent à leur base en volant à haute altitude, prenant 
celte fois une route plus courte au-dessus de la Jordanie. Sad- 
dam Hussein, qui voulait faire de l'Irak une puissance 
nucléaire, voyait ses rêves anéantis, 

La centrale avait été complètement détruite. L'énorme dôme 
qui protégeait l'enceinte du réacteur s'était écroulé sur ses fon- 
dations, et les épais murs de béton armé avaient volé en éclats. 
Deux autres bâtiments importants avaient été sérieusement 
endommagés. Les pilotes avaient 61mé l'action en vidéo et on 
projeta les enregistrements devant une commission parle- 
mentaire israélienne. On y voyait le cœur du réacteur éclater 
et s'écrouler dans la cuve de refroidissement. 

Ayant appris par le Mossad que le réacteur serait opéja- 
ùonnel à partir du 1 er juillet, Begin avait d'abord ordonné 
l'attaque pour la fin avril. Mais des journaux ayant rapporté un 
commentaire de l'ancien ministre de la Défense, Ezer VVeiz- 
man, disant que Begin «préparait une opération électorale 
inconsidérée», l'attaque fut reportée. 



36 



L'autre date retenue, le 10 mai, sept semaines avant les élec- 
tions, fut également abandonnée quand Shimon Pérès, chef du 
parti travailliste, envoya à Begin une lettre* personnelle» et 
« top seerd » lui enjoignant de renoncer à l'attaque sous pré- 
texte que les informations du Mossad n'étaient pas « réalistes». 
Pérès avait prédit que l'attaque isolerait Israël « comme un 
arbre dans le désert ». 



Trois heures après leur décollage, les pilotes rentraient à 
leur base sains et saufs. Le Premier ministre Menahem Begin 
attendait les nouvelles chez lui, rue Smolenskin, avec son cabi- 
net au grand complet. 

Peu avant 19 heures, le général Rafaël Eitan, commandant 
en chef de l'armée israélienne, téléphona à Begin pour lui 
annoncer le succès de la mission (appelée opération Babylone) 
et lui assurer qu'on ne déplorait aucune perte israélienne. 

On prétend que Begin s'exclama: Baruch hasheml, ce qui 
signifie : « Dieu soit loué ! » 

La réaction à chaud de Saddam Hussein ne fut Jamais ren- 
due publique. 



PREMIÈRE PARTIE 

LE 16 e CADET 



1 

LE RECRUTEMENT 



Fin avril 1979. je rendais à Tel-Aviv après deux jours passés 
à bord, d'un sous-marin. Mon commandant me remit une 
convocation : je devais me rendre à la base militai re de Sha- 
lishut, près de Raniat Gan. dans la banlieue de Tel-Aviv, afin 
d'y subir un entretien. 

A l'époque, j'étais capitaine de corvette, chef armurier au 
quartier général de la Man ne à Tel-Aviv, section des opérations. 

Je suis né le 28 novembre 1949 à Edraomon, dans la pro- 
vince d'Alberta, au Canada. J'étais encore tin enfant lorsque 
mes parents se séparèrent. Fendant b Deuxième Guerre mon- 
diale, mon père avait servi dans la Royal Canadian Air Force et 
avait accompli de nombreuses missions au-dessus de l'Alle- 
magne à bord d'un bombardier Lancaster. Après la victoire il 
s'engagea dans les troupes juives de Palestine pour participer à 
la guerre d'Indépendance. Capitaine, on lui confia le comman- 
dement de la base aérienne de Sede Dov, dans la banlieue nord 
de Tel Aviv. 

Ma mère, juive de Palestine, avait aussi servi son pays pen- 
dant k guerre. Elle avait conduit des camions de ravitaille- 
ment pour les Anglais, entre Tel-Aviv et Le Caire. La guerre 
terminée, elle s'engagea dans la Haganah, la Résistance juive. 
Professeur, elle m'emmena vivre avec elle au gré de ses muta- 
tions, à London, dans l'Ontario, puis une courte période à Mon- 
tréal. Finalement, nous nous fixâmes à Holon, près de Tel- 
Aviv. J'avais six ans Du Canada, mon père avait émigré aux 
États-Unis. 

Nous retournâmes encore au Canada, mais quand j'eus 
treize ans, nous revînmes à Holon. Ensuite, ma mère reparti 
définitivement au Canada, me laissant chez mes grands- 



41 



parente maternels, Haim et Ester Margolin, qui avaient fui les 
pogroms de Russie en 1912 avec leur fils Rafa. Ils avaient 
perdu un auire fols dans un pogrom et eurent deux autres 
enfants en Israël, un Sis, Maza, et une fille, Mira, ma mère. 
Mes giands-parents appartenaient à l'espèce des pionniers. Lui 
était comptable de métier, mais il se contenta de laver le plan- 
cher de l'Agence juive, en attendant que ses diplômes lui par- 
viennent de Russie. Plus tard, il devint expert-comptable et fut 
un homme très respecté. 

J'ai reçu une éducation sioniste. Avant la création de l'État 
d'Israël, mon oncle Maza avait appartenu à une unité d'élite de 
notre future armée, les « Loups de Samson v, avec laquelle il 
avait combattu pendant la guerre d'Indépendance. 

Mes grands-parents étaient des idéalistes. Je grandis avec 
l'image d'un Israël où coulait le lait et le miel, et qui justifiait 
tous les sacrifices. Pour moi, c'était un pays bon et généreux 
qui devait servir d'exemple au monde entier. Qu'un scandale 
politique ou financier éclatât et je ne voulais y voir que la faute 
de petits bureaucrates du gouvernement, qui finiraient d'ail- 
leurs par s'amender. Je croyais vraiment que nos grands 
hommes, comme Ben Gourion à qui je vouais une admiration 
sans borne, défendraient nos dioits. Je haïssais Begin, qui 
représentait tout ce que je détestais J'évoluais dans un milieu 
épris de tolérance, où les Arabes étaient considérés comme des 
êtres humains. Nous avions vécu en paix avec eux, autrefois, et 
nous étions persuadés que notre bonne entente mutuelle pré- 
vaudrait un jour ou l'autre. C'était là ma vision d'iM.ul, 

Avant d'atteindre ma dix-huitième année, je devançai l'appel 
et m 'engageai pour trois ans. Neuf mois plus tard, j'obtins le 
grade de lieutenant dans la police militaire. J'ét ais le plus jeune 
officier de l'année israélienne. 

J'ai servi sur le canal de Suez, dans le Golan, sur les rives du 
Jourdain. J'étais iâ quand les Jordaniens chassèrent l'OLP de 
leur pays, et quand nous avons autorisé leurs tanks à franchir 
notre frontière pour encercler les Palestiniens. C'était vraiment 
étrange. La Jordanie était notre ennemie, mais l'OLP l'était 
davantage encore. 

En novembre 1971, après mon service rai liiaire, je repartis à 
Edmonton où je vécus cinq ans. Je gagnai ma vie en travaillant 
à droite à gauche, dans la publici té ou comme gérant d'un 
magasin de lapis. Ainsi', j'ai manqué la gueire du Kippou en 
1973 et je savais que je ne serais débarrassé de ce poids 
qu'après avoir payé ma dette. Je revins en; Israël en mai 1977 
pour m engager dans la Marine. 

42 




Lorsque jeme présentai à la base de Shalishut. on me fit 
entrer dans une péri te pièce où un étranger m'accueillit, assis 
derrière un bureau. 

- Votre nom a été sélectionné par l'ordinateur, m'expliqua 
t-il en manipulant quelques feuillets. Vous répondez à nos cri- 
tères. Vous servez déjà votre pays mais il y a un moyen de vous 
rendre plus utile enco e. Êtes-vous partant? 

- Avec joiel De quoi s'agit-il? 

- Vous passerez d'abord des tests, nous devons vériner que 
vous avez l'étoffe nécessaire. On vous convoquera. 

Deux jours plus tard, ja reçus l'ordre de me présenter à 
20 heures dans un appartement à Herzliya. A ma grande sur- 
prise, ce fut un psychiatre de la base navale qui vint m'ouvrir. 
Ça commençait bien! Il m'avisa qu'il allait m'examiner pour le 
compte d'un groupe de sécurité et que je ne devais en dire mot 
à la base. Je l'assurai de mon silence. 

Pendant quatre heures, il m'infligea toutes sortes de tests: 
taches d'encres, réactions psychologiques, etc. 

Une semaine plus tard, on me donna rendez-vous dans le 
nord de Tel-Aviv, près de Bait Hahayal. Ma femme, à qui j'en 
avais parlé, et moi-même avions l'impression que le Mossad 
était derrière tout cela. Quand on a grandi en Israël, ce sont des 
choses que l'on sent. Et puis, qui d'autre cela pouvait-il être? 

Cet entretien» avec un homme qui disait s'appeler Ygal, fut 
le premier d'une sétie qui fut suivi* e par de longues discussions 
autour d'un verre au café Scala de Tel-Aviv. Ygal concluait 
toujours nos rencontres par un monologue interminable des- 
tiné à me communiquer sa foi. Je dus aussi répondre à des cen- 
taines de questions écrites, du genre : « Si vous deviez tuer 
quelqu'un pour votre pays, considéreriez- vous cela comme un 
crime? La liberté est-elle importante pour vous? Y a-t-il quel- 
que chose de plus important que la libeité? • Comme j étais 
certain que c'était pour le Mossad. je connaissais les réponses 
qu'on attendait de moL Et comme je voulais être enrôlé à tout 

piix... . 

Bientôt, ces entretiens eurent lieu tous les trois jours, et cela 
dura encore quatre mois. Ensuite, on me fit passer un examen 
médical complet dans une base militaire. D'ordinaire, pour les 
visites médicales à l'armée, il y a toujours cent cinquante types 
qui font la queue. C'est du travail à la chaîne. Mais là, je dispo- 
sais du corps médical (dix cabinets de consultation, un méde- 
cin et une infirmière dans chaque) pour moi tout seul, et 



43 



c'étaient eux qui m'attendaient ! Chaque médecin m'ausculta 
plus d'une demi-heure, on me fit passer toute une série d'exa- 
mens. Je me sentais quelqu'un. 

Mais on ne m'avai t toujours pas expliqué ce qu'on espérait 
de moi. De mon côté, j'étais prêt à tout. 

Ygal finit par m'annoncer que l'essentiel de l'entraînement 
se ferait en ûiaèl, mais loin de chez moi. Je ne pourrais voir 
ma faim lie que toutes les deux ou trois semaines. Je risquais 
d'être envoyé à l'étranger et dans ce cas, ie ne pourrais rentrer 
chez moi que tous les deux mois. Je refusai. Il était hors de 
question que je m'absente sà longtemps. Pourtant, quand il me 
demanda de réfléchir avant de donner une réponse définitive, 
j'acceptai- Us prirent alors contact avec ma Femme, Bella, et 
pendant les huit mois suivants, ils nous harcelèrent de coups 
de téléphone. 

J'étais dans l'armée, )e ne me «entais donc pas coupable de 
négliger mon pays. J'étais plutôt un nationaliste de gauche. Je 
croyais que c'était possible, surtout en Israël. En définitive, je 
souhaitais à la foie avoir le poste et ne pas abandonner ma 
famille. 

J'ignorais pour quel poste je postulais, mais plus tard, quand 
j'eus rejoint le Mossad, j'appris qu'on m'avait formé pour 
entrer dans ia kidon, la branche exécution de la Metsada. La 
Metsada, devenue par la suite le Komemiute, est le départe- 
ment qui regroupe les combattants du Mossad. Mais pour 
l'heure, je n'étais pas prêt à abandonner les miens. 



Après avoir servi au Liban, au commencement de la guerre, 
je quittai la Marine en 1981. Dessinateur de métier, je décidai 
de réinstaller à mon compte, et me lançai dans la peinture sur 
verre- J'essayai de vendre ma production mais je compris vite 
que les vitres peintes n'auraient pas de succès en Israël. Sans 
doute rappelaient-elles trop les églises. Personne ne m'achetait 
mon travail, mais ma technique intéressa du monde. Je trans- 
formai donc ma boutique en école. 

En octobre 1982, je reçus un télégramme m'en joignant 
d'appeler un certain numéro de téléphone le jeudi suivant 
entre 9 et 1 9 heures, et de demander Deborah. J'obtempéiai. 
On me donna une adresse au rez-de-chaussée du Hadar Dafna 
Building sur le boulevard du Roi-Saûl à Tel-Avi v, une de ces 
tours en béton comme on en voit partout en Israéi Celle-ci 
n'abritait que des bureaux. J'appris plus tard que c'était là que 
siégeait le quartier généial du Mossad. 



44 



J'entrai dans le lwll. Il y avait une banque sur la droite, et à 
gauche de l'entrée, une plaque discrète indiqua n t : « Service de 
Sécurité. Recrutement. » Mon expérience précédente me han- 
tait encore. J'avais le sentiment d'avoir loupé une occasion. 

Impatient et an ieux, j'étais arrivé au rendez-vous avec une 
heure d'avance. Je m'installai à la cafétéria du deuxième étage 
pour passer le temps. De ce côté du bâtiment, cafétéria, 
banques, sociétés privées, îout paraissait banal, mais le QG du 
Mossad était construit comme un immeuble dans l'immeuble. 
J'avais commandé un croque-monsieur, je m'en souviens 
encore, et tout en le mastiquant, Je lorgnais autour de moi pour 
identifier d'autres recrues. 

L'heure du rendez- vous arriva. Je descendis au bureau indi- 
qué, et on m'introduisit dans une petite pièce où nônait une 
grande table de bois clair. Desus, une corbeille à courrier et 
un téléphone. Au mur. un miroir, et la photod'un homme dont 
te visage m'était familier mais sur lequel je ne pus mettre un 
nom. 

Assis derrière le bureau, un homme à l'aspect engageant 
ouvrit un mince dossier, le parcourut rapidement et me dit : 

- Nous recrutons. Notre but est de protéger les Juifs de la 
communauté internationale et nous pensons que c'est dans vos 
cordes. Nous sommes une grande famille, n'est-ce pas? Je ne 
vous cache pas que ce travail est difficile, et même dangereux. 
Mais je ne puis vous en dire plus tant que vous n'aurez pas 
passé certains tests. 

II poursuivit sts explications et m'avisa qu'on me convoque- 
rait après chaque série de tests. Si j'échouais à une série, on en 
resterait là. Si je réussissais, on m indiquerait la suite du pro- 
cessus à ce moment-là. 

- Si vous échouez, ou si vous abandonnez, vous ne devrez 
plus chercher à nous contacter. Nos décisions sont sans appel. 
C'est clair? 

- Oui, 

- Parfait. Soyez ici dans deux semaines à 9 heures. Nous 
commencerons les épreuves. 

- Devrais-je quitter ma famille pendant longtemps? 

- Non, ça ne sera pas nécessaire. 

- Alors, c'est entendu. Je serai là dans deu semaines. 
Au jour dit, on m'introduisit dans une grande salle où neuf 

autres personnes étaient assises à des pupitres d'écoliers. On 
nous remit un questionnaire de trente pages comportant des 
questions personnelles, des tests de toutes sortes, pour savoir 
qui nous étions, ce que nous pensions et pourquoi. Les ques- 
tionnaires remplis et ramassés, on nous dit : 



45 



- Nom vous convoquerons. 

line semaine plus inrd. en effet, je fus convoqué et un 
homme conirôla mon anglais, que je parlais sans accent II me 
emanda le sens de nombreuses expressions argotiques dont 
certaines, comme « sensass » par exemple, dataient légèrement, 
U m'interrogea aussi sur les villes canadiennes et américaines, 
le nom du président des États-Unis* et ainsi de suite. 

Les convocations se répétèrent pendant trois mots, mais cette 
fois-ci les examens avaient lieu dans le bâtiment du Mossad. Je 
passai, avec d'autres, une énième visite médicale. On m'inter* 
rogeaà deux reprises à l'aide d'un détecteur de mensonges. En 
outre, on ne cessait de nous lépéier de ne rien divulguer aux 
autres recrues. 

Plus le temps passait, plus je devenais fébrile. L'homme qui 
m'interrogeait s'appelait Uzï. Je le connus mieux plus tard sous 
son nom complet: Uzi Nakdimon. C'était le responsable du 
recrutement. Enfin, on m'apprit que j'avais réussi tous mes 
tests et qu'il ne restait plus que l'examen final Mais aupara- 
vant, ils désiraient rencontrer Bella. 

L'entrevue dura six longues heures. Elle dut subir un flot de 
questions des plus invraisemblables, non seulement sur moi 
mais aussi sur son éducation politique, ses parents, ce qu'elle 
considérait comme ses qualités, ses défauts, avec en prime un 
examen minutieux de ses sentiments vis-à-vis d'Israël et de la 
place de celui-ci dans le monde. Le psychiatre du Mossad, 
présent à l'entretien, garda le silence. 

Quand Bella en eut terminé, Uzi me rappela pour me dire de 
me présenter au siège le lundi suivant à 7 heures. Je devais 
apporter ma valise remplie de vêtements allant du costume au 
blue-jean, en vue de l'examen final qui durerait trois ou quatre 
jours. Il me notifia que je devrais suivre deux années de forma- 
tion et que mon salaire serait équivalent à celui du grade supé- 
rieur au mien. Pas mal, pensai-je. J'étais alors capitaine de cor- 
vette, j'aurais une solde de colonel. Je ne tenais pas en place : 
j'avais réussi! Je me croyais sorti de la cuisse de Jupiter, mais 
je découvris bientôt que des milliers d'autres aussi avaient été 
sélectionnés. En fonction du nombre de candidats, des stages 
sont organisés tous les trois ans environ. Ils ont besoin de cinq 
nulle postulants pour en sélectionner quinze qui devront 
encore subir un dernier examen. Parfois les quinze le réus- 
sissent, parfois aucun. Ce n'est pas un concours et il n'y a pas 
de quota. 

L'élite d'une nation! En l'occurrence, cela ne Signifie pas les 
meilleurs, mais les plus conformes. La différence est de taille. 



46 



La plupait des sélectionneurs sont des gens de terrain qui 
recherchent des qualifications spécifiques. Mais on ne vous le 
dit pas, on vous laisse croire que vous faites partie d'une élite... 
puisque vous êtes sélectionné, 



Peu avant le jour prévu, un messager m'apporta une lettre 
confirmant la date et le lieu du rendez-vous et me rappelant 
d'apponer une panoplie de vêtements. Par ailleurs, je devais 
écrire un bref curriculum vitae sous un pseudonyme pour 
obtenir ma nouvelle identité. Je choisis de m'appeler Simon 
lahav, Simon est le prénom de mon père, et on m'avait dit 
qu'Ostnrvsky signifiait lame en russe ou en polonais. En 
hébreu, c'est lahav. 

Je déclarai être dessinateur, sans plus de précision, et donnai 
une adresse à Holon, qui correspondait en réalité à l'emplace- 
ment d'un teirain vague. 

Au jour dit, une matinée pluvieuse de janvier 1983, j'arrivai 
un peu avant 7 heures au rendez- vous. Nous étions dix, deux 
femmes et huit hommes, avec trois ou quatre personnes qui me 
semblèrent être des instructeur. Nous remîmes chacun notre 
enveloppe qui contenait notre CV, et notre nouvelle identité 
On nous transporta en minibus jusqu'au Countiy Club, un 
célèbre complexe touristique, à la sortie de Tel-Aviv, sur la 
route de Halfa. Le Country Club se targuait d'avoir les meil- 
leures installations de loisirs d'Israël. 

On nous répartit par chambre de deux, avec Tordre de 
défaire nos valises et de nous réunir ensuite dans le bâtiment 1, 

La prétendue résidence d'été du Premier ministre est située 
sur une colline au-dessus du Country Club. C'est en réalité, 
tout le monde le sait en Israël, le Midrasha, école d'entraîne- 
ment du Mossad, appelée aussi l'Académie, Quand je l'aperçus 
à mon arrivée, je me demandai avec émotion si j'aurais l'hon- 
neur d'y être admis à la fin de mon stage. Mais j'étais sûr que 
tout le monde allait me mettre des bâtons dans les roues. Vous 
me trouvez paranoïaque? Eh bien, sachez que c'est une qualité 
dans ce métier. 

Il y avait dans le bâtiment une salle immense où l'on avait 
dressé une longue table pour un peu t déjeuner. Le buffet crou- 
lait sous les victuailles, je n'avais jamais lien vu de pareil ni 
autant de maîtres d'hôtel préis à répondre au moindre désir. 

Nous étions une vingtaine de convives. Veis lOh 30, le 
groupe se déplaça dans une pièce voisine, et les candidats 
s'assirent autour d'une longue table au centre de la pièce, pen- 



47 



ar.it que les instructeurs s'installaient derrière eux, à de petites 
ble» placées contre le mur. L'atmosphère était bon enfant, 
oui venions de prendre une collation agréable, le café se pré- 
parait, et comme d'habitude, tout le monde fiunait. 

- Bienvenue aux épreuves, nous annonça Un Nakdimon. 
Vous êtes ici pour trois jours. Ne faites pas ce que vous pensez 
qu'on attend de vous, utilisez votie bon sens quelles que soient 
les circonstances. Nous cherchons des gens aux compétences 
précises. Vous avez déjà passé quelques tests avec succès, mais 
nous voulons nous assurer que vous correspondez bien à notre 
attente. 

» Chacun de vous sera assisté d'un guide-instructeur, pour- 
suivit-il. Vous avez tous choisi un nom et une profession 
d'emprunt. Tâchez de préserver votre couverture, mais 
essayez de démasquer celle de vos camarades, c'est votre bou- 
lot. 

Je l'ignorai, mais notre gipupe était le premier à comporter 
des candidates. Il y avai t eu des pressions politiques pour que 
des femmes puissent devenir katsas. Ils avaient donc décidé 
d'en tester quelques-unes Bfen entendu, ils n'avaient pas 
l'intention de les autoriser à devenir katsas, c'était juste un 
geste. C'est vrai qu'il y avait des femmes soldais, mais jamais 
chez les katsas. D'aboid parce que les femmes sont plus vulné- 
rables, mais surtout parce que la cible privilégiée du Mossad, 
ce sont les Arabes. Un Arabe peut se faire piéger par une 
femme, mais jamais il n'acceptera de travailler pour elle. Ils ne 
peuvent donc pas être recrutés par des femmes. 

Les autres recrues et moi-même commençâmes par nous 
présenter. Au fur et à mesure que chacun racontait son his- 
toire, les autres posaient des questions, :mités parfois par les 
instructeurs assis derrière nous. 

Lorsque vint mon tour, je restai volontairement vague. Je ne 
voulais pas préciser si je travaillais pour telle ou telle société, 
car quelqu'un aurait pu la connaître Je dis que j'étais père de 
deux enfants, mais je prétendis avoir des fils, puisque je n'étais 
pas censé donner les vrais détails. Fourrant je lâchai de coller à 
la réalité. C'était facile, je ne ressentais aucun trac, C'était 
comme un jeu, je m'amusai. 

Cet exercice dura environ trois heures, A un moment donné, 
je posais des questions à u n des candidate, quand un instruc- 
teur se pencha vers moi et me demanda: « Excuse-moi, mais 
comment tu t'appelles, déjà?» Il fallait être constamment sur 
ses gardes. 

A la fin de l'exercice, on nous ordonna de regagner nos 



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chambres, de nous changer, et de revêtir nos habits de tous les 
jours. « Vous allez en ville», nous apprit-on. 

On nous divisa en groupes de trois et nous montâmes dans 
une voiture où nous attendaient deux instructeurs, A Tel-Aviv, 
deux autres instnuaeurs nous rejoignirent au coin du boule- 
vard du Roi-Saûl et de la rue Ibn Gevirol. Il était près de 
16 h 50. Un des instructeurs se tourna vers moi et me 
demanda: 

- Tu vois ce balcon, là-bas? Tu as trois minutes pour réflé- 
chir. Ensuite, je veux que tu entres dans cet immeuble, et six 
minutes plus tard, pas plus, je veux te voir avec le propiiétaire 
ou le locataire sur le balcon, un verre d'eau à la main, 

Là, j'eus vraiment peur. Nous n'avions pas nos cartes d'iden- 
tité, ce qui est illégal en Israël. En outre, nous devions utiliser 
notre faux nom, quoiqu'il arrive. Et si nous avions des démêlés 
avec la police, nous devions leur raconter l'histoire que nous 
avions choisie comme couverture. 

Que taire? Il fallai t d'abord découvrir quel appartemeot cor- 
nespondaii au balcon Après une longue hésitati on, je déclarai à 
l'instructeur que j'étais prêt 

- Quel est ton plan, dans ses grandes lignes? me demandâ- 
t-il. 

- Je fais des repérages pour un film, répondis-je. 

Nos instructeurs mettaient toujours l'accent sur la sponta- 
néité, mais ils voulaient aussi' que nous ayons un plan de base 
et qu'on ne se dise pas comme les Arabes : Ma bab Allah, 
«Notre sort est entre les mains d'Allah», autrement dit: 
« Advienne que pourra. » 

Je pénétrai dans l'immeuble d'un pas vif, montai les étages, 
comptai les appartements à part ir de la cage d'escalier pour ne 
pas me tromper de porte et frappai. Une femme d'une soixan- 
taine d'années vint m'ouvrir. 

- Bonjour, dis-je en hébreu. Simon, de la Sécurité Routière. 
Nous savons que votre carrefour est très dangereux, il y a déjà 
eu beaucoup d'accidents. 

Je m'arrêtai pour guetter sa réaction. 

- Ah, ne m'en parlez pasl fit-elle. (Vu la façon dont les Israé- 
liens conduisent, il y a des accidents à tous les carrefours. Je ne 
m'étais donc pas trop compromis.) 

- Nous aimerions louer votre balcon. 

- Louer mon balcon? 

- Oui', nous voulons filmer la circulation à cet endroit. Per- 
sonne ne vous dérangera, rassurez- vous. Nous placerons juste 
une caméra fixe sur votre balcon. Pnisjie jeter un coup d'œil? 



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Si l'ongle csi bon. nous pourrions conclure le marché. Que 
CÙrkW-vouÈ do 500 livres par mois? 

- Ohf mal» bien sûr! Par ici, s'empressa-t-elle de répondre 
on me conduivim jusqu'à son balcon. 

- Auriez vous l'amabilité de me donner un verre d'eau? Il 
fiait ti chaud aujourd'hui! 

L 'instant d'après, nous étions Tous deux penchés sur le bal- 
con, absorbés dans la contemplation de la circulation urbaine. 

J'étais sur un nuage. D'en bes, les autres nous observaient. 
Dès que la femme eut le dos tourné, je levai mon verre dans 
leur direction en guise de salut. Avant de partir, je pris le nom 
de la locataire et son numéro de téléphone, lui dis que nous 
avions d'autres emplacements à visiter, et que nous la rappelle- 
rions si nous options pour son balcon. 

Lorsque je rejoignis le groupe, un des autres candidats était 
déjà parti pour sa mission. Il devait se poster devant un distri- 
buteur de billets et emprunter 10 livres à la première personne 
qui util iserait l'appareil. Il affirma à un inconnu que sa femme 
était en train d'accoucher, qu'il devait absolument prendre un 
taxi pour aller la retrouver à l'hôpital et qu'il n'avait pas 
d'argent sur lui. Il nota le nom et l'adresse de l'homme en lui 
promettant de lui envoyer les 10 livres. L'homme le dépanna. 

Le troisième candidat n'eut pas autant de chance. Il avait la 
même mission que moi. Il devait se montrer au balcon d'un 
autre immeuble. Il réussit à monter sur le toit en se faisant pas- 
ser pour un réparateur d'antennes de télévision. Mal 
heureusement pour lui, quand il redescendit à l'appartement 
en question en demandant s'il pouvait utiliser le balcon pour 
vérifier l'antenne, ce fut pour découvrir que le locataire était 
un vrai' réparateur d'antennes. 

- Qu'est-ce que vous me chantez? s'écria l'homme. 
L'antenne marche très bien. 

L'homme voulut appeler la police et le candidat dut battre 
en retraite précipitamment. 

Après cette épreuve, on nous conduisit rue Hayarkon. C'est 
une rue importante, bordée de glands hôtels, qui longe la 
Méditerranée. On m'emmena dans le hall du Sheralon et on 
me fit asseoir. 

- Tu vois l'hôtel d'en face, le Baset? me demanda l'un des 
instructeurs. Vas-y et rapporte-moi le nom du client qui figure 
sur leur registre. Le troisième à partir du haut. 

Dans les hôtels, en Israël, les réceptionnistes rangent géné- 
ralement les registres - qui, comme tout le reste, sont confiden- 
tiels - derrière le comptoir. La nuit tombait. En traversant la 



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rue, j'ignorais toujours comment m'y prendre pour me pro- 
curer ce maudit nom. Je savais que j étais couvert et que ce 
n'était qu'un jeu. J'étais surexcité et tendu à la fois. Je voulais 
tant réussir! Pourtant, quasd on réfléchit bien, l'épreuve était 
plutôt stupide. 

Sachant que je serais mieux reçu si je me faisais poser pour 
un touriste étranger, Je décidai de parler anglais. En m 'appro- 
chant de la réception pour demander s'il y avait des messages 
pour moi, je repensai à cette blague du type qui téléphone et 
qui veut parler à Dave. Vous téléphonez plusieurs fois, un type 
vous répond que vous avez composé un faux numéro, en 
s'énervant de plus en plus. A la fin, vous rappelez en disant : 
«Allô. Dave à l'appareil. Y a-t-il des messages nour moi? s 

- Etes-vous descendu à notre hôtel? s'enquit le réception- 
niste. 

- Non, répondis- je, mais j'ai rendez-vous avec un de vos 
clients. 

Il m'assura qu'il n'y avait pas de message, et j'allai m'asseoir 
dans le hall. Au bout d'une demi-beure passée à regarder ma 
montre avec impatience, je résumai à la réception. 

- Il doit être déjà là, prêtendis-je. Voulez-vous vérifier? 

- Comment s'appelle-t-ii? me demanda l'employé. 

Je marmonna]' u n nom qui ressemblait vaguement à € Kama- 
lunke » et le bonhomme soitit le registre et commença à le par- 
courir. 

- Comment l'écrivez-vous? 

- Je ne sais pas trop. Avec un C ou un K. dis-je en me pen- 
chant par-dessus le comptoir comme pour l'aider dans ses 
recherches, en réalité pour lire le troisième nom à partir du 
haut. 

- Ohl mais je suis à l'hôtel Basell m'exclamai- je en mimant 
la surprise. Excusez-moi, je croyais que vous étiez le City. 
Suis-je bête! 

J'étais fou de joie. Mais je me demandai tout d'un coup com- 
ment mon instructeur saurait si j'avais découvert le nom adé- 
quat. Puis je me souvins qu'en Isjaêl, ils avaient accès à tout 

Comme le hall de l'hôtel se remplissait, les deux instructeurs 
m'entraînèrent dans la rue. L'un d'eux me dit que j'avais une 
dernière épreuve à subir, et me tendit un micro de téléphone. 
Je devais entrer à Vhôtel Toi, aller au téléphone mural dans le 
hall, remplacer le micro par celui qu'on m'avai t donné et rap- 
porter l'ancien, tout en laissant l'appareil en état de marche. 

Plusieurs personnes faisaient la queue devant l'appareil, 
mais je m'encourageai, je devais réussir à tout prix. Quand vint 



51 



moD tour, j'introduisis un jeton dans l'appareil et composai un 
numéro au hasard. Mes genoux tremblaient. La 61e d'attente 
s'allongeait derrière moi. à croire qu'il y a des heures de pointe 
pour le téléphone ! Je soulevai le récepteur, le portai à mon 
oreille tout en dévissant le haut-parleur. Je sortis un calepin de 
ma poche et fis mine de prendre des notes. Je calai le récepteur 
entre l'oreille et l'épaule et parlai en anglais. 

Le type qui attendait son tour, denière moi, était si proche 
que je sentais son souffle dans mon cou. Je posai mon calepin 
et lui jetai un regard courroucé. Il se recula, gêné, et j'en profi- 
tai pour brancher les fils du micro. On avait fini par répondre 
à mon coup de fil et j'entendis : « Allô, qui est à l'appareil? » 
Mais dès que i'eus revissé le haut-parleur, je raccrochai. 

Tremblant, j enfouis le micro dérobé dans ma poche. C'était 
mon premier vol, j'en étais malade. Je rejoignis l'instructeur en 
chancelant et lui tendis mon trophée. 

Nous içntrâmes au Countiy Club sans dire un mot, Après le 
dîner on nous oidonna d'écrire, pour le lendemain matin, un 
rapport complet sur nos activités de la journée, sans omettre le 
moindre détail, aussi' insignifiant fût-il. 

Vers minuit, nous regardions la télévision, mon compagnon 
de chambre et moi, aussi épuisés l'un que l'autre, quand un 
instructeur f rappa a notre porte. Il me demanda d'enfiler un 
jean et de le suivre. I! me conduisit à un verger où une réunion 
devait avoir lieu. On entendait les chacals hurl r au loin, et la 
stridulation incessante des grillons. 

- Viens, je vais te montrer où te cacher, me dit-il. Je veux 
savoir combien de personnes assisteront à la réunion et ce 
qu'ils diront. Je passerai te prendre dans deux ou trois heur s. 

- Comptez sur moi, affirtnai-je. 

Je le suivis jusqu'à un vfaâi (ruisseau où l'eau ne coule que 
pendant la saison des pluies>. Il n'y avait qu'un filet d'eau, et 
une canalisation en ciment de soixante-dix ceatimètres de dia- 
mètre courait sous la route. 

- Voilà, fit-il en me montant la conduite d'eau. C'est une 
bonne cachette. Sers-toi de ces vieux journaux comme 
paravent. 

Ça, c'était une épreuve. Je suis claustrophobe, et ils ne pou- 
vaient pas l'ignorer, avec tous les teste que j'avais passés. J'ai 
horreur de la vermine, des cafards, des vers, et des lats. Je 
déleste aussi nager dans un lac, à cause de la vase gluante qui 
en recouvre le fond. J'étais pris au piège, je ne distinguais 
mêm€ pas l'autre extrémité de la canalisation; Ce furent les 
trois heures les plus longues de ma vie. Et bien sûr., personne 



52 



ne vint, pas de réunion, rien. Pour lutter con e le sommeil, je 
me répétais que j'étais dans des égouts. 
Enfin, l'instructeur revint. 

- Je veux un rapport de la réunion, exi§ a-t-il. 

- Je n'ai vu personne. 

- En es-tu sûr? 

- Absolument sûr. 

- Tu t'es endormi, oui. 

- Mais non, pas du tout. 

- Alors tu m as vu quand je suis paafé par là? 

- Vous devez vous tromper. Personne n'est venu par ici- 
Sur le chemin du retour, il me recommanda de ne pas parler 

de l'inwdent. 

Le soir suivant, on nous demanda de revêtir une tenue 
confortable. On allait nous emmener à Tel-Aviv où chacun de 
nous aurait un bâtiment à surveiller. Nous devions consigner 
par écrit tout ce que nous remarquerions. Nous devions aussi 
învent r une histoire pour justifier notre présence sur les lieux. 

Vers 20 heures, deux hommes me conduisirent en ville à 
bord d'une petite voiture. L'un d'eux était Shai Kauly, un karsa 
chevronné qui avait à son actif de nombreus s missions *. Ils 
me déposèrent à un pâté de maisons de la rue Dizengoff, 
l'artère principale de Tel-Aviv, et m'ordonnèrent de surveiller 
un immeuble de cinq étages, de noter les entrées des gens, 
leurs sorties, les heures d'airivée, de départ, de décrire ces 
personnes, quelles lumières restaient allumées, celles qu'on 
éteignait, à qu lie heure. Ils me dirent qu'ils passeraient me 
prendre plus tard et que je les reconnaîtrai à leur appel de 
phares. 

Ma première pensée fut de me cacher. Oui, mais où? On 
m'avait recommandé de rester en vue. Qu'allait-il se passer? 
J'eus soudain une idée: masseoir par terre et dessiner 
l'immeuble. Je noterais les informations en anglais, écrites à 
l'envers pour en camoufler le sens. Si on m e demandait ce que 
je fabriquais, je répondrais que je dessinais la nuit parce que les 
distractions sont rares et que la lumière a moins d'importance 
quand on dessine en noir et blanc, 

J'étais plongé dans mon exercice depuis une demi-heure 
quand une voiture s'arrêta à quelques pas de moi dans un cris- 
sement de pneus. Un homme en descendit et me présenta son 
insigne. 

- Qui êtes-vous? denunda-t-il. 

- Simon Lahav. 

• Voir chapitre 9 : Us Strella. 



53 



- Qu'est-ce que vous fiebez là? 

- Je dessine. 

- Un des voisins s'est plaint. 11 prétend que vous surveillez la 
banque. 

1] y en avait effectivement une au premier étage de 
l'immeuble. 

- Pas du tout, je dessine, protestai- je en montrant mon tia- 
vaiL Rega dez. 

- Allez, pas de salades! Je vous embarque. 

0 me fit monter dans la voiture, occupée par deux autres 
flics. Cétaiï une Ford Escort banalisée. En me glissant sur la 
banquette anîère, j'entend is le policier, assis à côté du chauf 
feur, signaler mon arrestation par radio. Il ne cessait de me 
demander qui j'étais. Je répondis à deux reprises «Simon». 

Mais il revint à la charge et comme j'allais parler, celui qui 
était à côté de moi me gifla. 

- La ferme! cria-t-il. 

- Mais, il me pose une question, protestai-je. 

- On t'a rien demandé, fut la réponse. 

Jetais abasourdi. Mais où étaient donc passés mes instruc- 
teurs? Le flic qui m'avait arrêté me demanda alors d'où je 
venais. Je lui répondis que jetais de Holon, mais celui de 
devant me balança un coup sur le front. 

- Je t'ai demandé ton nom, glapit-il en postillonnant. 

Je répétai' que je m'appelais Simon et que je venai s de Holon, 
alo s mon voisin de banquette s'esclaffa : 

- Ah, t'es un petit malin, toi! 

Sur ce, il me décocha une bourrade et m'attacha les mains 
dans le dos avec une paire de menottes. Il lâcha un chapelet de 
jurons et me traita de sale enfoiré de dealer. 

J'affirmai que je ne faisais que dessi ner. Alors il me demanda 
quelle était ma profession et je lui répondis que j'étais un 
a liste» 

Tout en conduisant, le chauffeur se retourna et me promit 
qu'on allait s'occuper de moi et que j'allais comprendre ma 
douleu . Un des flics s'empara de mes dessins, les froissa et les 
jeta sous la banquette. On m'ordonna ensuite de me déchaus- 
ser, ce qui était difficile, vu que j'avais les menottes. 

- Où caches-tu la drogue? demanda l'un. 

- Quelle drogue? Je ne comprends pas' Je suis un artiste, 
rien d'autre. 

- Si tu ne parles pas maintenant, tout à l'heure, tu vas chan- 
ter, tu peux me croire. 

Et les coups pleuvaient toujours. Je reçus à la mâchoire un 
crochet d'une telle violence que je crus avoir perdu une dent 



54 



L'homme assis à côté du chauffeur m'empoigna par le col et 
m atti ra à lui en me hurlant des menaces au visage, m'ordon- 
nant de lui dire où je planquais ma drogue, pendant que le 
conducteur roulait sans but à tiavers la ville. 

Agissaient-ils par pur sadisme? J'avais entendu des histoires 
là-dessus. On ramasse un type dans la rue et on s'acharne sur 
lui'. De plus en plus inquiet, je demandai qu'on m'amène au 
commissariat pour que je puisse appeler un avocat. Ap es une 
heure de ce manège, l'un d'eux me demanda le nom de la gale- 
rie où j'exposais. Comme je co nnaissais toutes les galeries de 
Tel-Aviv et qu'elles étaient fermées à cette heure-ci je lui don* 
nai un nom. Arrivés devant la vitrine, les mains toujours atta- 
chées, je désignais l'endroit d'un signe de tête en m'écriant : 

- C'est là! Mes tableaux sont làl 

L'ennui, c'est que je n'avais pas ma carte d'identité. Je pré- 
tendis que je l'avais oubliée chez moi. Ils m'ôtèrent mon panta- 
lon, toujours pour chercher la drogue. Je n'en menai pas large, 
mais ils s'adoucirent et semblèrent me c oire. Je feur disqueje 
voulais retourner là où ils m'avaient ramassé mais que je ne 
connaissais pas le chemin. Je déclarai que je n'avais pas 
d'argent mais qu'un ami devait passer me prendre plus ta d. 

Ils m'y conduisirent et se garèrent prés d'un arrêt d'autobus. 
L'un des flics ramassa mes dessins et les jeta par la portière. Ils 
m'enlevèrent les menottes, et j'attendis dans la voiture qu'ils 
rédigent leur rapport. Un bus arrivait. Mon voisin m'éjecta de 
l'auto et je roulai au sol. Il me lança mon pantalon et mes 
chaussures à la figure, et ils démarrèrent en me recomman- 
dant de déguerpir avant qu'ils reviennent. 

J'étais là, affalé par terre/ sans pantalon, honteux des 
regards que me lançaient les passagers qui descendaient de 
l'autobus. Mais il fallait que je récupère mes dessins. Lorsque 
j'y parvins, c'était comme si j'avais escaladé l'Everest. Quel 
sentiment de triomphel 

T ente minutes plus ta d, rhabillé, j'étais de retour à mon 
poste quand j'aperçus les appels de pha es Je montai, dans la 
voilure qui me ramena au Counny Club où je rédigeai mon 
rapport. Longtemps après, je devais retrouver mes trois « poli- 
cieis ». 

lis n'étaient pas delà police» bien sûr, et il semblerait que les 
autres recrues aient subi la même épreuve que moi, ce soir-là. 

Un des postulants, en faction sous un arbre, fut accosté par 
des inspecteurs. Sommé d'expliquer sa présence à cet endroit, 
il avait répondu qu'il observait les hiboux. Quand on lui fit 
remarquer qu'il n'y avait pas de hibou, le type rétorqua : 



55 



- Évidemment, vous les avez effrayés. 

Il eut droit & sa balade en voiture, lui aussi. 

Un autre fut «arrêté» dans le célèbre square ce KikerHam- 
dinn, que l'on compare souvent à l'État d'Israël Le cirque s'y 
installe en été, et l'hiver on y patau e dans la gadoue. Exacte- 
ment comme sraël quand c'est pas îe drque, c'est la gadoue, 
La recrue en question manquait pour le moins de malice. Il 
raconte aux flics qu'il était en mission spéciale, qu'il avait été 
recruté par le Mossad et qu'on le mettait à l'épreuve. Recalé. 

En fait, la seule autre recrue que je revis par la suite était 
une des deux femmes. Elle était maître nageur à la piscine du 
Mossad le week-end, quand les familles des membres du Mos- 
sad ont le droit d'y venir. 

Le troisième jour, après ie petit déjeuner, on nous conduisît 
de nouveau à Tel-Aviv. Ma première épreuve fut d'entrer dans 
un restaurant, d'engager la conversati on avec un homme qu'on 
m'avait désigné de loin et de lui donner un rendez-vous pour le 
soir même. J'étudiai le lieu avant d'entrer et je remarquai que 
le serveur était aux petits soins avec mon bonhomme. J'en 
déduisis que c'était le patron. J'allai m'asseoira la table voisine 
et je notai qu'il lisait une revue de cinéma. 

Mon histoire de repérage m'avait valu mon premie succès, 
je décidai' donc de m'en servir à nouveau. Je dis au serveur que 
je désirais parler au patron, que j'étais cinéaste et que j'aime- 
rais utiliser le restaurant pour un décor de film. Je n'avais pas 
terminé ma phrase que le patron était déjà assis à ma table. Je 
prétendis que j'étais pressé» ayant d'autres repérages à faire. 
Nous convînmes d'un rendez- vous pour le soir, nous nous ser- 
râmes la main, et Je sortis. 

Ensuite, «n nous amena tous les dix dans un parc, près du 
boulevard Rothschild où nous devions guetter le passage d'un 
grand gaillard vêtu d'une chemise à damier rouge et noir. 
Nous édons censés le filer discrètement. Pas facile de filer 
quelqu'un discrètement quand on est dix, surtout avec vingt 
autres qui vous surveillent. Il y avait des types partout, sur les 
balcons, derrière les arbres, dans tous les coins. Mais les ins- 
tructeurs qui nous épiaient voulaient su tout étudier nos réac- 
tions et nos méthodes. 

Cette épreuve terminée et nos rapports rédigés, on nous 
sépara. Je fus encore conduit rue Ibn Gevirol, mais devant la 
banque Hapoalîm, cette (bis-ci. On me demanda d'entrer et de 
découvrir le nom du directeur, son adresse personnelle et de 
rassembler le maximum de renseignements sur lui'. 
N'oubliez pas qu'en Israël, tout le monde se méfie de tout et 



56 



de n'importe quoi. Je pénétrai dans la banque et m'informai du 
nom du di ecteur auprès d'un employé. Il me le donna volon- 
tiers et m'indiqua, à ma demande, où se trouvait son bureau. 
C'était au deuxième étage. J'y montai et demandai à lui parler, 
spécifiant que j'avais vécu longtemps aux États-Unis et que, 
désireux de m'installer en Israël, je voulais transférer de fortes 
sommes d'argent sur un nouveau compte. J'insistai pour par- 
ler au directeur en personne. 

En entrant dans son bureau, je remarquai la plaque du B'Nai 
Brith * sur son secrétaire. J'enga eai donc la conversation là- 
dessus et à ma grande surprise, voila qu'il m'invite chez lui. H 
allait bientôt être mulé à New York comme directeur adjoint 
Nous échangeâmes nos adresses et je lui promis de lui rendre 
visite. Je prétendis que je n'avais pas encore de numéiv de télé- 
phone parce que j'étais en transi t, mais que je l'appellerais 
volontiers s'il me donnait le sien. J'eus même droit à une tasse 
de café. 

Les formalités de transfert de fonds nous prirent un petit 
quart d'heure de discussion, ensuite nous bavardâmes à bâtons 
rompus. En moins d'une heure, je connaissais tout du bon- 
homme. 

Après ce test, on me ramena à l'hôtel Tal avec deux recrues 
et on nous ordonna d'attendre les autres. Nous étions là depuis 
dix minutes quand six hommes entrèrent dans le hall. 

- C'est lui, dit l'un d'eux, en me montrant du doigt. 

- Suivez-nous, dit un autre. Et sans faire d'histoire. 

- Que se passe-t-il? m'étonnai-Je. Je n'ai n'en fait. 

- Allez, vous trois, suivez-nous, insista un troisième en mon- 
trant son insigne. 

On nous fit monter dans une camionnette, on nous tanda les 
yeux Le véhicule démarra. Commença alors une randonnée 
chaotique à travers la ville. Nous atterrîmes enfin dans un bâti- 
ment, toujours les yeux bandés, où on nous sépara. Enfermé 
dans une sone de cagibi, j'entendais le bruit d'allers et venues. 

Au bout de deux ou trois heures, on m'ôta mon bandeau et 
on me fit sortir. Apparemment j'étais resté assis sur le siège 
d'un cabinet dans une petite salle de bains. Je l'ignorai à 
l'époque, mais nous étions au deuxième étage de l'Académie 
(l'école d'ennainement du Mossad). On me conduisit dans une 
peti te pièce â Sa fenêtre obstruée, occupée par un mastodonte. 
U avait un point noir dans l'œil, on aurait cru qu'il avait deux 

* Le B*Mai ttdh (en btbnu: FUS de l'AOtam*} fu fondé «a 1M) aux ÉnsAjùH 
pour aider les nouveaux hxùpmts. H est représente BitfwWhw dans quaraotr-ranq 
pays et anwpte anuno anq cent mille membre*. 



57 



pupilles. Il commença en douceur : Mon nom? Pourquoi 
j avais manipulé le téléphone dans l'hôtel? Est-ce que j'essayais 
de commettre un attentat? Mon adresse? 

A un moment donné, il me dît qu'ils allaient me rac- 
compagner chez moi et j'éclatai de rire. Comme il me deman- 
dait ce qui m'amusaii, je lui expliquai que je trouvais la situa- 
tion cocasse. En fait, je me voyais arriver devant le terrain 
vague, en m'écriam: « Ma maison! Où est passée ma maison?» 
Je ne pouvais pas contrôler mon fou rire. 

- Que signifie tout ceci? m'étonnai- je. Que me voulez-vous ? 
H voulait ma veste, une Pierre Balmain, Il la prit. Ensuite je 

dus me déshabiller entièrement. On me ramena, tout nu, dans 
la salle de bains, et avant de refermer la porte on m'aspergea 
avec un seau d'eau. 

Je restai là, nu, frissonnant, une bonne vingtaine de minutes. 
Ensuite, retour dans le bureau du monstre qui m'accueillit par 
un: 

- Alors? Vous avez toujours envie de rire? 

On me trimballa du bureau à la petite salle de bains une 
demi douzaine de fois. Chaque fois qu'on frappait à la porte du 
bureau, je devais me cacher sous la table. 

- Excusez-nous, nous avons fait une erreur, m'annonça 
enfin le malabar. 

]I me rendit mes vêtements et me promit qu'on allai t me rac 
compagner à l'hôtel. On me banda îes yeux, on me fit monter 
dans une voiture, mais juste quand le chauffeur allait démar- 
rer, quelqu'un s'écria: 

- Attendez! Ramenez-let On a vérifié son adresse, c'est un 
terrain vague. 

- Vous avez dû vous tromper, protestai- je. mais ils m'enfer- 
mèrent de nouveau dans la salle de bains. 

Vingt minutes passèrent et on me fit revenir dans le bureau. 

- Désolé, s'excusa le colosse, c'était une erreur. 

Ifs me déposèrent devant le Country Club, s'excusèrent 
encore une rois, et s'en allèrent 

Le matin du quatrième jour, on nous fit entrer, chacun noore 
tour, dans un bureau. 

- Alors, qu'en pensez- vous? Cioyez-vous que vous serez 
reçu? me demanda-ton. 

- Je n'en sais rien, répondis- je. Je ne sais pas ce que vous 
attendez de moi'. J'ai fait de mon mieux, c'est tout ce que je 
peux dire. 

Je ne restai dans le bureau que quelques minutes, d'autres 
n'en sortirent qu'au bout d'une demi-heure. A la fin, on nous 
dit: 



S8 



- Merci* à tous. Nous vous appellerons. 

Et c'est ce qui arriva deux semaines plus tard. Je reçus une 
convocation pour me rendre au bureau le lendemain à la pre- 
mière heure. 

J'étais engagé! Maintenant* les choses sérieuses allaient 
commencer. 



2 

L'ÉCOLE 



En Isiaèl, nombreux sont ceux qui croient que la nation est 
en danger pemianent, et qu'une armée, aussi puissante soit- 
elle, ne peut, à elle seule, garantir la sécurité. J'étais de ceux-là. 

Tous sont conscients de cet énorme besoin de sécurité et ont 
entendu parler d'une organisation, te Mossad Officiellement, 
le Mossad n'existe pas, mais personne n'est dupe. Et s'il vous 
enrôle dans ses rangs, nourri comme vous l'êtes des légendes 
qui courent sur son compte, vous obéissez sans poser de ques- 
tions, croyant qu'une puissance surnaturelle est à l'œuvre et 
qu'on vous expliquera tout le moment venu. 

Lorsqu'on grandit en Israël, c'est comme une seconde nature 
qu'on vous inculque dès les brigades de jeunesse. C'est là que 
j'ai appris à tirer. A quatorze ans, je terminai deuxième du 
concoure national de tir à la carabine. Avec un fusil à lunette 
Schtutser, j'obtins un score de 192 sur 200, à quatre pointe du 
premier. 

Ensuite, j'ai passé pas mal de temps dans l'armée. Je savais 
donc à quoi m'attendre. Du moins, c'est ce que je croyais, 

Tous les Israéliens n'obéiraient pas aussi aveuglément, bien 
sûr, mais les recruteurs du Mossad savent choisir leurs proies. 
Si vous avez accepté de subir tant d'épreuves, nul doute que 
vous obéirez au doigt et à l'œil. Ce n'est pas vous qui feriez 
capoter une opération en posant ûop de questions. 

A l'époque, je militais au parti travailliste et j'avais des idées 
plutôt libérales. Du jour où je fus admis au Mossad, je fus 
déchiré entre mes opinions et ma loyauté à l'organisation dont 
le système est simple : on choisit les candidate les plus aptes, 
on tes endoctrine grâce à des techniques sophistiquées de 
lavage de cerveau, et quand ils sont à point, on les fond dans le 

«0 



moule. Cela requiert certaines prédispositions, vous en 
conviendrez. 



Mes six premières semaines se déroulèrent dans la mono- 
tome. Je travaillais au siège comme coursier ou commis d'écri- 
ture. Mais par une fraiche matinée de février 1984, on 
m'embarqua dans un minibus avec quatoize autres recrues 
que je ne connaissais pas. Nous étions tous très émus et notre 
émotion parvint à son comble quand le véhicule, après avoir 
gravi la colline, franchit un portail gardé par des sentinelles, et 
s'amêta devant un bâtiment en brique blanche de deux étages 
et à toit plat, C'était l'Académie. 

Nous pénétrâmes dans le Saint des Saints. Au centre du vaste 
hall une table de ping-pong. sur les murs, des vues aériennes 
de Tel-Aviv et, deirière une paroi de verre, un jardin intérieur 
d'où partaient deux galeries, et un escalier en ciment qui sem- 
blait conduire au deuxième étage. Le sol était revêtu de 
marbre, et les murs carrelés de blanc. 

Je reconnus tout de suite l'endroit. Quand on m'avait traîné 
dans la petite salle de bains, pendant les épreuves de sélection, 
j'avais aperçu l'escalier malgré mon bandeau sur les yeux. 

Bientôt, un homme à la peau mate et aux cheveux grison- 
nante entra et nous demanda de le suivre. Nous franchîmes 
une porte au fond du hall et, après avoir traversé une cour, il 
nous conduisit dans un bâtiment en préfabriqué, comportant 
quatre salles de classe. Le directeur ne tarderait pas, déclara 
notre guide. 

La salle où nous entrâmes était grande, éclairée par deux 
fenêtres. Sur une longue table en forme de T était installé un 
projecteur vidéo braqué vers un tableau noir accroché au mur. 
Notre groupe, nous apprit -on, se nommerait le « 16 e Cadet » 
puisque c'était la seizième promotion recrutée par le Mossad. 

Des pas rapides crissèrent sur le gravier de la cour et bientôt, 
trois hommes entrèrent. L'un était un petit brun assez beau 
gosse, le deuxième, que je reconnus, était plus âgé et d'une élé- 
gance soignée, le troisième! un giand blond d'un mètre quatre- 
vingt-dix à la cinquantaine alerte, portait des lunettes cerclées 
d'or et un chandail sur une chemise à col ouvert II vint 
s'asseoir en bout de lable, pendant que les deux autres pre- 
naient place au fond de la classe. 

- Mon nom est Aaron Sherf. commença-t-il. Je suis le direc- 
teur de l'Académie, et je vous souhaite la bienvenue au Mossad. 
Sacbez que son nom véritable est : Ha Mossad, le Modiyin vêle 



61 



Tafkidim Mayuhadim (Institut de renseignements et d'opéra* 
dons spéciales) et que notre devise est : <* Par la tromperie, la 
guerre mèneras. » 

Je me sentis défaillir. Je savais bien que nous étions au siège 
du Mossad, mais cette confirmation brutale». J'avais besoin 
d'air. Sherf, plus connu sous le nom de Araleh. diminutif de 
Aaron, se pencha au-dessus de la table. 

- Vous foimez une équipe, poursuivit-il d'un ton calme et 
assuré. On vous a choisis parmi des milliers d'autres candidats. 
Nous en avons filtré un nombre incalculable pour arriver à ce 
itsulftiL Vous avez le potentiel pour nous donner satisfaction 
et nous vous fournirons l'occasion de servir votre pays comme 
peu d'hommes en ont la chance. 

» Comprenez bien. Ici, les quotas n'existent pas. Nous sou- 
haitons votre réussite car nous manquons d'hommes. Mais, 
écoutez-mo) bien, nous n'acceptons dans nos rangs que des élé- 
ments compétents à 100%, et si nous devons tous vous recaler, 
nous n'hésiterons pas un Instant C'est déjà arrivé. 

» Cette école n'est pas comme les autres. Vous faciliterez 
votre initiation si vous acceptez de vous transformer. Four 
l'instant, vous n'êtes qu'un matériau brut qui a besoin d'être 
dégrossi. Quand vous sortirez d'ici, nous aurons fait de vous les 
meilleurs agents de renseignements du monde. 

» Chez nous, pas de professeurs, mais des hommes de terrain 
qui' sacrifient une partie de leur temps à l'Académie. Leur 
tâche accomplie, ils retournent sur le terrain. Ce sont de futurs 
partenaires, des collègues, qu'ils forment, pas des étudiants. 

» Ne les croyez jamais sur parole. La vérité, c'est l'ex périence 
qui vous l'apprend, et ce n'est pas la même pour tout le monde. 
Précisément» le savoir de vos instructeurs est fondé sur leur 
expérience, et c'est ce qu'il vous faudra acquérir. En d'autres 
termes, ils vous transmettront l'expérience collective et la 
mémoire du Mossad, telles qu'ils les ont reçues, à travers les 
succès et les échecs. 

» Le jeu que vous allez jouer est dangereux, mais il est ins- 
tructif. Ce n'est pas un jeu comme un autre, et on n'en sort pas 
toujours sans dommage. N'oubliez jamais que c'est un métier 
où il faut se serrer les coudes, c'est vital. 

» Je dirige cette école de formation. Je suis toujours dispo- 
nible et ma porte vous est ouverte. Alois, bonne chance! Je 
vous laisse avac vos instructeurs. 

Il sortit. 

Je découvrirais un jour l'amère ironie d'une affiche placar- 
dée sur la parte de Sherf. C'est une citation d'un ancien pré- 



62 



sident des États-Unis, Warren Harding : « N'utilisez jamais de 
méthodes immorales à des fins morales», exactement le 
contiaire de ce qu'on enseigne à l'Académie. 

Pendant le discours de Sberf, un homme à la carrure mas- 
sive était entré. Après le départ du directeur, il s'avança au 
bout de la table et se présenta: 

- Je m'appelle Eiten, dit-il avec un accent d'Afrique du 
Nord. Je suis responsable de la sécurité intérieure. Jai quel- 
ques détails à vous préciser, mais je ne vous retiendrai pas très 
longtemps. Si vous avez des questions à poser, n'hésitez pas à 
m 'interrompre. 

Comme nous allions l'apprendre, tous les instructeurs 
commencent leurs exposés par cette formule. 

- Écoutez bien mon consei l : les murs ont des oreilles. La 
technologie évolue sans cesse et vous apprendrez les tech- 
niques nouvelles. Mais il en existe que nous-mêmes ne connais- 
sons pas encore. Vous avez tous servi dans l'armée, et on vous 
a appris à tenir votre langue, mais les secrets que vous décou- 
vrirez ici sont d'une importance bien plus considérable que 
ceux de l'armée. Alors, soyez discrets. Pensez-y tout le temps. 

«Oubliez dès maintenant le mot Mossad. Sortez-le de votre 
tête. Je ne veux plus jamais l'entendre. Dans vos conversations, 
vous emploierez le mot « Bureau ». Que je ne vous entende plus 
parler du Mossad! 

» Vous direz à vos amis que vous travaillez à la Défense 
nationale et que vous êtes soumis au secret, poursuivit Eiten, 
Ils verront bien que vous ne travaillez pas dans une banque, ni 
dans une usine, alors, avant qu'ils se montrent trop curieux, 
vous leur d irez ça. Et pas de nouveaux amis sans mon accord. 
Compris? 

» Et pas de confidences au téléphone sur votre travail non 
plus. Celui que Je surprends à parler du Bureau au téléphone 
sera puni, et sévèrement, croyez-moi. Je peux contrôler toutes 
vos conversations téléphoniques, y compris à votre domicile. 
N'oubliez pas que je suis responsable de la sécurité du Bureau. 
Je sais t*ut et j'emploie tous les moyens pour y paivenir. 

«A ce propos, l'histoire qui circule sur mon compte, du 
temps où j'étais dans la Shaback (police de sécurité intérieure), 
et qui raconte que j'ai accidentellement arraché les couilles 
d'un type pendant un interrogatoire... eh bien, cette histoire est 
fausse. 

» On vous fera passer un test au détecteur de mensonges tous 
les trois mois, Même chose au retour de chaque séjour à 
l'étranger, qu'il s'agisse de vacances, d'un long séjour ou d'un 
simple aller et retour. 



63 



» Vous a\ez le droit de refuser ce test, mais dans ce cas, moi , 
j'ai le droit de vous tuer. 

• Nous aurons souvent l'occasion de nous revoir, et nous 
approfondirons certaines choses. D'ici quelques jouis, vous 
recevrez votre carte d'identité. Un photographe s'occupera de 
vos portraits. Vous m'apporterez toutes les cartes d'identité ou 
passeports délivrés à 1 étranger, les vôtres, ceux de votre 
épouse, de vos enfants. Comme vous n'en aurez pas besoin 
avant longtemps, nous les garderons pour vous. 

Ce qui signifiait que je devais rendre les passeports cana- 
diens de ma famille. 

Sur ces mots. Eiten nous gratifia d'un simple signe de la tête 
et sortit. Nous étions pétrifiés. Eiten dégageait une telle vulga- 
rité, ce type était odieux! Deux mois plus tard, il fut muté et je 
ne le revis jamais. 

L'homme qui nous avait accompagnés prit la parole à son 
tour. Il s'appelait Oren Riff et dirigerait notre promotion. 

- Mes enfants, on vous a placés sous ma resp onsabilité, et je 
ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour rendre voire séjour 
agréable. Je vous souhaite à tous de bonnes études, et beau- 
coup de succès. 

H nous présenta alors son adjoint, le beau gosse, le petit 
Ran S. (le «Donovan» de l'opération Sphinx). L'autre, vêtu 
avec tant d'élégance, était ce même Shai Kauly qui avait été 
l'un de mes instructeurs pendant les épreuves de sélection. Il 
était directeur adjoint de l'Académie. 

Avant de commercer son cours, Riff nous dressa un rapide 
tableau de ses activités passées. Il travaillait pour le Bureau 
depuis des années. L'une de ses premières missions l'avait 
conduit en Irak où il avait soutenu les Kurdes dans leur lutte 
pour l'indépendance. En tant que katsa de l'ahtcnûc pari- 
sienne, il avait servi d'agent de liaison pour le cabinet de Golda 
Mei'r, et il avait roulé sa bosse aux quatre coins du monde au 
couis de nombreuses missions. « A 1 heure actuelle, conclut-il, 
il y a peu d'endroits en Europe où je puisse aller en louie 
sécurité*.» 

Riff nous indiqua ensuite les deux sujets qui occuperaient la 
plus grande partie de notre temps pour les mois à venir. Le 
premier, la sécurité, que nous enseigneraient des instructeurs 
de la Shaback, l'autre, le NAKA. abréviation de «système 
d'écriture standard » en hébreu. 

- Je m'explique, précisat-il. Cela signifie qu'il y a une façon 
de rédiger un rapport, et une seule. Si vous ne rédigez pas un 

* Voir chapitre 10: Carhs, 



64 



tapport sur ce que vous avez fait, c'est comme si vous n'aviez 
rien fait Évidemment, d'un autre côté, si vous écrivez quelque 
chose que vous n'avez pas fait, on pensera que vous l'avez fait 
quand même, dit -il en riant. 

» Bien- Autant vous femiliarisar tout de suite avec le NAKA *. 

La manière de présenter un rapport est rigoureu^mrat 
invariable. Les feuilles de papier sont toujours blanches, de for- 
mat carré ou rectangulaire. On écrit en haut de la page le code 
de contrôle de sécurité, souligné de manière différente selon 
que le message est secret, top secret, o anodin. 

Sur la droite doit figurer le nom du destinataire ainsi que 
celui qui doit agir dès réception du message. Cela peut concer- 
ner une, deux, ou trois personnes, mais chaque nom doit être 
souligné. Au-dessous, les noms des destinataires qui ont 
réclamé une copie, sans avoir participé à l'information. L'expé- 
diteur est plus souvent un service qu'un individu. 

La date s'inscrit à gauche avec la désignât» n de l'urgence 
choisie: câble, exprès, stendard, etc. ainsi' qu'un numéro 
d'identification du message. 

Ens ite, au-dessous et au centre, le sujet résumé en une 
phrase, le tout souligné et suivi de deux points. 

Au-dessous encore, on écrit, par exemple: «en référence à 
votre lettre 3J >. suivi de la date de ladite lettre. Si, parmi les 
destinataires, figurent des gens qui n'ont pas reçu la lettre 3J, 
vous devez leur en adresser une copie. Si vous traitez de plu- 
sieurs sujets, vous devez numéroter chacun, avec une référence 
claire pour chacun. Chaque fois que vous écrivez un chiffre 
(par exemple «je commande 35 rouleaux de papier toilette »). 
vous le répétez («je commandé 35 x 35 rouleaux... »)• De cette 
façon, même si l'ordinateur fonctionne mal, le chiffre reste 
lisible. Le rapport doit être signé en bas de votre nom de code. 

La principale activité de l'organisation cons istant à recueillir 
des informations, nous passâmes des heures à nous exercer au 
NAKA. 

Le de xième jour, un cours sur la sécurité fut annulé, et on 
nous distribua des piles de journaux dont certains articles 
étaient cerclés de rouge, on nous demanda d'en faire des 
comptes rendus. Notre tâche achevée, nous devions conclure 
notre rapport par cette formule : « Pas d'autres informations », 
ce qui signifiait que l'enquête était close, pour l'instant. On 
nous apprit aussi à ne chercher un titre qu'une fois le rappor 
terminé. 

* Vodr Appendice il. 



65 



On nous remit enfin notre carte d'identité. Elle manquait 
pour le moins d'att ait : c'était un simple carton blanc avec un 
code à barres sous la photo. 

Veis la fin de la première semaine, Riff nous annonça que 
nous liions étudier la sécurité des personnes. A peine avait-il 
commencé son cours que la porte de la salle s'ouvrit à la volée 
et deux individus surgirent. L'un brandissait un pistolet de 
gros calibre, l'autre une mitraillette. Sitôt arrivés, ils ouvrirent 
le feu. Les cadets s'aplatirent au sol alors que Riff et Ran S. 
s'écroulaient dos au mur, couverts de sang. 

Avant qu'on ait eu le temps de dire ou£ les deux types 
avaient déjà dispaiu dans une voiture qui démarra sur les cha- 
peaux de roue. Nous étions tous sous le choc, et nous n'avions 
pas encore repris nos esprits que Riff était debout, apostro- 
phant Jerry sL l'un des cadets: 

- Très bien, j'ai été tué sous tes yeux. Oécris-moi les tueurs. 
Combien de coups de feu ont été tirés? As-tu remarqué un 
détail qui permettrait de les identifier? 

Riff inscrivit au tableau les informations que lui dictait 
Jerry, Il ô^manda ensuite le témoignage des autres cadete, puis 
il sortit de la salle et revint, accompagné des deux « tueurs». 
Eh bien, croyez-le ou non, personne ne les reconnut. Ils ne res- 
semblaient en lien au portrait-robot que nous avions établi. 

Nous apprîmes que les deux hommes étaient Mousa M., 
chargé des cours sur la sécurité active, l'APAM, et son adjoint, 
Dov L, Mousa ressemblait à Telly Savalas, l'acteur principal de 
Kojak. 

- Je vous expliquerai plus lard l'intérêt de cette mise en 
scène, dit Mousa. Mais sachez dès à présent que nous opérons 
surtout hors du territoire Retenez bien ceci : nous n'avons pas 
d'ami. Nous ne connaissons que des ennemis ou des cibles. 

» Ce n'est pas pour autant qu'il faut devenir paranoïaque : si 
vous êtes obsédés p r le danger, vous ne serez jamais opéra- 
tionnels. 

» L'APAM est un outil précieux. C'est l'abréviation deAvta- 
hat Paylut ModieniU c'est la protection du Renseignement. Son 
rôle est de vous fournir des îlots de protection pour que vous 
puissiez accomplir vot e mission en toute sécurité. N'oubliez 
jamais que, dans la vie» vous avez le droit à l'erreur, dans 
l'espionnage, jamais. 

» Vous apprendrez toutes les ficelles pendant vos stages. 
Mais rappelez-vous bien ceci : je me fiche de vos performances 
dans les autres disciplines, si vous ne me donnez pas satis- 
faction ia, vous serez recalés. L'APAM ne requiert pas dequali- 



66 



tés particulières, il faut travailler, c'est tout. Pour cela, vous 
apprendrez à maîtriser la peur et à garder toujours votre mis* 
sion présente à l'esprit. 

»Le système que je vais vous enseigner pendant les pro- 
chaines années est infaillible. D a fait ses preuves et nous le 
perfectionnons sans cesse. Il est si parfait, si logique, que même 
si vos ennemis le connaissaient, ils ne pourraient pas s'en ser* 
vir contre vous. 

Mousa nous apprit que Dov serai t notre inst ucieur, encore 
que lui-même participerait à quelques cours, ou à certains tra- 
vaux pratiques. 11 brandit ensuite une photocopte de notre 
emploi du temps et déclara: 

- Vous voyez ce vide entre le dernier cours de la journée et 
le premier du lendemain? C'est votre temps libre, n'est-ce pas? 
Eh bien, sachez qu'il m'appartient. 

•Profitez de votre dernier week-end d'aveugles. A partir de 
la semaine prochaine, nous allons commencer à vous dessiller 
les yeux. Ma porte vous est toujours ouverte» si vous avez le 
moindre problème, n'hésitez pas à venir m'en parler, je suis là 
pour ça. Mais si je vous donne un conseil, il faudra le suivre. 

La dernière fois que j'ai entendu parler de Mousa, il était res- 
ponsable de ia sécurité en Eu ope. Il avait aussi appartenu à 
l'Unité 504, une unité de f ontaliers qui travaillaient pour 
l'espionnage milit ire. C'était un dur, mais sous ses airs sévères 
se cachait un être sensible, un idé liste dévoué et plein 
d'humour *. 

Avant de partir en permission pour le week-end, nous 
devions nous présenter au secrétariat de l'école, tenu par Ruty 
Kimchy. Son mari avai t été chef du département de recrute- 
ment et plus tard, en tant que secrétaire d'État aux Affaires 
étrangères, il jouerait un rôle de grande importance à l'occa- 
sion de la désastreuse guerre du Liban. Il serait également 
impliqué dans l'anaire de l'Irangate. 



Nos journées étaient divisées en cinq tr nches horaires. 8 h à 
10 h, lOhà 11 h, 11b à L3 h, 14 h à 15 h et I5hà20h. Nous 
avions des pauses régulières de vingt minutes, plus une cou- 
pure d'une heure pour le repas, que nous prenions dans un 
autre bâtiment, un peu plus bas sur ia colline. Sur le chemin 
du réfectoire, nous p ssions devant un kiosque où l'on pouvait 
acheter des cigarettes et de quoi améliorer l'ordinaire. A 

* Voir cfa^utr iy 

67 



i 



l'époque. Je fumais deux à trois paquets de cigarettes par jour, 
comme la plupart de mes condisciples, d'ailleurs. 

Nous avions donc quatre champs d'étude: le NAKA, 
l'APAM l'enseignement militaire et les techniques de couver- 
ture. 

Le programme de l'enseignement militaire était vaste : bh- 
dês, aviation, marine, mais aussi les spécificités de nos pays 
voisins, leur politique, leur religion, leurs structures sociales - 
ce dernier point étant traité par des professeurs d'uni versîté. 

Avec le temps, nous apprenions à nous décontracter, nous 
plaisantions pendant les classes et l'atmosphère était à la bonne 
humeur. Trois semaines après le début des cours, nous accueil- 
lîmes un nouveau de vingt-quatre ans, Yosy G C'était un ami 
de Heim M., un des membres de notre groupe âgé de trente- 
cinq ans, un chauve coipulent dont le visage au sourire rusé 
s'ornait d'un nez proéminent. Heim, qui parlait arabe et sou- 
riait tout !e temps, était marié et père de deux enfants. 

Yosy, qui avait travaillé au Liban dans l'Unité 504, revenait 
juste de Jérusalem où il avait suivi six mois de cours intensif 
d'arabe, langue Qu'il parlait maintenant couramment. Son 
anglais, en revanclie. était déplorable. H était marié, bu aussi, 
et sa femme était enceinte. Juif orthodoxe, Yosy portait en 
permanence une kippa en tricot, mais il se faisait surtout 
remarquer par ses succès féminins. U avait du charme, les 
femmes étaient folles de lui. et il ne se gênait pas pour en pro- 
fiter. 

Les cours terminés, je m'attardais souvent au KaPulsky, dans 
Ramat Hasharon, pour boire un café et manger quelques 
gâteaux, avant de rentrer chez moi à Hereliya. J y retrouvais 
Yosy, Heim et Michel M., un spécialiste français des transmis- 
sions arrivé en Israël avant la gueire du Kippour, et qui avait 
servi dans une unité appelée 8200. Il avait déjà travaillé en 
Europe pour le Mossad comme « expeit à poignées » avant de 
postuler. Sa maîtrise du français, sa langue maternelle, faisait 
de lui un bon candidat, il était entré par piston. 

Nous formions tous les quatre une joyeuse bande. Nous 
refaisions le monde, nous discutions stratégie. Souvent, après 
avoir commandé son café, Yosy nous quittait, « Je reviens tout 
de suite*, disait-il» et il i réapparaissait une demi-heure plus 
tard en s'excusant d'avoir été retardé par l'une ou l'autre. « Je 
ne pouvais pas lui refuser un petit service, tout de même? » 
C'est fou ce qu'il rendait comme « services »! Loi-sque nous le 
mettions en garde contre les maladi es, il nous répondait : « Je 
suis jeune et Dieu me protège. » A quoi nous rétorquions que ce 
ne devait pas être une sinécure. 



68 



La technique de couverture nous était enseignée par les kat- 
sas Shai Kauly et RanS. 

- Quand vous récoltez des renseignements, nous dit Kauly, 
vous êtes un katsa, vous ce vous appelez pas Victor, ni Heim, 
ni Yosy. Vous n'abordez pas un type en hîi disant : « Salut! Je 
suis un espion israélien, je suis prêt à vous payer pour tout ren- 
seignement que vous me fournirez. 

» Vous utilisez une couverture. C'est-à-dire que vous n'êtes 
jamais ce que vous prétendez être. Un katsa doit faire pleuve 
de souplesse. La souplesse, voilà le maître mot. Il vous arrivera 
peut-être d'avoir trots rendez-vous dans la même journée et de 
devoir changer trois fois d'identité. Il vous faudra assez de sou- 
plesse pour devenir sans cesse un autre. 

» Qu'est-ce qu'une bonne couverture? C'est une identité qui 
ne réclame pas d'explications, et qui vous ouvre le plus large 
éventail de possibilités. Dentiste, par exemple. Voilà une excel- 
lente couverture. Tout le monde sait ce qu est un dentiste, tant 
que vous ne tombez pas sur quelqu'un qui vous demande de lui 
examiner la bouche, vous êtes couvert. 

Nous passions des heuzes à nous entraîner. Nous étudiions 
des villes de A à Z, pour en parier comme si nous y avions vécu 
toute notre vie. Nous apprenions aussi à nous construire un 
personnage nouveau en une journée, avec une connaissance 
parfaite de son métier. Nous nous exercions avec des katsas 
expérimentés qui vérifiaient la solidité de notre couvertuie. 

Ces exercices se déroulaient dans une salle équipée de camé- 
ras pour que les autres cadets puissent suivre les séances sur 
des écrans de télévision dans une pièce voisine. 

L'astuce consiste à ne pas dévoiler trop de détails, ce qui 
n'est pas aussi facile qu'on le croit. Nous le comprimes en 
assistant, devant nos écrans, à l'entretien entre Tsvl, un psy- 
chologue de quarante-deux ans, le premier cadet à passer sur 
le gril, et le katsa examinateur. Tsvi monologua pendant vingt 
minutes d'afÊlée, racontant tout ce qu'il savait de sa ville et de 
sa profession de couverture, avant même que le katsa lui ait 
demandé quoi que ce soit. Devant nos écrans, nous étions pliés 
en quatre. * Oui je m'en suis bien tiré ! » s'exclama-i-U en nous 
rejoignant, l'épreuve terminée. Il était content de lui! 

A l'armée, nous avi ons appris la solidarité. Quand Kauly me 
demanda ce que j'avais pensé de l'entretien, je répondis que 
Tsvi avait bien potassé son sujet, et connaissait sa ville par 
cœur. Un autre déclara qu'il avait parlé très clairement. 

- Minute! s'écria Ran en se levant d'un bond. Vous voulez 
me faire croire que vous auriez gobé toutes ces salades? Ne me 



69 



dites pas que vous n'avez pas remarqué l'erreur qu'il a 
commisel Dire que ce type se prétend psychologue! Et vous 
autres, vous n'avez donc rien dans le crâne? Cette fois-ci, je 
veux entendre ce que vous en avez vraiment pensé. Commen- 
çons par Tsvi G. 

Tsvi concéda que, par anxiété, il en avait trop fait. Son auto- 
critique nous libéra. Ran nous demanda de juger sa perfor- 
mance en insistant sur le fait que nous serions un jour ou 
l'autre confrontés réellement à cette situation, et que nous ris- 
querions notre peau si nous ne savions pas jouer la comédie. 

- C'est en apprenant à préserver votre couverture que vous 
resterez en vie, expliqua-t-il. 

En un peu plus d'une heure, Tsvi fut complètement démoli, 
ravalé au rang de minable. Nous repassions inlassablement la 
bande vidéo pour souligner telle ou telle bêtise. Et j'avoue que 
nous y prenions même piaisir. 

Voilà ce qui se passe quand on exacerbe la compétition au 
sein d'un groupe et qu'on abandonne les règles élémentaires 
de respecl de l'autre. Le déchaînement de violence est surpre- 
nant. Quand j'y pense maintenant, j'en suis scandalisé. C'était à 
qui taperait le plus fort, là où ça fait le plus ma). Et quand les 
critiques se calmaient, Ran et Kauly rallumaient l'incendie 
avec une ou deux questions. Ces exercices, d'une rare agressi* 
vité, avaient lieu deux ou trois fois par semaine. Ils nous 
apprirent, c'est vrai, à nous forger des couvertures efficaces. 

Parvenus au terme du troisième mois de cours, nous sui- 
vîmes un nouveau genre de travaux pratiques, On nous apprit 
à goûter un vin, à parler de son bouquet, à deviuer sa prove- 
nance. Nous prenions nos repas à l'Acaiémie même, dans la 
salle à manger protocolaire du Premier ministre. Là, on nous 
enseignait à lire les cartes des plus grands restaurants, com- 
ment composer un menu, comment nous tenir à table. 

Dans la salle de ping-pong. un poste de télévision diffusait 
vingt-quatre heures sur vingt-quatre les programmes vedettes 
des télévisions canadiennes, anglaises, américaines et euro- 
péennes pour nous familiariser avec eux. Nous étions capables 
de reconnaître n'importe quelle émission à partir de quelques 
mesures musicales de la bande annonce- 
Il faut toujours soigner les détails. Prenez par exemple les 
nouvelles pièces canadiennes d'un dollar. A Montréal, on les 
appelle des * loonies » {timbrées). Si vous l'ignorez et que vous 
prétendez être canadien, votre couverture est Échue. 

Avec l'APAM, nous apprîmes l'art des filatures, d'abord 
en groupe, puis individuellement. Comment se fondre 



70 



dans la foule, choisir des lieux stratégiques, disparaître, les 
filatures aux heures de pointe, aux heures creuses, le concept 
d'espace/temps (évaluer la distance qu'un individu couvre en 
un temps déterminé). 

Supposons que votre cible tourne au coin d'une rue et 
qu'elle ait disparu lots ue vous-même y parvenez. Vous cal- 
culez si elle a eu le temps de tourner à l'angle de la rue sui- 
vante, sinon, c'est qu'elle est entrée dans un immeuble. 

Après la filature, il y eut la contre-filature : découvrir si on 
était soi-même suivi. 

La technique de la contre-filature s'enseignai t dans une salle 
du bâtiment principal, au deuxième étage. C'était une très 
grande pièce équipée d'une vingtaine de fauteuils d'avion, cen- 
driers sur les accoudoirs, tables esomotables. Sur une estrade, 
une table et une chaise, au mur, un écran géant où l'on proje- 
tait des diapositives de Tel-Aviv, et juste devant, un tableau en 
plexiglass. Nous allions au tableau, chacun notre tour, et nous 
devions expliquer notre itinéraire. L'itinéraire est la base de 
notre travail, sans lui, rien n'est possible. 

On désignait un domicile à chaque cadet, qui devait ensuite 
le quitter à une heure convenue, suivre un certain itinéraire, et 
rendre compte si, oui ou non, on l'avait filé. S'il avait été suivi, 
il devait préciser par combien de personnes, quand, où et avec 
leur signalement, Ceux qui prétendaient ne pas avoir été suivis 
devaient indiquer où et quand ils avaient vérifié, et justifier 
leur certitude. On dessinait l'itinéraire au fur et à mesure sur le 
panneau en plexiglass. 

Ce n'était que Te lendemain matin, après notre xapport, 
qu'on nous dévoilait qui avait été suivi. 

Mais filé ou pas, il était important d'en être certain dans un 
cas comme dans l'autre. Si vous croyez être suivi alors que 
vous ne l'êtes pas, votre travail doit tout de même être sus- 
pendu. En Europe, par exemple, si un kotsa affirme être suivi, 
sa section arrête toutes ses activités pendant un mots ou deux, 
le temps de vérifier qui le file et pourquoi. 

Nos domiciles respectifs nous servaient de «planques». 
Chaque matin, nous devions nous assurer que nous n'étions 
pas filés, et le soir en rentrant, même chose. 

Un itinéraire se dhïse en deux segments principaux que l'on 
précise à l'aide d'une carte. Vous quittez un endroit donné en 
ayant l'air le plus naturel possible et vous vous dirigez vers un 
lieu stratégique - une adresse où vous avez de bonnes raisons 
de vous rendre et d'où vous pouvez voir sans être vu. Par 
exemple/ chez un dentiste dont le cabinet est situé au troisi ème 
étage d'un immeuble. De la fenêtre du pal'er, vous pouvez 



71 



observer la rue. Si vous êtes filé, vous verrez votre suiveur 
vous chercher des yeux en faisant le pied de grue. 

Si je suis pris en filature par une équipe, et que je socs d'un 
hôtel, je suis coincé Je marche alors rapidement pour que mes 
suiveurs s'espacent puis je fais plusieurs détours pour me 
rendre dans un de mes lieux stratégiques. De là, je les observe 
et je les vois se réorganiser. Je resors, je prends un bus qui 
m'emmène dans un autre quartier et je recommence l'opéra- 
tion,, mais lentement, pour qu'ils ne perdent pas leur filature, 

La dernière chose à faire est de semer ses poursuivants, 
sinon, comment s'assurer si vous vous êtes débarrassé d'eux? 
Alors, dès que je sais que je suis suivi, j'arrête toute aciivité et je 
vais au cinéma, mais je suis grillé, 

Nous avions tous une kippa dans notre poche, et si nous 
étions sûrs d'être suivis, nous devions nous en coiffer, télé- 
phoner d'une cabine, composer un num ro convenu, donner 
notre nom, indiquer que nous étions piis en filature, et rentrer 
chez nous. Nous nous retrouvions ensuite, chez les uns ou chez 
les autres, et nous discuti ons longuement de la situation. 

Pendant toute cette période d'entraînement, je ne fis qu'une 
erreur. Je crus un jour, à tort, que j'étais suivi. Un des cadets 
avait copié mon itinéraire et me suivait à cinq minutes près. Or 
j'avais repéré l'équipe qui le filait et j'avais cru qu'ils en avaient 
après moi. Lui-même ne s'était pas rendu compte qu'il était 
filé. 

La promotion s' tait divisée en petits groupes. On se sentait 
si vulnérables pendant les cours où chacun était soumis aux 
attaques conjuguées du reste de la classe! Alors, après les 
cours, on se regroupait à trois ou quatre pour discuter, se 
conseiller, et se soutenir le moral. 

Nos instructeurs passèrent à la seconde phase de leur ensei- 
gnement. 

- Maintenant que vous avez apptis à vous protéger, vous 
allez apprendre à engager des « recrues». Vous arrivez dans 
une ville, vous vérifiez que vous n'êtes pas filés, vous recrutez, 
et ensuite vous rédigez votre rapport en utilisant la méthode 
NAKA. 

J'entends encore Mousa déclarer: 

- Ça y est, mes amis, vous commencez à sortir de votre 
coquille. 

Alors, gare aux intempéries! 



3 

LES BLEUS 



Les connaissances techniques que nous venions d'acq 
demandaient à être testées sur le terrain, ce que nous fîmes 
deux fois par jour. On appelait cela faire des «boutiques ». 
L'aune objectif était de nous familiariser avec les réunions qui 
se tenaient après chaque premier contact avec une nouvelle 
recrue. 

Là encore, nos performances étaient retransmises dans une 
salle annexe où les cadets les analysaient et les critiquai ent Ces 
séances, d'une heure et demie chacune, étaient d'une sauvage- 
rie terrifiante. 

La moindre parole, le moindre geste étaient décortiqués. « Et 
tu crois vraiment qu'il va mordre à un ton appât? Pourquoi 
l'as-tu félicité pour son beau costume? Où voulais-tu en 
venir? » 

Les erreurs commises en « faisant des boutiques » étaient 
embarrassantes, certes, mais pas fatales. Plus lord, dans le 
monde de l'espionnage, elles le seraient incontestablernem. 
C'est pourtant dans ce monde-là que nous brûlions de vivre. 

Chacun essayait de collectionner les meilleures notes, la 
hantise de l'échec était permanente. Nous devenions des dro- 
gués de l'espionnage. Hors du Mossad, la vie nous semblait 
t erne : où trouver des poussées d adrénaline aussi excilantes? 

Ce fut Amy Yaar, chef du département d'Extrême-Orient et 
d'Afrique pour le Tevel (liaison), qui nous dispensa l'enseigne- 
ment suivant. Lorsqu'il eut raconté sa fascinante histoire, nous 
ëu«ns tous prêts à nous engager dans le Tevel- 

Les hommes que Yaar avait sous son commandement étaient 
dominés à travers tout l'Orient et faisaient peu de Renseigne- 
ment. Ils jetaient les bases d'une coopération commerciale des- 

73 



tinée à créer ou à renforcer des liens diplomatiques. Un de ses 
hommes, par exemple, ivait à Djakarta sous passeport britan- 
nique avec pour mission de faciliter la vente d'armes dans la 
légion. Le gouvernement indonésien conoaiaait son apparte- 
nance au Mossad. Si besoin était, une solution étai t prévue 
pour assurer sa retraite. Yaar avait aussi' un homme au Japon, 
un en Inde, un en Afrique, et •ccasîonnellement des hommes 
au Sri Lanka et en Malaisie. Tous les ans, il réunissait son per- 
sonnel aux Seychelles. Son boulot n'était pas très dangereux et 
il se payait du bon temps. 

En Afrique, les agents de liaison de Yaar jonglent avec des 
millions de dollars consacrés aux ventes d'armes. Leur travail 
se divise en trois étapes. D'abord, évaluer les besoins d'un pays, 
connaître ses ennemis potentiels et les risques objectifs de 
conflit. Ensuite, nouer de fortes relations et laisser entendre 
qu'Israël pourrai t fournir au gouvernement des pays en ques- 
tion des armes, un encadrement technique, etc. Une fois que ce 

Pays dépend des armes et de la technologie israéliennes, 
homme du Mossad insiste pour qu'il achète aussi des biens 
d'équipement agricole, par exemple. Peu à peu, le chef de ce 
pays est amené à entretenir, ou à rétablir, des liens diploma- 
tiques avec Tsraél s'il veut continuer à bénéficier de son aide 
économique et militaire. Le but de {'opération est ['établisse- 
ment de ces liens diplomatiques, mais trop souvent, les ventes 
d'armes sont tellement lucratives que les agents de liaison ne 
prennent même pas la peine de passer à l'étape suivante. 

Au Sri Lanka, pourtant, ils remplirent la totalité de leur mis- 
sion. Amy Yaar s'occupa des contacts, passa des contrats 
d' qiùpements militaires, qui comprenaient, entre autres, des 
toipilleurs pour les garde-côtes. Dans le même temps, Yaar et 
ses hommes fournissaient des conire-toipilleurs aux Tamouls 
pour les aider à lutter conore les forces gouvernementales. Les 
Israéliens entraînaient aussi des unités a élite des deux camps, 
(à i'insu de l'un et de l'autre, évidemment *), En outre, ils 
aidèrent fe Sri Lanka à ex orquer des millions de dollars à la 
Banque mondiale et à d'autres investisseurs, afin de se faire 
payer les armes qu'ils leur vendaieo . 

Le pays connaissait des problèmes économiques chroniques 
et l'agitation paysanne inquiétait le gouvernement sri-lankais 
qui voulait briser leur révolte en déplaçant une partie d'entre 
eux de l'autre côté de l'île. Mais pour cela, il fallai t trouver un 
prétexte. C'e6t là qu'Amy Yaar entra en scène. C'est à son ini- 
tiative que l'on doit le gigantesque projet du « barrage de 

• Voir chapitre 6. 



74 



Mahaweli », destin à détourner le cours de la rivière Mafca- 
weli pour irriguer des terres arides. Le barrage devait per- 
mettre de doubler la production d'énergie hydro-éleclrique et 
d'agrandir la surface de terres cultivables de 300000 hectares. 
Outre la Banque mondiale, 2a Suède, le Canada, le Japon, 
l'Allemagne, la CEE et les États-Unis acceptèrent de coopérer à 
ce projet de 2,5 milliards de dollars 

Ce fût. dès ie départ, un chantier démesurément ambitieux, 
mais la Banque mondiale, pas plus que les autres investisseurs, 
ne s'en aperçut et tous croient que le projet tient toujours. A 
l'origine, le programme devait s étaler sur trente ans, mais le 
président du Sri Lanka, Junius Jayawardene, découvrit en 
1977 qu'avec l'aide du Mossad on pouvait l'étaler sur une 
période plus longue. 

La réussite du projet impliquait l'expropriation des paysans 
et pour convaincre la Banque mondiale, qui avait englouti 
250 millions de dollars dans l'affaire, le Mossad avait mis à 
contribution deux académiciens israéliens. Un économiste de 
l'université de Jérusalem et un professeur d'agronomie étaient 
chargés de publier des rapports justifiant l'utilité du projet et 
chiffrant son cou . En outre, une large part du marché revint à 
une grande compagnie israélienne, la société Solel Bonah, 

De temps en temps des représentants de la Banque mon- 
diale se rendaient au Sri Lanka pour inspecter l'avancement 
des travaux, mais Yaar a ait expliqué aux autorités locales 
comment endormir la vigilance de ces représentants : pour de 
prétendues raisons de sécurit , on les conduisait, par des voies 
détournées, au même sempiternel chantier, construi t pour la 
circonstance. 

Plus ard, alors que je travaillais pour le département de 
Yaar, au quartier général du Mossad, je fus chargé d'escoi er 
la belle-fille de Jayawardene en visite secrète en Israël La 
jeune femme s'appelait Penny et me connut sous le nom de 
«Simon». 

Je la conduisais partout où elle voulait et nous bavardions de 
choses et d'autres. Ce fur elle qui aborda le sujet. Elle m'expli- 
qua comment les fonds destinés à la coastni£X>on du fameux 
barrage étaient détournés pour financer l'achat d'équipement 
militaire. Le barrage, lui, restait en plan. M'avouer cela à moi, 
alors que nous avions inventé ce projet de toutes pièces pour 
soutirer des fonds à la Banque mondiale, fonds destin s à 
l'achat des armes! 

A l'époque, Israël n'entretenai t pas de relations diploma- 
tiques avec le Sri Lanka, bien au contraire puisque oe pays par- 

75 



i 



ticipait à l'embargo contre notre pays. Penny me raconta que 
des rencontres secrètes se poursuivaient entre les deux États. 
Certains journaux, ayant eu vent de ces rencontres, fuent 
même état de la présence de cent cinquante katsas au Sri 
Lanka alors que nous n'avons pas autant d'agents dans te 
monde entier. En réalité, Amy Yaar et un de ses aides étaient 
nos seuls agents à Colombo, et encore n'y faisaient-ils que de 
couru séjours. 

Nous eûmes une deuxième surprise en assistant au cours sur 
le PAHA. Le PAHA est le département du Paylul Hablonit Oye* 
net, autrement dit «le sabotage ennemi t> et concerne princi- 
palement l'OLP. Ceux qui officient au PAHA sont essentielle- 
ment des employés de bureau. Ils font le meilleur travail de 
recherche de toute l'organisation. 

On nous cond isit dans une pièce du sixi ème étage, au quar- 
tier général du Mossad. où, nous dit-on, arrivaient des infor- 
mations quotidiennes sur les déplacements des membres de 
l'OLP et des autres organisations terroristes. La suite allait 
nous estomaquer. L'instructeur déplia un gigantesque panneau 
mural d'une trentaine de mètres de large, au pied duquel 
étaient disposées des consoles d'ordinateurs. Ce panneau, sur 
lequel sont projetées des cartes géographiques, se divise en 
petits carrés qui s'allument ou clignotent. Supposons qu'on 
programme «Arafat » sur le clavier de l'ordinateur, aussitôt un 
petit carré s'allume sur ia carte, désignant son dentier domi- 
cile connu. Si on demande « Arafat, trots jours », on obtient ses 
déplacements des trois derniers jours, Sa dernière résidence 
est indiquée par une lumière plus vive, qui va décroissant à 
mesure que ses déplacements s'éloignent dans le temps. 

Si on veut savoir ce que font dix membres influents de l'OLP, 
G suffit de programmer leur nom sur l'ordinateur et la cane 
s'éclaire aussitôt de petits carrés de différentes couleurs. On 
peut aussi obtenir un tirage de ces informations. Cette carte 
permet d'avoir des informations instantanées : supposons que 
huit des dix membres en question soient localisés à Paris le 
même jour, on peut en déduire qu'ils préparent une action, et 
contrecarrer leur projet- 

L'ordinate r central du Mossad mémorise plus d'un million 
et demi de noms. Ceux qui sont affilés à l'OLP, ou à d'autres 
organisations terroristes, sont qualifies depaha, d'après le nom 
du département L'ordinateur du PAHA possède son propre 
programme mais peut aussi utiliser la mémoire de l'ordinateur 
central, un Burroughs, alors que l'armée et les autres départe- 
ments de Renseignement utilisent des IBM, 



76 



Si besoin est, un détail de la carte muiale peut être agrandi, 
et offrir le plan d'une ville, par exemple. Lorsqu'une infoima- 
tion concernant l'OLP parvient à l'ordinateur du PAHA, une 
lumière clignote aussitôt sur l'écran. L'employé de faction la 
note et demande un tirage à l'ordinateur. L'OLP ne peut faire 
un seul geste qui échappe à l'écran géant. 

Quand un employé prend son tour de garde, son premier 
réflexe est de demander à l'ordinateur un rapport complet des 
faits et gestes des membres de l'OLP pendant les dernières 
vingt-quatre heures. Si, dans un camp palestinien du Nord- 
Liban, un observateur a remarqué l'arrivée de deux camions, il 
en avertit aussitôt le PAHA. L'étape suivante consistera à 
découvrir ce que contenaient ces camions. De tels contacts avec 
des observateurs ont lieu tous les jours, parfois même toutes les 
heures, selon les menaces qui pèsent sur Israël. 

L'expérience prouve que les dé ils les plus anodins peuvent 
dévoiler des actions de grande envergure. Avant la guerre du 
Liban, un agent signala qu'une cargaison de viande de bceuf de 
premier choix, denrée rare c ez les Palestiniens, avait été 
livrée dans un camp de l'OLP. Le Mossad savait que l'OLP pré' 
parait une attaque, mais n'en connaissai t pas la date La cargai- 
son éveilla leurs soupçons. Or, apprirent-ils, la viande était des- 
tinée à fêter la réussite de l'offensive. Forts de cette 
information, des commandos marine organisèrent une attaque 
préventive et abattirent onze guérilleros de l'OLP au moment 
même où ils montaient dans leurs canots pneumatiques. 

Un détail, en apparence insignifiant, peut donc avoir une 
importance capitale. Voilà pourquoi des rapports minutieux 
sont si nécessaires. 



Au début de notre second mois, on nous remit nos armes 
peisonnelles, des Berette .22 long rifle, arme officielle des kaî- 
sus, lesquels d'ailleurs la portent rarement sur eux, par souci 
de sécurité. En Grande-Bretagne, par exemple, le port d'arme 
est prohibé, alors autant ne pas courir le risque de se faire 
prendre avec. En outre, n bon katsa n'a pas besoin d'arme. 
En cas de pépin, mieux vaut s'enfuir ou utiliser la pers asion. 

Cela dit, si on doii se servir de son arme contre un ennemi, 
pas de pitié, c'est vous ou lui. On nous eoaexgna donc à tirer 
pour tuer, 

Les exercices de tir sont comme des ballets. On apprend à 
décomposer les mouvements. 
D'habitude, on glisse le pistolet dans sa ceinture, sur la 



77 



hanche. Rares sont les katsas qui portent des baudriers 
depaule. On vous montre comment lester le pan de votre veste 
avec du plomb pour n'être pas gêné en dégainant, acte qui 
implique un mouvement circulaire du corps en même temps 
que le tireur s'agenouille pour offrir ia plus petite cible pos- 
sible. Le temps perdu à éeaiter le pan de votre veste ferait de 
vous un homme mort. 

Mis dans l'obligation de tirer, il ne faut pas hésiter à vider 
votre chargeur sur la cible et. une fois votre adversaire à terre, 
approchez-vous de lui et brûlex-lui la cervelle. Là. vous êtes 
tranquille. 

Les katsas utilisent des balles dum-dum qui provoquent une 
large déchirure à l'impact* Une seule blessure est souvent mor- 
telle. 

Nos séances de tir se déroulaient sur la base militaire de 
Petah Tiqva, où les Israéliens entraînent certaines unités spé- 
cialisées envoyées par des gouvernements étrangers. Nous 
nous entraînions sur des cibles rixes, et dans des couloiis où 
des cibles en carton surgissaient soudain au fur et à mesure 
que nous avancions. 

L'un de ces lieux était aménagé en couloir d'hôtel- L'exercice 
consistait à tourner à droite, puis à gauche, un aitachéca^e 
dans une main, b clef dans l'autre. Parfois nous atteignions nos 
« chambres » sans incident, d'autres fois, une porte s'ouvrait à 
la volée et une cible surgissait. Il fallait tout laisser tomber et 
tirer. 

On nous enseigna aussi à dégainer au restaurant, soit en rou- 
lant à terre et en tirant par-déssous la table, soit en se cou- 
chant, en renversant la table et en tirant dans le même mouve- 
ment. Four ma part, je n'ai jamais réussi à maîtriser cette 
technique. 

Et les malheureux clients, me direz* vous? On nous apprit à 
ne pas nous poser cette question. Si une fusillade éclate, un 
passant se transforme en témoin et les témoins sont toujours 
gênants. Le seul et unique but, c'est sa propre sécurité, il faut 
oublier tout sentiment. Noue devoir est de protéger tout ce qui 
appartient au Mossad, et nous lui appartenons. Une fois qu'on 
a compris cela, on ne craint plus de paraître égoïste. Au 
contiaire, l'égoCsme devient une qualité dont on a ensuite du 
mal à se débarrasser. 

- Maintenant que vous avez appiis à vous servir de vos 
armes, nous dit un jour Riff après nos séances de tir, oubliez- 
les. Vous n'en aurez pas besoin. 

Et voilât Les tireurs les plus rapides de l'Ouest condamnés à 



78 



l'inaction) Pourtant, chacun se disait : « Cause toujours, moi je 
sais que je m'en servirai.» 

Nous étions arrivés à un stade où de longues heures de cours 
étaient suivies par des travaux prati ques dans Tel-Aviv destinés 
à améliorer nos techniques de filature et de contre-filature. Un 
des cours les plus ennuyeux nous fut donné par le plus vieux 
général de l'aimée israélienne. Dans un monologue inaudible 
de plus de six heures, il nous parla de camouflage et d'arme- 
ments en nous montrant des diapositives. Il ne bougeait que 
pour changer les plaques. «Voici un char égyptien », disait-il. 
Et encore ; « Voici une vue aérienne de quatre chars égyptiens 
camouflés. > Il n'y avait absolument tien à voir. La photo d'un 
tank bien camouflé au milieu du désert ressemble à s'y 
méprendre à la photo du désert lui-même. Il nous montra 
aussi des jeeps syriennes, américaines, égyptiennes, camou- 
flées ou non. Ce fût le cours le plus Êasttdîeux auquel il me fut 
donné d'assister. 

Le cours suivant était plus d'actualité. H était animé par Pin- 
has Aderet et concernait les passeports, cartes d'identité, cartes 
de crédit, permis de conduire, etc. Le plus important pour le 
Mossad, ce sont les passeports. Us se divisent en quatre catégo- 
ries ; premier choix, second choix, opérationnel et ordinaire. 

Un passeport « ordinaire » a été soit volé, soit trouvé, et n'est 
utilisé que s'il y a risque d'un contrôle de routine. On change 1% 
photo, parfois le nom, mais le principe reste de le modifier le 
moins possible et un tel passeport ne résisterait pas à un exa- 
men minutieux. 0 est utilisé par les officiers neviot (ceux char- 
gés des cambriolages, des poses de micros, etc.). On s'en sert 
aussi pour les travaux pratiques en Israël. 

Chaque passeport est accompagné d'une documentation et 
d'une photocopie du plan de la ville où figure l'adresse du titu- 
laire, ainsi qu'une photo de la maison, ou de l'immeuble, et 
une description des environs. Ainsi, à supposer qu'on tombe 
sur quelqu'un qui connais» le quartier, on ne risque pas d'être 
pris au dépourvu. 

Lotsqu'on utilise u passeport « ordina'u e >. la docu- 
mentation indique où il a servi auparavant Si quelquu l'a 
présenté au Hilton peu de temps avant, par exemple, il vaut 
mieux s'abstenir d'y aller. On vous fournit aussi une histoire 
pour justifier les tampons et les visas de votre faux passeport. 

Un passeport «opérationnel » est utilisé dans un pays étran- 
ger, à l'occasion d'une brève mission. Mais jamais pour fran- 
chir une frontière. Les k*i$as ne présentent quasiment jamais 
de faux papiers d'identité aux frontières, sauf s'ils sont en 



79 



compagnie d'une recrue, chose qu'ils essaient d'éviter. Le faux 
passeport voyage par val ise diplomatique, dans une enveloppe 
cachetée pour qu'elle ne puisse pas être ouverte sans que cela 
se sache. Le porteur est couvert par l'immunité diplomatique. 
Les faux passeports peuvent aussi être remis aux kalsas par un 
messager, ou bodeh 

Le passeport de second choix, en fait un faux « vrai » passe- 
port, est fabriqué entièrement au nom de la couverture du 
katsa, qui est une peisonne fictive. 

Le passeport de premier choix, « vrai » passeport également, 
appartient lui à un détenteur officie) susceptible de couvrir le 
fààsa. De tels papiers résistent à tout contrôle, même effectué 
par les autoiités du pays d'origine. 

Chaque pays utilise uo papier spécial pour la fabrication de 
ses passeports. Par exemple, le gouvernement canadien ne ven- 
dra jamais le papier dont il se sert pour les passeports de ses 
ressortissants (les préférés du Mossad). D'un autre côté, on ne 
peut pas fabriquer de faux passeports sans le papier adéquat. 
C'est pourquoi le Mossad possède une imprimerie et un labora- 
toire dans le sous-sol de l'Académie où il fabrique diverses qua- 
lités de papier. Des chimistes analysent les papiers des vrais 
passepons pour découvrir la formule exacte qui permettra de 
reproduire la qualité de papier requise. 

La pièce de stockage équipée d'un humidificateur est gardée 
à une température constante. Sur ses étagères se trouvent les 
papiers permettant de fabriquer des passeports de presque 
tous les pays du monde. L'imprimerie sert aussi à la fabrica- 
tion de dinars jordaniens qui sont ensuite changés contre 4c 
vrais dollars, ou inondent )a Jordanie pour accroître ses diffi- 
cultés inflationnistes, 

Lorsque, en tant que stagiaire, on me fi t visiter l'imprimerie, 
je vis des liasses de passeports canadiens vierges, plus de mille 
sans doute, et certainement volés, ce qu'à ma connaissance 
aucun journal n'a jamais signalé. 

De nombreux émigrants sont priés de faire don de leur pas- 
seport à la cause juive en arrivant en Israël. Un Juif argentin, 
par exemple, accepte d'abandonner son passeport en arrivant 
à Tel-Avi v, et celui-ci terminera dans une sorte de bibliothèque 
remplie de pièces d'identité, classées par pays, villes, quartiers 
même. Les noms à consonance juive, ou pas, sont codés et 
mémorisés sur ordinateur. 

Le Mossad conserve également dans un registre une collec- 
tion impressionnante de timbres officiels et de signatures, dont 
la plupart ont été obtenus avec l'aide de la police qui peut 



80 



conserver un passeport, en photographier les tampons, visas, 
timbres et signatures avant de le restituer à son propriétaire. 

Dans la confection d'un faux passeport, le moindre tampon 
fait l'objet d'une enquête méthodique. Si, par exemple, mon 
passeport porte le tampon de l'aéroport d'Athènes un jour 
donné, le service du Mossad cherchera dans son registre quel 
était l'officier de police affecté au contrôle des passeports ce 
jour-là, avec son tampon et sa signature, de sorte que si 
quelqu'un s'avisait de vérifier mon passage à Athènes, il en 
trouverait la pieuve. Les préposés aux passeports sont très 
fiers de leur travail et s'enorgueillissent de n'avoir jamais fait 
échouer une opération à cause de mauvaises pièces d'identité. 

Avec mon vrai faux passeport, je recevrai s un rapport, à jeter 
après l'avoir appris par coeur, m'informant du temps qu'il fai- 
sait à Athènes ce jour-là, de l'hôtel où j'étai s descendu, de 
l'objet de mon séjour, me résumant la < une « des journaux et 
les principaux sujets de conversation des Athéniens, etc. 

Pour chaque mission, les kaisas reçoivent un petit aide- 
mémoire sur leurs déplacements précédents. Par exemple : 
« N'oubliez pas que vous étiez à tel hôtel à telle date et que 
vous vous appeliez M. Machin. Voici la liste des gens que vous 
avez rencontrés... » Encore une raison de consigner chaque 
détail, même le plus insignifiant» dans les rapports. 

Si je devais recruter quelqu'un, l'ordinateur rechercherait 
toutes les personnes que j'aurais déjà rencontrées. Même chose 
pour ma future recrue. De la sorte, si j'allais à une soirée avec 
cette personne, je ne risquerais pas de tomber sur quelqu'un 
que j'aurais déjà croisé sous une autre identité. 



Pendant les six semaines qui suivirent, à raison d'une ou 
deux heures par jour, un certain professeur Arnon nous apprit 
tout de la vie quotidienne en pays islamique: lès différents 
courants de l'islam, son histoire et ses coutumes, ses fêtes reli- 
gieuses, ce qui est interdit aux musulmans, ce qu'ils s'auto- 
risent malgré tout. C'étai t un cours très instructif qui nous per- 
mit de dresser un tableau de l'ennemi, de comprendre ses 
réac* ons et de manipuler certains de ses ressorts. Le cours se 
termina par une interrogation écrite: rédiger, en une journée, 
un article sur le conflit du Proche-Orient. 

Le sujet d'âude suivant porta sur les bodlim (pluriel de 
bodtJ), Les bodlim servent de messagers entre les planques et 
l'amhassde, ou entre les planques elles-mêmes, ou encore à 
transporter les valises diplomatiques. Un bodd doit maîtriser 

81 



les méthodes de Ï'APAM pour s'assurer qu'il ne fait pas l'objet 
d'une filature. Son rôle le plus fréquent onsiste à remettre les 
passeports ou autres documents aux katsas. et à achemi ner les 
rapports vers l'ambassade. En effet, les katsas sont parfois 
interdits de séjour à l'ambassade d'Israël, cela dépend de leur 
masion. 

Les bodfim sont souvent des jeunes gens de moins de trente 
ans qui font ce travail un an ou deux pour payer leurs études. 
Us ont tous servi dans des unités de combat, ce qui les rend 
assez fiables. Ils suivent 1 apprentissage des techniques de 
TAPAM conjointement à leurs études, et bien qu'il soit peu glo- 
rieux, le travail qu'ils fournissent offre pas mal d'avantages 
pour un étudiant. 

La plupart des antennes emploient deux ou trois bodlim, 
dont \ une des fonctions est l'entretien des planques. Il n'est pas 
rare qu'un bodel loge dans six planques à la fois, veillant à ce 
que 1 attention des voisins ne soit pas attirée par un apparte- 
ment vide, où le courrier s'accumule. Les bodlim sont chargés 
de remplir le frigidaire, régler les factures, etc. Si les katsas 
ont besoin de la planque, \ebodel déménage dans une autre en 
attendant que la mission soit terminée. Il n a pas le droit d'invi- 
ter des amis dans les planques, mais son contrat lui assure 
entre 1 000 et 1 SO0 dollars par mois, selon le nombre d'appar- 
tements à entretenir. 11 est logé, nourri, ses études lu' sont 
payées par le Mossad. ce n'est pas une mauvaise affaire, en 
somme. 

Autre sujet d'étude: fes mishlasim, autrement dit, en argot 
d'espionnage, les cachettes et les boîtes aux lettres. Ces der- 
nières, au Mossad, sont à sens unique : elles transmeuent nos 
messages vers le Bureau. Jamais un agent ne les utiliserait 
pour en joindre un autre, excepté dans l'intention de le piéger. 

Un groupe d'agents du Mossad charges des cachettes nous 
en expliqua le fonctionnement. 

Je vous livre tes quatre clefs d'une bonne cachette ; 1) être 
d'accès facile; 2) passer inaperçue: 3) être facile à trouver 
pour le mes^ger; 4) discrète à transporter. 

Je fabriquai' un coffret avec une boîteà savon en plastique. Je 
le peignis en gris métallisé avec un éclair rouge pour signaler 
le danger. Je sciai quatre vis avec leur écrou, que je peignis 
ensuite en gris, les collai sur la boîte er adaptai un aimant sur 
son socle. Je déposai la boîte, fixée par son aimant, sur la batte- 
rie, sous le capot de ma voiture. On ne le remarquerai t pas, et 
même si c'était le cas, personne n'aime tripoter les circuits 
électriques. Le messager pourrait prendre la boite, la cacher 
également sous le capot de sa propre voiture et partir. 

82 



On nous enseigna aussi à préserver des caches dans 
domicile à des endroits d'accès facile, mais Impossibles à devi- 
ner. C'est encore mieux qu'un coffre-fort. Si vous devez vous 
débarrasser rapidement de quelque chose, mieux vaut avoir 
prévu une cache, fabriquée de préférence avec des matériaux 
couiants. 

On peut, par exemple, fabriquer une poite creuse avec deux 
planches en contreplaqué. Il suffit alors de percer un trou sur 
la tranche supérieure et d'y suspendre les objets à dissimuler. 
On peut aussi utiliser les tringles qui soutiennent les cintres, 
dans les penderies. La place n'y manque pas, et même si on 
fouille vos vêtements, on oublie souvent de regarder dans la 
tringle. 

Un moyen pratique de faire passer des documents aux fron- 
tières consiste à utiliser un vieux tour de prestidigitateur. Pre- 
nez deux journaux entre lesquels vous ménagez une cache avec 
deux pages repliées et collées et vous pouve2 franchir ta 
douane sans crainte, et même confier les journaux au douanier 
pendant que vous cherchez vos papiers. Nous lisi ons beaucoup 
de livres de magie. 

Pour les travaux pratiques suivants, les « cafés», nous tra- 
vaillions par groupes de trois: Yosy. Arîk F., un géant de deux 
mètres, et moi, accompagnés par notre instructeur. Shai 
Kauly. allions rue Hayarkon, dans le quartier des hôtels. A 
tour de rôle, deux d'entre nous patientaient dans un café pen- 
dant que le troisième se rendait dans le hall d'un hôtel, muni 
de faux papiers et d'une couverture. Dans le hall, Kauly lui 
désignait une personne au hasard, avec qui il devait entrer en 
contact. Pour compliquer la tâche, c'était parfois un agent du 
Mossad incognito. Le but était de réunir le maximum d'infor- 
mations sur le « eonta t » et d'obtenir un rendez-vous ultérieur. 

Pour ma part, il m'est arrivé de demander du feu à un 
homme qui se trouvait être journaliste à Afrique* Asie. J'en pro- 
fitai pour engager la conversation et je pensais m'en être sorti à 
mon avantage. Pourtant, le type s'avéra être un agent infiltré, 
un katsa qui avai t couvert un congrès de l'OLP à Tunis pour ce 
journal auquel il avait même donné plusieurs articles. 

Après chaque exercice, nous devions xédiger un rapport 
détaillé sur les contacte établis, les sujets de discussion abordés, 
les engagements pris, etc Le lendemain, selon un rite bien éta- 
bli, nous disséquions et critiquions les rapports des autres 
cadets. Nous étions parfois fort surptis de nous trouver nez à 
ne» avec un « contact » de la veille. 

Comme tous les autres exercices, nous dûmes répéter 



83 



celui-ci inlassablement. Notre emploi du temps, déjà chargé, 
devint démentiel. Outre l'entraînement proprement dit, nous 
appliquions ç«s méthodes dans la vie courante. Nous ne pou- 
vions plus rencontrer quelqu'un sans chercher à en faire une 
recrue potenti elle, en déballant nos appâts. En principe, quand 
on recrute, mieux vaut paraître riche, tout en restant dans le 
vague quant à la profession. Mais il ne faut pas être trop vague 
sous peine d'être pris pour un escroc - 

Somme toute, nous étions à l'école de la grande truanderie- 
On faisait de nous des amaqueurs au service de la patrie. 

Après un exercice où j'avais joué le rôle d'un rie e « entre- 
preneur j'avais toutes les peines du monde à redescendre sur 
terre. Je cessai d'être riche pour redevenir un petit fonction- 
naire qui n'avait plus qu'à se coltiner avec son rapport. 

Les € cafés» pouvaient cacher des problèmes inattendus. 
Certains cadets, par exemple, avaient tendance à se faire mous- 
ser dans leur rapport. 

Ce fut le cas de Yoade Avncts, un type vantard et pas très 
futé. Après chaque séance de «café », pour autant qu'il n'ait 
pas rep r un katsa déguisé, Yoade racontait des histoires 
extraordinaires. Jusqu'au jour où Shai Kauly surgit à l'impro- 
viste pendant une pause. 

- Yoade Avnetsl tonna-t-il. 

- Oui? 

- Va faire ton paquetage et fiche le camp! 

- Mais, bredouilla Avnets, un sandwich entamé à la main, 
mais... pourquoi? 

- Tu te souviens de ton « café*, hier? Eh bien, c'est la goutte 
qui a fait déborder le vaseî 

Nous apprîmes par la suite que Yoade s'était présenté devant 
le sujet â recruter, lui avait demandé la permission de s'asseoir, 
mais qu'une fois assis, il n'avait plus ouvert La bouche. Son rap- 
port avait ensuite fait état d'une discussion animée. Le silence 
est d'or, dit-on, mais pas pour Yoade, dont la carrière fut bru- 
talement inteiTompue. 

Chaque jour, la première demi-heure de coui-s était consa- 
crée à la revue de presse. L'exercice s'appelait Da, ou 
«connaissances générales». Un cadet faisait une analyse des 
articles de journaux. Encore un fardeau supplémentaire, mais 
nos instructeurs tenaient à ce que nous soyons au courant de 
l'actualité A c anger sans cesse d'identité et jouer la comédie, 
on se coupe vite du monde réel travers qui pouvait se révéler 
fatal. Par ce biais, nous développions aussi une aisance verbale, 
et comme nous étions forcés de lire les journaux quotidienne - 



84 



ment, nous pouvions a order n'importe quel sujet, donner 
notre opinion, et, pourquoi pas, contredire les conclusions 
communément admises* 

Avant peu, nous apprîmes à effectuer ce qu'on appelle des 
missions «vertes»» désignant certaines activités de liaison. 
Supposons qu'on apprenne que des installations ou des équipe- 
ments d'un pays donné sont menacés par une action terroriste. 
L'analyse et l'évaluation de la menace donneront lieu à des dis- 
cussions animées. En gros, si l'attentat concerne des équipe- 
ments régionaux sans liens avec Israël, vous avertissez le ser- 
vice compétent sans divulguer vos sources, par un coup de 
télép one anonyme, par exemple, ou par l'intermédiaire 
d'agents de liaison. En revanche, si vous avez la certitude 
qu'on ne vous demandera pas vos sources, vous pourrez préve- 
nir directement le service en question et, dans ce cas, autant 
dire qui vous êtes pour qu'on vous renvoie l'ascenseur une 
autre fois. 

Si la cible est israélienne, utilisez tous les moyens pour éviter 
les dommages, au besoin, même, sacrifiez votre source. S'il 
faut griller un agent d'un pays « cible » (n'importe quel pays 
arabe) pour empêcher un attentat dans un pays d'« appui », 
(où le Mossad a ses antennes), n'hésitez jamais. Voilà le genre 
de sacrifice qu'on nous demandait constamment. 

S'il vous faut meure une de vos sources en danger pour 
avertir une cible d'un attentat qui n'affecte en rien Israël, ne 
bougez pas le petit doigt. Cela ne concerne pas le Mossad. Le 
mieux que vous puissiez faire est de lancer un discret avertisse- 
ment, lequel avertissement sera bien sûr noyé parmi des mil- 
liers d'autres et aura peu de chances d'être reçu *. 

Ces conseils se gravèrent dans nos esprits et nous apprimÊs à 
agir selon nos intérêts sans tenir compte des autres, parce que, 
dans la situation inverse, personne ne se soucierait de nous. 
C'est précisément ce qu'on entend dans les milieux de droite 
en Israël, et plus vous allez vers la droite, pire c'est. En Israël, 
il suffit de garder ses convictions politiques pour se retrouver 
automatiquement à gauche, puisque tout le pays glisse à droite. 
«Sous le nazisme, dit -on partout, ceux qui ne nous assassi- 
naient pas aidaient Ses bourreaux, et les autres étaient indiffé- 
rents.» Pourtant, je n'ai jamais assisté à une seule manifesta- 
tion de protestation contre les crimes commis au Cambodge, 
par exemple. Alors, pourquoi attendre que d'autres se soucient 
de notre sort? Farce que les Juifs ont souffert, ont-ils le droit 
d'infliger souffrances et misère à autrui? 

• Vstr sisiphre t7. 



85 



Une partie de l'enseignement du Tsomet était consacré aux 
instructions à donner à un agent envoyé dans un pays cible. 
L'agent ordinaire est utilisé comme « signal ». Ce peut être une 
infirmière travaillant dans un hôpital, et dont le rôle consiste à 
prévenir le Mossad de toute activité inhabituelle dans son ser- 
vice : préparation de lits, ouverture d'une aile nouvelle, stoc- 
kage de médicaments, OU tout ce qui ressemble aux préparants 
d'une attaque militaire. Des «signaux» dans chaque port 
annoncent l'arrivée de bateaux; dans les casernes de pompiers, 
d'autres notent si des préparatifs se mettent en place. Et jusque 
dans les bibliothèques, au cas où le personnel serait appelé 
sous les drapeaux sous prétexte que leur travail n'est pas vital 
pour le pays. 

Ii faut être très précis quand on donne des instructions à un 
ageut «signal ». Si le président syrien menace de nous atta- 
quer, comme il l'a souvent lait dans le passé, et qu'il ne passe 
pas à exécution, c'est parfait Mais si dans le même temps, il 
prépare sa couverture logistique, alors ii devient urgent de le 
savoir. 

David Diamond, chef de \akashat. devenue ensuite la nevitt, 
nous fit des cours théoriques sur la manière de faire parler les 
objets et de surveiller un immeuble. Supposons que votre cible 
loge au sixième étage d'un immeuble et qu'il possède un docu- 
ment que vous voulez consulter. Que faire? Il nous apprit aussi 
à poser des micros, à répertorier les allées et venues, la fré- 
quence des patrouilles de police, à repérer les endroits 
«chauds» - à éviter de stationner devant une banque, par 
exemple -, comment préparer un plan de repli, etc. 

Nous eûmes bien d'autres cours sur les transmissions, Les 
communications envoyées pai le Mossad se font par radio, 
lettre, téléphone, boîte aux lettres, ou au cours d une simple 
rencontre. Chaque agent, muni d'une radio, a un horaire spéci- 
fique pour recevoir un message codé, et le message ne change 
qu'une fois par semaine afin d être à peu près sûr que l'agent à 
qui il est destiné le captera. Ces agents opèrent avec une radio 
à antenne fixe, installée soit à eur domicile, soit sur leur lieu 
de travail. 

On utilise aussi des « flotteurs », pen ts microfilms cachés 
dans une enveloppe. L'agent doit déchirer l'enveloppe, trem- 
per Je microfilm dans un verre d'eau, pub le coller sur la paroi 
du verre et lire le coesage à l'aide d'une loupe. 

Les agents, eux, peuvent contacter leur kaisa par téléphone, 
télex, lettres, écrites avec une encre sympathique ou non, 
simple rencontre ou par des communications radio sur hé- 



86 



quences spéciales, difficiles à intercepter. Chaque fois qu'un 
agent utilise cette méthode, il change de fréquence suivant un 
ordre préétabli. 

Le principe est de rendre les communications aussi directes 
que possible. Plus un agent reste dans un pays cible, plus il 
déient d'informations, et plus l'équipement dont il a besoin 
devient sophistiqué. Or, se faire prendre avec un te) matériel 
est particulièrement dangereux, ce qui renforce l'anxiété des 
agents. 

Pour dynamiser notre sion isme, nous passâmes une journée 
entière au musée de la Diaspora,, sur le campus de l'université 
de Tel-Aviv. C'est un musée où sont exposées des reproduc- 
tions de synagogues de tous les pays et où est racontée l'his- 
toire de la nation juive. 

Une certaine Ganit. chargée de la secfc'on jordanienne, nous 
fit un cours extrêmement imponant sur le roi Hussein de Jor- 
danie et le problème palestinien, Ce cours fut suivi d'un autre 
sur les opéraUoos de l'armée égyptienne. Deux jours à la Sha- 
back nous apprirent les méthoces et les opérations du PAHA 
en Israël, Et notre programme s'acheva par un cours de 
lipean, l'historien du Mossad. Nous étions en juin 1984. 

Notre entraînement nous avait surtout appris à nouer des 
relations avec des quidams itioffens>ifs qui nous apparaissaient 
tous comme des recrues, «Il faut que je l'aborde et que 
j'obtienne un rendez-vous, ça pourra toujours servir », se 
disait-on. On acquérait un étrange sentiment de pouvoir. 
Chaque passant devenait un joi.et. Tout était mensonge. Seul 
comptait le pantin qu'on pourrait manipuler. Oui, celui-là n'est 
pas mal, mais quel ressort l'anime? Comment l'obliger à tra- 
vailler pour moi? .. Euh... pour mon pays? 

J'avais toujours su ce que cachait le bâtiment de l'Académie. 
Tout le monde le savait en Israël. Il arrive que le Premier 
ministre l'utilise comme résidence d'été, ou y reçoive les invi- 
tés de marque. C'était ainsi que l'utilisait Golda Meir. Mais 
nous savions qu'il ne servait pas qu'à ce. Ce sont des choses que 
l'on apprend quand on grandit en Israël 

Israël est une nation de guerrieis, plus vous êtes au contact 
de l'ennemi, plus vous êtes respecté. C'est ce qui fait du Mos- 
sad le véritable symbole du pays. El maintenant j'étais un 
membre du Mossad. Le sentiment de pouvoir que cela procure 
est difficile à décrire et vaut bien la peine d'endurer de rudes 
épreuves. Rares sont ceux, en Israël, qui n'auraient pas changé 
leur place contre la mienne. 



4 

LES DEUXIÈME ANNÉE 



On nous serinait d'acquérir souplesse et disponibilité, de 
tirer parti de nos qualités naturelles et de nos compétences,, 
d emmagasiner un maximum de connai ssances. Tout était sus- 
ceptible de nous servir un jour. 

Michel M. et Heim M. appartenaient à notre peti te bande. Ils 
étaient tous deux entrés à l'Académie par piston. Beaux par- 
leurs, ils connaissaient la plupart des chargés de cours, et ils se 
vantaient d'être capables de recruter des généraux et des offi- 
ciers haut placés quand il le fendrai t. Jerry S. et moi étions les 
meilleurs en anglais, mais ma qualité principale était ma capa- 
cité d anticipation. Je voyais les obstacles a\ant tout le monde. 

Heim et Michel semblaient avoir une vaste expérience et je 
les admirais. En retour, ils m'avaient pris bous leur protection. 
Nous habitions le même quartier, parcourions ensemble le tra- 
jet jusqu à 1 Académie, et rentrions le soir ensemble. Mous Bai- 
sions régulièrement halte au Kapiâsky où l'on servait des 
gâteaux au chocolat sublimes que nous savouiions tout en dis- 
cutant avec passion. 

Nous formions une bande très solidaire. Nous avions des 
manières de penser similaires, des intérêts communs. Nous 
accomplissions, autant que possible, les exercices pratiques 
ensemble, car nous pouvions compter les uns sur les autres - 
ou du moins nous le pensions. On n'essaya jamais de nous 
séparer. 

Oren Riff, notre instructeur principal, un ancien du Tevel 
insistait beaucoup sur l'importance de la Liaison. Les informa- 
tions proviennent pour 60 à 6595 des médias, journaux, radio, 
télévision; pour 25 % des satellites, télex, téléphone, communi- 
cations radio, et pour 5 à \Q% de la Liaison. Les humint 



88 



- agents du Meluckeh, ex-Tsomet - ne fournissent, quant à 
eux, que 2 à 4 % de la masse des informations, mais ce sont jus- 
tement les plus capitales. 

Au programme de cette deuxième session figurai t un exposé 
de deux heures par Zave Alan. Alan, vedette du Tsomet, étai t 
l'agent de liaison entre le Mossad et la CIA. Il nous parla des 
Étals-Unis et de l'Amérique latine. Lorsque vous travaillez, avec 
un agent d'une autre organisation, nous expliqua-t-il, il vous 
considère comme un intermédiaire, et vous le considérez 
comme un intermédiaire et une source. Vous fui communiquez 
les informations que vos sup rieurs ont sélectionnées et lui agit 
de même. Vous n'êtes qu'un maillon, certes, mais un maillon 
humain, ce qui implique l'intervention des sentiments. 

C'est pourquoi on mute périodiquement les agents de liaison. 
Si le courant passe entre vous et votre contact, vous pouvez 
créer une relation personnelle. Si c tte relation se resserre, 
l'agent de l'autre bord peut se mettre à éprouver de la sympa- 
thie à votre égard. H en sera plus sensible aux dangers qui 
menacent votre pays. Dans le Renseignement, il faut cultiver 
les relations amicales, mais sans jamais perdre de vue que celui 
d'en face n'est qu'un pion d'une vaste organisation. Il en sait 
beaucoup plus qu'il n'a le droit de vous dire. 

Si vous êtes son ami, il vous fournira parfois spontanément 
une information dont vous avez besoin, à condition toutefois 
que ce soit sans risque pour bi et que vous ne parliez à per- 
sonne de vos sources. C'est de l'information premier choix et 
vous devrez la classer «Jumbo » dans votre rapport. Les yeux 
pétillants de malice derrière ses lunettes à la John Lennon, 
Alan se vanm d'avoir obtenu plus d'informations « Jumbo » que 
tout le Mossad réuni. 

Alan avait de nombreux amis à la CIA. 

- Mais même si j'éiais leur ami, nous prédsa-t-il, ils n'en 
étaient pas les miens pour autant. 

Sur ce, il nous quitta. 

L'exposé d'Alan fut suivi d'un cours sur la coopération tech- 
nique entre services de différents pays. Nous apprîmes ainsi 
que pour forcer les serrures, le Mossad les surpassait tous, En 
Grande-Bretagne, par exemple, plusieurs entrepreneurs en 
serrurerie soumettent leurs innovations aux services secreK 
afin qu'ils procèdent à des tests de sécurité. Les services britan- 
niques à leur tour les envoient au Mossad pour analyse. Nous 
examinons les serrures, trouvons comment les forcer et nou 
les réexpédions accompagnées d'un rappoit certifiant qu'elle 
sont «inviolables», 

8 



Ce jour-làj après le déjeuner, Dov L. nous conduisit au par- 
king où sept Ford Escort blanches étaient garées. (En Israël, la 
plupart des voitures du Mossad, de la Shaback et de la police 
sont blanches. Cependant, le chef du Mossad circule dans une 
Lincoln lie-de-vin.) On allait nous apprendre comment repérer 
si une voiture nous filait. Là encore, ne jamais se fier à son 
intuiti on, les histoires de poils qui se hérissent, c'est bon pour 
les romans. Jl s'agit d'une technique que l'on acquiert par des 
heures de pratique. 

Le lendemain, Ran S. nous donna un cours sur un réseau 
unique au monde et qui constitue la force du Mossad. Ce 
réseau est constitué de styantm, ou assistants. Juifs résidant 
hors d'israêî. Nous les contactons par l'intermédiaire de 
membres de leur famille en Israël. On peut, par exemple, 
demander à un Israélien dont un neveu habite en Angleterre 
de lui écrire une lettre certifiant que le porteur de celle-ci fait 
partie d'une organisation dont le rôle est de protéger les Juifs 
de la diaspora, et demandant de lui apparier t'ai de nécessaire à 
la réussite de son entreprise. 

Il y a des millieis de sayanim à travers le monde. Rien qu'à 
Londres. Us sont environ 2 000, et 5 000 autres attendent d'être 
«activés». Leurs rôles sont multiples. Un « sayan automobile >, 
par exemple, possédant une agence de location de voitures, 
aidera le Mossad à louer un véhicule sans emplir les formu- 
laires habituels. Un ■ sayan immobilier » trouvera un apparte- 
ment sans poser de questions indiscrètes. Un «sayan ban- 
quier » vous procurera de l argent liquide de jour comme de 
nui t. Un «sayan médecin » vous extraira une balle sans préve- 
nir la police, et ainsi de suite. Le Mossad peut donc s'appuyer 
sur un réseau de volontaires dont la discrétion est assurée 
grâce à leur loyauté envers Israël, et qui ne touchent que des 
dédommagements. Il n'est pas rare que les sayanim se laissent 
abuser par deskatsas sans sci-upules qui profilent de leur aide 
à des fins personnelles. Et cela, le sayan ne s'en aperçoit 
jamais. 

Il y a un autre avantage : jamais un Juif qui a refusé de coo- 
pérer avec le Mossad ne le dénoncera aux autorités. Nous dis- 
posons donc d'un système de recrutement sans risques, et d'un 
réservoir de millions de Juifs hors des frontières d'Israël. Il est 
toujours plus simple d'avoir des appuis sur place quand on 
opère à 1 étranger, et les facilités qu offrent les sayanim sont 
inestiiiables. On évite, bien sûr, de leur faire courir un danger, 
et Us n'ont pas accès aux informations secrètes. 

imaginez qu'au cours d'une opération, un kaisa utilise 



90 



comme couverture un magasin de matériel hi-fi : un simple 
coup de fil à un sayan ayant lui-même un tel magasi n et on lui 
livre sur-le-champ un stock complet de téléviseurs, magnéto- 
scopes, chaînes stéréo, etc. 

Le Mossad est actif surtout en Europe, en conséquence il est 
préférable, pour ces sociétés fictives, d'avoir leur siège en Amé- 
rique du Nord. D'où les «sayanim adresse» et les «sayanim 
téléphone » auxquels un katsa peut faire appel pour avoir une 
adresse ou un téléphone de couverture. Si le sayan reçoit du 
courrier ou une communi cation, il saura immédiatement corn- 
aient procéder. Certains hommes d'affaires sayanim dirigent 
des sociétés où vingt sec étaires répondent au téléphone, 
tapent le courrier, expédient des fax, pour le compte du Mos- 
sad à 60 % de leur activité. Sans lui, ces sociétés feraient faillite. 

Si ce système était découve t, cela nuirait sérieusement aux 
Juifs de la diaspora, mais le Mossad s'en moque. Si vous avez 
le malheur de protester, on vous répond : 

■* Qu'est-ce qui peut leur arriver? Qu'on les expulse? Tant 
mieux! Ils viendront tous en Israèl. 

Les kaisas sont responsables des sayanim et rencontrent les 
plus actifs d'entre eux une à trois fois par mois, ce qui, pour le 
kaisa, implique une moyenne de deux heures par jour d'entre- 
tien en téte à tête, plus de nombreuses conversations télé- 
phoniques. Mais ce système permet au Mossad de fonctionner 
avec un personnel de base squelettique. Pensez qu'une antenne 
du KGB emploie au moins cent peisonnes, là où le Mossad 
n'en a besoin que de six ou sept! 

Les gens se figurent que c'est une faille du Mossad de ne pas 
disposer d'antenne dans les pays cibles : les Éiats-Um s ont une 
antenne à Moscou, les Soviétiques ont la leur à Washington et 
une autre à New York, alors que les Israéliens n'ont pas 
d'antenne à Damas, par exemple! C'est ne pas comprendre 
que, pour le Mossad, il n'y a que des cibles, y compri s l'Europe 
et les États-Unis. En général, les pays arabes ne fabriquent pas 
d'armes et ne possèdent pas d'école militaire de haut niveau. 
Pour recruter un diplomate syrien, inutile d'aller à Damas, 
c'est plus facile à Paris. De même, pour obtenir des renseigne- 
ments sur un missile arabe, mieux vaut s'informer en France, 
en Grande-Bretagne, ou aux États-Unis, où ces engins sont 
fabriqués. Les Américains détiennent plus de renseignements 
sur l'Arabie Saoudi te que les Saoudiens eux-mêmes! Que pos- 
sèdent les Saoudiens? Des avions AWACS. Mais les AWACS 
sont construits par Boeing; et Boeing est américain, alors 
qu'irions-nous faire à Riyad? A mon époque, l'unique recrue 



i > m Mtoudlte était un attaché de l'ambassade 

ï! i-i ■ 

i u*n supérieurs de ces pays font leurs études en 
Angleterre °u aux États-Unis. Leurs pilotes s'entraînent en 
Angleterre, en Fiance ou en Amérique, et leurs commandos en 
lia lie et en France. Autant les recruter là, c'est plus facile et 
moins dangereux. 

Ran S. nous parla aussi des agents « blancs », qui sont recru* 
tés par des kaisas travaillant sous couverture ou pas, et qui, 
parfois, savent, parfois ignorent qu'ils travaillent pour Israël. 
Ce ne sont jamais des Arabes, jug s insuffisants dans leurs 
connaissances scientifiques. Les Israéliens s'imaginent que les 
Arabes ne comprennent rien à la haute technologie, comme 
l'atteste cette blague qui court sur leur compte. Un type vend 
de la cervelle arabe pour 900 francs le kilo et de la cervelle 
juive pour 10 francs le kilo. On Lu demande potu^uoi tant 
d'écart. « C 'est que la cervelle arabe est comme neuve. Elle a si 
peu servi!» Cette opinion est largement répandue en Israël. 

Il est ph:s faci le de travai lier avec un agent « blanc » qu'avec 
un« noir», c'est-à-dire un Arabe. Les Arabes sont souvent sou- 
mis à une surveillance stricte quand 1s travaillent à l'étranger, 
et Si leurs propres services secrète apprennent qu'ils coopèrent 
avec un katsa, votre vie ne vaudia pas cher. En France, par 
exemple, si un katsa est découvert, il risque au pire l'expul- 
sion. En revanche» son agent « blanc » sera jugé pour trahison 
par la Justice de son pays. Malgré la protection du katsa, c'est 
toujours l'agent qui écopera. Mais quand le katsa travaille avec 
un agent «noir», le katsa comme l'agent risquent leur vie. 

Parallèlement aux cours théoriques, nous poursuivions notre 
entraînement pratique. Nous apprîmes la technique mauîter, 
autrement dit l'usage improvisé d'une voiture à fin de filature 
ou contre-filature. Si vous conduisez dans un quartier inconnu 
sans avoir préparé votre itin raire, il y a certaines règles à 
su vre poux vous assurer que vous n'êtes pas suivi : tourner à 
droite, puis à gauche, s'arrêter, repartir, etc. Mais n'oubliez 
pas que vous n êtes pas rivé à votre véhicule. Si vous pensez 
qu'on vous file, et qu'il vous est impossible de le vérifier, garez- 
vous, et continuez à pied. 

Un katsa nomm Rabïtz nous familiarisa avec le fonctionne' 
ment du bureau Israël qui couvre Chypre, FÉgypte, la Grèce et 
la Turquie. Les katsas qui y travaillent sont surnommés des 
•puces » ou des « kangourous », parce qu'ils opèrent depuis le 
quartier gén ral de Tel-Aviv et qu'ils ne vont contrôler sur 
place leurs agents ou sayonim qu'en faisant des sauts de puce 



92 



de quelques jours. Être katsa dans ces pays à politique pro- 
palestinienne est fort périlleux. 

Les katsas redoutent d'être nommés au bureau Israël et pen- 
dant son cours. Ran S. ne se priva pas d'en dire du maL Le sort 
lui réservait une mauvaise surprise: on lui confia la responsa- 
bilité du bureau tant décrié. 



Pour nous détendre, nous organisâmes des tournois sportifs 
avec vingt-cinq autres étudiants de l'Académie. C étaient des 
comptables, des informaticiens, des secr taires et autres per- 
sonnels administratifs à qui l'on inculquait le fonct-onnement 
du Mossad. Ils étaient bien plus sérieux que nous. 

Pour les éloigner de la table de ping-pong tant convoitée, 
nous cachions les balles et les raquettes» mais nous acceptions 
de tes affronter au basket-ball. Mauvais joueurs, nous menions 
de manière éhont e. Un des cadets s'occupait du nbleau de 
marque et nous gagnions toujours malgré les protestations des 
autres. Imperturbables, nous les rencontrions tous les mardis 
midi pour un match d'une heure. 

Nos cours n'en continuaient pas moins de plus telle. Nous 
savions déjà tout du processus de recrutement, depuis le pre- 
mier contact jusqu'à l'enrôlement définitif, on nous instruisit 
ensuite de son aspect financier. , , , 

Avant de lui promettre quoi que ce soit, il faut s enquérir de 
la situation financière de la recrue S'il s'agit de quelqij i un i de 
pauvre une brusque amélioration de son niveau de vie éveille- 
rait les soupçons. Supposons qu'un agent retourne dans son 
pays cible, et qu'il ait besoin d'argent pour s installer. Si, par 
exemple, il a un contrat de deux ans avec le Mossad qui lui 
verse un salaire oieosuel de 4 000 dollars, et que 1 000 dollars 
ne changent pas son irain de vie, le katsa ouvrira un compte au 
nom dudit agent, dans une banque anglaise ou autre, et y 
virera le solde du salaire annuel. Ainsi, 1 agent touchera 
12 000 dollars cash ei son compte bancaire sera crédite de 
36000 dollars. Même chose la seconde ann e. Non seulement 
son quotidien s'en trouve amélioré, mais son avenir est garanti. 
Alors le katsa tient bien son homme. 

Il y avait aussi un système de gratificaoon fondé sur la qua- 
lité de l'information, ou sur la situation professionnelle de 
ragent, il rétribution habituelle était de 100 à l OOO doUars 
par lettre, mais on a vu un ministre syrien toucher 1000U a 
20 000 dollars par communiqu . 
Chacun des trente à trente-cinq katsas avait en moyenne 



93 



vingt agents à son service. Si on compte qu'un agent touchait 
environ 3 000 dollar de salaire plus 3 000 de bonus - et nom- 
breux sont ceux qui gagnaient largement davantage -, il en 
coûtai t au Mossad 15 mil] ions de dollars par mois pour les six 
ceois agenis uniquement. Il fallait compter en outre les frais 
couvrant le recrutement, les planques, les opérations, les véhi- 
cules et bien d'autres dépenses qui se montaient à des centaines 
de millions de dollars par mois. 

Un katsa dépensait facilement 200 à 300 dollars pa r jour en 
restaurants et plus de 1 000 en frais généraux, ce qui coûtait au 
Mossad encore plus de 30 000 dollars par jour pour subvenir 
aux besoins des katsas. Et je ne compte pas le salaire qui, selon 
le rang, s'échelonnait entre 500 et 1 540 dollars par mois. 

Personne n'a jamais prétendu que l'espionnage était gratuit. 

Pour nous enseigner les techniques de l'itinéraire protégé, 
Dov nous projeta un film illustrant le rôle de la branche yarid, 
chargée de toutes les opéiations de surveillance. 

La branche yarid se composait, à l'époque, de trois équipes 
de cinq à sept personnes chacune qui, en Europe, étaient sous 
le commandement du chef de la Sécurité. 

Dov voulait nous montrer quels soutiens logistiques fournis- 
saient les équipes yarid, et aussi comment nous en passer si 
aucune de ces équipes n'était disponible *. Ce que j'appris là 
changea ma vision du monde. J'avais lliabitude de fréquenter 
les cafés de Tel-Aviv. Je remarquais soudain que les rues 
étaient le théâtre de cette intense activité que je n'avais jamais 
soupçonnée: les filatures de la police. Cela se passe tout le 
temps, mais à moins que vous ne soyez entraîné, vous ne le 
voyez pas. 

Le cours de Yehuda Gil nous permit d'approfondir toutes les 
subtilités du recrutement. Gil, que Riff nous présenta comme 
un maStre, était un kaisa légendaire **. Il commença son cours 
en insistant sur les trois appâis capitaux que sont l'argent, le 
sexe, et les sentiments (qu'il s'agisse d'un désir de vengeance 
ou d'un tdeai). 

- N'oubliez jamais de preadie votre temps et d'avancer avec 
discernement, insista Gil. Prenez, par exemple, un type qui 
appartient à une minorité. Qu'il ait subi des sévices, ou qu'il ait 
été victime d'une injustice, il voudra se venger. Voilà une 
recrue potentielle. Dès qu'il accepte votre argent, il est recruté 
et ii le sait. Personne ne croit qu'on donne de l'argent gratuite* 

* Voir appendice I, 

*• Voir prologue, L'opération Sphinx; v*ir aussi chapitres 12 ci 15. 



94 



ment, c'est donc que vous attendez de lui quelque chose en 
échange. 

» Il y a aussi le sexe. C'est un bon levier, mais ce n'est pas un 
moyen de paiement, car la plupart des recrues sont des 
hommes. N oubliez pas le dicton : * La femme donne et par- 
donne, l'homme prend et oublie.' Alors, nous ne payons pas 
en nature. L'argent, les hommes s'en souviennent toujours. 

Un coup réussi n'est pas forcément un coup bien conçu, nous 
prévint Gil. Une tactique au point marche à tous les coups, 
mais même une tactique bancale peut aboutir au succès. Pour 
illustrer son propos, Gil nous raconta 1'histtire d'un agent 
arabe, un oter, ce qu'on peut traduire par « dénicheur », censé 
organiser une rencontre avec un type que le Mossad voulait 
recruter. Cil, qui devait se faire passer potr une relation 
d'affaires, attendait dans sa voilure pendant que l'autre allait à 
la rencontre de la cible. Voter travaillait pour le Mossad 
depuis longtemps, et pourtant, en montant dans la voiture avec 
sa recrue. Ahmed, il fit les présentations 90U5 cette forme : 

- Voilà Albert (Gil), le type des services secrets israéliens 
dont je t'ai parlé. Albert, Ahmed est d'accord pour collaborer. 
11 demande 10 000 francs par mois, et pour ce prix-là, il est 
prêt à four. 

Les oters sont toujours des Arabes, d'une pan parce que peu 
de katsas parlent cette langue, mais surtout parce qu'un Arabe 
fera davantage confiance à l'un des siens. Le rôle des oters est 
en somme de briser la glace et, peu à peu, ils sont devenus 
indispensables aux katsas. 

Ahmed fut recruté, mais Gil nous déconseilla ce type 
d'approche directe. Mous devions, au contraire, organiser de 

Î n'étendues coïncidences. Un exemple : la recrue que vous vou- 
ez ferrer est dans un bistrot parisien un soir donné et vous 
savez que l'homme parle arabe. Voici êommeni procéder : Gil 
s'assoit à la table voisine et Voter se tient en retrait, au bar. Au 
bout d'un moment, lofer fait semblant de reconnaître Gil, et ils 
se mettent à bavarder en arabe. Avant longtemps, la future 
reciue se mêlera à la maavcrsaàm*. d'autant plus que vous avez 
étudié son histoire à fond et que vous discuterez de sujets qui 
rmtéresseot. 

Au cours de h conversation,, Gil glissera à Voter : 

- Au fait, tu vois ta copine, ce soir? 

- Oui, mais elle viendra avec une amie, ce serait mieux si tu 
pouvais rester. 

Gil prétextera un dîner d'àffeires et il y a fort à parier que 
l'autre se proposera pour le remplacer, préparant ainsi la voie 
de son recrutement. 



95 



vous vous étiez trouvé dans un bar à Paris, et que la 
même scène se soit déroulée eu hébreu, c'est vous qu'on aurait 
recruté, poursuivi t Gil. Entendre sa propre langue à l'étranger, 
c'est irrésistible. 

Le premier contact doit toujours paraître naturel pour que la 
recrue ne se doute de rieo. Si elle n'accroche pas. elle ne saura 
même pas qu'il y a eu tentative. Mais avant toute chose, potas- 
sez bien son histoire, ses goûts, ses op inons» vérifiez son 
emploi du temps de la soirée, et ne laissez aucune part au 
hasard, vous réduirez d'autant les risques. 

Dans un autre cours, Yetzak Knafy nous expliqua, à l'aide de 
diagranunes, la composition du soutien logistique dont dispose 
le Tsomet pour ses opérations Les sayanim, l'argent, les voi- 
tures, les appartements, etc., tout cela est impressionnant, mais 
le plus extraordinaire, c'est la perfection de la mise au point 
des couvertures. Si un katsa se prétend P-DG d'une usine de 
fabrication de bouteilles, ou cadre supérieur d'IBM, il obtien- 
dra tous les justificatifs nécessaires. IBM est une bonne couver- 
ture, la compagnie est si grande qu'il faudra des années avant 
qu'on s'aperçoive que vous n'ytravaillez Le Mossad possé- 
dait des magasins IBM, des employés, un bureau, et la direc- 
tion de l'entreprise ne l'a Jamais su. 

Pour une bonne couverture, il faut des cartes de visite, du 
papier à en-tête, le téléphone, un télex, etc. Le Mossad conserve 
tout un stock de sociétés écrans, avec îeur numéro de registre 
de commerce, en attente d'être réactivées. Ces soci étés pos- 
sèdent leur fonds de roulement qui leur permet de payer les 
cotisations sociales, les impôts, afin de ne pas éveiller les soup- 
çons. Il existe des centaines de sociétés de ce genre à travers le 
monde. 

Au quartier général, cinq pièces pleines sont consacrées à la 
paperasserie de ces sociétés, rangées par ordre alphabétique 
dans des classeurs. Huit hauteurs d'étagères de soixante clas- 
seurs chacune par pièce. Tout fichier «ompone l'histoire de la 
compagnie, ses statuts. l'explication de son logo, et toutes tes 
informations utiles au katsa. 



Après six mois de cours, nous eûmes une réunion de cinq 
heures, appelée bablat, de l'hébreu bilbut baitsim qui signifie 
mélanger les balles, ou si vous préferez : discuter à bâtons 
rompus- 
Deux jours auparavant, nous avions feit u n exercice pratique 
au cours duquel mon collègue Arik F. et moi devions attendre 



96 



dans un café de la rue Henrietta Sold, pas loin de Kiker Ham- 
dina. Je demandai à Arik s'il avait été suivi. U me certifia que 
non. 

- D'accord, lui dis-je Mais alors, qui est ce type qui nous 
surveille, là-bas? Moi, je laisse tomber. 

Arik me déclara que nous devions rester et attendre qu'on 
vienne nous chercher. Je lui répondis qu'il faisait ce qu'il vou- 
lait 

- En tout cas, moi", je me tire. 

Arik répliqua que je me faisais des idées. Je proposai alors de 
l'attendre à Kiker Hamdina. Je lui accordais encore trente 
minutes. 

J'avais dans l'idée de surveiller le calé. Je fis donc un détour, 
vérifiai qu'on ne me filait pas, revins sur mes pas et montai sur 
le toit d'un immeuble d'où je pouvais observer le café. J'étais là 
depuis dix minutes quand l'homme avec qui nous avions ren- 
dez-vous arriva et entra dans l'établissement. Deux minutes 
plus tard, la police cernait les lieux. Ils arrêtèrent les deux 
hommes et les passèrent sévèrement à tabac. J'appris plus tard 
que cet épisode faisait partie d'un exercice d'entraînement 
mené conjointement par l'Académie du Mossad et la police 
secrète de Tel-Aviv. Nous étions tout simplement les appâts! 

Arik, qui avait vingt-huit ans à l'époque, parlait anglais et 
ressemblait à Terry Waite* le pasteur anglais kidnappé au 
Liban. Il avait servi dans les services secrets de l'armée avant 
d'être recruté par le Mossad. C'était le roi des baratineurs, il 
aurait vendu des chaussures à un cul-de- jatte. Il évita le pire en 
se mettant à table. A raconta des salades, bien sûr, mais il 
savait très bien qu'en parlant, il échapperait aux coups. 

Mais l'autre type, Jacob, s'est entêté : « Je ne comprends pas 
ce que vous me voulez. » Si bien qu'un Hic le gifla avec tant de 
violence que sa tête heurta un mur et qu'il eut le crâne frac- 
turé. Il resta deux jours dans le coma et fut hospitalisé six 
semaines. On lui versa son salaire pendant une année, mais il 
démissionna. 

Les passages à tabac s'inscrivaient dans une sorte de compé- 
tition. Les flics voulaient prouver qu'ils étaient meilleurs que 
nous, c'était pire que si nous avions réellement été pris. Nos 
commandants se lançaient des défis: 

- Je parie que mes gars ne craqueront pas. 

- Ah, tu crois ça? Eh bien, c'est ce qu'on va voir! 

Au bablat, nous protestâmes contre la violence des passages 
à tabac. On nous rétorqua que si nous étions pris, nous 
n'aurions qu'à parler sans résistance. « Tant que vous parlerez, 

97 



ils ne vous frapperont pas et ils n'utiliseront pas les drogues 
sur vous, v A chaque exercice, nous risquions de tomber dans 
les pattes des flics. Cela nous appiit au moms à être prudente. 

Un jour, un cours de Mark Hessner * fut programmé pour le 
lendemain. It devait nous parler d'une opération menée en col- 
laboration avec les services français. Nous décidâmes avec mes 
copains de potasser le cours à l'avance, et après la classe, ce 
Jour-là, nous retournâmes à l'Académie. Nous montâmes au 
deuxième étage, à la salle n° 6, où étaient conservés les dossiers 
et nous étudiâmes celui qui traitait de l'affaire. Nous étions en 
août 1984, c'était un vendredi, la nuit était chaude et nous ne 
vîmes pas le temps passer. 11 ne devait pas être loin de minuit 
quand nous quittâmes la pièce. Nous retournions à nos voi- 
tures, garées sur le parking, du côté de la salle à manger, 
quand nous entendîmes du bruit provenant de la piscine. Je 
demandai à Michel : 

- Qu'est-ce que c'est ce boucan? 

- J'en sais rien. Allons voir. 

- Doucement, conseilla Heim, Ne faisons pas de biuit. 

- J'ai une meilleure idée, dis-Je Montons au deuxième 
étage, on verra ce qui se passe par la fenêtre. 

Sitôt dit, sitôt fait. Nous montâmes dans la pen te salle de 
bains où j'avais été enfermé pendant les épreuves prélimi- 
naires, et dont la fenêtre ouvrait sur la piscine. 

Je n'oublierai jamais ce que je vis. Près de vingt-cinq per* 
sonnes, nues comme des vers, s'agitaient autour de la piscine, 
ou dans celle-ci. 11 y avait là le second du Mossad - qui est 
aujourd'hui à sa tête -, Hessner, plusieurs secrétaires. Quel 
spectacle! Les hommes n'étaient pas des Apollons, mais la plu- 
part des femmes étaient superbes. En tout cas, elles étaient 
plus attirantes qu'avec leurs uniformes! La plupart étaient des 
femmes soldats en poste au Bureau, et aucune n'avait plus de 
vingt ans. 

Certains jouaient dans l'eau, d'autres dansaient, d'autres 
encore, enlacés, s'agitaient vigoureusement sur des couver- 
tures étalées çà et là. Je n'avais jamais lien vu de pareil. 

- Si nous dressions une liste de ce joli monde? proposai -je 
Heim suggéra de prendre des photos». 

- Ah, non! protesta Michel. Sans moi! Je n'ai pas envie de 
me £aire virer. 

Yosy l'approuva et Heim reconnut que l'idée était mauvaise. 
Nous assistâmes à leuis ébats pendant une vingtaine de 
minutes. Tous les pontes étaient là, et ils échangeaient leuis 

* Voir chapitre 9, 



98 



Eartcnaires. J'étais dégoûté. Je m'attendais à tout sauf à ça. Des 
ommes que je considérais comme des héros, que j'avais mis 
sur un piédestal, les surprendre en pleine partouze! Heim et 
Michel n'avaient pas l'air choqués, euxl 

Nous sortîmes à pas de loup, poussâmes nos voitures et ne 
démarrâmes les moteurs qu'une fois la grille franchie. 

Nous apprîmes par la suite que ce genre de soirée avait lieu 
régulièrement. La piscine est l'un des endroits les mieux gar- 
dés d'Israël, personne ne peut y pénétrer s'il n'est pas du Mos- 
sad. Alors quel est le risque? Etre suipiis par un cadet? Peu 
importe, il suffit de nier. 

Assister au couis d'Hessner le lendemain me fit une drôle 
d'impression, après ce que j'avais vu la veille. Je me souviens 
n'avoir pu m'empécher de demander; 

- Vous avez mal au dos. monsieur? 

- Pourquoi cette question? 

- Eh bien, on dirait que vous vous êtes froissé un muscle. 
Suffoqué, Heim me coula un regard en douce. 

Après l'exposé d'Hessner, long et fastidieux, nous eûmes 
droit à un autre sur l'organisation de l'armée syrienne. Ces 
cours m'endormaient Lorsqu'on est sur le Golan, on s'inté- 
resse à ces précisions, mais là, apprendre comment l'armée 
sy tienne se déploie est totalement soporifique) Pourtant, l'idée 
générale s'incrustait dass mon cerveau, et c'est tout ce que nos 
instructeurs souhaitaient. 



Les cours sur la protection dans les pays d'« appui » se pour- 
suivaient. On nous projeta sur le sujet un film produit par le 
Mossad. Nous y prêtâmes peu d'attention. On voyait des gens 
assis au restaurant, vous parlez d'un intérétl Ce qui compte, 
c'est comment choisir l'endioit et l'heure. Avant chaque ren- 
dez-vous, il faut s'assurer que le lieu ne fait pas l'objet d'une 
surveillance, que ce n'est pas une souricière. Si on doit ren- 
contrer un agent, on attend qu'il soit entré pour vérifier qu'il 
n'est pas grillé. Tout dans ce métier obéit à des règles, qui vous 
coûteront cher si vous ne les observez pas. Si c'est vous qui 
attendez votre agent dans le restaurant, alors, c'est vous la 
cible. Et si votre bonhomme s'absente pour aller aux toilettes, 
fichez le camp avant qu'il ne revienne. 

Voici ce qui est anivé à un katsa nommé Tsadok Offir, en 
Belgique. Il discutait dans un restaurant avec un agent arabe. 
Celui-ci se leva sous prétexte d'aller chercher quelque chose, 
Offir l'attendit. Quand l'Arabe revint, il sortit un revolver et 



99 



truffa de plomb le malheureux Offir. Celui-ci s'en tira par 
miracle, et l'agent «noir» fut tué au Liban quelque temps plus 
tard. Depuis, dans l'espoir d'éviter à d'autres de telles erreurs, 
Offir raconte son histoire à Qui veut l'entendre. 

On nous rabâchait la liste des précauti ons de sécurité élé- 
mentaires. 

- Ce que vous apprenez en ce moment, c'est comme la bicy- 
clette, nous disait-on. Une fois qu'on sait, ça ne s'oublie plus. 

Le principe du recrutement, c'est comme les pierres qui 
dévalent une pente. Nous appelions cela tedarder, ce qui signi- 
fie foire rouler un rocher du sommet d'une colline. Pareil pour 
les recrues, on leur fait dégringoler la pente. On choisit un type 
et on lui fait commettre un acte illégal, ou immoiaL Peu à peu, 
on le pousse à en commettre d'autres. S'il est trop intègre, c'est 
impossible, et on ne pourra pas le recruter. Il faut quelqu'un 
de malléable. Un type qui ne boit pas, qui ne couche pas, qui 
n'a pas besoin d'argent, qui n'a pas de problème politique, qui 
aime la vie qu'il mène, ce type ne fera jamais une recrue. 
Mieux vaut trouver un traître. Un agent est un traître, quand 
bien même essaierait-il de rationaliser ses actes. Mous travail- 
lons avec la lie de l'humanité. Le Mossad affirme qu'il n'utilise 
pas le chantage. Il n'en a pas besoin, sa force, c'est la manipu- 
lation. 

Personne n'a Jamais dit que l'espionnage était propre. 



5 

LES NOVICES 



En mars 1984, nous avions enfin terminé nos classes! 

Nous restions encore treize cadets, et on nous divisa en trois 
équipes, basée chacune dans un appartement à Tel-Aviv, ou 
dans ses environs. Mon équipe fut assignée à un appartement 
dans Givatayim; la deuxième, dans le centre, près de la rue 
Dizengoff; ia troisième, dans l'avenue Ben-Gourion, au nord de 
la ville. 

Chaque appartement servait à la fois de planque et 
d'antenne. Le nôtre était situé au quatrième étage d'un 
immeuble sans ascenseur et se composait d'un salon avec bal- 
con, de deux chambres à coucher, d'une cuisine, également 
avec balcon, d'une salle de bains et de toilettes séparées. Les 
rares meubles appartenaient à un katsa en mission à l'étran- 
ger. 

Le responsable de ma planque /antenne était Shai Kauly, e. 
je la partageais avec Tsvj G., le psychologue, Arik F., mon 
copain Avigdor A, et un type nommé Ami, un linguiste plutô 
nerveux qui', entre autres défauts, présentait celui' d'être u 
non-fumeur militant dans un milieu où il était bien vu de 
fumer comme un sapeur. 

Ami, un célibataire d'Hatfa au physique de jeime premie 
vivait dans la terreur d'un passage à tabac. C'était à se deman- 
der comment il avait pu franchir les tests. 

Nous emménageâmes avec nos valises vei's 9 heures, pour- 
vus de 300 dollars chacun, une somme non négligeable quand 
on pense qu'un novice touche un salaire de 500 dollars par 
mois. 

Dépités par la présence de cette mauviette d'Ami, nous 
commençâmes à l'asticoter en évoquant les descentes de 



101 



pol'ice, les moyens d'éviter les coups, comment supporter la 
souffrance. Il pâlissai t à vue d'oeil. En bons salauds, nous nous 
en donnions à cœur joie. 

Quand on frappa à la porte, Ami', paniqué, sursauta. Ce 
n'était que Kauly, venu apporter à chacun une enveloppe en 
papier kraft. 

- Je ne supporterai pas ça plus longtemps! hurla Ami. 

Sur quoi Kauly kri ordonna de retourner voir Araleh Sherf , 
le chef de l'Académi e. 

Ami fut muté à l'équipe de la rue Dizengoff. mais une nuit, 
comme la police tambourinai t à la porte, il se leva d'un bond 
en vociférant: « J'en ai (narre! J'en ai marre!» et il disparut 
pour ne jamais revenir. 

Nous n'étions donc plus que doufce. 

Les enveloppes apportées par Kauly renfermaient nos mis- 
sions. Je devais prendre contact avec un dénommé Mike 
Harari, que je ne connaissais pas à l'époque, et réunir des 
informations sur un type qui se faisait appeler «Mickey», un 
ancien pilote, engagé volontai re pendant h guerre d'Indépen- 
dance, vers la fin des années quarante. 

Kauly nous expliqua que nous devions nous entraider. Nous 
établîmes donc un plan des opérations et un processus de pro- 
tection de notre planque. Kauly nous remit aussi nos papieis 
d'identité -j'étais de nouveau* Simon » -ainsi que des formu- 
laires pour les rapports. 

Avant toute chose, nous devions aménager une cache pour 
nos documents, et inventer une histoire qui justifierait notre 
présence en cas de descente de police. Nous choisîmes l'expli- 
catt'on à tiroirs : je prétendrais que je venais de Kolon, que 
j'avais rencontré Jack, le propriétaire de l'appartement, dans 
un café de Tel-Aviv, et qu'il m'aurait laissé les clefs pendant 
son absence de deux mois. Ensuite, j'aurais renconti-é Arik, un 
vieux copain d'armée de Halfa, dans un restaurant, et je lui 
aurais proposé de partager l'appartement. Avigdor se présen- 
terait comme un ami d Arik, et ils raconteraient chacun une 
histoire analogue à la mienne, et ainsi de suite. Nous deman- 
dâmes à Kauly de se fabriquer une histoire plausible, lui aussi 

Dans le salon, nous avions une de ces tables en bois dont le 
plateau est recouvert d'une plaque de verre. Nous fabriquâmes 
une cache en adaptant un « faux plateau > sous la plaque de 
verre. Il suffisait alors de soulever celle-ci pour glisser les 
documents entre les deux plateaux. Qui aurait été regarder là? 

Nous décidâmes d'un code pour fiapper à la porte : deux - 
un - deux - un, et nous devions téléphoner un message codé à 



102 



l'appartement avant do rentrer. £n cas d'absence, une semette 
jaune, accrochée à la corde à linge du balcon de la cuisine, 
signalerait que la vole était libre. 

Le moral était au beau fixe, nous marchions sur un nuage. 
Nous avions enfin une mission, même si ce n'était encore que 
de l'entrainement. 

Ce jour-la, avant le départ de Kauly, nous étudiâmes un plan 
d'approche et, comme nous possédions l'adresse de nos cibles, 
nous décidâmes de commencer par la surveillance de leur 
domicile. C'est ainsi que Avigdor surveillerait la maison 
d'Harari, et moi, celle de la cible d' lik, propriétaire d'une 
société, les € Jouets Bukts». 

D'Harari je ne connaissais que le nom et l'adresse. U ne figu- 
rait pas dans le bottin. Toutefois, le Who's Who m'apprit qu'il 
était président d'une des plus importantes compagnies d'assu- 
rances, la Migdal, dont le siège se trouvait dans Hakirya, quar- 
tier résidentiel accueillant de nombreux ministères. J'appris 
également que la femme d'Harari était bibliothécaire â l'uni- 
versité de Tel-Aviv. 

Je décidai de postuler un emploi à la Migdal et on me diri- 
gea veis le bureau du personnel. En attendant mon tour, 
j'observai un homme de mon âge qui travaillait dans un 
bureau vois'm. Un employé l'appela par son nom: « Yakov. » 

Je me dirigeai alors vers ce bureau et demandai : 

- Yakov? 

- Lui-même. Qui étes-vous? 

- Simon. Tu ne te souviens pas de moi? Nous étions à Tel 
Hashomer ensemble, répondis- je en citant la base militaire par 
où transitent tous les appelés du contingent. 

- Quand y étais-tu? 

Évitant de répondre directement je lui dis que j'étais un 
« 203 >* début d'une séquence qui évoque un laps de temps plu- 
tôt qu'une classe. 

- Je suis un « 203 », moi aussi I s'exclama Yakov. 

- Tu étais dans l'aviation? 

- Non, dans les chars. 

- Sans blague! T'es devenu un pongasl (Expression hébreu 
qui joue sur le mot champignon, l'intérieur d'un char étant 
réputé sombre et humide.) 

Je prétendis que je connaissais vaguement Harari et je 
demandai à Yakov si on embauchait. 

- Oui, on recherche des représentante. 

- Et c'est toujours Harari le président? 

- Non, penses-tu, c'est..., répondit*»! en me citant un nom. 



103 



- Ah bon! Sais-tu ce que fait Harari, à présent? 

- Il est diplomate, me dit Yakov. Et il dirige aussi une 
société d'împort-export dans la tour Ku . 

Ça, c'était un renseignement précieux. Avigdor avait men- 
tionné une Mercedes munie d'une plaque d'immatriculation 
diplomatique, et j'en avais été plus que suipris. En Israël, il est 
mal vu de fréquenter les diplomates, tous considérés comme 
des espions. C'est pourquoi un soldat, lorsqu'il fait de l'auto- 
stop, refuse toujours de monter dans une voiture diplomatique. 
On le traînerai t en cour martiale s'il avait le malheur d'accep- 
ter. Quand Avigdor m'avait raconté ce qu'il avait vu, nous 
avions pensé que la Mercedes appartenait à un visiteur. 

Je bavardai' quelques instants avec Yakov, puis une femme 
me signala que c'était mon tour. Pour ne pas éveiller les soup- 
çons, je la suivis pour l'entretien d'embauché, mais je le ris 
capoter exprès. 

Donc, d'après ce que j'avais appris, la femme d'Harari était 
bibliothécaire, et Haiari lui-même, diplomate. Ouï, mais où? 
Pour quel pays? Il eût été facile de hier sa voiture, mais s'il 
était réellement diplomate, on avait déjà dû lui enseigne les 
ficelles de la traque et je ne voulais pas me griller dés ma pre- 
mière mission. 

Le deuxième jour, je déclarai à Kauly que je remplirais les 
deux parties de ma mission dans l'ordre. D'abord contacter 
Harari, ensuite trouver qui était Mickey. 

Si, en quittant l'appartement, nous nous apercevions que 
nous étions suivis, nous devions prévenir les autres que la 
planque était grillée- Nous savions toujours où nous jo'urlre 
grâce aux rapports que nous rédigions pour Kauly. J'en étais 
airivé à rêver en APAM tellement j'en maîtrisais la technique. 

Le quatrième jour, je me rendais à la tour Kur quand je 
m'aperçus qu'un type me filait le train depuis le quartier Haki- 
rya. Pour mon itinéraire de sûreté, je devais prendre le bus à 
Givatayim dans la direction de Derab Petha Tiqva et descendre 
à l'angle de la rue Kaplan, qui traverse Hakirya. 

Ce jour< là, je descendis du bus. Fis un détour - j'avais fait de 
même avant de le p endre à Givatayim ~, regardai autour de 
moi, mais ne vis rien. Pourtant, en jetant un dernier coup d'oeil, 
je remarquai une voiture occupée, dans un parking. Les passa* 
geis détonnaient tellement dans ce lieu que je me dis: «Ah, 
c'est comme ça ! Attendez mes gaillards, je vais vous faire bouf- 
fer vos chapeaux. » 

Je me dirigeai au sud, vers Derah Petha Tiqva, une grande 
artère à trois voies qui bifurquent chacune dans une direction 



104 



différente. Je parvins à un pont qui enjambe Petha Tiqva pour 
rejoindre la tour Kalka. 1 1 était prés de 1 1 h 45, e t la circulation 
était bouchée. Je montai sur le pont d'où je pouvais, à son insu, 
apercevoir le chauffeur me chercher des yeux. Un homme me 
suivait de loin, et, de l'autre côté du pont, un autre éta t prêt à 
m'emboiïer le pas pour le cas où je m'engagerais vers le nord, 
tandis qu'un troisième m'attendait au sud. De mon peste straté- 
gique, sur le pont, j'avais une vision parfaite de leur dispositif. 

Au-dessous, une bretelle permettait aux voitures de faire 
demi-tour. Au lieu de tiaverse le pont, je fis mine d'avoir 
oublié quelque chose et je rebroussai chemin. Je ptis la rue 
Kaplan en ralentissant l'allure pour qu'ils me rattrapent. Je 
riais sous cape en entendant le concert de klaxons qui 
accompagnait la manoeuvre de la voiture au milieu de 
l'embouteillage. 

Dans la rue Kaplan, ils ne pouvai ent me suivre que sur une 
file. Je marchai jusqu'au poste militaire, en face de la porte 
Victor - du nom de mon ancien adjudant-chef - et je traversai 
la rue pour acheter une pâtisserie et une gazouz, une sorte de 
limonade. 

Tandis que je mangeais, je vis la voiture approche au pas, et 
je m'aperçus soudain que le chauffeur n'était autre que Dov L, 
Je terminai mon gâteau, traversai devant la voiture prise dans 
le trafic, et m'appuyai au passage sur le capot pour monter sur 
le trottoir avant de m'éloigner dans l'autre direction. Dov me 
gratifia d'un coup de klaxon comme pour me dire : « D'accord, 
tu as gagné. Un point pour toi. » 

J'exultai. C'était vraiment le pied! Dov m'avoua plus tard 
qu'on ne l'avait jamais nargué de la sorte, et qu'il avait été vexé 
de s'être fait prendre. 

Après avoir vérifié que la traque était abandonnée, je deman- 
dai à un taxi de m emmener à l'autre bout de Tel-Aviv, où je 
recommençai la technique de la contre-fiilature. Je craignais 
une astuce de leur part pour m'inciter A relâcher mon atten- 
tion. Mais non, ie n'étais plus suivi'. Je retournai à la tour Kur 
et je déclarai à la réception que j'avais rendez-vous avec Mike 
Harari. On me dirigea vers le quatrième étage, où une plaqu 
indiquait une compagnie d'impon-export. 

J'avais choisi l'heure du déjeuner parce que, en Israël les 
cadres supérieurs s'absentent pendant le repas, et que je vou- 
lais seulement obtenir de ta secrétaire un numéro de télé- 
phone. SL par malchance, Harari était là, je devrais impr 
vise . 

Mais ce fut la secrétaire qui me reçut. Elle m'expl iqua que la 



105 



compagnie importait ses propres produits, prh ci paiement 
d'Amérique latine, mais qu'elle acceptait parfois de transporter 
d'autres chargements si ses containers n'étaient pas pleins. 

Je dis à la secrétaire que J'avais appris par ma compagnie 
d'assurances que je pourrais trouver Harari à cette adresse. 

- Non. M, Harari est un associé, il ne travaille pas ici, 
m'assura-t-elle. Il est l'ambassadeur du Panama. 

- Ah bon! fis* je, pris de court. Je croyais qu'il éiait israélien. 

- Il l'esc Mais il est aussi ambassadeur honoraire pour le 
PanAiTCL 

Ayant appris ce que je voulais savoir» je rentrai rédiger mon 
rapport, non sans avoir auparavant décrit quelques détours 
pour déjouer toute filature. 

Quand Kauly aniva, et après que je lui eus foi t non rapport, 
il voulut savoir commeot je comptais m'y prendre pour la 
suite. 

- J'iiai à l'ambassade du Panama, déclarai- je. 

- Tiens, pourquoi? 

J'avais déjà préparé mon plan. L'archipel des Perles, dans le 
golfe de Panama, abritait une industrie florissante de perles de 
culture. En Israël, la mer Rouçe présente toutes les caractéris- 
tiques favorables à la culture d buttres perlières. C'est une mer 
calme, son taux en sel est excellent et, en allant vers 1? golfe 
Persique, on trouve des buîtres perlières en abondance. Je 
m'étais documenté à la bibliothèque, et notamment sur les pro- 
cédés de culture. Je décidai donc de me présenter à l'ambas- 
sade comme l'associé d'un riche homme d'affaires américain 
désireux de fonder un élevage d'huîtres perlières à Eilat. Je 
prétendrais que mon associé souhaitait importer un container 
entier de perles panaméennes, en raison de leur qualité supé- 
rieure. J'avais bâti un plan suggérant que les investisseurs dis- 
posa ïent de fonds importants et que, l'élevage ne devenant ren- 
table qu'après trois ans, nous étions des gens sérieux, et non 
pas à la recherche du profit immédiat. 

Kauly approuva mon projet. 

Restai t à obtenir un rende*- vous avec Harari. Je téléphonai 
en me présentant sous le nom de Simon 1-ahav, et précisai que 
je voulais investir au Panama. La secrétaire me proposa une 
rencontre avec un attaché. 

- Non, répondis- je. Je veux parler à quelqu'un qui a l'expé- 
rience des affaires. 

- Dans ce cas, peut-être pourriez-vous rencontier 
M. Harari? 

Nous convînmes d'un rendez-vous pour le lendemain- 



106 



Je lui assurai' qu'on pouvait me joindre au Sheraton. Le Mos- 
sad disposait d'un arrangement avec plusieurs hôtels : ses offi- 
ciers y étaient enregistrés et possédaient chacun un numéro de 
chambre comme «boîte aux lettres». 

Ce jour-là on me laissa un message me demandant de venir à 
l'ambassade à 18 heures, ce qui me sembla bizarre car tous les 
bureaux ferment à 17 heures. 

L'ambassde du Panama est située au premier ékage d'un 
immeuble qui donne sur la plage, au sud de l'aéroport Sede 
Dov. Je m'y rendis, mis sur mon (rente et un. J'avais réclamé à 
Kaudy un passeport d'homme d'affaires canadien résidant en 
Colombie-Britannique. Auparavant, j "avais téléphoné au maire 
d'Eilat, Rafi Hochman, que j'avais connu au lycée d'Eilat où 
j'avais vécu un an. Je n'avais pas avoué qui j'étais à Hochinan, 
mais nous avions discuté du projet. Harari pouvait donc véri- 
fier, j'étais paré. 

Malheureusement, Kauly ne réussit pas à m'obtenir le passe- 
port et je décidai' de m'en passer. Si nécessaire, je dirais que 
j'étais canadien, et que je ne me baladais pas partout avec mon 
passeport 

A l'ambassade, Harari était seul. Il me reçut dans son bureau 
luxueux, et m'écouta lui expliquer mon projet Sa première 
question fut: 

- Êtes* vous soutenu par des investisseurs privés, ou par une 
banque? 

Je lui expliquai qu'il s'agissait de capitaux à risques, ce qui le 
fit sourire. J'allais entrer dans les détails techniques de l'éle- 
vage d'huîtres perlières, mais il m'arrêta. 

- De combien d'argent disposez- vous? demanda-t-il. 

- Nous investirons ce qu'il faudra jusqu'à un plafond de 
15 millions de dollars. Mais nous avons une grande liberté de 
manoeuvre. Nous estimons que les coûts d'exploitation ne 
devraient pas excéder 3,5 millions de dollars sur trois ans. 

- Alors, pourquoi un plafond si élevé? s'étonna Harari. 

- Nous attendons de gros bénéfices et mon associé dispose 
de bons crédits pour lever des fonds. 

J'avais hâte d'aborder les détails techniques, d'avancer le 
nom du maire d'Eilat, le grand jeu, quoi! Mais Harari me 
devança, et, se penchant par-dessus son bureau, il murmura : 

- Si vous êtes prêts à payer le prix, vous trouverez tour ce 
que vous voudrez au Panama. 

J'étais décontenancé. Je venais pour appâter un bonhomme, 
le corrompre. Je commençais par jouer au type honnête, et 
avant que /aie pu placer mes pions, c'est lui qui me faisait des 



107 



propositions. L'ambassadeur honot^aire, qui ne me connaissait 
ni d'Eve ni d'Adam, me parlait po*-de-vin! 

- Que voulez-vous dire? dcmandai-je. 

- Ah! Le Panama est un pays singulier. D'ailleurs, ce n'es» 
pas exactement un pays. C'est plutôt un grand majpi*ia. Il se 
trouve que j'ai les contacts, ou. si vous préferez, }e connais les 
magasinie s. Au Panama, la main droite ignore ce que fait la 
gauche. Supposons que nous vous aidions à réaliser votre pro- 
jet, demain, nous aurons peut-éu^e besoin de vous. C'est le futur 
qui nous intéresse, comprenez-vous?... Mais avant d'approfon- 
dir notre coopération, reprit-il après un court silence, puisse 
voir vos papiers? 

- Quels papiers? 

- Mais... voire passeport canadien, bien sûr. 

- Je ne le porte jamais sur moi. 

- Vous avez tort. En Israël, c'est obligatoire. Eb bien, rappe- 
lez-moi quand vous l'aurez* nous reprendrons celle petite 
conversation. Pour aujourd'hui comme vous le voyez, l'ambas- 
sade est fermée. 

Sur ces entrefaites, il se leva et me raccompagna sans un 
mot 

Quand Harari m'avait demandé mon passeport, j'avais mar- 
qué un temps d'hésitation fatal. J'avais presque bredouillé. 
J'avais éveillé sa vigilance et son comportement avait subite- 
ment changé. Cet homme était dangereux. 

Je rentrai à l'appartement, après avoir pris les précautions 
d'usage, et je rédigeai mon rapport. Je l'avais terminé à 
22 heures, quand Kauly arriva. U s'était dérangé exprès pour 
en prendre connaissance. 

Kauly parti, la police ne tarda pas à débarquer. Des coups 
violents défoncèrent la porte. Les flics firent irruption dans 
l'appartement et nous embarquèient au commissariat de 
Ramat Gan, où on nous enferma chacun dans une cellule. Je 
vérifiai, encore une fois, que notre pire ennemi était la police 
locale. En cas de filature, nous devions préciser dans nos rap- 
ports s'il s'agissait des autorités du quartier, ou d'une autre 
police. 

Nous passâmes la nuit au poste, et, à notre retour, la porte d e 
l'appartement avait déjà été réparée. Nous n'étions pas là 
depuis dix minutes que le téléphone sonna. C'était Araleh 
Sherf, le chef de l'Académie. 

- Allô} Victor? Viens immédiatement, m'ordonna-t-il. laisse 
tomber tout le reste, et dépêche-toi, c'est compris? 

Je pris un taxi el lui demandai de me déposer à un carre- 



108 



four, près de l'Académie. Je Ss le reste à pied. Quelque chose 
allait de travers. Peut-être le fabricant de jouets était-il un 
ancien du Mossad, elle propriétaire de la distillerie, le contact 
d'Avigdor, l'était-il lui aussi? 

- Je vais te parler franchement, m'annonça Sherf. Mike 
Harari est un ancien chef de la Metsada. La seule connerie 
qu'il ait faite, c'était à Liltebaironer. 

»Shai Kauly était très fier de toi. Il m'a montré ton rapport. 
L'ennui, c'est que tu donnes un mauvais rôle à Harari. Alors, je 
fai appelé la nuit dernière pour connaître sa version. Je lui ai 
lu ton rapport, et tu sais ce qu'il m'a dit? Que c'était un tissu de 
mensonges. 

Sherf me donna la versï on d'Hararl. D'après lui, il m'aurait 
fait attendre vingt minutes avant de me recevoir. Je me serais 
exprimé dans un mauvais anglais. Il aurait tout de suite 
compris qui j'étais et m'aurait jeté dehors. Il prétendait ne rien 
savoir de l'élevage d'huitres et maintenait que j'avais inventé 
l'histoire de toutes pièces 

- Harari était mon commandant, m'expliqua Sherf. C'est sa 
parole contre ta tienne. Crois-tu que j'hésite un seul instant? 

Mon sang ne fil qu'un t«ur. 

Je n'ai pas une bonne mémoire des noms, c'est vrai, mais 
qu'on ne vienne pas mettre mes rappo ts en doute! J'avais 
branché le magnétophone caché dans mon attaché-case, avant 
d'entrer dans le bureau d'Harari. Je tendis la bande à Sherf. 

- Tenez, voilà l'enregistremeoi de notre conversation, et 
vous me direz ensuite qui vous croyez. Mon rapport est la 
transcription exacte de cette bande, mot pour mot 

Sherf prit la bande et sortit. I) revint un quart d'heure plus 
tard. 

- Viens, je te reconduis à ta planque, me dit-il. Il a dû y 
avoir un malentendu. Prends ces enveloppes, c'est l'argent 
pour ton équipe. 

- Puis-je récupérer ma bande magnéto? demandai-je. 11 y a 
dessus d'autres enregistrements d'une opération précédente. 
J'en ai besoin. 

- Quelle bande? 

- Mais... mais celle que je vous ai remise? 

- Écoute, mon garçon, je sais que tu as passé une mauvaise 
nuit au poste et je suis désolé de t 'avoir dérangé, juste pour te 
remettre l'argent de ton équipe. Mais, c'est Ta vie. 

Plus ta d, Kauly m'avoua qu'il avait été soulagé que j'aie 
pensé à enregistrer la conversation avec Harari. 

- Sinon, ajouta-t-il, tu étais cuit. Et je crois que tu n'aurais 
pas remis les pieds au bureau de sitôt. 



Je n'ai plus jamais revu la bande, mats j'ai retenu la leçon. 
Ma vision du Mossad en pril un coup. J'avais souvent entendu 
parler d es exploits d'Harari, que je ne connaissais que sous son 
nom de code, « le Cobra * Et je venais de découvrir qui il était 
vraiment! 

Lorsque le 20 décembre 1989, peu après minuit, les États- 
Unis envahirent le Panama du général Nonega, les premiers 
communiqués firent état de l'arrestation d'Harari. Sur les télé- 
scripteurs, i était décrit comme «un ancien officier du Mos- 
sad, les services secrets israéliens, devenu l'un des conseillers 
les plus influents de Nonega *. Un représentant du nouveau 
gouvernement, mis en place par les Américains, exprima sa 
satisfaction, car Harari était, après Noriega, «le personnage te 
plus important du Panama». Toutefois, ta joie fut de courte 
durée. On avait capturé Noriega, mais Harari s'était volatilisé. 
Il réapparut peu après en Israël, où il vit toujours. 



Restait encore la deuxième partie de ma mission : recueillir 
des renseignements sur «Mickey», l'ancien pilote. Mon père, 
Syd, qui avait anglicisé son nom en Osten et vivait maintenant 
dans le Nebraska, avait été capitaine dans l'aviation israé- 
lienne. J'étais donc familiarisé avec les équipées héroïques et 
les glorieux faits d'armes de la guerre d'iadépeodance. Ceux 
qui s'étaient portés volontaires pour défendre Israél avaient 
servi, pour la plupart, dans l'av iation anglaise, américaine ou 
canadienne pendant la Seconde Guerre mondiale. 

La majorité d'entre eux avait pour port d'attache la base de 
Sede D»v que mon père avait commandée. J'avais fouillé dans 
les archives, mais je n'avai s trouvé nulle trace d'un dénommé 
« Mickey ». 

J'appelai Mou» M., le chef de la sécurité, pour qu'il m'ins- 
crive à l'hôtel Hilton. Je me procurai des pancartes, deux tré- 
pieds et téléphonai à l'officier de liaison de la base aérienne, 
disant que j'étais un cinéaste canadien et que je voulais tourner 
un documentaire sur les volontaires qui avaient lutté pour la 
création de l'État d'Israël. J'ajoutai que j'habitais au Hilton 
pour deux jours, et que j'aimerais rencontrer ces héros. 

L'officier me rappela et m'apprit qu'un mois auparavant, 
l'armée de l'air avait organisé une cérémonie oommémorative 
et leur liste était donc à jour. H m'affirma qu'il avait réussi à 
joindre vingt-trois anciens volontaires et qu'une quinzaine avait 
promis de me rencontrer au Hilton. Si j'agis besoin de quoi 
que ce soit, ajouta-t-îl, que je n'hési te pas à l'appeler. 



110 



J'écrivis sur mes pancartes : «Les Chevaliers du Ciel. His- 
toire de ia guerre d'Indépendance. » Et au-dessus : « Office 
canadien du Film documentaire. » 

Le vendredi, à iOheures. Avigdor et moipcnétrâmes au Hil- 
ton. Avigdor, en bleu de travail, portait les pancartes. J'étais 
vêtu d'un costume trois pièces. Avigdor disposa une des pan- 
cartes à l'entrée principale, avec le numéro de la chambre où 
la réunion se tenait, et l'autre dans le halL Les employés de 
l'hôtel ne s'inquiétèrent même pas de savoir ce que nous fabri- 
quions. 

La rencontre dura cinq heures, ei fut enregistrée dans son 
intégralité. L'un des hommes me parla même de mon père, 
sans savoir qui j'étais. 

A un moment, alors que trois conversations se déroulaient en 
même temps, je m'exclamai : 

- Mickey? Oui est ce Mickey? 

Personne, bien sûr, n'avait mentionné son nom. 

- Oh! c'est Jake Cohen! déclara l'un des pilotes. 11 était 
médecin en Afrique du Sud. 

Ils se mirent à raconter des anecdotes sur « Mickey», qui 
partageait maintenant son temps entre Israël et les ètate-Unis. 
Peu après, je remerciai les hommes et, prétextant une occupa- 
tion, je piis congé. 

Je ne donnai aucune caste de visite, ne 6s aucune promesse. 
Je pris les noms de chacun. Ils voulaient tous m'inviter à déjeu- 
ner. La pâte avait levé, on aurait pu en faire ce qu'on voulait. 
Mais j'en restai là. 

Je retournai à l'appartement, rédigeai mon rapport, et lançai 
à Kauly: 

- S'il y a quelque chose sur ceUe bande que je ne dois pas 
écrire dans mon rapporti il faut me le dire. 

Cela le fit beaucoup rire. 

En mars 1984. Araleh Sheif nous enrôla dans un spectade 
monté par Amos Etïnger, le producteur de cinéma. Ce spec- 
tacle devait être présenté à l'auditorium Mann de Tel-Aviv, en 
clôture de la convention annuelle du Mossad. Tamar A vîdar, la 
femme d'Etinger. Célèbre chroniqueuse, fut un temps attachée 
culturelle à l'ambassade de Washington. 

C'était Tune des rares manifestations publ iques organisées 
par le Mossad, encore qu'on restât « en famille * - politiciens, 
militaires du Renseignement, anciens du Bureau et quelques 
éditeurs de journaux. 



tll 



Le jour de la représentation, nous étions épuisés. Entre la 
rédaction des rapports p*nr Kauly et les répétitions, nous 
n'avions plus le temps de doiinir. Comme nous devions jouer 
le soir ensemble. Yosy nous avait proposé de venir chez lui 
doiTnir une heure ou deux. A peine arrivé, il s'éclipsa et alla 
rejoi ndre une voisine à qui il avait promis un « service », ce qui 
fit qu'il ne dormit pas du tout 

- Tu viens à peine de te marier, lui fis-je remarquer, ta 
femme attend un enfant, vraiment je ne te comprends pas! 
J'aimerais bien que tu m'expliques. 

Yosy m'expliqua volontiers que ses beaux-parents étaient 
propriétaires d'un magasin de luxe place Kiker Harodina et il 
n'avait donc plus de soucis d'argent. D'autre part, il venait 
d'une famille de Juifs orthodoxes, et ses parents voulaient un 
petit-fils. 

- Est-ce que ça répond à ta question? me demanda-t-il. 

- Oui, en partie. Mais tu n'aimes pas ta femme? 

- Si... deux fois par semaine. 

Le seul capable de concuirencer les prouesses de Yosy 
était Hetm. Cela tenait du prodige. Yosy était très malin, 
mats pas Heim. Je n'ai jamais compris pourquoi le Masad 
avai t recruté un type aussi' bête que lui. A part les combines 
de la rue, il ne comprenait lien à lien. Ses succès étaient 
d'autant plus surprenante qu'il était laid comme un pou, 
avec un nez énorme. Mais il recherchait la quanti té, pas la 
qualité. 

S'ils apprennent que vous travaillez pour le Mossad. les gens 
sont très impressionnés; ils pensent que vous avetdu pouvoir. 
Eh bien, ces deux tvpes se vantaient d'appartenir au Mossad 
pour emballer leurs conquêtes. C'était dangereux, contraire 
aux règles, mais ils s'en moquaient. 

Heim, qui était marié, venai t souvent à des soirées chez nous 
avec sa femme. Un jour, celle-ci déclara à Bella, ma propre 
é ouse. que Heim « était le plus fidèle des maris •. Devant tant 
d aveuglement, les bras m'en tombèrent. 

Là où Yosy dépassa les bornes, ce fut quand il utilisa la salle 
• muette > du quartier général au quatorzième étage. C'est la 
pièce d'où les katsas téléphonent à leurs agents. Le système 
permet de téléphoner au Liban, par exemple, tout en faisant 
croire à ceux qui chercheraient l'origine de l'appel qu'il vient 
de Londres, ou Paris, ou d'une quelconque capitale euro- 
péenne. Quand la salle est occupée, une lumière rouge 
s'allume pour eo interdire l'accès. 

Yosy y amena une secrétaire, ce qui constituait déjà un 

112 



sérieux accroc au règlement, et en profita pendant qu'il télé' 
phonait à son agent au Liban. Comme preuve de son 
«exploit », il avait glissé la petite culotte de la fille sous un 
appareil. Heim alla vérifier, trouva l'objet du délit et le rap- 
porta à sa propriétaire. 

- Tiens, je crois que ça t'appartient. 

~ Oh, non, pas du tout, protesta-t-elle, gênée. 
Heim jeta la petite culotte sur le bureau et soitit en décla- 
rant : 

- Ne prends pas fioid. surtout. 

Ces rencontres éphémères étaient fréquentes pour nombre 
d'entre nous, et tissaient des liens. Trop sérieux, Je m'exclus 
moi-même de ce monde et me privai de nombreuses relations. 
J'éprouvais une profonde déception. J'avais cru pénétrer dans 
l'Olympe d'Israël, et j'avais atterri à Sodome et Gomorrhe. Le 
quartier général s'était transformé en un immense baisodrome. 
Tu me dois ci, je te dois ça. Tu me donnes ci, je te revaudrai ça. 
Les katsas grimpaient les échelons grâce à des histoires de 

Recrutées surtout pour leurs qualités physiques, les secré- 
taires étaient pour la plupart très jol ies, mats aucune n'était 
une première main. Une règle pouiiant : ne pas coucher avec 
sa propre secrétaire, c'eût été nuisible au seivice. 

Les combattants, eux, partaient en mission pour deux, trois, 
quatre ans même. Les katsas qui les dirigeaient, ceux de la 
Mettada, étaient les seuls liens qui les rattachaient à leurs 
épouses. Ils commençaient par rendre visite à celles-ci chaque 
semaine, et, de fil en aiguille, les visites ne servaient plus seule- 
ment à donner des nouvelles du mari, mais à prendre sa place. 

Confiiez-leur votre vie, mais jamais votre femme. Pendant 
que vous risquiez votre vie dans un pays arabe, vous perdiez 
votre femme dans les bras d'un katsa. La pratique était si cou- 
rante que si vous postuliez pour la Metsada, on vous deman- 
dait: 

- Pourquoi? Tu veux nier un coup? 

Le spectacle donné par les novices s'intitulait • les Ombres », 
une histoire d'espionnage jouée en ombres chinoises derrière 
trois écrans. Les futurs katsas ne devaient pas dévoiler leur 
visage en public. 

Une danse du ventre accompagnée d'une musique turque 
ouvrit le spectacle. Un homme poitant un attaché-case traversa 
la scène, clin d'oeil aux initiés. On plaisantait en d isant que le 
katsa se reconnaissait à ses trois S : Samsonlte, Sept Étoiles 
(marque d'un agenda de cuir) et montre Seïko. 



113 



La scène suivante illustrait une opération de recrutement, 
suivie d une satire sur l'ouverture de la l'alise diplomatique. 
Ensuite, on découvrait un appartement londonien où un 
homme parlait dans une pièce pendant que dans celle da côté 
(dans le cas présent, derrière l'écran voisin), un autre, casque 
sur les oreilles, écoutait la conversation. 

La scène suivante décrivait une soirée londonienne, avec des 
Arabes vêtus de leurs costumes traditionnels. Tout le monde 
buvait et l'atmosphère devenait de plus en plus amicale. Sur 
l'écran voisin, un katsa rencontrait un des Arabes dans la rue 
Ils échangeaient leurs Samsonite. 

A la fin du syecode» tous les acteurs saluèrent main dans la 
main et entamèrent le chant hébreu En attendant le w. 
Transposition musicale du fameux L'année prochaine à Jérusa- 
lem, vœu traditionnel des Juifs avant la création de i'Éiat 
d'Israël. 

Deux jours plus tard, nous organisâmes un barbecue dans la 
cour intérieure de l'Académie. Nos épouses, nos instmcteurs et 
tous ceux qui avaient participé à notre stage étaient présents. 

Nous avions réussi'. 



6 

LA TABLE BELGE 



En avril 1984, nous n'éti ons pas encore des husas, mais nous 
n'étions plus des cadets. Nous étions des stagia ires que diverses 
tâches attendaient au quarti er généial avant de pours ivre une 
deu ième session de formation sur le Renseignement, et de 
prétendre enfin au glorieux titre de katsa. 

Je fus assigné à la Recherche. Comme nous le pliq a 
Kauly, pendant environ un a nies stagiaires allaient changer de 
servi ce tous les deux mois pour acquérir une v ision d'ensemble 
du Bureau, avant d'entamer leur deuxième session. 

Un jour, au terme d'une longue discussion, émaillée des plai- 
santeries habituelles, et arrosée de café dans une atmosphère 
enfumée, Kauly nous annonça que Aaron Shahar désiiait nous 
voir. Aaron était le chef du Komemiute, anciennement Met- 
sada, dont on avait changé le nom en même temps que celui 
des autres services après qu'un registre des codes eut disparu à 
Londres en juillet 1984. Shahar choisit deux d'entre nous pour 
entrer au Komemiute, Tsvl G., le psychologue, et Amïrajn. un 
garçon calme et sympathique qui avait rejoint directement le 
Bureau depuis l'armée où il était lieutenant-colonel. Ils allaient 
devenir officiers traitants pour les combattants. 

Le Komemiute, que l'on peut traduire par « Indépendance et 
Fierté», agit comme un Mossad dans le Mossad. C'est un 
département ultia-secret regroupant les combattants, les viais 
«espions», qui sont des Israéliens envoyés dans les pays arabes 
avec une couverture en béton. Ce service renferme une petite 
unité appelée kidon, la baïonnette, qui se compose de trois 
équipes de douze hommes chacune. Ce sont les «tueurs», 
qu'on appelle par euphémisme : « Le long bras de la justice 
d'Israël ». En principe, une équipe est en mission à l'étranger 



117 



pendant que les deux autrts s'entraînent en Israël Les combat- 
tante ignorent les mécanismes du Mossad ainsi que le vrai nom 
de leurs collègues.. 

Les combattants forment, deux par deux, des équipes très 
soudées. L'un est un combattant «pays-cibles» l'autre un 
combattant « pays d'appui ». D n'ont pas d'activité spécifique 
dans les pays amis, comme l'Angleterre, mais ils peuvent y 
créer ensemble une société. Quand c'est nécessaire, le combat- 
tent «pays-cible» paît pour un pays-oble, se servant de cette 
société comme couverture, pendant que son partenaire, le 
combattant « pays-d'appui », qui continue à mener sa vie habi- 
tuelle, lui procure tout ce dont il a besoin. 

Au cours des années, le rôle des combattante a évolué, tout 
comme Israël. A une époque, le Mossad avait des hommes dans 
les pays arabes, mais ils y séjournaient trop longtemps et finis- 
saient par se griller. Ceux-là étaient surtout des « arabisants », 
des Israéliens, de langue et d'éducation arabe, A la naissance 
de l'État d'Israël, de nombreux Juifs vivant dans les pays 
arabes émigrèrent vers la Terre promise, et les arabisants 
étaient légion. Ce n'est plus vrai aujourd'hui, et l'arabe qu'on 
enseigne à l'école ne suffît pas. 

Aujourd'hui, les hommes du Komemiute se font passer pour 
des Européens. Ils s'engagent pour quatre ans» période mini- 
mum pour leur permettre de créer une société réclamant de 
fréquents voyages d'affaires dans les pays arabes. Le Mossad 
leur désigne un partenaire, le combattant du pays d'appui. Les 
sociétés ainsi créées sont plus que de simples couvertures, o n y 
négocie de vraies affaires, dans l'import-export généralement. 

Environ 7095 de ces sociétésont leur siège au Canada. Leurs 
dirigeants n'ont de contact avec le Bureau que par l'inter- 
médiaire de l'officier traitant, lequel ne s'occupe que de quatre 
ou cinq équipes de combattants, jamais plus. 

Une vingtaine d'experte commerciaux travaillent pour le 
Komemiute. Ils analysent chaque société, évaluent le marché 
et communiquent leurs conclusions à l'officier traitant, oui, à 
son tour, conseille les combattante dans la gestion de leurs 
affaires. 

Les combattante sont recrutés dans toutes les couches de la 
population, médecins, avocats, ingénieurs, universi taires. Ce 
sont tous des patriotes qui acceptent de donner quatre années 
de leur vie pour servir leur pays. Leur famille perçoit une 
compensati on correspondant au salai re israélien moyen, et une 
somme est versée sur un compte séparé pour le combattant, 
qui touchera ainsi, à la fin de son engagement, une prime s'éle- 
vanl de 20 000 à 30 000 dollars. 



118 



Les agents du Komemiute ne s'intéressent pas au renseigne- 
ment direct - mouvements de troupe, préparatifs de défense 
civile - mais se spécialisent dans les informations «synthé- 
tiques », c'est-à-dire l'analyse de l'économie, des rumeurs, des 
moeurs, de l'opinion, etc. libres de leurs mouvements. Us 
peuvent, sans risque, observer la société dans laquelle ils 
vivent. Us ne transmettent jamais leurs observations par rad to 
depuis un payable. On leur confie parfois de l'argent, des 
messages pour les agents « noirs», Dans les pays arabes, de 
nombreux ponts ont été minés par des combattants, pendant 
leur construction - tous les combattants reçoivent une forma- 
lion dans les techniques de sabotage. En cas de guerre, un 
combattant équipé d'un détonateur suffirait à les faire sauter. 

Après le départ de Tsvi et d'Amiran pour le Komemiute, 
Shai Kauly nous réservait une surprise. 

- Les plans sont faits pour être changés, commença-t-il. Je 
sais que vous attendez vos vacances avec impatience, mais 
auparavant, le Bureau vous accorde un immense privilège. 
Vous serez les premiers à recevoir une formation infonrorique 
intensive, avec accès à l'ordinateur du QG. Ça ne vous prendra 
pas plus de trois semaines, et il vous restera encore un peu de 
temps pour vos vacances. 

Nous avions appris à ne pas nous étonner de ces contre- 
temps. Il n'était pas rare qu'au moment d'un congé, quelqu'un 
se rappelle soudain qu'il avait encore besoin de nous, mais 
pour vingt-quatre heures, pas plus, et on nous accordait gêné 
reusement vingt minutes pour prévenir notre famille. Bien sûr, 
le téléphone était pris d'assaut. 

Les katsus, eux, utilisent un message enregistré qui se 
déclenche automatiquement: «Bonjour, j'appelle du Bureau. 
Votre mari a un empêchement, il ne pouria pas rentrer 
comme prévu. 11 vous rappellera dès que possible. En cas 
d'urgence, contactez Jacob- » 

L'incerti tude est voulue. Vu l'importance extraordinaire que 
joue le sexe dans leur vie, les katsas considèrent cette incerti- 
tude comme un facteur de liberté. S l'un d'eux s'éprend d'une 
femme soldat et veut passer un week-end avec elle, son épouse, 
habituée aux empêchements de dernière minute, ne s'inquié- 
tera pas de son absence. Le comique de l'histoire, c'est qu'on ne 
peut pas devenir katsa sans être marié. On le justifie par la 
crainte qu'un célibataire coure les filles et devienne une proie 
facile pour une belle espionne téléguidée par un pays ennemi. 
Mais comme l'occupation principale du katsa est la drague, 
que tout le monde le sait, et qu'il offre ainsi à ses ennemis mille 



119 



occasions de le faire chanter, je n'ai jamais compris pourquoi 
on ne recrute que des hommes mariés. Cela reste un mystère. 

L'une des salies du second étage de l'Académie avait été 
aménagée, les tables disposées en denù-ccrcle et équipées de 
consoles, pour notre formation informatique. L'instructeur 
nous projetait des diapos explicatives. Nous apprîmes d'abord 
comment rempr une fiche signalétique à l'aide d'une feuille 
orange, dite « carotte », comportant une série de questions à 
remplir pour avoir accès au fichier de l'ordinateur. Nous tra- 
vaillions sur de vraies consoles, reliées au quartier général 
nous donnant accès aux vrais fichiers sur lesquels nous appre- 
nions à utiliser programmes et données. 

On nous enseignait l'utilisation d'un logiciel appelé Ksharim 
(nœuds), qui traite des liens pe onnels de tel ou tel, et voici ce 
qu'il arriva : Arik P. s'installa devant la console de notre pro- 
fesseur qui était absente et tapa comme entrée Arafat suivi de 
Ksharim. Le code Arafat bénéficiait d'une priorité d'accès â la 
mémoire de l'ordinateur. En fonction de l'importance de la 
personne sur laquelle on dé rai't des renseignements, on obte- 
nait une réponse plus ou moins rapide, mais Arafat était la 
priorité des priorités. L'ordinateur central travailla donc sur la 
question qui lui éta it posée, mais étant donné les centaines de 
milliers de noms liés, pour une raison ou pour une autre, à 
Arafat, il utilisa toute sa capacité à résoudre ce problème, met- 
tant hors circuit tous les autres ordinateurs. Arik réussit â 
paralyser l'ordinateur du Mossad pendant huit heures d'affi- 
lée. 

Depuis, le système a été modifié, les questions doivent être 
plus spécifiques et les réponses sont limitées â 300 lignes. Doré- 
navant, plutôt que de demander en bloc la liste des contacts 
d'Arafat, on doit préciser s'il s'agit, par exemple, de ses 
contacts syriens. 



Après cet apprentissage et les trois jours de vacances qu'il 
m'était restés, je rejoignis ma première affectation, la 
recherche, au bureau Arabie Saoudite du Mossadr sous la 
direction de Mme Aernx Ce bureau était proche de celui de 
Jordanie que dirigeait Ganit, et aucun des deux n'était impor- 
tant Le Mossad n'avait qu'une taupe en Arabie Saoudite, un 
attaché de l'ambassade du Japon. Les autres informations sur 
la région provenaient des journaux, magazines et autres 
médias. S'y ajoutaient des détournements de renseïgnemenfs 
orchestrés par l'Unité 8200. 



120 



Mme Aema travaillait â la rédaction d'un livre sur la généa- 
logie de la famille royale saoudienne. Parallèlement, elle réu- 
nissait une documentation sur un projet de second oléoduc 
auquel les Irakiens envisageaient de se raccorder pour écouler 
leur pétrole dans le but de financer leur effort de guerre contre 
l'Iran, la guerre rendant hasardeux les déplacements des 
pétroliers dans le golfe Fcrsiquc. Nous eûmes entre les mains 
des rapports fort instructifs des services secrets britanniques 
sur l'Arabie Saoudite. Les rapports anglais étaient extrêmement 
documentés, mais il s'agissait plus d analyse politique que de 
Renseignement, Les Britanniques n'aiment pas partager le viai 
Renseignement. L'un de ces rapports indiquait que les Saou- 
diens envisageaient une extension de leurs exploitations pétro- 
lifères, ce qui rendait nécessaire un second pipeline. Mats les 
Anglais taisaient aussi état d'une future suiproducdon mon- 
diale qui menaceiait l'économie saoudienne, lourdement péna- 
lisée déjà par sa politique de gratuité des sains et du système 
éducatif. 

Nous prîmes les informations des Anglais très au sérieux, 
mais tout le monde dans le service pensait qu'ils avaient été 
influencés par « la Garce »• nom dont le Mossad affublait Mar- 
garet Thatcher, étiquetée une fois pour toute comme anti- 
sémite. Les prises de position n'étaient jamais analysées en 
fonction de critères politiques, on se demandait simplement: 
« Est-ce bon pour les Juifs? », et si la réponse était négative, les 
gens étaient catalogués antisémites, que le jugement fût mérité 
ou pas. 

Nous recevions de longues feuilles de papier qui ressem- 
blaient à du papier carbone blanc, sur lesquelles était trans- 
crite la traduction des écoutes des conversations téléphoniques 
entre le roi d'Arabie Saoudite et ses proches. Comme celle-ci : 
un prince saoudien avait téléphoné à un parent en Europe 
pour le prévenir qu'il était à court de liquidités. Il le mettait 
alors en correspondance avec quelqu'un capable d'y remédier. 
Une autre concernait un cargo, transportant des milliers de 
tonnes de pétrole, qui se dirigeait vers Amsterdam, et la per- 
sonne en question donnait au parent des instructions pour 
transférer le chargement au nom du prince et déposer l'argent 
de la livraison sur un compte suisse. La famille royale jonglait 
ainsi avec des sommes colossales. 

L'une des conversati ons les plus mémorables fut celle d'Ara- 
fat sollicitant l'intervention du roi auprès du Syrien Assad, qui 
refusait de lui parler. Le roi téléphona donc â Assad. le flattant 
l'appelant « Père des Arabes » ou « Fils de la Sainte Êpée ». 
Assad acceptait de parler au rot d'Arabie, mais pas à Arafat! 



Je rencontrai un certain Éphralm (que nous appelions Effy), 
ancien agent de liaison avec la CIA à Washington. Effy se van- 
tait d'avoir été le responsable, en 1977, de la chute d'Itzhak 
Rabin, alors Premier ministre travailliste depuis trois ans. Le 
Mossad n'aimait pas Rabin. Ambassadeur aux États-Unis, il 
avait démissionné en 1974 pour prendre la tête du Parti et avait 
succédé au poste de Premier ministre à Golda Meir. Rabin exi- 
geait du Mossad des données brutes et non plus la version 
édulcorée habituellement servie, ce qui compliquait la tâche 
du Mossad. toujours désireux d'infléchir la politique israé- 
lienne dans le sens de ses intérêts. 

En décembre 1976. Rabin et son cabinet démissionnèrent 
après avoir contraint les trois ministres du Parti national liti- 
gieux à quitter le gouvernement à la suite de leur abstention 
lors d'un vote de confiance à la KnesseL Rabin resta Premier 
ministre du gouvernement intérimaire jusqu'aux élections de 
mai 1977, qui virent la victoire de Menahem Begin, à la grande 
satisfaction du Mossad. Toutefois, ce fut un «scandale», 
dévoilé par le célèbre journaliste Dan Margalit. peu avant les 
élections, qui coula Rabin. 

La loi israélienne interdi t d'ouvn'r un compte en banque à 
l'étranger. Or l'épouse de Rabin avait justement à New York 
un compte dont le crédit n'excédait pas 10 000 dollar, et 
qu'elle utilisai t lors de ses déplacements aux États-Unis. Pour- 
tant, femme du Premier ministre, ses dépenses étaient prises 
en charge par le gouvernement. Le Mossad connaissait l'exis- 
tence du compte et Rabin savait qu'il savait, mais le Premier 
ministre ne prit pas la menace au sérieux. Grave erreur! 

Le Mossad attendit le moment opportun et renseigna Marga- 
lit. D'après Éphraïm, ce fut lui qui fournit les précisions néces- 
saires à Margalit lorsque celui-ci se rendit aux Etats-Unis pour 
vérifier l'information. Ce fut ce scandale qui aida Begin à 
battre Rabin, un homme intègre pourtant, mais que le Mossad 
n'aimai t pas. Ils eurent sa peau. Ephraïm laconta partout qu'il 
était l'artisan de cette chute et je n'ai jamais entendu personne 
le contredire. 

Quand nous étions cadets à l'Académie, on nous avait fait 
visiter les installations de» Industrie» Aéronautiques Israé- 
liennes (IAI). Pendant mon stage au bureau Arabie Saoudite, 
j'appris que les Israéliens vendaient aux Saoudiens par l'inter- 
médiaire d'un pays tiers (je ne sais pas lequel), des réservoirs 
de secours (fabriqués par 1A1). permettant ainsi aux avions de 
chasse aiabes de transporter plus de carburant et d'étendre 
leur rayon d'acti on. Isiaél avait également signé un contrat 
avec les Étais-Unis pour leur fournir ces mêmes réservoirs. 



122 



Les Saoudiens, trouvant l'arrangement ruineux, se tour- 
nèrent vers les Américains pour acheter les réservoirs à meil- 
leur prix. Israël se cabra et hurla qu'il n'en était pas question. 
Le lobby juif se mobilisa pour empêcher la vente, arguant que 
les Saoudiens seraient alors en mesure d'attaquer Israël avec 
leuis F-16. Comble de la mauvaise foi quand on sait que les 
réservons étaient déjà vendus, sous couvenuie civile, à un prix 
largement supérieur à celui' que les Américains auraient 
demandé. Beaucoup de choses étaient vendues aux Saoudiens 
de cette façon, c'était un gros marché. 

Le département Recherche occupait le sous-sol et le rez-de- 
chaussée du quaitier général, et abritait le bureau du respon- 
sable, de son adjoint, la bibliothèque, une salle d'ordinateur, 
un secrétariat et un bureau de liaison. Le personnel se réparris- 
sait entre les différente bureaux : États-Unis, Amérique du Sud, 
le bureau général englobant le Canada et ['Europe de l'Ouest, 
le bureau Nucléaire, surnommé «Kaput» par dérision, et les 
bureaux Égypte, Syrie, Irak, Jordanie, Arabie Saoudite et Émi- 
rats arabes unis, Libye. Maghreb (Maroc/ Algérie/Tunisie), 
Afrique. Union soviétique et Chine. 

Le dépaitement rédigeait de courts rapports quotidiens dont 
chacun pouvait prendre connaissance en interrogeant son ordi- 
nateur chaque matin, dés son arrivée. Un rapport plus complet 
de quatre feuillets verts paraissait chaque semaine et relatait 
les faits les plus marquants en provenance du monde arabe, un 
autre, d'une vingtaine de pages, extrêmement détaillé avec des 
cartes et des graphiques, paraissant tous les mois. 

J'eus à dessiner une carte du projet d'oléoduc et un gra- 
phique statistique évaluant les chances pour un pétrolier de 
franchir indemne le golfe Per'sique. A l'époque, je les avais éva- 
luées à 30 %. Au-delà de 48 %, la politique du Mossad consistait 
à signaler à chaque camp les déplacements des navires de 
l'autre. Un de nos hommes à Londres téléphonait aux ambas- 
sades irakienne et iranienne en se déclarant patriote, et les ren- 
seignait. Ils voulurent le payer tant les informations étaient 
justes, mais il refusa l'argent, prétendant n'agir que pour le 
bien de son pays. Nous permettions aux bâtiments iraniens et 
irakiens de naviguer librement, mais dès que Jes 4854 étaient 
dépassés, nous avertissions le camp d'en face et les pétroliers 
essuyaient des bombardements. Une façon comme une autre 
de mettre de l'huile sur le feu : tant qu'ils se battaient entre 
eux, ils ne nous menaçaient pas. 



Après plusieurs mois à la Recherche, je fus muté dans le ser- 
vice qui me semblait le plus passionnant, la Liaison, ou Kaisa- 
rut. Je travaillais dans la section appelée Dardasim (ou 
« Smerfs»), qui couvrait l'Extrême-Orient et l'Afrique, sous la 
direction d'Amy Yaar. 

C'était un ministère des Affaires étrangères modèle réduit 
traitant av«c les pays qui n'entretenaient pas de relations diplo- 
matiques avec Israël. On aurait dit une gare de chemin de fer. 
Des généraux à la retraite et d'anciens officiers du Bureau 
allaient et venaient, badge de visiteur à la boutonnière, utilisant 
leurs anciennes relations au Mossad pour négocier des 
contrats, principalement de ventes d'armes, pour le compte de 
leurs sociétés. Israéliens, ces divers «consultants » ne pou- 
vaient se rendre dans certains pays, et la Liaison facilitait leur 
négoce en leur procurant des faux passeports, ou d'autres 
papîeis indispensables. 

C'était illégal, mais personne ne disait lien. Chacun savait 
qu'il serait un jour à la retraite, et ferait vraisemblablement la 
même chose. 

Amy me prév int qu'en cas de demande inhabituelle, je ne 
devais pas poser de questions, mais le prévenir directement. 
Un jour, un homme me présenta un contrat à faire signer par 
le Premier ministre. Ce contrat prévoyait la vente à l'Indonésie 
de vingt ou trente chasseurs Slcyhawk de fabrication améri- 
caine, vente qui contrevenait aux accords américano-israéliens. 
Israël ne pouvait revendre ces appareils sans l'approbation des 
Américains. 

- Pouvez-vous revenir demain? demandai-je. A moins que 
vous ne me laissiez votre numéro de téléphone. Je vous appel* 
lerai quand ce sera prêt. 

- Non. j'attends, répondit l'homme. 

Lorsque nous avions visité IAI, j'avais vu, sur les pistes 
d'atterrissage, une trentaine de ces Skyhawk, recouverte de 
housses en plastique d'un jaune vif. Quand nous demandâmes 
ce qu'ils faisaient là. on nous répondit qu'ils attendaient d'être 
embarqués, sans nous préciser leur destination. J'étais per- 
suadé que les Américains n'approuveraient pas la vente de ces 
avions à l'Indonésie, parce que cela risquait de modifier l'équi- 
libre des forces dans cette région du monde. Maïs ce n'était pas 
à moi d'en décider. Quand 1 homme déclara qu'il attendait la 
réponse de Shimon Pérès, le Premier ministre, j'ouvris mon 
tiroir, appelai: «Shimon! Shimonf Je suis désolé, M. Pères 
n'est pas la pour le moment.» 

Le type piqua une colère noire et m'ordonna d'aller cher- 
cher Amy. Je n'avais même pas pris la pei ne de lui demander 



124 



son nom, mais quand je lui en parlai, Amy, soudain intéressé, 
s'écria: 

- Où esi-il? Où est-il? 

- Là, dans le hall. 

- Alors, envoie-le-moi avec son contrat. 

Vingt minutes plus tard, l'homme sortit du bureau d'Amy et 
passa devant le mien, le contrat bien en évidence, un sourire 
fendu jusqu'aux oreilles. 

- Finalement, M. Pères était là, claironna-t-il. 

En fait. Pères était probablement à Jérusalem, ignorant que 
sa signature figurait au bas de ces documents. Le papier en 
question était ce que nous appelions un € bidon », à usage 
interne seulement, et ne servait qu'à rassurer le transporieur, 
couvert financièrement puisque le marché avait recueilli 
l'accord du Premier ministre. 

Officiellement, les employés du Mossad travaillaient pour le 
cabinet du Premier ministre, qui était au courant de tractations 
financières sans pourtant connaître le détail des marchés en 
cause. Bien souvent, il était préférable qu'il l'ignorât, cela lui 
évitait d'avoir à prendre des décisions. De sorte que, en cas de 
protestation des Américains, il aurait pu prétendre qu'il n'était 
pas au courant. C'eût été ce que les Américains appellent « un 
déni plausible». 

L'Asi'a Building, apppartenant au riche industriel israélien 
Satt) Eisenberg, jouxtait le quartier général Grâce à ses multi- 
ples contacts en Extrême-Orient, Eisenberg était le lien du 
Mossad avec la Chine, et vendait des armements partout dans 
le monde. La plupart de ces ventes concernaient des suiplus, 
du matériel de fabrication russe pris aux Égyptiens et aux 
Syriens pendant les guerres. Quand Israël eut vendu tous ses 
stocks d'AK-47 russes, il fabriqua un modèle qui s'appela le 
Galil, àmi-chemïn entre le fusil d'assaut AK-47 et le M-16 amé- 
ricain. Il s'en vendit dans le monde entier. 

J'avais plutôt l'impression de travailler dans un super- 
marché. Les consultants privés étaient censés être nos pions, 
mais les pions jouaient leur propre jeu Mieux, ayant une plus 
grande expéri ence que n'importe lequel d'entre nous, ce sont 
eux qui faisaient de nous leurs pions. 

En 1984, vers la mi- juillet, l'une de mes missions fut d'escor- 
ter un groupe d'atomistes indiens, inquiets de la menace d'une 
€ bombe islamique » (pakistana ise), et venus en mission secrèie 
en Israël pour y rencontrer des savants israéliens spécialisas 
du nucléaire et échanger des informations. En fait, si les Israé- 
liens acceptèrent de bonne grâce les informations qu'on leur 
donna, ils étaient peu disposés à communiquer les leurs. 



125 



Le lendemain du départ des Indiens, je rangeais mes docu- 
ments de travail quand Amy me convoqua dans son bureau. Il 
me chargea de deux missions. Je devais d'abord aider au char- 
des bagages et à l'embarquement d'un groupe d'Israé- 
îens qui partaient en Afrique du Sud eooatner des unités de la 
poli e secrète du pays, ensuite, je devais aller chercher un res- 
sortissant africain à son ambassade, le conduire à son domicile 
deHerzliya Pituab, et l'emmener à l'aéroport, où je l'aiderais à 
franchir les ontrôles de sécurité. 

- Je te rejoins à l'aéroport, me dit Amy. Je dois prendre un 
groupe du Sri ianka que nous allons entraîner. 

Lorsque j'arrivai à l'aéroport, Amy attendait l'avion des Sri- 
Lankaïs en provenance de Londres. 

- Quand ils arriveront, me prévint-il, ne tire pas la tête. Ne 
fais pas de bêtises. 

- Pourquoi me dites-vous ça? 

- Eh bien, c'est qu'ils ont tout du singe. Tu sais, ils viennent 
d'un coin sous-développé et ça ne fait pas longtemps qu'ils sont 
descendus de leur arbre. 

Nous conduisîmes les neuf Sri-Lankais par la porte de 
secours et les escortâmes jusqu'à un minibusà air conditionné. 
Ils étaient I es premiers d'un groupe de prés de cinquante per- 
sonnes. Ils aeraicut répunis en trois plus petits groupes: 

- Un groupe qui s'entraînerait à la lutte antiterroriste à Kfar 
Sirkin, la base militaire proche de Petah Tiqva. On leur 
apprendrai t comment s'opposer aux détournements d'avion ou 
de bus, comment maîtriser un preneur d'otages réfugié dans 
un immeuble, comment descendre d'un hélicoptère à l'aide 
d'un fiilin, etc. Et, bien sûr, on leur vendrait des Uzis, et 
d'autres équipements fabriques en Israël tels que gilets pare- 
balles, grenades spéciales, etc. 

- Une équipe d'acheteurs venus négocier d'importants 
contrats d'armes. Ainsi, les Sri-lankais commandèrent sept ou 
huit torpilleurs Dévora, pour patrouiller le long des côtes nord, 
et se protéger des Tamouls. 

- Un groupe d'officiers supérieurs désireux d'acquérir des 
radars et un équipement naval pour contrecarrer les infiltra- 
tions des Tamouls, qui continuaient à affluer de l'Inde et 
minaient les eaux territoriales sri-lankaises. 



Je devais escorter pendant deux jours Penny *, la belle-fille 
du président Jayawardene, et lui faire visiter les sites tou- 

• Voir chapitre 3. 



126 



ristiques. Ensuite, quelqu'un du Bureau prendrait le relais. 
Penny était une femme charmante, version indienne de Cory 
Aquino. Bouddhiste, pane que son mari l'était, elle était tout 
de même restée un peu chrétienne et voulut visiter tous les 
lieux sa rés du christianisme. Le second jour, je la conduisis au 
Vered Hagltl, ou Rose de Galilée, un excellent ranch-restaurant 
à flanc de montagne avec vue panoramique. I« Mossad y avait 
un crédit. 

Ensuite, on me confia le groupe d'officiels supérieurs qui 
étaient venus chercher leur équipement radar. On m'avait dit 
de les conduire à Ashdod, chez un fabricant nommé Alla qui 
s'occuperait de l'affaire. Mais quand je montrai les spécifica- 
tions au représentant d'Alta, il protesta: 

- Ils font semblant d'acheter, ce ne sont pas des clients! 

- Mais, pourquoi? demandai -je. 

- Ces singes n auraient pas pondu un tel cahier des charges. 
C'est un Anglais, Deca, un fabricant de radar, qui l'a rédigé. 
Alors, un bon onseil, donnez-leur des bananes et renvoyez-les 
chez eux. Vous perdez votre temps. 

- Bon, d'accord. Mais offrez-leur au moins une brochure, 
qu'ils ne soient pas venus pour tien. 

Nous prenions le thé et le café tous ensemble, mats la 
conversation se déroulait en hébreu. Le représentant d'Alta 
accepta de faire un cours aux officiers pour qu'ils n'aient pas ie 
sentiment de se faire envoyer sur les roses. « Attendez, on va 
rigoler», me dit-il en aparté 

Là-dessus, il alla dans un bureau et en revint ave un jeu de 
diapositives montrant un système d'aspirateur utilisé dans les 
ports pour nettoyer les flaques d'huile. Certaines diapos repré- 
sentaient des s hémas en couleurs. Les explications étaient 
écrites en hébreu, mais il traduisit en anglais « les immenses 
capacités de cet équipement radar >. J'avais du mal à garder 
mon sérieux. Le type insistait lourdement, vantant les mérites 
du radar qui, disait-il, pouvait repérer un nageur, préciser sa 
taille, et même sa pointure, son nom, son adresse et son groupe 
sanguin. Lorsqu'il eut terminé, les Sri-Lankais le remercièrent, 
se déclarèrent extrêmement impressionnés par ces prodi- 
gieuses avancées technologiques, mais regrettèrent d e ne pou- 
voir acheter ce radar qui ne s'adapterait pas à leurs bateaux. 
Leurs bateaux] C'est nous qui les construisions! 

Quand Amy me déposa à l'hôtel, je lui expliquai que les Sri- 
Lankais n'achèteraient pas le radar. « Oui, nous le savions », 
répondit-il. 

Amy m'ordonna de me rendre à Kfar Sirkin, où les forces 



127 



spéciales sri-lankaises s'entraînaient, de leur procurer ce dont 
ils avaient besoin, puis de les ramener à Tel-Aviv pour la soi- 
rée. Il me prévint de faire très attention et de bien coordonner 
mes déplacements avec Yosy, qui venait d'être muté dans le 
même service, 

Yosy s'occupait, lui aussi, d'un groupe entraîné par les Israé- 
liens, mais qui ne devait en aucun cas rencontrer mes Cin- 
ghalais. C'était en effet des Taraouls, les ennemis jurés des Cin- 
ghalais. Les Tamouls, hindous pour la plupart, clament qu'ils 
sont victimes de discrimination de la pan des bouddhistes 
cinghalais, majoritaires dans l'île, depuis que t'Angleteire a 
accordé l'indépendance au Sri Lanka (Ceylan, à l'époque) en 
1948. Sur les 16 millions de Sri-Lankavs. environ 74% sont 
cinghalais et seulement 20% tamouls, concentrés pour la plu- 
part dans le nord de l'île. Vers 1983, un groupe de rebelles, les 
Tigies Tamouls. engagèrent la lutte aimée pour créer un État 
indépendant. l'Eeiara. La guérilla dure toujours et a déjà fait 
des milliers de victimes. 

L'État de Tamil Nadu (l'ancien État de Madras), au sud de 
l'Inde, où vivent 40 millions de Tamouls, ne cache pas ses sym- 
pathies peur les rebelles. De nombreu Tamouls sri-lankais, 
fuyant les massacres, y ont trouvé refuge, et le gouvernement 
du Sri Lanka a souvent accuse les officiels indiens d'armer et 
d'entraîner les troupes tamoules. Il ferait mieux de s'en 
prendre au Mossadl 

Les Tamouls suivaient un entraînement à la base de 
commandos marins, pour acquérir les techniques de pénétra- 
tion, minage d'installations portuaires, communications, sabo- 
tage de torpilleurs (modèle Dévorai). 

Chaque groupe comportait une trentaine d'hommes, et nous 
décidâmes, Yosy et moi, que, pendant qu'il emmènerait son 
groupe de Tamouls passer la soirée à Halfa, je resterais à Tel- 
Aviv avec mes Cinghalais. 

Au bout de deux semaines, les choses faillirent se gâter 
lorsque les Tamouls et les Cinghalais - chaque groupe ignorant 
la présence de l'autre bien sûr- suivirent à la même période 
un entraînement à Kfar Sirkin où, même si l'espace ne man- 
quait pas, les deux groupes se croisèrent un jour à l'occasion 
d'une marche d'échauffement. 

Leur entraînement à Kfar Sirkin terminé, les Cinghalais 
furent conduits à leur tour à la base navale, où on leur ensei- 
gna les mêmes techniques que les Tamouls venaient 
d'appreadre. Nous étions à la merci de la moindre erreur. 
Mous devions sans ceœ inventer des sanctions ou des eaer- 



128 



cices de nui; pour que les deux groupes ne se rencontrent pas à 
Tel-Aviv, le soir. Sinon, les combines d'Amy auraient vraiment 
pu compromettre la situation politique en Israël. Si Pérès avait 
appris ce qui se passait, il n'en aurait plus dormi la nuit, j'en 
suis sûr. Mais, comme de juste, personne ne le tenait au cou- 
rant. 

A la fin de la troisième semaine, les Cinghalais se prépa- 
rèrent à partir pour Atlit, la base uitra^ecrtie des commandos 
marine. Amy m'expliqua qu'il ne pouvait pas les accompagner 
et que le Sayret Matcal. commando d'élite de reconnaissance et 
de renseignement, celui-là même qui avait effectué le fameux 
raid d'Entebbe, prendrait le relais. 

- Il y a un os, m'annonça Amy. J'ai une équipe de 27 SWAT 
qui arrive d'Inde. 

- B*n sëng? m'exclamai- je. Qu'est-ce que c'est que ce 
cirque? Des Cinghalais, des Tamouls. et maintenant des 
Indiens! Qui d'autre encore? 

L'équipe SWAT était censée s'entraîner à la base où se trou- 
vaient Yosy et ses Tamouls. La situation était explosive. Le soir, 
ma journée de bureau terminée, mes rapports rédigés, j'emme- 
nai les Indiens dîner en ville en ayant bien garde de ne pas 
choisir le même restaurant que Yosy. On me remettait chaque 
jour une enveloppe de 300 dollars en monnaie israélienne pour 
payer les frais. 

A la même époque, je rencontrai un général de l'armée de 
l'air de Taiwan, le général Ky, responsable du Renseignement 
en Israël peur son pays, et qui voulait acheter des armes. On 
me demanda de lui servir de guide, mais de ne rien lui vendre. 
Les Chinois de Taiwan ont la réputation de pouvoir reproduire 
en deu jours tout ce qu'ils achètent, et ils cherchent à concur- 
rencer Israël sur le marché mondial. 

J'emmenai mon Chinois à l'usine Sultan où se fabriquent des 
morueis et leurs obus, et il se montra très impressionné. 
Cependant, le directeur me déclara qu'il ne pouvait rien lui 
vendre. Farce qu'il achetait pour le compte de Taiwan, en pre- 
mier lieu, et ensuite, pour la bonne raison que toute sa produc* 
tion avait déjà été achetée. Je manifestai ma surprise en appre- 
nant que nous utilisi ons une telle q ntité de matétiel pour les 
enttaînemcntL 

- Oh non. ce n'est pas pour nous, rectifia- t-il. Ce sont les Ira- 
niens qui les ont commandés. 

Voilà ce qui faisait tourner t'usine. 
Le Mossad réussit à passer un accord pour qu'un groupe de 
Chinois de Taiwan vienne se former en Israël. C'était un 



129 



compromis obtenu après de longs marchandages. En effet, 
Taiwan avait d'abord demandé au Mossad d'envoyer des 
combattants en Chine populaire, ce que celui-ci refusa, mais il 
accepta d'enseigner à une unité spéciale, semblable à la neviot, 
l'art de faire parler les objets. 

A la même époque, toutes sortes d'A Êricams passaient dans le 
service où je me trouvais pour conclure diverses affaires. A la 
demande expresse d'Amy, je restai à ce poste deux mois sup- 
plémentaires. C'était à la fois flatteur pour moi et un atout 
majeur pour mon dossier. 

Une blague circulait, qui illustre bien la bizarrerie des Afri- 
cains et leur propension à. jeter l'argent par les fenêtres pour 
acheter des gadgets inutiles : on demande à un leader africain 
s'il possède une machine Mégafloc, il répond que non. et on 
propose de lui en construire une pour 25 millions de dollars. 
On commence par édifier un bras gigantesque de près de tro ts 
cents mètres de long, à deux cents mètres au-dessus de l'eau, et 
on demande une rallonge de 5 millions de dollars pour ache- 
ver les travaux. On construit alors un monte-charge qui sup- 
porte une énorme bille d'acier de deux mètres de diamètre. On 
invice Tentouiage du leader et les plus hauts dignitaires du 
régime à l'inauguration de la merveille, et que votent-ils? Le 
monte-charge s'élève lentement, lentement, jusqu'à l'extrémité 
du bras, bascule, et l'énorme bille tombe à l'eau dans un 
« mégafloc ». 

Bien sûr, ce n'est qu'une blague, mais qui reflète assez bien 
la réalité. 

Je n'ai jamais vu autant d'argent changer de mains aussi vite 
que pendant le temps que j'ai passé auprès d'Amy. Le Mossad 
pensait utiliser ces premiers contacts comme tremplin pour 
nouer ultérieurement des relations dip lomatiques avec certains 
pays, et ne voyait aucune objection aux profits que réalisaient 
les interméd iaires. Mais ceux-ci ne s'intéressaient qu'à l'argent 
et prélevaient des commissions énormes sans jamais préparer 
le terrain pour une quelconque action diplomatique. 

La dernière mission dont me chargea Amy fut de servir de 
guide pendant quatre jours à un homme et une femme venus 
de Chine populaire pour négocier des contrats d'armement 

Furieux qu'on leur montre des équipements de qualité infé- 
rieure aux leurs, ils me demandèrent si, par hasard, nous 
n'avions pas l'intention de leur vendre des chaussettes* Cela me 
fit beaucoup rire, songeant que si nous obtenions un marché 
pareil avec l'armée chinoise, tout le monde se mettrai! à trico- 
ter et l'économie israélienne deviendrait florissante. 



130 



Les deux Chinois furent traités de façon indigne, simplement 
parce qu'Amy avait décidé de son propre chef qu'ils n'étaient 
que des sous- fifres. Il se comportait, lui, en ministre des 
Affaires étrangères, sans en référer à quiconque. Toute sa vie, il 
avait travaillé pour le gouvernement avec un salaire de fonc- 
tionnaire, mais il habitait une propriété immense, au nord de 
Tel-Aviv, Sa villa somptueuse donnait sur un bois privé. Nous 
nous y arrêtions parfois pour y prendre un verre à l'issue d'un 
week-end de travail, et nous y croisions des hommes d'affaires 
qui y circulaient comme chez eux. 

- Comment avez-vous réussi à vous offrir tout ça? lui 
demandai- je lui jour. 

- Oh, c'est simple. Il suffit de travailler dur et d'économiser 
sou à sou. 

Tu parles, Charles t 



Mon stage suivant se deroub au Tsomei. On m affecta au 
bureau Bénélux, où une paiiie de ma tâche consistait à exami- 
ner les demandes de visa pour le Danemark. 

Au Tsoraet, le bureau d'un pays donné est au service de 
l'antenne installée dans ce pays, et non l'inverse. Le chef d'une 
antenne est, dans bien des cas, sur un pied d'égalité avec le 
chef de la branche qui le coiffé. (Au Kaisamt, d où je venais, 
c'était exactement le contraire. Les décisions y sont prises dans 
les bureaux et l«s branches, de sorte que le chef de l'antenne de 
la Liaison de Londres, par exemple, est le subordonné direct 
du chef du bureau Grande-Bretagne de Tel-Aviv, et ce dernier 
a la haute main sur les opérations.) 

La première branche du Tsomet est divisée en plusieurs 
desks, ou bureaux. Celui du Bénélux contrôle la Belgique, les 
Pays-Bas, le Luxembourg, mais aussi la Scandinavie (les 
antennes sont à Bruxelles et à Copenhague). Les bureaux 
Fiance et Grande-Bretegue ont des antennes à Paris, Marseille 
et Londres. 

La deuxième brandie du Tsomet couvre le bureau Italie, 
avec ses antennes à Rome et à Milan, le bureau Allemagne- 
Autriche dont l'antenne étai t à Hambourg et est maintenant à 
Berlin. 

La troisième branche, dite israélienne, gère des bureaux 
dont le Siège se trouve au QG de Tel-Aviv. De làj les kaisos 
effectuent des «sauts de puce » en Grèce, Turquie, Égypte ou 
en Espagne. 

Le chef d'une antenne a le même pouvoir qu'un chef de 



131 



branche et peut même annuler les décisions de ce dernier, si 
besoin est, et demander l'arbitrage du chef du Tsomet. Ce sys- 
tème, en raison des mouvements incessants de personnel, 
donne lieu à des luttes internes permanentes. 

Pour éviter les conflits, le Mossad n' impose pas ses ordres, 
ce qui a ses bons côtés. Beaucoup en profitent pour avo ir deux 
fers au feu, c'est-à-dire deux protecteurs: l'un pour grevîr les 
échelons hiérarchi ques, l'autre pour se sorlir d'un mauvais pas 
si nécessaire. On passait ainsi son temps à essayer de deviner 
qui protégeait qui et pourquoi. 

Un jour, une information tomba sur l'ordinateur. Un agent, à 
l'époque attaché de l'armée de l'air à l'ambassade de Syrie à 
Paris, nous prévint que le chef de l'aviation syrienne (qui était 
aussi chef des services secrets) se rendait en Europe pour ache- 
ter du mobilier haut de gamme. Le quartier général eut aussi- 
tôt l'idée de faire parler ces meubles, autrement dit d'y dissi- 
muler des émetteurs. 

On demanda à l'ordinateur de dresser une liste de tous les 
« sayanim mobilier ». Un projet de table « parlante », destinée à 
l'ameublement des bureaux du quartier général des forces 
aéiiennes siennes, fut mis à l'étude. On dépêcha à Paris un 
katsa de l'antenne londonienne pour organiser la vente, bien 
que le Mossad sût que l'affaire se traiterait en Belgique et non 
en France. (Il ignorait pourquoi.) 

Avant l'amvée du général syrien, le katsa de Londres prit 
l'identité d'un intermédiaire réputé vendre n'importe quel 
meuble à des prix défiant toute concuirence. Le Mossad savait 
que le général ne marchanderait pas ses achats, il était riche, et 
de toute façon, l'ambassadepaierait. Le but n'était donc pas de 
l'alleindre, lui, mais son aide de camp, qui s'occuperait des 
détails de la vente. Nous avions moins de trois semaines pour 
nous organiser. 

Nous contactâmes un décorateur renommé, un sayan, qui 
nous remit des photos de sescréations, avec lesquelles, en deux 
jours, nous éditâmes le catalogue d'une société capable de 
fournir du mobilier de qualité à des prix compétitifs. Pour 
appâter l'aide de camp du général, nous établîmes un plan en 
trois volets. Nous tenterions d'abord l'approche directe, en lui 
remettant le catalogue. S'il mordait à l'hameçon et achetai t les 
meubles au Mossad, tant mieux. & cela ne marchait pas, nous 
essayerions de découvrir où il comptait acquérir les meubles, 
et nous nous chargerions du transport. Si tout échouait, restait 
encore à détourner la marchandise, ou à la remplacer. 
Nous connaissions l'hôtel où le général devait descendre à 



132 



Bruxelles, et nous savions qu'il y resterait trois jours, avec ses 
gardes du corps, avant de se rendre à Paris. Nous le suivîmes, 
de magasin en magasin, lui et son aide de camp qui prenait des 
notes. Un moment, ie katsa pensa que l'affaire allait rater. 
Nous ne savions que faire. A la fin de la journée, le général ren- 
tra à son hôtel. Notre taupe à l'ambassade syrienne nous aver- 
tit que le généiat partirait pour Paris le lendemain, mais qu'un 
des deux billets avait été annulé. Nous décidâmes que ce devait 
être celui de l'aide de camp, chargé de régler les derniers 
détails de l'achat. 

Nous avions vu juste. Le lendemain, on fila l'aide de camp 
jusqu'à un magasin de meubles ultra-chic où il entra en grande 
conversation avec les vendeurs. Le katsa décida alors d'inter- 
venir- Il pénétra dans le magasin. Un sayan entra à son tour, le 
remercia avec effusion à haute voix de lui avoir procuré le 
mobilier qu'il cherchait en lui faisant faire une économie de 
plusieurs milliers de dollars, et il s'en alla. 

Après le départ du sayan, ïaide de camp du général dévisa- 
gea le katsa avec intérêt. 

- Vous voulez acheter des meubles? demanda le katsa. 

- Oui. 

- Tenez, jetez un coup d'oeil là-dessus, dit le katsa en ten- 
dant le catalogue. 

- Vous travaillez dans ce magasin? s'étonna l'aide de camp. 

- Non, non, je traite pour mes clients. J'achète en gros avec 
une forte remise. Je m'occupe du transport et j'accorde de 
larges facilités de paiement. 

- C'est-à-dire? 

- Oh, j'ai des clients un peu partout, voyez*vous. Ils viennent 
ici faire leur choix, et moi, j'achète directement chez le fabri- 
cant. Je m'occupe du transport et mes clients me payent à la 
réception de la marchand ise. Si quoi que ce soit arrive endom- 
magé, je me charge de tout, assurance, remboursement, tout 

- Et comment êtes-vous sûr d'être payé? 

- Oh, je ne m'inquiète pas pouf ça! 

Laide de camp allait-il mordre à l'hameçon? Tous ses cli- 
gnotants étaiept allumés et sa calculatrice s'était mise en route. 
Le katsa passa trois heures avec lui et obtint la liste complète 
des meubles choisis par le général. La facture se montait à 
180 000 dollars, sans compter les frais de port et d'emballage, 
et le katsa lui vendit le tout pour 105 000, ce qui lui laissait à 
lui 75 000 dollars de bénéfice. 

Bizarrement, laide de camp syrien demanda à ce que la 
marchandise soit acheminée à lattaquié, mais donna de faux 



133 



noms pour le général et lui-même. Il précisa que, si des vérifi- 
cations s'avéraient néc£ssaiîes, on pouvait téléphoner à 
1 ambas de de Syrie à Paris. Une demi-heure après avoir 
quitté le kajsa. il téléphona à notre taupe parisienne de 
l'ambassade syrienne pour le prévenir de répondre à toute 
demande de vérification des noms et adresses qu'il lui donna, 
indiquant qu'il s'agissait d'une opération de priorité absolue. 

Deux Jours plus tard, une table en provenance de Belgique 
fut livrée en Israël. Elle y fut désossée et un équipement élec- 
tronique, d'une valeur de 50 000 de dollars - comprenant en 
outre une batterie pouvant fonctionner pendant trois ou quatre 
ans -, y fut camouflé, La table fut ensuite remontée avec tant 
de soin qu'il eût été impossible de découv ir le système 
d'écoute, sauf à scier le meuble en deux. La table fut ensuite 
réexpédiée en Belgique, d'où elle fut embarquée pour la Syrie 
avec le restant du mobilier. 

Le Mossad attend toujours des nouvelles de sa table. 11 a déjà 
envoyé nombre de combattants, équipés de postes récepteurs, 
tenter de capter un message, en vain. Si le procédé avait mar- 
ché, c'eût été une vraie bénédiction. Û est possible que le mobi- 
lier ait été destiné à des bureaux de Damas enfermés dans un 
bunker comme les Russes en ont construit en Syrie et qui sont 
imperméables aux ondes ladio. Mais s'iîs ont découvert les 
micros, les Syriens s'en seront seivis pour leur propre compte. 

En dehors de cette anecdote, mon travail au Tsomet était fas- 
tidieux. Je remplissais des fichiers, surveillais les horaires, 
mais la plupart du temps, je répondais au téléphone, princi- 
palement aux épouses des huiles du service, répétant inva- 
riablement que leur mari n'étaj't pas là, « Je suis navré, 
madame, il est en m'isson... » 

En fait, je travaillais dans un bordel, 



7 

LA MOUMOUTE 



27 octobre 1984. Nos stages au OG étaient terminés, nous 
allions aborder la phase finale de notre formation. Les cours 
aurai ent lieu maintenant au deuxième étage du bâtiment princi- 
pal de l'Académie. Nous n'ét ions plus que douze, mais trois 
nommes vinrent compenser les défections. Leur promotion 
avait vu fondre ses effectifs en cours de route, de sorte que l'Aca- 
démie avai t déci dé de suspendre leur formation. Nos trois nou- 
veaux condisciples s'appelaient Oded L, Pinhas M. et Yegsl A. 

Mais là n'étaient pas les seuls changements. Araleh Sherf 
avait quitté la tète de l'Académie pour s'occuper de la Tsafririm, 
ou « Brise du matin » (qui regroupait les organisations de 
défense des Juifs de la diaspora), etavait été remplacé par David 
Arbel, ex-patron du bureau parisien, rescapé de la honteuse 
affaire de Lîllehammer * où il avait balancé tout ce qu'il savait 
aux autorités locales. Shai Kauly était toujours là, mais Oren 
Riff avait été muté au cabinet du chef du Mossad. Notre nou- 
veau responsable de couis était Itsik E. **. un katsa à la carrière 
peu glorieuse - l'un des deux katsas dont la conversation à 
l'aéropon d'Orly, après avoir mis dans l'avion de Rome un 
agent important, avait été surprise par des membres de l'OLP 
parlant hébreu, 

Arbel, un petit homme timi de, portant lunettes et cheveux 
blancs coupés court, n'inspirait guère confiance. Itsik, pour sa 
pan, offrait l'apparence d'un homme capable, revenant d'une 
mission où il avait occupé le poste de second de l'antenne pari- 
sienne. Il parlait couramment anglais, fiançais et grec, et se lia 
tout de suite d'amitié avec Michel M. Les deux hommes par- 

* Voir chnpftno 10. 

*• Voir proluKuo. L'«P*n>ïi«A S^Wnjt. 



135 



laient constamment français ensemble et oc se quittaient quasi- 
ment pas, ce qui aggrava l'antipathie qu'inspirait Michel à ses 
collègues, 11 avait pourtant fait partie de notre petite bande, 
mais non seulement il s'était mis à cirer les pompes d'itsik, mais 
il débinai' t aussi les autres, y compris nous. Nous le tonnes donc 
à l'écart et le traitions de « grenouille » ■ derrière son dos. Dès 
qu'on le voyait arriver, on mimait avec la main la grenouille qui 
saute. Michel nous rebattait les oreilles de sa cuisine française, 
ses vins français, ses trucs et ses machins français. Nous ne nous 
lassions pas de cette histoire : un Israélien entre dans un restau- 
rant français et demande au garçon : 

- Garçon? Vous avez des cuisses de grenouilles? 

- Oui, monsi eur, bien sûr. 

- Parfait. Alors, faites donc un saut à la cuisine et rapportez- 
moi du houmous. 

Yosy, Heim et moi éu'oos inséparables et nous étions devenus 
de plus en plus cruels et mauvais, de parfaits salauds qui 
croyaient tout connaître. Nos instructeurs nous annoncèrent 
que nous allions passer aux choses sérieuses, car jusqu'à 
présent, nous n'avions étudié que le B.A.BA du Renseignement. 

Nahaman Lavy et un dénommé Tal commencèrent par nous 
projeter un film réalisé par le Mossad, racontant l'histoire d'une 
bataille perdue parce qu'il manquait un fer au cheval du 
commandant. La morale étant que la moindre négligence peut 
faire échouer toute une opération. 

Après cela, nous eûmes ensuite un cours d'une heure donné 
par Ury Dinure, notre nouveau moniteur de NAKA. Nous 
commençâmes aussi une formation intensive de commerce 
international, incluant la direction d'entreprise, l'achat par cor- 
respondance, les structures dirigeantes, les rapports qu'entre- 
tiennent la direction et les actionnaires, le rôle du président du 
conseil d'administration, le fonctionnement de la Bouise, la pré 
paration des contrats internationaux, le paiement à la livraison, 
et tout ce que nous devions savoir pour comprendre la marche 
des sociétés qui nous serv iraient de couverture. Ce cours s'éten- 
dit sur toute la durée de notre dernière session, au rythme de 
deux heures deux ou trois fois par semaine, sans compter de 
nombreux tests de contrôle et toute une paperasserie à remplir. 

Itsik nous donna un exercice destiné à nous apprendre à uti- 
liser au mieux nos agents. Fait nouveau, on apprit comment se 
débarrasser d'un agent devenu dangereux, au cas où nous ne 
pourrions compter sur la Metaada pour nous envoyer une unité 

* fngty. Grenouille, ou muftur à* grwwuMTni Surnom injurieux donné aux 
Prançaia par les Anglo-Saxona. 



136 



kiéon, On nous répartit en trois équipes de cinq. Chacune tra- 
vaillait sur un« sujet », réunissant les informations nécessaires à 
son élimination future. 

Mon équipe récolta lesdites informations en trois jours. La 
seule chose qui pût noous servir était que notre sujet achetai t ses 
deux paquets de cigarettes quotidiens au même bureau de 
tabac toujours à la même heure, 17 h 30. Il étai t réglé comme 
une horloge. Le bureau de tabac était donc le lieu idéal pour le 
cueillir. Conduit par un chauffeur, assis à l'arrière avec un autre 
stagiaire, j'appelai mon agent qui, reconnaissant son katsa, 
mon» dans la voiture près de nous. Nous sortîmes de b ville 
jusqu'à un endroit convenu. Là, nous lui appliquâmes un tam- 
pon de chloroforme. Tout ceci n'était qu'une simulation, bien 
entendu. 

Le reste du plan consistait à maquiller le crime en accident. 
Ayant auparavant caché sa voiture près d'une biaise, nous 
auiions donc rransporté notre homme inconscient dans son 
véhicule, à son volant. Nous lui aurions versé de la vodka (qui 
bi-ûle facilement) dans le gosier, à l'aide d'un entonnoir fait avec 
un journal. Ensuite, après avoir attendu, en prévisi on d'une 
autopsie, que l'alcool soit passé dans le sang, nous aurions versé 
le restant de la vodka sur les sièges, déposé un briquet et un 
mégot de cigarette à côté de lui. Ce détail étant censé expliquer 
la cause de l'incendie. Dès que le feu aurait pris, le plan pré- 
voyait qu'on pousse la voiture en bas de la falaise. 

Une autre équipe découvri t que son « sujet ■ aimait aller dans 
un club tous les soirs. Ils adoptèrent une tactique plus directe. 
Ils allèrent à sa rencontre alors qu'il se rendait au club, tirèrent 
sur lui cinq coups à blanc, remontèrent en voiture, et démar- 
rèrent tout simplement. 

Dans le même temps, nous nous perfectionnions dans l'art de 
la couverture, apprenant comment utiliser différents passe- 
porte. On nous lâchait avec un passeport dans la rue, où nous 
étions rapidement arrêtés. Nous devions subir les interroga- 
toires sans nous couper. On nous laissait filer, un bodd nous 
accostait pour nous remettre un nouveau passeport, et vlan! uc 
autre flic nous arrêtait et nous devions justifier de notre nou- 
velle identité. 

On nous familiarisa avec la Tsafririm et les organisations de 
défense conçues par les Juifs de la diaspora. Cela posait un pro- 
blème moral, du moins à certains. Je m 'insurgeais contre cette 
idée de groupes d'autodéfense. Je pensais qu'en Angleterre, par 
exemple, ces organisations où les gosses apprennent à 
construire des caches pour leurs armes, et à protéger les syna- 

137 



gogues, font du tort à lacommunauté juive. Mon argumentation 
était la suivante : même si une population a été opprimée, si on a 
essayé de l'exterminer- comme c e fut le cas pour les Juifs -, e]le 
n'a pas le dioit d'agir contre la loi, dans les pays démocratiques. 
Je comprends qu'on se protège au Chili, en Argentine, dans tous 
les pays où tes gens sont enlevés en pleine rue, mais pas en 
Angleterre, en France ni en Belgique. 

Vtaàtttncê de groupuscules antisémites, réels ou imagi- 
naires, ne constitue pas une excuse. Si on balaie devant notre 
porte, on constate qu'il y a des groupes anripalestiniens en 
Israël. Trouvons-nous normal pour autant que les Palestiniens 
s'organisent en milices d'autodéfense et stocken t des atmes? Ou 
considérons-nous cela comme du terrorisme? 

Ce genre de raisonnement n'était bien sûr pas apprécié au 
Mossad, surtout dans le contexte de l'Holocauste. Je ne conteste 
pas que l'Holocauste fut la pire des calamités que les Juifs aient 
eu à subir. Le père de Bella a passé quatre ans à Auschwitz et 
presque toute sa famille a été exteiminée par les Allemands. 
Mais n'oublions pas les 50 millions d'autres victimes. Les Alle- 
mands ont tenté d'éliminer les TSganes, diverses communautés 
religieuses, des millions de Ruses, de Polonais. L'Holocauste 
auiait pu être, aurait dû être, un motif de rassemblement pour 
les peuples, plutôt qu'un prétexte à les diviser. Mais cela, c'était 
juste mon opinion. 

Nos aetivités sportives prirent une tournure éminemment 
■dangereuse, avec un nouveau sport en particulier : nous allions 
dans le bâtiment d'un camp militaire proche de Herzliya, et 
nous devions gravir des escaliers au pas de charge et les redes- 
cendre de même en tirant des balles réelles, pendant qu'une 
mitrailleuse nous arrosait de balles en bois extrêmement dou- 
loureuses à bout portant. Tout ceci pour nous obliger à faire feu 
en plongeant, à maîtriser nos armes, en sus d'un entraînement 
sportif. 

Nous nous exerçâmes aussi au rappel, à glisser le long d'une 
corde en rebondissant sur la façade d'un immeuble, à des- 
cendre d'un hélicoptère à l'aide d'un filin, et autres techniques 
de style commando, comme celle appelée ■ saut et tir » utilisée 
contre un « pirate » qui se trouve à l'intérieur d'un autocar. 

Un de nos cours était intimlé: «Recruter un agent en 
commun avec un service ami », avec la CIA, par exemple. C'est 
ce qu'on nomme le reciutement mutuel. Après l'introduction à 
son cours, le prof nous déclara : 

- Comment procède^ton? Eh bien, on ne procède pas. Nous 
ne pratiquons pas ce genre de recrutement. Si on nous propose 



138 



de partager les services d'un agent, pourquoi pas, mais si nous 
pouvons opérer seuls, nous le ferons 

Il nous apprit comment piquer un agent à un service ami. 
Voici : on commence l'opération en commun, et dès qu'on peut, 
on donne à l'agent nos propres instructions qui l'envoient ail- 
leurs que prévu, et on prâénJ auprès du service ami qu'on a 
perdu sa trace. C'est simple, si on estime que l'agent en vaut la 
peine, on le fait disparaître, en lui offrant le double de ce que les 
autres le payent, et il devient notre agent, ce que nous appelons 
un agent « bleu et blanc », aux couleurs du drapeau israélien. 

Un film m'intrigua. Il s'intitulait Un président au bout de fa 
lunette et montrait en détail l'assassinat de John F. Kennedy, le 
22 novembre 1963. D'après le Mossad, les assassins- des lueurs 
de la Mafia et non Lee Harvey Oswald - voulaient, en fait, 
abattre le gouverneur du Texas, John Connally. qui accompa.- 
gnait Kennedy dans la voiture, mais ne fut que blessé. Le 
Bureau pensait que Oswald était un leurre, et Connally la vzaie 
cible d'une bande cherchant à se frayer une voie dans les 
affaires pétrolières. Le Mossad tenait la versi on officielle pour 
de la pure foutaise. Pour vérifier sa théorie, il avait organisé des 
reconstitutions du défilé présidentiel et posté des tireurs d'élite, 
équipés de matériel plus performant que celui d'Oswald. à la 
distance attestée de 80 mètres. Ils ratèrent la cible. 

La couverture était parfaite. Si Connally avait été tué, tout le 
monde aurait pensé que la cible était Kennedy. Pourtant, s'ils 
voulaient Kennedy, ils auraient pu l'assassiner n'importe où. On 
a dit que la balle qui a atteint Connally a traversé le crâne du 
président, est ressortie par sa poitrine pour frapper le gouver- 
neur. En visionnant le film, on voit bien que les trois points en 
question ne sont pas dans l'alignement. Cette balle était une 
vraie valseuse. 

Le Mossad conseivait tous les films sur l'assassinat de Dallas, 
possédait des photos de la région, la topographie des lieux, des 
photos aériennes. 11 fabiiqua des mannequins et recommença 
un nombre incalculable de fois l'expérience du défilé avec le 
raisonnement suivant:» je dois utiliser un fusil de haute préci- 
sion, je ne me poste pas n importe où. Je choisis un endroit d'où 
je pourrai apercevoir ma cible le plus longtemps possible, à une 
distance la plus réduite possible, tout en évitant de me faire 
remarquer. Avec ces données, le Mossad choisit les pointe de tir 
les plus appropriés, y posta plusieurs tireurs qui tirèrent simul- 
tanément. 

Oswald avait utilisé un fusil à culasse Maonlicher-Carcano 
6 mm 5 à chargeur et à lunette télescopique. qu'il avait acheté 



139 



par correspondance. Il l'avait choisi sur catalogue et l'avait payé 
21 dollars 45 cents. Il avait aussi un revolver Smith & Wesson 
J8. On n'a jamais su s'il avait tiré deux ou trois coups, mais il 
tilisait des carto ches ordinaires de l'armée d'une vitesse ini- 
tiale de 660 mètres/seconde. 

Pendant les reconstitutions, les tireurs du Mossad. avec n 
équipement plus puissant, visaient la cible, leurs armes calés 
sur des trépieds, et criaient « feu ■ dans un micro pour déclen- 
cher un rayon laser désignant l'impact des balles sur les corps, 
dans la voiture, et leurs points de sortie. L'analyse de ces multi- 
ples reconstitutions démontre que le tireur visait sans doute la 
nuque de Connally, et que Kennedy fit un geste ou un mouve- 
ment au mauvais moment, à moins encore que l'assassin ait 
hésité. 

Ce n'étaient que des reconstitutions, i liais elles démontraient 
qu'Oswald n'avai t pas pu agi r comme on l'a prétendu. Ce n'était 
même pas un professionnel. Regardes à quelle distance il se 
trouvait, au sixiième étage, examinez son matériel. Et il n'utili- 
sait pas de balles renforcées. Réfléchissez, ce type venait juste 
d'acheter son flingue. Tout le monde sait qu'il faut du temps et 
de 1 adresse pour s'habituer à tirer avec ne lunette. Non, la ver- 
sion officielle est proprement facroyable. 



Un autre que je trouvais incroyable dans son genre, c'était 
Dan Drory, qui se preseom un beau matin, vers la fin du pre- 
mier mois de la session finale. Pas plus d'un mètre soixante-dix. 
trapu, il commença son cours de la manière suivante : 

- Bonj our. Mon nom importe peu, je suis ici pour vous parler 
d'une opération à laquelle j'ai participé avec un type qui s appe- 
lait Amikan. A l'époque, je travaillais pour une unité kidûn et 
mon équipe reçut l'ordre d'éliminer le chef de la section palesti- 
nienne d'Athènes ainsi que son assistant. Amikan est un colosse 
de deux mètres, une armoire à glace, et c'est aussi un homme 
profondément religieux. 

L'opération que nous raconta Pan Drory s' appelait PASAT, et 
fut une ré ssite du Mossad dans le milieu des années 70. 

Visiblement, Drory aimait son boulot. Il sortit de son attaché- 
case un Parabellum, pistoletallemand équivalant au Luger, et le 
déposa devant lui, sur la table. 

- J'aime bien celui-ci... Et celui-là aussi, déclara-t-il en sor- 
tant un Eagle, magnum israélien avec système de refroidisse- 
ment, mais on m'interdit de le porter. Celui-là. en revanche, j'ai 
le droit de m'en servir. (Il nous présenta alors un Bcretta 22.) Et 
avec lui, pas besoin de silencieux. 



140 



Il fit une pause, puis il brandit un stylet dont la lame s'évasait 
avant de s'effiler en une pointe aiguè. 

- Ça, c'est ma préférée. Lorsque vous la ressortezdu coips. 
les chairs se referment et empêchent la plaie de saigner. Vous 
pouvez, parexemple. 1" enfoncer entre les côtes, tourner la lame, 
de sorte que vous déchirez tout à l'intérie r, ensuite vousla reti- 
rez simplement. 

Enfin, il exhiba une soite de gant griffu. Au pouce était fixée 
une lame épaisse comme celle d'un couteau suisse, et à l'index 
une autre lame qui rappelait celle d'un cutter pour moquette. 

- Voilà l'outil favori d' Amikan, déclara-iil en en niant le 
gant. Vous attrapez votre bonhomme à la gorge, et vous serrez. 
C'est comme des ciseaux, ça coupe tout. En plus, la mort n'est 
pas instantanée, ce qu'Aniikan apprécie beaucoup. Mais pour se 
servir de ce gant, il faut avoir une poigne de fer. comme Ami- 
kan 

Cela me suffisait pour m'ôter toute envie de rencontrer c e 
type. 

Amikan ne sonaît jamais sans sa kippa. Obligé d'agir dans 
l'ombre, et dans des pays hostiles, il serai t difficilement passé 
inaperçu avec sa calotte. Il avait donc décidé de se tondre le 
sommet du crâne et de poiter une moumoute.» une kippa en 
vrais cheveux. 

Ayant reçu l'ordre de faire disparaître deux membres de 
l'OLP, Drory, Amikan et leur équipe se rendirent à Athènes et 
localisèrent les deux cibles. Les Palestiniens habitaient en ville 
dans des appartements séparés, et ne se rencontraient régulière- 
ment que pour des séances de travail. 

Le Bureau n'avait pas encore digéré le scandale de Lilleham- 
mer, où un innocent avait été tué par mégarde *. et le nouveau 
chef du Mossad, Itzhak Hofi, surveillait personnellement l'opé- 
ration, il ne donnerait son feu vert qu'après avoir vérifié sur 
place que les cibles étaient bien les bonnes. 

Pour simplifier l'exposé, j'appellerai le chef de la section 
palestinienne « Abdul >, et son assistant « Safd ». Après analyse, 
il fut décidé que le tiavaîl ne pourrait pas être exécuté dans 
l'appartement d'Abdul. Les deux hommes se rencontraient tous 
les mardis et jeudis, avec d'autres officiels de l'OLP, dans n 
hôtel siiué dans une rue principale d'Athènes, Une étroite fila- 
ture des deux hommes se prolongea tout un mois avant qu'une 
décision soit prise. 

Amikan et ses agents photographièrent les deux hommes à 
plusieurs reprises et vérifièrent leurs dossiers, plutôt deux fois 

' Voir chapitre 10, 



141 



qu'une, pour s'assurer de leur identité. Ils découvrirent 
qu'Abdul avait été arrêté par la police jordanienne, dans sa jeu- 
nesse, grâce aux dossiers retrouvés dans Jémsalem-Est après 
l'occupation de ce secteur par Israël. Ils réussirent à se procurer 
un verre qu'Abdul avait utilisé à son hôtel, et comparèrent les 
empreintes digitales obtenues avec celles de son dossier. C'était 
b ien lui. 

Après chaque réunion, Abdul quittait l'hôtel pour se rendre, 
en voilure, chez une peu te amie. Saïd partait de son côté. Il arri- 
vait aux réunions en vêtements de tous les jours, rentrait se 
changer dans son appartement de la banlieue résidentielle, 
situé à vingt minutes en voiture, et ressortait pour la soirée. D 
habitait au second et dernier étage d'une maison de quatre 
appartements. Une rampe descendai t au garage du sous-sol, qui 
comprenait quatre boxes alignés. Les boxes étaient éclairés par 
des ampoules murales et le garage par un plafonnier. Saïd 
garait sa voiture dans te deuxième box à partir du fond, remon- 
tait la rampe et pénétrait dans la maison par la porte d'entrée. 

Abdul était un politique et prenait peu de précautions de 
sécurité, mais Saïd faisait partie de la branche militaire de 
l'OLP et il partageait son appartement, sorte d'équivalent de nos 
planques, av«c trois autres Palestiniens» dont deux, au moins, 
étaient ses gardes du corps. 

La rue de l'hôtel était une artère à. deux voies séparées par 
une bande médiane. Le quarti er était tranquille et les piétons 
rares. L'hôtel possédait un parking privé adjacent réservé aux 
clients du restaurant, où Abdul et Satd laissaient leurs voitures, 
et un autre derrière l'immeuble; réservé aux clients de l'hôtel. 

Après analyse, Drory et Amikan décidèrent d'opérer un jeudi 
soir, à la fin de la réunitn. 

Il y avait une cabine téléphonique de l'autre côté de la rue, à 
un demi-pâté de maisons, et une autre près de l'appartement de 
Saïd. Comme ce dernier quittait toujours l'hôtel avant Abdul, le 
plan consistait à descendre celui-ci devant l'hôtel, et à prévenir 
par téléphone un complice qui attendrait dans l'autre cabine 
d'abattre Saïd à son arrivée. 

Amikan dîrigait l'équipe chargée de Saïd. On avai t exigé qu'il 
se serve d'un pistolet 9 mm et son commandant vérifia qu'il 
n'était pas chargé avec des balles dum-dum. En effet, tout le 
monde savait que le Mossad util isait ces projectiles et il fallai t 
éviter que les exécutions soient signées. Au contraire, on devait 
taire croire à un règlement décomptes entre factions rivales de 
l'OLP. 

Le soir dit, une camionnette se gara en Face de l'hôtel, de 



142 



l'autre côté de la rue. Un homme devait attendre dans un fau- 
teuil du hall, et Drory arriverait par le parking du restaurant, 
sui vi de près par Itzhak Hon. Drory et Hofi resteraient dans leur 
voiture jusqu'au signal, une série de clics dans leurs talkiev 
walkies. 

Ce soir-là, pour une raison inconnue, Abdul et Saïd sortirent 
pour la première fois ensemble de l'hôtel et personne n'inter- 
vint Les tueurs se contentèrent de regarder les deux hommes 
monter dans leurs voitures et déma/rer. 

Le jeudi suivant, l'équipe se remi t en position. Cette fois, Saïd 
sortit de l'hôtel aux environs de 21 heures et se dirigea vers sa 
voiture. Les hommes du Mossad avancèrent la camionnette de 
quelques pas - comme s'ils venaient d'arriver et effectuaient un 
créneau - pendant que Said démarrait. 

Deux minutes plus tard, l'homme assis dans le hall envoya le 
signal convenu : Abdul s'apprêtait à sortir. L'hôtel avait deux 
portes, une ordinaire et uneà tambour. Pour s'assurer qu'Abdul 
utiliserait la porte à tambour, on avait coincé l'autre. 

L'homme du Mossad en faction dans le hall franchit la porte 
juste derrière Abdul, et la bloqua pour que personne ne puisse 
sortir. Un autre homme occupait la cabine téléphonique située 
un peu plus bas dans la rue, et était en liaison avec un équipier 
posté dans celle du quartier de Saïd. 

Abdul descendit les marches, tourna à gauche et pénétra dans 
le parking. Drory venait à sa rencontre, Hofi sur les talons. 
«Abdul?» demanda Hofi, Sur sa réponse positive, Droiy lui 
déchargea deux balles à bout portant dans la poitrine et une 
autre dans la tête. Abdul tomba raide, tué sur le coup. Hofi avait 
déjà traversé la rue et était monté dans la camionnette qui avan- 
çait au pas. L'homme de la cabine annonça : « Mission 
accomplie» à son complice au bout du fil, indiquant que la 
seconde phase de l'opération pouvait commencer. 

Drory, quant à lui, retourna tranquillement sur ses pas, 
remonta dans sa voiture et s'éloigna. L'homme du hall retourna 
dans l'hôtel et sortit par la porte de denière, où une voiture 
l'attendait La scène ne dura en tout que dix secondes et, si un 
client l'avait observée, il en aurait conclu que l'homme était 
sorti, puis, ayant oublié quelque chose, retournait le chercher. Il 
fallut dix minutes pour qu'on découvre le corps d' Abdul dans le 
parking. 

Quand Said se gara dans son box, Amikan l'attendait caché 
dans la haïe de buisson qui séparait les deux maisons voisines. 
L'ampoule du plafonnier était grillée, mais, grâce à l'éclairage 
mural, Amikan vit, à travers le soupirail, que Said avait pris 



143 



quelqu'un en cours de route. D'où il se trouvai t. Amikan ne pou- 
vait pas deviner lequel des deux était Saïd, il décida donc que 
l'ami de son ennemi était aussi son ennemi. Il s'approcha de 
l'arrière du véhicule, et, recouvrant son pistolet 9 mm d'un 
magazine, il vida son chargeur sur les deux, hommes, en visant 
la tète. 

Il s'approcha de la portière avant, pour vérifier qu'ils étaient 
bien morts. Les balles étaient entrées par l'arrière des crânes, et 
avaient laissé, en ressortant, un trou béant à la place du front. 

La fusillade fat brève mais bruyante. Amikan utilisait un 
silencieux, mais les bruits des vitres brisées et des ricochets des 
balles contre les murs avaient attiré l'attention des gardes du 
corps de Saïd. fls sortirent de l'appartement éclairé et se pen* 
chèrent au balcon, dans le contre- jour, criant « Saldl Saïd ! » Un 
membre de l'équipe d'Aroikao, qui était posté en face de 
l'immeuble, leur répondit en arabe «Descendezl Descendez 
vite! », ce qu'ils firent. Sans les attendre, il courut avec Amikan 
jusqu'à la voiture stationnée de l'autre côté de la rue, où atten- 
dait l'homme de la cabine téléphonique. L'auto démarra et se 
perdit dans la nuit. 

Je me souviendrai toujours de l'expression de Drory. Il décri- 
vait l'opération comme on parle d'un bon repas, avec gourman- 
dise. Je ne suis pas près d'oublier son visage. Il leva les mains 
devant lui comme s'il tenait un pistolet, et fit feu. Mais quel ric- 
tus...! Il en salivait. 

A la fin du cours, quelqu'un lui demanda quels sentiments on 
éprouvait quand on tuait un homme et qu'on n'était ni en état de 
légitime défense, ni sur un champ de bataille. 

- Mais c'était de la légitime défense nationale I déciata Drory. 
Bien sûr. il neme menaçait pas avec son arme, maisil la pointait 
symboliquement sur Isiaêl. Les sent iments n'ont lien à voir là- 
dedans. 

Comme on lui demandait à quoi pouvait bien penser son col- 
lègue Amikan quand il attendait, caché dans les buissons, Drory 
expliqua qu'il ne cessait de regarder l'heure parce qu'il se faisait 
tard et qu'il mourait de faim. Il étai t pressé que ça se termine, 
pour filer et aller manger un morceau... comme n'importe quel 
employé retardé par son travai !. 

Soudain, nous n'eûmes plus envie de poser d'autres ques- 
tions. 



Peu aptes commença un cours de photo. Nous apprîmes à uu- 
hser divers types d'appareils ainsi qu'à développer les pelli- 



144 



cules. L'une des techniques consistait à dissoudre deux compri- 
més dans de l'eau tiède, puis à y faire tremper la pellicule 
quatre-vingt-dix secondes, de sorte que le film ne soit pas entiè- 
rement développé - il était toujours temps de le faire par la suite 
- mais permette de s'assurer que le sujet choisi avait bien été 
photographié. On fit aussi des essai sa vec des objectifs différents 
et on nous montra comment prendre des photos avec l'appareil 
caché, dans un sac de sport par exemple. 

Pinhas M., l'un des trois nouveaux, décida de passer aux tra- 
vaux pratiques pour se faire de l'argent. 

Près de là plage nord de Tel-AWv, pas loin du Counuy Club, 
se trouve Tel Barbach. C'est là que travaillent les prostituées, 
Elles attendent le client qui passe en voiture, et l'emmènent der- 
rière les dunes où ils font leur petite affaire. Pinhas installa son 
appareil équipé pour les prises de \ue de nuit sur une colline 
domi nant les dunes, et photographia des hommes en galante 
compagnie dans leurs voitures. Il obtint d'excellents clichés, 
grâce à la qualité de son appareil et à la puissance de son téléob- 
jectif. Nous savions comment nous brancher sur l'ordinateur de 
la police, et Maidan, qui avait pris soin de noter les numéros 
d'immatriculation de ses victimes, n'eut aucun mal à retrouver 
leur nom et leur adresse. Par téléphone, il leur proposa d'échan- 
ger les documents compromettants contre de l'argent. 

Il se vantait défaire de jolis bénéfices, sans préciser leur mon* 
tant Quelqu'un finit par porter plainte et il fut sanctionné. Je 
m'attendaisà ce qu'on l'exclue, maisil n'en fut rien. Les respon- 
sables pensèrent certainement qu'un tel esprit d'initiative méri- 
tait récompense. A force de se vautrer dans la merde, on ne dis- 
cerne plus ce qui pue. 

Dans l'espiit du Mossad, de telles photos pouvaient représen- 
ter un puissant moyen de persuasion en cas de recrutement, 
encore que... On racontait l'histoire d'un fonctionnaire d'Arabie 
Saoudite qui avait été photographié au lit avec une micheton- 
neuse. Le Mossad avait averti la fille pour qu'elle amène son 
client dans des endroiis précis et prenne des postures révélant à 
la fois les visages et l'acte de pénécraik>o. Un jour, un koîsa 
coofronta l'Arabe avec les preuves de ses frasques. 

- Que diriefc-vous de collaborer avec nous? demanda 
l'homme du Mossad en étalant les photos sur la table. 

Mais, au lieu de la réaction attendue, le Saoudien s'exclama : 

- Ah, superbes! Ces photos sont superbes! Je prends ces 
trois- là, et ces deux-ci. II faut absolument que je les montre à 
mes amis. 

Inutile d'ajouter que le rect*utement échoua. 



145 



Le programme se poursuivit par un exposé sur les méthodes 
du Renseignement dans les pays arabes, Ensuite nous inter- 
rogeâmes les détectives d'hôtel sur leuis techniques de surveil- 
lance. Les katsas utilisent souvent les hôtels dans leurs opéra* 
tions, et il esi important de savoir comment éviter d'attirer 
l'attention. Toujours les petits détails. Far exemple, si une 
femme de chambre frappe à la porte, entre et s'aperçoit que les 
conversations cessent brusquement, elle risque de prévenir le 
détective que, dans telle chambre, il se passe des choses louches. 
A l'inveise, si la conversation continue comme si elle n'était pas 
là, sa méfiance n'est pas éveillée. 

Nous eûmes aussi une série de leçons sur les polices euro* 
péennes, pays par pays. Nous analysâmes leurs forces, leurs fai- 
blesses, leurs méthodes d'investigation, Nous étudiâmes la 
bombe islamique (la bombe pakistanaise), et visitâmes diverses 
bases militaires, ainsi que l'usine atomique du centre de 
recherche de Dimona, dans le Néguev, à une soixanlaine de 
kilomètres de Beersheba. L'usine avait originellement été 
camouflée en fabrique de textile, ensuite en « station d'épuise- 
ment «jusqu'à ce que la CIA obtienne I a preuve, grâce à des pho- 
tos prises par un U-2 en décembre i960, que l'usine cachait un 
réacteur nucléaire. Un autre réacteur, plus petit, se trouvait à 
Nahl Sorek, dans une base aérienne au sud de Tel-Aviv. On 
l'appelait le KAMG (abréviation du Kure Ganty U Machkar, 
autrement dit Centre de recherches nucléaires). J'ai visité ces 
deux centres. 

Une fois le secret dévoilé, David Ben Gourion annonça offi- 
ciellement l'existence d'un projet de centre nucléaire à usage 
pacifique. Pieux mensongel 

En 1986, un Israélien d'origine marocaine, Mordechali 
Vanunu, qui avait travaillé à Dimona de 1976 à 1985 avant 
d'émigrer en Australie, révéla avoir pris 57 photographies des 
parti es les plus secrètes de la centrale, à plusieurs niveaux au- 
dessous d u sol, e t où étai t stocké assez d e plutonium pour fabri- 
quer 1 50 charges nucléaires et theimonucléaires. 1) confirma 
aussi qu'Israël avait aidé l'Afrique du Sud à procéder à des 
essais nucléaire dans l'extrême sud de l'océan Indien, au- 
dessus des îles désertes du Prince-Edouard et Marion en sep- 
tembre 1979. 

Vanunu fut condamné à dix-huit ans de prison pour espion- 
nage, à l'issue d'un jugement à huis clos, à Jérusalem. Séduit 
par une belle complice du Mossad, attiré dans un yacht ancré 
au large de Rome, il fut drogué, traîné à bord d'un bateau israé- 
lien et conduit en Israël. Le Sunday Times de Londres s'apprê- 



146 



tait à publier ses confessions accompagnées des photos quand le 
Mossad le fit kidnapper et juger. 

Le kidnapping fut une erreur. Vanunu n'élait pas un profes- 
sionnel et ne représentait aucun danger, mais les moyens 
employés par le Mossad contribuèrent à donner une laige 
publicité à l'affaire, allant à l'encontre du but recherché. 
Vanunu fut bien ramené en Israël, mais le Mossad n'avait pas 
lieu d'en être fier. 

D'après ce que j 'ai vu à l'usine de Ditnona, les informations de 
Vanunu étaient exactes. Comme étaient exactes ses conclusions. 
Il prétendait que nous fabriqui ons des bombes atomiques et que 
nous avions l'intenti on de nous en servir, en cas de besoin. C'est 
exact. Et ce n'était un secret pour personne, à l'institut, que 
nous aidions les Sud-Africains. Nous leur fournissions la 
majeure partie de leuis équipements militaires, nous entraî- 
nions leurs unités spéciales, nous avons travaillé avec eux pen- 
dant des armées» main dans la mai n Israël et l'Afrique du Sud 
cro ient nécessaire de détenir l'arme nucléaire. Et tous deux sont 
prêts à s'en servir. 

Les mesures de sécurité très strictes qui prévalaient à Dimona 
me rappelèrent l'histoire des missiles s*l-air Hawk et Cbappa- 
ral. Ces redoutables missiles faisaient l'objet d'innombrables 
plaisanteries dans ma promotion. Loisque nous avions visi té les 
rampes de lancement, nous nous étions aperçus que les eng ins 
rouillaient sur place. Ah, nous étions bien protégésl Israël les 
avait ensuite vendus à l'Iran. Ce qui nous fit rire encore davan- 
tage. 

Nous eûmes de multiples cours sur les systèmes de communi- 
cations internationales, et particulièrement sur le câble médi- 
terranéen qui émerge à Païenne, en Sicile, où il communique 
avec les satellites qui transmettent la plupart des communica- 
tions arabes. L'Unité 8200 avait réussi à s'y raccorder et captait 
tout ce que les Arabes émettaient. 

Toutes les deux semaines, nous devions rédiger un devoir de 
« sociométrie ». Chacun de nous classai t ses condisciples par 
ordre de préférence, et par catégorie : opérations, confiance, 
sérieux, amabilité, fraternité, etc. En principe, les résultais 
étaient confidentiels, mais nous les découvrions quand même. 
Nous inscrivions ceux que nous n'aïnuons pas en dernier, bien 
sûr. alors comme la confiance ne régnai t plus, Yosy, Heitn et 
moi vérifiions chacun ce que son « copain » avait écrit, au cas 
où... 

Nous étions fin prêts pour la dernière épreuve, Encore quinze 
jours, et nous serions des katsas à pari entière, 



8 

SALUT ET ADIEU 



La veille de l'exercice final de deux semaines, je reçus un 
coup de téléphone de mon collègue Jerry S, A l'époque, 
je n'imaginais pas l'importance de oet appel en apparence 
anodin. 

Jerry, alors âgé de trente-deux ans, était citoyen améri- 
cain- Barbe, moustache, cheveux grisonnants, mince, il avait 
été avocat dans le cabinet juridique de Cyrus Vance, 
l'ancien secrétaire d'État du président Jimmy Carter. Nous 
étions alors amis, Jerry el moi, même si je n" imorais pas 
les tumeurs concernant son homosexualité. 11 avait un 
moment parlé à tout le monde d une petite amie venue des 
États-Unis et vivant chez lui, mais qui avait dû retourner 
là-bas pa ce qu'elle était mariée. Comme personne ne l'avait 
jamais vue, les rumeurs persistèrent. Jerry était souvent 
venu chez moi. et moi chez lui. Je l'avais fréquemment aidé 
à se fabriquer une «couverture» et, mis à part quelques 
désaccords mineurs de temps à autre, nous nous enten- 
dions bien. Il n'y avait donc rien d'inhabi uel à ce qu'il 
m'invite à son appartement II voulait s' triplement bavarder 
çc me muuuxr quelque chose, disait il. Pourquoi pas? 
répondis* je. 

A mon arrivée, il nous prépara son cocktail favori, un 
mélange de vodle, de glace et de framboises écrasées. 
Avant de se rasseoir, il mit une cassette vidéo. 

- J'ai quelque chose à te montrer, fit-il, mais avant, 
laisse-moi te dire que j'ai dégoté une source intérieure et 
que dorénavant, avant un exercice, je saurai si nous sommes 
suivis. Je pourrai te dire où et quand. Plus besoin de nous 
embêter avec ça. 



148 



- Franchement, Jcny, répondis-je, cela ne m'embête pas 
d'être suivi. En fait, je trouve ça excitant. 

- Écoute, j'en ai parlé à Ran H. (autre élève qui avait de 
sérieux problèmes avec l'APAM), il a été ravi. 

- Je n'en doute pas. Mais tu penses rendre service à qui, 
comme ça? 

- N'empêche que n ne sais toujours pas comment on te suit, 
répliqua Jerry sèchement. 

- D'accord, fais ton numéro, ça m'est égal. Si tu penses que 
ça t'aidera, très bien. Quand même, je suis curieux de savoir 
comment tu obtie s ce genre d'Information. 

- Cette femme qu'Itsik se tape, c'est le fameux n*4. Moi 
aussi, j'ai une petite liaison avec elle, et elle me file tous ces 
renseignements. 

- Tu plaisantes? 

- Je savais que tu ne me croirais pas, alors assieds-toi, 
déte ds-toi, et regarde la cassette. 

Quelque temps plus tôt, Jerry était passé chez Itei'k et avait 
vu une femme sortir de la maison. Jolie, bro zée, cheveux châ- 
tain clair, un corps splendide. Il avait attendu un moment 
après son départ puis était allé voir îtsik, dont l'épouse n'était 
pas là. et qui n'avait rien dit de l'inconnue. 

La yarid, l'équipe qui s'occupait de la sécurité en Europe, 
formait naturellement ses membres en Israël. Une des meil- 
leures méthodes d'entraînement co sislait à éprouver leur 
habileté à suivre les jeunes katsas. Ils utilisaient des numéros, 
pas de noms, et les kaisas n'étaient pas censés savoir qui ils 
étaient. L'équipe était informée la veille de l'identité de la per- 
sonne à filer, de l'heure, du point de départ, ei on leur mon- 
trait une photo du sujet Cette femme avait le n°4. 

Jerry l'avait repérée au cours d'un exercice précédent, et, 
bien que ne sachant pas à l'époque qui elle était, il avait sig alé 
le fai t dans son rapport. Plus tard, quand il l'avait vue quitter la 
maison d'Itsik, il avrit additionné deux et deux. Lorsqu'elle 
était montée dans sa voiture, il avait relevé le numéro, ce qui 
lui avait permis d'obtenir son nom cl son adresse grâce à 
l'ordinateur de la police. 

Il voulait maintenant exploiter ce qu'il avait appris. D'abord 
il savait ce qu'on disait de lui et désirait mettre fin aux 
rumeurs. 11 voulait aussi savoir qui serait suivi tel ou tel jour de 
l'exercice pour ne pas avoir à se soucier continuellement de 
l'APAM. Ne brillant pas dans cet exercice, il voulait le court- 
ci rcuiter parce qu'il comptait beaucoup dans la formation. Un 
katsa ne pouvait se rendre à l'étranger sans le feu vert de 
l'APAM. 

149 



Son appartement, équipé de tous les gadgets électroniques 
imaginables, possédait aussi un appareil de musculation 
appelé Soloflex, avec un banc et une barre suspendue à un 
cadre, lin des exercices consistait à s e pendre à la barre par les 
chevilles à l'aide d'attaches en caoutchouc et à exécuter des 
flexions du torse pour faire travailler les abdominaux. 

Autre élément important de l'équipement, une petite caméra 
vidéo sertie dans un attaché-case, tn s'en servait pour de nom- 
breux exercices et on pouvait l'emprunter à l'Académie quand 
on en avait besoin. Non seulement les vedettes des films réali- 
sés ne se doutaient pas de leur statut, mais la haute qualité du 
matériel donnait des images dignes du cinéma. 

La cassette commençait par un plan d'ensemble de la pièce 
Les rideaux étaient fermés mais elle était très bien éclairée. Il y 
avait un secrétaire en bois clair, un table de salle à manger sur 
le côté, et le Soloflex qui trônait au centre de la pièce. 

D'abord Jeny et N°4 bavardèrent puis ils se mirent à 
s'embrasser, à se caresser, «Un peu d'exercice », proposa-i-il. Il 
fixa les auaches de caoutchouc aux chevilles de la fille quand 
elle eut enlevé son pantalon de survêtement, la suspendit à la 
barre, tête en bas. 

Je n'arrivais pas à y croire. Mon Dieu ce n'est pas possible! 
pen i-je. 

Jerry s'éloigna de la fille suspendue, écarta les bras, comme 
pour la caméra, et s'exclama : 

- Ta-dal 

Naturellement, la blouse de N°4 était tombée sur sa téte, 
dévoilant ses seins. Jerry la lui ôta, se pencha; il redres la 
fille et ils s'embrassèrent Puis il glissa une main sous sa culotte 
et la caressa.. Au bout d'un moment, il se déshabilla, et les der- 
nières minutes de la cassette la montrèrent pendue à l'envers, 
suçant Jeiry, assis nu sur le banc, 

- Jeny, tu n'avais pas besoin de faire un film pour l'inciter à 
coopérer, dédarai-je quand la cassette fui finie. 

- Peut-être pas. Mais je me suis dit que si elle refusait, je lui 
montrerais le film et elle changerait d'avis. Excitant, non? 

- D'une certaine façon, répondis-je, prudemment. 

- Tu sais ce qu'on dit de moi, au bureau? 

- Que tu es homo? 

- Oui. 

- C'est ton problème, pas le mien. Je ne suis pas ici pour te 
juger. 

Jerry s'assit alors près de moi. Tout près. 

- Tu as bien vu que je ne suis pas homo. 



150 



- Pourquoi tu me dis tout ça? demandai- je, un peu nerveux, 
maintenant. 

- Écoute, je suis à voile et à vapeur. Nous poumons nous 
amuser, ensemble.,. 

- Jeny, j'ai bien compris ce que tu viens de dire? 

- Je l'espère. 

J'étais abasourdi -et furieux. Je me levai du canapé, me diri- 
geai vers la porte. Quand Jerry posa la main sur mon épaule 
pour m'arrêt«r, je vis rouge. J écartai sa main, le frappai. 
Jamais je n'avais cogné aussi fort dans le ventre de quelqu'un. 
Je dévalai l'escalier, me ruai dehors pour respirer. Puis je cou- 
rus tout le long du chemin - probablement huit ou neuf kilo- 
mètres -jusqu'à l'Académie. Je n'étais pas en forme, je tous- 
sais, mais je continuai. 

A l'Académie, je tombai' sur Iisik. 

- Je dois vous parler, lui dis- je. Il faut que ça cesse. 

- Viens dans mon bureau. 

Je lui racontai toute l'histoire. Je ne peux assurer que je lui 
en donnai une version cohérente car je bafouillais, mais c'éilatt 
suffisamment clair : Jerry avait une cassette le montrant en 
train de baiser sa petite amie, et il m'avait fait des avances. 

- Calme-toi, calme-toi, di t Itsik. Je vais te ramener chez toi. 
Je le remerciai, répondis que j'avais mon vélo à l'Académie 

et que je préférais le prendre pour rentrer. 

- Écoute, reprit Itsik. Tu m'as iaconté ton histoire. Mainte- 
nant, oublie-la 

*- Qu'est-ce que ça veut dire, «oublie la » ? 

- Ça veut dire oublie-la. Je ne veux plus en entendre parler. 

- Quel genre de « cheval » (piston interne) il a, ce type? Le 
Cheval de Troie? 

- Oublie- la. 

Je ne pouvais pas faire giand-chose. Qu'Itsik m'ordonne car- 
rément d'oublier cette histoire, sans même vérifier, c'était 
incroyable. 2 ajouta: 

- Et je ne veux entendre personne d'autre en parler, pas un 
mot à Heim, à Yosy ou n importe qui d'autre. Compris? 

- D'accord, j'oublie. Mais je vous fais un rapport écrit et je 
veux une copie-pour-archives. 

- Fais-le. 

Une copie-pour-archives signifiait que le double d'une lettre 
confidentielle pouvait être placé dans une enveloppe cachetée, 
rangée dans un dossier, où elle demeuiait cachetée. Mais la 
personne à qui elle était adressée devai t signer pour indtquer 
qu'elle l'avait lue, et la date était notée. Supposons qu'un katsa 



151 



informe ses supérieurs d'une attaque syrienne imminente et 
que ceux-ci ne tiennent pas compte de l'avertissement. Quand 
l'attaque se produit, les gens demandent pouiquoi ils n'en ont 
pas été prévenus. Si le katsc a une copie-pour-archt'ves, il lui' 
suffit de la montrer pour prouver qu il les avait bel et bien 
vert'ïs. 

En rentrant, je m'arrêtai chez Mousa M„ chef de la sécurité, 
et lui exposa) l'affaire. 

- Vous devriez modifier le programme et virer la 611e. sug- 
gérai-je. 

- Tu en as parlé à Itsik? 

- Oui. 

- Qu'est-ce qu'il a dit? 

- Il m r a demandé de tout oublier. 

- Impossible de virer la fille, sinon Itsik saura que tu m'as 
mis au courant, conclut Mousa. 

Lorsque îe dernier exercice commença, vers le 15 octobre 
198S. la première tâche fixée aux trois équipes de cinq 
membres consista à s'installer dans leurs appartements. Une 
équipe se trouvait à Haïfa. une autre à Jérusalem, et la mienne 
au deuxième étage d'un immeuble voisin du cinéma Mugraby, 
près des lues Allenby et Ben Yehuda, dans le centre*sud de 
Tel-Aviv, un quartier plutôt moche fréquenté par les putains. 

En plus de Jeny, mon équipe se composait d'Arik, d'Oded L. 
et de Michel. Après avoir installé notre cache dans un snack et 
effectué tout le travail de sécurité nécessaire pour notre 
« planque », on nous donna <les passeports, on nous conduisit à 
l'aéroport, on nous fit passer par la douane comme si nous 
venions de débarquer en Israël. J'avais un passeport canadien. 

Je pris un taxi' pour l'appartement, explorai les environs, 
répétai les cabines téléphoniques, etc., et arrivai' bien à 
l'avance au brteftng de 13 heures. (De temps en temps, nous 
étions autorisés à rentrer chez nous, par roulement, parce qu'il 
devait toujours y avoir quelqu'un la nuit dans l'appartement.) 
Lorsque je revins à 1 a a planque h c'était comme s'il ne s'était 
rien passé entre Jerry et moi, sauf que je savais à présent que je 
ne pouvais ni le «toucher » ni me protéger de lui. Son « che- 
val » émit trop pui ssant 

Premier exercice sur le terrain : aller au Grand Beach Hôtel, 
au coin de la rue Dizengoff et de l'avenue Ben Gourion, en face 
de l'ancien Sheraton. L'ancien Sheraton avait été affecté aux 
Américains construisant des pistes d'atterrissage au Néguev 



IS2 



dans le cadre des accords de paix de Camp David, après 
qu'Israël eut renoncé à ses pistes dans le Sinaî. Je réservai une 
cliambre au Grand Beach par téléphone tandis que Jerry était 
censé rencontrer un «contact* dans le hall de cet hôtel. Ce 
contact avait des documents dans le coffre de sa voiture; il 
s'agissait de les photographier et de les remettre en place sans 
que personne ne s'en aperçoive. 

Mous avions déjà la clef du véhicule, qui aurait dû être garé 
sur le sixième emplacement à partir de l'entrée de l'ancien 
Sheraton. En l'occurrence, il se tiouvait sur le troisième 
emplacement seulement, bien en vue du portier. 

Jerry avait pour tâche de parler au contact dans le hall du 
Grand Beach, à un endroit d'où il pourrait me voir entrer avec 
l'attaché- case contenant les documente et traverser le hall en 
direction des ascenseurs. Une fois les documente photo* 
graphiés dans la chambre d'hôtel, je devais effacer toute 
empreinte sur l'attaché-case et le rapporter à la voiture. Je 
ferais ensuite signe à Arik, qui ferait signe à Jeny qu'il pouvait 
laisser partir le «contact». 

La seule difficulté de l'exercice, c'était la voiture sous les 
yeux du portier. Je demandai donc à Arik de vider son porte- 
feuille, de n'y laisser que quelques billets qu'il ferait dépasser, 
de le donner au portier en disant qu'il l'avait trouvé et qu'il 
voulai t qu'on le porte aux objets trouvés. Comme cela, il setait 
ailleurs quand je prendiais la serviette dans le coffre. 

Lorsque je redescendis, Arik connaissait déjà le nom du por- 
tier, qu'il fit appeler d'urgence au téléphone. Et pendant que le 
portier rentrait prendre la communication, je remis l'attaché- 
case dans la voiture. 

Deux heures plus tard, nous nous retrouvâmes tous à 
l'appartement. Itsik et Shaï Kauly ne tardèrent pas à nous 
rejoindre. Nous leur fîmes un compte rendu détaillé de ce qui 
s'était pasé, mais lorsque chacun eut fini', Jeny se tourna veis 
Itstk et dit r 

- J'ai une critique à feire de la conduite de Vie. 

Je fus sidéré. J'avais fait plus que ce qu'on attendait de moi 
et ce petit con me critiquait. 

- Quand Victor travaillait pour les Smerfs du Kaisarut, il a 
logé des Africains dans cet hôtel. En taisant cet exercice dans 
un hôtel où il est connu, il a compromis toute l'opérauon. 

- Une minute, protestai' je. Nous avons fait des exercices 
dans tous les hôtels de la ville. D'ailleurs, nous sommes censés 
être à Paris, et personne ne me connaît, là-bas. 

Itsik n'en griffonna pas moins dans son carnet en disant : 



153 



- Remarque pertinente. 
Je me tournai vers Kauly. 

- Shai... 

- Ne me mêle pas à ça, dit-il. 



Le lendemain, je demandai à commencer tout de suite ma 
seconde mission, Cela me donnerait l'occasion de quitter la 
planque pendant plusieurs jours: j'en avais déjà assez d'être 
dans le même endroit que Jerry. 

Ma mission cons istait à prendre contact avec un diplomate 
britannique chargé d'entretenir tous les cimetières militaires 
(principalement de la Première Guerre mondiale) d'Israël. Il 
avait un bureau à Ramlah - où se trouve un grand cimetière -, 
un autre à l'ambassade britannique de Tel-Aviv. La Shaback 
l'avait vu plusieurs fois arrêter sa voiture sur l'autoroute, pho- 
tographier des installations mili taires et repartir. Nous le soup- 
çonnions d'appartenir lui-même à un service de renseigne- 
ments ou de travailler pour quelqu'un d'autre. La Shaback 
avait demandé qu'on procède à une enquête. 

Je devais commencer pat inventer une raison de rencontrer 
cet homme. Pourquoi pas à nouveau un film? Après avoir pris 
une chambre au Carlton, en face de la Marina, rue Hayarkon, 
à Tel-Aviv, je me rendis au monument édifié près de l'endroit 
où les croupes du général britannique Allenby avaient franchi 
le Yarkon pendant la Première Guerre mondiale, mettant fin à 
quatre siècles de domination ottomane sur la Terre sainte. Gar- 
dant en mémoire les dates des batailles ei les noms des unités 
qui avaient combauu, j'allai dans un autre grand cimetière 
anglais situé à la sortie d'Haïfa, déchiffrai les pierres tombales 
jusqu'à trouver le nom d'un soldat (McPhee) mort au combat à 
cette époque. 

Me présentant comme un Canadien de Toronto, je racontai 
que je tournais un film sur une famille qui avait quitté Londres 
pour le Canada et dont un membre était tombé dans la bataille 
pour libérer la Terre sainte. J'appelai d'abord le bureau de 
Ramlah, servis mon boniment à une employée arabe chré- 
tienne qui me donna le numéro de téléphone de 1 a « cible ■ à 
l'ambassade. Je resservis la même histoire au diplomate, lui 
parlai de McPhee (en disant que j' ignorais où il étai t enterré), 
précisai que j'étais au Carlton et demandai un rendez-vous. Pas 
de problème. 

Comme je m'y attendais, le Britannique se pointa avec un 
autre homme et nous parlâmes tous les trois pendant deux 



154 



heures et demie. Paysagiste de formation, le diplomate se mon- 
tra tout disposé à m'aider et m'indiqua avec précisi on où trou- 
ver la tombe. Mon histoire lut avait paru tout à fait authentique 
et nous commençâmes même à discuter de sa partiel pation au 
tournage des grandes scènes de bataille que j'élais censé vou- 
loir faire. Je lui dis que je devais partir bientôt mais que je le 
rappellerais dans un mois. J'avais pour instructions de me 
limiter à établir le contact et à ouvri r une porte. 

Poux ma mission suivante, je devais prendre contact avec un 
type de Jérusalem-Est tenant une boutique de souvenirs rue 
Salaha Adin. J'inspectai' le quartier, pris des photos avec un 
appareil miniaturisé et me liai d'amitié avec l'homme, membre 
dé l'OLP- ce qui était la raison pour laquelle nous voulions en 
savoir plus sur lui. 

Dans le cadre d'une autre m ission, Itsik me conduisi t à un 
immeuble de Tel-Av v, me dit qu'il y avaii dans l'appartement 
du deuxième étage un homme qui recevait quelqu'un, et que 
j' avais vingt m inutes pour entrer en conversation avec l'invité. 

- Chutzpah, dis-je, 

- Ça veut dire quoi, chutzpahl 

- Vous chiez devant la porte du gars, vous frappez et vous 
lui demandez du papier. C'est ça, chutzpah. 

S allai dans un magasin proche acheter deux bouteilles de 
mouton-cadet; je revins à l'immeuble, lus les noms des loca- 
taires, appuyai sur un bouton et annonçai dans l'interphone 
que j'avais un paquet à livrer à une dame. 

- C'est sûrement Dina que vous cherchez, répondit une voix. 

- Elle est mariée? 

- Non. 

Je pressai le bouton de l'appartement de Dina mais, par 
chance, elle n'était pas chez elle. J'entrai dans le hall, commen- 
çai à gravir l'escalier : c'étai t le genre d'immeuble où l'on pas?' 
devant toutes les portes en montant. Parvenu au deuxièm 
étage, où se trouvait ma cible, je pris une des bouteilles, la so_ 
levai, la laissai tomber : elle se brisa bruyamment devant la 
porte de l'appartement indiqué. Je frappai. 

- Je suis vraiment désolé, dis-je quand la porte s'omiit. 
J'étais monté voir Dina mais elle n'est pas là. En redescendant, 
j"ai laissé tomber une bouteille. Vous pouvez me donner quel- 
que chose pour nettoyer? 

L'homme et son invi té m'aidèrent; te proposai que nous par- 
tagions l'autre bouteille et je restai là-bas deux heures à 1 
écouter iaconter leur vie. Mission accomplie. 

Pendant Ce temps, l'équipe de l'appartement d'Haïfa se 



155 



concentrait sur les troupes de l'ONU, en particulier les Cana- 
d icns. Les Canadiens étaient une cible formidable. Amicaux, 
gentils, ils se sentaient en Israël comme dans un pays occiden- 
tal, tout à fait à l'aise- beaucoup plus que dans un pays arabe. 
Si vous voulez vous amuser, vous allez à Damas, vous? 

Il y avait plusieurs duvshanim (littéralement, tartes au miel, 
forces de l'ONU chargées de transporter des messages et des 
paquets) canadiennes qui acheminaient des colis pour nous de 
l'autre côté de la frontière. Dans le cadre d'un exercice, nous 
devions pénétrer par effracticn au siège du Mador, rue Disen* 
goff , à Tel-Aviv, ainsi' que dans celui de la police spéciale de 
Jérusalem, où un nommé Zigel dirigeait une importante unilé 
spéciale d'enquête. L'une des affaires dont il s'occupait à 
l'époque portait le nom de € Dossier Pêche » (Tik Afarsek en 
hébreu). 

Pour cette expédition, ncus emmenâmes avec nous un 
«expert à poignées» qui nous indiqua quels dossiers prendre. 
1 1 s'avéra que le «Dossier Pêche s parlait d'une enquête à 
laquelle était mêlé Yosef Burg, ministre, vieux routier du parti 
religieux, un des plus anciens membres du Parlement israé- 
lien. Burg faisait de la politique depuis si longtemps qu'on 
racontait la blague suivante : trois archéologues, un Américain, 
un Anglais et un Israélien, découvrent une munie égyptienne 
vieille de trois mille ans. Lorsqu'ils ouvrent le sarcophage, la 
momie se réveille et demande à l'Américain r 

- D'où venez-vous? 

- D'Amérique. Un grand pays de l'autre côté de l'océan. Le 
pays le plus puissant du monde. 

- Jamais enter du parler, répond la momie. 

Même chose avec l'Anglais, mais quand le tro'isième archéo- 
logue répond qu'il vient d'Israël, la momie s'exclame: 

- Oh! oui, je connais. A propos, Burg est toujours ministte? 
Agnore ce que contenait le dossier et le sujet de l'enquête 

mais je sais que le «. Dossier Pêche » fut emporté à la demande 
du cabinet du Premier min sire, et que l'enquête s'effondra 
faute de documents. Que ce soit Begin, Pérès ou Shamir, peu 
importe. Quand on a un outil qu'on peut utiliser, on s'en sert. 
Et le Mossad le faisait toujours. 

SI les Jeunes km.vis effectuaient peu d'exercices de cette 
nature, c'était une pratique régulière pour les hommes suivant 
l'entraînement de la neviot. Choqué, je demandai pourquoi 
nous nous permettions des choses contraires à notre propre 
règlement Nous étions censés opérer à l'étranger, pas dans le 
pays- 



156 



Oren Riff, que je considérais comme un ami, me répondit : 

- Quand on a perdu quelque chose, on cherche à l'endroit 
où on Ta perdu, pas là où il y a de la lumière. 

Allusion à l'histoire de l'homme qui a perdu quelque chose 
dans le noir mais qui cherche à la lumière pour plus de 
commodité. 

- Ferme-la et tais ton boulot, ajouta Riff, parce que ça ne te 
regarde pas. 

Il me raconte ensuite l'histoire de l'homme qui vient du 
désert et s'arrête sur la vole ferrée. Il entend siffler le train 
mais il ne sait pas ce que ça veut dire. U voit une masse foncer 
vers lui mais comme i! ne sait pas non plus ce qu'est un train, il 
ne bouge pas et se fait écraser. Il en réchappe, et après un long 
séjour à l'hôpital, on le ramène chez lui» où ses amis organisent 
une petite fête. Quelqu'un met d e l'eau à chauffer pour faire du 
thé, et quand le type entend siffler la bouilloire, il se lève d'un 
bond, saisit une hache, se rue à la cuisine et fend la bouilloire 
en deux. Quand on lui demande pourquoi, il répond : «Ces 
trucs-là, faut les tuer quand ils sont petits. » 

- Alors, arrête de siffler, conclut Oren, Tu pourras le faire 
quand tu seras plus grand que les types à propos de qui tu 
siffles. 

- Va te feire foutre! rétorquai-je, furieus, avant dt sortir en 
trombe du bureau. 

Je savais que j'avais raison. Quand je parlais aux autres, des 
sous-fifres comme moi, ils étaient tous d'accord. Mais personne 
n'osait l'ouvrir parce que tout le monde espérait partir pour 
l'étranger, c'était la seule chose qui comptait, Avec ce genre 
d'attitude, on se casse la gueule. Ça ne peut pas marcher. 



Loisqu'en novembre 1985 nous devînmes enfin katzas - 
après trois années de formation au total - l'atmosphère était 
tellement mauvaise que nous n'organisâmes même pas de fete. 
Oded n'obtint pas son diplôme mais devint expert en commu- 
nications pour notre bureau en Europe. Âvigdor ne réussit pas 
non plus. Par l'intermédiaire de Mike Harari, il fut prêté 
comme homme de main à certaines personnes d'Amérique du 
Sud. Michel partit pour la Belgique et Agasy Y. devint agent de 
liaison au Caire. Jerry réjoignit la Tsafririm pour travailler 
avec Araleh Sherf. La dernière fois que j'ai entendu parler de 
lui, il projetait une opération au Yémen pour ramener des Juifs 
en Israël. Heim, Yosy et moi fûmes affectés au bureau d'Israël. 

J'avais obtenu de bons résultats mais je m'étais fait plusieurs 

157 



\ 

înnemis influents. Efraim Halevy, par exemple, chef des 
agents de liaison, me traitait d'c ernmerdeur ». 
Deux semaines après mon affecoboo, je reçus l'ordre de 
l'occuper d'un paquet arrivé d'Extrême-Orient par un vol 
d'El Al et destiné à une adresse du Panama fournie par Mike 
Harari. Je partis le chercher en Subum mais quand j arrivai à 
l'aéroport, je découvris avec étonnent ent un paquet de 2 mètres 
x 3 x 2, enveloppé de plastique, avec de nombreux paquets 
plus petits à l' intérieur 1 . Trop volumineux pour la voiture. Je fis 
donc venir un camion pour porter le paquet au bureau, refaire 
l'emballage et l'envoyer au Panama. 
Je demandai à Amy Yaar ce qu'il y avait dedans. 

- Ça ne te regarde pas, répondit-il. Fais juste ce qu'on te dit. 
A l'aéroport, le colis ne fût pas chargé sur un avion pana* 

méen, comme on me l'avait dit, mais à bord d'un appareil de 
l'armée de l'air israélienne. 

- Il doit y avoir une erreur, dis je. 

•* Non, non, L'avion est prêté au Panama. 

C'était un avion de transport de troupes Hercules, A mon 
retour au bureau, je me plaignis. Je savais ce que contenait le 
paquet, je n'étais pas idiot. Nous ne servions pas d'inter- 
médiaires pour des armes en provenance d'Extrême-Orient II 
ne pouvait donc s'agir que de drogue. Je demandai pourquoi 
nous utilisions un avion israélien et on me répondit que le 
patron de l'aviation panaméenne, c'était Harari. alors, pas de 
problème. 

Au déjeuner et plus tard, au bureau, on put m'entendre me 
plaindre et demander pourquoi nous soutenions Harari dans 
ce genre d'activités. Il y avait au bureau une sorte de « cahier 
de doléances » i on fomiulait sa plainte sur l'ordinateur et elle 
était transmise à la sécurité intérieure. Je me plaignis officielle- 
ment. Le problème, avec ce système, c'est que les pontes 
avaient accès aux plaintes, et Harari ne manqua pas d'être 
informé de la mienne. 

Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. J'avais touché le 
point faible de Harari. qui ne m'aimait déjà pas beaucoup 
parce que nous avions eu une histoire. 



Il y avait à l'ép«que une affaire en cours qui motiva mon 
départ pour Chypre. Je n'étais pas vraiment censé partir mais 
Itsik tenait à ce que j'y aille. Je fus aussi surpris qu'excité qu'il 
veuille m'envoyer à l'étranger. 

Ma tâche consistait à seivir d'intermédiaire dans une opéra- 



158 



don déjà lancée. Je connaissais peu les détails mais je devais 
rencontrer un homme et mettre sur pied un système grâce 
auquel ii recevrai t divers explosifs en Europe. Je ne connais' 
sais même pas son nom. Il était européen, assurait à Chypre la 
liaison avec l'OLP et se livrait en même temps au trafic 
d'armes. L'objecu* f était d'étouffer l'opération dans l'oeuf. Les 
acheteurs de l'homme étaient des trafiquante d'armes, et nous 
pensions que si nous pouvions les avoir, ils se diraient que les 
factions militantes de l'OLP les avaient balancés. 

Je devais veiller à ce que les types impliqués dans l'affaire se 
rendent à un certain endroit de Bruxelles pour prendre livrai- 
son de la marchandise. la transaction se faisait à Bruxelles 
parce que les explosifs et les détonateurs étaient envoyés du 
siège du Mossad à Tel-Aviv à son antenne européenne de 
Bruxelles par la valse diplomatique. 

Les acheteurs étaient des marchands d'équipement de Bel- 
gique et des Pays-Bas. Le but était de les compromettre, de 
déclencher une enquête de la police dans leur pays respectif, et 
de laisser ensuite les policiers prendre le relais. Naturellement, 
ia police voulait des preuves; le Mossad, sans qu'elle le sache, 
les lui fournissait. 

Pour une certaine partie de l'opération, nous avions recours 
à Michel, dont le français était partait : il devai t téléphoner des 
tuyaux à la pouce jusqu'au moment où la livraison aurai t vrai- 
ment lieu. 

J'étais descendu au Sun Hall Hotet, qui donne sur le port de 
l.arnaca, La marchandise devait être expédiée en Belgique et 
placée dans une voinire. J'avais un jeu de clefs à donner à l'un 
des hommes de Chypre en disant qu'ils seraient informés plus 
tard du lieu exact où ils trouveraient le véhicule. Ils voulurent 
me rencontrer sur la colline du Papillon mais j'insistai pour 
leur remettre les clefs à mon hôtel. 

La police belge les prit en flagrant délit au moment où ils 
approchaient de la voiture, notamment l'homme à qui j'avais 
donné les clefs le 2 février 1986. Plus de cent kilos de plastic et 
deux ou trois cents détonateurs furent saisis. 

Je m'attendais à rentrer en Israël. J'ignorais que j'avais en 
fait été envoyé à Ch)Tpre dans un autre but - dans le cadre 
d'une opération que je connaissais vaguement pour avoir tra- 
vaillé sur l'ordinateur du Bureau. 

Mes nouvelles instructions me demandaient de rester à 
l'hôtel et d'attendre un coup de téléphone d'un combattant de 
la Metsoda survei llant l'aéroport de Tripoli, en Libye. 1 a for- 
mule magique était : « Les poulets se sont envolés, » Une fois ce 



159 



message reçu, je devais le répéter toutes les quinze secondes 
dans un émetteur. 11 serait capté par une vedeue lance- 
missiles, transmis à l'armée de l'air isj-aélienne, dont des appa- 
reils en vol attendaient de contraindre un jet Gulfstream-1 1 
libyen à se poser en Isiaôl. 

Les «.poulets» en question étaient quelques-uns des terro- 
ristes de l'OLP les plus durs et les plus recherchés au monde, à 
savoir : Abou Khaled Amli, Abou Aii Moustapha, Abdoul Fatah 
Ghamen et Aiabi Aouad Ahmed Djibril, du FPLP commande- 
ment général. Djfbril avait participé au détournement de 
YAchilïe Iûutù et était l'homme qui inquiétait tellement le colo- 
nel américain •liver North que celui-ci avait acheté un sys- 
tème de sécurité fort coûteux pour protéger sa mai a 

L'homme fort de la Libye, Kadhafi, avait convoqué à Tripoli 
une réunion de ce qu'il appelait la Direction unie des forces 
révolutionnaires de la nation arabe, avec des représentants de 
vingt 'deux organisations palestiniennes et arabes dans sa forte- 
resse, la caserne de Bal al Azizia. Kadhafi réagissait aux 
manoeuvres navales américaines au large de la côte libyenne, 
et les délégués approuvèrent la création de commandos- 
suicide pour frapper des cibles américaines aux États-Unis et 
ailleurs si les États-Unis osaient se livrer à une agression contre 
la Libye ou n'importe quel autre pays arabe. 

Naturellement, le Mossad surveillait la rencontre. Naturelle- 
ment, les Palestiniens s'en doutaient. Et l'on apprit par une 
fuite que les dirigeants de l'OLP avaient l'intention de partir tôt 
avec leur fet et de survoler la côte sud-est de Chypre pour se 
rendre à Damas. Le Mossad avait deux combattants qui ne se 
connaissaient pas - ce qui est tout à fait normal - et qui atten- 
daient sur une ligne téléphonique. L'un surveillait l'aéroport. Il 
devait voir les Palestiniens embarquer et décoller, prévenir 
l'autre combattant qui m'avertirait à son tour. 

J'étais entré à Chypre sous le nom de Jason Burton. Trans- 
porté d'abord par une vedette lance-torpilles israélienne puis 
par un yacht privé, j'avais un tampon sur mon visa d'entrée 
comme si j étais passé par l'aéroport. 

Il faisait froid, les touristes étaient rares- Il y avait cependant 
quelques Palestiniens à mon hôtel. Après avoir rempli ma pre- 
mière mission, je n'avais pas grand-chose à faire à part 
attendre le coup de téléphone. Je pouvais quitter ma chambre 
mais pas l'hôtel, et j'avais donc demandé à la réception de me 
passer tout appel, où que je me trouve dans l'établissement, 

C'est le soir du 3 février 19S6 que je repérai l'homme dans le 
hall. Très bien vêtu, il portait des lunettes à monture dorée et 



160 



trois grosses bagues à la main droite. Il avait une barbiche et 
une moustache, quarante-cinq ans environ, des cheveux noirs 
qui commençaient à grisonner. 

Assis dans le hall, il lisait un magazine arabe, mais je pouvais 
voir qu'il y avait dissimulé un numéio de Piayboy. Je savais 
qu'il était arabe, et je sentais qu'il se considérait comme un per- 
sonnage important. « Bah me d'is-je, je n'ai rien d'autre à 
faire», et j'établis le contact. 

Contact direct. Je m'approchai de lui et demandai en 
angla is : 

- Je peux jeter un coup d'oeil aux pages du milieu? 

- Pardon? fit-il avec un fort accent 

- La fille. La fille du milieu. 

Il éclata de rire, me la montra. Je me fis passer pour un 
homme d'affaires britannique vivant depuis longtemps au 
Canada. Nous eûmes une conversation très amicale et déci- 
dâmes de dîner ensemble. L'homme était un Palestinien vivant 
à Amman et, comme ma « couverture », travaillait à l'import- 
export. Il aimait boire, et après le repas nous allâmes au bar où 
il entreprit de se soûler. 

Pendant ce temps, j'exprimai ma vive sympathie pour la 
cause palestinienne. Je racontai même que j'avais perdu beau- 
coup d'argent sur une cargaison expédiée à Beyrouth et soupi- 
rai: «Ces foutus Israéliens!» 

L'homme parlait sans cesse d'affaires qu'il faisait en Libye et 
finalement, l'alcool et mon apparente sympathie l'incitèrent à 
me confier : 

- Demain, nous leur ferons manger de la merde, aux Israé- 
liens. 

- Formidable. Vous ferez ça comment? 

- Nous avons appris que les Israéliens surveillent la réuni on 
de l'OLP avec Kadhafi. Nous allons leur jouer un tour à l'aéio- 
port. Us pensent que tous les dirigeants palestiniens prendront 
le même avion, mais ce n'est pas le cas. 

Je luttai pour rester calme. Je n'étais pas censé avoir établi le 
contact mais je devais faire quelque chose. Finalement, vers 
1 heure du matin, je quittai mon « ami », retournai à ma 
chambre pour composer un numéro réservé aux urgences. Je 
demandai Itsik. 

- On ne peut pas le joindre. 11 est occupé. 

- Alors le chef du Tsomet. 

- Désolé, il et occupé aussi. 

Je m'étais identifié en do osant mon nom de code mais, 
chose incroyable, on refaisait de me passer un responsable. 



161 



J'appelai Araleh Sherf chez lui, il n'y était pas. J'appelai un 
ami des services secrets de la marine et demandai à cire mis en 
communication avec le lieu où se trouvaient tous ses patrons. 
Une salle établie par l'Unité 8 200 dans une base aérienne de 
Galilée. 

Comme de bien entendu. Itsik vint au téléphone. 

- Pourquoi tu m'appelles ici? 

- Tout est bidon. Les type ne seront pas à bord de l'avion. 

- Comment le sais-tu? 

Je lui racontai ma rencontre mais il répondit ; 

- Ça ressemble à du LAP (guerre psychologique). Et d'ail- 
leurs, tu n'étais pas autorisé à établir le contact. 

- C 'est bien le moment de dire ça, répliquai- je. C'est! ridi- 
culel 

- Écoute, nous savons ce que nous avons à faire. Toi, 
occupe-toi de ton travail. Tu te souviens de ce que tu dois 
faire? 

- Oui, mais je vous aurai prévenu. 

- D'accord. Maintenant, au boulot. 

Je ne dormis pas de la nuit. Vers midi, le lendemain, le mes- 
sage arri va enfin : « Les poulets se sont envolés. » Mal- 
heureusement pour le Mossad, c'était feux. Je le transmis 
quand même, quittai immédiatement l'hôtel me rendis au 
port, montai à bord du yacht qui me conduisit à la vedette 
lance-torpilles devant me ramener en Israël. 



Ce jour-là, 4 février, les Israéliens forcèrent le jet à se poser à 
la base aérienne Ramat David, près d'Haïfa. Mais au lieu des 
ténors de l'OLP, les neuf passagers étaient des hommes poli' 
tiques syriens et libanais de moindre importance, situaiion 
extrêmement embarrassante pour le Mossad et Israël. Ûuatre 
jours plus tard, ils furent relâchés, mais pas avant que Djibril 
n'eût annoncé au cours d'une conférence de presse : « Dites 
aux gens du monde entier de ne pas prendre d'avions améri- 
cains ou israéliens. Dorénavant, nous n'épargnerons plus les 
civils qui prendront de tels av ions. • 

A Damas, le ministre syrien des Affaires étrangères Farcuk 
al Shara'a réclama une réunion d'urgence du Conseil de 
sécurité de l'ONU. Elle se tint dans la semaine mais les États- 
Unis opposèrent leur veto à une résolution condamnant Israël. 
En Syiie, le général Hikmat Shehabi, chef d'état-major de 
l'armée de terre, menaça ; c Nous répondrons à ce crime en 
donnant à ceux qui l'ont commis une leçon qu'ils n'oublieront 



162 



pas. Nous choisirons la mélhode, le moment et le lien. » 
Kadhafi annonça alors qu'il avait donné l'ordre à son aviation 
d'intercepter les a^ons civils israéliens au-dessus de la Médi- 
terranée, de les contraindre à se poser en Libye ei de chercher 
parmi les passagers des «terroristes israéliens». La Libye 
accusa aussi la VI' flotte américaine d'avoir pris part à l'opéia- 
tion. 

Embarrassé, le Premier ministre Shimon Pérès déclara à la 
Commission de la Knesset pour la Défense et les Affaires étran- 
gères que, sur la foi d'une information faisant état de la pré- 
sence d'un haut dirigeant palestinien à bord, c nous avions 
décidé qu'il fallait vérifier s'il se trouvait effectivement dans 
l'avion. L'information était de telle nature qu'elle donnait une 
base solide à notre décision d'intercepter l'appareil... Il s'avéra 
que c'était une erreur. » 

Le ministre de la Défense Itzhak Rabin dit pour sa part : 
«Nous n'avons pas trouvé ce que nous espérions. » 

Pendant que ces événements se déroulaient, j'étais encore à 
bord de la vedette qui me amenai t en Israël. Je ne tardai pas à 
appiendre que les dirigeants du Mossad m'accusaient du 
fiasco de l'opération. Afin d'être sûrs que je ne puisse être là 
pour me défendre, ils ordoenèrent au capitaine de la vedette, 
un homme que j'avais connu quand j'étais dans ta marine, 
d'avoir • des problèmes de moteur» à une dizaine de milles au 
large d'Haïfa, 

Lorsque le bateau s'arrêta, je buvais le café avec le capitaine, 
à qui je demandai ce qu'il se passait. 

- On vient de m'aviser que j'ai des ennuis de moteur, répon- 
dit-il. 

Nous restâmes immobilisés deux jours. Je n'avais pas le droit 
d'utiliser les communications-radio. Le capitaine, qui comman- 
dait en fait une flottille de onze vedettes lance-torpilles, avait 
été choisi tout particulièrement pour celte mission. On crai- 
gnait apparemment que je sois capable d'intimider un homme 
plus jeune. 

Ce capitaine n'avait peur de lien. Il s'était rendu célèbre des 
années plus tôt, une nuit de brouillard, en repérant un navire 
sur son écran de radar. Apparemment, sa radio marchait mal ; 
il pouvait émettre mais pas recevoir. L'ombre se rapprochant, 
il lança cet avertissement : «Arrêtez ou je tire. » Juste au 
moment où il s'apprêtai t à faire feu avec le petit canon anti- 
aérien installé à l'arrière de la vedette, un énorme porte-avions 
surgit de la brume et braqua ses projecteurs sur lui. L'ancre du 
mastodonte était plus grande que la vedette lance-torpilles. 
Cette histoire iït beaucoup rire. 



163 



En revanche, la bourde de l'interception ne faisait rire pér- 
ime - sauf les Arabes et les Palestiniens - et quand on me 
permit enfin de retourner à terre, Oren Riff m'annonça: 

- Ce coup-ci, t'as gagné. 

Je tentai de lui expliquer ce qui s'était passé mais il m'inter- 
rompit: 

- Je ne veux pas t'eûtendre. 

J'essayai de voir Nahum Admony, le patron du Mossad, 
mais il rerusa de me parler. On me fit ensuite savoir par le chef 
du personnel, Amiram Arnon, quon était disposé à me laisser 
partir. Il me conseilla de démissionner. Je répondis qu'il n'en 
était pas question et Amon soupira : 

- Bon, alors, passez prendre votre compte. 

J'allai voir Riff et lui" dis que je voulais toujours parler à 
Admony. 

- Mon seulement il ne veut pas te recevoir, répondit-il. mais 
il ne veut pas que tu l'abordes dans le couloir ou dans l'ascen- 
seur. Et si tu essaies dehors, il considérera ça comme une 
agression. 

Ce qui signifiait que ses gardes du corps tireraient. 
Je m'adressai à Sherf, qui déclara qu'il ne pouvait rien faire 
non plus. 

- Mais c'est un coup monté, protestai-je. 

- Peu importe, dit-il Tu n'y peux rien. 

Je donnai donc ma démission, La dernière semaine de mars 
1986. 

Le lendemain, un ami que j'avais dans la marine me télé- 
phona pour me demander pourquoi mon dossier avait disparu 
de l'endroit spécial où sont conservés les dossiers des officiers 
du Mossad afin qu'ils ne fassent pas de périodes de réserviste, 
(la plupart des Israéliens passent trente, soixante ou quatre- 
vingt-dix jours par an dans l'armée de réserve. Cela concerne 
les femmes non mariées et tous les hommes jusqu'à cinquante- 
cinq ans. Plus le grade est élevé, plus les périodes sont 
longues.) 

Normalement, quand vous quittez le Mossad/ votre dossier 
retourne avec ceux des réservistes* mais vous ne pouvez cepen- 
dant pas être affecté au front, parce que vous en savez trop. Et 
mon ami, qui ne soupçonnait pas du tout mes problèmes, 
s'étonnait que mon dossier eûi déjà été enlevé. Il présumait que 
j'en avais fait moi-même h demande parce que, d'ordinaire, le 
dossier n'était transféré que cinq ou six mois après le départ du 
Mossad. Moi, je l'avais quitté la veille. Fis, on réclamait mon 
affectation comme officier de liaison av»c l'armée du Sud- 



164 



Liban, ce qui équivalait à une condamnation à mort pour un 
ancien membre du Mossad. 

Je décidai que c'en était trop. Je prévins Bella, fis mes 
bagages, pris un avion charter Tower Air pour Londres puis 
un vol TWA pour New York. Après un ou deux jours là-bas, je 
me rendis à Omaha dans le Nebraska pour voir mon père. 

Le jour de mon départ, ma feuille de route arriva à ma mai- 
son de Tel-Aviv en recommandé. Normalement, cela prenait 
deux mois, avec trente jours de plus pour se préparer. 

Bella accepta le recommandé. Maïs le lendemain le télé- 
phone se mit à sonner, les autorités voulaient savoir où j'étais. 
Pourquoi je n'avais pas encore rejoint mon coips. Elle répondit 
que j avais quitté le pays. 

- Comment est-ce possible? demanda l'un des inter- 
locuteurs. Il n'a pas eu son ordre de libération. 

En fait, je l'avais eu, mais pas de l'armée. Je l'avais rempli et 
tamponné moi-même, puis j'avais filé. 

Je passai quelques jours à Washington pour tenter de jo indre 
l'agent de liaison du Mossad. En vain. Personne n'acceptait de 
me parler et je ne voulais pas dire où j'étais. Bella prit ensuite 
l'avion pour Washington tandis que nos deux filles allaient à 
Montréal. Nous nous installâmes finalement à Ottawa. 



Je ne suis pas sur que mon problème, c'était seulement par- 
ler. Ils se seraient servi de moi comme bouc émissaire et 
m'auraient balancé de toute façon. Ce sont des choses qui 
arrivent. 

Mais le Palestinien de Chypre qui m'avait révélé le coup de 
l'avion m'avait dit quelque chose de plus consternant encore. Il 
avait deux amis qui parlaient hébreu comme des Israéliens, 
des Arabes qui avaient grandi en Israël, qui étaient en train de 
monter une firme en Europe comme s'ils étaient des agents 
israéliens, et recrutaient des Israéliens pour rédiger des 
manuels d'entraînement de groupes clandestins. Tout était 
bidon. En fait, ils recueillai ent des informations - ils faisaient 
parler des Israéliens librement comme ils le font quand il n'y 
a personne autour d'eux. Lorsque j'en parlai à plusieurs per- 
sonnes du Bureau, on me répondit que j'étais fou. que ce n'était 
pas possible, et que de toute façon ça ne pouvait pas sortir du 
service parce que cela provoquerait un désastre. «Qu'est-ce 
que vous racontez? avais-jedù. 11 faut prévenir les gens. » Mais 
ils s'étaient montrés inflexibles. 

Le Palestinien s'était probablement confié à moi parce qu'il 



165 



était trop tard, que c'était la veille de l'opération. Qu'aurais-je 
pu faire? Nous étions dans un hôtel de l^rnaca. Par paren- 
thèse, le combattant de Tripoli vit bien trois « poids lourds » de 
l'OLP montera bord de l'avion. Mais il ne les vit pas en redes- 
cendre derrière un hangar avant que l'appareil ne se place en 
positi on de décollage. 

Le Mossad aurait dû me permettre de poursuivre l'opération 
avec l'Arabe de Chypre. Manifestement, il savait des choses. Mais 
on ne m'en dont» pas la possibilité. Si la situation était normale, 
puisque j'étais katsa, mes chefc n'auraient pas dû, après mon 
coup de téléphone, se laisser influencer par des facteurs per- 
sonnels Nous nous serions épargné une situation embarrassante 
et nous aurions même retourné le piège contre l'autre camp. 

D'ailleurs, nous n'aun ons pas dû y tomber. Ces hommes qui 
avaient de nous une trouille bleue prenaient le même avion tous 
les cinq? Ils étaient rusés, ils avaient de l'expérience. Nous 
aurions dû comprendre quec'étaitun piège, Et le Mossad n'avait 
pas besoin non plus de quelqu'un à Chy pie pour transmettre un 
message. Ce qu il lui failait,c 'était un bouc émissaire. Et j'ai joué 
ce rôle. 

Mes problèmes avaient commencé quand j'étais entréà l'Aca- 
démie mais mes instructeurs espéraient que je changerais, que je 
m'adaptera is au système. J'étais doué pour ce travail et je repré- 
sentais pour eux un gros investissement. Comme par ailleurs je 
n'avais pas tout le monde contre moi, il fallut un certain temps 
pour en arriver au point où on décida finalement que je présen- 
tais plus d'inconvénients que d'avantages. Ce furent probable- 
ment mes problèmes avec Jcrry qui firent basculer lés choses. H 
avait à l'évidence un « cheval » qui travaillait pour lui. Et contre 
moi. 

Il est clair que le Mossad n'apprécie pas ceux qui mettent le 
système en question. Il préfère ceux qui l'acceptent docilement 
tel qu'il est et l'utilisent même à leur profit. Tant qu'ils ne 
secouent pas la barque, tout le monde s'en fout. 

Quai' qu'il en soit, j aiapprisassez de chosespendant ma pério- 
de de formation etma brève carrière de Aratta pour tenir un jour- 
nal et rassembler des infoimauons sur de nombreuses opéra- 
lions du Mossad. 

Beaucoup de cours étaient donnés par des hommes ayant 
effectué diverses missions pour le Mossad. Les élèves étudiaient 
ces opéiaiions avec soin, les reconstituaient en se faisant expli- 
quer chaque détail. En outre, le libre accès à l'ordinateur du ser- 
vice me permit d'acquérir une vaste connaissance de l'organisa- 
tion et de ses activités, dont un grand nombre vont maintenant 
vous être exposées, et beaucoup pour la première fois. 



TROISIÈME PARTIE 

TROMPERIES EN TOUS GENRES 



9 

LES STRELLA 



Le 28 novembre 1971, quatre terroristes assassinèrent le Pre- 
mier ministre jordanien Wasn* Tait au moment où il pénétrait à 
l'hôtel Sheraton du Caire. Arabe pro-occidental résolu à négo- 
cier avec Israël, Tall devint ainsi la première victime d'un 
groupe terroriste palestinien appelé Septembre noir (Ailul al 
Aswad en arabe), en souvenir du mois de 1970 où le roi Hus- 
sein de Jordanie écrasa les commandos palestiniens dans son 
pays. 

De loin le plus sanglant et le plus extrémiste des groupes de 
fedayins, Septembre noir fit rapidement suivre l'exécution de 
Tall par l'assassinat de cinq Jordaniens vivant en Allemagne de 
l'Ouest et qu'il accusa d'espionnage pour Israël. U tenta de tuer 
l'ambassadeur de Jordanie à Londres, plaça des explosi fs dans 
une usine de Hambourg fabriquant des composants électro- 
niques vendus à Israël, ainsi que dans une raffinerie de Trieste 
qui, prétendit-il, raffinait du pétrole pour le compte de 
« groupes d'intérêts sionistes > d'Allemagne et d'Autriche. 

Le 8 mai 1972, à Lod, l'aéroport intematiional de Tel-Aviv, 
deux hommes et deux femmes s'emparèrent d'un avi on de la 
Sabena avec quatre-vingt-dix passagers et un équipage de dix 
personnes à bord, pour essayer d'arracher la libération de cent 
dix-sept fedayins emprisonnés en Israël Le lendemain, les 
deux hommes furent abattus par un commando israélien, les 
femmes capturées et condamnées à la prison à vie. Le 30 mai, 
trois extrémistes japonais, armés de mitraillettes et payés par 
les fedayins, ouvrirent le feu dans ce même aéroport de Lod, 
taisant vingt-six morts et quatre-vingt-cinq blessés parmi les 
touristes, 

Le 5 septembre 1972, aux XX** Jeux Olympiques, à Muni ch. 



169 



un commando de Septembre noir pénétra dans le Village 
olympique, massacra onze athlètes et entraîneurs israéliens. 
L'affrontement avec la police allemande fut transmis en direct 
par les télévisions du monde entier. Certains membres du 
groupe opéraient déjà en Allemagne, et une semaine avant 
l'ouverture des Jeux, plusieurs d'entre eux, voyageant séparé- 
ment, s'étaient rendus à Munich avec un arsenal de fusils 
d'assaut Kalachnikov de fabrication soviétique, de pistolets et 
de grenades, 

Trois jours plus tard, Israël réagit à ces atrocités en envoyant 
soixante-quinze avions - raid le plus important depuis la 
guerre de 1967 - bombarder ce qu'il qualifiait de bases de gué- 
rilla en Syiie et au Liban, faisant soixante six morts et des 
dizaines de biessés. Les avions israéliens abattirent même trois 
appareils syriens au-desus des hauteurs du Golan, tandis que 
la Sytie détruisait deux jets israéliens. Israël envoya des unités 
terrestres au Liban combattre les terroristes palestiniens qui 
avaient miné des routes israéliennes, et la Syrie massa des 
troupes sur la frontière libanaise dans l'éventualité d'une 
guerre généralisée. 

Déjà profondément ébranlés par les opérations menées 
contre eux de l'extérieur, les Israéliens furent littéralement 
atterrés lorsque, le 7 décembre, le Sm'n Bel, service de rer> 
seignements intérieur, arrêta quarante-six personnes soit parce 
qu'elles espionnaient pour le Deuxième Bureau syrien, soit 
parce qu'elles connaissaient l'existence du réseau et ne 
l'avaient pas dénoncé. Ce qui consterna véritablement les Israé- 
liens, c'est que quatre de ces personnes étaient juives, et que 
deux d'entre elles, y compris le chef, éiaient des sabras - nés 
en Israël - espionnant pour le compte d'un pays arabe. 

Immédiatement après Munich, le Premier ministre Golda 
Me'ir avait ordonné des représailles Grand-mère de plus de 
soixante-dix ans, elle avait réagi au massacre de Munich en 
promettant publiquement une guerre de revanche dans 
laquelle Israël cnmhatnrait « avec ténacité et intelligence (sur 
un front) étendu, dangereux et vital»* En clair, cela signifiait 
que le Mossad les aurait ou, comme on dit : « Personne 
n'échappe au long bras de la justice israélienne. * Meir signa 
l'arrêt de mort d'environ trente-cinq terroristes connus de Sep- 
tembre noir, notamment de leur dirigeant résidant à Beyrouth, 
Mohammed Yousef Nadjiar, alias Abou Yousouf, ancien offi- 
cier supérieur des services de renseignements du Fatah de 
Yasser Arafat. Le gioupe comprenait aussi le pittoresque mais 
barbare Ali Hassan Salameh, que le Mossad appelait aie 



170 



Prince Rouge», qui avait organisé la tueiie de Munich et opé- 
rait alors à parrir de l'Allemagne de l'Est. H finit par trouver la 
mort en 1979 dans l'explosion d'une voiture piégée à Beyrouth. 

Meir ayant ordonné au Mossad de retrouver et de liqui der 
les tueurs de Septembre no'tr, elle devint elle-même la cible 
n° 1 des terroristes. Peur le Mossad, cela signifiait mettre en 
hranle la branche exécution de la Metsada, }a kidon. 

La première visite que la kidon rendit après Munich, ce fut 
ou représentant de l'OLP à Rome» Abdel Wa'il Zwaiter, trente- 
huit ans. qui attendait l'ascenseur de son immeuble, le 1 6 octo- 
bre 1972, loisqu il fut tué de douze balles à bout portant. 

Le 8 décembre, Mahmoud Hamchati, trente-quatre ans, 
principal représentant de l'OLP en France, répondit à un coup 
de téléphone à son domicile parisien. 

- Allô? 

- C'est Hamchari? 

- Oui. 

Boum! L'équipe du Mossad avait installé un engin explosif 
dans l'appareil. Lorsque Hamchari porta le combiné à son 
oreille et s'identifia, l'explosion fut déclenchée à distance. Gra- 
vement mutilé, le Palestinien mourut un mois plus tard. 

Fin janvier 1973, Hussein al Bachir, trente-trois ans, direc- 
teur de Palmyra Emreprises et voyageant avec un passeport 
syrien, alla se coucher dans sa chambre du ptemier étage de 
\Olympic Hôtel de Nicosie. Quelques instante plus tard, une 
explosion détruisait la chambre et l'homme, représentant du 
Fatah à Chypre. Le tueur avai t observé Bachir jusqu'à ce qu'il 
éteigne la lumière, puis avait déclenché à distance l'explosion 
de l'engin placé sous le lit. 

En faisant l'éloge funèbre de son camarade disparu, Arafat 
Juta de le venger lui-même mais « pas à Chypre, pas en Israël, 
ni dans les territoires occupes», ce qui laissait clairement 
entendre qu'il projetait une escalade internationale de la 
bataille des terroristes. Au total, le Mossad tua une douzaine de 
membres de Septembre noir dans la guerre de revanche de 
Golda Meir. 

Pour mieux se faire comprendre, le Mossad publia dans des 
Journaux arabes locaux des notices nécrologi ques annonçant le 
décès de présumés terroristes encore en vie. D'autres reçurent 
des lettres anonymes révélant une connaissance intime de leur 
vie privée, en particulier dans le domaine sexuel, et leur 
conseillant de quitter la ville où ils résidaient En outre, de 
nombreux Arabes furent blessés en Europe ei au Proche- 
Orient en ouvrant des lettres piégées par le Mossad. Bien que 



171 




celui-ci ne l'eût pas voulu, beaucoup d'innocente furent égale- 
ment touches dans cette campagne de représailles. 

L'OLP envoyait elle au» des lettres piégées : à des représen- 
tants israéliens dans le monde entier et à des personnalités 
juives, les enveloppes portant le cachet de postes d'Amsterdam. 
Le 19 septembre 1972, Ami Shachoii, quaiante-quatre ans, 
conseiller agricole à l'ambassade israélienne de Londres, mou- 
rut sur le coup en ouvrant une de ces lettres. Un certain 
nombre d'attentats contre des membres du Mossad dont la 
presse parla beaucoup à l'époque n'étaient e n fait que ce qu'on 
appelle du « bruit blanc » : informations fausses diffusées par 
le Mossad lui-même pour ajouter à îa confusion de l'opinion. 
On en eut un exemple classique le 26 janvier 1973, quand 
l'homme d'affaires israélien Moshe Hanan lshal (plus tard 
identifié comme le katsa Earuch Cohen, trente-sept ans) fut 
liquidé dans une rue animée de Madiid, Gran Via, par un ter- 
roriste de Septembre noir qu'il était censé filer. Il ne filait en 
fait personne; c'était simplement ce que le Mossad voulait 
qu'on croie. 

Autre exemple, la mort en novembre 1972 du journaliste 
syrien Khader Kanou, trente-six ans, prétendu agent double, 
abattu sur le seuil de son appartement parisien parce que Sep- 
tembre noir croyait qu'il renseignait le Mossad sur ses activi- 
tés. Il n'en était rien, mais c'est ainsi que les journaux présen- 
tèrent le meurtre. Si l'on écrit beaucoup au sujet des agents 
doubles, il n'en existe en fait que fort peu. Ceux qui' prati quent 
le double jeu doivent se trouver dans l'environnement stable 
des bureaux pour remplir ce rôle. 



En automne 1972, Golda Meir cherchait un moyen de 
détourner l'opinion israélienne des horreurs du teiTorisme 
international et de l'isolement croissant du pays depuis la 
guerre des Six- Jours. Sur le plan politique au moins, elle avait 
besoin d'une diversion. Israël réclamait depuis longtemps une 
audience au pape Paul VI à Rome, et lorsquen novembre, le 
Vatican donna une réponse favorable, Meir demanda à ses col- 
laborateur de prendre les dispositions nécessaires. 

Elle ajouta cependant: « Je ne veux pas aller à Canossa » - 
allusion au château italien où Henri IV, régnant sur le Saint 
Empire romain germanique, s'humilia en se présentant en 
pénitent devant le pape Grégoire VII, en 1077. 

Il fut décidé que Meir se rendrait à Paris pour assister à une 
conférence de l'Internationale socialiste les 13 et 14 janvier - 



172 



conférence sévèrement critiquée par le président Pompidou -, 
passerait un jour au Vatican, le 15, puis deux jours en Cdie- 
d'Ivoite avec le président Houphouét-Boigny avant de rentrer 
en Israël. 

Une semaine après la requête de Meir, l'audience fut offi- 
ciellement accordée, mais pas annoncée publiquement. 

Trois pour cent de la populati on israélienne - environ cent 
mille personnes - étant des Arabes chrétiens, l'OLP a des rela- 
tions au sein du Vatican, des sources au fait des discussions 
internes. C'est ainsi qu'Abou Yousouf fut rapidement mis au 
courant du projet de Golda Meir, Il envoya aussitôt un message 
à Ali Hassan Salameh, en Allemagne de l'Est: « Supprimons 
celle qui répand notre sang dans toute l'Europe. » (Ce message 
et une grande partie des faits exposés dans ce chapitre ne 
furent connus des Israéliens qu'après la sai sie d'une montagne 
de documents de l'OLP pendant la guerre du Liban de 1982.) 

Comment Meir seiait tuée et où, c était du ressort du Prince 
Rouge, mais la décision avait été prise et il étai t résolu à 
l'appliquer. Outre que Meir était l'ennemie la plus visible de 
Septembre noir, Yousouf voyait aussi dans l'attentat une occa- 
sion spectaculaire de montrer au monde que son groupe restait 
une force puissante avec laquelle il fallait compter. 

Fin novembre 1972, l'antenne de Londres du Mossad reçut 
un coup de téléphone inattendu d'un nommé Akbar, étudiant 
palestinien qui se faisait un peu d'argent en vendant des infor- 
mations aux Israéliens mais dont on n'avait pas entendu parler 
depuis longtemps. 

Bien que ce fût un « agent éventé », Akbar avait des contacte 
au sein de l'OLP et il réclamait une rencontre. Comme il ne 
s'était pas manifesté depuis très longtemps, il n'était pas sous 
la responsabilité directe d'un katsa particulier, et bien que le 
nom sous lequel il se présentait permit de l'identifier, il dut 
néanmoins laisser un numéro où on pouvait le rappeler. Son 
message fut donc quelque chose comme ; « Dites à Robert que 
c'est Isaac qui appelle », suivi du numéro de téléphone et du 
nom de la ville, comme s'il s'agissait de quelqu'un opéiant nor- 
malement à Paris mais appelant maintenant de Londres. Le 
message fut ensuite introduit dans l'ordinateur, ce qui permit 
de découvrir que si Akbar était effectivement allé en Angle- 
terre faire des études -dans l'espoir d'échapper au monde du 
renseignement - c'était bien un ancien agent «noir» (ou 
arabe). Son dossier indiquait la date de son dernier contact et 



173 



comportait des photos de lui ; une grande en haut, trois autres 
en bas. montrant chaque profil, et Te sujet avec ou sans barbe. 

Loisqu'on avait affaire à l'OLP, même de fort loin, on pre- 
nait toujours des précautions supplémentai res, et la procédure 
très stiicte de l'APAM devait être suivie avant que le katsa ne 
rencontre effectivement Akbar. 

Après avoir satisfait aux vérifications. Akbar révéla que son 
contact de l'OLP lui avait demandé d'aller à Paris pour une 
réunion. Il soupçonnai t qu'il devait s'agir d'une vaste opération 
pour qu'un sous-fifre comme lui soit convoqué, mai s il ne pos- 
sédait pas pour le moment d'informations précises. 

U voulait de l'argent. Il était tendu, excité. Il ne tenait vrai- 
ment pas à se retrouver de nouveau mêlé à tout cela mais il 
n'avait pas le choix, pensait-il, puisque l'OLP savait où il était. 
Le katsa lui donna de l'argent tout de suite et un numéro de 
téléphone à appeler à Paris. 

Comme il est difficile, surtout quand on dispose de peu de 
temps, de faire venir des équipes de pays arabes, dont les res- 
sortissants connaissent mal les manières occidentales et 
peuvent se faire plus facilement r pérer dans un cadre euro- 
péen, l'OLP puise dans son réservoir d'étudiants et de travail- 
leurs qui vivent déjà en Europe et peuvent donc voyager sans 
éveiller de soupçons ni avoir besoin d'une « couverture ». Pour 
la même raison, elle a fréqu mment recours aux services de 
groupes révolutionnaires européens, bien quelle n'ait pour 
eux ni confiance ni respect. 

C'était mamtenant le tour d'Akbar, et il se rendit à Paris pour 
rencontrer à la station de métro Pyramides d'autres agents de 
l'OLP. L'antenne parisienne du Mossad. aurait dû suivre le 
Palestinien à son rendez-vous mais, suite à un malentendu, les 
Israéliens arrivèrent trop tard : Akbar et ses camarades étaient 
partis. Si le Mossad avait surveillé la rencontre, pris des pho- 
tos, cela l'aurait peut-être aidé à démêler la toile complexe 
d'intrigues que Septembre noir tissait autour de Golda Mdr. 

Pour des raisons de sécurité interne, les agents de l'OLP 
voyageaient par deux une fois les instructions reçues, mais 
Akbar parvint cependant à appeler en vitesse le numéro pari- 
sien pendant que son coéquipier allait aux toilettes. I! annonça 
qu'une autre réunion était prévue. « Cible? » demanda le këtsa. 
« Un des vôtres, répondit Akbar. Je ne peux pas parler mainte 
nant. » Il raccrocha. 

Ce fut la panique. Toutes les stations israéliennes à travers le 
monde furent prévenues que l'OLP se préparait à frapper une 
cible israélienne. Et tout le monde de s'interroger fébrilement 



174 



sur l'identité de cette cible. Mais comme le voyage de Golda 
Meir ne devait avoir lieu que deux mois plus lard et qu'il 
n avait pas été annoncé publiquement, peisonne ne pensa à 
elle. 

Le lendemain, Akbar téléphona à nouveau et dit qu'il partait 
pour Rome dans l'après-midi. Il avait besoin d'argent, il vou- 
lait rencontrer quelqu'un mais il n'avait pas beaucoup de 
temps parce qu'il devait se rendre à l'aéroport Comme il se 
trouvait près de la stauon de métro Franklin-Roosevelt. on lui 
donna pour instruction de piendre la première rame pour la 
place de la Concorde, de marcher dans une certaine direction, 
en reprenant de manière différente les mesures de sécurité de 
ia fois précédente. 

Le Mossad aurait souhaité le rencontrer dans une chambre 
d'hôtel, mais l£ encore, l'acte apparemment banal de réserver 
une chambre est tout sauf simple dans le monde de l'espion- 
nage. Pour commencer, il faut deux pièces qui communiquent, 
avec une caméra filmant celle ou se déroule la rencontre, et 
deux hommes armés dans l'autre chambre, près de la porte, 
prêts à bondir au premier geste menaçant de l'agent contre le 
katsa. Celui-ci doit en outre recevoir à l'avance la cief de la 
charabre pour ne pas perdre de temps à la réception. 

Puisque Akbar devait prendre l'avion pour Rome et qu'il 
n'avait pas beaucoup de temps, on abandonna l'idée de la 
chambre d'hôtel et on le rejoignit dans la rue où il marchait. Il 
précisa celle fois que l'opération, quelle qu'elle fiît, avait un 
aspect technique et oécessitait de faire passer clandestinement 
du matériel en Italie. Cette information apparemment anodine 
se révélerait plus tard un élément clef dans l'assemblage du 
puzzle L'opération relevant de l'antenne de Paris, on décida 
d envoyer un katsa à Rome pour servir de contact à Akbar. 

Deux hommes furent ensuite chargés de conduire le Palesti- 
nien à l'aéroport. Faute de membres des services de sécurité, 
on piit deux katsas. L'un d'eux, Itsik. devint plus tard l'un de 
mes professeurs à l'Académie*. Mais son comportement ce 
Jour-là ne fut pas un modèle à suivre. Bien au contraire. 

Venant d'une rencontre «sûre» dans une voiture «sûre», 
Itsik et son collègue se croyaient « propres ». Le lèglement 
exige néanmoins qu'un katsa ne traîne pas dans un aéroport de 
crainte d'être vu et peut-être reconnu plus tard pendant une 
autre opération, dans un autre aéroport ou ailleurs. Il ne doit 
jamais non plus se défaire de sa « couverture > sans avoir 
d'abord «stérilisé» le secteur. 

' Voir dbafritre 7. 



175 



En arrivant à Orly, l'un des katsas alla prendre un café tan- 
dis que l'autre accompagnait Akbar au guichet des billets, à 
Tenregx strement des bagages, et restait assez longtemps avec 
kiï pour s'assurer qu'il partirait bien. Ils pensaient peut-être 
qu'Akbar serait le seul Palestinien à aller à Rome, ce qui n'était 
pas le cas. 

Ainsi que le Moxad devait le découvrir plus ord dans les 
documents saisis durant la guerre du liban, un autre membre 
de l'OLP rep ra Akbar avec l'inconnu, suivit celui-ci» le vit 
rejoindre son collègue à la cafétéria. Fait incroyable, les deux 
hommes, qui auraient dû avoir quitté l'aéroport depttis long- 
temps, se mirent à bavarder en hébreu. L'agent de l'OLP se 
dirigea aussitôt vers le téléphone pour prévenir Rome 
qu'Akbar n'était pas € propre ». 

Akbar et le Moscad paieraient cher la négligence d Itsik et de 
son coéquipier. 

Ali Hassan Salameh, le Prince Rouge, plus connu sous le 
nom d'Abou Hassan, était un personnage audacieux, aimant 
l'aventure, dont la deuxième femme était la beauté libanaise 
Georgina Rizak, Miss Univers 1971. Aussi sanguinaire qu'intel- 
ligent, c'étai t le cerveau qui avait organisé la tuerie de Mumcb. 
Cette fois, il décida d'utiliser des missiles Strella de fabrication 
russe- appelés SA-7 par les Soviétiques, et auxquels l'OTAN 
donnait le nom de code de «Grêle » - pour faire exploser 
l'avion de Golda Meir lorsqu'il se poserait à l'aéroport de Fiu- 
micino. 

Ces missiles, fonctionnant selon le même système que le 
Redeye américain, sont dirigés vers leur cible par un lanceur 
de 10,6 kg. tenu à la main el appuyé sur l'épaule, le missile 
lui-même, d'un poids de 9,2 kg, est propulsé par une fusée à 
trois étages, avec un système de guidage par infrarouges et une 
portée Je trois kilomètres et demi. Comparé aux autres mis- 
siles, il n'est pas particulièrement perfec t onné. Tiré sur des 
chasseurs à réaction rapides, très maniables, il est la plupait 
du temps inefficace du fait de son manque de souplesse. Mais 
pour dés cibles grosses et lentes comme un avion de i igne, il est 
mortel. 

S'approvisionner en Strella n'était pas un problème. L'OLP 
en avait dans ses camps d'entraînement de Yougoslavie : il suf- 
fisait de trouver le moyen de leur faire traverser secrètement 
l'Adriatique. A l'époque, l'OLP possédait aussi un petit yacht 
âûeré près de Ban', sur la côte est de l'Italie, en face de Dubrov- 
nik. 



176 



Salameh explora les bai s louches de Hambourg jusqu'à ce 
qu'il déniche un Allemand s'y connaissait un peu en naviga- 
tion et disposé à faire n'importe quoi pour de l'argent. Il 
embaucha ensuite deux femmes qu'il rencontra dans un autre 
bar et à qui il fit miroiter une croisière dans l'Adiiatique. avec 
argent, drogue et sexe à la clef. 

Le trio allemand prit l'avion pour Rome, se rendit ensuite à 
Bari et monta à bord du bateau de l'OLP, ravitaillé en drogue, 
en alcool et en nourriture. Seules instructions: gagner une 
petite Ile au large de Dubrovmk, attendre qu'on charge des 
caisses, retourner à Bari et toucher plusieurs milliers de dol- 
lars chacun. On leur recommanda aussi de prendre du bon 
temps pendant dois ou quatre jours» de s'adonner à tous les 
plaisirs terrestres qu'ils voudraient - conseil qu'ils suivirent 
sans nul doute religieusement. 

Salameh avai t choisi des Allemands parce que s'ils étaient 
pris, les autorit s penseraient plutôt à la Fraction armée rouge 
ou à quelque autre groupe extrémiste qu'à l'OLP. Mal' 
heureusement pour eux. le Palestinien n'avait pas l'habitude 
de prendre des risques avec des amateurs une fois le travail 
accompli. Lorsque les Allemands arrivèrent avec les caisses 
contenant les missiles, les agents de l'OLP prirent livraison de 
la cargaison avec un petit bateau, emmenèrent les Allemands, 
les égorgèrent puis coulèrent le yacht à un quart de mille de la 
côte. 

Les Strella furent chargés dans une camionnette Fiat, et de 
Bari, 1' quipe de l'OLP gagna Rome via Avelino, Terra cina, 
Anzio, Ostie, évitant les grandes routes et ne roulant que de 
jour pour ne pas éveiller de soupçons. Elle entreposa les 
caisses dans un appartement où elles resteraient jusqu'à ce 
qu'on en ait besoin. 



A Beyrouth, le chef de Septembre noir, Abou Yousouf, avai t 
été immédiatement averti qu'Akbar était une taupe. Mais plu- 
tôt que de le tuer et compromettre peut-être toute l'op ration, 
il décida d'utiliser ce qu'il savai t pour détourner les Israéliens 
de la piste. Si ceux-ci savaient que l'OLP les avait pris pour 
cible, ils ignoraient comment, car Akbar n'avait qu'une 
connaissance limitée de l'opération. 

- Nous devons faire quelque chose qui incitera les israéliens 
à s'exclamer : • Ah 1 c'était donc ca », dit Yousouf à ses lieute- 
nants. 

Voilà pourquoi le 28 décembre 1972, moins de troir 



177 



semaines avant la visite à Rome de Meir, fixée au 15 janvier, 
Septembre noir mit sur pied l'attaque - alors considérée 
comme mexplicable -conire l'ambassade israélienne à Bang- 
kok, en Thaïlande. De toute évidence, l'opération avait été mai 
préparée: l'OLP avait choisi le jour où le prince Vajiralong- 
korn était désigné héritier de la couronne au Parlement, et 
l'ambassadeur israélien Rehevam Amir. ainsi que la plupart 
des diplomates étrangers, assistaient à la cérémonie. 

Le magazine Time décrivit la prise de l'ambassade de Soi 
Lang Suan (l'allée derrière le verger ) : « Sous le soleil brûlant 
de midi, deux hommes en veste de cuir escaladèrent le mur du 
jardin tandis que deux autres, en costume sombre, fran- 
chissaient la grille d'un pas nonchalant. Avant de pouvoir don- 
ner l'alarme; le garde se retrouva sous la menace de mitrail- 
lettes. Le groupe arabe terroriste Septembre noir, auteur du 
massacre de Munich, avait à nouveau frappé.» 

En effet,, mais il ne s'agissait que d'une diversion. l£ 
commando s'empara de l'ambassade, suspendit à une fenêtre 
le drapeau palestinien ven et bianc. 11 laissa le garde et tous les 
employés thaïs partir mais retint en otage six Israéliens, y 
compris Shimon Avimor, ambassadeur au Cambodge. Bientôt, 
cinq cents policiers et soldats thaïlandais cernèrent le bâti- 
ment; les terroristes jetèrent par la fenêtre des messages exi- 
geant qu'Israël libère trente-six prisonniers palestiniens, et 
menacèrent de faire seuter l'ambassade et tous ceux qui s'y 
trouvaient, eux-mêmes compris. 

Finalement, le vice-ministre thaïlandais des Affaires étran- 
gères, Chartichai Choonhaven, le maréchal Dawee Chullasa- 
pya, et l'ambassadeur d'Egypte en Thaïlande. Moustapha el 
Essaway. furent autorisés à pénétrer dans l'ambassade pour 
ouvrir des négociations. Amir, l'ambassadeur israélien, demeu- 
rait dehors, un télex installé dans un bureau proche assurant 
un contact direct avec Meir et son gouvernement à Jérusalem. 

Après une beure seulement de pourparlers, les terroristes 
acceptèrent la possibilité qui leur était offerte de quitter la 
Thaïlande s'ils relâchaient tes otages. Ils mangèrent ensuite du 
poulet au cuny arrosé de scotch, aux frais du gouvernement 
thaïlandais, et partirent à laube pour Le Caire dans un avion 
thaïlandai s en compagnie d'Essaway et de deux négociateurs 
thaïlandais de haut rang. 

Dans son compte rendu de l'événement, le Time souligna 
aussi que grâce à Essaway, ce fut « un rare exemple de coopé- 
ration ara bo- israélienne... Plus rare encore, le fait que les terro- 
ristes aient entendu raison. C'est la première fois que Sep- 
tembre noir recule. » 



178 



Les journalistes ne pouvaient naturellement pas deviner que 
c'était prévu depuis le début. Les Israéliens non plus, et à une 
exception près - Shai Kauly, alors responsable de l'antenne de 
Milan du Mossad - ils crurent qu'il s'agissait de l'opération sur 
laquelle Akbar les avait renseignés. 

Pour s'assurer que la diversion abuserait le Mossad, l'OLP 
dit à Akbar, avant le laid thaïlandais, de rester à Rome pour le 
moment mais que l'opération se déroulerait dans un pays très 
éloigné des champs de bataille habituels- Europe et Proche- 
Orient -des tenxïristes. Naturellement, le Palestinien transmit 
l'information au Mossad, de sorte que lorsque l'attaque de 
Bangkok eut lieu, le siège de Tel-Aviv fut non seulement 
convaincu que c'était l'opération en question mats aussi ravi 
qu'aucun Israélien n'ait été tué ni même blessé. 

Convaincu que Bangkok était la cible désignée depuis le 
début, Akbar prit contact avec son kaisa à Rome pour obtenir 
une autre rencontre. Les services de sécurité du Mossad étant 
méti culeux, les Palestiniens n'auraient jamais couru le risque 
de suivre Akbar à un autre rendez-vous de crainte de se faire 
repérer et d'avertir ainsi Je Mossad qu'ils étaient au courant. 
Leur principal objectif était de lui donner des informa ions 
qu'il transmettait aux Israéliens. 

Croyant l'opération terminée, Akbar réclama de l'argent. 
Puisqu'il rentrerait bientôt à Londres, son katsa lui demanda 
d'emporter le plus de documents possibles de la planque de 
1 OLP. La rencontre aurait lieu dans un petit village au sud de 
Rome mais elle commencerait de la manière habituelle - envoi 
d'Akbar dans une trattoria de la capitale - et suivrait ensuite la 
procédure normale de l'APAM. 
Ce qui ne fut pas habituel, c'est le résultat de la rencontre. 
Quand Akbar fut poussé dans la voiture du katsa et son atta- 
ché-case lancé sur la banquette avant, comme d'habitude, un 
membre des seivices de sécurité l'ouvrit. Le véhicule explosa, 
tuant Akbar, le katsa et les deux hommes de la sécurité. Le 
chauffeur survécut mais fut si grièvement blessé qu'il est 
encore aujourd'hui réduit à l'état de légume. 

Trois autres membres du Mossad suivaient dans une autre 
voiture et l'un d'eux jura plus tard qu'il avait entendu, dans 
son talkïe-walkie, Akbar s'écrier, pris de panique: «Ne 
l'ouvrez pas! ». comme s'il avait su que l'attaché case contenait 
un engin explosif. Toutefois, le Mossad ne put jamais détenni* 
ner si le Palestinien savait ou non que son attaché-case avait été 
piégé. 

Quoi qu'il en soit, les hommes de la deuxième voiture appe- 



179 



lèrent une autre équipe de sayanim locaux - avec ambulance, 
infirmi ère et médecin. Les restes des trois collègues morts et le 
chauffeur grièvement blessé furent évacués rapidement et 
ramenés plus tard en Israël. Le cadavre «alrioé d'Akbar fut 
laissé dans l'épave pour que la police italienne le retrouve. 

Il s'avéra que l'OLP commit une erreur en exécutant Akbar 
avant l'opération Meir, alors qu'elle aurait très bien pu 
attendre son retour à Londres. Certes, le Mossad aurait su qui 
l'avait tué mais cela n'aurait plus eu d'importance à ce 
moment-là. 

Pendant ce temps. Meir était arrivée en France pour la pre- 
mière étape du voyage qui la mènerait à Rome. Les pontes du 
Mossad se réjouissai'ent qu'elle n'ait pas emmené Israël Galili, 
ministre sans portefeuille avec qui elle avait une relation de 
longue date- Les deux tourtereaux se retiouvaient souvent à 
l'Académie pour leurs rendez-vous, et leur idylle divertissait 
beaucoup l'école. 



Mark Hessner *. chef de l'antenne de Rome, avait été totale- 
ment berné par la ruse de Bangkok. Mais à Milan. Shai Kauly 
restait convaincu que quelque chose clochait dans le scénario. 
C'était un homme résolu, consciencieux, avec une réputation 
méritée d'obsédé du détail. Cela se révélait parfois dangereux : 
il retarda un jour un message urgent pour qu'on puisse corri- 
ger une faute de grammaire. Mais le plus souvent, sa méticulo- 
sité constituait un atout. En l'occurrence, elle sauva la vie de 
Colda Meir. 

Kauly ne cessait de lire et de relire tous les rapports concer- 
nant Akbar et les activités de l'OLP Kées au Palestinien. Il lut 
semblait abeiTant que l'attaque de Bangkok soit l'opération 
dont Akbar avait parlé : pourquoi aurait-elle nécessité de faire 
passer du matériel en Italie? Après l'exécution du Palestinien, 
lessoupçonsde Kauly grandirent. Pourquoi l'OLP l'auraù-elle 
tué, si ce n'est parce qu'elle savait que c'était un agent israé- 
lien? Et si elle le savait, l'opération de Bangkok était un leurre, 
raisonnait Kauly. 

Il n'avait toutefois rien de solide pour continuer. Le Mossad 
rendait le katsa de Londres responsable de l'attentat, en 
arguant que lorsqu'il avait demandé à Akbar de rapporter des 
documente, il ne lui avait pas expliqué comment procéder 
pour ne pas se faire prendre. 

Quant à Hessner, son animosi'té personnelle envers Kauly 

» Voir duqine 4. 



180 



constituerait une cause sérieuse de complication dans le dérou- 
lement des événements. Lorsque Hessner était élève à l'Acadé- 
mie, il avait été pris plusi eurs fois à mentir sur ce qu'il faisait - 
notamment par Kauly, son instructeur à l'époque - alors qu'il 
était suivi à son insu. Au Heu de remplir sa mission, Hessner 
était rentré tout droit chez lui et avait donné à Kauly un rap- 
port complètement différent de ce qui s'était passé en réalité. 
Qu'il n'ait pas été renvoyé signifiait qu'il avait un «cheval » 
influent dans la maison, mais il n'avait jamais pardonné à 
Kauly de l'avoir pris en faute, et Kauly ne l'avai t jamais consi- 
déré comme un professionnel. 



Comme cela se produit souvent dans ce genre de situation, 
c'est un élément extérieur inattendu qui fit progresser Kauly 
de manière décisive. Une femme de Bruxelles parlant plu- 
sieurs langues et possédant de multiples talents tenait Un 
appartement à la disposition de combattants de l'OLP cher- 
chant un havre temporaire dans leur guerre incessante contre 
Israël. Tapineuse de luxe, c'était une compagne de jeu pleine 
d'imagination pour les membres de l'OLP. Le Mossad ayant 
installé des micros dans son appartement, les enregistrements 
des éhats de la jeune femme et de ses amis à divers stades de 
l'extase amoureuse étaient devenus la distraction préférée des 
chefs des services isiaéliens dans le monde entier. On disait 
qu'elle était capable de gémir en six langues au moins. 

Ouelques jours avant l'arrivée de Golda Meir à Rome, 
quelqu'un - Kauly pensa qu'il s'agissait de Salameh mais n'en 
fut jamais sûr - dans l'appartement de Bruxelles dit à la 
femme qu'il devait téléphoner à Romer Puis fl ordonna à la 
peisonne qui prit la communication de « vider l'appartement 
et d'emporter les quatorze gâteaux ». Normalement, un coup 
de téléphone à Rome n'aurait pas particulièrement retenu 
l'attention, mais avec l'arrivée prochaine de Golda Meir, et les 
soupçons que nourrissait déjà Kauly, il n'en fallait pas plus 
pour provoquer une réaction. 

Né en Allemagne, Kauly mesurait seulement un mètre 
soixante-cinq, il avait un visage anguleux, des cheveux châ- 
tains, le teint clair. Personnalité effacée, il n'essayait pas 
d'impressionner ses supérieurs, et c'était pour cette raison qu'il 
se trouvait à Milan, antenne peu importante, alors que Hessner 
dirigeait celle de Rome. 

Quand Kauly entendit l'enregistrement de Bruxelles, il télé- 
phona aussi tôt à un ami agent de liaison, qui appela lui-même 



181 



son ami des serv ices de renseignements italiens, Vito Michèle, 
et dît qu'il lui fallait d'urgence l'adresse correspondant à un 
numéro de téléphone, (Kauly appartenant au Tsomet - recru- 
tement - il était enregistré comme attaché et ne voulait donc 
pas révéler sa qualité de katsa aux services secrets locaux. Pas 
question de téléphoner directement à Michèle.) 

Michèle répondit qu'il ne pouvait satisfaire la requête sans 
l'autorisati on de son patron, Amburgo Vivani, et l'agent de liai- 
son dit qu'il appellerait Vivani - ce qu'il fit. Par quels canaux 
les services italiens passaient pour obtenir l'information, cela 
n'intéressait pas Kauly. Il savait seulement que l'homme de 
1 appartement de Rome avait reçu l'ordre de partir le lende- 
main, ce qui leur laiacait très peu de temps pour retrouver 
l'adresse et déterminer si elle avait quoi que ce soit à voir avec 
une opération de l'OLP. 

Vivani réussit à obtenir l'adresse mais, chose incroyable, 
l'officier de liaison à Rome, au lieu de transmettre l'informa- 
tion à Kauly, l'envoya à l'antenne de Rome, qui îgno rait tout de 
son importance - et du conflit Kauly-Hessner- et qui la garda 
dans un tiroir jusqu'au lendemain. Finalement, Kauly retrouva 
l'adresse lui-même et téléphona à l'antenne de Rome en leur 
demandant de se rendre directement à l'appartement parce 
que cela pouvait avoir un rapport avec la visite de Meir. A ce 
stade, Kauly n'avait encore aucune certitude mais il était per- 
suadé qu'il allait se produire un événement capital. 

Lorsque le Mossad retrouva l'appartement, il était vide, mais 
une fouille permit de mettre la main sur une preuve impor- 
tante: un morceau de papier déchiré montrant l'arrière d'un 
missile Strella et plusieurs mots russes expliquant le méca- 
nisme. 

Kauly était à présent survolté. Moins de deux jours pleins 
avant l'arrivée du Premier ministre, il savait que Rome grouil- 
lait d'agents de l'OLP, qu'une opération était en cours, que les 
Palestiniens avaient des missiles, el que Meir arriverait bientôt. 
Mais de ce dernier point seulement il était ab solument sûr. 

En conséquence, on avisa Golda Meir qu'elle courait un 
risque mais elle répondit au patron du Mossad : «Je rencontre 
rai le pape. Vous et vos gars, faites en sorte que j'atterrisse sans 
problème. » 

Kauly alla alors trouver liessner pour savoir s'ils devaient 
ou non mettre dans le coup les services italiens. Hessner 
remercia Kauly de son aide mais ajouta : « Ton antenne, c'est 
Milan. Ici, c'est Rome. » El il lui enjoignit départir. En sa qua- 
lité de chef de l'antenne de Rome, Hessner était auto- 



182 



matiquement chargé de la direction des opérations. Si l'un de 
ses supérieurs en Israël voulait la lui prendre, il devait venir à 
l'antenne de Rome. Ce n'est pas ce qui se produisit. 
Aujourd'hui, c'est probablement ce qui arriverait 

Mais Kauly se souciait plus de la sécurité du Premier 
ministre que d'un différend en matière de juridiction. 1] répli- 
qua à Hessner d'aller se faire voir. « Je reste », dit-il avec déter- 
mination. Furieux, Hessner se plaignit au siège que Kauly 
semait la confusion dans le système de commandement. Tel- 
Aviv ordonna alors à Kauly d'abandonner l'affaire et de 
retourner illico à Milan. 

Kauly ne quitta pas Rome. Il avait avec lui deux de ses fcer- 
sas de MUaa- ce qui laissai t son antenne déserte - et il pr»mit 
à Hessner qu'ils se contenteraient de fureter un peu sans gêner 
personne. Hessner n'était pas trop content de cela non plus, 
mats, ayant affirmé son autorité, il ordonna à tout son person- 
nel de se rendre à l'aéroport et de ratisser les environs pour 
tenter de trouver la piste des terroristes. Mats supposant que le 
Mossad en savait peut-être plus sur leurs plans que ce n'était le 
cas en réalité, les Palestiniens avaient pris la précaution sup- 
plémentaire de s'installer pour la nuit dans le secteur de la 
plage, campant dans leurs véhicules. La visite, la veille de 
l'arrivée de Golda Meir, de tous les hôtels et pensions de Lido 
di Ostia et des alentours, ainsi que de tous les endroits fréquen- 
tés par des membres de l'OLP, ne donna rien. 

Connaissant la portée des missiles, le Mossad savait au moins 
quel secteur fouiller avant l'atterrissage de l'avion, Ce sectettr 
était toutefois immense - huit kilomètres de large sur vingt de 
long -ei la décision stupide de Hessner de ne pas prévenir la 
police locale d'un problème potentiel n'arrangea rien. Les 
Strella peuvent être déclenchés à distance. Lorsque la cible 
entre dans le rayon d'action du missile, une impulsion élec- 
trique met en marche un émetteur de signaux; une fois lancé, 
le missile cherche lui-même sa cible. Les terroristes auraient 
des renseignements horaires sur l'avion de Meir puisqu'ils 
seraient informes par leurs agente de l'heure exacte à laquelle 
il quitterait Paris, et de l'heure prévue pour l'atterrissage, Ce 
serait en outre un vol El Al - le seul attenduà cette heure de la 
journée. 

A l'époque, les dirigeants d'Ahtaha eux-mêmes disaient de 
l'aéroport leonardo da Vinci de Fiumicino qu'il était «le pire 
au monde ». Bondes, les avions étaient presque toujours en 
retard, parfois de plus de ttttis heures, parce que l'aéroport 
n'avait que deux pistes pour accueillir jusqu'à cinq cents appa- 
reils par jour en période de pointe. 

183 



Bien entendu, le jet du Premier ministre serait prioritaire, 
mais la confusion régnant à l'aéroport n'aidait pas les 
agents du Mossad courant çà et là pour trouver un groupe 
de terroristes et leurs missiles. Les Palestiniens pouvaient 
être n'importe où: dans l'aéroport même, dans les hangars 
proches, ou dans les champs voisins. 

Es patrouillant de son côté dans l'aéroport, Kauly tomba sur 
un katsa de l'antenne de Rome et lui demanda où étaient les 
agents de liaison du Mossad. (C'étaient eux et non les katsas 
eux-mêmes qui, en cas de besoin, préviendraient la pohee ita- 
lienne.) 

- Quels agents de liaison? fit l'homme. 

- Tu veux dire qu'il n'y en a pas? s'exclama Kauly, inter- 
loqué. 

- Non. 

Kauly appela aussitôt l'officier de liaison de Rome, lui 
demanda de téléphoner à Vivani et de lui expliquer ce qui se 
casait 

- Tire toutes les ficelles qu'il faudra. Il nous faur absolument 
des renforts» ici. 

Les terroristes étaient probablement installés en dehors du 
périmètre de l'aéroport - assez près pour que l'avion de Meir 
soit à portée de missile - car il y avait très peu de bons endroits 
où se cacher dans l'aéroport même. Les Israéliens fouillèrent 
cependant partout, et fui ent bientôt rejoints par Adaglio Main', 
du contre-espionnage italien. 

Malti ignorait totalement que l'endroit fourmillait d'agents 
du Mossad. 11 était venu simplement à cause d'un* tuyau » de 
l'officier de liaison de Rome le préveoant, sur la foi d'informa- 
tions sûres, que l'OLP avait l'intention d'abattre l'avi on de Meir 
au-dessus de l'aéroport avec des missiles de fabrication sovié- 
tique - ce qui ne manquerait pas de mettre les Italiens dans 
l'embarras. {II avait d'abord fallu faire approuver le message 
par le service Liaison de Tel-Aviv avant de le transmettre aux 
Italiens.) 

A ce stade, les terroristes s'étaient scindés en deux groupes. 
Le premier, muni de quatre m issiles, s'installa au sud de l'aéro- 
port; le second, armé de huit autres Strella, au nord. Le fait 
qu'on ne put expliquer, après l'opération, la disparition de 
deux des quatorze «gâteaux * devait s'avérer imponant par la 
suite. Mais pour le moment, le groupe Nord installait deux 
munies dans un champ, près de la camionnette Fiat 



184 



Un membre des services de sécurité du Mossad inspecautt 1 e 
secteur ne tarda toutefois pas à les repérer. Il cria. Les Palesti- 
meos ouvrirent le feu. Les policiers italiens accoururent et 
l'homme du Mossad - qui ne les attendait pas puisque c'était 
Kauly qui les avait prévenus- prit la fuite. Dans la confusion, 
un des terroristes essaya de s'échapper mais les officiers du 
Mossad qui avaient observé la scène le rattrapèrent, le ligo- 
tèrent, le jetèrent dans une voiture et l'emmenèrent dans un 
hangar. 

Roué de coups, le Palestinien avoua que son organisation 
avait l'intention de tuer Golda Meir et lança d'un ton de défi : 

- Vous ne pouvez rien faire! 

- On ne peut rien faire? répliqua un Israélien. Mais on te 
tient toi! 

Et le tabassage reprit. Entre-temps, Kauly avait entendu sur 
son talWe-w^lkie qu'on avait fait un prisonnier, Il se précipita 
au hangar. Ses collègues lui montrèrent le terroriste qu'ils 
avaient capturé et précisèrent que les Italiens en avaient pincé 
d'autres, avec neuf ou dix missiles. 

Kauly gardait en mémoire le coup de téléphone de Bruxelles 
au sujet des « quatorze gâteaux ». Non seulement le Mossad 
avait toujours un problème, mais il ne restât qu'une demi- 
heure avant l'arrivée de l'avion. Il devait y avoir d'autres mis- 
siles, mais où? 

Kauly jeta de l'eau sur le prisonnier inconscient 

- C'est fini pour toi, lu dit-il Vous avez raté votre coup, 
cette fois. Elle atterrit dans quatre minutes. Vous n'y pouvez 
rien. 

- Il est mort, votre Premier ministre I cria le terroriste aux 
Israéliens. Vous ne nous avez pas tous pris. 

les pires craintes de Kauly se trouvèrent confirmées: il y 
avait quelque part un missile russe sur lequel était inscrit le 
nom de Golda Mer'r. 

Un homme de la sécurité assomma alors le Palestinien. 
Lorsqu'on l'avait capturé, il portait sur lui un engin explosif 
appelé « Betty la sauteuse », souvent utilisé par les terroristes. 
On le plante dans le soi comme une mine mais il est relié à un 
peut piquet par une ficelle attachée à la goupille. Les Israéliens 
placèrent l'engin près du prisonnier, mirent une ficelle plus 
longue, sortirent du hangar et tirèrent sur la ficelle, réduisant 
l'homme en miettes. 

La tension était incroyable. Kauly appela H«ssner avec son 
lalkic-walkie et lui demanda d'ordonner par radio au pilote de 
Mctr de retarder l'atterrissage On ne sait si Hessner le fit ou 



185 



non. Ce qu'on sait, c'est qu'un a^ent du Mossad patrouillant en 
voiture le long d'une route remarqua quelque chose de bizarre 
en passant pour la troisième fois devant une baraque de restau- 
ration : trois tuyaux émergeaient du toit mais un seul fuirait 
Les terroristes s'étaient débarrassés du marchand, avaient 
percé deux trous par lesquels Us avaient fait passer les Strella. 
Le plan était le suivant : quand l'avion de Meir serait assez près 
et que le missile commencerait à émettre son signal sonore, iî 
suffirait aux terroristes d'appuyer sur (a détente, et quinze 
secondes plus tard, l'avion serait détruit. 

Sans perdre un instant, l'homme du Mossad fit demi-tour, 
lança sa voiture droit sur la baraque, la renversa, coinçant les 
deux terroristes dessous. Il descendit, vérifia qu'il y avait bien 
deux missiles - et que les Palestiniens étaient pris au piège. 
Voyant alors des voitures de police foncer vers lui. il remonta 
dans la sienne et fila en direction de Rome. Dès qu'il eut pré- 
venu ses collègues du Mossad, tous disparurent du secteur 
comme s'ils n'y avaient jamais mis les pieds. 

La police italienne arrêta cinq membres de Septembre noir. 
Mais, fait étrange si l'on considère qu'ils avaient été pris en fla- 
grant délit alors qu'ils tentaient d'aaossiner Oolda Meir, ils 
furent relâchés quelques mois plus tard et expédiés par avion 
en Libye- 



10 

CARLOS 



Le 21 février 1973, les Israéliens envoyèrent deux chasseurs 
à réaction Phantom contre un Boeing 727 des Libyan Arab Air- 
hnes dont la destination était Le Caire mais qui s'était écarté de 
sa route. Ils l'abattirent, tuant cent cinq des cent onze per- 
sonnes à bord. Le drame se produisit douze heures après qu'un 
commando israélien eut opéré un raid audacieux sur Bey- 
routh, détruisant diverses installations de l'OLP, sempatant 
d'un nombre considérable de documents et l iquidant plusi eurs 
dirigeants palestiniens, notamment Abou Yousouf, le chef de 
Septembre noir, et sa enune. 

La destruction de l'avion civil fut une erreur tragique. A 
l'époque, on avait menacé Israël de lancer sur Tel-Aviv un 
avion rempli de bombes. Le Boeing se dirigeait droit vers Tune 
des principales bases militaires du Sinai, et letat-mapr de 
l'armée de l'air ne pouvant être joint, ce fut un capitaine qui 
prit la décision de faire abattre l'appareil. 

Six années s'écouleraient avant que le Mossad ne prenne 
finalement sa revanche sur le Prince Rouge, mais la vendetta 
personnelle de Golda Meir contre Septembre noir changea 
radicalement le rôle de l'Insnrui. L'OLP devint la parue la plus 
Importante des activités du Mossad - chose aé&sie puisqu'on 
accordait moins d'attention à d'autres ennemis, comme la 
Syrie et i'Êgypte, qui criaient àia guerre et qui en fait la prépa- 
raient. Anouar al-Sadate avait mis sur pied dans toute l'Egypte 
des organisations appelées « Comités de guerre ». Maïs le Mos- 
sad consacrait presque tout son temps et ses ressources à pour- 
chasser les terroristes de Septembre noir. 

Le 6 octobre 1973, quelques mois après l'épisode des Strella, 
le général Eliahu Zeira, chef des services de renseignements de 



187 



l'armée israélienne, tenait une conférence de presse à Tel- 
Aviv : «Il n'y aura pas de guerre. » En pleine conférence, un 
major entra dans ta salle et remit un télégramme au général. 
Zeira le lut, partit aussitôt sans dire un mot 

Les Égyptiens et les Syriens avaient attaqué, la guerre du 
Kippour avait commencé, faisant dàs le premier jour cmq 
cents morts et plus de mille blessés dans les rangs israéliens. 
Quelques jours plus tard, Israël se ressaisit ei commença à 
repousser les envahisseurs, mais la guerre altéra à jamais - 
pour Israël lui-même comme pour les autres -l'image de force 
invincible qu'il avait auparavant. 

Golda Meir était toujours en vie, grâce au Mossad, ma ts une 
des conséquences de cette guerre fut sa déoûsk» du poste de 
Premier ministre le 10 avril 1974. 

Quant à Sbaï Kauly, il savait qu'il y avait deux missiles 
Strella qu'on n'avait pas retrouvés après la tentative d'assassi- 
nat de Meir. Toutefois, la menace imrnêdiate était écartée, il 
était de retour à Milan, et la guerre prit bientôt le pas sur tous 
les autres problèmes. 

Après l'incident de l'aéroport, les policiers italiens avaient 
été très embarrassés : on avait essayé d'assassiner sous leur nez 
un personnage politique important et ils n'avaient rien fait, 
sinon arriver en retard et ramasser les morceaux que le Mos- 
sad avait Uùcés derrière lui. Les semées de renseignements 
italiens n'avaient absolument pas soupçonné l'existence d'un 
plan pour tuer Meir. Si l'opinion ne savait rien de l'affaire, cer- 
tains membres du monde du renseignement étaient au cou- 
rant. Et les Italiens demandèrent aux Israéliens de ne pas 
divulguer les détails. 

Le Mossad estimai t qu'en aidant les autres à se« couvrir », il 
retirait un certain avantage. Il était donc toujours disposé à 
laisser quelqu'un sauver la face - tant que ce quelqu'un savait 
que, pour le Mossad, il élaù quand même un beau crétin. 

La LAP. ou Lohamah Pùehlagit, service de guerre psycho- 
logique du Mossad fut donc chargée de metire au point une 
histoire pour tirer les Italiens d'embarras. A l'époque, la situa- 
tion entre Israël et l'Egypte était extrêmement tendue, mais le 
Mossad était tellement occupé par la recherche des membres 
de Septembre noir qu'il n'avai t pas remarqué les signes indi- 
quant qu'une guerre était en préparation. Avec trente-cinq ou 
quarante katsas seulement opérant dans le monde à n'importe 
quel moment,, se concentrer sur les activités de l'OLP - qiu, 
elle, possédait des milliers d'hommes dan s ses diverses factions 
- pouvait occuper tout le service et provoquer de graves 

188 



lacunes dans la surveillance d'autres ennemis importants 
d'Israël. 

Quoi qu'il en soit, la LAP concocte une fable que les I liens 
pourraient publier mais informa en même temps les servies 
de renseignements britanniques, français et américains de ce 
qui s'était réellement passé. Il y a dans le monde de l'espion- 
nage une règle dite « règle du tiers » : si, par exemple, le Mos- 
sad transmet des informations à la CIA parce qu'il entretient 
avec l'agence de bonnes relations de travail, celle-ci ne peut 
communiquer ces informations à un tiers parce qu'elles pro- 
viennent d'un aune service de renseignements. Naturellement, 
on peut tourner cette règle en paraphrasant ces ioformaiions 
avant de les transmettre. 

A l'époque de l'incident de l'aéroport, I e Mossad fournissai t 
fréquemment à la CIA des listes de matériel militaire sovié- 
lique envoyé à l'Egypte et à la Syrie, y compris les numéros de 
série des armes. L'objectif était double: donner une bonne 
image du Mossad, capable de recueillir de telles informations, 
et démontrer la constitution d'un arsenal dans la région. Cela 
aiderait la CIA à convaincre le gouvernement américain 
d'accroître son soutien à Israël. L'agence ne pouvai t révéler au 
Congrès d'où elle tenait ces infoimations, qui confirmaient tou- 
tefois celles que donnait le lobby jui£ 

Les Américains considéraient déjà le Libyen Muammar ai- 
Kadhafi comme un fou dangereux, et au milieu des années 
1970. le monde entier fut secoué par l'apparition, un peu par- 
tout de groupuscules révolutionnaires terroristes : Action 
directe en France, la Bande Baader-Meinhof en Allemagne, 
1 Armée rouge japonaise, les Brigades rouges italiennes (qui 
assassinèrent le président du Conseil Aldo Moro en 1978), 
l'ETA basque (qui revendiqua la mort de CaiTero Blanco, pré- 
sident du gouvernement espagnol, en 1973), et plusieurs orga- 
nisations palestiniennes distinctes. Même aux Etats-Unis, il y 
avait les Weaihennen et l'Armée symbionèse de libération - 
qui enleva en 1974 l'héritière Patricia Hearst. 

Dans ce monde agité, un grand nombre de synagogues et 
d'institutions juives d'Europe firent l'objet d'attentats à la 
bombe, et le Mossad jugea le moment bien choisi pour accuser 
les Égyptiens et les Libyens des événements d'Italie, même s'ils 
n'y étaient absolument pour rien. 

Le Mossad obtint la liste des missiles Strella que les Italiens 
avai ent saisis. Il n'y en avait toujours que douze, mais il ne se 
préoccuperait des deux missiles manquants que plus tard. Les 
numéros de série des Strella fiu ent ajoutés auxtifes d'armes 



189 



livrées à l'Êgypte par les Russes, bien que le Mossad eût appris 
en interrogeant les terroristes que ces missiles particuliers 
venaient de Yougoslavie. 

Selon l'histoire inventée par la LAP pour l'opinion publique 
italienne, les terroristes, qui avaient obtenu leurs armes de la 
Libye, avaient quitté Beyrouth en voiture fin décembre 1972 
avec les Strella, étaient arrivés en Italie par férry-boat et 
s'étaient rendus à Rome, d'où ils devaient ensuite gagner 
Vienne pour s'en prendre à une cible juive. La raison de ce 
détour, expliqua t-on, c'est qu'il est plus facile de passer d'un 
pays occidental à un autre que de franchir la frontière en 
venant d'un pays communiste Les terroristes, «officielle- 
ment » arrêtés le 26 janvier 1973 par la police italienne pour 
transport d'explosifs, étaient détenus au secret depuis leur ten- 
tative manquée à l'aéroport tandis que la LAP mettait son scé- 
nario au point Chose ahurissante, la police italienne libéra 
alors les Palestiniens - deux d'abord puis trois autres ensuite. 

Pendant ce temps, les militaires américains introduisaient 
dans leurs ordinateurs toutes les ïnfbnraauons fournies par le 
Mossad. Lorsque les Italiens finirent par annoncer, le 26 jan- 
vier, qu'ils avaient arrêté les terroristes et saisi les armes, eux 
aussi livrèrent les numéros de série des Strella à la CIA, qui les 
transmit à son tour aux services de renseignements de l'armée 
américaine. Lorsque les numéros de série furent comparés à 
ceux que le Mossad avait donnés d'armes fournies à l'Egypte et 
à la Libye par l'Union soviétique, l'ordinateur indiqua que 
c'étaient les mêmes. Les Américains furent désormais convain- 
cus que les Russes avaient approvisionné l'Egypte, qui avait 
elle-même livré les missiles à Kadhafi, qui avait armé les terro- 
ristes - preuve supplémentaire que le dirigeant libyen était 
exactement ce que les États-Unis pensaient de lui. Seul le Mos- 
sad savait la vérité. 

La principale raison pour laquelle les Italiens relâchèrent les 
terroristes, c'est qu'ils craignaient que l'affaire ne passe en 
jugement et que la vérité éclate : les services italiens avaient 
failli laisser un groupe de terroristes assassiner un dirigeant de 
stature mondiale. Enorme scandale. 



Le Mossad se préoccupait toujours des deux missiles man- 
quants mais les Italiens étaient satisfaits, puisqu'on avait dissi- 
mulé leur bévue, et les Américains pensaient que Kadhafi était 
derrière toute l'affaire. 

Pendant que les terroristes étaient encore en prison, des 



190 



membres de la Shaback les avaient interrogés et avaient décou- 
vert qu'Ali Hassan Sakmeh, le Prince Rouge, était effective- 
ment mêlé à l'affaire. Le Mossad voulait plus que jamais mettre 
la main sur lui. 

La police ital ienne avait autorisé la Shaback à interroger les 
Palestiniens à Rome. Selon toute probabilité, une équipe de 
deux membres delà Shaback fut introduite dans une pièce où 
un prisonnier était assis sur une chaise, les mains attachées 
derrière le dos par des menottes, les jambes entravées elles 
aussi, avec une chaîne les reliant aux poignets. La première 
chose que firent les agente de la Shaback, c'est de demander 
aux policiers italiens de sortir. « C'est une pièce israélienne, 
maintenant. Nous serons responsables du prisonnier. » Le 
Palestinien fut certainement terrifié : il était venu en Europe 
pour éviter de finir aux mains des Israéliens. 

Après avoir refermé la porte, les officiers de la Shaback 
dirent en arabe quelque chose comme : c Nous sommes tes 
amis du Moukhabarai (terme par lequel les Arabes désignent 
le Renseignement en général De fait, un grand nombre de SR 
arabes portent ce nom). 

Ils voulaient s'assurer que le prisonnier savait exactement à 
qui il avait a Sbire et quelle était sa situation. Ensuite, ils lui 
itèrent sans doute ses menâtes ordinaires et les remplacerait 
par le modèle beaucoup plus barbare qu'ils affectionnent. En 
matière plastique, ces menottes ressemblent aux attaches utili- 
sées pour fixer les étiquettes sur les valises, mais sont beau- 
coup plus solides et munies de petites lames de rasoir sur les 
fermoirs. A la différence des menottes ordinairesj qui laissent 
un peu de place pour bouger le poignet, elles serrent fort, 
coupent la circulation sanguine et causent une très vive dou- 
leur. 

Après lui avoir passé leurs menottes tout en commentant 
négligemment son triste son, ils lui mirent sans doute un sac 
de jute sur la tête. Puis ilsouvrireot sa braguette, sortirent son 
pénis et lui demandèrent d'un ton moqueur : 

- Tu te sens à l'aise, maintenant? On peut commencer à par- 
ler? 

A ce stade, il ne fallait pas attendre longtemps pour que le 
prisonnier craque. En l'occurrence, les hommes de la Shaback 
ne savaient malheureusement pas qu'il serait libéré si vite et 
lui posèrent donc un grand nombre de questions sur Salameh. 
Un si grand nombre qu'après leur libération, le Prince Rouge 
ne tarda pas à apprendre qu'il était la cible rf 1 du Mossad. 



191 



A l'époque. Septembre noir maintenait une très forte pres- 
sion : lettres piégées, attentats à la bombe et à la grenade dans 
toute l'Europe. Si le Mossad voulait à tout prix liquider Sala- 
meh, les dirigeants de l'organisation à Beyrouth tenaient tout 
autant à le sauver ei lui recommandèrent de se mettre au vert 
un marnent. 

Abou Yousouf , chef de Septembre noir - qui serait tué quel- 
ques semaines plus lord par un commando israélien pendant le 
raid du 20 février Î973 contre son quartier général de Bey- 
routh - décida alors qu'il fallait remplacer Salameh, au moins 
temporairement, à la tête des opérations européennes. Le choix 
se porta sur Mohammed Boudia, d'origine algérienne, et bien 
connu des milieux chics parisiens. Ce dernier constitua sa 
propre cellule, à laquelle il donna son nom r « cellule Boudia » 

L'idée de Boudia était de coordonner tous les groupes terro- 
ristes opérant en Europe en une seule armée clandestine. Il 
peimit aux membres de divers groupes de s'entraîner au Liban 
et, quasiment du jour au lendemain, créa une grande organisa- 
tion Krroriste, une sorte de bureau central pour toutes les fac- 
tions. L'idée était bonne en théorie; le problème, c'était que les 
organisations de l'OLP étalent d'un nationalisme extrême alors 
que la plupail des autres groupes étaient marxistes, et mar- 
xisme et islam ne vont pas ensemble. 

Boudia avait son propre agent de liaison faisnt la navette 
entre Paris et Beyrouth, un Palestinien nommé Moukharbel. 
Lors du raid israélien contre le quartier générai de Septembre 
noir, le dossier de Moukharbel, avec sa photo, fit partie des 
nombreux documents saisis et emportés à Tel-Aviv, 

Entrée en scène d'Oren Riff, koîsa du Mossad La situation 
était explosive, on n'avait pas le temps de monter les coups 
avec la piudence habituelle. Et Riff. qui parlait arabe, fut 
chargé en juin 1973 de faire une tentative directe de recrute- 
ment sur MoukharbeL c'est-à-dire de lui proposer carrément 
un marché. (Cette technique présente des avantages; elle 
débouche quelquefois sur un recrutement; si elle échoue, elle 
peut suffisamment eflïayer la cible pour la faire renoncer à 
travailler pour Vautre «amp - ou alors elle conduit à une exé- 
cution pure et simple, comme ce fut le cas pour Meshad, ie 
physicien égyptien *,) 

Descendu dans un grand hôtel de Londres, Moukliarbel fut 
filé pendant un jour et demi' et son hôtel surveillé. Riff devai t se 
présenter à sa porte peu après qu'il serait rentré de sa prome- 

• Voir Pml tlgu t. 



192 



oade. On avait déjà fouillé sa chambie : pasd'aime cachée, pas 
d'autre occupant. Dans l'ascenseur, un homme Heurta le Pales- 
tinien « par mégarde », le palpa rapidement pour vérifier qu'il 
ne portait pas d'arme non plus sur lui. Moukharbel apparte- 
nait à l'OLP et était à ce titre jugé extrêmement dangereux, 
mais, ayant pris toutes les précautions que permettai ent les cir- 
constances. Riff attendit que l'homme pénètre dans sa 
chambre et s'approcha de la potte. 

L'Israélien entra, récita rapidement le contenu du dossier de 
Moukharbel au quartier général de Septembre noir et ajouta : 

- J'appartiens aux services israéliens, nous sommes prêts à 
vous payer cher. Nous voulons que vous travailliez pour nous. 

Homme séduisant distingué, à la garde-robe coûteuse, 
Moukharbel regarda Riff droit dans les yeux, sourit d'une 
oreille à l'autre et répondit : 

- Vous en avez mis, du temps. 

Les deux hommes eurent un entretien de quelques minutes 
et convinrent d'une autre rencontre plus formelle avec des 
mesures de sécurité adéquates. Ce n'était pas tant l'argent qui 
intéressait Moukharbel - encore qu'il en voulût aussi - mais 
une double « couverture », afin d'être à l'abri quoi qu'il arrive à 
l'un ou l'autre camp. Il s'agissait de sa propre survie, et si en 
plus les deux camps le payaient, tant mieux. 

Le Palestinien donna tout de suite à Riff les adresses de Bou- 
dia. Celui-ci aimait les femmes, il avait plusieurs maîtresses à 
Paris. Se sachant visé, il utilisait les appartement» de ces 
femmes comme planques, dormant chaque nuit dans un 
endroit différent. Moukharbel, qui devait rester en contact per- 
manent avec lui, connaissait toutefois ces adresses. Une fois 
que Riff les eut transmises à la Metsada, les Israéliens se 
mirent à filer Boudia. Bs apprirent rapidement qu'il transférait 
de l'argent sur le compte d'un Vénézuélien nommé Ilitch 
Ramirez Sanchez, issu d'une famille riche, ayant fait des 
études à Londres etâ Moscou, vivant à Paris et travaillant par- 
fois pour l'OLP. 

La Metsada ne tarda pas à découvrir que Boudia était un 
homme prudent. La première chose qu'un SR recherche en 
pareil cas, c'est une constante - une chose que la cible fait 
régulièrement. Dans ce métier, on n'agit pas sur une impul- 
sion : « Il est là, tuons-lel » Cela ne se fait pas. Il faut tout pré- 
voir pour éviter des complications. La constante, pour Boudia, 
c'était la Renault 16 bleue avec laquelle il circulait partout. Il 
avait aussi un appartement rue des Fossés-Saint-Bernard où il 
se rendait plus fréquemment qu'à ses autres adresses» 



193 



Cependant, Boudia ne montait jamais dans sa voiture sans 
ouvrir le «pot. regarder sous le châssis et dans le coffre, ins- 
pecter le tuyau d'échappement à la recherche d'explosifs, La 
Metsada décida donc de placer une mine à pression dans te 
siège de la Renault. Mais, pour que les Français ne soup- 
çonnent pas le Mossad, on donna délibérémert à l 'engin 
l'allure d'une bombe artisanale, bourrée de bouloas et de fer- 
raille, La bombe fut équipée d'une épaisse plaque métallique 
par-dessous, de manière qu'elle explose vers le haut, non vers 
le bas, quand une pression serait exercée. 

Le 26 juin 1973, Boudia quitta l'immeuble, se livia aux vérifi- 
cations habituelles, ouvrit la portière, s'assit. Au moment où il 
refermait la portière, l'engin sauta, le tuant sur le coup. 
L'explosion fut si forte qu'un grand nombre de boulons traver- 
sèrent son corps et criblèrent le plafond de la voiture. 

La police française, qui connaissait les liens de Boudia avec 
des groupes terroristes, crut à l'explosion accidentelle d'un 
engin quil transportai t - conclusion souvent avancée par 
divers services de police faute d'autre explication. 

Même sans en avoir de preuve directe. Septembre noir savait 
que c'était le Mossad qui avai t liqui dé Boudia. Il décida l'exé- 
cution immédiate d'un Israélien en représailles. Un étudiant 
palestinien à l'UCLA, en Californie, reçut l'ordre de se procurer 
une arme et de se rendre à l'ambassade israélienne à Washing- 
ton. Une personne totalement inconnue, raisonnait Septembre 
noir, aurait plus de chances de frapper et de s'enfuir que 
quelqu'un déjà lié à un groupe terroriste et peut-être déjà filé 
par les SR américains. C'est ainsi que le V juillet 1973, unjeune 
homme non identi fié s'approcha du colonel Yosef Alon, attaché 
adjoint à l'ambassade, et l'abattit dans la rue avant de prendre la 
fuite. Le meurtrier ne fut jamais retrouvé. Le Mossad ne décou- 
vrit que plus tard le rapport avec l'opération Boudia dans des 
documents saisis après la guerre du Kippour. 

Après l'assassinat de Boudia, Moukharbel informa Riff que 
Septembre noir avait confié au Vénézuélien Saocbez les opéra- 
tions européennes. Le Mossad savait peu de choses sur lui mais 
découvrit rapidement qu'un de ses pseudonymes préférés était 
Carlos Ramirez- ou, par la suite, simplement Carlos. Il ne tar 
derait pas à devenir l'un des hommes les plus célèbres et les 
plus craints au monde. 



Ali Hassan Salameh, qui n'était pas stupide non plus, 
s'occupait activement de renforcer sa sécurité personnelle. 11 



194 



voulait à la fois échapper au Mossad et ternir l'image d'Israël, 
l! demanda donc à des volontaires de se faire recruter par les 
SR israéliens en passant par deux ambassades différentes. La 
tâche de ces hommes consisterait à fournir aux Israéliens une 
série de dates et de lieux rendant compte des déplacements de 
Salameh. Pas de ses déplacements véritables, bien sûr. mais de 
ceux auxquels il voulait qu'ils croient. Cette intox conduisit 
ment le Mossad dans une petite ville de Norvège nom- 
mée Lillehammer, à cent cinquante kilomètres eeviron au 
nord d'Oslo, où un serveur de restaurant présentait une res- 
semblance inouïe - et pour lui fatale - avec le Prince Rouge. 

Mike Harari, chef de la Metsada, était charge de la liquida- 
tion de Salameh. Celui-ci fit en sorte que cenair.s de ses 
hommes parlent au serveur - <jue les Israéliens surveillaient à 
son insu - et confirment ainsi ce que pensait le Mossad. Le 
21 juillet 1973, le Mossad exécuta l'innocent serveur. Trois per- 
sonnes furent arrêtées et emprisonnées. L'une d'elles, David 
Arbel *, parla beaucoup et «l'affaire de Lillehammer» devint 
le plus gros scandale, peut-être, de l'histoire du Mossad. 

A Pans, Carlos prenait le relais. Les ilieux uropéeos du 
Renseignement ne savaient rien de lui. U ne parlait pas arabe; 
en fait. J n'aunait même pas les Arabes. (Il disait par exemple 
des Palestiniens: « Si ces types sont aussi font qu'ils le pré- 
tendent, pourquoi les Israéliens occupent encore la Pales- 
tine? ») Mais Moukharbel, récemment recruté par Oren Riff, 
continua à être l'agent de liaison de Carlos. 

Dans le cadre du renforcement du centre parisien, Carlos 
prit le contrôle des stocks d'armes de Septembre noir dans 
toute l'Europe. Il hérita entre autre des deux missiles Strella 
■ manquants » après la tentative d'assassinat de Golda Meir. 

Moukharbel, outre ses activités d'agent de 1 îason pour Sep- 
tembre noir, jouait le même rile pour deux autres groupes 
palestinien», le FPLP, Front populaire de libération de la Pales- 
tine, et l'Organisation des jeunesses palestiniennes. Le volume 
d'informations que les israéliens obtenaient grâce à lui était 
étonnant, et le Mossad. après les avo'irdigérées et en en gar- 
dant une parue pour lui, commença à fournir aux SR euro- 
péens et à la CIA tant d'informations qu'ils ne surent qu'en 
faire. Cela devint un sujet depla'isaiterie entre agents: « Nous 
avons reçu le livre du Mossad. aujourd'hui? » La liaison avec la 
CIA était alors si étroite qu'on surnommait l'agence « le bureau 
du Mossad à Langley » (siège de la CIA en Virg'irie). Cette ava- 
lanche d'informations disponible sur le marché ne profita 

* Voir cluipltres 7 et 1S. 



195 



peut-être à personne mais interdit au moins à quiconque de 
prétendre plus tard qu'il n'avait pas été mis au courant. C'est 
un système que le Mossad utilisa ultérieurement avec succès. 

Carlos s'intéressa bien entendu aux deux Strella restés à 
Rome. Apparemment, au moment de se séparer, les deux 
équipes avaient simplement laissé les missiles dans une 
planque dont le Mossad ne connaissait pas l'existence. Si les 
Israéliens n'avai ent pas tué le terroriste capturé au moment de 
la tentative d'assassinat, ils l'auraient peut-être découverte 
puisqu'il faisait partie de l'équipe utilisant cet appartement 

Bien que Carlos ne s'en fut pas encore pris à des cibles israé- 
liennes, le Mossad commençait à se rendre compte qu'il était 
dangereux. Les Ismaéliens avaient été mis au courant pour les 
missiles par Moukharbel mais 3 n'y avait pour le moment 
aucune raison d'intervenir. D'ailleurs, ils ne pouvaient faire 
une descente sur la planque sans « brûler > Moukharbel, qui 
leur téléphonai t tous les deux ou trois jours avec des informa- 
tions. Un temps, ils eurent même un opérateur attendant ses 
messages vingt-quatre heures sur vingt-quatre. 

Carlos voulait que les missiles soient utilisés contre n avion 
israélien, mais il se refusait à participer personnellement à 
l'opération. C'était la règle qu'il s'imposait - et une des raisons 
pour lesquelles il ne fut jamais pris. 11 dressait les plans d'une 
opération, veillait à sa mise en oeuvré mais n'y participait pas. 

Le Mossad avait un problème avec les missiles. A l'évidence, 
Moukharbel était trop précieux pour qu'on le « grille » sur 
cette seule opération; mais si on laissait les Palestiniens 
s'approcher de l'aéroport avec les missiles, ils seraient en 
mesure d'abattre un avion israélien. 

Oren Riff, katsa de Moukharbel, dirigeait les opérations. 
C'était un type direct, ne s'embarrassant pas de boniment. A la 
fin de 1975, il fut l'un des onze «infâmes» katsas qui 
envoyèrent au patron du Mossad une lettre déclarant que 
l'organisation croupissait, gaspillait ses ressources et avait ne 
curieuse conception de ia démocratie. Ce document est connu 
à l'intérieur du service seulement comme la « lettre des onze», 
et Riff est le seul signataire qui lui ait survécu. Tous les autres 
furent virés. On bloqua cependant deux (bis son avancement, 
et en 1984. quand il exigea de voir son dossier pour savoir 
pourquoi il n'avait pas eu de promotion, on lui répondit qu'on 
l'avait égaré - explication peu vraisemblable puisque l'organi- 
sation ne comptait au total que mille deux cents personnes, y 
compris les secrétaires et les chauffeurs. 

Far parenthèse, cette lettre fut à l'origine d'une modification 



196 



du règlement du NAKA, qui interdit désormais qu'une lettre 
interne ait plus d'un signataire. 

Riff demanda aux agents de liaison de Rome de téléphoner à 
leur ami des SR italiens, Amburgo Vivani, et de lui communi- 
quer l'adresse de la planque où se trouvaient les missiles. 
«Dites-lui que vous 1 appellerez à un moment où tous les 
oiseaux seront au nid, et qu'il devra pénétrer dans l'apparte- 
ment à ce mornent-là seulement, recommanda Riff, De cette 
façon, il pourra tous les pincer. » 

Une équipe d'hommes de la neviot surveillait la planque 
pour le Mossad, et le 5 septembre 1973. lorsqu'ils virent tous 
les terroristes entrer, ils prévinrent les Italiens. Ceux-ci se trou- 
vaient à proximité - comme les agents du Mossad, qui virent 
les Italiens mais ne se montrèrent pas -, ils pénétrèrent dans 
l'appartement, arrêtèrent cinq hommes - un Libanais, un 
Libyen, un Algérien, un Irakien et un Syrien - et saisirent les 
deux missiles. 

Selon la version officielle, les cinq hommes avaient l'inten- 
tion d'abattre des appareils civils du toit de leur immeuble au 
moment où ceux-ci décolleraient de l'aéroport de Fiumicino, 
Thèse ridicule puisque les avions ne survolaient pas 
l'immeuble, mais aucune importance, on la crut. 

A cette époque, le chef des services italiens était très proche 
du Mossad. Porteurs d'appareils miniaturisés, les Italiens se 
rendaient dans des pays arabes et photographiaient des instal- 
lations militaires pour le Mossad, 

Bien que les terroristes aient été pris en possession des mis- 
siles, les Italiens relâchèrent aussitôt deux d'entre eux sous 
caution. Naturellement, ils quittèrent Rome. Les trois autres 
furent remis à la Libye, mais le l" r mars 1974, le Dakota qui les 
avait emmenés là-bas explosa en revenant à Rome, tuant le 
pilote et l'équipage. L'enquête reste ouverte. 

Les Italiens prétendent que l'explosion fut l'œuvre du Mos- 
sad mais il n'en est rien. Plus vraisemblablement, l'OLP jugea 
que le pilote et l'équipage avaient vu les terroristes et étaient 
capables de les reconnaître plus tard dans une autre opération. 
Si le Mossad avait fait exploser l'avion, il n'aurait pas attendu 
que les terroristes en soient descendus. 

Le 20 décembre 1973. Carlos était à Paris. Il avait une 
planque en banlieue, un endroit où l'OLP stockait des muni- 
lions. Le Mossad cherchait une occasion de donner t'adresse 
aux Français sans « brûler» son précieux informateur, Mouk- 
harbel 

Ce matin-là, Carlos se livra à un acte de terrorisme comme il 



197 



les aimait : «pan-pan, et on file ». Il quitta l'appartement avec 
une greûade, monta dans sa voiture, descendît une rue, jeta la 
grenade dans une librairie israélite, faisant un mort et six bles- 
sés. C'était une raison suffisante pour que le Mossad transmette 
l'adresse du dépôt de munitions. Toutefois, lorsque la police 
française y descendit elle trouva des armes, des grenades, des 
bacons de TNT, du matériel de propagande et une douzaine de 
peisonr.es - mais pas Carlos. Il avait quitté la France le jour 
même 

Le lendemain, il appela Moukharbel de Londres, où il vou- 
lait que celui-ci le rejoigne. Le Palestinien répondit que c'était 
impo*>ble, la police britannique le recherchait Le Mossad 
essaya lui aussi de le persuader de s'y rendre mais il refusa, et 
pendant un moment, les israéliens perdirent trace de Carlos. 

Le 22 janvier 1974, le chef terroriste reprit contact avec 
Moukharbel « C'est Ilitch, dit-il. Je rentre à Paris. Je dois juste 
signer an accord demain ou aprés-demain. » 

Toutes les antennes israéliennes en Grande-Bretagne furent 
immédiatement mises en alerte - mais pas de façon visible, au 
cas où /appel de Carlos n'aurait été qu'un test pour épxouver 
la loyauté de Moukharbel. Le Mossad savait que Carlos avait 
toujours une longueur d'avance sur tout le monde. 

Deux jours plus tard, le 24 janvier, une voiture passa devant 
une banque israélienne de Londres et l'homme qui la condui- 
sait jeta une grenade en direction de l'établissement, blessant 
une femme. 

Le lendemain, Carlos rencontra Moukharbel à Paris, il lui 
dit qu'il devait renoncer pour le moment aux cibles israé- 
liennes parce que la situation était trop dangereuse, et qu'il! 
avait des dettes à rembourser aux groupes japonais et alle- 
mands avant de pouvoir faire quoi que ce soit pour l'OLP. 

Cela détendit quelque peu le Mossad, mais avec Carlos, on 
ne pouvait rester détendu longtemps. Le 3 août, irois bombes 
furent posées à Paris, deux devant les sièges de journaux et une 
{détectée avant explosion) devant une station de radio. La 
police îrançaise crut à une opération d' Action directe. Cétait 
bien le cas, mais Carlos l'avait aidée à fabriquer et à placer les 
bombes. Puis il s'était rendu dans une autre partie de Paris 
pour être loin de l'endroit où se déroulerait l'opération. 

Le Mossad apprit par la suite que Carlos avait reçu une four- 
née de lance-roquettes RPG-7 antichars de fabrication russe. Le 
RPG-7 est une arme compacte, facile à porter, qui ne pèse que 
neuf kilos, a une portée maximale de cinq cents mètres sur une 
cible fixe et de irois cents mètres sur une cible mobile. Elle 



198 



peut pénétrer des blindages de vingt-cinq centimètres d'épais- 
seur. 

Le 15 janvier 1975, Carlos et un collègue, Wilfred Base, lon- 
geaient en voiture l'aéroport d'Orly à la recherche d'unecible. 
(Bose, membre de la Bande Baader-Meinhof , fut tué le 27 juin 
1976 pendant .e fameux raid mené par les Israéliens pour déli- 
vrer les otages d'Entebbe, en Ouganda.) Les deux hommes 
repérèrent sur la piste la queue d'un appareil israélien. 

Carlos repas» pour regarder à nouveau, arrêta sa 2 C V et 
répandit une petite bouteille de lait sur la route afin de mar- 
quer l'endroit d'où l'on pouvait le mieux voir l'avion. Pendant 
que Carlos se tenait accroupi à l'arrière de la voiture, qu'il 
avait pris soin de décapoter. Base fit marche arrière puis 
repartit lentement en avant, à quinze à l'heure. Lorsqu'il 
approcha de la lâche de lait, Carlos se leva et fit feu, manquant 
l'appareil israélien mais endommageant un avion yougoslave 
et un bâtiment de l'aéroport. Les deux hommes roulèrent 
encore quelques mètres, puis s'arrêtèrent. Carlos recapote 
rapidement la 2 CV et sauta sur le siège du passager tandis que 
Base redémarrait. 

De retour à l'appartement, le chef terroriste informa Mouk- 
harbel de ses activités mais le Palestinien répondit qu'il les 
avait apprises par la radio et qu'il n'avait pas touché l'avion 
israélien. 

- Nous l'avons raté cette fois, dit Carlos, mais nous y retour- 
nons le 19 pour recommencer. 

Bien entendu, Moukharbel transmit l'information à Oren 
Rtlf. Cette fois encore, Riff ne voulut pas «griller » un agent 
aussi précieux, 11 ordonna de renforcer la sécurité et de dépla- 
cer les avions israéliens vers le côté nord de l'aéroport pour 
qu'il n'y eût qu'une seule façon de s'en approcher, si Carlos 
devait mettre sa menace à exécution. 

Le 19 janvier,, après que les Français eurent été avertis de 
l'éventualité d une attaque terroriste, Carlos arriva en voiture 
avec deux hommes. Les trois terroristes lancèrent des grenades 
dans le hall de l'aéroport, tirèrent sur la foule, faisant une 
vingtaine de blessés. Dans la confusion générale, au milieu du 
hurlement des sirènes de la police, ils prirent la fuite en 
s'emparani de deux otages et se réfugièrent dans les toilettes. 
Pendant une demi-heure, la situation fut bloquée. Puis on 
négocia. 

Les terroristes obtinrent finalement un Boeing 707 d'Air 
France. Il semble que Carlos ait disparu à ce moment-là. Une 
étrange odyssée aérienne de quarante huit heures s'ensuivit. 

199 



Rome, Naples, Tunis, Athènes, Damas. L'une après l'autre, les 
tours de contrôle des aéroports refusaient l'atterrissage. 
L'avion finit par se posar à Bagdad 



Pendant cinq mois, tout fut calme. Moukharbel continuait à 
fournir des tuyaux intéressante mais il n'avait rien entendu 
cooeernant Carlos. A ce stade, le Palestinien commençait à 
s'inquiéter : des amis lui' avaient appris que certains dirigeants 
de Beyrouth avaient des soupçons et voulaient lui parler. Le 
Mossad était alors résolu à se débarrasser de Carlos mais tout 
ce que Moukharbel désirait, c'était une nouvelle identité pour 
sortir du jeu le plus vite possible. Il commençait à craindre que 
Carlos ne soit sur sa piste. 

Le siège ne souhaitait pas que Riff se charge lui-même de 
Carlos, ni que h Metsada l'élimine. On décida donc de laisser 
l'affaire aux Français, tout en les aidant en leur fournissant des 
informations. 

Le 10 juin 1975, Carlos téléphona à Moukharbel qui', pris de 
panique, lui dit qu'il devait absolument quitter Paris. Mais le 
Vénézuélien lui demanda de le rejoindre dans un appartement 
qu'il avait dans un ' meuble de la rue Toullïer, dans le 
V* arrondissement. C'était un de ces immeubles situés en fait 
derrière un autre bâtiment, et auquel on peut accéder soit en 
traversant le premier immeuble et la cour, soit en montant un 
escalier et en empruntant une passerelle. Comme il ne possé- 
dait 1 qu'une entrée, et donc une seule vraie sortie, c'était un 
curieux endroit pour Carlos. 

Par l'intermédiaire d'un sayan, Riff avait réussi à louer une 
chambre de l'immeuble de devant qu'on louait à la semaine ou 
à la journée aux touristes. Elle donnât t sur la cour et avait une 
vue plongeante sur l'appartement de Carlos. La police fran- 
çaise fut informée qu'il y avait dans l'appartement un homme 
lié à un trafiquant d'armes connu, et un autre (Moukharbel) 
qui voulait se tirer d'une situation délicate et était prêt à parler. 
Les Français ne furent pas avisés qu'il s'agissait de Carlos, ni 
que Moukharbel était un agent double. 

A Moukharbel, Riff raconta qu'il demanderait aux policiers 
français de le joindre. € Dis-leur que tu veux tout plaquer, filer 
à Tunis, Nous nous arrangerons pour qu'ils n'aient rien contre 
Krf. Tu sais que tu n'es pas en sécurité tani que Carlos traîne 
dans la nature. Ils te montreront une photo de Carlos et de toi, 
ils te demanderont qui est l'autre homme. 

» Essaie de te dérober, réponds que c'est un zéro. Ils insiste- 



200 



ront, tu les conduiras à Carlos. Ils l'arrêteront pour l' interroger 
et nous ferons en sorte qu'ils apprennent son identité et qu'ils 
le bouclent pour toujoiu-s, pendant que tu vivras tranquille- 
ment à Tunis. 

Ce plan présentait dénormes failles, mais tant qu'il permet- 
tait de pincer Carlos, le Mossad s'en moquait. 

Riff demanda à Tel-Aviv la permission de transmettre aux 
Français la majeure partie du dossier de Carlos, afin qu'ils 
sachent à qui ils avaient affaire. Son argument était que le Mos* 
sad leur livrait un agent, que s'ils ignoraient qui était Carlos, 
cet agent, Moukharbel, serait en giand danger. En outre, Riff 
craignait aussi que les policiers français soient en danger s'ils 
n'étaient pas préparés à affronter quelqu'un comme Carlos. 
Après tout, ils savaient encore fort peu de choses sur lui. 

Tel-Aviv répondit à Riff que le service Liaison se chargerait 
de transmettre les informations quand ce serait nécessaire, une 
fois Carlos arrêté, et selon ce qu'on pourrait négocier avec les 
Français. Autrement dit, si les Français voulaient des informa- 
tions, ils devraient payer. 

La raison pour laquelle les Français ne furent pas informés 
de l'idenu té de Carlos, c'était une simple question de rivalités 
et de jalousie entre deux départements du Mossad : le Tsomet, 
ou plus tard Meluckah, qui dirigeait les trente cinq koisas du 
service et était le principal recruteur d'agents ennemis; et le 
Tevel, ou Kaisarut, chargé du ûavail de liaison. 

Le Tevel ferraillait toujouis avec le Tsomet afin de pouvoir 
transmettre aux autres SR plus d'informations. Plus nous 
tuyautons les autres serrices, plus ils deviennent amicaux et 
nous livrent des informations en échange, arguait-on à la Liai- 
son. Mais le Tsomet, toujours réticent, faisait valoir qu'on ne 
devait pas offrir d'informations trop facilement, qu'il fallait 
obtenir quelque chose en échange tout de suite pour chaque 
tuyau donné. 

En l'occurrence, quand les chefs des deux départements se 
réunirent pour discuter de 2a requête d'Oren Riff (appartenant 
alors au Tsomet) de transmettre aux Français l'essentiel du 
dossier de Carlos, la situation habituelle était renversée. Le 
Tsomet était d'accord pour fournir des détails, le Tevel s'y 
opposait. Le chef de la Liaison saisit l'occasion pour faire 
remarquer : 

*■ Qu'est-ce qu'il se passe? Vous voulez donner des informa- 
tions aux Français? Quand nous voulons en donner, vous 
n'êtes pas d'accord. Cette fois, nous nous y opposons. 

Les membres du Tevel pouvaient se peimettre cette attitude 



201 



parce Qu'ils n'avaient de compte à rendre à pei'sonne. Ils sui- 
vaient leurs propres règles. 

Le Pur convenu, Riff regarda Carlos entrer dans son appar- 
tement. Les officiers de liaison avaient indiqué aux Français où 
passer prendre Moukharbel - ce qu'ils firent. Il y avait dans 
l'appartement de Carlos un grvupede Sud-Américains, comme 
lui invités à une part y. 

Moukharbel arriva dans une voiture banalisée avec trois 
policiers français. Deux d'entre eux restèrent avec lui près de 
l'escalier tandis que le troisième frappait à la porte, Carlos 
ouvrit, le policier en civil se présenta, le Vénézuélien le fit 
entrer. Les deux hommes parlèrent une vingtaine de minutes. 
Carlos Semblait sympathique, pas de problème. Les policiers 
français ne l'avaient jamais vu, ils n'avaient jamais entendu 
parler de lui. Ils intervenaient sur un simple tuyau. De la brou- 
dlle. 

Riff raconterait plus taid qu'il devint si nerveux en obser- 
vant ia scène qu'il eut envie d'envoyer promener le règlement, 
de se précipiter sur les lieux et de prévenir les policiers. Il ne le 
fil pas. 

Finalement, le flic dut dire à Carlos qu'il avait avec lui 
quelqu'un qu'il connaissait peut-être. 

- J'aimerais que vous lui parliez. Vous voulez bien 
m'accompagner? 

Le policier fit alors signe à ses deux collègues de faire avan- 
cer Moukharbel. En le voyant, Carlos supposa qu'il était grillé. 

- >'accord, je vous suis, dit-il. 

Carlos tenait à la main la guitare avec laquelle il jouait 
quand le policier avait frappé à la porte. Les autres Sud- 
Américains ne se doutaient pas du tout de ce qui se passait, la 
party continuait. Carlos demanda s'il pouvait ranger sa gui- 
tare, prendre une veste, et le policier ne vit aucune raison de 
refuser. Pendant ce temps, les Dx>is autres hommes s'appro- 
chaient de la porte. 

Carlos passa dans la pièce voisine, piit dans l'étui de la gui- 
tare une mitraillette de calibre 38. Il revint à la porte, ouvrit 
aussitôt le feu, blessant gravement le premier policier d'une 
balle dans le cou. Il ma ensuite les deux a litres, abattit Mouk- 
harbel - trois balles dans la poitrine, une dans la tête à bout 
portant pour être sûr qu'il soit bien mort. 

De son appartement, Riff, impuissant - il n'avait pas 
d'arme -, vit Carlos achever Moukharbel et quitter tran- 
quillement les lieux. 

L'Israélien pensa à une chose; les Français savaient qui il 



202 



était lui. Ils savaient qu'il avait branché leurs hommes sur 
cette affaire qui avait tout l'air d'un piège. Deux heures et 
demie plus tard, Riff, en unifoime de steward, montait â bord 
d'un avion d'Hl Al à destination d'Israël *. 

Le policier blessé fut secouru par les invites, qui appelèrent 
une ambulance. Ils n'avaient aucune idée de l'identité de leur 
hôte. L'homme survécut et révéla plus lard que le terror iste, en 
tirant, n'avait «essé de crier : « Je suis Carlos! Je suis Carlos !» 

Carlos devint célèbre ce jour-là. 



Le 21 décembre 1975, on soupçonna Carlos d'avoir participé 
à une opération au siège de l'#PEP à Vienne ( où un commando 
propalestinien de six hommes pénétra dans une salle où se 
tenait une conférence, tua trois personnes, en blessa sept autres 
et prit quatre-vingt-un otages. Au cours des années qui sui- 
virent, en attribua à Carbs des dizaines d'attentats à la bombe 
et autres actes de terrorisme- Rien qu'en 1979-1980 - dernière 
occasion où le Mossad entendit parler de lui - seize opéiations 
attribuées à Action dii^cte avaient toutes été menées « à la Car- 
los ». 

Un service de renseignements sans un organisme qui le 
contrôle, c'est comme un canon déréglé — à une différence 
près. C'est un canon déréglé avec préméditation. 

La mort des policiers français n'avait pas plu.s de just ifica- 
tion que celle de toutes les autres victimes de Carlos. Me ren- 
dant de compte â peisonne. le Mossad nuit non seulement à 
l'Institut mais ausci à Israël. 

On ne peut fonder la coopération sur le troc. A la longue, les 
branches Liaison des autres SR cesseront de faire confiance au 
Mossad, qui commencera alors à perdre de sa crédibilité au 
sein de la communauté du renseignement. C'est ce qui est en 
train de se passer. Israël pounait être le plus formidable pays 
du monde mais le Mossad le détruit par des manipulations de 
pouvoir qui ne sont pas de l'intérêt du pays mais du sien 
propre. 



* Voir chapitre 2 1 L'écok. 



11 

L'EXOCET 



Par un matin pknieux, le 21 septembre 1976, Orlando Lete- 
lier, quarante-quatre ans, quitta son domicile d'Embassy Row, 
artère résidentielle de Washington, et, comme tous les jours, se 
glissa au vola t de sa Chevelle bleue. Ancien ministre du pré- 
sident chilien Salvador Allende. au destin ratai, Letelier était 
accompagné par une collègue améiîcaine. Ronni Moffit, vingt- 
cinq ans. 

Quelques instants plus tard, une bombe déclenchée à dis- 
tance déchiqueta la voiture, tuant sur le coup l'ancien homme 
politique et la jeune chercheuse. 

Comme souvent dans ce genre d affaires, beaucoup de gens 
accusèrent la CIA. On lui avait attribué un rôle plus important 
que celui qu'elle avait en fait joué dans la chute d J Allende, en 
1973, et depuis longtemps, l'agence servait à la communauté 
internationale de bouc émissaire pour expliquer toutes sortes 
d'actes de violence. D'autres désignèrent à juste titre la DINA, 
police secr te chilienne, qui fut d'ailleurs dissoute un an plus 
lord suite à de très fortes pressions américaines (mais qui 
reverrait le jour avec une dire<3ion différente) par le nouveau 
chef du pays, le général Augusto Pinochet. 

Personne ne montra du doigt le Mossad. 

Pourtant, si le service israélien ne participa pas directe- 
ment à l'attentat ordonné par le chef de la DINA chilienne. 
Manuel Contreras Sepulveda, il joua un rôle indirect impor- 
tant dans l'opération du fait d'u accord secret avec Contre- 
ras pour l'achat au Chili d'un missile Exocet de fabrication 
française. 

L'équipe d'exécution n'utilisa pas des membres du Mossad 
pour tuer Letelier mais elle eut sans nul doute recours au: 



204 



techniques que le Mossad lui a pprit dans le cadre de l'accord 
passé avec Contreras pour la livraison du missile. 

En août 1978, u g-and jury fédéral américain inculpa 
Contreras, le directeur des opérations de la DINA Pedro Espi- 
ooza Bravo, l'agent de la DINA Armando Fernandez, et quatre 
exilés cubains membres aux États-Unis d'une organisation 
fanatiquement antiraciste. Tous les sept furent accusés de 
meurtre. 

La preuve décisive dans un dossier d'Inculpation de quinze 
pages fut apportée par Michael Vernon Townley, né aux Etats- 
Unis, qui était parti pour le Chili avec ses parents à l'âge de 
quinze ans, y était resté comme mécanicien automobile et avait 
été recruté par la DINA- Désigné comme complice non inculpé, 
il coopéra avec l'accusation en échange d'une peine légère de 
trois ans et quatre mois de prison. Le régime dé Pinochet livra 
les Chiliens aux autorités américaines - les exilés cubains 
s'échapp rent, l'un d'eux étant toutefois arrêté le 1 1 avril 1990 
en Floride - mai s refusa obsd nément de leur donner Contre- 
ras, l'homme qui avait organisé l'assassinat de Letelier. Contre- 
ras ne fut jamais jugé pour ce aime, mais en octobre 1977, 
Pinochet le contraignit à démissionner pour tenter d'améliorer 
l'image mondialement délabrée de la junte militaire. 



Une fois par an, tous les services de renseignements mili- 
taires d'Israël se rencontrent pour préparer un calendrier de 
réunions, dont celle, annuelle, de tous les SR du pays, mili- 
taires et civils, appelée Tsorech Yediot Hasuvot, ou Tsiach en 
abrégé, ce qui signifie simplement « informations nécessaires ». 
A celte réunion, les destinataires des informations - par 
exemple l'AMAN, le cabinet du Premier miinistre, et les unités 
militaires - considèrent la qualité des informations reçues au 
cours de l'année écoulée et examinent ce qui sera nécessaire 
pour l'année suivante, par ordre d'importance. Le document 
qui son de cette réunion porte aussi' le nom de Tsiach et équi- 
vaut à un bon de commande au Mossad et autres fournisseurs 
- par exemple les SR. de l'armée - pour l'année qui vient. 

Il y a essentiellement trois sortes de fournisseurs : Hunûnt, 
ou recueil d'informati ons par des personnes, tels les katsas du 
Mossad travaillant avec leurs divers agents; Elira, ou signaux, 
tâche effectuée par l'Unité 8 200 de l'armée; et Signint, ou 
recueil d'informations par les médias ordinaires, travail qui 
occupe des centaines de personnes dans une autre unité spé- 
ciale militaire, 



205 



Au Tsiach, les «clients» décident non seulement de ce qu'il 
leur faut en matière d'informations mais notent les agents en 
fonction de leurs activités de l'année précédente, Chaque agent 
a deux noms de code, l'un utilisé dans les rapports concernant 
les opérations, l'autre dans les rapports concernant les infor- 
mations. Les premiers, rédigés par des katsas du Mossad, ne 
sont pas communiqués aux «clients ». Ceux-ci ne savent pas 
qu'ils existent. Les seconds, scindés en diverses catégories, sont 
envoyés séparément. 

Sur la base de ces rapports, les «utilisateurs » notent les 
agents de A à E En réalité, aucun agent n'a droit à la note A, 
bien que des combattants pui ssent l'obtenir. B: source très 
sûre. C : moyen. D : à prendre avec précaution. E : ne pas tra- 
vailler avec lui. Chaque katsa connaît la note de ses agents et 
s'efforce de l'améliorer. La note est valable pour un an, et 
l'agent esc payé en fonenon de sa note. En passant de C à B, par 
exemple, il a droit à une augmentation. 

Lorsque les katsas écrivent ces rapports, ils remplissent un 
petit encadré en haut du formulaire. A gauche, la note de 
l'agent, avec à côté un nombre - 1 si l'agent a entendu ou vu 
lui même ce qu'il rapporte; 2 s'il le tient d une source sûre; 3 si 
c'est une information de troisième main, une rameur. Un rap- 
port B 1 contient donc des informations de première main 
fournies par un bon agent. 

Si le chef du service de renseignements de l'armée de terre 
est l'officier le plus élevé en grade des SR militaires, chaque 
arme possède son unité de renseignements. Ainsi', il existe un 
SR de l'infanterie, un SR des blindés, un SR de l'aviation, un 
SR de la marine. (Les deux premiers sont maintenant regrou- 
pés en un SR des forces terrestres.) Le chef de l'armée, appelée 
officiellement Force de défense israélienne, ou FDI. est un 
général de corps d'armée, portant sur l'épaulette un sabre croi- 
sant un rameau d'olivier, et ceux feuilles de figuier, ou falafels. 

A la différence de l'armée américaine, divisée en forces sépa- 
rées, la FDI est fondamental ïment une seule armée possédant 
diverses armes, comme la marine et l'aviat ion. Les chefs de ces 
armes, généraux de division, portent eux aussi le sabre et le 
rameau d'olivier, mais avec un seul falafel. Un échelon au- 
dessous, on trouve les généraux de brigade, chefs des diveis 
SR militaires. Au-dessous encore, les colonels - mon geade 
quand je suis entré au Mossad et que j'ai reçu de l'avancement 

Fait qui souligne l'importance du Renseignement pour les 
Israéliens, le chef du corps de renseignements de l'armée a le 



206 



môme grade - général de division - que les chefs de la marine, 
de l'aviation, des forces terrestres, des blindés et du système 
judiciaire militaire. Le chef du SR de la marine est un échelon 
plus bas. 

Le patron de l'AMAN, ou renseignements militaires, a le 
même grade que les chefs des autres services mais prévaut en 
réalité sur tout autre officier du renseignement militaire parce 
qu'il ne rend de comptes qu'au Premier ministre, directement. 
L'AMAN est le réceptacle des informations alot*s que le coips 
de renscignemeois est chargé de recueillir des informations 
tactiques sur le tetrain. 

Fin 1975, le SR de la marine annonça à la réuni on annuelle 
des services de renseignements militaires qu'il avait besoin 
d'un missile Exocet. L engin, fabriqué en France par l'Aéro- 
spatiale, est un missile à vol rasant. Tiré d'un navire, il s'élève 
pour repérer sa cible grâce à un système à tête chercheuse, 
redescend au ras des vagues, ce qui rend difficile sa détection 
par radar. La seule façon de mettre au point une défense 
confie un tel missile, c'est de l'expérimenter. 

Israël craignait surtout que certains pays arabes, l'Egypte en 
particulier, n achètent des Exocet, et la marine voulait être prête 
A cette éventualité, En tait, il ne lui fallait pas un missile entier 
- juste la tête, où se trouvent tous les systèmes électroniques. 

L'homme qui vend un missile ne donne pas â l'acheteur 
toutes les informations. Il ne procède pas non plus à des essais 
concernant le côté défense. Et même si vous parvenez à obteni r 
tous les détails techniques d'une firme comme 1 Aérospati aie, 
elle ne vous montrera que les meilleures performances du mis- 
sile. Elle essaie de le vendre, après tout! 

C'est pourquoi Israël voulait un Exocet â lui pour procéder â 
des essais. Il ne pouvait l'acheter aux Français, qui avaient 
décrété un embargo sur les ventes d'armes à Israël. Beaucoup 
de pays maintiennent encore cet embargo car ils savent qu'une 
fols qu'Israël aura certaines armes en sa possession, il les 
copiera. 

L'acquisition d'une ogive d'Exocet fut confiée au chef du 
Mossad, qui chargea à son tour le Tevel de répondre â la 
demande de la marine. 

Le Mossad possédait déjà un nombre considérable d'infor- 
mations sur le m issile, en partie grâce à un sayan qui travaillait 
A l'Aérospatiale. Une équipe avait aussi pénétré dans l'usine 
avec un expert en missiles - envoyé d'Israël pour l'occasion - 
qui lui avai t montré quels documents il fallai t photographi er. 
L'équipe a\*ait passé quatre heures et demie dans l'usine avant 
de repartir sans laisser de trace. 



207 



Malgré les photos, un véritable missile en état de marche 
demeurait indispensable. Les Britanniques avaient des Exocet 
mais n'étaient pas disposés à en céder un à Israël, 

Pour cette opération, 1'Eujope était une impasse, mais le 
Mossad savait que plusieurs pays d'Amérique du Sud possé- 
daient des Exocet. Normalement, l' Argentine aurait constitué 
une bonne source, mais à l'époque, les Argentins achetaient 
des moteurs à réaction fabriqués en Israël et le Moasad se 
méfiait de toute opération pouvant compromettre ce marché 
lucratif. 

La meilleure solution semblait donc le Chili. H se trouvait 
que ce pays venait de demander à Israèl de former ses services 
de sécurité - un domaine où les compétences israéliennes sont 
notoires. Même s'il ne s'en vante pas ouvertement, Israël a 
entraîné des services aussi' divers que la redoutable Savak ira* 
nie mie, les forces de sécurité de Colombie, d'Argentine, d'Alle- 
magne de l'Ouest d'Afrique du Sud et de plusieurs autres pays 
africains, dont la police secrète de l'ancien dictateur ougandais 
Idi Amm Dada. Les Israéliens ont également formé la police 
secrète de l'homme fort du Panama récemment renversé. 
Manuel Noriega *. Celui-ci, qui avait lui-même suivi un stage 
en Israël, portai t toujours l'insi gne des patachutistes israéliens 
sur le côté droit de son uniforme (on le porte normalement à 
gauc he). Et pour montrer çu'il ne faisait pas de discrimination, 
le Mossad avait entraîné les deux camps de la sanglante guerre 
civile se déroulant au Sri Lanka : les Tamouls et les Cinghalais 
- ainsi que les Indiens envoyés rétablir l'ordre, 

A cause de la mauvaise réputation de la DINA dans le 
monde, Pinochet envisageait de remodeler le service et char* 
gea son chef, le général Manuel Contreras, de s'occuper des 
détails. 

Comme Contreras avait demandé l'aide d'Israël, Nahum 
Admony, alois chef du setvice Liaison, confia au MALAT la 
requête de la marine. Le MALAT, qui couvrait l'Amérique 
latine, était un petit département ne comptant que trois offi- 
ciers et leur chef. Deux d'entre eux passaient pas mal de temps 
à parcourir l'Amérique du Sud en s'efforçant essentiellement 
d'établir des liens commerciaux avec Israël. L'un d'eux, un 
nommé Ainii se trouvait en Bolivie où il s'occupait d'une usine 
bâtie par l'industriel israélien Saûl Eiseoberg **. homme si 
puissant que le gouvernement d'Israël avait adopté une loi spé- 

• V«ir chapitre S. 
Voir chapitre 6. 



208 



ciale l'exemptant d'un grand rombre d'impôlt pour qu'il 
transfère son siège en Israël. Eisenberg était spécialisé dans les 
opérations clef en enain : coosmàre une usine et, une fois le 
projet complètement réalisé, remettre la clef à son proprié- 
taire. 

En 1976, Eisenberg se retrouva au centre d'un scandale poli- 
tique et d'une enquête policière au Canada après que le rap- 
port du Contrôleur général des Comptes eut mis en cause Te 
versement de vingt millions de dollars au moins aux diverses 
firmes de l'industriel pour leur rôle d'intermédiaire de l'Ato- 
mic Energy of Canada Limited (AECL) dans la vente du réac- 
teur nucléaire CANDU à l'Argentine et à la Corée du Sud. Le 
président de l'AECL, L. Lomé Grey, reconnut à l'époque : 

■ Personne au Canada ne sait où est passé l'argent. » 
Avant de quitter la Bolivie, Amir reçut de l'ambassade israé- 
lienne des informations sur les personnes qu'il rencontrerait, 
leurs points forts et leurs faiblesses - tout ce qui. selon I e siège, 
pointait l'aider. Tel-Aviv s'occupa de ses billets d'avion, de sa 
chambre d'hôtel et autres détails - y compris une bouteille du 
vin fiançais préféré de Contreras, cru noté dans son dossier au 
Mossad. 

Amir reçut l'ordre d'attendre une réunion à Santiago et de 
ne prendre aucun engagement. 

Le siège de Tel-Aviv avait déjà répondu à la requête 
chilienne d'entraînement de la police secrète en disant qu'il 
envoyait Amir, officier administratif, discuter du projet, mais 
sans s'avancer dans un sens ou un autre. La réunion de San- 
tiago avait simplement pour bue une première évaluation. 

Amir fut accueilli à raéroport par un représentant de 
l'ambassade israélienne et conduit à son hôtel. Le lendemain, il 
rencontra Contreras et plusieurs responsables de ses services. 
Le Chilien révéla qu'il bénéficiait déjà d'une assistance de la 
CIA mais que l'agence ne l'aiderait pas, supposait-il, dans cer- 
tains domaines. Fondamentalement, il voulait former une 
unité chargée du terrorisme local - enlèvements et attentats à 
ta bombe - ainsi que de la protection des personnalités en 
visite. 

Après la rencontre, Amir se rendit à New York pour voir le 
cher du MALAT dans une maison que le Mossad avait là-bas. 
(Elle était en fait prêtée au MALAT par un autre déparlement, 

■ Al », qui opère exclusivement aux Etats-Unis et y possède des 
planques. Il était plus sûr d'organiser une rencontre dans l'une 
d'elles que d'envoyer un autre homme au Chili.) 

Après avoir écouté le compte rendu d'Amir, son patron lui 
dit: 



209 



- Nous voulons quelque chose de ces types. Appâtons-les, 
d'abord. On lâche quelque chose puis on Bail marche arrière et 
on foiTOule notre demande. Nous leur faisons avaler l'hame- 
çon avant de ramener la ligne. 

11 fut décidé qu Amir rencontrerait à nouveau Contreras 
pour mettre au point un accord sur l'entraînement d'une unité 
de police. A l'époque, de tels stages étai ent organisés unique- 
ment en Israël. Bar la suite, i! arriva que des instructeurs israé- 
liens soient envoyés à l'étranger, en Afrique du Sud et au Sii 
Lanka, par exemple. Mais en 1975-1976, il était de régie de 
faire venir les stagiaires. 

L'enirainemem a toujours lieu dans une ancienne base 
aérienne biitannique située à l'est de Tel-Aviv et appelée Kfar 
Sirkîn. (sraél s'en servit un temps pour former ses officiers 
puis elle devint une base des services spéciaux, utilisée princi- 
palement pour l'entraînement de collègues étrangère. 

Les stages durent généralement de six semaines à trois mois, 
selon l'ampleur de l'entraînement souhaité. Ils sont chers. 
Israël demandait à l'époque entre cinquante et so ixante-quinze 
dollars par stagiaire et par nuit, plus cent dollars par jour pour 
payer les instructeurs. {Ceux-ci, bien sûr, ne voyaient pas la 
couleur de cet argent. Us devaient se contenter de leur solde 
normale.) Les Isiaéliens réclamaient aussi de trente à quarante 
dollars par jour et par homme pour la nourriture, plus cin- 
quante dollars environ pour les aimes, les munitions et autres 
frais. Une unité de soixante stagiaires, â trois cents dollars envi- 
ron par homme, revenait à dix-huit mille dollars par jour, soit 
un million six cent mille dollars pour un stage de trois mois. 

A cela s'ajoutaient cinq à six mille dollars de l'heure pour la 
locati»û d'hélicoptères, et il en fallait jusqu'à quinze pour un 
exercice. Il y avait encore le prix des munitions spéciales utili- 
sées pendant l'entiaînement: un obus de bazooka coûte deux 
cent vingt dollars tandis que les mortiers lourds sont facturés 
mille dollars chacun; les batteries antiaériennes, dont certaines 
possèdent jusqu'à huit canons, peuvent tirer en quelques 
secondes des milliers de projectiles - au prix de trente, qua- 
rante dollars pièce. 

C'est d'un très bon rapport. Les Isiaéliens gagnent beaucoup 
d'argent avec ces stages avant même de vendie des armes. 
Ensuite, les stagiaires formés à se servir d'armes israéliennes 
veulenrnaturçllementcoauoueràlesuUliseruaefoisreatrésches 
eux, et donc acheter les armes et les munitions qui vont avec. 



210 



Amir demanda à Contreras de choisir soixante de ses meil- 
leurs hommes pour le stage. Le programme serait dhisé en 
trois niveaux : soldats, sergents et commandants, avec des 
méthodes d'entraînement spécifiques pour chaque niveau. 
Trois groupes de vingt hommes commenceraient l'entiaîne- 
ment de base, les vingt meilleurs suivant ensuite la formation 
de commandement. Ce groupe fournirait les seigents et les 
officiers. 

Lorsque Amir eut exposé la proposition à Contreras, le 
Chilien répondit sans hésitation : 

- Nous sommes preneurs. 

Il souhaitait acheter tout l'équipement avec lequel ses 
hommes seraient formés et demanda soit l'installation d'une 
peute usine, soit un stock de munitions et de pièces de 
rechange pour six ans. 

Ayant décidé d'accepter l'offre globale. Contreras mar- 
chanda un peu sur le prix, proposant même à Amir un pot-de- 
vin de plusieurs milliers de dollars pour le faire baisser. 
L'Israélien refusa, le Chilien finit par accepter le piix 
demandé. 

Juste avant la fin de l'entraînement de base, Amir retourna à 
Santiago pour rencontrer Contreras. 

- Cela se passe très bien, dit-il. Nous allons sélectionner les 
hommes pour l'entraînement de sergent. Ils ont été excellents. 
Nous avons dû en renvoyer deux seulement. 

Le Chilien, qui avait choisi les hommes lui-même, fut ravi. 
Après avoir parlé un moment du progiamme, Amir enchaîna : 
~ Nous avons quelque chose à vous demander. 

- Qu'est-ce que c'est? 

- Une tête de missile Exocet. 

- Cela ne devrait pas poser de problème, répondit Contre- 
ras. Restez un jour ou deux pendant que je me renseigne. Je 
vous appellerai'. 

Deux jours plus tard, Contreras demanda à rencontrer Amir. 

- Ils refusent, annonça-t-il. J'ai' demandé, mais ils ne sont 
pas d'accord. 

- Nous en avons besoin, fit valoir Amir. Nous vous avons fait 
une faveur avec le stage d'entraînement. Nous espérions que 
vous pourriez nous aider... 

- Ecoule/, j'en obtiendrai une pour vous personnellement,, 
déclara Contreras. Sans passer par les voies officielles, Un mil- 
lion de dollars américains, en liquide, et vous avez votre mis- 
ftik. 

- D me faut le feu vert, dit Amir. 



211 



- D'accord. Vous savez où me trouver, 

Amir joignit son patron à New York, l'informa de 3a proposi- 
tion du Chilien. Us savaient que le général était en mesure de 
leur donner satisfaction mais le chef du département ne pou- 
vait pas non plus prendre sur lui d'acccp*?. Il appela donc 
Admony à Tel-Aviv, et le Mosaad demanda à son tour au SR de 
la marine si celle-ci était prête â payer un million de dollars 
pour le nùssile. Elle l'était. 

- C'est entendu, dit Amir à Contreras. 

- Très bien. Faites venir quelqu'un qui sait ce dont vous 
avez besoin, nous I e conduirons à une base navale. Il me mon- 
trera ce que vous voulez exac ement, et nous le prendrons. 

Un expert israélien de Bamtam, firme israélienne fabriquant 
des missiles à Atlit, petite ville au sud d'Haïfa où le missile 
Gabriel avait été nus au point, prit l'avion pour le Chili. 
Comme les Israéliens désiraient tut Exocet en état de marche, 
il insista pour qu'on leur livre une tête chargée. Ainsi, les Israé- 
liens seraient sûrs qu'on ne les roulait pas en leur donnant une 
fausse téte, ou une tête endommagée, non opérationnelle. 

Sur l'ordre de Contreras, le missile fut débarqué, placé sur 
une remorque. Les Israéliens avaient déjà payé d'avance le mil- 
lion de dollars. 

- C'est ce que vous voulez? demanda Contreras 
Apres inspection du missile, Ami r acquiesça. 

- Bon, reprit le Chilien, alors, nous allons mettre la tête 
dans une caisse, la fermer avec des bandes de métal et l'entre- 
poser à Santiago. Vous pouvez la faire garder si vous voulez, 
ça m'est égal. Mais avant que vous l'emportiez, je veux quel- 
que chose. 

- Quoi? demanda Amir, inquiet. Nous étions d'accord. Nous 
avons rempli notre part du marché. 

- Et je remplirai la mienne, promit Contreras. Mais d'abord, 
appelez votre patron et dites-lui que je veux lui parler, 

- Je peux le faire moi-même, protesta Amir. 

- Non, dites-lui que je veux qu'il vienne ici. Je veux lui 
1er d'homme à homme. 

Amir n'avait guère le choix. Manifestement, Contreras se 
rendait compte que l'Israélien n'avait pas un grade très élevé, 
et faisait le forcing pour obtenir tous les avantages possibles. 
De sa chambre d'hôtel, Amir téléphona à son chef à New York, 
qui lui-même appela Admony à Tel-Aviv pour expliquer la 
situation. Le jour même> Admony prit l'avion pour Santiago 
afin de rencontrer le général chilien. 



212 



- Je désire que vous m'aidi ez â former une uni té de sécurité, 
lui demanda Contreras. 

- Nous le faisons déjà, répondit Admony. Et vos hommes se 
débrouillent très bien. 

- Non, non, vous ne comprenez pas. Je veux une unité qui 
m'aide à liquider nos ennemis, où qu'ils se trouvent. Comme 
vous le faites avec l'OLP. Nos ennemis ne sont pas ous au 
Chili. Nous voulons pouvoir frapper ceux qui constituent une 
menace directe pour nous. B y a â l'étranger des groupes terro- 
ristes qui nous menacent. Nous souhaitons être en mesure de 
les éliminer. 

■ Vous avez deux façons de nous aider, Vous pouvez accep- 
ter qu'en cas de problème, vos hommes se chargent du travail. 
Nous savons que Taiwan vous a demandé ce genre de service 
et que vous avez refusé. 

» Nous, nous préférons utiliser nos propres hommes - un 
croupe que vous formeriez à répondre aux menaces terroristes 
2 t'é ranger. Faites cela, et le missile est à vous. 

Ce nouveau développement stupéfia Admony comme Amir. 
Étant donné la nature de la requête, le chef du service Liaison 
répondit au Chilien qu'il devait aviser ses supérieurs avant de 
s'engager- 

A cette fin, Admony retourna à Tel-Aviv pour une réunion au 
sommet au siège du Mossad. Il était furieux que Contreras ait 
Houté une clause inattendue au marché. Il décida que la ques- 
won était de nature politique et qu'il apparu- nait au gouverne- 
ment de décider s'il fallait donner satisfaction à Contreras ou 
tout laisser tomber. 

De son cité, le gouvernement ne tenait pas du tout â être 
mêlé a ce genre d'accord, et la décision qu'il prit fut de celles 
qui signifient: «Nous ne voulons pas être au courant » 

li fallut donc faire appel à une personne extérieure pour 
conclure l'affaire. Le choix se porta sur le patron d'une grande 
compagnie d'assurances israélienne. Mike Harari. dirigeant du 
id récemment mis à la retiaite, qui avait été responsable 
de la bavure de Lillehammer. Il avait aussi été l'un des conseil- 
lers les plus influente du dictateur Manuel Noriega, et avait 
apporté son aide à la formation de la K-7, unité spéciale anti- 
terroriste panaméenne. 

Outre la mission consistant à trouver un accord avec le géné- 
ral chilien, Harari était directement associé avec une impor- 
tante compagnie maritme, moyen idéal pour transporter 
l'ogive en Israël discrètement et en toute sécurité. 



213 



Au Mossad, Harari avait dirigé la Metsada, branche respon- 
sable des combattants, et la kidon, qui en faisait partie. On le 
chargea de déclarer à Contreras qu'il apprendrait à son unité 
spéciale anti terroriste tout ce qu'il savait. Si ce n'est « tout » - 
Harari avait besoin de l'approbation du Mossad pour ce qu'il 
enseignait, et le Bureau préférait garder pour lui certaines 
techniques-, il lui en apprit assez pour organiser l'exécun' on à 
l'étranger d'ennemis réels ou supposés. Le règlement de cet 
entraînement fut pris sur une caisse noire gétée par la DINA et 
envoyé directement à Harari. 

Les membres de l'unité spéciale étaient en fait les hommes 
de Contreras, lis n'avaient pas de statut officiel. Il les choisis- 
sait, il les payait. Ils faisaient le travail qu'il leur donnait. Leurs 
méthodes d'interrogatoire allèrent peut-être au-delà de ce 
qu'on leur avait appris, mais le fait demeure que le général 
obtînt de faire entraîner son unité spéciale, et qu'Israël eut son 
Exocet. Harari leur apprit des techniques de torture telles que 
les décharges électriques, et leur montra les points doulou- 
reux. Le but essentiel d'un interrogatoire est de recueillir des 
infotraations. Mais les Chiliens y ajoutèrent quelque chose de 
leur cru. Ils aimaient l'interrogatoire pour lui-même et. 
souvent, ne recherchaient même pas d'informations. Ils 
aimaient juste faire souffrir. 



Ce jour humide de septembre 1976 à Washington, lorsque 
Letelier partit pour sa dernière promenade, personne ne soup- 
çonna que le tueur avait été formé par le Mossad, Et personne 
ne savait non plus qu'israèl était en possession d'un Exocet. 

Les Israéliens procédèrent à des essais en attachant la tète du 
missile sous 3e ventre d'un chasseur à réaction Phantom, en 
reliant tous les orifices d'ém ission à une série de capteurs pou- 
vant êire lus dans diverses conditions, et en simulant des vols 
de missile, Les essais durèrent quatre mois et furent réalisés 
avec des jets décollant de la base aérienne d'Hatsiïm, près de 
Beersheba. 



12 

ÉCHEC ET MAT 



Élevé en Syrie, Magid avait rêvé dans son adolescence de 
jouer un jour aux échecs au niveau international. Il avait une 
passion pour ce jeu, étudiai t son histoire, mémorisait les coups 
des grands maîtres. 

Musulman sunnite, Magi d vivait en Êgypte depuis l'époque 
enivrante de la fin des années 1950, où Gainai Abdel Nasser 
avait transformé l'union officielle de l'Êgypte et de la Syrie en 
R publique Arabe Unie. 

C'était l'été 1985, et Magid, débarquant à Copenhague, espé- 
rait se lancer dans les affaires en créant une banque d'inves- 
tissements privée. Le jour de son arrivée, il remarqua dans le 
hall de son hôtel un homme élégant étudiant un livre, penché 
Uu-dessus d'un échiquier. En retard à un rendez-vous, Magid 
n'eui pas le temps de s'arrêter. Le lendemain l'homme était à 
nouveau là. Attiré par l'échiquier comme par un aimant, 
Magid s'approcha de l'inconnu, lui tapota l'épaule et 
commença, dans son anglais irréprochable : 

- Excusez-moi... 

- Pas maintenant! répliqua l'homme. 

Magi'd recula, observa un moment en silence puis suggéra 
un coup logique. L'inconnu s'intéressa alors à lui : 

- Vous jouez aux échecs? 

Les deux hommes engagèrent la conversation. Pendant les 
lieux heures et demie qui suivirent, Magid et son nouvel ami - 
qui se présente sous le nom de Mark, entrepreneur canadien 
.^ine lihanaise chrétienne - parlèrent du jeu qui les fasci- 
nait. 

Mark était en réalité Yehuda Gil, un des katsas de l'antenne 
de Bruxelles, chargé d'établir le contact avec Magid. La cible, 



215 



ce n'était cependant pas Magid mais son frère Jadid, haut fonc- 
tionnaire syrien que le Mossad espérait recruter. Le service 
avait déjà fait une tentative en Fiance mais, faute de temps, 
cela n'avait pas marché. Toutefoi s, comme dans la plupart de 
ces opérations, Jadid ne s'était même pas aperçu de cette tenta- 
tive - et ne savait certainement pas que le Mossad lui avait 
donné le nom de code de « Tire-bouchon ». 



L'histoire avait en fait commencé le 13 juin 1985, quand un 
katsa nommé Ami, de service au bureau Danemark, au sixième 
étage du siège du Mossad à Tel-Aviv (alois situé dans le bâti- 
ment Hadar Dama de la rue du Roi-Saùl), reçut un message de 
routine de 1'ofScier de liai son au Danemark. Celui-ci transmet- 
tait une requête de « Pourpre A », nom de code du Service 
Danois de Sécurité Civile (SDSC), les priant de vérifier une 
liste d'une quarantaine de personnes de nom et/ou d'origine 
arabes ayant demandé un visa danois. 

Ce que les Danois ignorent - et que seuls quelques-uns de 
leurs dirigeants savent - c'est que le Mossad vérifie régulière- 
ment ces listes â la demande du Danemark et met une croix en 
face du nom s'il n'y a pas de problème. Quand il y a problème, 
il prévient les Danois ou, si c'est de l'intérêt d'Israël, retajde 
fobtentiion du visa pour approfondir son enquête. 

Les relations entre le Mossad et les SR danois sont si intimes 
qu'elles frôlent l'indécence. Ce n'est pas la vertu du Mossad qui 
est compromise dans cette liai son mais celle du Danemark. Les 
Danois pensent â tort que, parce qu'ils ont sauvé un grand 
nombre de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, les 
Israéliens leur sont reconnaissants et qu'ils peuvent faire 
confiance au Mossad. 

Un agent du Mossad. un marais, travaille par exemple au 
siège du SDSC où il étudie tous les messages concernant 
Arabes et Palestiniens parvenant au service d'écoute- arrange- 
ment incroyable pour un service de renseignements étranger. 
Seul homme du siège à parler arabe, il comprend les messages 
mais envoie les bandes en Israël pour traduction (tout passe 
par un agent de liaison de l'antenne du Mossad à Copenhagu 
ayant pour nom de code « Hombre »). Les mfbrmaiions ne sont 
pas toujours partagées avec le Danemark puisque les traduc- 
tions renvoyées sont souvent lourdement tronquées et que les 
bandes originales ne sont pas resti tuées. 

A l'évidence, le Mossad ne tient pas les Danois en haute 
estime. 11 les traite de fetisatach, terme Hébreu pour vent, pet 



216 



Ils révèlent au Mossad tout ce qu'ils font, maïs celui-ci ne laisse 
personne avoir accès à ses secrets. 

Normalement,, vérifier une quarantaine de noms avec l'ordi- 
nateur du Mossad prend une heure environ. Maïs comme 
c'était la première fois qu'Ami s'occupait des Danois, il 
commença par faire sortir 'sur son teirninal les informati ons 
concernant le SDSC. Apparut sur l'écian une lettre portant le 
numéro 4647 et l'estampille « secret », description détaillée de 
l'organigramme, du personnel, du fonctionnement du service 
danois, et même de quelques opérations. 

Tous les trois ans, des dirigeants du SR danois se rendent en 
Israël pour un séminaire organisé par le Mossad afin de dis- 
cuter des derniers développements en matière d'acu vités terro- 
ristes et de techniques antiterroristes. Grâce à ces relations, 
Israël reçoit toutes les informations disponibles sur la commu- 
nauté palestinienne, de cino. cents membres environ, vivant au 
Danemark, et bénéficie d une « coopération totale dans le 
domaine de la danse (filature)». 

La lettre donnait comme chef du SDSC Henning Fode, 
trente*huit ans, nommé en novembre 1984, et devant se rendre 
en Israël à l'automne 1985. Numéro deux du service, Michael 
Lyngbo qui, malgré son manque d'expérience, s'occupait du 
bloc communiât. Paul Moza Hansoo, conseiDer juridique de 
Fode, contact du Mossad, devait bientôt quitter ses fonctions. 
Ilalburt Winter Hinagay, chef du département antiterrorisme 
et subversion, avait lui aussi participé au dernier séminaire 
organisé en Isj-ael sur le terrorisme. 

(Le Mossad tient en fait une série de séminaires, invite un 
service de renseignements à la fois, et noue ainsi de précieux 
liens tout en entretenant l'idée qu'aucune organisation ne 
connaft le terrorisme mieux que lui ) 

Sur l'écran d'Ami, un autre document indiquait le nom 
complet du service danois : Poliliets Efterreingsjtnesie Politis- 
latonen (PEP) et énuraérait diverses branches. 

Les écoutes téléphoniques relevaient de la Branche S : dans 
un document du 25 août 1982, les Danois avaient avisé Hombre 
qu'ils envisageaient de se doter d'un ouveau système informa- 
et qu'ils pouvaient se permettre de donner au Mossad 
nte écoutes (soixante lieux où ils avaient installé des 
micros pour le service israélien). Us avaient également mis sur 
écoute des cabines téléphoniques publiques, « sur notre [Mos- 
latlj suggestion, dans des quartiers connus pour être sensibles 
«UX activités subvezsives ». 

Le document se plaignait ensuite de la piètre qualité de 



217 



l'équipe de filature : « Les hommes sont faciles à repérer. 21s ne 
se fondent pas dans le paysage, probablement à cause d'une 
rotation rapide du personnel de l'unité... deux ans environ et 
ils passent à d'autres activités. » 

La police était chargée de recruter pour le service, tâche dif- 
ficile parce que celui-ci n'offrait guère de possibilités d'avance- 
ment. Le 25 juillet 1982, Hombre demanda des renseignements 
sur une opération secrète au Danemark concernant Tes Nord- 
Coréens, mais on lui répondit qu'elle était menée pour les 
Américains, alors « motus ». 

En réclamant à l'ordinateur d'autres informations, Ami sor- 
tit le document « Pourpr B », décrivant en détail le Servi ce de 
Renseignements de la Défense Danoise (SRDD), SR de l'aimée 
danoise placé sous la responsabilité directe du chef des forces 
armées et du ministre de la Défense. Ce service est structuré en 
quatre unités: gestion, écoute, recherche et collecte d'informa- 
tions. 

Dans le cadre de l'OTAN, il couvre la Pologne, l'Allemagne 
de l'Est et les mouvements des navires soviétiques dans la Bal- 
tique, au moyen d'un matériel électronique perfectionné fourni 
par les Américains. 

Sur le plan intérieur, il est chargé de la recherche militaire 
et politique, de la collecte « positive » (informations de citoyens 
danois sur des choses qu'ils ont vues) par opposition à * néga- 
tive » (informations recueillies à l'extérieur des frontières). Il 
assure aussi le ttavail de liaison au niveau international et four- 
nit au gouvernement des évaluations sur divers pays. A 
l'époque, il projetait d'établir une unité sur les problèmes du 
Proche- Orient, en commençant avec un homme qui travaille- 
rait sur la question un jour par semaine. 

Le service est renommé pour ses photos très nettes d'activi- 
tés aériennes, terrestres et navales soviétiques. Ce fut le pre- 
mier SR qui fournit à Israël des photographies du système 
soviétique SSC-3 (ou missiles sol-sol). Pourpre B est dirigé 
depuis 1976 par Mogens Telling qui s'est rendu en Israël en 
1980. Ib Bangsbore, chef de la section ressources humaines, 
devait prendre sa retraite en 1986. Le Mossad avait d'excel- 
lentes sources au sein du SRDD et de l'Institut de recherche de 
la Défense danoise (IRDD). Les services danois travaillaient en 
collaboration plus étroite avec la Suède (nom d code « Bour- 
gogne ») qu'avec leuralliéde l'OTAN, la Norvège. A l'occasion, 
Pourpre B rencontrait « Carrousel », nom de code des services 
britanniques, travaillait avec eux au coup par coup et partici- 
pait à diverses opérations contre les SR soviétiques. 



218 



Ami prit connaissance de toutes ces informations avant de 
faire apparaître un formulaire permettant d'introduire une 
donnée dans l'ordinateur : un nom, un numéro, n'importe quoi 
pour explorer la mémoire de l'appareil. Si la personne en 
question était palestinienne et que rien n'appàrafcsaïl feûf 
1 écran, Ami passait le formulaire au bureau palestinien du 
Mossad qui pouvait décider de pousser la vérification ou de 
tarder simplement le nom dans l'ordinateur de la centrale. 
Toutes les branches du Mossad sont reliées à l'ordinateur 
géant installé au siège de Tel-Aviv. Chaque soir, un disque dur 
contenant les informations de la journée est mis en lieu sûr. 

Ami n'était plus qu'à quatre noms de la fui de la liste quand 
celui de Magid apparut. Et lui rappela quelque chose. Lors 
d'une conversation avec un ami de la branche Recherche, 
quelque temps plus tôt, il avait vu la photo d'un homme du 
même nom se tenant au côté du président syrien Hafez el 
Aasad* Beaucoup d'Arabes portent des noms similaires, mais 
autant vérifier. Ne trouvant rien sur l'ordinateur concernant 
Magid, Ami appela la branche Recherche, demanda à son 
copain du bureau Syrie de lui apporter la photo à midi, au res- 
taurant du huitième étage, afin qu'il la compare avec celle de 
Magid sur la demande de visa danois. 

Après le déjeuner, photo de Jadid en main, Ami réclama à 
l'ordinateur d'autres détails, vérifia si Jadid avait de la famille 
- et découvrit ainsi qu'il avait un frère dont le signalement et la 
biographie coirespondaient à ceux de Magid. 

Cet te découverte offrait une possibilité de « filon » - recrute- 
ment d'une personne pour parvenir à une autre -, ce qu'Ami 
souligna dans son rapport avant de le déposer dans le courrier 
Intérieur. 

Dans le Tsiack, document annuel du Mossad sur les infor- 
mations nécessaires, l'armée syrienne était une priorité depuis 
de nombreuses années. Le Mossad avait donc demandé à 
l'AMAN, SR de l'armée israélienne, de dresser la liste de ce 
qu'il avai t besoin de savoir sur l'état de préparation des forces 
«yriennes, par ordre d'importance. Le questionnaire de onze 
pages fourni en retour par l'AMAN portait notamment sur le 
nombre de bataillons syriens disponibles, l'état des brigades 
blindées 60 et 67 ainsi' que de là brigade mécanisée 87; le 
nombre de brigades de la division 14 de* Forces Spéciales * et 
toute une série de questions liées, comme des détails sur la 
rumeur de remplacement d'Ahmad Diab, chef du Bureau de 
Sécurité nationale, par Rifat el Assad, frère du président. 

Le Mossad avait déjà un certain nombre de sources en Syrie 



219 



(ce qu'il appelait son c premier système d'alarme ») dans les 
hôpitaux et la construction, par exemple, partout où l'on pou- 
vait obtenir et transmettre des fragments d'information qui, 
réunis, pouvaient avertir Isiaêl d'éventuels préparatifs de 
guerre. Depuis des années, les Syriens étaient en formation 
offensive le long des hauteurs du Golan, et le Mossad avait tou- 
jours estimé essentiel de recueillir des informations suies et 
récentes dans le domaine militaire. Recntter un Syrien de haut 
niveau constituerait un événement majeur. 

Four le Mossad, la Syrie est un pays « capricieux ». Cela 
Signifie simplement qu'il est dirigé par un seul homme, Assad, 
qui peut se lever un matin en disant: «Je veux faire la 
guerre. » L'unique moyen d'en être avisé au plus vite, c'est 
d'avo ir une source aussi proche du sommet que possible. En 
outre, le Mossad savait qu' Assad tenait à reprendre les hau» 
teuis du Golan. De son côté, le président syrien avait 
conscience qu'il pouvait gagner du terrain par une offensive 
éclair mais qu'il ne contiendrait pas durablement les Israé- 
liens. Longtemps il chercha à obtenir des Russes, dans les 
années 1980, là garantie qu'ils interviendraient, par l'inter- 
médiaire des Nations unies ou autrement, pour mettre rapide- 
ment fin à toute guerre de ce genre. N'obtenant pas leur 
accord, Assad n'envoya jamais ses chars à l'assaut du Golan. 



Telle était la situation complexe qui faisait du recrutement 
du frère de Magid une priorité, et quelques heures plus lard, 
Yehuda Gil (Mark, pour Magid) allait à Copenhague attendre 
l'ariivée du «sujet». Une autre équipe fut chargée d'installer 
dans la chambre d'hôtel de Magid le matériel d'écoute et de 
surveillance requis- tout ce qui pouvait aider à le reciuter et. à 
travers lui', son frère si important. 

L'idée d'utiliser un échiquier pour prendre contact avec 
Magjd revenait à Gil, bien qu'elle provint d'une longue réunion 
tenue dans une planque de Copenhague. 

Au cours de sa première conversation avec Mark, Magid dut 
avair l'impression de pouvoir lui faire confiance puisqu'il lui 
raconta une grande partie de sa vie et suggéra qu'ils dînent 
ensemble ce soir-là. Mark accepta, retourna à la planque dis- 
cuter du diner avec ses collègues. 

Pendant le repas, Gil s'efforcerait de sonder ce que Magid 
avait à offrir - l'étendue de ce qu'il savait. En même temps, il 
se présenterai? comme un homme d «flaires prcEpère (couver- 
ture toujours appréciée) ayant accès à diverses transactions. 



220 



Magid explique que sa famille vivait en Egypte et qu'il vou- 
lait la faire venir au Danemark, quoique pas tout de suite. Il 
dés irait s'offrir d'abord un peu de bon temps. Il cherchait pour 
le moment un appartement à louer; plus lard, quand sa femme 
le rejoindrait, il en achèterait un. Mark proposa de l'aider en 
lui envoyant un agent immobilier le lendemain. Moins d'une 
semaine plus tard, Magid avait son appartement, Et le Mossad 
le truffa de micros, installant même des caméras dans le pla- 
fond. 

Au cours de la réunion suivante à la planque de Copen- 
hague, il fut décidé que Mark dirait à Magid qu'il devat 
retourner passer un mois au Canada pour affaires, ce qui don- 
nerait au Mossad le temps d'utiiliser son matériel d'écoute et de 
surveillance. L'Institut apprit ainsi que Magid ne trafiquait pas 
dans la drogue mais aimait beaucoup les femmes. Son somp- 
tueux appartement était équipé des appareils électroniques les 
plus récents: magnétoscope, magnétophone, etc. 

Par chance pour le Mossad, Magid téléphonait à son frère 
deux fois par semaine. Il apparut bientôt que Jadid n'était pas 
un ange et travaillait avec Magid sur quelques sombres opéra- 
tions lucratives II avait par exemple acheté au Danemark une 
grande quantité de films pomogiaphiques qu'il revendait en 
Syrie avec de gros bénéfices. Au cours d'une conversation, il 
annonça à Magid qu'il lui rendrait visi te à Copenhague dans 
six semaines. 

Fort de cette information, Mark fixa une nouvelle rencontre 
avec Magid et, jouant le rôle d'un cadre supérieur de la société 
canadienne (jamais le P-DG, car cela aurait empêché de gagner 
du temps en en référant au « patron » - en réalité, le groupe de 
la planque), il commença à poser les jalons d'un accord 
commercial. 

- Ce que nous faisons en général, c'est donner à nos clients 
une évaluation sur les investissements possibles, dit Mark, 
Nous leur conseillons d'investir ou pas dans tel pays, et nous 
devons donc recueillir des informations sur ce pays- Nous 
sommes une soite de CIA privée. 

La référence à la CIA n'eut apparemment pas d'effet sur 
Magid, ce qui inquiéta les Israéliens dans un premier temps. 
Toute mentiôn de l'agence suscitant d'ordinaire chez les 
\rabes une réaction négative, le Mossad commença à craindre 
que Magid ait déjà été recruté par quelqu'un d'autre. Ce n'était 
pas le cas. Simplement, il avait un sacié sang-froid. 

- Bien entendu, continua Mark, nous sommes prêts à payer 
pour des informations nous permettant de savoir si un inves- 



221 



dssement est sûr, s'il peut être garanti dans diverses parties du 
monde. Nous avons affaire à de gros joueurs, vous comprenez, 
alors il nous faut des informations détaillées et sûres, pas des 
choses que n'importe qui peut ramasser à un coin de rue. 

Mark donna comme exemple l'Irak, mond îalement connu 
pour ses dattes. 

- Mais vous commanderiez des dattes avec la guerre (Iran- 
Irak) qui se déroule en ce moment? Seulement si la cargaison 
pouvait être gaiantie. Pour cela, il faut introduire des données 
politiques et militaires sur le marché. C'est ce que nous bisons. 

Magid se montra intéressé. 

- Ce n'est pas vraiment mon domai ne, dit-il, mais je connais 
quelqu'un qui pouirait vous convenir. Qu'est-ce que j'y gagne- 
rais? 

- Nous versons généralement une somme forfaitaire plus un 
pourcentage sur ce que nous obtenons. Cela dépend de la 
valeur des informations, des pays concernés. Quelques milliers 
de doliais, ou quelques centaines de milliers de dollars, cela 
déper.4. 

- A quels pays vous intéressez-vous? demanda Magid. 

- Pour le moment, nous avons besoin d'informations sur la 
Jordanie, Israël, Chypre et la Thaïlande. 

- Et la Syrie? 

- Peut-être. Il faudrait que je vérifie. Je vous le ferai savoir. 
Encore une fois, tout dépend des besoins de notre client et du 
niveau d'où proviennent les informations. 

- Bon, renseignez-vous. Mais mon type occupe un poste très 
haut placé en Syrie. 

Les deux hommes convinrent de se revoir le surlendemain. 
Continuant à jouer sans s'emballer, Mark déclara à Magid que 
la Syrie présentait un certain intérêt. 

- Ce n'est pas une de nos priorités, dit-il à l'Arabe, mais ça 
pourrait être rentable si les informations sont vraiment bonnes. 

La veille, Magid avait déjà téléphoné à son frère pour lui 
demander d'avancer sa visite à Copenhague: il avait quelque 
chose d'important pour lui'. Jadid avait accepté. 

Le lendemain de l'arrivée du frère, Mark rencontra les deux 
bommes dans l'appartement de Magid. Sans laisser voir qu'il 
connaissait les fonctions de Jadid. il lui posa une série de ques- 
tions sur la nature des informations qu'il pouvait attendre de 
lui, de manière à pouvoir évaluer l'offre de sa société. Mark 
aborda les questions militaires, mais mêlées à un grand 
nombre de sujets « civils » pour dissimuler son véritable but. 
Après quelques séances de négociations - sui vies chacune d'un 



222 



compte rendu à la planque - Mark offrit trente mille dollars à 
Magid, vingt mille dollars par mois à Jadid ~ plus dix pour 
cent, soit deux mille dollars mensuels, à Magid. Les six pre- 
miers mois seraient payés d'avance, l'argent déposé sur le 
compte d'une banque de Copenhague que Mark ouvrirait pour 
Jadid. 

L'étape suivante consista à apprendre à Jadid à utiliser un 
crayon ayant subi' un traitement chimique spécial, avec lequel 
il écrirait les informations au dos de lettres ordinaires desti- 
nées à son frère. 

Mark proposa de donner tout de suite le matériel à Jadid 
pour qu'il l'emporte en Syiie mais ce dernier refusa, et l'on 
convint qu'il lui serai t envoyé à Damas. 

- Vous travaillez vraiment comme un service de renseigne- 
ments, fit observer Jadid. 

- Tout à fait,, répondit Mark. Nous employons même 
d'anciens agents. La différence, c'est que nous sommes sur le 
circuit pour gagner de l'argent. Nous communiquons nos 
Informations uniquement à des gens disposés à les payer et à 
les utiliser pour investir. 

Mark dut alors passer en revue avec Jadid les questions qui 
l'intéressaient. Il inclut dans sa liste un grand nombre de sujets 
hidon - valeuis immobilières et changements dans l'adminis- 
tration, par exemple ~, toujours pour présenter le question- 
naire de façon que les questions militaires n'y prédominent 
pas. Après plusieurs essais avec le crayon spécial, l'assurance 
qu'on prendrait contact avec lui pour lui dire où, à Damas, il 
pourrait passer prendre la liste de questions, Jadid sembla 
tplisrait. 

Pendant toute l'opération, le Mossad soupçonna les deux 
freres de savoir qu'ils travaillaient pour Israël, mais continua 
ûuand même à jouer le jeu. Du fait de ces soupçons, on ren- 
a cependant la sécurité du katsa. 

Si la promesse faite à Jadid de lui envoyer le matériel sem- 
blait facile à tenir, elle impliquait en fait une série de 
manœuvres complexes pour éviter tout risque d'être décou- 
ven 

Le Mossad utilisa un agent « blanc » (non arabe) - en 
l'occurrence un de ses courriers préférés, officier canadien de 
l'< >N I ' en poste à Naharia, ville balnéaire du nord d'Isxaël, près 
de la zone démilitarisée le séparant de la Syrie. Ces officiers 
Peuvent franchir les frontières à leur guise. Le Canadien tou- 
t lin la somme habituelle de cinq cents dollars pour laisser une 
pierre creuse contenant le matériel à un endroit précis du bas- 



223 



côté de la route de Damas : à cinq pas d'un poteau ponant une 
indication kilométrique particulière. 

Une fois le Canadien rentré de l'autre côté de la frontière, un 
combattant du Mossad ramassa la pierre, la porta à son hôtel, 
l'ouvrit, en sortit le crayon, le questionnaire et une p rtie de 
l'argent destiné à Jadid. Il déposa le paquet à la poste, empo- 
ch le bulletin permettant de le récupérer, ptit l'avion pour 
l'Italie. De là, il expédia le bulletin au siège du Mossad, à Tel- 
Av v. Celui-ci le mit dans une enveloppe, 1 adressa à Magid qui, 
finalement,, l'envoya à son frère par la poste. 

Le bulletin aniva donc dans le courrier de Jadid, comme 
une lettre normale de son frère, sans éve lier de soupçons. 
Bientôt, les réponses commencèrent à parvenir, fournissant 
aux Israéliens tout ce qu'ils désiraient savoir sur l'état de pré- 
paration de l'armée syrienne. 

Le système fonctionna à merveille pendant cinq mois, avec 
un Mossad convaincu d'avoir une taupe en haut heu pour u n 
long moment. Puis, comme cela arrive trop souvent dans le 
m nde de l'espionnage, les choses changèrent 

Si les Sytiens ne se doutai ent pas que Jadid travaillait pour 
les servi es israéliens, ils le soupçonnaient de trafiquer dans la 
drogue et la pornographie. Ils décidèrent de lui tendre un 
piège : il serait airêlé porteur d'héroïne de provenance lib - 
naisc au moment où il quitterait la Syrie pour se rendre dans 
diverses capitales européennes. Jadid devait en effet faire par- 
tie d'une équipe contrôlant les registres de plusieurs ambas- 
sades syriennes en matière 4'opérations militaires. 

Iitjnie de la chose, Jadid fin sauvé par la cupidité d'un autre 
Syrien, un nommé Haled, attaché militaire adjoint à l'ambas- 
sade de Londres. Recruté par le Mossad lors d'une opération 
antérieure, il lui vendait le code des ambassades, qui changeait 
tous les mois. Les Israéliens pouvaient ainsi décmffrer les mes- 
sages envoyés ou reçus par toutes les ambassades syriennes 
dans le monde. 

L'un de ces messages leur apprit que Jadid devait taire par- 
tie de l'équipe de contrôle des comptes. Mais un autre, envoyé 
de Damas à Beyrouth, indiquait que le S>rien serait arrêté 
pour avoir fait sortir de l'héroïne du pays. 

Les Israéliens devaient absolument prévenir Jadid. Trois 
jours seulement avant la date prévue pour l'arr estât on, ils 
envoyèrent en Syrie un combattant se faisant passer pour un 
touriste anglais. De sa chambre d'hôtel, l'homme téléphona à 
Jadid, lui dit simplement qu'il y avait un ennui, qu'il ne devait 
pas passer prendre la marchandise comme convenu, qu'elle lu 
serait livrée plus tard après son arrivée en Hollande. 



224 



Lorsque les trafiquants arrivèrent au lieu de rendez-vous, la 
police n'était pas loin derrière ei procéda à plusieurs arresta- 
tions. Dès lors, les trafiquants voulurent eux aussi mettre la 
main sur Jadid, qu'ils croyaient coupable de les avoir balancés. 

Jadid, lui, ignorait tout cela. Lorsqu'il arriva aux Pays-B s et 
que personne ne chercha à le joindre, il téléphona en Syrie 
pour découvrir ce qui se passait. U apprit alors qu'il était soup- 
çonné par le gouvernement comme par les trafiquants, et qu'il 
ferait mieux de ne pas rentrer en Syrie. Après lui avoir soutité 
toutes les autres informauons qu'il détenait- un nombre consi- 
dérable -le Mossad lui offrit une nouvelle idenuté et l'installa 
en Europe. 



Pour Haled, à londres, ce fut une autre histoire. A leur ait - 
vée. les contrôleurs mirent l'ambassade syrienne sous «bl ck- 
out », ce qui interdisait toute communication avec une autre 
ambassade. Comme dans la plupart des ambassades, ie secteur 
militaire est séparé des activités diplomatiques. En qualité 
d'attaché militaire adjoint, Haled avait accès au coffre mili- 
taire, et en avait profité pour • emprunter » quinze mille dol- 
lars afin d'acheter une nouvelle voiture. Il avai t prévu de rem- 
bourser cet • emprunt » avec le chèque mensuel du Mossad et 
ne s'attendait pas à un contrôle surprise. 

Heureusement pour Haled, le Mossad était au courant de 1 
vérification. Son katsa l'appela sur sa ligne personnelle à 
l'ambassade, utilisa le nom de code cl le message habituels 
pour fixer un rendez-vous : dans un certain restaurant - on en 
changeait régulièrement pour plus de sûreté - à une heure 
convenue. Haled devait attendre un quart d'heure et, si son 
katsa ne se montrait pas, appeler un numéro de téléphone. Si 
on ne répondait pas, cela voulait dire qu'il devait se rendre à 
un autre lieu de rendez- vous fixé à l'avance - presque toujoure 
un restaurant. Mais si Haled était filé, ou s'il y avait quelque 
taitre laison d'éviter un rendez-vous, le katsa répond itau télé- 
phone et lui donnait ses instructions. 

En l'occurrence, il n'y eut pas de problème avec le premier 
restaurant : l'officier tiaitant rencontra H led, le prévint de 
l'arrivée d'une équipe de contrôleurs le lendemain et partit 
quand Haled Lu' eut assuré qu'il n'y avait aucune raison de 
n'inquiéter Du moins le croyait-il... 

Une heure plus tard, tandis que l'Israélien, de retour à la 
planque, rédigeait son rapport, Haled appela le numéro 
réservé aux cas d'urgence. Il ignorait que c'était celui d'une 



225 



ligne de l'ambassade israélienne {chaque ambassade ayant un 
certain nombre de Lignes ne figurant pas sur l'annuaire), tl 
délivra un message codé du genre u Michael appelle Albert ». 
Quand l'homme qui prit la communication introduisit le mes- 
sage dans l'ordinateur, il apprit que le Syrien réclamait 
d'urgence une rencontre. Haled, qui avait le grade de colonel, 
n'avait jamais utilisé cette procédure depuis trois ans qu'il figu- 
rait sur les feuilles de paie du Mossad. Selon les rapporte psy- 
chologiques qu'Israël avait sur lui, c'était un homme tout à fait 
équilibré. Il se passait manifestement quelque chose. 

Sachant que le katsa de Haled se trouvait encore à la 
planque, le Mossad lui envoya un bodei Après s'être assuré 
qu'il n'était pas suivi', celui-ci téléphona à la planque et dit 
quelque chose comme : « Je te retrouve chez Jack dans quinze 
minutes. » Chez Jack, c'était simplement une cabine télé- 
phonique désignée à l'avance, par exemple. 

Le katsa quitta aussitôt la planque et, après avoir parcouru 
tout un circuit pour vérifier qu'il n'était pas suivi, alla à la 
cabine, appela le boéti qui l'avisa, toujours en code, que Haled 
lui donnait rendez-vous dans tel restaurant. 

Pendant ce temps, les deux autres katsas de service à 
l'ambassade partirent, firent un détour puis se rendirent au 
restaurant pour s'assurer qu'il était « propre ». L'un entra à 
l'intérieur, l'autre alla se poster à un endroit convenu où le 
katsa de Haled le retrouverai t et lui expliquerait ce qui se pas- 
sait. Haled étant syrien, et le Mossad ignorant toujours ce qui 
n'allait pas, la rencontre était considérée comme dangereuse : 
une heure plus tôt, quand Haled avait vu son katsa, tout sem- 
blait en ordre. 

Après avoir parlé à l'homme en faction à l'extérieur, l'offi- 
cier traitant de Haled téléphona au restaurant, demanda à lui 
parler - en donnant son nom de code - et l'envoya dans un 
autre restaurant. L'Israélien posté à l'intérieur vérifia que le 
Syrien ne téléphonait pas avant de partir pour le nouveau heu 
de rendez-vous. 

Normalement, une opération de ce genre n'aurait pas été 
confiée aux katsas de service, mais comme il y avait urgence, 
on uulisa un c système d'antenne » pour arranger le rendez- 
vous, ce qui signifie simplement qu'on confia la lâche à des 
officiers traitants de l'antenne. 

Lorsque les deux hommes finirent par se rencontrer, le 
Syrien était pâle et tremblant. Il avait tellement peur qu'il avait 
déféqué dans son panielon et dégageait une épouvantable 
odeur. 



226 



- Qu'est-ce qu'il y a? demanda le katsa. On vient de se ren- 
contrer, tout allait bien, 

- Je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas quoi faire! répétai t 
Haled. 

- Calmez-vous. Quel est le problème? 

- Ils vont me tuer. Je suis un homme mort, 

- Qui? Pourquoi? 

- jW risqué ma peau pour vous. Vous devez m'atder, exigea 
Haled. 

- Nous vous aiderons. Mais quel est le problème? 

- C'est ma voiture - l'argent pour ma voiture. 

- Vous êtes dingue? Vous me téléphonez en pleine nuit 
parce que vous voulez acheter une bagnole? 

- Non, non, je l'ai, la voiture. 

- Alors qu'est-ce qu elle a ? 

- Rien. Mais j'ai pris de l'argent dans le coffre de l'ambas- 
sade pour la payer. Vous m'avez dit qu'ils allaient vérifier les 
Comptes. Demain matin, quand J'irai au travail, ils me tueront. 

Haled ne s'était tout d'abord pas inquiété parce qu'il avait un 
ami riche qui l'avai t déjà tiré d'embarras passagers. Le Syrien 
avait prévu d'emprunter l'argent pour deux ou trois jours seu- 
lement, pendant le séjour des contrôleurs. Après leur départ, il 
le reprendrai t dans le coffre pour le rendre à son ami puis 
rembourserait peu à peu «l'emprunt» avec son salaire du 
Mossad Mais Haled avait découvert que son ami avait quitté 
Londres; il n'avait plus la possibilité de trouver une telle 
somme en vingt-quatre heures pour la remettre dans le coffre. 
Il réclama une avance à son officier traitant. 

- Six mois d'avance. C'est tout ce que je demande. 

- fiori, nous allons régler le problème, ne vous en faites pas. 
Mais il faut d'abord que j'en réfère à quelqu'un. 

Avant de partir avec Haled, le katsa appela son collègue à la 
cabine téléphonique, lui récita un message codé signifiant qu'il 
devai t se rendre rapidement dans un hôtel proche et réserver 
une chambre à un nom convenu. Une fois dans la chambre, 
l'Israélien envoya Haled dans la salle de bains. 

Pendant ce temps, le katsa appela le chef d'antenne à la 
planque, lui exp*sa le problème à grands traits et demanda 
qumze mille dollars en liquide. En principe, pour toute somme 
supérieure à dix mille dollars, il fallait l'accord de Tel-Aviv, 
mais vu l'urgence, le chef d'antenne prit sur lui d'accepter, 
donna rendez-vous au katsa une heure et demie plus tard et 
ajouta : € Gare à tes fesses si ça ne marche pas. > 

Le chef d'antenne coonaisait un sayan qui tenait un casino 



227 



et disposait toujours de grosses sommes en liquide - on avait 
déjà fou appel à lui et on l'avait remboursé le lendemain. Le 
sayan lui donna même trois raille dollars de plus en d isant 

- Vous en aurez peut-être besoin. 

Le hasard voulut qu'au même moment, le numéro deux de 
l'antenne rencontrât un katsa d'ailaque nommé Barda, venu à 
Londres pourune autre mission. Se faisant passer pour un offi- 
cier de Scotland Yard, Barda avait recruté les deux gardiens 
de nuit de l'ambassade syrienne afin de préparer une autre 
opfràtioo nécessitant de pénétrer par effraction dans le bad- 
inent 

Maintenant que les Israéliens disposaient de l'argent, le pro- 
blème était de le remettre dans le coffre avant le lendemain 
matin. Haled, qui connaisait la combinaison et pouvait inven- 
ter une excuse justifiant sa présence à l'ambassade en pleine 
nuit au cas où il se ferait surprendre, fut chargé de cet* tâche. 

Borda, de son côté, fixa rendez-vous à un gardien puis à 
l'autre dans des restaurants différents (chacun d'eux pensant 
que l'autre continuait à assurer son service) pour laisser la voie 
libre à Haled. 

De retour à la chambre d'hôtel, le katsa de Haled avisa son 
agent que l'argent ne constituait pas une avance (les Israéliens 
s'étaient dit que, s'ils le payaient d'avance, il ne serait plus 
motivé) et que mille dollars seraient déduits chaque mois de 
son salaire pendant quinze mois. 

- Si vous nous apportez quelque chose de spécial, nous dou- 
blerons votre salaire pour que vous plussiez rembourser plus 
vite, dit l'officier traitant. Mais si vous refaites quelque chose 
d'illégal à l'ambassade, je vous rue. 

Apparemment. Haled prit la menace au sérieux puisqu'il 
n « emprunta » plus jamais un sou par la suite. 



13 

AIDER ARAFAT 



1981 fut une année agi tée. Le jour même où Ronald Reagan 
prétaiLserment et devenait président des États-Unis, l'Iran libé- 
rait cinquante-deux otages américains après quatre cent qua- 
rante-quatre jours de captivité. Le 30 mars, John Hincéley 
tirait sur eagan. En Pologne, Lech Walesa, hérault de Soli- 
daraoc poursuivait une quête de la liberté qui ouvrirait la 
aorte à des changements politiques gigantesques en Europe de 
I l m à la fin de la décennie. A Londres, le 29 juillet, par une 
matinée éclatante, le prince Charles et lady Diana Spencer 
ravù"ent les coeurs des personnes romanesques et entichées de 
royauté par la retransmission télévisée de leur mariage dans le 
monde entier. En Espagne, les terroristes basques livraient des 
batailles langées aux autorités. Et à Washington, le directeur 
de la CIA, William Casey. faisait l'objet de pressions le pous- 
sant à démissionner pour avoir soutenu une tentative secrète 
d'assassinat de l'homme fort libyen. Muammar al-Kadhafi, et 
pour désigner son compère politique Max Hugel chef des opé- 
rations secrètes de la CIA, bien que celui-ci n'eàt apparemment 
pAs les compétences requises. Hugel lui-même fut contraint â 
donner sa démission le 14 juillet lorsque deux anciens associés 
d'affaires l'accusèrent de manipulations frauduleuses de 
liocks. 

En Israël, ce fut une année tumultueuse, même à l'aune de 
ce pays. En 1980, l'inflation avait anteint deux cents pour cent 
ci continuait à grimper si vite qu'on racontait qu'on pouvait 
acheter du fromage blanc avec six augmentations de prix mar 
uu<rs sur le paquet et que le fromage était encore frais. Ça c'est 
.l< l'inflation! 

I c Premier ministre Menahem Begi'n et le parti au pouvoir, 



229 



le likoud, étaient confrontés à une rude offensive politique de 
la part de Shimon Pérès et du Parti travailliste, situation 
d'autant plus complexe qu'un des ministres de Begin, Abou 
Hatsrea, compromis dans une affaire d'achat dévotes, avait été 
emprisonné. Les élections du 29 juin débouchèrent sur un 
match nul - quarante-huit députés partout - mais Begin par- 
vint à s'assurer l'aide de quelques petits partis pour obtenir 
une majorité de soixante et une voix sur les cent vingt 
membres de la Knesset. 

Peu de temps auparavant, le 7 juin, Israël avait provoqué la 
fureur des États-Unis en attaquant et en détruisant la centrale 
nucléaire irakienne *. Décrétant un embargo temporaire sut 
les livraisons de F-16 à Israël, les Américains avaient même 
soutenu une résolution de l'ONU condamnant le raid. Israël 
avait aussi intensifié ses attaques contre le Liban et, pendant 
quelques jours, fin juillet, avait paru s'engager dans une guerre 
totale contre la Syrie. L'envoyé spécial américain. Philip 
Habib, diplomate de canière en retraite d'origine libanaise, 
faisait le tour des capitales du Proche-Orient pour négocier un 
accord sur un plan de paix. Robert McFarlane, conseiller du 
Département d'État, alla voir Begin en juillet pour le 
convaincre d'arrêter sa machine de guerre. 

Pour le Mossad. tout cela n'était pas si mauvais. La seule 
chose qu'il ne voulait pas, c'était voir la paix percer partout. Il 
déployait donc un grand nombre d'activités destinées à empê- 
cher des négociations sérieuses - nouvel exemple du danger 
que constitue un service secret qui ne doit de comptes à per- 
sonne. 

Pour Yasser Arafat et l'OLP; l'année ne fut pas calme non 
plus. En 1974, il avait condamné les actes terroristes commis 
par son organisation en dehors des frontières d'Israël, princi- 
palement en Europe, Et si le terrorisme palestinien continuait 
à sévir sur ce continent il était le fait d'une série de factiions 
opposées â Arafat. En fait, hors des territoires occupés, Arafat 
n a pas une position tellement forte dans le mouvement palesti- 
nien. Sa puissance provient de la Cisjordanie et de la bande de 
Gaza où, mis à part chez les intégristes musulmans, il jouit 
d'une écrasante popularité personnelle. 

L'un des plus gros problèmes d'Arafat était 1 Organisation 
Juin noir (OJN), dirigée par Sabri Khaiil al-Banna, plus connu 
sous le nom d'Abou Nidal. Les membres de Juin noir, musul- 
mans palestiniens, sont animés d'une ferveur religi euse qui les 
rend plus dangereux que beaucoup d'auires factions. L'organi- 

* Voir Prologue 



230 



sation fut quasiment liquidée par une attaque conjointe des 
Syriens et des chrétiens libanais à la fin des années 1970, mais 
Nidal, condamné à mort par Arafat, en réchappa. Tous les 
assassinats de Palestiniens qu'on ne pouvait attribuer à Israël 
étaient imputés à Abou Nidal, considéré comme la brebis 
galeuse du monde terroriste. 

Ce fut la tentative d'assassinat par l'OJN de Shlomo Argov, 
ambassadeur d'Israël à Londres, en 1982, qui servit de prétexte 
A Israël pour lancer une guerre de grande envergure contre le 
Liban. Begin l'appela la € Guerre choisie », signifiant par là 
qu'Israël n'y avait pas été acculé - comme pour toutes les 
guerres précédentes - mais qu'il en avait fait le choix. Choix 
peut-être mauvais, mai s la démagogi e de Begin avait joué. Quoi 
qu'il en soit, l'attentat - qui réduisu Argov l'état de légume - 
fut attribué à Arafat, bien qu'il n'y fût pour rien. 

Avant l'affaire Argov, Israël avait secrètement négocié un 
Cessez-le-feu officieux avec l'OLP d'Arafat pour que les Palesti- 
niens mettent fin à leurs tirs de roquettes russes Katioucha sur 
Israël depuis le sud du Liban - accord qui devai t apparaître 
comme une décision unilatérale de l'OLP. Arafat visitait alors 
au pas de charge divers pays du bloc de l'Est pour demander 
un soutien accru. Le Mossad savait qu'il avait l'intention 
d'acheter une grande quantité d'armes légères en Europe et de 
les expédier au Liban. La question, c'était : pourquoi? Car 
enfin, il lui suffisait de se rendre en Tchécoslovaquie par 
exemple et de dire qu'il voulait des armes. On lui répondrait 
« signez ici », et on lui enverrait tout ce dont il avait besoin. Il 
«o comportait comme un homme qui vit près d'une fontaine 
niais fait cinq kilomètres à pied pour aller chercher de l'eau 
ailleurs. Si on n'explique pas que c'est de l'eau salée <|ui coule 
de la fontaine, cela paraît absurde. 

L'eau salée d'Arafat, c'était une force de vingt mille combat- 
tants bien entraînés appelée Armée de Libération de la Pales- 
tine, ou ALP, commandée par le général de brigade Tank Kha- 
dm qui, en 1983, condamnerait Arafat et lui retirerait 
officiellement son souu'en. L'ALP était rattachée à l'armée 
syrienne, ce qui faisait dire au sein du Mossad que les Syriens 
combattraient Israël «jusqu'au dernier Palestinien». 

Les pays de l'Est, toujours disposés à ravitailler les Palesii- 
iUpn$ en armes, passaient cependant par les canaux officiels : 
f n 1981, si Arafat leur demandait des armes, elles seraient 
envoyées à l'ALP. 

Oi après le massacre de Munich, en 1972. Arafat avait consti- 
tua une unité spéciale assurant sa sécurité personnelle. Au 



231 



quartier général de l'OLP, à Beyrouth, il pouvait joindre celte 
unité Sur la ligne 17. D'où le nom de Force 17 donné à cette 
troupe, commandée alore par Abou Tayeb, et dont les effectifs 
variaient de deux à six cents combattants d'élite. Arafat 
comptai t aussi beaucoup sur Abou ZaJm, chef de ses services 
de sécurité et de renseignements. 



Pour le Mossad, le joueur le plus important de la partie était 
un nommé Dourak Kassjm. membre de la Force 17, chauffeur 
et garde du corps d'Arafat. Kassim avait été recruté comme 
agent du Mossad en 1977, alors qu'il étudiait îa philosophie en 
Angleterre. Homme cupide, il lmait des informations aux 
Israéliens presque chaque jour, envoyant des messages par 
radio et touchant deux mille dollars pour chaque rapport. Pen- 
dant le siège de Beyrouth, il était au côté d'Arafat, informant le 
Mossad depuis le quartier général de l'OLP. 

Kassim était le «ollaborateur personnel le plus proche d'Ara- 
fat. C'est lui qui, selon certains renseignements, fournissat le 
chef palestinien en Jeunes garçons. L'homosexualité est 
contraire à la foi islamique mais, étant donné le mode de vie 
arabe, elle n'est pas si rare. En tout cas, elle est moins sévère- 
ment Jugée qu'en Occident. Le Mossad n'avai t aucune preuve 
pour étayer les allégati ons selon lesquelles Arafat aime les ado- 
lescents. Il n'avait pas de photos, rien. Cela n'était peut-être 
qu'un moyen de plus pour discréditer Arafat : le Mossad avait 
utilisé le procédé avec de nombreux autres dirigeants arabes, 
qu'il accusait de mener la belle vie en profitant du système. Il 
ne pouvait en dire autant d'Aiafat, qui a en fait un train de vie 
modeste, auprès de son peuple. Lors du siège de Beyrouth, il 
eut de nombreuses occasions de s'échapper mais ne partit pas 
avant d'avoir fait évacuer les autres Palestiniens, et le Mossad 
ne peut donc pas l'accuser non plus de ne penser qu'à ses inté- 
rêts. Peut-être uùlise-t-il cette histoire de pédophilie faute de 
mieux. 

A l'époque, cependant, l'aile droite du Mossad prônai 
l'assassinat d'Arafat, en arguant que les Palestiniens le rem- 
placeraient par un homme plus radical, qui ne serait accep 
table ni pour l'Occident ni pour la gauche israélienne, et qu 
empëchei t une solution pacifique du problème. Affronte- 
ments violents suivis d'une reddition inconditionnelle - c'était 
le seul moyen que le Mossad concevait pour aboutir à la paix. 

Les adversaires de l'assassinat d'Arafat font valoir qu'il est le 
meilleur d'une sale bande, que c'est un homme cultivé, une 



232 



force unificatrice chez les Palestiniens, quelqu'un qui pourra, 
s'il y a un jour pourparlers, représenter légitimeoveot les Pales- 
tiniens. A tiavers les informations recueillies en Israèl, le Mos- 
sad et la Shaback savent qu'Arafat est respecté, et même 
vénéré, dans les territoires occupés, mais leurs agents ne trans- 
mettent pas cette image à leurs supérieurs politiques, 

En août 1986, ce débat s'achevait; la droite avait le dessus. 
Arafat était toutefois devenu une personnalité trop en vue, et le 
Mossad n'avait pas de prétexte suffisant pour le liquider. Son 
exécution demeure cependant à l'ordre du jour: loisque ce 
sera possible, le Mossad passera aux actes. 

Autre joueur important à cette époque, Moustapha Did Kha- 
111, alias Abou Taan, chef du Commandement de la Lutte armée 
palestinienne (CLAP). groupe de coordination d'Arafat. 11 por- 
tait auparavant le nom de Conseil de Coordination palest uùen, 
mais après qu'Arafat eut condamné en 1974 le recours à la vio- 
lence hors d'Istacl, un giand nombre d'organisations de l'OLP 
prirent des noms plus lonfiants, plus offensifs, pour échapper 
& toute accusation de faiblesse. 

Autre groupe qu'il faut garder à l'esprit, le Front de libéra- 
tion arabe (FLA), dirigé par Abd ei-Wahab Kayyali. Celui-ci fut 
exécuté à Beyrouth en décembre 1981 et remplacé par Rabim 
Ahmad, son second. 

Quoi qu'il en soit, Arafat voulait des armes légères pour équi- 
per la Force 17. D'inévitables luttes de pouvoir se déroulaient 
au sein de l'organisation et Arafat sentait le besoin d'une 
« force de frappe » qui lui soit plus personnelle. Mais lorsqu'il 
adressa sa requête au général Khadra, chef d'état-major de 
i'ALP, il essuya un refus. Khadra répondit à Arafat de ne pas 
•'inquiéter, qu'il assurerait sa protection. Arafat s'inquiéta. 

C'était parce que Khadra contrôlait les armemeote livrés par 
le bloc communiste à l'OLP que tous les autres groupes pas- 
saient par des pays arabes comme l'Irak et la Libye pour obte- 
nir des armes de l'Est. 

Le 17 janvier 1981, Arafat rencontra à Berlin-Est le dirigeant 
«wt-allemand Erich Honecker, qui ku offrit cinquante « conseil- 
lers» pour l'entraînement de l'OLP au Liban. Le 26 janvier, 
Arafat s'entretint à nouveau avec des représentants de la RDA, 
celte fois à Beyrouth, et demanda à nouveau des armes. Il 
•'efforçait de parvenir à un accord discret sans rosser par Kha- 
dra. Grâce aux rapports de Kassim, le Mossad savait Arafat 
gravement préoccupé par des problèmes internes et par une 
éventuelle attaque israélienne. 

Le 12 février, à Damas, Arafat tenta de conclure un accord 



233 



avec des représentants vietnamiens. Ceux-ci lui offrirent des 
misstlesmais il voulait des aimes légères. Trois jours plus lard, 
il se rendit à îyr, au Liban, pour discuter avec les chefs de 
diverses organisations palestiniennes, les convaincre de cesser 
de s'entre-déchirer et de concentrer leurs forces sur le véri- 
lable ennemi : Israël. Le 1 1 mars. Arafat, de plus en plus ner- 
veux, s'efforça d'obtenir un engagement des pays de l'Est 
avant la session générale de l'OLP, le 15 avril à Damas. En une 
seule journée, ii s'entretint séparément avac les ambassadeurs 
de Hongrie, de Cuba et de Bulgarie mais ne parvint toujours 
pas à un résultat précis. 

La nervosité gagnait aussi le Mossad, qui présumait qu'Ara- 
fat finirait par obtenir ses armes. Ce qui effrayait vraiment le 
service, c'était que le dirigeant de l'#LP commençait â diie 
qu'il voulait que quelqu'un rencontre des diplomates israéliens 
en son nom pour entamer des négociations sur l'arrêt des hos- 
tilités au Liban. Le Mossad fut avisé du grand secret longtemps 
avant le gouvernement israélien, comme c'éta t généralement 
le cas. 

Le 12 mars, Arafat rencontra à Beyrouth Naim Khader, 
représentant de l'OLP en Belgique, lui demanda d'utiliser ses 
contacts là-bas avec le ministère israélien des Affaires étran- 
gères pour ouvrir des négociations et arrêter l'effusion de sang. 
Le Mossad en fut extrêmement inquiet II pensait en effet que, 
s'il réussissai t à faire intervenir Israël au Liban pour aider les 
chrétiens, il pourrait liquider définitivement les Palest iniens 
dans ce pays. Mais si l'OLP entamait des pourparlers, cette 
possibilité s'envolait. Il y avait entre le Mossad et le ministère 
des Affaires étrangères d'Israël une opposition sous-jacente. Le 
ministère ignorait qu'au moment même où il tentait d'éviter la 
guerre, l'Institut s'efforçait de la déclencher. Les Palestiniens 
essayaient d'établir le contact avec les diplomates israéliens; le 
Mossad faisait tout pour l'empêcher. 

Par ailleurs» le Mossad avait appris l'intention d'Arafat de 
faire appel â Genoud, banquier de Genève âgé de soixante-cinq 
ans, soutien financier de Carlos. L'idée du dirigeant palesti nien 
- révélée aux Israéliens par Kasam - consistai t à obtenir de 
Genoud un emprunt pour acheter des armes en Allemagne 
avec l'ai de d'un groupe appelé le Bloc Noir, surgeon de la 
Fraction armée rouge qui, en février, avait été entraînée au 
Liban par les conseillers de RDA. 

Mécontent des progrès que l'envoyé spécial des États-Unis, 
Philip Habib, semblai t faire dans sa mission de paix, le Mossad 
eut l'idée d'impliquer la CIA en lui déclarant que l'OLP prépa- 



234 



rai't en fait la guerre tout en parlant de paix. L'Institut espérait 
que cette manoeuvre toipillerait l'initiative ou la conduirai t â 
tout le moins dans une impasse. Begm, qui se présentai t alors 
aux élections, n'était pas au courant des plans du Mossad. 
L'opération militaire portait déjà un nom - « Cèdres du Liban » 
-et le service israélien avait commencé à fournir des înfotma- 
tioos à son agent de liaison avec la CIA. Mais le 30 mars, la ten- 
tative d'assassinat du président Reagan par John Hiockley 
détourna l'attention de la CIA, et cette partie de l'opération fut 
mise en veilleuse. 

Le 10 avril, Arafat rencontra â nouveau Konecker â Berlin- 
P^st Le lendemain, il participa à Damas à la quinzième session 
du Conseil palestinien. 

Le 15 mai, le Mossad prit contact avec l'unité antiterroriste 
allemande GSG-9 (GrenzschutZgruppe), qu'il souhaitait mettre 
dans le coup afin de pouvoir l'utiliser par la suite. 

Le 1* juin, près de trois mois après sa réunion avec Arafat, 
Naïm Khader donna de chez lui un coup de téléphone matinal 
à un représentant du ministère des Affaires étrangères israé- 
lien à Bruxelles pour Bxer une rencontre au 3 juin afin d'explo- 
rer les possibilités d'alterner des pourparlers de paix. Alors 
que Khader se rendait à son travail, un homme basané à fine 
moustache, portant une vesie marron clair, se porta à sa hau- 
teur, lui tira cinq balles dans le cœur et une dans la téte, des- 
cendit du trottoir, monta dans un « taxi » qui passait et dispa- 
rut . Bien qu'Arafat n'en sût rien alors, le Mossad avait frappé. 

Selon Kass'im, le dirigeant palestinien était cependant très 
■plé. U souffrait d'insomnie, était épuisé. Il voulait être pro- 
tégé, parvenir à un accord de livraison d'armes pour la 
r'orce 17 

Début juillet, il y eut en Allemagne une série de manifeste- 
lions contre les fusées américaines installées dans ce pays. Le 

Arafat était à Belgrade, toujours en vue d'obtenir des armes. 
A peu près à la même époque, un avion argentin venant 
d'Israël et transportant des armes pour l'Iran percuta un appa- 
rnl russe dans l'epace aétien soviétique. Furieux qu'Israël 
vit. le des armes à l'Iran, les Américains envoyèrent Robert 
Mtlàrlane rencontrer Begm. initiative qui marqua le début de 
Yirangate, l'affaire Iran-Contra, qui éclaterait au grand jour 
quelques années plus tard*. 

Dans le même temps, les Syriens avaient introduit des fusées 
ou Liban, provoquant une nouvelle crise, et Vhomme fort liba- 

* Vuir chapitre 17. 

235 



nais, Béchir Gemayel, avertit la Syrie que cela pouvait 
conduire à une guerre généralisée,. 

Par parenthèse, les Syriens ne cessent de faire passer leur 
souti en militaire d'un groupe à un autre en raison de ce qu'ils 
appellent « l'équilibre de la faiblesse ». Si Tune des factions se 
renforce, il faut soutenir un autre groupe pour la combattie, 
penseni-ils. lis maintiennent ainsi chacun en position de fai- 
blesse et contrôlent la situation. 

Le Mossad essayait toujours de rouler les Américains, et 
Itzhak Hofi, chef du service, ordonna à la LAP de concocter un 
scénario pour les convaincre que l'OLP préparait la guerre, 
pas la paix II s'agissait de justifier aux yeux des États-Unis 
l'entrée des croupes israéliennes au Sud-Liban. 
( La L\P fournit des photos de tous les dépôts d'armes de 
l'armée palestinienne du général Khadra, Comme l'ALP était 
une unité de l'armée syrienne, d n'y avait rien d étonnant à ce 
qu'elle eût des dépôts d'armes, mais cela fournit une « preuve • 
bien utile que l'ALP se préparait à attaquer Israël, alors que le 
Mossad était au fait des efforts acharnés d'Arafat pour éviter 
une guerre. 

La LAP communiqua aussi à la CIA des documents pris à 
l'OLP montrant l'existence de plans d'attaque du nord d'Israël. 
Encore une fois, il n'y a là rien d'inhabi tuel, rien qui indique 
ofioesairement une offensive imminente. On trouve ce genre 
de pians détaillés dans n'importe quelle base militaire. Savoir 
s'ils avaient été approuvés, si l'OLP avait véritablement l'inten- 
tion de les mettre en œuvre, c'était une autre affaire. Mais le 
Mossad n'était pas disposé à laisser de telles considérations 
faire obstacle à ses propres plans. 

Avant même le début des hostilités, on prépara communi- 
qués de presse et photographies. Il serait ensuite facile de four- 
nir d es documents prou v \t 1 a « menace » pal est mien ne contre 
Israël. 

Sur iostructiou d'Arafat, Abou Taan, chef de son groupe de 
coordination, le CLAP, envoya deux hommes à Francfort négo- 
cier l'achat d'armes légères. Le responsable de la mission était 
le major Juad Ahmed Hannd Aloony, sorti en 1969 de l'École 
militaire d'Alger, qui avait suivi un entraînement militaire e~ 
Chine en 1978-1979, et avait obtenu le diplôme d'une écol 
militaire hongi»ise en 1980. Il était accompagné du sergent 
Abd Aîrahaman Ahmed Hasslm Alsharif, diplômé en 1979 de 
l'École militaire de Cuba, et de la même école hongroise 
qu'Alooay. 

Le Mossad et ia police d'Allemagne fédérale n'étaie nt pas en 



236 



bons termes. Mais le GSG-9, entraîné par Israël, se montrait 
très coopératif, comme l'unité spéciale antiterroriste de la 
police de Hambourg, à laquelle les Israéliens donnaient le nom 
de code de Tuganim, « Frites». 

Les Tuganim fourniraient des hommes au Mossad, comme 
s'ils travaillaient pour lui. Après tout, l'Institut les avait for- 
més; il les avait même aidés à interroger des Arabes 

Les «Frites» étant aussi coopérât ves, le Mossad désirait 
monter toute l'opéiation à Hambourg. Côté police fédérale, les 
rapports des Israéliens avec le SR allemand étaient médiocres, 
mats chaque Land possède sa propre police et le Mossad avait 
des relations directes avec chacune d'elles. 

L'InsD tut savait en outre qu'Arafat avait l'intention de recou- 
rir au docteur tara Salem, représentant de l'OLP à B«rlin~Est, 
afin d'obtenir du banquier suisse Genoud les fonds nécessaires 
a l'achat d'armes légères pour la Force 17. Genoud avait déjà 
été avisé de se tenir prêt, au cas où l'OLP aurait besoin 
d'argent. Les armes sont une marchandise «chaude»; per- 
sonne ne veut les garder longtemps, et de gros emprunts-relais 
sont souvent nécessaires pour conclure rapidement un mar- 
ché. 

Aiafat avait en outre décidé de faire venir du Liban une 
importante quantité de haschisch. Un groupe de membres du 
Bloc Noir rentrant d'un siage d'entraînement au Liban trans- 
pon i ! la drogue, la vendrait au milieu européen <t remet- 
trait l'argent à Isam Salem Celui-ci l'utiliserait pour payer les 
armes ou rembourser Genoud si un emprunt-relais avait été 
nécessaire. Arafat avait également prévu d'utiliser ces 
membres du Bloc Noir pour transporter les armes aii Liban. 

Ces informations parvinrent au siège du Mossad par les 
Yahalomim (diamants), département s occupant de la commu- 
nication avec les agents. Une fois dans le pays-cible, un agent 
n'est plus suivi par son kaisa et la communication entre l'agent 
et le Mossad se fait par l'intermédiaire du quartier général de 
Tel-Aviv. 

Muni de ces informations, le chef du Mossad eut une réu- 
nion avec les patrons du Tsomet, du Tevel et des opérations de 
sécurité, pour définir une stratégie. Ils poursuivaient quatre 
■rends objectifs: empêcher Arafat de se procurer les armes; 
pire avorter les tentatives de négociations entre l'OLP et le 
ministère israélien des Affaires étrangères; s'emparer de la 
cargaison de haschisch et la vendre pour se procurer du 
liquide; mettre la mam sur l'argent de Genoud et laisser l'OLP 
en plan. Outre les avantages politiques et stratégiques évidents 



237 



de l'opération, le Mossad avait à l'époque un grave problème 
de liquidi tés - comme l'État d'fsraél - et était toujours à la 
recherche de nouvelles sources de revenus. 



Pm ir préparer cette gigantesque arnaque, on envoya à Ham- 
bourg en mai 1981 une équipe neviot qui entreprit de trouver 
un quai et un entrepôt tranquilles. Un katsa de l'antenne de 
Londres fut dépêché pour organiser le coup monté. 

En même temps» on mit une équipe de la Metsada sur Nafm 
Khader, à Bruxelles, pour veiller à ce qu'il n'ouvre pas de 
négociations sérieuses. Il devait être liquidé. Comment cette 
équipe •rganisa*t-el!e l'exécution? On ne peut qu'avancer des 
suppositions , mais le style portait la signature du Mossad: 
simple, rapi de, en plein jour dans la rue. 

Le tueur utilisa sans doute un p istolet contenant neuf balles, 
dont six seulement destinées à la cible. Les trois autres auraient 
servi à envoyer rejoindre le cadavre toute personne tentant 
d'intervenir. 

Le meurtre fut commis de façon que non seulement des pro- 
fanes mais aussi Arafat et le ministère israélien des Affaires 
étrangères l'attribuent à Abou Nidal. Effectivement, peu de 
temps après l'assassinat de Khader. des articles présentant 
Nidàl comme le terroriste le plus dangereux et le plus recher- 
ché au monde apparurent dans les médias. 

A Harr bourg, les cinq membres de la neviot étai ent sous tes 
ordres de Mousa M., homme venu de la Shaback et relative- 
ment nouveau au Mossad. Ils descendirent au luxueux Atlantic 
Hôtel Kempinski. donnant sur l'Alster. 

Le Mossad adore Hambourg, d'abord pour les bonnes rela- 
tions de travail qu'il entretient avec la police et tes services de 
renseignemenis locaux, ensuite pour les quartiers chauds où 
les prostituées exhibent leurs charmes dans les vitrines, voire 
en marchant nues dans la rue. Cela, naturellement, pour les 
soirées. Bans la journée, l'équipe s'affairait parmi les docks de 
la live sud de l'Elbe, cherchant des entrepôts obscurs, d'accès 
facile, qui lui permettraient d'observer et de prendre des pho- 
tos sans être vue. 

C'était une mission assez décontractée parce qu'Arafa 
n'avai t pas encore conclu d'accord sur les armes, et Mousa, qui 
personnellement ne fréquentait pas les sex shows et les prosti- 
tuées, décida de faire une blague à l'un de ses hommes. 
Comme l'opération n'avait pas encore commencé, ceux-ci ne 
suivaient pas l'APAM, procédure habituelle de sécurité. Mousa 



238 



fila facilement l'un d'eux jusqu'au bar de l'hôtel où il devait 
retrouver une putai n de haut vol. Quand l'homme alla aux toi- 
lettes, Mousa photographia la fille, seule au comptoir, puis 
repartit. La nuit suivante, l'homme rencontra la même prosti- 
tuée et passa à nouveau une, grande partie de la nuit avec elle. 

Le lendemain matin, lorsqu'il arriva à la chambre d'hôtel de 
Mousa pour une réunion, les autres membres de l'équipe 
étaient déjà là. Tous avaient l'air préoccupé. 

- Qu'est-ce qu'il se passe? demanda-t-il à Mousa. 

- On a une urgence. Il faux ratisser fa ville. Le siège nous 
informe qu'un agent soviétique se faisant passer pour une pute 
a établi le contact avec un membre du Mossad. Il faut la 
retrouver et l'interroger, expédier le type en Israël où ce 
fumier sera accusé de trahison. 

Fatigué, souffrant de gueule de bois, l'homme n'avait cepen- 
dant aucune raison de s'inquiéter - du moins pas avant que 
Mousa ne distribue des photos de l'agent soviétique. Livide, il 
balbutia : 

- Je peux te parler un moment, Mousa? 

- Bien sûr, qu'est-ce qu'il y a? 

- Euh, en privé. 

- Oui, naturellement. 

- T'es certain que c'est elle? 

- Oui, pourquoi? 

- Quand est-ce qu'on !'a vue avec le gars? 

- Cette semaine, je crois, répondit Mousa. Plusieurs fois. 
Au bout de quelques minutes, l'homme finit par avouer que 

c'était lui le client de la prostituée mais affirma qu'il ne lui 
nvai't rien confié et qu'elle ne lui avait rien demandé. 11 supplia 
Mousa de le croire et de l'aider. Finalement, Mousa le regarda 
droit dans les yeux et éclata de rire. 

C'était Mousa. Attendant, un atout dans !a manche, tandis 
que les autres espéraient que ça n'était pas pour leur pomme. 

L'équipe f -ni par trouver l'entrepôt adéquat et Mousa pré* 
vint le katsa de Londres en disant : « Magnez-vous que je puisse 
tirer mes gais d'ici avant qu'ils chopent une maladie! v 



Grâce à ses relations av*c le milliardaire saoudien Adnan 
Khashcggi *. le Mossad connaissait un autre Saoudien 
t'occupant de ventes d'armes légales. Cet homme avait le droit 
d'alimenter en U» et autres armes le marché privé européen. 
Le plan consistait à charger l'ami' de Khashoggî de fournir des 

• Voir chapitre 17. 



239 



armes fabriquées aux États-Unis pour satisfaire la commande 
d'Aiafat, On prétendrait, naturellement, qu'elles avaient été 
volées dans divers dépôts de bases militaires d'Europe. 

Le katsa Daniel Ai tan, se faisant passer pour un certain 
Harry Sto.er, prit contact avec fsam Salem, représentant 
d'Aiafat à Berlin-Est. Aiafat ne lui avait même pas encore 
demandé de lui procurer des armes mais, grâce aux iappons 
de Kassim, le Mossad savait qu'il ne tarderait pas à le faire et 
avait décidé de prendre les devants. 

Àltan, individu direct parlant allemand, se présenta h Salem 
comme un homme d'affaires travaillant dans ce qu'il appela 
« divers matériaux et équipements ». Il pouvait garantir un bon 
prix et une livraison assurée* dit-il à Salem. H ajouta que, s'il 
évitait de se mêler de politique, il estimait que la cause des 
Palestiniens était juste et souhaTtait leur victoire. 

Les deux hommes continrent d'un autre rendez- vous. Bien 
que Salem appartînt à l'OLP et fût donc jugé dangereux, le 
Mossad savait qu'il n'était impliqué dans aucune activité terro- 
riste en Europe. La sécurité du katsa n'était donc pas menacée, 
et Salem goba en fait toute l'histoire. 

A la rencontre suivante - ce qu'on appelait une réunion 
intime « entre quatre z'yeux» - Stoler mentionna qu'il enten- 
dait parler de temps en temps d'« équipement égaré * en pro- 
venance de bases militaires américaines en Allemagne et dit 
qu'il pouvait prendre commande pour ce genre de marchan- 
dise sortie par la * porte de derrière » si Salem était intéressé. 

Pendant ce temps, le Mossad assurait le GSG-9 qu'il avait des 
tuyaux sur les membres du Bloc Noir, qu'il lui ferait savoir où 
et quand il pourrait les épingler avec assez de preuves pour les 
mettre à l'ombre. 

Comme prévu, Arafat finit par adresser sa commande à 
Salem enU faisant porter à Berlin-Est par le major Aloony et 
le sergent Alshaiif, hommes du CLAP d'Abou Taan. Ils 
remirent à Salem la liste de l'équi pement nécessaire pour la 
For#e 17, avec ordre de procéder dans le plus grand secret et 
de se procurer du matériel venant de l'Ouest. Salem reçut pour 
instructions de prendre contact avec les ami s de la Fractio 
armée rouge (Bloc Noir), ou toute autre source pouvant 
charger de l'affaire pour Aiafat 

• Nous envenons du « tabac » de première qualité qui se 
utilisé comme paiement, préc isait l'ordre. Au besoin, nous 
contracterons un emprunt-relais par l'intermédiaire d'Abou 
Taan. 

» Les porteurs de cette lettre sont nouveaux sur le terrain. Ils 



240 



peuvent donc être utilisés comme interméd îaires et placés sous 
ton commandement. » 

Salem appela naturellement Daniel Altan, alias Harry Stoler, 
précisa que l'affaire devait erre conclue rapidement et discrète- 
ment. Il ajouta qu'il enverrait quelqu'un (Aloony) avec la liste 
du matériel demandé e t voulut savoir combien de te.ups il fau- 
drait pour livrer la commande. 

Jusqu'alors, le plan du Mossad consistait à s'emparer de 
l'argent et du haschisch de l'OLP en jouant Hnemert, mais un 
nouveau tuyau de Kassim le prévint qu'Arafat avait un plan de 
rechange. 

Le dirigeant palestinien avait confié à Ghazi Hussein repré- 
sentant de l'OLP à Vienne, une commande d'armes semblable 
pour le cas où Salem ne donnerai t pas satisfaction. Une autre 
équipe du Mossad fut donc envoyée en Autriche pour surveil- 
ler Hussein. Vienne était pour les Israéliens une zone sensible 
puisqu'elle accueillait les Juifs soviétiques émigrani en Israël. 
Les rapports entre Israël et l'Autriche étaient alors très cor- 
diaux. Le Mossad n'avait là-bas personne à qui parler: prenant 
leur neutralité très au sérieux, les Autrichiens n'avaient quasi- 
ment pas de services de renseignements. 

Le haschisch que les terroristes du Bloc Noir devaient trans- 
porter était emballé de la manière habituelle : une série de bal- 
lots portant l'inscription ■ semelles », parce que c'était à des 
semelles de chaussure que la drogue ressemblait. Le plan 
consistai t à transporter la marchandise par bateau en Grèce, 
où le Bloc Noir utiliserait ses contacte à la douane pour la char- 
ger dans des voitures, chacun des vingt-cinq ou trente terro- 
ristes en emportant une certaine quantité dans son véhicule 
uvanl de remonter vers Francfort. 

L'un d'eux devait s'occuper de la vente du haschisch et se 
mettre en rappoit avec Salem. Mais le GSG-9, prévenu par le 
Mossad, l'airêta sous l'accusation fabriquée de toutes pièces 
d'activités subversi ves contre les bases américaines. Les Alle- 
mands ignoraient l'existence du haschisch mais, une fois 
l'homme incarcéré, ils permirent aux Israéliens de l'inter- 
roger. Un membre du Mossad parlant allemand et se faisant 
passer pour un officier des SR allemands parvint à arracherau 
prisonnier le nom du numéro deux du groupe en lui' offrant un 
marché. Puis les israéliens convinrent avec les Allemands que 
l'homme resterait au secret jusqu'à ce que l'affaire soit réglée. 

- Je suis au courant, pour la came, dit l'homme du Mossad 
nu terroriste. Si tu ne me dis pas à qui je dois m'adresser, tu 
passeras le reste de ta vie ici, pas pour activités subversives, 
mtife pour trafic de hasch. 



241 



£[. commande à la main, l'Israélien alla, trouver l'ami saou- 
dien de Khashoggi. Aloony, militaire de carrière, serait chargé 
de vérifier les armes et de s'assurer qu'elles part usaient pour le 
Liban. 

Les armes furent amenées à Hambourg par camion. Les 
Allemands n'étaient pas au courant, mais si les Israél iens 
étaient tombés sur eux, ils leur auraient fourni des explica- 
tions. 

Pendant ce temps, Stoler réclamait à Salem une adresse à 
Beyrouih où envoyer les armes. C'était juste pour fignoler le 
scénario : à ce stade, le Mossad ne pensait pas que le coup 
monté irait jusqu'à une véritable livraison. Stoler fit cependant 
valoir à Salem que la marchandise aurait besoin d'une couver- 
ture quelconque pour passer la douane li banaise. Dans ce 
genre de marché, il est recommandé de prendre de telles dis- 
positions, simplement pour que l'affaire ait l'air «légale». 
Salem répondit qu'il avait un parent dans le commerce de rai-' 
sin sec à Beyrouth qui pourrait peut-être leur fournir une 
adresse de destinataire. 

- Du raisin sec en provenance d'Allemagne? dit Stoler. Ce 
n'est pas un peu comme importer du strudd du Sénégal? 

Pas exactement. Il semble que l'Allemagne importe de 
grandes quantités de raisin et autres fruits secs, qu'elle exporte 
ensuite moins cher que la Grèce et la Turquie. 

Stoler demanda donc à Salem de lui obtenir une commande 
«légale» de raisin sec. 

- Comme ça, je pourrai faire avancer les choses, a jouta-t-il. 

L'objectif était de demander à Salem le plus de choses pos- 
sible pour qu'il ne se doute pas de la supercherie. Stoler dit 
ensuite qu'il ne disposait pas de bateau, mais Salem répondit 
que cela ne poserait pas de problème, parce que la marchan- 
dise serait en conteneur, et simplement ajoutée à une cargaison 
de conteneurs à destination du Liban. 

Entre-temps, un agent de liaison du Mossad avait transmis 
des informations du Tsomet à un autre katsa projetant de 
prendre contact avec le numéro deux du Bloc Noir. L'Israélien 
rencontra le terroriste, lui dit que son camarade arrêté lui avait 
fait passer un message grâce à des « contacts » mutuels en pri- 
son : les plans étaient changés. Au îieu de vendre le haschisch, 
on l'échangeiait contre des armes.. 

La date approchait. Le Mossad avait déjà commandé les 
armes et savait que Salem devrait se procurer l'argent par 
Abou Taan puisqu'il ne pouvait plus désormais compter sur le 
haschisch. Toutefois, le Palestinien n'avait pas de laison de 

242 



s'inquiéter. Il savait qu'il pouvait contracter un emprunt-relais 
et pensait Être en mesure de rembourser une fois la drogue 
vendue. En outre, l'homme du Mossad promit au Bloc Noir 
quelques missiles, en projetant de lui en livrer de faux - des 
missiles en plastique, ressemblant aux vrais, mais qui ne 
partent pas parce qu'il n'y a rien à l'intérieur. 

Les morceaux du puzzle se mettaient en place sans difficulté 
à Hambourg et à Francfort, mais à Vienne, GhazJ Hussein 
•ontinuai't à poser problème. Par chance, cependant, il avait 
téléphoné à Salem lorsqu'il avait reçu la commande d'aimés. 
Bien qu'il ne l'eût jamais avoué à Arafat, Hussein confia à 
Salem qu'il n'avai t aucun contact dans ce secteur, et Salem 
répondit qu'il conoaissaît quelqu'un qui pounait peut-être les 
aider. Les deux hommes savaient qu'ils n'auraient pas dû tra- 
vailler en liaison sur cette affaire, mais que pouvaient-ils faire? 



Au Mossad, les responsables de la sécurité s'arracha)ent les 
cheveux; le service menait une grosse opération contre l'OLP, 
connue pour sa perfidie, et aucune mesure de sécurité n'était 
prise! Mais à part rencontrer les membres de l'OLP dans des 
cafés, des lieux publics, et éviter toute rencontre dans un 
endroit clos, les agents israéliens ne pouvaient pas faire grand- 
chose dans ces circonstances, si ce n'est se plaindre, condam- 
ner l'absence de sécurité et prévenir qu'ils ne se considére- 
raient pas comme responsables en cas de pépin. 

Début juin, le plan avait déjà pris forme. Il fallait du temps 
pour rassembler les armes, et, pendant l'attente, chacun devint 
nerveux. Fin juin, Hussein à Vienne et Salem à Berlin-Est avi- 
sèrent tous deux Arafat que sa commande avait été prise et 
lerait prête dans deux ou trois semaines. 

De son côté» le major Aloony commençait à s'inquiéter pour 
l'argent qu'il escomptai t de la vente du hasch. Il n'avait pas de 
nouvelles des* contacts il ne savait ni qui ni où ils étaient. Le 
■eu! lien qu'il avait, c'était l'adresse et le numéro de téléphone 
d'un des membres du Bloc Noir. Mais le chef était en prison et 
le numéro deux, sur les conseils de l'agent du Mossad se fai- 
sant passer pour un ami, avait dit à tous les terroristes du 
groupe, au cas où quiconque se renseignerait, qu'ils échan- 
leaient le hasch contre des armes. En cas de problème, ou si 
quelqu'un leur téléphonait, ils devai ent le prévenir "ironédiate- 
ment. 

Quand Aloony finit par appeler son « contact », on lui répon- 
dit que le chef du Bloc Noir était en prison mais qu'un autre 



243 



homme s'occupait de l'aflaire. Comme convenu, le « contact » 
d'Aioony alerta alors le numéro deux. Le katsa du Moatftd tra- 
vaillant avec le marchand d'aimes saoudien pressait celui-ci de 
trouver i-apidement la marchandise, parce qu'il y avait 
urgence. 

Le coup de téléphone d'Aioony apprit au Mossad que le 
Palestinien commençait à poser des questions, mais cela n'était 
pas grave : on lui donnerait des réponses soufflées par l'Insti- 
tut. L'homme servant d'mterraédiaire au Moasad assura 
Aloony qu'il n'y avait pas de problème, qu'il le préviendrait 
dès que le marché serait conclu. Conscient que ce genre de 
transaction prend du temps, Aloony ne s'inquiéta pas trop. Il 
savait aussi qu'au camp d'entraînement, l'OLP avait fait 
comprendre aux terroristes allemands que, s'ils trahissaient, 
celait la mort. Comme on dit : tu peux toujours fuir, tu n'auras 
aucun endroit où te cacher. 

Autre élément favorable pour les Israéliens, le fait que dans 
cette partie, même les joueurs de l'OLP n'en savaient pas 
autant que le Mossad sur ce qui se passait. Salem, à Berlin-Est, 
par exemple, ignorait que la commande passée à Hussein, à 
Vienne, faisait double emploi avec la sienne. Elle avait été 
transmise non par Abou Taan, qui s'occupait de Salem, mais 
par Abou Zalm, responsable de la sécurité personnelle d'Ara- 
fat. Si Salem savait que les armes devaient équiper la Force 17. 
Hussein n'avait aucune idée de leur destination. 

L'agent du Mossad à Vienne et Hussein prirent leurs propres 
dispositions pour le paiement et la livraison de la marchandise. 
Hussein connaissait un moyen de faire transporter les armes 
par un avion libyen sans qu'elles soient inspectées à la douane. 
11 n'expliqua pas comment, dit simplement qu'il voulait' 
qu'elles soient mises dans des conteneurs qu'il se chargerait 
ensuite d'acheminer jusqu'à Be>iouth. Le plan consistai t à lui 
fournir quelques aimes réelles, mais les missiles, comme à 
Hambourg et à Francfort, seraient factices 

L'essentiel était d'assurer une parfaite synchronisation entre ! 
Vienne, Hambourg et Francfort. Un accroc dans l'une de ces, 1 
trois villes pouvai t non seulement compromettre l'ensemble du 
plan mais créer une situation extrêmement dangereuse. 

A Hambourg, où la caisson se trouvait dans un entrepôt 
que ries ne distinguait de ses voisins, les armes devaient être 
dissimulées dans un conteneur de raisins secs après avoir été 
montrées à Aloony et au sergent Alsharif. On scellerait ensuite 
le conteneur, on fermerait les portes de l'entrepêt, on remet- 
trait la clef à Aloony et on lui fixerait rendez- vous le lendemain 



244 



au même endtoit, Le conteneur serait chargé sur un camion, 
puis porié au bateau à desti/udon de Beyrouth. 

Après avoir recondui t Aloony à son appartement, l'agent du 
Mossad retournerait à l'entrepôt, ôterait le cadenas et le 
numéro inscrit sur la porte, les mettrait sur l'entrepôt voisin, 
qui lui ressemblait comme un frère. 11 y aurait à l'intérieur un 
autre conteneur rempli uniquement de raisins secs de qualité 
inférieure, et c'est celui-là qu'Aloony enverrait à Arafat 

Stoler (Aiiaa) demanda à Aloony d'apporter l'argent tout de 
suite parce qu'il voulait disposer de quelques heures pour 
s'éclipser. 

- Pas de problème, répondit le Palestinien. Mais je dors dans 
l'entrepôt avec les raisins. 

- Entendu, dit Stoler, dont le cceur manqua un battement. 
Je passe te prendre demain à 18 heures, 

- Tu avais dit le matin... 

- Je sais, mais c'est pas une bonne idée d'aller là-bas en 
plein jour, avec les armes. Trop de monde dans le secteur. 

Il y avait un problème. Comment procéder à la substitution 
de conteneurs si Aloony dormait dans l'entrepôt? 

Pendant ce temps, les armes commandées par Hussein 
étaient entreposées dans une peti te maison à la sortie de 
Vienne. Le katsa fit savoir à Hussein que son adjoint se charge- 
rail de la transaction et demanda au Palestinien d'apporter 
3,7 millions de dollars au lieu de rendez-vous. Après quoi on 
lui donnerait l'adresse de la maison et la clef. Auparavant, un 
des hommes de Hussein serait conduit les yeux bandés au 
pavillon pour vérifier la marchandise. On lui permettrait de 
donner un coup de téléphone à Hussein (ensuite la ligne serait 
coupée) pour confirmer que tout était en ordre. L'homme 
Serait ensuite enfermé dans la maison, l'argent changerait de 
mains, Hussein recevrait clef et adresse. Le Palestinien avala 
l'histoire. 

Le 27 juillet 1981. à Hambourg, le Mossad se débattait tou- 
jours avec le problème Aloony. Les armes devant être chargées 
dans le conteneur se trouvaient dans l'entrepôt. Un autre conte- 
neur identique fut accroché au plafond, à l'un de ces treuils sur 
tails dont on se sert pour les caisses lourdes. A Genève, Genoud 
avait déjà fourni cinq millions de dollars pour la transaction de 
Hambourg et trois millions sept pour celle de Vienne. 

A 18 heures, le 28 juillet, une voiture vint prendre Aloony et 
le conduisit à l'entrepôt II demanda à vérifier plusieurs caisses 
d'armes au hasard puis on chargea la cargaison dans le conte- 
neur, on la recouvrit de raisins secs, en scella le conteneur. 
Aloony était prêt à remettre l'argent mais Stoler lui dit ; 



245 



- Pas ici, il y a trop de monde. Dans la bagnole, on sera plus 
tranquilles. 

Quand ils furent dans la voiture, Stoler procéda lui aussi à 
une vérification : à l'aide d'un appareil électronique qu'il uti- 
lisa sur quelques liasses, il s'assura que les dollars n'étaient pas 
Eaux. Pendant ce temps, on fît descendre le conteneur sus- 
pendu, on souleva celui' qui contenait les armes et on le remisa 
dans le fond de l'entrepôt, denière d'autres caisses- 
La substitution ne prit qu'une diaaine de minutes : à son 
retour, Aloony vit ce qui lui parut être le même conteneur, 
avec les mêmes scellés. Le lendemain, après avoir soigneuse- 
ment arrimé ses raisins secs, Aloony nui le cap sur Beyrouth. 

Après le départ du Palestinien, l'équipe du Mossad retourna 
dans l'entrepôt, sortit les armes du premier conteneur, les 
chargea sur un camion et les rapporta au marchand. Quant 
aux raisins secs, ils furent envoyés en Israël. 

La même nuit à Francfort, un accord fut conclu pour échan- 
ger le haschisch contre des missiles et les Israéliens dirent au 
terroriste du Bloc Noir de venir le lendemain avec son équipe 
pour prendre livraison des armes. La drogue fut remise à un 
membre de la JF-7 de Panama, l'unité spéciale formée par 
Harari. Le haschisch fut expédié au Panama en échange d'un 
crédit de sept millions de dollars environ. L'idée était de 
vendre la marchandise sur le marché des États-Unis, où elle 
atteint un prix beaucoup plus élevé qu'en Europe. Une fois que 
les Panaméens l'auraient vendue, ils donneraient au Mossad 
les sept millions et garderaient pour eux le bénéfice qu'il, 
auraient fait. 

Le lendemain, quand les membres du Bloc Noir vinrent 
prendre les missiles factices, la police les attendait. Une ving- 
taine d'hommes furent arrêtés ce jour-là. 

Ce même 29 juillet, à l'aéroport de Vienne, trois hommes 
ayant chargé une partie des armes provenant du pavillon de 
banlieue furent épinglés par la police locale, informée par le 
Mossad que Hussein et ses adjoints venaient de débarquer du 
Liban pour introduire clandestinement en Autriche des armes 
destinées à frapper une cible juive. Le gros de la marchandise, 
resté dans la maison, fut récupéré par le Mossad. 11 en laissa 
quelques-unes sur place pour que la police les trouve 
lorsqu'elle vérifierait que Hussein était en train de se constituer 
un stock. 

Au total, le Mossad empocha entre quinze et vingt millions 
de dollars. Khader était mort; Hussein fut expulsé, ses deux 
collaborateurs et une vingtaine de terroristes du Bloc Noir 
emprisonnés. 



246 



Ce succès eut un effet merveilleux sur le moral du Mossad, 
Non seulement l'OLP avait tout perdu mais elle devait plu- 
sieurs millions à son banquier. Le coup monté priva la 
Force 17 d'armes pendant un certain temps et ridiculisa les 
Palestiniens. Ce qu'il advint des raisins secs envoyés en Israël 
reste un mystère. 



Autre épilogue à cette histoire, le sort du chauffeur/garde 
du coips d'Arafat, Dourak Kassim, agent du Mossad. Il perdit 
une jambe pendant un raid aérien d'Israël contre une base 
palestinienne de Tunis. Il continuait à envoyer ses rapports 
depuis cette base mais n'avait pas été averti de l'attaque, 
furieux, il plaqua ses deux patrons et alla s'établir en Amé- 
rique du Sud. 



14 

EN AMÉRIQUE SEULEMENT 



Quand Jonathan J. Pollard, trente et un ans, et sa femme 
Anne Henderson-Pollard, vingt-cinq ans, furent arrêtés fin 
novembre 1985, après avoir vainement tenté d'obtenir l'asile 
politique à l'ambassade israélienne de Wash ington, les retom- 
bées prévi sibles concentrèrent un moment l'attend on sur une 
question embarrassante et explosive: le Mossad opère-t-il aux 
Etats-Unis? 

Officiellement, le Mossad répond non. mille fois non. Abso- 
lument pas. De tait, les kat sas n'ont même pas le droit de por- 
ter de faux passeports américains ou d'utiliser des «couver* 
tures» américaines dans leur travail tant les rapports s»nt 
délicats entre l'Étal d'Israël et son partisan le plus puissant. 

Comment expliquer Pollard, alors? Facile. Il ne ta lait pas 
partie du Mossad. Depuis le début de l'année 1984, il recevais 
deux mille cinq cents dollars par mois d'un organisme appelé 
Ushka îe Kishrei Math, ou LAKAM, sigle hébreu pour le 
Bureau de liaison des Questions scientifiques du ministèr 
israélien de la Défense, et envoyait des documents secrets a 
domicile d'Irit firb, secrétaire à l'ambassade israélienne. Le 
LAKAM était alors dirigé par Rafaël Eitan, qui nia publique- 
ment tout rapport avec le Mossad, mais qui était un ancie - ' 
katsa de l'Institut ayant participé à l'enlèvement d'Adolf Eic 
mann en Argentine en i960. 

Pollard était juif, chercheur au Centre de Suitland (Maiy- 
land), près de Washington, qui fait partie des services de re 
seigneraents de la marine. En 1984, il fut muté au CenU 
d'alerte antiterroriste de la Division Analyse des menaces 
ces mêmes SR, transfert curieux si l'on sait que les services 
sécurité lui avaient précédemment reproché de transmettr 



248 



des informations à l'attaché militaire d'Afrique du Sud, et que 
son nouveau poste lui donnait accès à des documents secrets 
très importants. 

Il ne fallut pas longtemps pour établir que Pollard commu- 
niquait ces documents aux Israéliens. Confronté au FBI, il 
accepte de coopérer en leur livrant ses « contacts » israéliens. 
Pollard fut donc placé sous surveillance vingt-quatre heures 
sur vingt -quatre par le FBI mais céda à la panique et demanda 
asile à Israël. Lui et sa femme, accusée de complicité, furent 
arrêtés alors qu'ils quittaient l'ambassade. 

NarureUement, les Américains exigèrent des explications. 
Après un coup de téléphone du secrétaire d'État George Shultz 
au Premier ministre Shimon Pérès, le 1" décembre à 3 h 30 du 
matin, heure de Jérusalem, ce dernier, qui avait lui-même créé 
le LAKAM dans les années i960, quand il était vice-ministre de 
la Défense, présenta des excuses officielles : « Espionner les 
États-Unis est en totale contradiction avec notre politique. Une 
telle activi té, si elle a bien eu lieu, constitue une erreur, et le 
gouvernement d'Israél s'en excuse,)' 

Pérès ajouta que si des responsables gouvernementaux 
étaient impliqués, ils devraient « rendre des comptes, que 
l'organisme concerné... serait dissous... et que les mesures 
nécessaires seraient prises pour que de telles activités ne se 
renouvellent pas. * (Tout ce que les Israéliens firent, c'est chan- 
ger l'adresse du LAKAM et le rattacher au ministère des 
Affaires étrangères.) 

Même si Pères n'en croyait pas un mot, ses déclarations 
parurent cependant satisfaire le gouvernement américain. 
Richard Helms, ancien directeur de la CIA, souligna qu'il 
n'étai t pas rare que des pays amis s'espionnent. « On fait ce 
qu'on peut, dit-il. La faute, c'est de se faire pincer. » 
Et tandis que les Pollard étaient conduits en piison pour 
lionnage - le Mossad considère le LAKAM comme une 
de d'amateurs - Shultz déclarait aux journalistes : « Les 
excuses et les explications israéliennes nous ont donné satis- 
faction. » Après une brève flambée de publicité négative pour 
Israël, la controverse s'éteignit. 

Des doutes demeurèrent, bien entendu, sur le statut exa«t 
des Pollard, mais il semble que la CIA elle-même soit persua- 
dée que, mis à part pour ses activités de liaison, le Mossad 
n'opère pas aux États-Unis. 
Elle se trompe. 

Pollard n'appartenait pas au Mossad mais beaucoup d'autres 
agents qui espionnent, recrutent, organisent et mènent des acti- 



249 



vités secrètes - principalement à New York et à Washington, 
qu'ils surnomment leur « terrain de jeux » - font partie d'une 
branche spéciale, ultrasecrète du Mossad appelée simplement 
Al, « au-dessus », «en haut». 

Cette unité est si secrète, si totalement séparee du reste de 
l'organisation que la majorité des membres du Mossad ne 
savent même pas ce qu'eile fait et n'ont pas accès à ses dossiers 
sur l'ordinateur. 

Mais elle existe, et emploie de vingt-quatre à vingt-sept vieux 
routiers du terrain, dont tr is comme katsas actifs. La plupart 
de leurs activités sont menées à l'intérieur des frontières amé- 
ricaines. Leur tâche «onsiste avant tout à recueillir des infor- 
mations sur le monde arabe et l'OLP - non sur les activités 
américaines. Toutefois, comme nous le veirons, la ligne de 
partage est sauvent imprécise, et. dans le doute. Al n'hésite pas 
à ta franchir. 

Prétendre qu'il ne recueille pas d'informations sur les Étate- 
Unis revient à dire que la moutarde n'est pas le plat principal 
mais qu'on aime bien en mettre un peu sur son hot-dog. Sup- 
posons qu'un sénateur membre de la commission des aime- 
ments intéresse le Mossad. Al fait rarement appel à des saya- 
nim, mais la paperasse de ce sénateur, tout ce qui se trouve 
dans son bureau, constituerait des informations précieuses, et 
on prend donc pour cible un de ses collaborateurs. S'il est juif, 
on essaie d'en faire un sayan. Sinon, on le recrute comme 
agent, ou on en fait simplement un ami qu'on fréquente et 
qu'on écoute. 

Supposons encore que McDonnell Douglas souhaite vendre 
des avions de fabrication américaine à l'Arabie Saoudite. Est-ce 
une question américaine ou israélienne? Four ce qui concerne 
l'Institut, c'est l'affaire d'israèl. Ouand on dispose d'un tel pos- 
tulat, il est très difficile de ne pas s'en servir. Alors les Israé- 
liens s'en servent. 

L'une des opérations les plus célèbres d'Al comportait le vol 
de travaux de recherche à plusieurs grandes firmes aéro- 
nautiques américaines afin d'aider Israël à obtenir en jan- 
vier 1986 un contrat quinquennal de 25,8 millions de dollars. 
L'enjeu : la livraison à la marine et aux « Marines » américains 
de vingt et un drones de cinq mètres de long, avions Mazlat 
Pioneer-1 télégui dés, avec le matériel pour télécommander, 
lancer et récupérer les appareils Ces drones, qui ont une 
caméra de télévision sous le ventre, sont utilisés pour les opé- 
rations militaires de reconnaissance. Mazlat. filiale d'une firme 
aéronautique israélienne étatisée (IA1), «décrocha » le contrat 

250 



lors de l'adjudication de 1985 en proposant de meilleures 
conditions que les compagnies américaines. 

En réalité, Al vola les documents. Israël travaillait bien sur 
un drone mais était fort loin d'avoir suffisamment progressé 
pour s'aligner avec des concurrents américains. Lorsqu'on n'a 
pas à inclure dans son offre le coût de la recherche, cela fait 
une différence substantielle. 

Après avoir obtenu le contrat, Mazlat s'associa à la firme AA1 
de Baltimore, Maryland. pour l'honorer. 

Al ressemble au Tsomet mais n'est pas placé sous la même 
autorité puisqu'il dépend directement du patron du Mossad. A 
la différence des antennes normales du service, celles d'Al 
n'opèient pas à l'intérieur de l'ambassade israélienne mais 
sont installées dans des planques, ou des appartements. 

Les trois équipes d'Al sont structurées comme une antenne. 
Supposons que, pour une raison quelconque, les relations entre 
Israël et la Grande-Bretagne se détériorent soudain et que le 
Mossad doive quitter le Royaume-Uni'. Les Israéliens pour- 
raient envoyer une équipe d'Al à Londres et disposer d'un 
réseau clandestin complet le lendemain. Les officiers traitante 
d'Al sont pai-mi les plus expérimentés de l'Institut. 

L'Amérique est un pays où bousiller le boulot peut avoir de 

f raves conséquences. Mais ne pas travailler sous le couvert de 
ambassade pose des problèmes, en particulier en matière de 
communications. Si des ag en s d'Al se font prendre aux États- 
Unis, ils sont emprisonnés pour espionnage. Il n'y a pas 
d'immunité diplomatique, le pire qui puisse arriver à un katsa 
normal, qui jouit de cette immunité, c'est l'expulsion. Offi- 
ciellement, le Mossad a une antenne de l iaison à Washington, 
et c'est tout. 

Autre difficulté qui empêche de travailler depuis l'ambas- 
sade israélienne à Washington, le fait qu'elle soit située der- 
rière un centre commercial, à flanc de colline, dans Inter- 
national Drive. Il y a peu d'autres bâtiments aux alentours 
excepté l'ambassade Jordan tenne, qui se trouve plus haut *t 
domine celle d'Israël - piètre emplacement pour se livrer à des 
activités clandestines 

Soit dit en passant, contrairement aux rumeurs, le Mossad 
n'a pas d'antenne en Union soviétique. 99,99% des informa- 
tions qu'il recueille sur le bloc de I Est proviennent € d'inter- 
rogatoires positifs », ce qui signifie simplement interroger des 
émigrés juifs venant des pays communistes, analyser et traiter 
ces informations. On peut ainsi avoir une image plutôt fidèle 
de ce qui se passe en Union soviétique et l'attribuer à un service 



251 



de renseignements opérant sur place. En fait, travailler là-bas 
s'est révélé trop dangereux. La seule activité consiste à aider 
les gens à sortir - créer des filières d'évasion, ce genre de 
choses. Une organisation séparée placée sous la responsabilité 
du Mossad s'en occupe; elle porte le nom de nativ, qui signifie 
«passage » en hébreu. Les informations sur le bloc de l'Est 
constituent une bonne monnaie d'échange. Assorties à des don- 
nées recueillies dans d'autres pays - par exemple, les informa- 
tions radar des Danois -, elles contribuent à donner d'Israël 
l'image d'un pays qui sait beaucoup de choses. 

Les Américains ne soupçonnent pas qu'une giande partie de 
nos informations nous est fournie par l'OTAN, informations 
qu'on peut trafiquer pour les rendre plus impressionnantes. 
Avant Gorbatchev, les médias soviétiques n'étaient pas une 
source très importante, mais on pouvait toujours glaner des 
renseignements à partir de rumeurs ou de conversations. 
Même en ce qui concernait les mouvements de troupes. 
Quelqu'un pouvait se plaindre par exemple de ne plus avoir de 
nouvelles de son cousin, affecté ailleurs. Même si dix émigrés 
seulement arrivaient quotidiennement en Isiaël, ils fournis- 
saient cependant une quantité d'informations extraordinaire. 

Bien qu'extérieures à l'ambassade, les antennes d'Al opèrent 
pour la plupart comme des antennes ordinaires et commu- 
niquent directement avec le siège de Tel-Aviv, par téléphone 
télex ou modem. Elles n'utilisent pas d 'émeneu r-radi o parce 
que même si les Américains ne parvenaient pas à déchiffrer les 
messages ils se rendraient compte qu'il y a des activités 
secrètes dans le secteur, ce que le Mossad tient à éviter. La dis- 
tance joue également un réle. 

Les kutsas d'Al sont les seuls de tout le service qui utilisent 
des passeporte américains. Us -violent ainsi deux règles fonda- 
mentales: ils opèrent dans le pays<ible, et prennent pour 
« couverture » la nationalité locale. On ne doit jamais se faire 
passer pour un Anglais en AngleteiTe, ou pour un Fiançais en 
France. Cela rend trop facile la vérification des documents uti- 
lisés. Si vous remettez à un flic parisien votre permis de 
conduire, par exemple, il peut s'assurer immédiatement qu'il 
est authentique,., ou non. 

Al s'en tire parce que les faux papiers qu'il utilise sont de 
première qualité. C'est impératif , En territoire ennemi, vous ne 
devez pas vous faire prendre pour ne pas être descendu. Aux 
Êiais-Unis, votre meilleur ami, vous ne devez pas vous faire 
prendre pour que votre pays tout entier ne soit pas descendu 
Le FBI a probablement des soupçons de temps en temps, mai 
ne sait pas vraiment. 



252 



L'histoire qui suit m'a été racontée par Uri Dinure. mon ins- 
tructeur de NAKA, qui était alors responsable de l'antenne d'Al 
à New York. Dinure prit une part active à une opération qui 
affecta la politique étrangère américaine, créa un problème 
intérieur grave pour le président Jimmy Carter, et suscita un 
conflit racial entre Jui'fc américains et dirigeants de la commu- 
nauté noire. Si les États-Unis avaient appris l'ampleur et la 
nature du rôle du Mossad, les relations, depuis toujours très 
bonnes, entre les deux pays auraient pu être compromises, 
voire rompues. 

D'abord un coup d'œil sur 1979. 

Ce qui marqua le plus cette année, ce fut la conclusion des 
accords de Camp David de septembre 1978 définissant un 
« cadie de paix », signé par Carter, Anouar al-Sadate ei Mena- 
hem Begin. La plupart des pays arabes avaient réagi avec 
colère et indignation devant l'attitude du président égyptien. 
Quant à Begin, à peine eut-il quitté Camp David qu'il se mit à 
regretter toute cette histoire. 

Le secrétaire d'État américain Cyrus Vance avait tenté une 
navette diplomatique de dix-huit heures en vue d'obtenir un 
accord avant la date limite du 1 7 décembre fixée à Camp Davi d 
pour la signature du traité, mais avait échoué â ta dernière 
minute loisque Begin s'était refusé à négocier sérieusement. 
Cette attitude avait instauré un climat de méfiance entre Was- 
hington et Jérusalem. Début 1979, Begin envoya Moshe Dayan, 
son légendaire ministre des Affaires étrangères» rencontrer à 
Bruxelles Cyrus Vance et le Premier ministre égyptien Mousta- 
pha Khalil poitr examiner les possibilités de reprendre les 
pourparlets. Mais Begin annonça sans ambages que la seule 
chose dont discuterait Dayan, c'était « comment, quand et où » 
la négociation pouvait reprendre, et non du contenu de 
l'accord. 

Fin décembre 1978. la Knesset, généralement divisée, avait 
voté par soixante-six voix contre six son soutien à la position 
intransigeante de Begin envers Washington et Le Caire. 
Comme pour illustrer l'humeur des parlementaires, Israël 
avait mis fin à un retrait d'équipement militaire devant accé- 
lérer I évacuation du Sinaî après signature d'un traité de paix, 
L'État hébreu intensifia aussi ses attaques contre les camps 
palestiniens au Liban, «equi condui sit Richard Stone, sénateur 
démocrate de Floride et président de la sous commission du 
Sénat sur les questions du Proche-Orient et du Sud-Est asia- 

253 



tique, â déclarer que les Israéliens avaient « formé le cercle 
avec leurs chariots *. 

Apres le vote de la Knesset, Begin téléphona aux dirigeants 
juifs américains pour demander instamment que les groupes 
pro-israélieos lancent une campagne de lettres et de télé- 
grammes à la Maison Blanche et au Congres. Un groupe de 
trente-trois intellectuels juifs, dont SaûJ Bellowet Irving Howe, 
écrivains qui critiquaient naguère l'intransigeance de Begin, 
envoya à Carter une lettre qualifiant d' « inacceptable » le sou- 
tien de Washington à la position égyptienne. 

En février 1979, dans l'espoir de relancer les pourparlers, les 
Étais-Unis convièrent Israël et l'Égypte à rencontrer Cyrus 
Vance à Camp David. Les deux parties acceptèrent, bien 
qu'Israël fût furieux d'un rapport du Congrès sur les droits de 
l'homme préparé par le ministère de Vance et faisant état de 
brutalités « systématiques » à l'égard des Arabes de Cïsjordanie 
et de Gaza, territoires occupés. 

Deux semaines avant que le Washington Post ne publie ce 
rapport, des chais de l'armée israélienne avaient pénétré à 
l'aube dans des villages de Ctsjondanie et rasé quatre maisons 
arabes. Le gouvernement établit en outre un nouveau poste 
avancé, prélude à l'installation de colons civils, à Nueima, au 
nord-est de Jéricho ~ le cinquante et unième sur la rive occi- 
dentale -, où cinq mille Juifs environ vivaient parmi sept cent 
mille Palestiniens, 

Dans cette situation chaotique, Carter lança en mars sa 
propre mission au Caire et à Jérusalem. Elle dura six jours. 
Malgré ses faibles chances de réussite, il parvint à convaincre 
les deux parties d'approuver un compromis rédigé par les 
États-Unis amenant les deux adversai res plus près de la paix 
qu'ils rte lavaient été depuis plus de trente ans. Le prix que 
Carter paya pour cet accord fut une aide supplémentaire de 
cinq milliards de dollars étalée sur trois ans à l'Égypte et à 
Israël. Deux des principales pierres d'achoppement avaient été 
les réticences d'Isiaél. pays sans pétrole, à rendre fcs gise- 
ments du Sinal et, bien entendu, la question toujours en sus- 
pens de l'autonomie palestinienne. 

En mai, Carter fit du Texan Robert S. Strauss, soixante ans, 
ancien président du Comité national démocrate, un ambassa- 
deur extraordinaire chargé de la seconde étape des négocia* 
dons de paix. Tout en donnant son accord officiel, Israël pour- 
suivit ses raids contre les bases de l'OLP au Liban. Le 
gouvernement de Begin vota par huit voix contre cinq l'éta- 
blissement d'une autre colonie juive à Elon Moreh, en Cis- 



254 



jordante occupée, ce qui incita cinquante-neuf personnalités 
juives américaines à envoyer à Begin une lettre ouverte criti- 
quant la politique israélienne. 

Pour ne rien arranger, Begin eut une légère crise cardiaque 
et Dayan découvrit qu'il avait un cancer. En Israël, l'inflation 
atteignit cent pour cent. Le déficit de la balance des paiements 
approchait les quatre milliards de dollars, et la dette exté- 
rieure, portée à treize milliards, avait doublé en cinq ans, pro- 
voquant une grave ciise politique intérieure. 

Sadate et Carter commencèrent à presser Israël d'accepter 
un plan conduisant à l'autonomie palestinienne. Les pays 
arabes étaient partisans d'un État souverain indépendant sur la 
rive occidentale du Jourdain et dans la bande de Gaza, qui 
constituerait une patrie pour les Palestiniens qui y vivaient déjà 
et pour les millions de membres de la diaspora. Les Israéliens 
étaient tout à fait opposés à l'idée qu'un État hostile - en parti- 
culier dirigé par le chef de l'OLP, Yasser Arafat - soit établi sur 
ses frontières. Israël soupçonnait la dépendance américaine à 
l'égard du pétrole arabe de faire pencher la politique des États- 
Unis du coté des intérêts arabes. 

En l'absence de Begin, convalescent. Dayan s'efforçait de 
diriger le gouvernement. En août, il mit en garde les Améri- 
cains contre une reconnaissance de l'OLP et tout ce qui pour- 
rait favoriser la création d'un État palestinien complètement 
Indépendant en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Au terme 
de cinq heures de réunion orageuse, le cabinet israélien décida 
d'inviter les États-Unis à respecter leurs engagements anté- 
rieurs, en particulier leur promesse d'opposer leur veto à toute 
tentative des pays arabes pour modifier la résolution 242 des 
Nations unies reconnaissant le droit à l'existence d'Israël. 
Dayan menaça de se retirer des négociations - dans l'impasse - 
mr 1 '« autonomie » si les Américains réclamaient avec trop 
d'insistance l'établissement de relations avec l'OLP. 

Ce qui provoquait la colère des israéliens, c'était la 
manœuvre concertée lancée en été par l'Arabie Saoudite, le 
Koweït et l'OLP pour tenter de faire pencher la balance de leur 
côté. Les Saoudiens avaient commencé par décider en juillet 
d'augmenter leur production d'un million de barils par jour 
pour une durée de trois mois, atténuant ainsi la pénurie qui 
avait fait s'étirer de longues queues devant les pompes à 
l'isence des États-Unis en mai et juin. Par ailleurs, l'OLP avait 
adopté une position conciliante, en public du moins, afin 
d'améliorer une image plutôt négative en Occident, A l'ONU, 
l#« diplomates koweïtiens proposèrent un projet de résolution 



255 



liant le droit d'Israël à exister (résolution 242) à la reconnais- 
sance internationale du droit des Palestiniens à l'auto- 
détermination. 

Ce plan était né en juin à Riyad, où le prince Fahd d'Arabie 
avai t invité Arafat et l'avait persuadé d'améliorer ses relations 
avec les États-Unis en commençant par réduire ses activités 
terroristes, au moins pour un temps. Le Koweït avait été asso* 
cié à l'opération du fait des compétences largement xeconnues 
de son ambassadeur, Abdalla Yaccoub Bishara, siégeant alois 
au Conseil de sécurité de l'ONU. 

Pour apaiser Israël, les Américains refusèrent carrément de 
voter pour tout projet prônant un Êiat palestinien indépendant 
mais n'exclurent pas la possibilité d'une résolution plus modé- 
rée visant à affirmer simplement les droits légitimes des Pales- 
tiniens en harmonisant les termes de la résolution 242 avec les 
accords de Camp David. 

Lorsque le Premier ministre égyptien, Moustapha Khalil, 
annonça aux négociations sur l'autonomie, se déroulant à 
l'hôtel du Mont-Canncl. face au port d'Halfa, que son pays 
soutiendrait une résolution de l'ONU sur les droits des Palesti- 
niens, le ministre de la Justice d'Israël, Samuel Tamir, accusa 
l'Egypte de «mettre en danger l'ensemble du processus de 
paix ». 

Il était inévitable que le Mossad s'inquiétât lui aussi de l'évo- 
lution de la situation, en particulier du rôle grandissant sur le 
plan intérieur du ministre israélien de la Défense, Eizer Weiz- 
man, L'Institut ne faisait pas confiance à cet ancien pilote qui 
avait été commandant en chef adjoint des forces années pen- 
dant la guerre des Six Jours, officier héroïque et père de la 
légendaire aviation israélienne. 1) le tenait pour un ami des 
Arabes, voire un traître. Son animosité envers lui était absurde. 
Bien qu'il fût ministre de la Défense, on ne hi communiquait 
aucune information ultrasecrète. Weizman était un esprit libre, j 
le genre d'homme capable d'être en accord avec vous sur u 
point mais en total désaccord sur un autre. Il ne s'al ignait pa 
systématiquement sur la position de son parti, il faisait ce qui 
lui semblait juste. Des hommes de ce calibre sont dangereux 
parce que imprévisibles. 

Toutefois, Weizman avait fait ses preuves. Dans un pays où 
presque tout le monde effectue son service militaire, l'armée 
est impartante. Voilà comment on se retrouve avec un gouver- 
nement composé à soixante-dix pour cent de généraux. L'opi- 
nion ne semble pas comprendre ce qu'il y a de pernicieux dans 
ce fait- chez ces gens dont les narines palpitent à l'odeur de 
poudre à canon. 



256 



Begin et Dayan eux-mêmes avaient des désaccords. Dayan, 
travailliste de la première heure, avait quitté son parti pour 
rejoindre Begin, personnage charismatique de la droite israé- 
lienne. Toutefois les deux hommes voyaient les Palestiniens de 
manière complètement différente. Ainsi que la plupart des tra- 
vaillistes de sa génération, Dayan les considérait comme des 
adversaires, mais aussi comme un peuple. Lorsque Begin et 
son parti regardaient les Palestiniens, ils ne voyaient pas un 
peuple mais un problème. Dayan disait : «Je préfère être en 
paix avec eux, et je me souviens du temps où nous l'étions. » 
Begin disait : « Je préférerais qu'ils ne soient pas là mais je ne 
peux pas y faire grand-chose. > Points de vue si divergents qu'il 
n'était guère étonnant que les frictions soient de plus en plus 
vives entre les deux hommes. 

C'est dans ce contexte que le Mossad avait pris contact avec 
des cultivateuis d'opium thaïlandais. Les Américains tentaient 
alors de contraindre les paysans à abandonner la culture du 
pavot pour la remplacer par celle du café. Le plan du Mossad 
consistait à se glisser dans la partie pour aider les Thaïlandais 
à culti ver du café - mais aussi à exporter de l'opium, source de 
financement pour les opérations de l'Institut. 

L'une de ces opérations consistait à intensifier les efforts 
d'Al, à New York et à Washington, pour saper la déteiminau'on 
arabe à rechercher l'aide des Etats-Unis afin de donner à l'OLP 
- oh aux Palestiniens en général - un statut plus élevé par 
l'intermédiaire des Nations unies. 

Les Israéliens, on le comprend, ne se réjouissaient absolu- 
ment pas de ces manœuvres. Il y avait des attaques incessantes 
contre des villages d'Israël, des massacres, un climat de dan- 
ger permanent. On fouillait les sacs à l'entrée des grands 
magasins et des cinémas. Si quelqu'un oubliait son attaché<ase 
quelque part, il pouvait s'attendre à ce que la police le saisisse 
et le fasse exploser. 

Des Palestiniens de Cisjordanie affluai ent en Israël pour tra- 
vailler. Nombre d'Israéliens avaient, pendant leur service mili- 
taire, patrouillé dans cette zone, et savaient que les Palestiniens 
les haïssaient. Même si l'on était de gauche et si l'on pensait 
que cette haine était justifiée, on n'avait pas envie de finir 
déchiqueté. 

Il était fréquent pour les gens de droite d'exprimer leur 
méfiance à l'égard des Palesti niens : traiter avec eux, c'était 
juste un cercle vicieux. Si un homme de gauche proposait : 
■ Laisons»les tenir des élections», un Israélien de droite 
répondai t : • N'y songez pas. Ils élirai ent quelqu'un à qui je ne 



2S7 



veux pas parler. » L'homme de gauche arguai t : «Mais ils ont 
annoncé un cessez-le-feu. » El celui de droite répliquait : « Quel 
cessez-le-feu? Nous ne reconnaissons pas les Palestiniens 
comme un groupe capable d'ordonner un cessez-le-feu. » Le 
lendemain, un Israélien était tué par une bombe et l'homme de 
droite concluait : « Vous voyez, je vous l'avais dit qu'ils ne res- 
pecteraient pas le cessez-le-feu! a 

Al opérait à fsfew York depuis 1978 afin d'obtenir des infor- 
mations sur les acti vités déployées par les Arabes autour des 
négociations de paix voulues par Carter. En septembre 1975, le 
secrétaire d'État Heniy Kissinger s etai: officiellement engagé 
à ce que les États-Unis ne reconnaissent pas l'OLP et ne négo- 
cient pas avec elle avant qu'elle n'ai t affirmé le droit d'Israël à 
exister. Gerald Ford d'abord. Carter ensuite déclarèrent qu'ils 
respecteraient cet engagement. Néanmoins, les Isiaéliens n'y 
croyaient pas tout à fait. 

En novembre 1978, après les pourparlers de Camp David, le 
parlementaire Paul Flndley, républicain de ITlEinots, membre 
de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des 
représentants, avait porté un message de Carter à Arafat, à 
Damas, au cours d'une réunion où le dirigeant palestinien 
déclara que l'OLP deviendrai t non violente si l'on créait u □ 
État palestinien indépendant sur la rive occidentale du Jour- 
dain et dans la bande de Gaza, avec un coiridor reliant les 
deux zones. 

Dès 1977, Carter réclamait une « patrie» palestinienne, et au 
printemps 1979, Milton Wolf, ambassadeur américain en 
Autriche, éminente personnalité juive, rencontra le représen- 
tant de l'OLP à Vienne, ïssam Sartaoui, d'abord à une récep- 
tion donnée par le gouvernement autrichien puis à un cocktail 
offert par une ambassade arabe. Wolf avait reçu pour mission 
de rencontrer Sartaoui mais de ne rien discuter d'important. A 
la mi- juillet, quard Arafat se rendit à Vienne pour s'entretenir 
avec le chancelier autrichien Bruno Kreisky et l'ancien chan- 
celier allemand Willy Brandi. Wolf el Saitaoui eurent une 
réunion sérieuse pour discuter des négociations. Lorsque la 
nouvelle transpira, le Département d'État déclara avoir offi- 
ciellement « rappelé » à Wolf la politique américaine hostile à 
toute négociation avec l'OLP, mais ie Mossad savait que Wolf 
n'avait fait que suivre les instrucu'ons directes de Washington. 

H y avait aux États-Unis un mouvement cro issant en faveur 
d'une piise de position pour la paix. Même les Arabes 
commençaient à en voir les a vantages et le Mossad, grâce aux 
micros placés aux domiciles et dans les bureaux de divers 



258 



ambassadeurs et dirigeants arabes à New York et Washington, 
apprit que l'OLP tendai t à approuver la position de Kissinger 
en 1975 et à reconnaître le droit à l'existence d'Israël. 

L'ambassadeur américain aux Nations unies était alois 
Andrew Young, libéral noir du Sud. ami proche de Carter, qui 
avait été l'un des premiers partisans du président et faisait 
figuie de principal relais entre la Maison Blanche et h 
communauté noire, 

Ambassadeur au parler franc et souvent controversé, Young 
était un pur produi t du mouvement américain pou* les droits 
civiques et avait un faible pour les déshérités, penchant 
quTsraél jugeait davantage anti-israélien que pro-palesdnien. 
Young était convaincu que Carter voulait une solution, un 
règlement qui libérerait les Palestiniens de la situation dont ils 
étaient piisonniers, et qui' créerait en même temps des condi- 
uons de paix dans la région. 

Young était opposé à l'établissement de nouvelles colonies 
juives en Cisjordame mais désirait cependant reporter la sou- 
mission par les Arabes d'une résolution visant la reconnais- 
sance de l'OLP aux Nations unies. Il arguait qu'un tel texte ne 
mènerait nulle part et qu'il valait donc mieux rédiger une réso- 
lution plus mesurée, qui permettrait en fin de compte 
d'atteindre le même objectif et aurait plus de chances d'être 
approuvée. 

Bishara, l'ambassadeur koweilien, force motri ce cachée der- 
rière la résolution arabe, était naturellement en contact 
constant avec le représentant officieux de l'OLP â l'ONU. Zehdi 
Labib Terzi. Al avail loué des appartements dans tout New 
York et Washington, installé de nombreux dispositifs d'écoute, 
ce qui lui permit de surprendre, le 15 juillet, une conversation 
entre Bishara et Young : les Arabes ne pouvaient reporter le 
débat du Conseil de Sécurité sur la résolution et suggéraient 
que Young en discute avec quelqu'un de l'OLP, 

Young déclara à Bishara qu'il ne pouvait rencontrer de 
représentants de l'OLP mais ajouta : «Je ne peux pas non plus 
i efuser l'inv; tation d'un membre du Conseil de Sécuiité à venir 
chez lui discuter affaires. • Bishara, bien sûr, était membre du 
( ooseil de Sécurité, et Young poursuivit : « Il ne m'appartient 
pas non plus de vous dire qui vous pouvez recevoir chez 
vous. » 

Le 25juillet 1979, un câble en provenance de New York 
arriva au siège du Mossad à Tel-Aviv: «Ambassadeur des 
États-Unis à l'ONU doit rencontrer représentant OLP à 
l'ONU. » Le câble portail la mention : « Urgent Tigre. Noir *, ce 



259 



qxi signifiait qu'il était réservé au Premier ministre et à quel- 
ques-uns de ses collaborateurs au plus haut niveau- probable- 
ment pas plus de cinq personnes au total. 

Il fut transmis en code au bureau du directeur du Mossad, 
Itzhak Hofi, qui porta personnellement le texte décodé à Begin. 
Les dirigeants israéliens furent atterrés dapprendre que 
Young était sur le point de rencontrer Terzi. La question était 
maintenant de savoir s'il fallait empêcher la rencontre ou la 
laisser avoir lieu. La seconde solution piotiverait que les 
craintes israéliennes étaient fondées, qu'il y avait bel et bien 
changement d'attitude des États-Unis à l'égard d'Isiacl. Elle 
montrerait aux amis américains d'Israël en haut lieu le danger 
que la politique actuelle du gouvernement américain recelait, 
et provoquerait du même coup un changement en faveur de 
l'État hébreu. 

Elle aiderait aussi à évincer Young, considéré comme une 
menace à cause de son ouvernue d'esprit et de son attitude 
positive envers l'OLP. H ne correspondait pas aux besoins 
d'Israël. 

Le 26 juillet, Young et son fils Andrew, six ans, allèrent à 
l'hôtel particulier de Bishara. Alors que les micros d'Al cap- 
taient tout e qui se disait, Young fut accueilli par le Koweïtien 
et l'ambassadeur syrien. Cinq minutes plus tard, Tersi arriva, 
et pendant que l'enfant jouait seul, les trois diplomates dis- 
cutèrent et se mirent apparemment d'accord pour que la ses- 
sion du Conseil de Sécurité soit reportée du 27 juillet au 
23 août. (Elle fut effectivement remise.) 

Aussitôt après, Young pa nt av«c son fils. Moins d'une heure 
plus tard, le kaisa d'Al emponait une tmnscriptiion complète 
de la discussion, et le chef de l'antenne, Uh' Dinure, prit urd 
avion d'El Al pour Tel-Aviv. Il fut accueilli à l'aéroport par It&ï 
hak Hofi, en réponse au télégramme qui Pavait précédé: 
« L'araignée a avalé la mouche. » Les deux hommes portèrent] 
directement le texte à Begin, Hofi en prenant connaissancaJ 
pendant le trajet. 

Dinure ne resta que six heures en Israël avant de repartir! 
avec une copie de la transcription qu'il devait remettre à' 
l'ambassadeur israélien à l'ONU, Ychuda Blum, expert en 
droit international d'origine tchécoslovaque. 

Hofi ne souhaitait pas que les médias apprennent la ren- 
contre. En partie J ier, il ne tenait pas à « griller» son réseau de 
New York, D Ht donc valoir que Begin pourrait obtenir davan- 
tage en s' adressant directement au gouvernement américain et 
en dis utant avec lui - comme les Israéliens l'avai ent fait après 



260 



les contacts de Milton Wolf avec l'OLP à Vienne. Hofi ajouta 
qu'il serait politiquement mauvais, aux États Unis, de s'en 
prendre à Young, qui jouissait d'une grande popularité chez 
les Noirs, et que de toute façon on obtiendrait plus de conces- 
sions des Américains en travaillant en coulisse. 

Mais la diplomatie n' intéressait pas B«gin. Il voulait du sang. 
I m deux hommes convinrent toutefois qu'il ne servait à rien de 
iguer toute l'affaire et de prendre ainsi le isque de € gril- 
ler • leur source. Le magazine Newsweek fut donc seulement 
informé que Young et Terzi s'étaient rencontrés. Cela suscita 
naturellement des questions au Département d'État, qui 
demanda des explications à Young. Celui-ci répondit tout 
d'abord ^u'il était sorti se promener avec son fils, qu'il était 
passé chez Bishara où, à sa surprise, il avait découvert Terzi, 
(Is avaient échangé « des propos aimables » pendant un quart 
d'heure environ, rien de plus. 

Vance, qui revenait d'Equateur, reçut par télégramme le* 
éclaircissements de Young. Soulagé de savoir que ce n'était 
qu'une rencontre fortuite, le secrétaire d'État autorisa son 
porte-parole, Tom Reston, à rendre publique la version de 
1 ambassadeur, le lundi 13 août à midi. 

L'affaire paraissant fa ue long feu, le Mossad s'arrangea pour 
que Young ait vent de rumeurs selon lesquelles il se trompait 
lourdement s'il pensait qu'Israël en resterait là 

Inquiet, Young sollicita et obtint une entrevue avec Yehuda 
Blum. La rencontre dura deux heures. L'Américain ignorait 
que Blum avait en sa possession la transcription de sa dis- 
cussion avec Bishara et Terzi. Cela permit à l'Israélien de faire 
dire à Young bien plus que ce qu'il avait déclaré au Départe* 
ment d'État. 

Blum n était pas fou de Young - dans la plupart de ses rap- 
ports, il ne faisait pas grand cas de l'Américain -, mais c'était 
un fin diplomate. Sachant exactement ce qui s'était passé, U 
parvint à faire avouer à Young toute l'histoire. Cela signifiait 
que les Israéliens pouvaient désormais citer Young comme 
Ftource pour ne pas avoir à révéler qu'ils étaient au courant 
depuis le début 

Young, qui croyait encore qu'Israël désirait avant tout 
< rture de négociations, ne comprit pas qu'on l'avait berné. 
Apres l'entrevue avec Blum, et les aveux de Young. rambar- 
de» n américain en Israël fut convoqué par Begin, qui se plai- 
gnit officiellement, La plainte fut soumise à peu près en même 
lumps au diplomate et à la presse pour garantir qu'elle ne se 
pWde pas sur le chemin de Washington. 



261 



Ijs 14 août à 7 heures, un télégramme urgent de l'ambassa- 
deur des États-Unis â Tel-Aviv arriva sur le bureau de Vancc à 
Washington : ce que Young avait raconté à Blum, selon les 
Israéliens, différait beaucoup de ce qu'il avait déclaré au 
Département d'état, et de ce que celui-ci avait à son tour 
communiqué aux médias la veille. Vancc alla à la Maison 
Blanche, dit à Carter que Young devait démissionner. I.e pré- 
sident accepta avec une certaine hésitation et demanda « vingt- 
quatre heures pour réfléchir*. 

Young arriva aux appartements privés du président à la 
Maison Blanche à 10 heures le lendemain matin, 15 août 1979, 
sa lettre de démission à la main. Après une discussion d'une 
heure et demie, il sortit un moment puis rejoignit Carter. Les 
deux hommes se rendirent au bureau de Hamilton Jordan, où 
les principaux collaborateurs de la Maison Blanche s'étaient 
rassemblés. Le bras de Carter autour de ses épaules, Young 
annonça à ses amis qu'il démissionnait. Deux heures plus tard, 
le secrétaire chargé des relations avec la presse, Jody Powell, à 
peine capable de garder son sang-Froid, déclara que, mal- 
heureusement, Young avait démissionné. 

Strauss, envoyé extraordinaire des États-Unis, déclara dans 
l'avion l'emmenant au Proche-Orient: « L'affaire Young... 
entretient les soupçons sans fondement selon lesquels les États- 
Unis traitent en secret avec l'OLP. » 

Young s'efforça plus tard de se justifier en disant : 

- le n'ai pas menti, je n'ai pas dit toute la vérité. J'avais fait 
précéder mes propos [au Département d'État] de cette 
remarque : « Je vais vous donner une version officielle », et j'ai 
donné une version officielle, qui n'était en aucune façon falla- 
cieuse. 

Mais le mal était fait, Young était évincé, et il s'écoulerait un 
certain temps avant que les États-Unis ne tentent à nouveau de 
traiter avec l'OLP. Ainsi, à travers son vaste réseau d'activité» 
clandestines, Al avait réussi à mettre fin à la carrière d'un des 
amis les plus proches de Caner - mais «ju'il ne considérait p 
comme un ami d'Israël. 

En quelques jours, l'histoire fit la une des journaux et Un 
Dinure, trouvant que le secteur devenait malsain, rédama son 
transfert. Toutes les planques du Mossad furent fermées, le 
réseau de New York s'installa dans d'autres appartements. 
L'Institut s'attendait à une opération d'envergure contre lui - 
elle ne vint pas. Ce fut comme écouter le sifflement d'une 
bombe qui ombe : on attend je boum mais rien ne vient. 

Les retombées politiques de l'affaire ouvrirent cependant 



262 



l'un des chapitres les plus sombres des relations enue Juifs e 
Noirs aux États-Unis. 

Les dirigeants de la communauté noire américaine furent 
consternés par le départ de Young. Richard Hatcher. maire de 
Gary, dans l'Indiana, déclara a u magazine Time qu'il s'agissait 
d'une «démission forcée», d'une «insulte à là population 
noire». Benjamin Hooks, dirigeant de l'Association nationale 
pour le progrès des gens de couleur (NAACP) souligna que 
Young avait été «l'agneau sacrificiel de circonstances échap» 
pant â son contrôle ». Young, dit-il, « aurait dû recevoir une 
médaille » pour son « coup d'éclat diplomatique » au lieu de 
perdre son emploi. 

Le révérend Jesse Jackson, qui serait plus tard candidat à la 
présidence, déclara pour sa pan : « Cette démission forcée crée 
dans le pays un climat d'extrême tension. » Les relations entre 
Juifs et Noirs « sont plus tendues qu elles ne l'ont été depuis 
vingt-cinq ans». 

Young lui-même, foui en écartent l'idée d'un conflit entre 
dirigeants noirs et juifs, prédit «quelque chose comme une 
•onfrontation entre amis ». II ajouta que la nouvelle attitude de 
la communauté noire sur la question du Proche-Orient «ne 
devait absolument pas être considérée comme antijuive. Elle 
est peut-être pro-palestinienne d'une façon différente, auquel 
cas il appartiendra à la communauté juive de trouver un 
moyen de s'accommoder de ce fait sans devenir anti-noire. » 

D'autres dirigeants de couleur voulurent savoir pourquoi 
Young avait été « démissionné »pour avoir rencontré un repré- 
sentant de l'OLP alors que l'ambassadeur américain Wolf , diri- 
geant juif de premier plan, n'avait pas été limogé malgré plu- 
sieurs entrevues avec l'OLP. La différence essentielle, bien sûr,, 
c'était que Wolf n'avait pas été pris en train de mentir à ce 
sujet- 

En fait, le principal vainqueur de ce jeu d'intrigues parut 
être l'OLP, et non Israël, car de nombreuses organisations 
noires américaines exprimèrent leur soutien à Young, et la 
cause pales inienne, largement négligée par les médias aupara- 
vant, bénéficia soudain d'une attention plus favorable. Fin 
août, le révérend Joseph Lowery, président de la Southern 
Christian Leadership Conférence, mouvement chrétien, 
conduisit à New York une délégation exprimant à Tera son 
toutien inconditionnel aux « droits de tous les Palestiniens, y 
compris ledroi t à l'autodétermination en ce qui concerne leur 
patrie ». Le lendemain, rencontrant Blum, l'ambassadeur israé- 
lien, le groupe déclara qu'il ne s'excusait pas d e « soutenir les 

263 



droits des Palestiniens, tout comme (il ne s'excusait pas) 
auprès de l'OLP de continuer à soutenir l'État d'Israël ». Blum 
répondit: «C'est absurde de nous comparer à l'OLP. Cela 
revient à mettre sur un même pied criminels et policiers. » 

Une semaine plus tard, deux cents dirigeants noirs améri- 
cains se réunirent au siège du NAACP à New York et sou- 
lignèrent: «Certains intellectuels et organisations juifs qui 
auparavant faisaient leurs les aspirations des Noirs améri- 
cains... défendent à présent le statu quo racial... Les Juifs 
doivent montrer plus de sensibilité, être prêts à des échanges 
de vues plus nombreux avant de prendre des positions 
contraint aux intérêts de la communauté noire. » 

Un groupe de onae organisations juives répondit: «C'est 
avec peine et avec colère que nous prenons note de ces déclara- 
tions. Nous ne pouvons pas travailler avec ceux qui recourent 
aux demi- vérités, aux mensonges et au fanatisme, sous quelque 
déguisement que ce soit. .. Nous ne pouvons pas travailler avec 
ceux qui cèdent au chantage arabe. » 

Le Time du 8 octobre montra Jesse Jackson embrassant Yas- 
ser Arafat dans le cadre d'une mission au Proche-Orient que le 
dirigeant noir s'était lui-même assignée après que Begin eut 
refusé de le rencontrer à eau de ses sympathies pour l'OLP. 
Jackson qualifia ce refus de • rejet des Noirs d'Amérique, de 
leur soutien et de leur argent ». Au couis de ce même voyage, 
Lowery, qui accompagnait Jacfcson, chanta We Shaîl Overcome 
« Nous triompherons » - en choeur avec Arafat. 

Quelques jours plus tard, le président de la National Urban 
League, Vernon E. Jordan Jr, tenta de calmer la tempête dans 
un discours à Kansas City : « Les relations entre Juifs et Noirs 
ne doivent pas être mises en danger par des flirts inconsidérés 
avec des groupes terroristes attachés à la liquidation d'Israël. 
Le mouvement pour les droits civiques des Noirs n'a rien de 
commun avec des gioupes dont la prétention à la légitimité est 
compromise par l'assassinat de sang-froid de civils innocents 
et d écoliers. » 

Jackion, qualifiant l'OLP de «gouvernement en exil >, ren- 
contra Jordan à Chicago et celui-ci expliqua par la suite : 
« Nous nous sommes mis d'accord pour ne pas être d'accord 
sans nous facber. » 

Il n'en allait pas de même pour Moshe Dayan. En octo- 
bre 1979, las de la ligne dure imposée par Begin sur la question 
palestinienne, Dayan donna sa démission - un dimanche 
matin, en pleine réunion du Cabinet -, laissant Begin s'occuper* 
lui-même du ministère des Affaires étrangères. Dans une inter- 



264 



view accordée plus tard à Dean Fischer, chef du bureau du 
Time à JérukJem, et David Halevy, correspondant du maga- 
zine, Dayan affirma ; « Les Palestiniens veulent la paix, ils sont 
prêts pour une sorte de règlement. Je suis convaincu que c'est 
faisable. » 

Peut-être. 11 ne vécut pas a«ïsez longtemps pour le voir. 



L'affaire ouvrit la voie à un assez giand nombre d'autres 
opérations de collecte d'informations auprès de divers parle- 
mentaires puisque le Mossad semblait presque avoir obtenu (e 
feu vert : les Ajnérica ms étaient forcément au courant de 
l'implication de l'Institut, po*ir%m il ne se passait rien, per- 
sonne ne protestait. Dans le monde du Renseignement,, à vous 
surprenez quelqu'un à espionner et que vous regardez ailleurs, 
il seia encouragé à tenter des opéiations plus audacieuses 
jusqu'à ce que vous lui tapiez sur les doigts - ou sur la tête, 
selon le cas. 

Al rassemblait des enregistrements effectués dans divers 
domiciles, des informations en provenance du Sénat et de la 
Chambre des Représentants, prenait des contacts, recrutait, se 
procurait des copies de documents - se livrait à toutes les opé- 
rations d'une antenne. Ses katsas fréquentaient les soirées don- 
nées à Washington et à New York. Tous étaient à la tête 
d'entreprises légales. L'un d'eux dirigeai t même une société de 
gardiennage qui existe encore. 

Le Mossad persisteà nier l'existence d'Al. A l'Institut, on pré- 
tend que le Mossad ne travaille pas aux Êtats-Uni s. Mais la plu- 
part des membres du service savent qu'Ai existe, même s'ils 
ignorent ce qu'il fait exactement. Lorsque l'affaire Pollard 
éclata, le Mossad souti nt obstinément : « Une chose est sûre : 
nous n'opérons pas aux États-Unis.» 

Ce qui prouve seulement qu'on ne peut pas toujours croire 
un espion sur parole. 



15 



OPÉRATION MOÏSE 



Ils étaient tous là : diplomates étrangers fuyant la chaleur 
oppressante de Khanoum; touristes européens venus pour 
apprendre la plongée sous-marine dans la mer Rouge, ou par- 
tir en excursion accompagnée dans le désert nubien; diri- 
geante soudanais- tous se détendaient dans le complexe tou- 
ristique récemment créé à une centai ne de kilomètres au nord 
de Port-Soudan, en face de La Mecque. 

Comment auraient-ils su que c'était une « couverture» du 
Mosiad? Ce matin de janvier 1985, lorsque la cinquantaine de 
clients découvrit à son réveil que le personnel avait disparu - à 
1 exception de quelques autochtones laissés là pour servir le 
petit déjeuner -, ils ne comprirent pas ce qui s'était passé. 
Encore aujourd'hui, peu le savent. Pour les touristes, les pro- 
priétaires européens du complexe avaient fait faillite, comme 
l'expliquaient les notes laissées par le personnel. On leur pro- 
mit un remboursement total (et ils l'obtinrent). Les employés - 
appartenant au Mossad ou à la marine israélienne - avaient filé 
discrètement dans la nuit, en bateau ou en avion. Ils avaient 
laissé aux clients de la nourriture en abondance, ainsi' que 
quatre camions pour les ramener à Port-Soudan. 

Ce qui se passa en fait dans ce club de vacances, c'est l'une 
des plus grandes évasions jamais vues, une histoire que le 
monde connut en partie seulement sous le nom d'Opétation 
Moïse : le sauvetage de milliers de juifs noirs éthiopiens, 
Falachas. arrachés à une Êthiopie ravagée par la sèche 
déchirée par la guerre, et conduits en Israël. 

De nombreux articles, des livres même, ont fait le récit de 
cette opération audacieuse et secrète consistant à évacuer par 
avion les Falachas de camps de réfugiés du Soudan et de 

366 



l'Ethiopie. Un Boeing 707 d'une compagnie de charter belge 
fut utilisé pour les transporter de Khartoum ou Addis-Abeba à 
Tel-Aviv en passant par Athènes, Bruxelles. Rome ou Baie. 

Ces comptes rendus - tous alimentés par des experts en 
désinformation du Mossad - prétendent que douze mille Juifs 
noirs éthiopiens furent sauvés au cours de cette opération 
brève et spectaculaire. En réalité, dix-huit mille environ furent 
évacués, dont cinq mille seulement par l'avion charter belge 
dont on parla mot Le reste, c'est le « complexe touristique » d e 
la mer Rouge qui s'en chargea. 



A la fin du siècle dernier, plusieurs centaines de milliers de 
Falachas vivaient en Êthiopie. mais au début des années 1980, 
leur nombre était tombé à vingt-cinq mille, tout au plus, dissé- 
minés principalement dans la province lointaine du Gondar. 
dans le nord-ouest du pays. Depuis deux siècles, les Falachas 
attendaient le retour en Terre promise mais ce n'est qu'en 2972 
qu'ils avaient été officiellement reconnus comme Juifs par 
Israël. Le rabbin séfarade Ovadia Yosef déclara que les Fala- 
chas appartenaient « indubitablement à la tribu de Dan », ce 
qji faisait d'eux les habitants du territoire biblique d'Havileh, 
aujourd'hui partie sud de la péninsule arabique. Les Falachas 
croient à la Torah, principales Écritures de la religion juive; ils 
sont circoncis, observent le Sabbath et les règles kascher. Fait 
curieux, l'un des arguments essentiels qui conduisirent le rab- 
binat à conclure que les Falachas étaient juifs, c'est qu'ils ne 
célèbrent pas Hanoukah, la fête des Lumières. Cette fête 
commémore la victoire de Judas Maccabée sur AntiochosIV 
vers 167 av. J.-C après laquelle le Temple fut purifié et rendu 
au culte. Mais elle ne fait pas partie de l'h istoire des Falachas, 
qui avaient quitté Israël longtemps auparavant avec la reine d e 
Saba, pendant le règne du roi Salomon. 

Conséquence des conclusions du Conseil rabbinique, une 
commission gouvernementale décida que ces Éthiopiens 
étaient concernés par la Loi du Retour, qui peirnet à tout Juif 
de devenir automati quement citoyen israélien dès qu'il arrive 
dans le pays pour y vivre. 

En 1977, quand Menahem Begin devint Premier ministre, il 
% engagea à aider les Falachas à venir en Terre promise. Le 
dirigeant éthiopien Meng tstu, aux. prises avec une âpre guerre 
civile ayant éclaté au début des années 1970, avait ordonné un 
châtiment sévère contre tout Éthiopi en tentant de fuir, et Begin 
échafauda un plan de livraisons secrètes d'atmes à l'Éthiopie 



267 



en échange d'opérations de sauvetage des Falachas à partir du 
Soudan et de 1 Éthiopie. Cent vingt-deux juifs noirs seulement 
avaient quitté Addis-Abeba par avion lorsque Moshe Dayan, 
ministre israélien des Affaires étrangères, confia à un reporter 
radio à Zurich, le 6 février 1978, qu'Israél vendait des armes à 
l'Éthiopie. Mengistu, qui avait exigé le secret, annula aussitôt 
le marché. 

En 1979, lorsque Begin et Anouar al-Sadate signèrent les 
accords de Camp David, l'Israélien persuada l'Égyptien de 
convaincre le président soudanais Gaafar al* Nemeyri de per- 
mettre aux Falachas de quitter les camps de réfugiés du Sou- 
dan pour aller en Israël. Au cours des années qui suivirent un 
petit nombre de Falachas. quatre nulle peut-être -un filet 
d'eau au lieu du flot escompté - parvinrent effectivement à 
gagner Israël Ce plan fut d'ailleurs enterré quand Sadate fut 
assassiné, en 1981, et que Nemeyri se convettit à l'intégrisme 
musulman. 

En 1984, la situation était devenue dramatique. Comme des 
millions d'autres Éthiopiens, les Falachas souffraient horrible- 
ment de la sécheresse et de la famine et se mirent à affluer au 
Soudan pour trouver à manger. En septembre 1984, ren- 
contrant le secrétaire d'État George Shultz à Washington, le 
vice-Premier ministre israélien, Itzhak Shamir, demanda aux 
Américains d'utiliser leur influence siu* l'Égypte et l'Arabie 
Saoudite pour amener Nemeyri à autoriser une opération de 
sauvcQge sous le couvert de l'Aide alimentaire internationale. 
Le Soudan, qui avait ses propres problèmes de sécheresse, et 
une guerre civile dans le sud du pays, ne fut pas mécontent de 
la perspective d'avoir quelques milliers de bouches en moins à 
nounir. Mais là encore, les dirigeants soudanais et éthiopiens 
demandèrent le secret absolu. 

De novembre 1984 à janvi er 1985, l'opération demeura effec- 
tivement secrète. La première semaine de janvier 1985, George 
Bush, alors vice-président des Éiats-Unis, envoya un avion 
Hercules à Khartoum-avec l'accord de Nemeyri - où l'appa- 
reil embarqua cinq cents Falachas et les conduisi t directement 
en Israël. 

Cette partie de l'opération fut plus tard abondamment 
décrite dans la presse et divers ouvrages, Beaucoup de per- 
sonnes étaient au courant, notamment Américains, Britan- 
niques, Ég>T>tlens, Soudanais, Éthiopiens eux-mêmes, ainsi 
que de nombreux dirigeants de lignes aériennes d'Europe. 
Elles gardèrent toutes le silence jusqu'à ce que Yehuda Domi- 
niez, responsable de l'Agence Juive, révèle à u n journaliste de 



268 



NekiàJo, petit quotidien de colons juifs de la Cisjordanie, que 
l'opération de sauvetage étaiit en cours. Cela mi t fin non seule- 
ment à l'opération dont il parlait mais aussi' à celle, secrète, 
que le Mossad organisait sur les côtes de la mer Rouge. 

Comme cela se passe généralement dans ce genre d'affaires, 
la presse d'Isiaél était au courant depuis le début - ou du 
moins, elle savait ce que le Mossad et le cabinet du Premier 
ministre voulaient qu'elle sache- mais avai t accepfi de garder 
le secret jusqu'à ce qu'on l'autoiise à publier l'histoire. Il existe 
un Comité des rédacteurs en chef- Vaadat Orchim - des prin- 
cipaux médias israéliens qui se réunit régulièrement avec des 
représentants du gouvernement pour obtenir des informati ons 
sur les événements en cours. Comme ia télévision est contrôlée 
par le gouvernement,, de même que la iadio, à l'exception 
d'une seule station, l'audiovisuel ne pose jamais de problème. 

A ces réunions, on abreuve les journalistes de versions offi- 
cielles qu'on s'efforce de leur faire partager. On les envoie 
même parfois en mission, étant entendu que lorsqu'il sera de 
l'intérêt du pays de publier l'histoire, ils auront toutes les 
informations nécessaires. Certains pensent que ce système vaut 
mieux que la censure (encore qu'Israël ait aussi recours à celle- 
ci). 

Quand l'affaire éclata au grand jour, les Arabes eurent une 
réaction prév isible. La Libye réclama une session spéciale de la 
Ligue arabe, et les journaux de nombreux pays arabes 
condamnèrent le Soudan pour sa collaboration avec Israël. De 
son côté, le gouvernement soudanais nia toute participation 
dans le pont aérien et le ministre des Affaires étrangères, Has- 
hem Osman, appela les diplomates arabes,, africains et asia- 
tiques à accuser TÉthiopie de € fermer les yeu x » sur l'exode 
des Falachas en échange de l'argent et des armes d'Israël. 
Goshu Wolde, ministre éthiopien des Affaires étrangères, répli- 
qua que le Soudan avait payé «un grand nombre de juifs 
d'Éthiopie pour les inciter à fuir le pays ». Dans un éditorial 
véhément, le journal koweïtien Al mt al A 'am écrivit : « Le pas- 
sage clandestin de juifs éthiopiens au Soudan peut être consi- 
déré non comme un événement banal mais comme une nou- 
velle défaite infligée à la nation aiabe. » 

On imagine combien les Arabes auraient été indignés s'ils 
avaient connu toute l'affaire. 



Au moment de l'opération, le Premier ministre Shimon 
Pérès déclara publiquement : « Nous n'aurons de cesse que nos 



269 



frères et nos sœurs d'Éthiopie soient de retour chez eux. » Au 
printemps 1984. la situation s'aggravant pour les Falachas affa- 
mes, Pérès entreprit de mettre son projet à exécution. Tandis 
que des discussions avaient lieu avec d'autres gouvernements 
pour organiser un pont aérien via Bruxelles, Pérès demanda à 
Nahum Admony, alors patron du Mossad, de trouver un 
moyen de sauver encore plus de Falachas. 

Conscient de l'urgence de la situation, Admony réclama 
l'autorisation d'utiliser en cas de besoin des ressources exté- 
rieures au Mossad, aussi bien civiles que militaires. 

Après son entretien avec Pérès, Admony convoqua David 
Arbel, alors chef de la Tsafririm, branche dont l'unique objec 
àf est de sauver des Juifs partout où ils sont menacés. Arbel, 
nous l'avons vu, s'était fait un nom dans la bavure d e Lilleham- 
mer. 

Le service d' Arbel était chargé d'établir des groupes de 
défense juifs appelés misgerot, « cadres », dans le monde entier, 
y compris dans certaines parties des États-Unis où l'anti- 
sémitisme est considéré comme une menace. Des gens ayant 
des compétences particulières, des médecins, par exemple, for- 
ment une sorte de « réserve » et sont appelés à effectuer de 
courtes périodes pour aider les « cadres ». En règle générale, 
les responsables des «cadres» dans les divers pays sont 
d'anciens membres du Mossad à la retraite. Leur tâche est 
considérée comme une sorte de récompense pour bons et 
loyaux servi ces, un tshupar- le but étant d'utiliser l'expérience 
de ces hommes. 

Leur princi pale activité: consiste à aider les dirigeants des 
communautés juives de la diaspora à assurer leur propre 
sécurité. Cela se £ait en partie à traveis les hets va-keshet, « arc 
et flèches n, brigades de jeunesses paramilitaires. Si tous les 
jeunes Israéliens, garçons et filles, appartiennent à cet eduday 
noar ivry, « bataillon de la jeunesse hébraï que ». des Jeunes 
d'autres pays passent souvent l'été en Israël pour y apprendre 
à dresser une tente, faire le parcouis du combattant, se servir 
d'une carabine ou d'un fusil d'assaut Uzi. D'autres apprennent 
à construire une cache pou y dissimuler des documents ou 
des armes, à prendre des mesures de sécurité, à mener une 
enquête et à recueillir des informations. 

Si aucun dirigeant gouvernemental n'a jamais approuvé 
l'utilisation des «cadres» en dehors de l'autodéfense, les 
pontes du Mossad savent tous qu'on y recourt. Ainsi, Itzhak 
Shamir était au courant mais Pérès, qui n'avait jamais appar- 
tenu au Mossad, l'ignorai t sûrement, bien qu'il fut Premier 



270 



ministre. Israël ne vend pas d'armes aux « cadres » étrangers 
mais leur en fournil indirectement par un arrangement avec 
des marchands d'armes connus. 

L'Institut ne considère pas les «cadies» comme des sources 
d'informations, bien que leurs responsables sachent par expé- 
rience que le plus court chemin pour parvenir aux éloges 
consiste à fournir des renseignements utiles. Un grand nombre 
des jeunes formés dans les camps d'été en Israël deviennent 
par fa suite des sayanim, et constituent un groupe de bénévoles 
bien entraînés ayant déjà prouvé leur capacité à prendre des 
risques. A l'exception du Canada et de la majeure partie des 
États-Unis, les communautés juives de la diaspoia ont des 
«cadres» entraînés et armés, prêts à se défendre en cas de 
besoin. 

Pour cette opération particulière, le Mossed dut faire appel à 
des aides extérieures. Après sa conversation avec Admony, 
Arbel réunit tous les responsables de la Tsafririm. 

- Je veux «mon» Entebbe, dit-il. Je veux que mon nom 
passe dans l'histoire. 

Arbel leur expliqua qu'il voulait faire sortir du Soudan le 
plus grand nombre possible de Falachas. « Tous », exigea-t-il, 
et il leur demanda de réfléchir aux moyens à employer. 

D'ordinaire, le service d' Arbel opérait sur un budget de 
misète, mais il était clair qu'elle obtiendrait cene fois tout ce 
dont elle aurait besoin. Hayem Eliaze, chef de la division spé- 
cialisée dans les opérations clandestines pour sauver des Juifs 
derrière les lignes ennemies, fut directement chargé du projet 
Moïse, avec ordre de fournir le plus vite possible un plan opé- 
rationnel 

En trois jours, Eliaze réunit son équipe pour une séance de 
remue-méninges dans les bureaux du département, en face du 
bâtiment principal du siège du Mossad, avenue Ibn Gevirol, 
juste au-dessus de l'ambassade d'Afrique du Sud à Tel-Aviv. 

Devant des cartes en relief accrochées aux murs, chaque 
homme, muni des informations recueillies sur le Soudan, 
exposa son point de vue sur la situation et la meilleure façon de 
l'aborder. La plupart des Falachas se trouvaient dans des 
camps du Kassala et de l'Alatarch, à l'est de Khartoum. vers la 
frontière éthiopienne. On ne pouvait compter sur l'aide des 
rebelles soudanais du sud, qui combattaient depuis des années 
contre le gouvernement central. 

Au cours d'une réunion, un des hommes étud iant la carte de 
la région se rappela un incident survenu près de Magna, dans 
la pointe nord-est de la mer Rouge, quand une vedette Eance- 



271 



missiles israélienne rentrant par le canal de Suez aurait eu des 
problèmes techniques avec son radar. Compas gyromagné- 
tique bloqué, le bateau s'était écarté de sa route. Il s'était 
échoué en pleine nuit sur une plage d'Arabie Saoudite, ce qui 
avait failli déclencher un incident international. 

Far miracle! l'embarcation, qui filait trente bons nœuds* 
avait trouvé un passage dans la barrière de corai l avant de finir 
sur la plage. En quelques heures, un commando de la marine 
israélienne< répondant aux appels radio de la vedette, fut 
envoyé sur les lieux. Tous les documents de la vedette furent 
emportés* son équipage transbordé sur un autre bateau tandis 
que le commando établissait une tête de pont sur la plage pour 
défendre la position au besoin. A l'aube, le soleil se leva sur le 
tableau insolite d'une vedette lance-missiles israélienne, gardée 
par un commando, échouée sur une plage d'Arabie Saoudite. 

Les deux pays n'ayant pas de relations, les dirigeants israé- 
liens demandèrent aux Américains d'informer les Saoudiens 
qu'il ne s'agissait pas d'un débarquement mais d'un accident, 
et de les avenir en outre que toute personne s'approchant du 
bateau serait abattue. Normalement, il n'aurai t du y avoir per- 
sonne à des centaines de kilomètres i la ronde de cet endroit 
désertique, mais le hasard voulut qu'une bibu de bédouins fui 
en train de célébrer une fête à un kilomètre et demi environ. 
Far chance, ils ne s'approchèrent pas du bateau. Les Saoudiens 
envoyèrent des observateurs et un accord fut conclu : si le 
commando abandonnait ses positions fortifiées sur la plage, les 
Saoudiens laisseraient les Israéliens remettre la vedette à l'eau. 

La première solution avancée consistait à faire sauter le 
bateau mm la marine s'y opposa (par parenthèse, plusieurs de 
ces vedettes lance-missiles furent vendues plus tard à la 
marine d'Afrique du Sud, qui les utilise encore aujourd'hui'}. 
On décida donc de faire venir par hélicoptère un liquide à base 
de styrol qu'on vaporisa sur toute la coque de la vedette; on 
fixa à l'avant un câble relié à deux autres vedettes, on dégagea 
le bateau du sable et on le remorqua jusqu'au port d'Eiïat. 

Comme cela aiTive souvent dans les séances de réflexion col- 
lective, une idée en amène une autre, et pendant l'évocation de 
l'incident de Magna, un autre homme intervint: 

- Une minute : nous avons un droit de passage le long de la 
côte du Soudan^ nous pouvons nous en approcher avec nos 
vedettes. Pourquoi ne pas transposer les Falachas par bateau ? 

On examina l'idée sous toutes les coutures mais on finit par 
la rejeter pour quanti té de raisons. L'embarquement prendrait 
tr*p de temps et ne pourrait s'effectuer sans que quelqu'un le 
remarque. 



272 



- Nous pourrions au moins établir là-bas une sorte 
d'antenne, proposa le deuxième homme. 

- Comment? Avec une pancarte « Base d'opérations du Mos- 
sad. Prière de ne pas entrer »? ironisa un de ses camarade* 

~ Non. Créons un club de pbngée. La mer Rouge est un 
endroit idéal pour la plongée sous-marine. 

D'abord, le groupe rejeta l'idée» mais à mesure que le temps 
passait, que d'autres idées étaient avancées, celle d une école et 
d'un club de plongée commença à prendre forme. Ils connais- 
saient déjà quelqu'un qui dirigeait un prétendu club de ce 
genre sur la plage. S'il passait plus de temps à plonger et à 
flemmarder qu'à donner des leçons ou à louer son matériel, 
l'homme avait au moins une présence établie sur les lieux. 
Avec un travail d'organisation adéquat et l'accord de Khar- 
toum, on pouvait faire du club un vériiable complexe touris- 
tique. 

Yehuda Gil, l'un des katsas les plus expérimentés du semee, 
fut envoyé à Khaitoum jouer le rôle du représentant d'une 
compagnie de tourisme belge désireuse de promouvoir la 
plongée sous-marine dans la mer Rouge et les excursions dans 
le désert Normalement, les katsas ne sont jamais envoyés dans 
un pays arabe parce qu'ils savent trop de choses qu'ils pour- 
raient révéler à l'ennemi en cas de capture. Mais vu l'urgence 
de la situation, on décida de courir le risque pour cette fois. 

Gil avait pour tâche d'obtenir les autorisations nécessaires, 
ce qui impliquait de graisser la patte de certaines personnes. B 
loua une maison dans la partie nord de Khartoum et se mit au 
travail. 

En même temps, un autre agent de la Tsafririm prit l'avion 
pour Khartoum, puis pour Port-Soudan, et se rendit ensuite en 
voiture à la plage où * travaillait » l'homme au petit club de 
plongée. La chance voulut que celui-ci en eût assez de 
l'endroit. Après un long marchandage, il fut expédié au 
Panama - où il mène encore la vie de clochard des plages - et 
le club changea de propriétaire. 



Le Mossad commençait à voir dans cette affaire un nouveau 
« Tapis Magique » (célèbre opération de sauvetage de Juifs du 
Yémen, ramenés en Israël dans un avion Hercules au début 
des années 1950). Il avait déjà décidé d'utiliser à nouveau un 
Hercules pour transporter les Falachas, mais il faudrait consi- 
dérablement développer le centre touristique pour «couvrir » 
l'opération. Entre-temps, Gl avait enregistré !a nouvelle 

273 



société propriétaire du club et commencé à organiser des cir- 
cuits depuis l'Europe pour amener des touristes. Une épave fut 
découverte à une centaine de mètres de la côte, à vingt mètres 
sous l'eau; l'idéal pour une plongée peu profonde, un bon 
moyen d'attirer le client. 

Sur place, les Israéliens embauchèrent de la main-d'œuvre 
parmi les villageois. Pendant ce temps, à Tel-Aviv, la Tsafririm 
reciutait cuisiniers, moniteurs de plongée, etc., en chois issant 
des gens parlant français ou anglais. Connaître l'arabe consti- 
tuait un plus qui permettrait de saisir des conversations entre 
diplomates et dirigeants arabes qui fréquenteraient le club. 

Les recrues furent choisies parmi des agents que la Tsafririm 
avai t utilisés pour d'autres opérations. Pour les plongeurs 
devant donner des cours aux touristes, le Mossad fit appel aux 
SR de la marine. 

Un groupe de trente-cinq Israéliens environ fut chargé de 
faire démarrer le complexe. Pour gagner du temps, le travail 
se fit par équipes. Les ouvriers locaux chargés de la construc- 
tion furent répartis en quatre équipes travaillant chacune un 
Pu r sur quatre. La nuit, une équipe israélienne avançait les tra- 
vaux. Toutefo is, du fait de la rotation des équipes de jour, per- 
sonne ne s'étonnait, en revenant quatre jours plus tard, de voir 
une partie du bâtiment terminée. 

Quant aux ouvriers israéliens, ils étaient changés régulière- 
ment eux aussi. Plutôt que perdre du temps à obtenir les docu- 
ments nécessaires pour tout le monde, le Mossad fit faire des 
papiers à un certain nom servant à la fois à une personne et à 
celle qui lui succédait. 

Bien qu'il fût autorisé à amener seulement trois véhicules - 
une Iand Rover et deux camions -, le Mossad utilisa en fait 
neuf camions. Il fit simplement reproduire les plaques 
d'immatriculation et les papiers, et dissimula les véhicules sup- 
plémentaires. 

L'opération faillit capoter à cause d'une erreur idiote. 
Quelqu'un décida de faire venir par avion une cargaison de 
mottes de gazon pendant la nuit, si bien que lorsque les travail- 
leur locaux se présentèrent le lendemain matin, ils décou- 
vrirent une vaste pelouse verte là où il n'y avait que du sable 
depuis des siècles,. Comment fait-on pousser de l'herbe en 
vingt-quatre heures? Et même si on expliquait que c'étaient 
des mottes, où trouvai t-on des mottes au Soudan? Heureuse- 
ment, les ouvheis soudanais se contentèrent de regarder le 
gaaon d'un air perplexe avant de se mettre au travail. 

A Khanoum, Gil avait fait imprimer des brochures sur le 



274 



club et les avait distribuées dans les agences de voyages euro- 
péennes, en proposant des tatifs individuels spéciaux. Le 
centre n'accueillai t pas les groupes : les membres d'un groupe 
se connaissent déjà et montrent davantage de curiosité pour ce 
qui se passe autour d'eux. 

Le complexe fut bâti en un mois. Outre les bâtiments princi- 
paux pour les touristes, la cuisine, les chambres, etc., il y avait 
plusi eurs remises abritant l'équipement radio et les armes. Les 
Israéliens amenèrent aussi' tout le matériel nécessaire pour 
baliser et éclairer une piste d'atterrissage de fortune dans le 
désert. 

L'approvisionnement était assuré par des vedettes israé- 
liennes s'approchant à quelques mètres de la côte, à huit cents 
mètres environ de la plage. Comme cinq ou six ouvriers locaux 
travaillaient sur place, il fallait savoir où ils se trouvaient avant 
l'anivée d'une cargaison afin qu'ils ne tombent pas par hasard 
sur un bateau israélien en cours de déchargement, 

Pendant ce temps, l'opération faisant appel au charter belge 
se déroulait de son côté, le Mossad distribuant d'énormes pots* 
de-vin aux Soudanais. L'un d'eux, le général Omar Moham- 
med Al-Tayeb, ancien vice-président qui devint chef des ser- 
vices de sécurité pendant la présidence de Nemeyri, serait 
condamné à mort et à une amende de vingt-quatre millions de 
livres soudanaises en avril 1986 pour l'aide apportée au sauve- 
tage des Falachas. 

Au cours de cette période il revint aux oreilles du Mossad 
qu'un haut fonctionnaire soudanais voulait uu vélo à dix 
vitesses pour faciliter l'octroi de documents de voyage aux 
Falachas. Les choses n'étant généralement pas ce qu'elles ont 
l'air d'être dans ce métier, Unstitut, peiplexe, demanda des 
éclaircissements. On lui confirma que l'homme réclamait un 
vélo à dix vitesses. Les Israéliens s'efforcèrent de deviner ce 
que cela signifiait. Voulait-il le poids d'une bicyclette en or? 
Était-ce un code qu'ils ne comprenaient pas? Toujours per- 
plexes, ils sollicitèrent i nouveau des précisions et on leur 
répondit à nouveau que le Soudanais désirait un vélo à dix 
vitesses, point. 

Comprenant enfin qu'il voulait vraiment un vélo, ils lui 
envoyèrent un Raleigh, ce qui était le moins qu' ils pussexu 
faire. 

Au club de plongée* les Israéliens étudiaient des infoima- 
lions sur le système radar soudanais. Ils finirent par trouver 
une petite brèche dans le système, couverte en partie seule- 
ment par les radars égyptiens et saoudiens, dans la région 



montagneuse de Rosal-Hadaribah, proche de la frontière entre 
l'Ég>pte et le Soudan, où un avion volant à basse altitude pou- 
vait passer sans être détecté. 

Il fut donc décidé que l'avion Hercules quitterait la base 
militaire d'Eilat, survolerait le golfe d'Akaba et la mer Rouge 
jusqu'à ce trou dans le système radar ennemi, avant de remon- 
ter vers les pistes d'atterrissage qu'on traçait dans le dcseit. 
Pour repérer des endroits adéquats, le Mossad envoya au club 
quatre pilotes israéliens se faisant passer pour des guides 
d'excursion dans le désert Ils pourraient ainsi parcourir les 
alentours sans éveiller de méfiance et indiquer sur une cane 
les lieux convenant à une p'tste. Ils expliquèrent aussi aux 
autres membres du personnel comment tracer les pistes, les 
éclairer, etc. 

Même les espions ont parfois le sens de Itium ur. Un jour, 
un agent de la Tsafririm c nduisit un pilote israélien à Kbar- 
toum pou le travail et l'emmena dans la villa d'un négociant 
local. Gil s'y trouvait aussi, et le pilote le prit pour un véritable 
homme d'affaires. Lorsque leur hôte s'éclipsa un moment, 
l'agent de la Tsafririm demanda à Gil dans quelle branche il 
était Celui-ci répondit et enchaîna : 

- Et vous? 

- Ohl je suis un espion is aélien. 

Le pilote pâlit mais les deux autres éclatèrent de rire et Je 
pilote ne prononça plus un mot jusqu'au moment du retour. 
Lorsqu'ils furent à plusieurs kilomètres deKhattoum, il ctiaà 
son compagnon : 

- Espèce de crétin t On ne fait pas ce genre de chose, même 
pour plaisanter î 

Il fallut près d'un quart d'heure à l'homme de la Tsafririm 
pour calmer le pilote et lui expliquer qui était Gil. 

Faire sortir les Falachas des camps restait un problème pour 
les organisateurs de l'opération. 11 y avait alois des centaines 
de milliers d'Éthiopiens qui, fuyant ia guerre et la famine dans 
leur propre pays, avaient afflué dans les camps de réfugiés 
soudanais, et la difficulté consistait aussi à distinguer les Juifs 
des autres. 

A cette fin, quelques Falachas courageux qui se trouvaient 
déjà en Israël - et qui seraient exécutés s'ils étaient pris - 
acceptèrent de retourner dans les camps pour organiser leur 
peuple eu groupes. Très rapidement, la nouvelle se répandit 
parmi les Falachas mais demeura à l'intérieur de la commu- 
nauté, et il ne fallut pas attendre longtemps pour que cette 
phase de l'opération soit prête. 



276 



Vers mars 1984, la première fournée de touristes européens 
était arrivée, et on commençait à parler dans les milieux diplo- 
matiques et gouvernementaux de Khavtoum de ce merveilleux 
club. Du jour d'ouverture à la nuit où le personnel s'enhut, le 
complexe tourna à plein, éclatante réussite commerciale. Les 
Israéliens caressèrent même l'idée d'y attirer des dirigeants de 
l'OLP en quête d'un endroit où tenir un congrès. Les Palesti- 
niens se seraient cru en sécurité au Soudan, en face de La 
Mecque, Le plan proposé consistai t à envoyer un commando la 
nuit, à s'emparer des dirigeants de l'OLP, à les faire monter 
dans des v»dettes qui les amèneraient en Israël. Cela aurait pu 
marcher. 



Tout était prêt pour la phase finale. Les Israéliens délimi- 
tèrent une piste d atterrissage dans le désert, fixèrent un lieu 
de rendez-vous où les réfugiés monteraient dans les camions 
pour un trajet érémtant de six heures jusqu'à l'avion Hercules. 
Normalement, les véhicules n'emportaient qu'une centaine de 
personnes à la fois, mais près du double grimpai t souvent dans 
les camions, êtres décharnés s'en tassant sous une bâche pour 
un long et pénible voyage. Des centaines de Falachas minés 
par (a faim et la maladie mourraient dans cette partie du trajet, 
des centaines d'autres à bord du Hercules, mais comme ils 
avaient été reconnus comme juifs, ils seraient chaque fois que 
possible transportés en Israël pour y être enterres. 

Avant chaque départ, un avion de reconnaissance israélien 
volant à haute altitude repérait les barrages soudanais (géné- 
ralement établis en milieu d'après-midi) et informait le club 
par radio de leurs emplacements. 

La première nuit, tout parut se dérouler sans accroc. Les 
Falachas avaient trouvé le lieu de rendez-vous; les camions 
avaient évité tous les bar âges. Ils parvinrent à la piste bien 
avant que le Hercules n'atterrisse en se guidant aux deux 
bandes de lumière s'étirant sur Je sable du désert. Lorsque 
l'appareil surgit de l'obscurité, les Falachas, qui n'avaient 
jamais vu de près une telle chose, regardèrent cet oiseau géant 
se poser contre le vent, faire demi-tour et se diriger vers eux. 
moteurs rugissant, soulevant du sable et de la poussière. 

Terrifiés, les deux cents Falachas s'enfuirent dans le noir, 
tentèrent de se cacher p ur échapper à l'effroyable machine. 
Les Israéliens parvinrent à en récupérer une vingtaine seule- 
ment dans un premier temps. Après de plus longues 
recherches, ils décidèrent de laisser repartir l'avion quand 
même: le reste des Falachas embarquerait le lendemain. 



277 



Au matin, ils avaient réussi à retrouver tous les réfugiés sauf 
un - une vieille femme qui survécut miraculeusement à une 
marche de trois jours pour retourner au camp, et qui finit par 
aller en Israël avec un autre groupe. Les Israéliens résolurent 
que désormais ils laisseraient les Falachas dans les camions 
jusqu'à ce que le Hercules se soit immobilisé et ait ouvert ses 
portes arrière, ils amèneraient ensuite les camions à un mètre 
de l'appareil et y feraient mouler directement les Falachas. 

Jusqu'à ce que l'autre opération Moïse soit révélée, le pont 
aérien dans le désert connut peu de problèmes. Les vols se 
déroulaient principalement la nuit, avec souvent deux ou tro is 
avions opérant en même temps pour évacuer un nombre maxi- 
mum de Falachas en un minimum de temps. 

Il y eut quand même un pépin. Un camion vide retournant 
au club tomba sur un barrage; le chauffeur et le passager 
n'ayant pas de papiers satisfaisants, ils furent arrêtés par les 
deux soldats soudanais de faction, ligotés, conduits à une tente. 
Ces barrages, établis surtout pour traquer les rebelles du Sud, 
n'étaient tenus que par deux hommes dépourvus d'équipement 
radio, et qu'on laissait quelques jours sur place. 

Le camion n'étant pas rentré au club, les Israéliens 
envoyèrent une équipe à sa recherche. Une fois le véhicule 
repéré» un plan fut hâtivement dressé. Le deuxième camion 
s'approcha du barrage, le chauffeur cria aux deux prisonniers 
de se coucher. Les soldats soudanais s'approchaient du véhi- 
cule quand le hayon s'ouvrit; une rafale de mitraillette les fau- 
cha. Les Israéliens mirent le feu à la tente, maintinrent la 
pédale d'accélérateur du premier camion enfoncée à l'aide 
d'une pierre et le lâchèrent dans le désert pour faire croire à 
une attaque des rebelles. En tout cas l'incident n'eut pas de 
conséquences. 

La seule perte que les Israéliens subirent dans l'opération fyt 
un passager d'un camion roulant vers Khartoum. Là encore, le 
chauffeur tomba sur un barrage mais ne s'arrêta pas. Les sol- 
dais ouvrirent le feu. tuèrent le passager Ne disposant ni 
d'émetteur radio ni de moyen de cranspan. les deux Soudanais 
ne purent faire plus que tirer sur le camion jusqu'à ce qu'il soit 
hors de portée. 

Une nuit de début janvier 1975, un message en provenance 
d'Israël ordonna un « re ait » imméd lat. A Khartoum, Yehuda 
Gil mit rapidement dans une valise quelques affaires per- 
sonnelles et tous ses documents, prit le premier avion pour 
l'Europe et, de là, rentra en Israël. Au club, pendant que les 
clients domaieni, les Israéliens chargèrent tout leur équipe- 



278 



ment sur des vedettes, embarquèrent une I^nd Rover et deux 
camions à bord d'un Hercules et s'éclipsèrent. Hayem El'iaze, 
responsable du complexe, t«mba d'un camion en cours de 
chargement et se cassa la jambe. 

Deux heures plus tard, il se retrouva quand même en Israël, 
savourant l'admiration de ses pairs mais regrettant qu'un diri- 
geant bavard et un journaliste aient mis soudainement fin à ce 
qui était peut-être la mission de sauvetage clandestine la plus 
extraordinaire de tous les temps. 

Malheureusement, plusieurs milliers de Falachas demeu- 
raient au Soudan, hors de portée des sauveteurs, à présent. Le 
militant falacha Baruch Tanga déclara : 

- Depuis toujours, c'était dur de partir,.. Et maintenant, 
alois que la moitié de nos familles sont encore là-bas, on publie 
tout. Comment est-ce qu'on peut faire une chose pareille? 

U ne fut pas Je seul de cet avis. 



i 



16 

ASSURANCE PORTUAIRE 



En été 1985. le président libyen Muammar ai-Kadhafi était 
devenu le diable incarné pour la plupart des Occidentaux. Si 
Reagan fut le seul à lancer contre lui des avions de guerre, les 
Israéliens voyaient en Kadhafi l'homme qui fournissait aux 
Palest iniens et â leurs autres ennemis arabes une grande partie 
de leur amie ment. 

Il est difficile de recruter des Libyens. On ne les aime nulle 
part, ce qui est un problème en soi. Il faudrait les recruter en 
Europe irais ce ne sont pas de grands voyageurs. 

La Libye a deux grands ports : Tripoli, la capitale, et Beng- 
hazi, dans le golfe de la Grande Syrte. La Marine israélienne 
surveille les activités libyennes, principalement en effectuant 
des patrouilles égulières en Méditerranée. Israël considère le 
couloir qui mène de ses céteB à Gibraltar comme son « tuyau 
d'oxygène ». C'est le lien avec l'Amérique et la plupart des pays 
européens à la fois pour les exportations et les importations. 

En 1985, l'État hébreu avail des relations plutôt bonnes avec 
les autres pays du littoral sud de la Méditerranée : Egypte, 
Maroc, Tunisie et Algérie - mais pas avec la Libye. 

L«c Libyens possédaient une marine plutôt puissante, avec un 
gros problème d'hommes et de maintenance. Leurs bâtiments 
tombaient en morceaux. Us avaient acheté de grands sous- 
marins russes mais soit iis ne savaient pas les mettre en plongée, 
soit ils avaient peur d'essayer. A deux reprises au moins, des 
patrouilleurs israéliens surprirent des sous-marins libyens. 
Normalement, quand l'alarme est donnée, le submersible 
plonge, mais ceux des libyens rentraient au port à toute allure 
pour s'écbapper. 

Les Israéliens disposent en Sicile d'une sous-station d'écoute 



280 



grâce à la liaison avec les Italiens, qui possèdent eux aussi une 
station d'écoute là-bas. Cela n'est toutefois pas suffisant car les 
Libyens, en soutenant les activités subversives de l'OLP et autres 
organisations, menacent les côtes d'Israèl. Tel-Aviv considère le 
littoral comme son « ventre mou », la frontière la plus vulné- 
rable aux attaques, mais aussi l'endroit qui abrite la majeure 
partie de la population et de l'industrie d'Israèl. 

Une partie considérable des armes et des munitions livrées à 
l'OLP vient de Libye par bateau, avec souvent une escale à 
Chypre - ou en suivant ce qu'on appelle la « route TNT » : de 
Tripoli, en Libye, à Tripoli, au Liban, par Nicosie. Les Israéliens 
recueillaient à l'époque quelques informations sur les activités 
libyennes par l'intermédiaire de la République Centrafricaine 
et du Tchad, engagé dans de sérieux incidents de f rtntière avec 
les forces de Kadhafi. 

I« Mossad utilisait aussi des € observateurs navals », géné- 
ralement des civils recrutés par les bureaux d'Europe juste 
pour prendre des photos au moment où les bateaux entraient 
dans un port libyen. C'était sans réel danger et cela foumisait 
quelques indications sur les activités portuai res. Mais si les 
Israéliens découvraient ainsi - plutôt par chance -des cargai- 
sons d'armes, il leur fallait de toute évidence avoir accès à des 
informations spécifiques sur le trafic maritime à Tripoli et 
Benghazi. 

Lors d'une réunion â laquelle participaient l'équipe de 
recherche du Mossad sur l'OLP et le responsable de la branche 
du Tsêmet chargée de la France, du Royaume-Uni et de la Bel- 
gique, il fut décidé d'essayer de recruter lui contrôleur du trafic 
portuaire ou une autre personne travaillant à la capitainerie du 
port de Tripoli et ayant accès à des renseignements précis sur 
les navires : noms, lieux où ils se trouvaient, etc. Bien que le 
Mossad connût les noms des bateaux de l'OLP, il ne savait pas 
toujours où ils étaient. 

Pour couler ou saisir un bateau, il faut d'abord le irouver. 
C'est difficile quand on ne connaît ni sa route ni la date exacte de 
son appareillage. Beaucoup de bâtiments longent la côte - ils 
1' « éraflent », dk-on au Mossad- et évitent le large où les radais 
peuvent les repérer. Il n'est pas facile de repérer ua bateau qui 
longe la côte parce que son écho peut être couvert par celui des 
montagnes, ou parce qu'il se trouve dans un des nombreux bas* 
sins situés derrière ces montagnes. Loisqu'il finit par en sortir, 
on n'est pas sûr de son identité. 11 y a des quanti tés de bâtiments 
en Méditerranée : VI* Flotte américaine, flotte soviétique, 
navires m^n-KanH* du monde entier, le Mossad n'est pas libre 



281 



de faire tout ce qu'il veut. Les pays qui bordent la Méditerranée 
eut eux aussi leurs radars et l'Institut doit se montrer très 
prudent. 

Obtenir des renseignements en Libye même, c'était plus facile 
à dire qu'à faire. Envoyer quelqu'un poix une tenlatrve de 
recrutement s'avérait trop dangereux, et le Mossad se heurtait 
désespérément à un mur. Finalement, un participant à la réu- 
nion qui avait travaillé comme reporter à Afrique-Asie *, une 
revue de langue française couvrant les affaires arabes, suggéra 
que la meilleure façon de commencer, c'était téléphoner s'un- 
plementa uport de Tripoli pour découvrir qui détenait les infor- 
mations dont les Israéliens avaient besoin. Ainsi, ils pourraient 
au moins se concentrer sur une cible précise. 

Celait une de ces idées simples auxquelles on ne pense pas 
quand on est trop pi ongé dans les intrigues et les détails opéra- 
tionnels complexes. Le Mossad décida d'utiliser une ligne télé- 
phonique qu'on pouvait prendre de Tel-Aviv mais qui mènerai t 
à un bureau/appartement de Paris au cas où quelqu'un recher- 
cherait l'oiigine de l'appel. C'était celle d'une compagnie 
d'assurances française appartenant à un sayan. 

Avant d'appeler, le katsa se confectionna une couverture 
d'enquêteur de compagnie d'assurances, avec bureau, secré- 
laire, etc. Celle-ci était ce qu'on appelle une bat leveyhn, ce qui 
signifie « compagne, partenaire > (pas au sens sexuel du terme). 
Le mot désigne simplement une femme du pays, pas nécessaire- 
ment une juive, qui est recrutée comme agent adjoint et remplit 
une tâche pour laquelle une femme est requise. Elle sait géné- 
ralement qu'elle travaille pour les services de renseignements 
d'Israël par l'intermédiaire de son ambassade dans Te pays. 

Le plan reposait surla notion de mikrim vetvugti. en hébreu, 
« action et réaction * On connaît l'action, il faut prévoir la réac- 
tion. Et pour chaque réaction possible, on prévoit une autre 
action. C'estcomme un jeu d'échecs géant, sauf qu'on n'anticipe 
pas au-delà de deux réactions parce que cela deviendrait trop 
compliqué. Cela fait partie de l'élaboration normale de plans 
opérationnels. 

Avec le katsa, il y avait aussi dans la pièce, écouteurs aux 
oreilles, Mecahem Dorf, patron de la branche OLP du Mossad, 
et Gidon Nafialy, chef psychiatre de l'institut, dont la tâche 
consistait à procéder imméd iatement à une analyse psycho- 
logique de la petsonne répondant au téléphone. 

L'bomme qui décrocha ne parlant pas français, il passa la 
communication à quelqu'un d autre. Cette deuxième personne 

* Voir chapitre ]. 



282 



donna le nom du responsable, précise qu'il serait là dans une 
demi-heure et raccrocha. 

Lorsque le kaîsa rappela, il demanda le capitaine 4u port 
dont on lui avait donné le nom, se présenta tomme enquêteur 
d'une compagnie française d'assuran ces. 

C'était l'unique balle qu'il pouvait tirer, il fallait qu'elle 
atteigne la cible. Non seulement l'histoire devait être crédible 
mais celui qui la débitant devait avoir l'air d'y croire lui aussi. 
L'officier israélien prétendit avoir besoin de divers renseigne- 
ments sur certains navires du port, et d'un entretien avec la per- 
sonne responsable. 

- C'est moi le responsable. En quoi puisse vous aider? 

- De temps en temps, le port accueille des bâtiments dont les 
propriétaires prétendent qulls ont coulé ou subi des avaries. 
Nous, les assureurs, nous ne pouvons pas toujours vérifier nous- 
mêmes leurs allégations, et nous avons donc besoin d'en savoir 
davantage. 

- Quoi? 

- Far exemple si on répare ces navires, si on les charge ou si 
on les décharge. Comme vous le savez, nous n'avons pas de 
représentant sur place, et nous aimerions que quelqu'un 
s'occupe de nos intérêts. Si vous pouviez nous recommander 
une personne, nous serions disposé à la dédommager géné- 
reusement. 

- Je crois que je peux vous aider, dit l'homme. J'ai accès à ce 
genre de renseignements, e t je ne vois pas de problème tant qu'il 
s'agit de trafic civil et non de bâtiments militaires. 

- Votre Marine ne nous intéresse pas, répondit l'Israélien. 
Nous ne l'assurons pas. 

La conversation dura une dizaine de minutes, au cours des- 
quelles le katsa posa des questions sur cinq ou six navires. Un 
seul, appartenant à l'OLP, était en réparation. Il demanda 
ensuite une adresse où envoyer l'argent, communiqua au capi- 
taine du poit sa propre adresse et son numé o de éléphone, et 
!e pria d'appeler chaque fois qu'il aurai t des informations qu'il 
jugerait utiles. 

Les choses allaieni si bien, l'homme paraissait tellement à 
l'aise que l'Israélien s'enhardit jusqu'à lui demander s'il était 
autorisé à accepter un autre emploi - agent de la compagnie 
d'assurances - en plus de ses fonctions régulières. 

- Je pourra is peut-être placer des contrats, dit le capitai ne, 
mais seulement en travaillant à temps partiel. Du moins jï «qu'à 
ce que je voie continent ça se passe. 

- Très bien. Je vous enverrai un manuel et des canes de la 



283 



compagnie. Quand yous aurez le temps de voir ça, nous en par- 
lerons. 

La conversation s'acheva. Le Mossad avait maintenant un 
agent dans le port, même si le Libyen ignorai t qu'il avait été 
recruté. 

11 fallut alors foire appel à ia branche affaires de la Metsada 
pour rédiger le manuel promis de manière qu'il paraisse nor- 
mal tout en permettant de recueillir les informations désirées. 
Quelques jours plus tard, le manuel parut pour Tripoli, Une fois 
que l'on a communiqué à quelqu'un un numéro de téléphone et 
ne adresse dans le cadre d'une procédure de recrutement, il 
faut garder ces coordonnées en activité pendant trois ans au 
moins, même si la procédure de recrutement ne va pas au-delà 
du stade initial - à moins qu'il y ait confrontation pouvant 
démasquer le kaisa, auquel cas on abandonne tout immédiate- 
ment. 

Pendant les deux mois qui suivirent, le nouvel agent envoya 
régulièrement des informations mais au cours d'un de ses 
appels, il annonça qu'il avait lu le manuel et qu'il ne voyait pas 
encore très bien en quoi consisterait le travail d'agent de la 
compagnie. 

- Je comprends ça, dit le kotsa. Moi-même, quand je l'ai lu 
pour la première fois, je n'y ai pas compris grand-chose. Écou- 
lez, quand prenez- vous vos vacances? 

- Dans trois semaines. 

- Formidable? Plutôt que de sayer d'expliquer ça au télé- 
phone, pourquoi ne viendriez-vous pas en France à nos frais? Je 
vous envoie les billets. Vous avez déjà fait du très bon travail 
pour nous, nous aimerions vous offrir un petit séjour dans le 
Midi, en conjuguant les affaires et le plaisir. Je serai franc avec 
vous, cela nous arrange, côté impôts, que vous veniez en Fiance. 

La nouvelle recrue fut emballée Le Mossad ne lui versait que 
nulle dollars par mois mais lui offrit au moins trois voyages en 
France au cours de la période pendant laquelle il le manipula 
Si l'homme se révéla utile, il n avait rien à apporter en dehors 
de ce qu'il savait sur les naviresdu port. Aussil e Mossad décida- 
l-il, après l'avoir rencontré en personne, d'abandonner en dou- 
ceur sa tentative pour lui fair faire d'autres choses - ce qui 
aurait pu le mettre en danger - et de continuer à l'utiliser pour 
obtenir des informations sur les bâtiments de l'OLP. 

D'abord les Israéliens lui posèrent seulement des questions 
sur certains navires entrant au port, sous prêt xte qu'ils étaient 
assurés par leur compagnie. Puis ils inventèrent une histoire 
pour qu'il leur fournisse la liste de tous les bateaux à quai et pro- 



2S4 



mirent de le payer en conséquence. Cela leur permettrait, pré- 
tendirent-ils, de transmenre ces renseignements à d autres assu- 
reurs qui ne seraient que irop heureux de les payer. Et eux, 
partageraient les bénéfices avec lui. 

Le Libyen renua tout heureux à Tripoli où il continua à livrer 
au Mossad des informations sur tout le trafic portuaire. Un jour, 
un bateau appartenant à Abou NidaL chef du FPLP- 
Commandement général, se trouvait au port et embarquait du 
matériel militaire, notamment des missiles antiaériens et de 
nombreuses autres armes que les Israéli ns ne voulaient pas 
voir finir dans les mains de combattants palestiniens postes à 
lems frontières. 

Ils avaient appris la présence du navire en captant les mes- 
sages radio de l'organisation - et grâce à une éiourderie de 
Nidal, Qui se montrai t d'ordinaire très prudent dans ses propos. 
Us n'avaient plus qu'à demander à leur h ur ux capitaine du 
port où exactement se trouvait le navire et combien de temps il 
resterait à quai. Le Libyen leur communiqua l'emplacement du 
bâtiment, ainsi que celui d'un autre navire embarquant égale- 
ment du matériel destiné à Chypre. 

Par une chaude nuit d'été, deux vedettes lance-missîles israé- 
liennes, qui eÉfectuaientapparemment une patrouille de routine 
en Méditerranée, s'arrêtèrent le temps de débarquer six 
hommes et un petit sous-marin à moteur électrique ressemblant 
à un chasseur de I a Seconde Guerr mondiale sans ailes, ou à 
une longue torpi lle avec uoe hélice à l'arrière. Le submersible 
était muni d'un capot sous lequel s'assirent les six membres du 
commando, en tenue de plongée. 

Ils s'appr«chèrent d'un navire entrant dans le port, se col- 
1 rent à la coque à l'aide de plaques magnétiques et pénétrèrent 
ainsi dans le bassin. 

Le capot du sous-marin leur servait de bouclier : au cours des 
conversation avec le capitaine du port, le Mossad avait appris 
que toutes les cinq heures, la sécurité libyenne traversait le port 
en jetant des grenades dans l'eau, ce qui provoquait des ondes 
de choc assez puissantes pour tuer tout homme-grenouille se 
trouvant au voisinage. Le Mossad avait découvert cette mesure 
de sécurité un jour que son katsa. téléphonant au capitaine du 
port, avait entendu des explosions et demandé quel était ce 
bruit. C'est une mesure de sécurité habituelle dans la plupart 
des ports des pays en guerre. La Syrie et Istaël en font autant. 

Les plongeurs attendirent donc dans leur sous-mann le pas- 
sage des services de sécurité puis se glissèrent silencieusement 
dans l'eau avec des mines-ventouses. lis les posèrent sur les 



285 



deux bateaux de l'OLP, retournèrent au sous-marin. Au total, 
l'opération ne dura pas plus de deux heures et demie. Sachant 
aussi quels bâtiments quittaient le port cette nuit-là, ils s'appro- 
chèrent d'un pétrolier ancré près de l'entrée du port mais ne se 
collèrent pas à sa coque car il aurait été trop difficile de déta- 
cher leur petit sous-marin une fois que le tanker aura it pris de la 
vitesse. 

Malheureusement, ils tombèrent à court d'oxygène dans le 
sous-marin, dont les batteri es lâchèrent. Ils l'amarrèrent à une 
bouée où on pourrai t le récupérer plus tard, s'attachèrent l'un à 
l'auu t avec u n autre cordage et Gr eut ce qu'on appelle u n tour- 
nesol r insuffler de l'air sous la combinaison, qui se gonfle 
comme un ballon. Le plongeur flotte alors à la surface sans 
aucun efiurt Ils dormirent même à tour de rôle, la garde étant 
constamment assurée par l'un d'entre eux. Quelques heures 
plus tard, un patrouilleur israélien les repéra aux signaux 
sonores qu'ils émettai ent, les embarqua et les conduisi t en lieu 
sûr. 

Vers six heures du matin, quatre explosions punissantes reten- 
tirent dans le port : deux bateaux de l'OLP coulèrent avec leur 
cargaison de matériel militaire et de munitions d'une valeur de 
plusieurs millions de dollars. 

Le katsa présuma que c'étai t fichu pour leur capitaine du 
poit; sans aucun doute, les explosions avaient éveillé sa 
méfiance. Mais lorsqu'il lui téléphona, ce jour-là, le Libyen se 
montra très excité. 

- Vous ne devineriez jamais ce qui s'est passé] dit-il, Ils ont 
fait sauter deux bateaux dans le port! 

- Qui ça? 

- Les Israéliens, bien sûr t répond) t le capitaine. Je ne sais pas 
comment ils ont trouvé les bâùments, mais ils y sont parvenus. 
Heureusement, ils n'étaient pas assurés chez vous, vous n'avez 
pas à vous en faire. 

Le capitaine du port continua à travailler pour le Mossad pen- 
dant dix-huit mois environ. Il gagna beaucoup d'argent avant 
de disparaître un jour, laissant dans son sillage la trace de 
bateaux de l'OLP détruits ou capturés. 



17 

BEYROUTH 



Heures sombres pour Israël. A la mi-septembre 1982, télé- 
visions du monde entier, journaux et magazines montrèrent les 
images du massacre. Partout des cadavres d'hommes, de 
femmes, d'enfants. Jusqu'aux chevaux qu'on avait éventrés. Des 
hommes avaient été tués d'une balle dans la nuque, d'autres 
égorges, d'autres encore castrés. De jeunes hommes avaient été 
rassemblés par groupes de dix ou vingt et fusillés en masse. La 
plupart des huit cenls Palestiniens assassinés dans les deux 
camps de ré ugi'és de Sabra et de Chatila épient des civils inno- 
cents, désarm , victimes de la vengeance meurtrière des Pha- 
langes chrétiennes. 

Les troupes d'occupation israéliennes n'avaient pas seule- 
ment toléré ces atrocités, elles les avaient facilitées, provoquant 
la réaction immédiate de Ronald Reagan, alors le plus sûr allié 
d'Israël. Le président américain regretta quaux yeux du 
monde, l'image d'Isiael passât de celle de David à celle de 
Goliath du Proche-Orient. Deux jouis plus tard, il envoya de 
nouveau les Marines à Beyrouth, dans le contingent de la paix 
franco-italiano'américain. 

Les réactions anti-israéliennes furent unan unes. En Italie, des 
dockers refusèrent de charger des navires israéliens. L'Angle- 
terre condamna Israël et l'Egypte rappela son ambassadeur. 
Des manifestations de protestation s'organisèrent un peu par- 
tout, et jusqu'en Israël. 



Depuis la création de l'État d'Israël, nombreux sont les Israé- 
liens qui rêvent de vivre en bonne entente avec leurs voisins 
arabes - de devenir une part du monde où les gens pourraient 



287 



traverser les frontières et être accueillis en amis. Mais pour la 
plupart, une frontière aussi ouverte que celle qui sépare le 
Canada des États-Unis reste quasiment inconcevable. 

Vers la fin des ann es 70, grâce à la Cl A et à des contacts euro- 
péens, Admony, alors chef de Liaison du Mossad, noua 
detroites relations avec le phalangiste Béchir Gemayel. Ce der- 
nier, aussi brutal que puissant, persuada le Mossad que le Liban 
avait besoin d'Israël Le Mossad, de son côté, persuada le gou- 
vernement israélien de la sincérité de Gemayel - ami proche de 
Salameh, le Prince Rouge. Cette propagande avait été orches- 
trée depuis des années grâce aux rapports orientés que le Mos- 
sad distillait auprès du gouvernement. 

A cette époque, Gemayel tait en relation aussi avec la CIA, 
mais a voir un « ami «dans un pays arabe, même si cet ami jouait 
un double jeu, était bien trop tentant pour le Mossad. En outre, 
Israël ne craignait pas le Liban. Selon la pla isanterie en vogue, 
eo cas de guerre entre les deux pays, Israël enverrait son 
orchestre militaire qui ne ferait qu'une bouchée de celui du 
Liban. 

De pl s, les Libanais étaient bien trop occupés à se banre 
entre eux. Les diverses forces musulmanes et chrétiennes se dis* 
putaient lepouvoir, comme auwurd'hui.et Gemayel, assiégé, se 
tourna vers Israël. Le Mossad y vit une occasion en or de se 
débarrasser de son pire ennemi, l'OLP. Longtemps après que les 
agissements d'Israël se Furent retournés contre lui-même, 
Admony, le chef du Mossad. considérait encore comme cru- 
ciaux les réseaux libanais qu'il avait mis en place pour asseoir 
son pouvoir. 



Le Liban d'aujourd'hui ressemble sur bien des points au 
Chicago et au New York des années 20 et 30, lorsque des bandes 
rivales ou les familles de la Mafia luttaient ouvertement pour 
avoir la suprématie. La violence et l'ostentation étaient monnaie 
courante, et les autorités semblaient incapables d'y mettre fin. 
ou réticentes à intervenir. 

Le Liban aussi possède ses familles, chacune organisée en 
milice ou en armée fidèle à son « Don ». Mais les loyautés reli- 
gieuses ou familiales se sont effacés depuis longtemps devant 
les luttes de pouvoir et les énormes bénéfices provenant des 
multiples activit s clandestines qà nourrissent la corruption 
libanaise et maintiennent l'état d'anarchie. 

11 y a les Druzes. quatri ème secte du Liban par son impor- 
tance, émanation du mouvement ismallien. Les Druzes sont 



288 



250 000 au Liban (260000 en Syrie qui les refoule, 40 000 en 
Israël), et c'est Walid Joiunblatt qui est à leur tête. 

Le système gouvernemental est fondé sur le dernier recense- 
ment de 1932 quand les chrétiens se trouvaient majoritaires. La 
Constitution veut que le président soit élu parmi les chrétiens, 
même si tout le monde sait que les musulmans forment à 
présent 60% des 3,5 millions de Libanais, don) le plus grand 
nombre, environ 40%, sont des chiites (dont l'un des chefs est 
Nabih Béni). Les sunnites de Rachid Karamé constituaient, au 
début des années 80, une autre force importante. 

Les forces chrétiennes se composent, pour l'essentiel, de deux 
familles, les Gemayel et les Frangiê. Pierre Gemayel est le fon- 
dateur du patti kataëb (phalangiste), et Skimane Frangié fut 
président du Liban. Pour accéder au pouvoir, Béchir Gemayel 
avait un rival, Tony Frangié, ma'isil fut éliminé. 

Bfl juin 1978, au cours d'une attaque de sa résidence d'été 
d'Ehdcn, les phalangistes assassinèrent Tony, sa femme et leur 
fille de deux ans. ainsi <Iue plusieurs gardes du corps. Gemayel, 
accusé de cet assassinat, rejeta l'accusation et fit porter la res- 
ponsabilité du guet-apens à « une révolte sociale contre le feoda- 
ïisme ». En février 1980, une voiture piégée tua la fille âgée de 
dix ; huit mois de Gemayel et trois gardes du corps. En juillet 
1980, les troupes du même Gemayelanéantirent la milice chré- 
tienne du Parti de libération nationale de l'ancien président 
Camille Chamoun. 

Gemayel régnait sur le domaine familial de Bikfàya, vieux de 
trois centsans.dans les montagnes au nord-est de Beyrouth. La 
famille avait gagné des millions de dollars dans un inimagi- 
nable tour de passe-passe. Elle avait enlevé un fabuleux contrat 
pour la construction et l'entretien d'une route à travers des ter- 
rains montagneux. La famille reçut l'argent pour construire la 
route, et encaissa tous les ans les frais de réparation et d'entre- 
tien. Seulement, la route ne fut jamais construite. La famille 
arguait que si elle refusait l'argent de l'entretien, on s'aperce- 
vrait que la toute n'existait pas. 

Toujours est-il que Gemayel fut élu pour six ans à la pré- 
sidence par le parlement libanais en août 1982. Il n'avait alors 
que trente-cinq ans. Il ne survécut pas longtemps à son élection, 
dont il fut d'ailleurs le seul candidat. Comme seulement cin- 
quante-six députés avai ent pris pan au premier vote - six de 
moins que le quorum requis -les miliciens de Gemayel rameu- 
tèrent six députés réticents et le président fut élu à l'écrasante 
majorité de cinquante-sept bulletins pour, et cinq blancs. Begin 
lui adressa m télégramme de félicitations qui commençait par : 
« Mod cher ami. » 



289 



Outre les familles, il existait à l'époque une foule de bandes 
autonomes dirigées par des chefs pittoresques mais sangui- 
naires, Electroraan, Toasteur Cowboy, Fireball et The King. 
Electroman acquit son surnom après avoir reçu une balle 
syrienne dans la nuque. Il fut soigné en Israël où on lui installa 
un appareil élearoni'quedans le larynx pour qu'il puisse parler. 
Toasteur, lui, avait pour habitude de griller littéralement ses 
ennemis avec des décharges électriques de haute tension. Fire- 
ball (Boule de Feu), n'avait pas volé son surnom. C'était un 
pyromane qui se délectait du spectacle d'immeubles en feu. 
Cowboy semblait tout droit sorti d'un film d'Hollywood, il por- 
tait en permanence un chapeau de cowboy, un ceinturon et 
deux pistolets. Quant au King. il avait copié la coiffure d'Elvis 
Presley, essayait de parler anglais en nasillant comme Elvis et 
donnait la sérénade à sa famille en chantant. faux> les succès 
d'Elvis. 

Les membres de ces bandes circulaient en Mercedes ou en 
BMW et s'babiltaient avec des costumes en soie venus de Paris. 
Ils mangeaient toujours bien. Peu leur importait d'être assi egés 
depuis six mois, ils se procuraient encore des huîtres pour le 
petit déjeuner. Au plus fort du siège de Beyrouth, en 1982, un 
restaurateur libanais essaya, dit-on, d'acheter à la ferraille un 
sous-marin allemand, pas pour combattre mais pour importer 
d'Europe du vin et des victuailles. 

Outre leurs propres activités criminelles, les bandes se 
louaient aux familles principales, notamment pour la surveil- 
lance des barrages routiers. Ainsi, pour se rendre au palais gou- 
vernemental, le président devait franchir deux barrages à 
péage. 

On pouvait mener la belle vie à Beyrouth, mais on ne savait 
jamais pour combien de temps. Nulle part aujourd'hui la mort 
n'est plus proche qu'à Beyrouth, ce qui explique pourquoi les 
membres des bandes ou des familles brûlaient leur vie par les 
deux bouts. Si les 200000 combattants ne manquaient de rien, 
plus d'un million de Libanais survivaient à Beyrouth et sa ban- 
lieue, dans des conditions épouvantables. 

En 1978, dans sa lutte qui l'opposait à la famille Fiangié. 
Béchir Gemayel, au visage de chérubin, avait réclamé des 
armes au Mossad, qui accepta de les lui fournir. (Tony Frangié 
n'était pase n bons termes avec le Mossad.) Le paiements'effec- 
Tua dans des conditions que le Mroead n'est pas près d'oublier. 

En 1980, un groupe de phalangistes vint à la base militaire de 
Haifa pour y suivre un entraînement sur des petites frégates, I es 
Dabur. fabriquées par une société d'armement israélienne à 



290 



Beersheba, une ville paradoxalement en plein déseil, mais à mi- 
chemin entre la mer Rouge et la Méditerranée. A la fin de leur 
formation, le chef delà Marine chrétienne libanaise, en costume 
de soie, arriva par bateau à Haîfa accompagné de trois officiels 
du Mossad et de trois gardes du 0017» chargés de plusieurs 
valises. Les hommes de Gemayel achetèrent cinq Dabur à six 
millions de dollars pièce. Ils payèrent en liquide avec les devises 
américaines qu'ils avaient apportées dans les valises. Us rame- 
nèrent les bateaux à Djouniyé, un port ravissant au nord de Bey- 
routh. 

Quand les valises furent ouvertes, le chef de la Marine liba- 
naise proposa au responsable du Mossad de vérifier l'argent. 

- Non, nous vous croyons sur parole, répondit l'homme du 
Mossad. Mais si vous nous avez trompés, vous êtes un homme 
mon. 

L'argent fut compté plus tard. Le compte y était. 
Avec leur « Marine ». les phalangistes croisèrent à cinq nœuds 
au large de Beyrouth-Ouest en mitrai liant les musulmans : ces 
exercices nièrent des centaines de civils innocents mais n'eurent 
que peu d'impact sur le déroulement des hostilités. 

Gemayel, en 1979, autorisa Israël à implanter un radar naval 
à Djouniyé, servi par une trentaine d'Israéliens - le premier 
corps d'armée du pays à s'installer au Liban. Leur présence ren- 
força le pouvoir des phalangistes, car les musulmans - et les 
Syriens d'ailleurs- n'étaient pas très enthousiastes à l'idée de se 
frotter aux Israéliens. Les tractations pour l'installation de la 
station radar eurent lieu dans l'enceinte phalangiste au nord de 
Beyrouth. Le Mossad sut récompenser Gemayel de sa compré- 
hension- 
Dans le même temps, les Israéliens avaient un autre allié au 
Sud-Liban en la personne du général Saad Haddad, un chrétien 
commandant une milice chiite et qui voulait, autant qu'Isiaël, 
déloger les forces palestiniennes d'Arafat. Lorsque l'beure sera 
venue d'attaquer Arafat, il se montrera lui aussi très coopérant. 

A Beyrouth, l'antenne du Mossad, appelée le« Sous-marin », 
s'était installée au sous-sol de l'ancien bâtiment gouverne- 
mental, près de la frontière séparant Beyrouth-Est, dominée 
par les chrétiens, et Beyrouth-Ouest, aux mains des musulmans- 
Jusqu'à dix hommes y travaillèrent, dont sept ou huit katcas, 
avec un ou deux membres de l'Unité 504, équivalent militaire 
du Mossad. 

Au début des années 80, le Mossad était étroitement lié à plu- 
sieurs familles libanaises, payant les renseignements, les faisant 
circuler entre les groupes, payant même certaines bandes et 



291 



aussi quelques Palestiniens des camps de réfugiés. A part 
Gémayel, les familles Joumblatt et Berri figuraient sur les listes 
du Mossad. 

Les Israéliens appellent ce genre de situation halemh, mot 
arabe signifiant « cacophonie ». Mais le pire restai t à venir avec 
le début des prises d'otages occidentaux. En juillet 1982, David 
Dodge, cinquante-huit ans, président de l'univeisité américaine 
de Beyrouth, fut kidnappé par quatre hommes armés en sortant 
de son bureau. 

Le « transport de momi es » était une façon courante de trans- 
férer les otages. On enveloppait la victime des pieds à la tête 
avec des bandes plastiques marron, ne lui laissant qu'un orifice 
à hauteur du nez pour respirer, et on la cachait dans le coffre o u 
sou* la banquette. Si les kidnappeurs tombaient sur un barrage 
tendu par une bande rivale, les malheureux otages étaient alors 
abandonnés à leur sort et nombre d'entre eux périrent- Comme 
on disait au Liban à l'époque, tant que ça n'arrive qu'aux autres, 
ce n'est pas giave. 



Cest ainsi que le Mossad avec ses réseaux libanais, le ministre 
de la Défense, Aricl Sharon - que le» Américains décrivaient 
comme « un faucon parmi les faucons démangé à l'idée d'en 
découdre, tous poussaient Begin à nettoyer le Sud-Liban des 
troupes palestiniennes qui utilisaient leurs positions pour 
envoyer leurs roquettes et organiser des raids contre les villages 
israéliens frontaliers. 

Après la guerre du Kippour, en 1973, Sharon avait été 
acclamé par ses troupes aux cris de : « Arik, Arik, roi d'Israël. » 
Sharon, 1,68 m, 100 kilos, surnommé le «bulldozer »à cause de 
son physique et de son tempérament, n'avait que vingt-cinq ans 
quand ii avait dirigé un commando responsable de Ta mort de 
nombreux Jordaniens innocents, ce qui avai t obligé le Premier 
ministre de l'époque, David Ben Gourion, à des excuses 
publiques. Plus tard, Moshé Dayan faillit le faire traduire en 
cour martiale pour avoir défié les ordres pendant la campagne 
du Sinal de 19S6. en ayant organisé une manoeuvre de parachu- 
tistes qui avait coûté la vie à des dizaines de soldats israéliens. 

Des mois avant {'invasion israélienne au Sud-Liban, l'OLP 
l'ayant sentie venir, Aiafat ordonna l'interruption des tirs de 
roquettes sur les villages israéliens. Au printemps 1982, les 
Israéliens massèrent à quatre reprises leurs troupes à la fron- 
tière, ne reculant qu'au tout dernier moment, sur presbn des 
Américains. Begin promi t à ceux-ci qu'en cas d'attaque, les 



292 



Israéliens ne dépasseraient pas le Litaiii, à une trentaine de kilo- 
mètres au nord de la frontière, pour mettre les villages israé- 
liens hors d'atteinte des roquettes palestiniennes. Il ne tint pas sa 
promesse, et considérant la vitesse éclair à laquelle les Israé- 
liens arrivèrent dans Beyrouth, on peut se demander s'il avait 
jamais eu l'intention de la tenir. 

Le 25 avril 1982, conformément aux accords de Camp David, 
Israël se retira du tiers du Sinaf, qu'il occupait depuis la guérie 
des Six-Jours de 1967. 

Mais pendant que les bulldozers israéliens abattaient les 
restes des colonies juives du Sinal, Israël, sur les quatre-vingt- 
dix kilomèires de frontière avec le Liban, rompit le cessez-le-feu 
qui durait depuis 1981. En 1978, son armée, forte de 10000 
hommes et 200 tanks, avait envahi le Sud- Liban sans réussir à 
eu déloger l'OLP- 

Le 6 juin 1982 en Galilée, par une belle matinée ensoleillée, le 
cab inet de Begin donna son feu vert à Sharon pour l'invasi on du 
Iiban. Ce jour-là, le générai irlandais William Callaghan, 
commandant la Force intérimaire des Nations unies pour le 
Iiban (la FINUL) s'annonça au quartier général avancé du 
commandement nord de l'armée israélienne à Zefat pour dis- 
Luter d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONUappelant 
à la fin des barrages israélo-palestiniens. Au lieu de cela, le 
général Rafaël Eitan lui apprit qu'Israèl envahirait le Iiban 
dans vingt-huit minutes. A l'heure dite, 60 000 hommes de 
troupe appuyés par plus de 500 tanks déferlaient dans la plaine 
libanaise, commencement de la campagne maudite qui devait 
ceites chasser du Liban 1 1 000 combat tants de l'OLP, mais aussi 
ternir l'image internationale d'Israël et coûter la vie à 462 sol- 
dats israéliens, et en blesser 2 218. 

Malgré une forte résistance à Sidon (Saïda), Tyr (Sour)et Ed 
Damour, les forces de l'OLP furent balayées en quarante-huit 
heures. Répondant à deux lettres urgentes de Reagan lui 
demandant de ne pas attaquer le Liban, Begin avait écrit 
qu'Israèl voulait seulement repousser l'OLP loin de ses fron- 
tières, c Un agresseur sanglant est à nos portes, n'avons-nous 
pas le droit fondamental de légitime défense?» 

Pendant qu'une partie des forces israéliennes attaquait l'OLP 
dans le Sud, l'autre opérait la jonction avec les phalangistes de 
Gemayel dans la banlieue de Beyrouth. Au début, les rëidenC 
chrétiens les accueillirent en libéiateuis, jetant sur leur passage 
riz, fleurs et bonbons. Rapidement, les Israéliens encerclèrent 
des milliers de commandos de l'OLP, auxquels se mêlaient quel- 
que 500000 habitants, dans Beyrouth-Ouest. Mais les soldats 



israéliens n'étai ent pas à Beyrouth que pour la guerre, l'amour 
occupait beaucoup de leur temps. Ils avaient trouvé un village, à 
la sortie de Beyrouth, un endroit idéal, célèbre pour ses jolies 
femmes... et leurs maris absents. 

Pourtant, les bombardements sur Beyrouth se poursuivaient, 
et en août, au milieu des critiques croissantes, tant nationales 
qu'internationales, et qui s'inquiétaient du nombre des victimes 
civiles, Begin déclara : 

- Nous ferons ce que nous avons à faire. Beyrouth-Ouest 
n'est pas une ville, c'est une cible militaire entourée de civils. 

Enfin, après dix. semaines de siège, les canons se dirent et les 
commandos de l'OLP évacuèrent la ville, ce qui fit dire au Pre- 
mier ministre libanais Chafic Wazzan : 

- Nous sommes arrivés au bout de nos peines. 
Il avait parlé trop tôt. 

Fin août, un pebt détachement de forces de paix franco- 
américano-italien prit position à Beyrouth, mais les Israéliens 
continuaient de resserrer leur étau sur la ville. 

Le 14 septembre 1982 à 1 6 h 08 une bombe de cent kilos 
cachée au troisième étage du quartier général du Parti phalan- 
giste dans Beyrouth-Est, et actionnée par un détonateur à dis- 
tance, explosa, tuant le président élu Béchir Gemayel et vingt- 
cinq de ses fidèles alors qu'une centaine de phalangistes 
tenaient leur réunion hebdomadaire. Béchir fut remplacé par 
son frère aîné, Aminé Gemayel âgé de quarante ans. 

Le poseur de bombe, Chartouny, vingt-si x ans, membre du 
Parti populaire syrien, rival des phalangistes, fiât identifié. 
L'opération avait été menée par les services secrets syriens, diri - 
gés par le général Mohammed G'anen. 

La CIA, cui avait aidé Gemayel conjointement avec le Mossad. 
avait passé, avec ce dernier, un accord de coopération (qui 
bénéficiait surtout au Mossad. toujours avare de ses informa- 
tions). Le Mossad, qui considérait les agents de la CIA comme 
des « amateurs », était, à n'en pas douter, au courant du rôle de 
la Syrie dans l'assassinat de Gemayel. 

Deux jours après l'attentat, le général de division israélien 
Amir Drori, chef du commandement nord, et plusieuis officiers 
d 'état-major israéliens recevaient des invités à leur poste de 
commandement sur le port de Beyrouth- Étaient présents le 
chef d'état-major des Forces libanaises, Fady Frem, et le chef 
des servi ces secrets libanais, Elias Hobeika, personnage haut en 
couleur, mais brutal et haineux, qui se promenait partout avec 
son p istolet, son couteau et sa grenade (c'étai t le phalangiste le 
plus craint du Liban). Lorsqu'il tuait un soldat syrien, il lui cou- 



294 



pait les oreilles et les enfilait sur un fil de fer qu'il conservait 
chez lui comme trophée. Hobeika était très lié avec le général 
chrétien Samir Geagea, et plus tard, les deux hommes comman- 
dèrent en alternance l'armée chrétienne. Pour le Mossad, 
Hobeika était u nagent important. Il avait fait ses études à l'école 
supérieure de guerre en Israël, c'était lui qui dirigeait les 
commandos qui pénétraient dans les camps de réfugies et y 
massacraient les civils. 

Hobeika, qui détestait Aminé Gemayel et cherchait à lui 
nuire, se heurtait à de fortes résistances dans sa lutte pour le 
pouvoir parce que certains îuï reprochaient d'avoir mal protégé 
Béchir Gemayel. 

Le 16 septembre, Hobeika rassembla ses troupes à l'aéroport 
international de Beyrouth et pénérja dans le camp de Chaula 
sous la protection des tirs» et, par la suites des tanks et des mor- 
tieis de la Force israélienne de défense (FID). Au même 
moment, un communiqué de presse du cabinet du Premier 
ministre déclarait que la FID « avait pris position à Beyrouth- 
Ouest pour prévenir les risques de violence, de massacres et 
d'anarchie ». 

Le lendemain, les Israéliens autoiisèrent Hobeika à faire 
entrer de nouveaux bataillons dans les camps. Or ils savaient 
qu'un massacre y était perpétré. Les force» israéliennes avaient 
déployé plusieurs postes d'observation sur les toits 
d'immeubles de sept étages, proches de l'ambassade du Koweït, 
et possédaient donc une vue imprenable sur le carnage. 

Le monde fut scandalisé par le massacre et par le rèle 
qu'Israël y avai t joué. La guerre des communiqués entre Reagan 
et Begi'n s'amplifia. Début octobre, le président américain ren- 
voya 1 200 Marines à Beyrouth, dix-neuf jours seulement après 
qu'ils l'aient évacué. Ils rejoignirent les 1 560 parachutistes 
français et les 1 200 Italiens pour former une nouvelle force de 
maintien de la paix. 



Pendant ce temps-là, l'antenne du Mossad à Beyrouth conti- 
nuait de recueillir des renseignements. L'un de ses informateurs 
étai t ce qu'on appelle u n « stinker » en yiddish, autrement dit un 
indic. Ilcoonaissait un garage spécialisé dans le maquillage des 
voitures et l'installation de caches secrètes pour la contrebande. 
De nombreux militaires israéliens sortaient du matériel vidéo et 
des cigarettes du Liban, pour les revendre en Israël où ces 
articles supportent des taxes de 100% à 200%. Le Mossad fait 
souvent échouer ce type de contrebande en renseignant la 
police militaire israélienne. 



295 



L'été 1983, ce même indic avertit le Mossad que les chiites fai- 
saient aménager, dans un camion Mercedes, des caches assez 
spacieuses pour camoufler des bombes. Il ajouta que vu la taille 
des caches, il pensait que le camion était destiné à une cible 
d'envergure. Le Mossad savait que peu d'objectif s répondaient à 
cette définition, l'un d'eux étant la base américaine. Le pro- 
blème devint alors de savoir s'il fallait avenir, ou non, les Amé- 
riraiosde se méfier d'un camion répondant à la description que 
leur indicateur leur avait eommuniquée. 

La décisi on é tant trop importante pour être prise à l'antenne 
de Beyrouth, elle fut transmise à Tel-Avi v où Admony. le chef 
du Mossad, choisit de prévenir les Américains sans leur fournir 
de détails. Il leur dît qu'il avait de bonnes raisons de penser que 
quelqu'un pouvait être en train de monter une opération contre 
eux. Mais c'était si vague, et si banal, que c'était comme de leur 
fournir un bulletin météo; aucune laison pour s'alarmer et 
pour prendre rapidement des mesures de sécurité supplé- 
menteires. Dans les six mois qui suivirent, par exemple, il y eue 
plus de cent alertes à la bombe. Une de plus ne pouvai t accroître 
la vigilance des Américains. 

Admony justifia ainsi son refus de fournir des précisions 
complémentaires : 

- Notre travail n'est pas de protéger les Américains. Ils sont 
assez grands pour se défendre tous seuls. Envoyez l'avertisse- 
ment habituel 

Les installations israéliennes reçurent, elles, une description 
détaillée du camion Mercedes. 

Le 23 octobre 1983 à 6 h 20 du matin, un gros camion Mer- 
cedes approcha de l'aéroport de B yrouth, passant ainsi en vue 
des sentinelles de la base israélienne, franchit un poste de 
contrôle de l'armée libanaise et tourna à gauche dans le par- 
king. Un garde des Marines signala affolé que le camion prenait 
de la vitesse, mais avant qu'il ait pu agir, le camion fonça vers 
l'entrée du bâtiment en bélon de la Sécurité aérienne, qui ser- 
vait de quartier général au 8* bataillon de Marine, enfonça un 
portail en fer forgé, renversa la guérite de lasentinelle, pourtant 
protégée de sacs de sable, écrasa une autae barrière, pulvérisa 
un mur de sacs de sable, et finit sa course dans le hall en explo- 
sant avec une telle violence que le bâtiment de quatie étages fut 
immédiatement réduit en un las de gravats. 

Quelques minutes plus tard, un autre camion fonça à toute 
allure sur le quartier général des parachutistes fiançais, à Btr 
Hason, quartier résidentiel en bordure de mer à irais kilomètres 
de la base américaine. L'explosion fut telle que l'immeuble 



296 



recula de près de neuf mètres et que cinquante-huit soldats 

^La mort de deux cent quarante et un Marines, la plupaxi 
encore endormis dans leurs sacs de couchage au moment de 
l'attaque-suicide, fui la plus lourde perte en un seul jour enre- 
gistrée par les KtùéricaiM depuis la mort de deux cent qua- 
rante-six soldats pour l'ensemble du V»êtnam au début de 
l'offensive du Têt le 13 janvier 1968. 

Dans les jours qui suivirent ces attentats, les Israéliens 
communiquèrent à la CIA une liste de treize personnes qu i ls 
abusaient d'avoir préparé les camions sincides. Cette liste 
comprenait des agents des services secrets syriens, des Iraniens 
de Damas et le chiite Mohammed Hussein Fadlallah. 

Au quartier général du Mossad, on poussa un soupir de sou- 
lagement enapprenant que les Israéliens n 'avaient pas M vises 
C'était vu comme un petit incident puisque je Mossad n était pas 
concerné. La version officielle prétendait que nous avions 
découvert fortuitement une information banale que nous 
n'avions pas voulu répercuter- Prenons les choses sous un auti-e 
angle tsi nous avions tiansmis l'information aux Américains et 
□ue les tueurs aient découvert d'où venait la fuite, notre indic 
n'y auiait pas survécu. Si bien que nous n'aurions plus eu les 
moyens de savoir si nous étions dans la ligne de mire du pro- 

Ch Le a senUment général à propos des Américains était le sui- 
vant : « Ah, ils ont voulu fourrer leur nez la-dedans, eh bien, ça 

leur apprendra I » , „ 

Ce fut pour moi l'occasion d'essuyer les premiers reproches 
sérieux de mon supérieur du Mossad. l'officier de liaison Arny 
Yaar. Comme j'affirmais que nous aurions la .mort .des soldats 
américai ns sur la conscience, car, après tout, ils n étaient venus 
que pour nous aider à nous sortir du pétrin dans lequel nous 
nous étions mis, Amy me rétorqua : J 
- Tais-toi, tu ne sais pas ce que tu dis. Nous donnons aux 
Américains bien plus qu'ils ne nous donnent. 

C'est faux. Une bonne panie de 1 équipement militaire israé- 
lien est fabriqué aux États-Unis, et le Moaad leur doit beau- 

Tla même époque, plusieurs Occidentaux f^fnt reten^ en 
oiage par du&eous factions. Fui mars 1984. le chef de 
l anlennTde la CIA, William Buckley qui <£^°&f} £ 
ment le poste de conseiller polmque à lambas*ide des Etats- 
Unis, tut «levé par trois soldats chutes, alors qu il quittait son 
domicile de Beyrouth-Ouest. 11 fut retenu prisonnier pendant 



297 



dix-huit mois, sauvagement torturé et cruellement assassiné. II 
aurait pu être sauvé. 

Le Mossad, grâce à son réseau d'informateur , avait une idée 
assez précise des endroits où les otages étaient séquestrés, et 
connaissaient leurs ravisseurs. Et même si les cachettes demeu- 
raient inconnues, il était important de savoir qui détenait qui 
pour ne pas être amené à irai ter avec des factions qui ne possé- 
daient pas d'oteges. Cela me rappelle cette rTisoire : un Libanais 
demande à son assistent de lui tuauver quelqu'un pour négocier 
la libération d'un otage. 

- Votre otage est de quel pays? demande lass'istart. 

- Trouvez-moi un pays qui veut traiter, je me charge de trou* 
ver l'otage ensuite. 

Des hommes aussi haut placés que Buckley sont d'une impor- 
tance inestimable en raison des informations qu'ils déti ennent. 
Qu'ils parlent et ils mettent en danger la vie de nombreux 
agents. Le Jihad islamique revendiqua l'enlèvement de Buckley. 
W illiam Ca ey, le directeur de la CIA. désireux de sauver Buc- 
kley, dépécha à Beyrouth une équipe d'experts du FBl entraî- 
né à la lo lîsaiion des victimes d enlèvement, mais un m«s 
plus tard, ils n'avai ent rien trouvé. La politique officielle des 
États-Unis interdit tout marchandage avec les preneurs 
d'otages, mais Casey débloqua des sommes considérables afin 
de rémunérer les informateios, et si besoin était, de monnayer 
la liberté de Buckley. 

La CIA eut tôt fait de demander de l'aide au Mossad. Elle 
chargea son agent de liaison à Tel-Aviv d'obtenir du Mossad 
toutes les in format ion qu'il détenait sur Buckley e t certains des 
autres otages. 

Un matin â 1 1 h 30, on demanda à tout le personnel du quar- 
tier général d'évacuer l'étage principal et l'ascenseu pendant 
une heure parce que des hôtes étaient attendus. Deux représen- 
tants officiels de la CIA furent e cortés jusqu'au bureau 
d'Admony au neuvième étage. Le chef du Mossad les assura 
qu'il leur livrerait tout ce qu'il savait à condition qu'ils en 
tassent I a demande au Premier ministre, soi is prétexte ue c'est 
à lui que la décision revenait, En réalité. Admony voulait que la 
demande soit formulée en bonne et due forme pour que, le cas 
échéant, les Américains lui renvoient l'ascenseur. 

Par l'intermédiaire de leur ambassadeur, les Américains pré- 
sentèrent donc une requête officielle au Premier ministre, Shi- 
mon Pérès, qui donna carte blanche à Admony pour aider la 
CIA à régler l'affaire des otages. D'habitude, on formule cer- 
taines restrictions à ce genre de demande. On vous livre ce 



298 



qu'on sait, excepté ce qui mettrait en péril notre pexsonnel. Là, il 
n'y eut aucune restriction, preuve que l'affaire des otages était 
cruciale pour les deux pays. 

Politiquement, c'était de la dynamite. L'administration Rea- 
gan gardait enmémoireletort irréparable et l'humiliation infli- 
gée à Jîmmy Carter avec les otages retenus en Iran après la 
chute du Shah. 

Admony garantit à Pérès u'il ferait son possible pour aider 
les Américains. 

- J'ai bon espoir, affnma-til. Nous détenons des informa- 
tions qui leur seront peut-être utiles. 

En fait, il n'avait nulle intention de les aider. 

Deux officiels de la CIAfurent convoqués au Midrasha (l'Aca- 
démie) pour y rencontrer les Saifanim (ou poissons rouges), les 
spécialistes de l'OLP. L'OLP étant considérée comme le pire 
ennemi, le Mossad avait tendance à croîreque tout ce qui discré- 
ditait les Palestiniens était on à prendre, les Saifanim suggé- 
rèrent donc que les ravisseurs étaient des membres de l'OLP, 
alors même que la plupart des otages, y compris Buckley. 
n'avaient aucun lien avec la centrale palestinienne. 

Jouant, en apparence, le jeu de la coopération, les Saifanim 
placarderait des cartes sur un panneau mural et entreprirent 
d'abreuver les Amen ins de données géographiques sur la 
localisation présumée des otages. Bien qu'on transférât 
con tamment les otages, le Mossad avait une assez bonne idée 
de leurs lieux de détention. Le Mossad laissa dans l'ombre de 
nombreux indices fournis par ses indicateurs, et demanda aux 
Américains s'ils désiraient pousser plus avant dans les détails. 
Un marchandage tecîte, en somme. Je te donne mais tu me dois. 

A la fin de la rencontre, Admony reçut un rapport complet. 
De leur côté, les Américains en référèrent à leurs supérieurs. 
Oeux jouis plus tard, ils revinrent chercher un complément 
d'information pour un renseignement qu'on leur avait donné au 
cours du p emier entretien. La CIA pensait détenir là i dia- 
mant brut mais voulait le vérifier. Ils demandèrent à rencontrer 
l'informateur. 

- Pasquestioo, rétorqua l'homme du Mossad. Nous ne dévoi - 
lons jamais nos sources. 

- Oui, je comprends, concéda l'agent de la CIA. Mais pour- 
quoi ne pa nous laisser parler à l'officier traitant? 

Le Mossad protège l'identité de ses katsas avec la dernière 
énergie. Ils ne doivent surtout pas risquer d'être reconnus. Un 
katea qui travaille à Beyrouth aujourd'hui peut se retrouver 
n'importe où demain, tomber sur le type de la CIA qui le connaît 



299 



et faire échouer une opération entière. Il y a bien des moyens 
d'arranger une rencontre incognito. On peut se parler derrière 
un écran, déguiser sa voix, porter une cagoule, etc. Mais, sur* 
tout, le Mossad ne voulait pas s'avancer à ce point. Malgré Ses 
injonctions de leur « patron ». Pérès, les Saifam'm exigèrent de 
consulter le chef du Mossad. 

Le bruit courait au quartier général qu'Admony était de mau- 
vaise humeur et que sa maîtresse, la fille du chef du Tsomet, 
était, elle aussi, mal lunée. Et ce jour-là, au déjeuner, tout le 
monde, en partant des otages, commenta la réaction 
d'Admony : 

- Ces enfoirés d'Américains? Qu'est-ce qu'ils s'imaginent? 
Qu'on va délivrer les otages à leur place? Et quoi encore? 

Toujours est-il que sa réponse fui non. La CIA n'eut pas le 
drail d' interroger le katsa. Mieux, on fit croire aux Américains 
que le renseignement était périmé et ne concernait pas Buckley. 
C'était faux, mais on renforça ce mensonge en demandant aux 
Américains d'oublier cette information pour préserver la vie 
des autres otages. On promit même de redoubler d'effort pour 
leur trouver de nouveaux renseï gnemente. 

Nombreux furent ceux qui pensèrent que le Mossad le regret- 
terait un jour. Mais !a majorité campai t sur la même position ; 
«■ On les a bien eus! Ce ne sont tout de même pasles Américains 
qui vont nous dicter notre conduite! Nous sommes le Mossad, 
nous sommes les meilleurs?» 



C'est cette inquiétude pour Buckley qui poussa Casey à 
contourner l'embargo imposé par le Congrès américain sur les 
ventes d'armes à destination de l'Iran, et à traiter avec le régime 
des ayatollahs en échange del a sécurité des otages. Le scandale 
des ventes d'armes connut son apogée avec l'épisode Iran- 
Contra. Si le Mossad avait accepté de coopérer, Buckley et bien 
d'autres auraient été sauvés, et ce scandale n'aurait pas écla- 
boussé la vie politique américaine. Pérès avait compris qu'il 
était dans l'intérêt d'Israël de coopérer, mats le Mossad, et en 
particulier Admony, poursuivait un tout autre but. 

Lorsque Israël se retira du Liban où le Mossad l'avait poussé à 
intervenir, l'antenne du « Sous-marin » dut fermer, en abandon* 
nant derrière elle un giand nombre d'agents, et son immense 
réseau d'informateurs. Cer*rins agents furent tués, on en aida 
d'autnes à s'enfuir. 

Israël n'avait pas commencé la guerre, et n'y avait pas non 
plus mis un terme. C'est corame le blaekjâck au casino, on ne 



300 



commence pas le jeu, et on ne le termine pas. On est là c'est 
tout. C'est ce qui s'est passé au Liban pour sraël, et nous 
n'avons pas raflé la mise. 

A l'époque, le conseiller personnel de Pérès pour le terro- 
risme s'appelait Arairam Nir. Lorsque Pérès se douta que le 
Mossad refusait de coopérer, il se servit de Nir comme homme 
de iiaison entre les deux pays. C'est ainsi que Nir rencontra le 
colonel Oliver North qui allait s'illustrer dans le scandale Iran- 
Contra. Nir avait acquis une telle position que ce fut lui qui 
porta la fameuse Bible dédicacée par Ronald Reagan quand 
Noith et l'ancien conseiller à la sécurité nationale. Robert 
McFarlane, munis de passeports irlandais, se rendirent en Iran 
en mai 1985 pour y conclure l'accord sur les ventes d'armes. 
L'argent de cette ven te était destiné à acheter des armes pour les 
Contras du Nicaragua, que soutenaient les États-Unis. 

Nir était un initié, pourvu de nombreuses relations. Il avait 
joué un rôle primordial dans l'arrestation des terroristes qui 
avaient détourné l'Achille Lauro, en 1985, et il avait mis 
George Bush, vice-président des Étais-Unis de l'époque (et 
ancien directeur de la CIA), au courant des négociations avec 
l'Iran portant sur I es ventes d'armes. 

D'après ses propres déclarations. Nir supervisa avec North, 
en 1985 et 1986, plusieurs «pérati«nsde contre-terrorisme auto- 
risées par un accord secret entre Israël et les États-Unis. North 
attribua à Nir l'idée d'utiliser, en novembre 1985, les profite 
provenant des ven les d'armes à E'Iian pour financer des opéra- 
tions secrètes. 

Le rôle de Nir devient encore plus curieux quand on apprend 
ses relations avec Manucher Ghorbanifar, un mystérieux 
homme d' affaires installé en Iran. Le chef de la CIA, William 
Casey, finit par prévenir North qu'on soupçonnait Ghorhanifer 
de travailler pour les services secrets israéliens. En juin 1986, 
Nir et Ghorbanifar obtinrent l'aide des Iraniens pour la libéra- 
tion du révérend Lawrence Jenco, un otage américain détenu 
par des extrémistes libanais. Peu après la libération de Jenco, 
Nir fit comprendre à George Bush la nécessité de montrer sa 
graritude en expédiant des armes à l'Iran. 

Ghorbanifar était un infarnoteur de la CIA depuis 1974. En 
1981. il alimenta une rumeur selon laquelle un commando 
libyen aurai t été envoyé aux États-Unis pour assassiner le pré- 
sident Reagan. Deux ans plus tard, après avoir vérifié la fausseté 
de cette information, la CIA rr.it fin à leur coopération et en 
1984, une note interne avertissait que Ghorbanifar était un 
* talentueux mythomane ». 




C'est pourtant ce même Ghorbanifar qui obtint du milliar- 
daire saoudien Adnan Khashoggi un prêt-relais de cinq millions 
de dollars lorsqu'il fallut apaiser )a méfiance qui régnait entre 
Israël et l'Iran dans un contrat d'armement. Le Mossad avait 
pris contact avec Khashoggi quelques années auparavant. D'ail- 
leurs, son jet privé, qui a fait couler beaucoup d encre, avait été 
équipé en Israël. Khashoggi n eteit pas un personnage comme 
les autres: l'argent du Mossad lui servait à réaliser des coups 
financiers, et d autre part, le Mossad faisait transiter par ses 
sociétés de colossales sommes d'argent, bien souvent fournies 
par un milliardaire mif résidant en France et à qui le Mossad 
faisait souvent appel quand de grosses sommes étaient néces- 
saires. 

Toujours est-il que l'Iran ne voulait pas payer lant que les 
armes n'étaient pas livrées, et Israél refusait d'expédier les 
508 missiles Tow à moins d'avoir l'argent. Le prêt-relais de 
Khashoggi était donc indispensable à la réussite de l'opération. 
Peu après ce marché, un autre otage américain, le révérend 
Benjamin Weir, fut à son tour relâché, ce qui convainquit les 
Américains que Ghorbanifar était peut-être un mythomane, 
mais que cela ne l'empêchait pas d'obtenir la libération d'otages 
grâce à ses relations iraniennes. Dans le même temps, israél 
vendait secrètement pour S00 milhons de dollars d'équipement 
militai re à l'Iran de l'ayatollah Khomeiny, ce qui laisse peu de 
doute quant au levier que constituait ce marché pour le règle- 
ment du sort des otages, ni sur la participation de Ghorbanifar 
et de son associé Nir. 

Le 29 juillet 1986, Nir rencontra Bush à Yhiiel du Roi-David à 
Jénjsalem. Le compte rendu de cette entrevue a été consigné 
dans un rapport secret de trois pages, par le chef de cabinet de 
George Bush, Crai'g Fuller. Il cite Nir avouant à Bush : « Nous 
trai tons avec les éléments les plus radicaux [en Iran parce que] 
nous avons découvert qu'ils peuvent agir, contrairement aux 
modérés. » Reagan, de son côté, avait toujours affirmé qu'il trai- 
tait avec les modérés, ce par quoi il justifiait les ventes d'armes. 
Nir die à Dusb : « Les Israéliens ont démarré le prousus» Nous 
avons fourni une couverture pour l'opération, les bases maté- 
rielles, le transport. » 

L'audition de Nir au procès de North en 1989 était très atten- 
due. C'était un témoin clé, d'autant qu'il avait déclaré que les 
activités de contre-teiit>risme menées avec North en 1985 et 
1986 résultaient d'un accord secret américano-israélien. Son 
témoignage pouvait être hautement embarrassant pour l'admi- 
nisti-ation Reagan, mais aussi soul igner l'importance du rôle 
joué par les Israéliens dans toute l'affaire. 



302 



Le 30 novembre 1988, un Cessna T210 avec Nir à bord survo- 
lait un ranch à 180 kilomètres à l'ouest de Mexico. L'avion 
s'écrasa, tuant Nir et le pilote. Les trois autres passagers furent 
légèrement blessés» Ce fut le cas de la Canadienne Adriana Stan- 
ton, vingt-cinq ans, originaire de Toronto, qui nia toute relation 
avec Nir. Pourtant, les Mexicains ta décrivirent comme « sa 
secrétaire» et «son guide», sans compter qu'elle travaillait 
pour une société étroitement liée à Nir. Elle refusa toute autre 
déclaration. 

Nir se rendait à Mexico pour discuter d'un marché. Le 
29 novembre, il avait visité une plantation d'avocats domil déte- 
nait de fortes parts, dans l'État de Michoacan. Le lendemain, il 
avait loué, sous le nom de Pat Weber, un petit avion pour 
rejoindre Mexico. Officiellement, il mourut dans l'accident. 
Cependant, son corps fut reconnu par un mystérieux Argentin, 
Pedro Cruchet, qui travaillait pour Nir, et voyageait au 
Mexique, sous un pseudonyme. Il affirma à la police qu'il avait 
égaré sa carte d'identité dans une corrida, mais même sans ses 
papiers, il réussit à se Êaire remettre la dépouille de Nir. 

En outre, les rapports du bureau du procureur confirment 
que Nir et Stanton, bien qu'en voyage d'affaires légal se dépla- 
çaient sous de fausses identités. Plus tard, un inspecteur de 
l'aéroport certifia le contraire, sans qu'on aille vérifier plus loin. 

Plus de 1 000 personnes en Israël assistèrent aux funérailles 
de Nir et le ministre de la Défense, Itzhak Rabin, parla de 
«secrets qu'il gardait dans son cteur». 

A la mort de Nir, le Toronto Star cita un officier du Ren- 
seignement, dont le nom n'était pas dévoilé, et qui affirmait qu'il 
ne croyait pas à la mort de Nir. Il pensait que Nir avait toutes les 
chances d avoir subi une opération de chirurgie esthétique à 
Genève, où les cliniques sont excellentes et très discrètes. 

Quoi qu'il ait pu arriver à Nir, il ne reste qu'à spéculer sur les 
torts qu'aurait causés son témoignage à l'administration Reagan 
et au gouvernement israélien. 

Mais en juin 1987, durant la commission d'enquête du Sénat, 
n rayp»rl rédigé par North pour l'ancien conseiller à la 
sécurité nationale, le vice-amiral John Poindexter. daté du 
15 septembre 1986 et censuré pour des raisons de sécurité, 
recommandait à Poindexter de discuter du marché d'armes 
avec Casey avant d'en informer le président Reagan. 

Des sept personnes condamnées, Poindexter fut Te seul à être 
incarcéré. Le 1 1 juin 1990, après un sévère sermon du juge de la 
cour fédérale, Harold Greene, qui déclara que Poindexter était 
« la tête pensante de l'opération Iran-Contra », il fut condamné à 
six mois de prison. 



303 



Le 3 mars 1989. Robert McFarlane fut condamné à verser une 
amende de 20 000 dollars assortie de deux ans de mise à 
l'épreuve, après avoir plaidé coupable aux qua e chers 
d'accusation pour délit de recel d'information. Le 6 juillet 1989, 
après le spectaculaire jugement du tribunal de Washington, Oli- 
ver North fut condamné à payer une amende de 150 000 dol- 
lar, et sommé d'accomplir 1 200 heures de service d'intérêt 
civil. Le 4mai, un jury l'avait déclaré coupable de trois des 
douze chefs d'accusation. North fut également condamné à 
trois ans de prise» avec sursis assortis de deux ans de mise à 
l'épreuve. 

Le rapport de North à Poindexter met en évidence l'impor- 
tance du rôle de Nir,* Amiram Nir, écrivait-il, conseiller spécial 
du Premier ministre Shimon Pérès dans la lutte anti-terroriste, 
avait indiqué, durant les quinze minutes d'entretien privé qu'il 
devait avoir avec le président Reagan, que Pérès ne manquerait 
pas de soulever plusi eurs questions délicates » 

Trois otages américains avaient alors été libérés, en relation 
avec les ventes d'armes. C'étaient Jenco, Weir et David Jacob- 
sen. 

Sous le chapitre « otages », le rapport déclarait : « Il y a plu- 
sieurs semaines, Pérès a exprimé le désir que les États-Unis exa- 
minent la possibilité de mettre un terme au conflit avec l'Iran. 
Les Israéliens envi sagent le problème des otages comme une 
barrière à franchir en vue d'élar r les relations stratégiques 
avec le gouvernement iranien. 

» Sansaucun doute, Pérès cherchera-t-il à obtenir l'assurance 
que les Étals-Unis poursuivront l'entreprise commune sans 
laquelle ni Weir, ni Jenco n'auraient été libérés... il serait sou- 
haitable que le président remercie Pérès pour l'aide discrète 
apportée par les Israéliens. » 

îl semble que Reagan se soit exécuté. Et il est plus que pro- 
bable que Pérès ait retourné la polite e en arrangeant la 
« mort »si commode de Nir) et l'empêcher ainsi de témoigner. 

On n'en sera jamais certain, mais étant donné les cir- 
constances douteuses de sa disparition, ajoutées au fait que les 
trafiquants d'armes israéliens approvisionnent les seigneurs de 
la drogue colombiens, en transitant par les Caraïbes, il serait 
surprenant que Nir soit mort. 

Nous ne I e aurons jamais, mais ce que nous savons c'est que 
si le Mossad avait communiqué ses informations sur le pro- 
blème des otages américains, et occidentaux en général, avec 
moins de réticence, l'affaire Iran-Contra n'aurait jamais existé. 



ÉPILOGUE 



Le 8 décembre 1987, un camion de l'armée israélienne acci- 
denta plusieurs fourgonnettes, tuant quatre Arabes et en bles- 
sant dix-sept autres. Une vague de protestations déferla, ali- 
mentée par la rumeur selon laquelle l'accident avait été causé 
volontairement, en représailles à l'agression de la veille. Le 
6 décembre, en effet, on avait poignardé un diplomate israélien 
à Gaza. 

Le jour suivant, des manifestants élevèrent d esbarricades de 
pneus qu'ils enflammèrent, et lancèrent des pierres, des cock- 
tails Molotov et des boulons sur les troupes israéliennes. Le 
10 décembre, les émeutes se propagèrent en Cisjordanie 
jusqu'au camp de réfugiés de Balata, près de Naplouse. 

Le 16 décembre, des forces spéciales anti'émeutes utilisèrent 
pour la prerai ère fois des canons à eau contre les manifestants, 
et des soldats israéliens furent envoyés en renfort dans la 
bande de Gain pour réprimer la révolte. 

Deux jours plus tard, au sortir des mosquées de Gaza, après 
la prière du vendredi, de jeunes Palestiniens harcelèrent les 
troupes israéliennes. Trois Arabes furent tués par balle. Peu 
après, le* soldats israéliens envahirent l'hôpital Shifa, arrê- 
tèrent des dizaines de blessés arabes, frappant médecins et 
infirmières qui tentaient de protéger leurs patients. 

L'Intifada avait commencé. 

Le 16 mai 1990, un rapport de mille pages, présenté par la 
branche suédoise de la fondation Save The Chddren, et financé 
par la Fondation Ford. ami<j Israël d' «actes graves de vio- 
lence, gratuits et répétés » à l'encontre des enfants palestiniens. 
Le rapport estimait qu'entre 50 000 et 63 000 enfants avaient 
dû être soignés pour blessures, dont au moins 6 SOO par balles. 



305 



Il soulignait que la plupart des victimes ne participaient pas 
aux lancers de pierres quand elles avaient été blessées, et qu'un 
cinquième d'entre elles avaient été touchées soit chez elles, soit 
à moins de trente mètres de leur domicile. 

L'Intifada dure encore aujourd'hui, et semble sans issue. 
Daprès 1* Associated Press, en juillet 1990, 722 Palestiniens 
avaient déjà été tués par les Israéliens, et 230 par des extré- 
mistes palest iniens. Oo comptai t au moins 45 victimes israé- 
liennes. 

Pendant l'année 1989, Israël avait envoyé jusqu'à 10 000 sol- 
dais à Gaza et en Cisjordanie pour maintenir l'oidre. En avril 
1990. ce chiffre élait tombé à 5 000. 

Le 13 février 1990. le Wall Sireei Journal publia une étude 
d'une banque israélienne estimant que l'Inu fadaavait, pour les 
deux premières années, coûté un milliard de dollars à Israël en 
perte de production et de croissance. D'autre part, les dépenses 
militaires engagées pour lutter contre la révolte s'élevaient à 
600 millions de dollars. 

Plus de 600 000 Palestiniens sont entassés dans les 378 kilo- 
mètres carrés de la bande de Gaaa. Près de 60 000 d'entre eux 
se rendent en Israël chaque jour, travaillant dur pour un faible 
salaire, essentiellement dans des emplois sous qualifiés, et 
rentrent tous les soirs à Gaza parce qu'il leur est imer<U't de 
dormir sur place. 

Le 16 mais 1990, la Knesset renversa le gouvernement d'Itc- 
hak Shamir par 60 voix contre 55. C'était la première fois 
qu'un gouvernement tombait lors d'un vote de confiance. Ce 
vote avait eu lieu après que Shamir eut refusé un plan améiï- 
eai» pour une conférence de paix israélo-palestinienne. 

Le 7 juin, Shamir et le Likoud formèrent, arec quelques 
petits partis, un gouvernement de coalition qui obtint une 
courte majorité de deux sièges à la Knesset. Ce fut, d'après la 
plupart des observateurs, le gouvernement le plus à droite de 
toute l'histoire d'israèl. Cette alliance permit à Shamir de 
pouisuivie sa politique d'implantation dans les tei toires 
occupés, et de refuser l'engagement de pourparlers avec les 
Palestiniens. 

Le 15 novembre 1988 à Alger, après quatre jours de débats 
le Conseil national palestinien, considéré par l'OLP comme le 
parlement en exil, avait proclamé l'établissement d un État 
palestinien indépendant, et voté l'acceptation des résolutions 
des Nations unies, reconnaissant implicitement pour la pre- 
mière fois le droit à l'existence d'israèl. 



306 



Pendant cette longue période de troubles, l'image d'Israël à 
l'étianger s'est sérieusement détérioriée. En dépit des efforts 
grandissants des autorités israéliennes pour museler l'informa- 
tion en provenance de Cisjordanie et de Gaza, les images de 
soldats frappant et tirant sur de jeunes Palestiniens désarmés 
ont commencé a émouvoir Jusqu'aux plus fidèles alliés 
dlsiaêl 

Trois jours après le renversement du gou vemetnent Shamir, 
l'ancien président Jiramy Carter, en visite dans la région, 
déclara que la révolte « était en partie le iésultat des mauvais 
traitements infligés aux Palestini ens par les soldats israéliens », 
et il cita en particulier les fusillades intempestives, les démoli- 
lions d'immeubles et la détention arbitraire. 

Les statistiques de l'armée israélienne montrent que de 
15 000 à 20 000 Palestiniens ont déjà été blessés et près de 
50000 arrêtés. Environ 13 000 restent encore incarcérés- 

Le 12 avii) 1990, pendant la semaine de Pâques, dans ce qui 
fut ressenti par la communauté chrétienne comme une provo- 
cation délibérée, un groupe de 150 fanati ques juifs nationalistes 
investit les locaux vacants de l'hospice Saint- Jean, au cœur du 
quartier chrétien de Jérusalem. L'hospice est situé à quelques 
pas de l'église du Saint-Sépulcre, qui, d'après les chrétiens, 
abrite le tombeau de Jésus-Christ. 

Pendant dix jours, le gouvernement rejeta touie responsabi- 
lité dans l'incident. Il fut finalement obligé d'admettre qu'il 
avait secrètement versé une subvention de 1,8 million de dol- 
lars au groupe, soit 1 0 % du coût de sous-location des bâti- 
ments. 

Le sénateur américain Robert Dole, dans une interview 
accordée lors d'une visite en Israël, laissa entendre que les 
États-Unis envisageaient de réduire leur aide économique à 
Israël pour libérer des fonds destinés aux démocraties nais* 
santés d'Europe de l'Est et d'Amérique latine. 

Le l ar mars 1990. le secrétaire dÊlat américain, James 
Baker, déclara que l'administration Bush prévoyait de «raser» 
l'aide extérieure pour Israël, et d'autres pays, au profit des 
nouvelles démocraties. Baker scandalisa Shamir en liant 
l'accord d'un prêt de 400 millions de dollars à Israélau gel des 
nouvelles implantations en territoires occupés. 

L'affaire du rabbin Moshe Levinger est sans douic la meil- 
leure illustration de l'état d'esprit de la droite israélienne. Chef 
du Mouven'^nt des colons juifs, un groupe d'extrênr.e droite, il 
fut condamné en uin 1990 à six mois de prison pour « négli- 
gence crinxnclle *. Il avait tué un Arabe d'un coup de fusil. 



307 



Levinger circulait à Hébron, en octobre 1988. quand 
quelqu'un jeta une pierre sur sa voiture. Il se rus hors de son 
véhicule en tirant des coups de feu, dont l'un atteignit un coif- 
feur qui se tenait dans sa propre boutique, et le tua. Fendant 
l'audience, Levinger se présenta au tribunal en brandissant son 
fvisil et se vanta d'avoir eu « l'honneur et le privilège » de tuer 
un Arabe. Après la sentence, il fut porté en triomphe jusqu'à la 
prison par la foule en délire. 

Le iabbin Moshe Tsvy Noriah. chef de la célèbre B'Nai 
Akiva Yasbeeva (école religieuse), déclara pendant un ser- 
mon : * Le temps de la réflexion est passé, voici venu le temps 
des armes. » 

Haïm Cohen, juge de la Cour suprême à la retraite, eut cette 
conclusion: «Au train où vont les choses, je suis incapable de 
dire ce qui nous attend. Je ne savais pas qu'on pouvait être 
condamné pour négligence criminelle apiès avoir tué 
quelqu'un de sang-froid. Je dois vieillir.» 



L'Intifada et la détérioration des valeurs morales et humani- 
taires qui en découle son! le résultai direct de 1 a mégalomanie 
qui caractérise le Mossad. C'est là que tout a commencé, avec 
lidee que tout est permis raol qu'on a le p»uv»ir. 

Israël affronte sa plus dure épreuve. La situation est 
incontrôlable. On continue à maltraiter les Palestiniens et Sha- 
rair trouve toujours les mêmes just ifications : « Cest leur feute 
si nous devenons cruels. Ils nous forcent à frapper des enfants, 
vous vous rendez compte? » 

Voilà où on en arrive après des années et des années de 
secrets. Voilà où mènent la désinformation systématique des 
autorités, la justification de la violence par le mensonge : « Par 
la tromperie... », n'est-ce pas là la devise du Mossad? 

le fléau a commencé avec le Mossad. Il s'est propagé à tra- 
vers le ^uvernement jusqu'à toutes les couches de la société. 
Nombre de voix protestent contre ce glissement des valeurs, 
mais on ne les entend pas. Il est plus facile de se laisser entraî- 
ner dar.s la chute que de remonter la pente. 

« J'espère entendre parler de toi dans les journaux. » Voilà ce 
qu'un kaisa peut souhai ter de pire à un autre kmsa. 

Mais après tout, c'est peut-être le seul moyen de renverser la 
situation. 



APPENDICE I 



ORGANIGRAMMES ET DOCUMENTS 




PRISE DE CONTACT 
AVEC LES AGENTS DANGEREUX 




3(4 




APPENDICE H 

RAPPORTS DU MOSSAD SDR LES 
STRUCTURES 
DES SERVICES DE SÉCURITÉ DANOIS 



(Traduction d'un document de l'ordinateur du Mossad 
décrivam les SR danaisj 

Pays 647 1985, triage 

Copie pour Paya 



Ordinal r* - 1536 13 juin 1985 
Dest: Mashove 
Otlg.: Pa^s 
SECRET - 4647 

PtAirpru A - Service danois de Sécurité civile (SUSC) 

1. Le Service danois d e Sécurité civile fait rertie intégrante de b police- It 
dépend du ministère de la Justice. 

2. La police fournit au service un soutien en hommea ei en logistique. Le 
ministère de la Justice supervise les activités du semee, ce qui c mprend 
l'approbation des activités apéatwaaelks, chacune d'elles étant considérée 
en relation avec la cible visée. 

3. Sous l'autorité du directeur du srrtaetde son ad joint, trots conseiller» 
juridiques assurent la jlajison entre commandement et niveau d'esécudon. 
Chacun d'eux travaille avec plusieurs unités. 

4. Les principaux objectifs du service sont le contre-espionnage et la lutte 
antiterroriste. Le service est aussi chargé de protéger installations danoises et 
VûtsBaàts étrangères. Ses obligations envers israèl comprennent la surwai- 
lanceraostaote de ]a commit auté tsdeainienoe au (fenemark- forte d'envi* 
rem cinq cents membres. 

5. Toute aeuvité opérationnelle du SDSC suscite des doutes et des oppœi- 
uoûb. Cela Imita ses capacités. 

Le service est également contrôlé par les autorisés judiciaires, ce qui limite 
aussi ses activité» H est tenu d'expliquer, d'analyser, de justifier toute action 
qu'il veut eoaepre&dre. en particulier lorsque des libertés individudtes sont 
CDtKxrnres. 

Depuis que le service est dirigé par de» juristes,, Q est pratiquement para- 
lysé. 



316 



6. Les rcocootres avec Pourpre sont fréquentes. Si nous avons besoin 
d'édaircC&aenvnts sur des points opérationnels, nous pouvons organiser une 
téuDion en quelques heures. 

Tous les dois ans sa tient un séminaire sur le terrorisme (PAHA). Le der- 
nier a eu lieu il y a un mois, 

7, ]_a coopération avec Pourpre a est très émdte. les relations sont bonnes 
et cordiales. 

Un de nos « agents d'écoute ■ (marais) est Installé dans le service des 
écoutes de Pourpre et tient le rôle de conseiller en matière de terrorisme. 

Pourpre nous consulte sur les cibles de maya noi [* fontaine »> • aourco ■, 
nom de code pour les lieux branchés sur écoute]. 

Exemple remarquable de cette coopération, f opération «Amitié » (inter- 
rogation d'un pilote palestinien dans un hôpital d u Danemark par quelqu'un 
du QC de Tel-Aviv. Le nom de code utilisé par le QG de Tel-Aviv est HA Y- 
HAL ou « palace*]. Dans cette opération pour recruter un pilote Irakien. 
Pourpre a pris de gr s risques, i notre seul bénéfice. 

Il y a quelques années, nous avions lancé avec • Sh sanirao » et * A bou e] 
Pbida» une opération qui devai t se dérouler au Danemark Elle n'eut pas 
tieu suite à une décision opérationnelle de notre part 

& Les informations que nous obtenons des ntayanoi donnent une image' 
complète et précise de la communauté palestinienne au Danemark, et des 
détails sur les activités politiques de l'OLP. 

9 U y a un dialogue satisfaisant sur les sujets cités ci dessus. 

10- Sur la question de la mahol (littéralejncar « danse », réftrcnceaux opé- 
rations de recruiemeDt atutuelk il y a coopérant» totale chaque fols que 
nous te dé&rans, 

U, Personnalités Importantes 

A Henning Fode - directeur du service. Nommé en nov«irjbre 19B4, 

B. MichaelLyogbo - dinstseur adjoint depuis Boût 1983. N'a pas d'expé- 
rience du renseignement et est cependant responsable d u conn ^ *i a r*flii ntfe. 

C. Paul Moza Hanson - conseiller juridique du directeur, c est notre 
contact avec Pourpre. Principale activité, k lutte contre lecrrorisme. D est 
-sur le point de quitter ses fonctions. Hûûsoo a participé au dernier séminaire 
sur le terrorisme organisé en Israél. 

D. Halbun Wlater Hinagay - chef du département de lutte contre le t 
rtsmeet les activités subversives, a participé au dernier séminaire sur le 
rorisrae organisé en Israël 



Pays 4648 Nouveau tirage 

C pie pour 



Ordinaire - 1024 14 juin 19BS 
Des. : Mashove ordinaire 
Orig-t Pays 
SECRET - 4648 

P uiprc B - « Mossad » danois (Service de renseignements de la Défe 
danoise, SRDD.) 



t. Défini don générale 

Le SRDD est U branche R/nrngnements de ? armée danoise. D est placé 
sous l'autorité directe du commandant en chef des forces armées et du 
ministre de la Défe«se. 

2. Structures 

Le SKDD comprend quatre unités. 

A Administration. 

B. Écoutes (8200). 

C Recherche. 

D. Collecte d'informations, 

3. Attributions 

A. Yaur l'OTAN : 

(1) Couvrir b Pologne et lAllenugne de l'Est. 

(2) Couvrir les mouvements des navires du bloc de l'Est dan* la Bsro'que. a 
l'aide d uo matériel tris puissant et hautement perfectionné, 

B. Sur le plan Intérieur : 

(1) Recherche politique et militaire. 

(2) Collecte déformation» au fzwemark. 
O) liaison avec les sa -vices trrgngc*v 

<4) Fournir au gouvernement des évaluations sur divers pays. f£n général 
le principal sujet d'intérêt du SRDD, c'est le bloc de l'Est] 

C. Nouvelle activité en cours de lancement qui couvrir» le Proche-Orient. 
D&os un premier temps, elle sera assurée par une seule perso one, un jour par 
fTminr L objectif est de recueillir des informations auprès dbaaaaa 
d'affaires danois qui sont en contact «ne le Prorist-Orfeot — comme nous 
l'avons recommandé au séminaire sur le terrorisme (PAHA). 

4. Les informations que nous recevons du SRDD concernent principale- 
ment le bloc communiste, à savoir les activités terrotres, navales et 
aériennes soviétiques, n se spécialisa dans la photographie des avions, sovié* 

L'»^^iaMp3rocufit>ementmissur l'installation de nouvelles an tenues 

sur les avions. 

Pourpre fut le premier service a nous Transmettre des photos du système 
SSC-î. 

5. Suite à la visite en Israël du chef du département recherche de l'avia- 
tion, es du chef de h. recherché de te marine à Haifa. les relations avec le 
SRDD se sont reaerrées. 

Il y aura une réunion militaire ' uierarroes eu Israël au mois d'août réunis* 
sarrt les Israéliens et leurs homologues danois. 

4, Personnalités importantes 

A. Moa«« Telling - directeur du service depuis 1976. S'est rendu en 
Israël en 1980. 

B- fb Bangsbore - chef du département collecte d'infermackms par de» 
personnes depuis 1982. Prévolt de quitter ses fonctions en 1986. 



GLOSSAIRE 



ACADÉMIE - Midrasha Appelée officiellement résidence 
d'été du Premier ministre, t'est en fait l'école d'entraînement 
du Mossad, au nord de Tel-Aviv. 

AGENT - Contrairement à l'usage abusif largement 
répandu, ce n'est pas un employé des services de renseigae- 
meniB. L'agent est une recrue. Le Mossad possède près de 
3 5 000 agents dans le monde, doni 20 000 opérationnels et 
15 000 «dormants». Les agents «noirs» sont des Arabes, et 
les a blancs» des non-Arabes. Les agents «signaux» pré- 
viennent le Mossad des préparatifs de guerre : ce peut être 
un médecin faavaîllant dans un hôpict] syrien qsd «marque 
ia constitution de stocks de médicaments, ou un employé 
dans un port qui assiste à un accroissement d'activité d 
navires de guerre. 

AL - Unité secrète de katsas expérimentés travaillant so 
use couverture renforcée aux États-Unis. 

AMAN - Service de renseignements de l'année israélienne. 

APAM -Avtahal Payîut Modienit. Opérations de sécurité du 
Renseignement. C'est la protection du Renseignement. 

BABLAT - « Mélanger les balles», autrement dit discuter à 
bâtons rompus. 

BALDAR - Courrier. 

BODEL (pluriel, bodîint) - ou lehavdil. Messager entre 1 
planques et les ambassades, ou entre différentes planques. 

CADRES - Misgarot. Groupes juife d'autodéfense de la dia 
pora. 

CHEVAL (sus) - Personnaliié haut placée qid vous protêt! 
et vous pistonne. 
COMBATTANTS - Les vrais «Espions » du Mossad. Israé- 



319 



liens envoyés dans un pays arabe avec une « couverture» en 
béton, ils y recueillent des renseignements « synthétiques». 

DARDAS IM (Smerfe) - Sous-département du Kaisarut Les 
dardaam opèrent en Chine, en Afrique et en Extrême-Orient 
où leur rôle est de nouer des contacts. 

DÉVELOPPEMENT - Lié à l'Unité 8520. On y fabrique des 
fermetures spéciales, des valises avec double fond, etc. 

DIAMANT (yahaJomim) - Unité du Mossad qui gèie les 
communications avec les agents des pays cibles. 

DUVSHANIN - Forces de la paix de l'ONU payées pour 
transmettre paquets et messages de paît et d'autres des fron- 
tières entre Israël et les pays arabes. 

FILON - Personne r»crutéé pour conduire à une autre. 

HUMINT - L'ensemble des informations obtenues par les 
agents de toutes sortes. 

INSTITUT - Dénomination officielle du Mossad. En hébreu, 
le nom complet du Mossad est ; Ma Ma&saJ, le Modiyn ve It 
Tctfkidim Mayuhadim, ce qui signifie Institut de renseigne- 
ments et d'opérations spéciales. 

ITINÉRAIRE - Voir masluh, 

JUMBO - Information livrée par un agent de liaison d'un 
service étranger (la CIA, par exemple) à un agent de liaison du 
Mossad en dehois des circuits officiels. 

KAISARUT - Anciennement Tevel Officiers de liaison sta- 
tionnés dans les ambassades d'Israël. Les autorités locales les 
consdèrent comme des officiels du Renseignement. 

KATSA - Officier traitant. Le Mossad n'emploie qu'environ 
35 officiers chargés de recruter des agents ennemis dans le 
monde entier; le KGB ou la CIA, plusieurs milliers, 

KESHET - DeveDU nevioi, Y « Arc ». BraDcbe du Mossad 
spécialisée dans les coûtes, ce qui implique cambriolage, pose 
des micros... 

KIDON- € La baïonnette ». Branche exécution et kidnapping 
de la Metsada, 
KOMEMIUTE - Voir Metsada. 

KSHARIM - « Nœuds ». Archives, mémor isées sur ordina- 
teur, des relati ons, amis, contacts de toutes sortes d'une per- 
sonne donnée {Arafat, par exemple). 

LAKAM - LLvhka le Kishrei M ad a. Bureau des affaires scien- 
tifiques du Premier minisse d'Israël. 

LAP - Lêhamah Psichlogit. Service de gueire psychologique 
du Mossad. 

MALAT- Branche de la Liaison opérant avec l'Amérique du 
Sud. 

330 



MARATS - Agents d'écoute. 

MASLUH - Itinéraire. Système d 'autoprotection pour se pré- 
munir contre les filatures. 

MAULTER - Mot hébreu qui signifie « non préparé >. Utilisé 
pour décrire un itinéraire improvisé. 

MELUCKAH - Anciennement Tsomet, le « Royaume >. 
Oépartement de recrutement dont dépendent les katsas. 

METSADA - Devenu Komemitae. Département hautement 
secret, vérittble Mossad dans le Mossad, responsable des 
combattants. 

MISGAROT - Voir «Cadres.. 

MISHLASHIM - Boites aux lettres. 

NAKA - Système d'écriture du Mossad utilisé pour la rédac- 
tion des rapports. 

NEVIOT - Voir Keshet. 

OFFICIER TRAITANT - Équivalent du katsa dans les autres 
services de renseignements. Au Mossad, les officiers traitants 
travaillent au Metsada où ils supervisent les combattants. 

OTER - Arabe payé pour contacter d'autres Arabes et les 
recruter. Rémunéré 3 000 à 5 000 dollars par mois, plus les 

PAHA - Paylut habUanit oyenet. Département chargé de la 
surveillance des activités de sabotage ou de terrorisme, par 
exemple de l'OLP. 

PAYS D'APPUI - Pays occidentaux où le Mossad possède a es 
antennes : Europe de l'Ouest,, États-Unis, Canada. 

PAYS-CIBLE - N'importe quel pays arabe. 

PLANQUES - Appelées «lieux opérationnels» par le Mos- 
sad. Ce sont des maisons ou des appartements, loués pour des 
rencontres secrètes ou comme base d'opérations. 

PUCES - Katsas affecJés en Israël et qui effecniem des sauts 
de puce dans des pays proches, comme Chypre, par opposition 
aux katsas opérant à l'étranger. 

RENSEIGNEMENTS DIRECTS - Activités observables: 
mouvements de troupes, préparatifs de guerre dans les hôpi- 
taux ou les ports. * 

RENSEIGNEMENTS SYNTHÉTIQUES - f Informations 
indirectes telles que : analyse des rumeurs, de l'économie, des 
ntfEurs, de l'opinion, etc. 

SAIFANIM - «Poisson rouge», département du Mossad 
chargé de l'OLP. . r j 

SAYAN (pluriel Sayanim) - Volontaires juifs de la diaspora- 

SHAHACK- Équivalent israélien du FBL Service de sécurité 
intérieure. 



321 



SHICKLUT - Service des écoutes. 
SHIN BET - Ancien nom de la Shaback. 
TAYESET - Nom de code du département de formation. 
TEUD - « Documents ». Service de fabrication des faux 
papiers. 
TEVEL - Voir Kaisarut. 

TSAFRIRIM - « Brtsedu matin «. Organise les communau- 
tés juives de la diaspora. Participe à toute opération de sauve- 
tage de Juifs menacés. Aide à la préparation des «cadres». 

TS1ACH - Tsorêch Yedwt Hasuvot. Réunion annuelle des 
services de renseignement militai es et civils. Également nom 
du document décrivant les priorités pour l'année à venir, clas- 
sées par ordre décroissant. 

TSOMET - Voir Meluckah. 

UNITÉ 504 - Mossad modèle réduit. Service de renseigne- 
eoem militaire opérant aux frontières d'Israël, 

UNITÉ 8200 - Unité militai!* spécialisée dans l'interception 
des communications ennemies. Elle fournit tous les services de 
renseignements israéliens. 

UNITÉ 8513 - Branche du Renseignement militaire spéciali- 
sée dans la photographie. 

YARID - Branche chargée de la sécurité en Europe. 



TABLE 

Avant-Propos 

P ologue : l'opération Sphinx 13 

Première parti* : Le 16* cadet 39 

1. Le recrutement 41 

2 L'école 60 

3. Les bleus 73 

4. Les deuxième année 88 

5. Les novices toi 

Deuxième partie : Dedans et dehors 115 

6. La table belge 117 

7. La moumoute 135 

8 Salut et adieu. 148 

Troisième partie : Tromperies *n tous genres 167 

9. Les Strella 169 

10. Carlos 187 

IL L'Exocet 204 

12. Échec et mat 215 

13. Aider Arafat 229 

14. En Amérique seulement 248 

15. Opé ation Moïse 260 

16. Assurance portuaire 280 

17. Beyrouth 287 

Épilogue 

323 



Appendices 

I. Organigrammes et documents 309 

- Le Mossad 309 

- Le Tsomet 310 

- Organisation d'une antenne 311 

- Circulation officielle des informations 312 

- Circulation réelle des informations 313 

- Prise de contact avec des agents dangereux.. 314 
U. Rapport du Mossad sur les structures des servi ces 

de sécurité danois 3j 0 

fJL Glossaire 319 



par la motrt mm*elu mMu+tmai 
Dépôt U&l ; noicmto 1990